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Tunisie : misère du BHL bashing

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bhl tunisie antisionisme

Vendredi dernier, aux cris de « BHL dégage », « Non aux intérêts sionistes en Tunisie » des dizaines de manifestants scrutaient l’arrivée de Bernard Henri-Lévy à l’aéroport de Tunis en conspuant « l’intellectuel juif » venu distiller sa « haine contre les Arabes et les musulmans » (sic). Obligé de sortir par une porte dérobée, l’auteur du Serment de Tobrouk venait tout simplement conférer avec ses amis libyens hébergés à l’hôtel Résidence de Gammarth. Interrogé par Le Point, l’intéressé impute ces attaques à une infime minorité d’islamistes, rejoints par un quarteron de gauchistes locaux.

J’ai bien peur que cette lecture très franco-française des événements ne pèche par excès d’optimisme. Car du côté des siffleurs, on trouvait des jeunes gens comme Lotfi Abdelli, connu pour ses spectacles contre le voile et l’islamisme. Il est fort probable que des électeurs de Nidaa Tunes et autres modérés se soient glissés dans le troupeau de Panurge accusant BHL de fomenter la destruction de la Tunisie. Sous l’entretien du Point, des commentateurs tunisiens ayant fait la claque à Tunis disent n’appartenir à aucun camp. En effet, les images parlent d’elles-mêmes : en fait de rouges ou de barbus le couteau entre les dents, on y discerne des tunisiens lambda et glabres, au milieu d’une nuée de jeunes femmes non voilées. L’un d’eux poussait l’excentricité vestimentaire jusqu’à arborer un maillot Superman et une tête coiffée de la  traditionnelle chechia, tel le premier hipster parisien alliant chapeau melon et jean’s slim fit !

Bref, on était loin des gueux sortis de leurs mosquées. Au quotidien, ces membres de la classe moyenne pratiquent sans doute « l’islam des Lumières » cher à leur bête noire. Ironie du sort, BHL ne rêve que d’édifier la démocratie avec ces élites qui l’abhorrent. Gêné aux entournures, en bon représentant d’une « démocratie sans démocrates » (Ghassan Salamé), le gouvernement intérimaire tunisien a piteusement réagi à l’affaire. Non seulement en refusant de condamner la tragi-comédie de l’aéroport mais, par la voix de son  chef de la diplomatie, en annonçant diligenter une enquête sur les motifs de la venue de BHL à Tunis. On ne saurait mieux alimenter la machine à fantasmes…

Des deux côtés de la Méditerranée, depuis ce week-end, la Toile se délecte de ce délire carnavalesque où le minable le dispute à l’abominable. Au prétexte que Bernard-Henri Lévy porte une lourde responsabilité dans le déclenchement de la guerre libyenne, de petits plaisantins ricanent derrière leurs claviers face aux images des Tunisiens criant sus au « sioniste ». Sur les réseaux dits sociaux, on met ces scènes d’hystérie en rapport avec le fiasco de sa pièce Hôtel Europe afin d’illustrer la dégringolade d’une des têtes de turc préférées des Français. De méchantes langues prétendent même que ce crâneur de BHL aurait été expulsé par un pays mieux avisé que le nôtre. C’est ajouter l’irresponsabilité au mensonge : au mieux, ces comiques troupiers négligent l’antisémitisme d’une partie des masses arabes ; au pire ils le cautionnent.

Quoi qu’il en soit, ce triste spectacle n’est pas un signe de très bonne santé pour la première « démocratie » du Maghreb. Personnellement, j’ai assez écrit tout le mal que je pensais de la politique libyenne qu’a inspirée BHL pour échapper à tout soupçon de complaisance. Lorsque ses illusions universalistes se heurte aux rugosités du monde arabe, il serait malvenu de crier avec la meute. On ne se refait pas : je préfère tendre la main à un adversaire plutôt que de le jeter dans la fosse aux lions…

Politiques au bord de la crise d’ado

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D8 politique realite

En chef de bande, Hollande a donné le ton dès le début de son mandat –un ado tout ce qu’il a de plus normal- et l’a confirmé ensuite : « Officiellement, je suis en couple mais je vais voir ma copine en scooter pendant les heures de cours…Et je m’suis fait toper… J’sais pas trop comment gérer, là… Je suis vraiment obligé de décider ? » Certains souffrent de la mollesse typique des adolescents vis-à-vis des choses à faire. Une sorte de nonchalance teintée de fatigue chronique. « Ma déclaration d’impôts ? Trop pas, ça me déprime… » Ou encore d’un découragement permanent : « c’est pas facile !». Tous réfléchissent à haute voix. La bande de potes se lâche grave. Chacun dit tout haut tout le mal qu’il pense de l’autre au mépris de la plus élémentaire discipline. « Je dis ce que je veux, OK ?  ». On ne trie pas ses propos, ils sortent cash… après on pense.

Même délire pour la majorité précédente qui avait déjà savonné la planche avant l’arrivée de celle-ci. Les « casse-toi pauv’con » et autres trouvailles valorisantes du même tonneau avaient apporté une belle pierre à l’édifice. La hauteur de vue a peu à peu déserté l’arène politique…

Dans la panoplie de l’adolitique parfait on avait jusqu’ici  l’usage immodéré des selfies, les tweets en séance à l’assemblée, les comparaisons physiques[1. Manuel Valls, interpellé dans la rue fin septembre par une femme qui le comparait à Sarkozy, a répondu amusé : « Ah non, lui il n’est pas beau ! »…], le mélange peopolitique via la participation hasardeuse aux émissions de divertissement, les insultes, les confessions… On aura bientôt, par la grâce de la chaîne D8 et de quelques (ir)responsables qui se prêtent à cette mascarade, « Monsieur et Madame tout le monde », l’émission de téléréalité qui dépasse la fiction politique. La chose publique en sortira forcément grandie.

Pour montrer, s’il en était besoin, combien est effective la déconnexion entre les rentiers de la république et le petit-peuple-tout-juste-bon-à-se-gaver-de-niaiseries-à-la-télé, nos notables nous consentent l’aumône d’un spectacle croquignolet. Et si on jouait qu’on serait des vrais gens ! Et comme on n’est pas à un cliché près, on campera des bons petits français moyens qui ne manqueront pas de se reconnaître sur leur écran plat. Le français est à ce point lointain pour ces ados vernis et attardés qu’il faudrait se déguiser  pour pouvoir le côtoyer ?

Le personnel politique ayant fait la preuve de son impéritie, il lui faut chercher la reconnaissance ailleurs que dans la réussite au service de la collectivité. Dans une société que le jeunisme étouffe, qui préférerait débrancher ses vieux que de s’en préoccuper, il faut être jeune, parler jeune, s’habiller jeune. Etre cool, « posey », prendre le métro (et y découvrir, comme NKM, tellement de gens super), rouler à vélo (ou prétendre le faire, comme Noël Mamère en son temps) et se comporter en ado… détendu, quoi ! Or, quel ado ne rêve aujourd’hui de passer à la télé ?

Comme la conduite des affaires en zigzag, les atermoiements, les promesses et les changements de cap incessants, ce projet d’émission est une insulte aux français, un outrage à la fonction politique –dont on imagine que certains la pratiquent encore avec noblesse-, une injure à la crédibilité des dirigeants.

Nous croyions élire des gouvernants, ce sont en fait des délégués de classe en mal de chahut au bahut…

Le 2 novembre, jour des morses?

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L’animal étant désormais presque un humain comme les autres, aux yeux des lois françaises, nous pensons ne pas déchoir, en vous parlant, en cette période de rush au cimetière et de buzz funéraire, de la mort de 35.000 morses échoués – faute de banquise – sur une plage du Nord-Ouest de l’Alaska. 35.000 individus, soit la population de la ville d’Auxerre.

Pourquoi Auxerre? Pourquoi pas ? Le morse est un animal noble, qui ressemble un peu à une patate (il ne faut donc pas le confondre avec l’éléphant de mer) mais qui dispose de deux majestueuses défenses en ivoire, de moustaches broussailleuses qui lui donnent un air de jadis, et d’un pénis atteignant les 63 centimètres, soit le plus grand chez tous les mammifères. Ce qui en fait un animal fier et ombrageux.

Cet échouage massif serait lié au réchauffement climatique. Il n’y a rien de plus triste que 35 000 morses affalés ainsi dans la mort, vaincus par la planète ou victime d’une guerre dont nous ne saurons rien. On les fera disparaître sans fleurs ni couronnes, sans requiem ni grand-messe ; je penserai souvent à eux en écoutant la sublime chanson des Beatles I’m the walrus ( qu’on peut traduire en français par « Je suis le morse), mais qui peut aussi s’écrire ainsi :

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Al-Jazeera, chaîne djihadiste?

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chokri belaid jazeera

Nous croyions les masques tombés il y a longtemps, mais Al-Jazeera ne cessera pas de nous étonner. Ainsi, quelques jours après la défaite des islamistes en Tunisie — défaite double, rappelons-le, parce que le pseudo-laïque Moncef Marzouki et son parti le Congrès Pour la République (CPR) ont été littéralement éconduits par le scrutin —, la chaîne qatarie a diffusé jeudi soir, qui plus est, en une heure de grande audience, équivalent au samedi soir en occident (vendredi dans l’Orient et le Golfe arabes étant dimanche ou le jour du Seigneur), un documentaire d’investigation intitulé « La boîte noire. Qui a tué Chokri Belaïd ? »

Titre pertinent, accrocheur même, et question capable d’attirer et de faire l’unanimité même, vu que les investigations et l’opération musclée menée à Raoued contre l’assassin présumé de Chokri Belaïd, Kamel Gaghgaghi, n’ont pas trop convaincu. À vrai dire, ladite opération, qui a eu lieu — comme par hasard — un an jour pour jour après l’exécution du leader du Front populaire, exécution survenue au pied de son immeuble mercredi 6 février 2013, a paru un peu trop surfaite, voire cinématographique au mauvais sens du terme. Cela a rappelé aux Tunisiens certains scénarii hollywoodiens et les vieilles pratiques policières du régime de Ben Ali contre lequel Chokri Belaïd s’est battu pendant de longues années et jusqu’après sa chute. Son assassinat, lui qui est devenu, au lendemain des élections du 23 octobre 2011, le pire ennemi de la Troïka au pouvoir, et à sa tête le parti islamiste Ennahdha, a bouleversé le pays, si bien que plus d’un million de Tunisiens se sont précipités des quatre coins de la Tunisie pour l’accompagner à sa dernière demeure, au carré des martyrs au cimetière du Jellaz à Tunis.

Beaucoup de Tunisiens ont changé d’opinion sur la Révolution, les élections et la politique suite à l’assassinat de Chokri Belaïd. Beaucoup ont également rêvé de réaliser la vraie révolution le 8 février 2013, le jour de son inhumation. D’autres en revanche, comme Moncef Marzouki, ont parlé de tentative de coup d’État à cette occasion. Interrogé il y à peine deux semaines, le président provisoire de la République a invoqué le secret d’État. L’amateurisme est de mise, notamment lorsque le principal suspect de l’assassinat de Chokri Belaïd, le ministre de l’Intérieur Ali Lâaryedh, suite à la démission du premier ministre Hamadi Jébali, s’est vu propulsé à la tête du gouvernement. Mais Al-Jazeera voit tout cela autrement. Le scénario a été revisité, réécrit, et l’enquête complètement — passez-moi le mot — démenée dans un seul et unique but : innocenter les assassins, précisément les commanditaires, car leurs sbires sont, selon les mots de Rached Ghannouchi en personne, « nos enfants qui annoncent une nouvelle culture » et ils « ne sont pas venus de la planète Mars », et accabler les victimes, à commencer par l’épouse du défunt qui, comme tout semble l’indiquer, leur pose problème.

Le documentaire s’ouvre par une reconstitution de l’assassinat. Un comédien ressemblant à Chokri Belaïd, avec la moustache et le grain de beauté devenus légendaires, porte sa casquette marseillaise et part de chez lui. Avançant vers la voiture où l’attend un camarade jouant le rôle de chauffeur, il est suivi par un homme armé qui lui tire dessus et prend la fuite à bord d’une vespa conduite par un acolyte. Scénario correspondant à la réalité, certes, mais relevant du déjà-vu et jouant sur la culture visuelle des Arabes férus de ce type de films d’action. Mais, dès les premières minutes, on nous annonce que « Chokri Belaïd est un gauchiste intransigeant qui s’est beaucoup opposé au gouvernement de la Troïka ». Cette indication, ainsi que d’autres essaimées dans le documentaire ne sont pas anodines, comme si l’auteur voulait à tout moment rappeler que la victime était, selon les canons islamiques, déviante, voire en état d’apostasie. Ce qui, non seulement pour les fanatiques religieux, mais encore pour la doxa, fait de lui un renégat et peut conduire à une condamnation à mort.

L’un des principaux commentateurs de ce documentaire s’appelle Maher Zid, un journaliste douteux, lui-même soupçonné d’activités terroristes, et qui a fait l’objet d’une plainte des journalistes et blogueurs Olfa Riahi et Ramzi Bettibi. Selon la TAP (Agence Tunis Presse), ses liens avec les djihadistes de Soliman (décembre 2006-janvier 2007) étaient étroits. Emprisonné sous Ben Ali, il aurait été amnistié par Moncef Marzouki et aidé par le mouvement Ennahdha qui lui aurait trouvé un travail copieusement rémunéré, à l’instar de ce type d’enquêtes pour le compte d’Al-Jazeera. Selon sa page Facebook, il serait actuellement résident à Drachten aux Pays-Bas. Cela dit, Maher Zid a été arrêté en novembre 2013 dans le cadre de l’enquête sur l’assassinat de Chokri Belaïd. Le mobile était « possession de documents pour affaire de terrorisme sans en avoir le droit ». Or, les commentaires dudit journaliste ainsi que la méthode d’investigation suivie par les auteurs nous semblent plus que douteux. Frisant la malhonnêteté, ils suggèrent et répondent au lieu d’interroger ou d’émettre des hypothèses. Enquête partisane, c’est de cela qu’il s’agit et rien d’autre. La patience est à son comble en revanche quand on veut faire croire qu’il ne s’agit pas d’un assassinat politique, que c’est au mieux une affaire familiale entre feu Chokri Belaïd et son épouse, Madame Besma Khalfaoui-Belaïd. Oui, il fallait épicer le plat pour un public qui a fait des assassinats politiques et des journalistes décapités un spectacle aussi jouissif que les derbys madrilène et londonien, le classico, ou encore les scènes de vente à la criée des syriennes, irakiennes, kurdes et autres butins des razzia de Da’ech.

Al-Jazeera a été la première à vulgariser ce type de scènes et de documents, de Ben Laden à Baghdadi, de l’assassinat de Massoud à celui de Belaïd. Al-Jazeera ne fait pas que donner à voir, loin s’en faut : le travail qu’elle fait ne relève pas du journalisme mais du prosélytisme. L’épouse de feu Chokri Belaïd et toute sa famille comptent porter plainte, à moins qu’ils l’aient déjà fait. Espérons que l’enquête menée et le verdict montreront l’implication d’Al-Jazeera et du susnommé Maher Zid dans la propagation de la haine et du fanatisme en Tunisie. Nous ne sommes pas pour la censure, mais nous souhaitons que cette chaîne, qui est l’antenne de l’islam politique dans le Monde arabe et dans le monde entier, soit reconnue comme telle.

*Photo : wikimedia.

La laïcité est un sport de combat

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laicite kintzler islam

Le Comité Laïcité République remettait l’autre jour ses prix à divers écrivains et militants de la laïcité. Dans le cadre de l’Hôtel de Ville de Paris, en présence d’Anne Hidalgo et de Pierre Bergé (et de Bruno Julliard, qui par chance s’est tu), Henri Pena-Ruiz et Catherine Kintzler, entre autres, ont chaleureusement remercié les uns et les autres — ça, c’est la partie obligée de l’exercice, mais j’y reviendrai — et rappelé les fondamentaux de la laïcité. Bien. Les frères et sœurs Trois points se congratulèrent, Patrick Kessel, ex-Grand Maître, salua ceux qui l’avaient remplacé, des élus PS amis de François Hollande et de Najat Vallaud-Belkacem firent semblant de ne rien entendre, comme d’habitude, bref, tout alla pour le mieux dans le meilleur des mondes laïques et des réceptions parisiennes. J’y étais invité, je n’ai pas pu y aller — en avais-je vraiment envie ? Je n’ai plus trop de goût pour les pince-fesses.

Pendant ce temps-là, dehors, dans le monde réel, ça ne s’arrangeait pas. Ni dans les facs, où les militants barbus et les militantes voilées font pression non seulement sur leurs camarades, pour les inciter à les rejoindre dans l’aliénation généralisée, mais aussi sur les enseignants, sommés de ne pas parler de ceci ou cela, qui n’est pas conforme à leurs superstitions — et rien n’est conforme à la parole de Dieu sinon la parole de Dieu, qu’on se le dise… Ni dans les rues de Saint-Denis ou de Villeurbanne. Ou dans la « jungle » de Calais. Ou d’ailleurs, tant la contagion s’étend. Tant la marée monte.
Est-ce parce que, sur les conseils éclairés d’un commentateur de ce blog, je suis (enfin ! diront les initiés) en train de lire Le Camp des saints, le roman où Jean Raspail, en 1973, prédisait l’invasion de la France par une nuée de pauvres débarqués des pays du sud, en une vague inexorable à laquelle notre « vieux pays », comme dit l’autre, ne résistait pas — et où même les idiots utiles de l’altérité à tout prix et du métissage espéré applaudissent le flux qui va les noyer.
Le roman m’avait échappé, à l’époque. Ma foi, il n’y a pour ainsi dire rien à reprocher à l’anticipation de Raspail — sinon le fait de ne pas avoir clairement compris, à l’époque, que le « choc des civilisations » (Samuel Huntington parle avec enthousiasme de l’ouvrage de Jean Raspail dans son analyse des temps-à-venir-qui-sont-déjà-là) serait d’abord un choc culturel au sens large et cultuel au sens étroit. Parce que notre civilisation globalement gréco-latino-catholique a appris, avec le temps, à dissocier les deux, et qu’en face, c’est la même chose — et que confondre volontairement culte et culture, c’est renoncer, d’évidence, à la seconde au profit de la première. Notre liberté s’appuie sur la dissociation de la foi et du savoir. Notre esclavage à venir naîtra de l’absorption du culturel par le religieux.

C’est cela la réalité, telle qu’elle est vécue partout — sauf à Paris. J’aime beaucoup Catherine Kintzler, qui a écrit des choses très pertinentes sur la laïcité. Mais quand au début de son discours elle parodie Corneille et salue « Paris « qui m’a vu naître, et que mon cœur adore », « où personne », dit-elle, « ne demande compte à personne de ses « racines », où règne une urbanité emblématique » ; quand elle ajoute : « Le summum de l’urbanité – et cela vaut aussi et heureusement ailleurs qu’à Paris –, c’est qu’une femme peut se trouver dans la rue, y flâner sans attirer l’attention, sans avoir à affronter le harcèlement, sans qu’on la somme de s’affairer à quelque travail ou de rentrer dans l’espace intime », est-elle vraiment au fait de l’allahicité — le mot est duCanard enchaîné, je m’attribue rarement les belles trouvailles des autres ?

Chère Catherine Kintzler, il faut que je vous le dise : vous vivez dans une ville fictive. Une ville de bobos — y compris de bobos laïques — qui n’ont aucune idée de ce qui se vit de l’autre côté du périph — pour ne pas parler de ces territoires perdus de la république que sont le sud marseillais ou le nord lillois. Et le reste, toute cette géographie française « périphérique », comme dit Christophe Guilluy, oubliée des décideurs et des théoriciens, et où une fille ne peut pas sortir dans la rue sans se faire interpeller par les sectateurs de Mahomet, comme on disait autrefois. Je hais la notion même de communautarisme — je suis Français, vous êtes Française, nous sommes tous Français, sauf quelques étrangers dont nous n’avons aucune leçon à recevoir — Français et rien d’autre. Nos « racines » sont d’aimables folklores — je ne suis corse qu’après dix heures du soir, après dégustation d’une dose adéquate de Comte Peraldi. Nos convictions religieuses, pour celles et ceux qui en ont encore, sont une affaire privée : jamais aucun Juif n’a agressé une fille parce qu’elle allait nue tête ou se baladait en short. Le prosélytisme, voilà l’ennemi.
Oui, Paris est une ville inventée. J’ai des élèves qui rêvent d’y aller pour finir leurs études, certain(e)s y sont déjà, persuadés, les uns et les autres, que c’est la ville de la culture, des opportunités, de l’esprit — la ville-lumière parce qu’elle a hébergé, il y a longtemps, les Lumières. Mais ce n’est pas parce que Procope existe encore qu’il y a encore à Paris des philosophes — des vrais, des hommes et des femmes de combat. Pas des sentimentaux — y compris des sentimentaux de la laïcité. Henri Pena-Ruiz, qui a fait un beau Dictionnaire amoureux de la laïcité dont j’ai dit tout le bien qu’il mérite, est un doux. Un tendre. Le combat n’est plus affaire de théorie, il est désormais affaire de muscles. Les islamistes et leurs amis qui me dénoncent sur leurs sites, en affichant ma photo pour qu’un cinglé quelconque me reconnaisse, ne sont pas seulement des pierres dans la chaussure de la laïcité : ce sont des sauvages. Des barbares, tout disposés à se conduire en barbares. Vous distribuez des prix, à Paris, pendant que l’on se bat au jour le jour, dans une ville où des conseillers municipaux élus sur une liste PS (celle de Samia Ghali) ridiculisent le mariage de deux lesbiennes au nom de leurs convictions musulmanes.
Samia Ghali a d’ailleurs parfaitement réagi en suspendant l’élue en question de tout mandat et de toute rétribution. Mais c’est bien insuffisant. Je croyais qu’on ne pouvait discriminer qui que ce soit, en franc, sur la base de ses options sexuelles. Je croyais même que c’était un délit…
Quelques amis que j’avais jadis à Riposte laïque ont pris un tournant que Catherine Kintzler réprouverait, et que j’ai moi-même trouvé excessif parfois. Mais il faut comprendre que face à la démission des politiques et de la quasi-totalité des intellectuels, les apéritifs pinard-saucisson ne sont jamais que d’aimables manifestations de colère. Un peu puériles.

Quand ce gouvernement de fantoches, qui fait suite à un autre gouvernement de fantoches, aura enfin, à force de « compréhension » et de laïcité « aménagée », amené le FN au pouvoir, nous aurons le choix entre l’exil — mais où ? — et la guerre civile. Et cette guerre, nous la devrons à tous ces imbéciles qui marchent dans un rêve, persuadés que nous finirons bien par nous aimer les uns les autres. Savent-ils au moins comment finissent les collabos?

*Photo : wikicommons.

Le feu occulte

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trois romans erotiques

Au cœur de ce continent largement inconnu que constitue la « littérature de gare », les mythiques éditions de La Brigandine constituent une singulière exception. Non seulement parce que le ton employé dans ces romans libertaires et polissons est totalement inédit dans le genre mais aussi  parce que cette collection s’est répandue en toute illégalité pendant plusieurs années. Pour bien comprendre ce statut original, il convient de remonter un peu  le temps. En 1979, la SODIS, filiale de Gallimard, propose à Henry Veyrier de lancer une collection « érotique » sur le marché. L’honorable éditeur se trouvant alors dans une situation financière difficile, il confie à Jean-Claude Hache le soin de mettre sur pied un catalogue qui pourrait lui permettre de financer ses publications plus avouables, notamment ses beaux livres consacrés au cinéma. Nous sommes en mai et Hache se trouve au pied du mur dans la mesure où les quatre premiers titres de la collection « Plaisir » du Bébé Noir doivent sortir en octobre. Il s’agit donc de trouver des auteurs capables d’écrire vite et de lui fournir une livraison mensuelle de quatre titres. Il s’entoure très vite de six écrivains qui, sous de multiples pseudonymes, vont devenir des piliers de la maison et fournir les trois quarts de la production d’une collection qui comptera au bout du compte 124 titres.

L’une des caractéristiques de la collection Bébé Noir puis de  La Brigandine, sera son excessive liberté de ton. Mise à part la contrainte du format (192 pages au maximum) et une ligne éditoriale imposant un tiers d’érotisme explicite, les auteurs adopteront volontiers un style iconoclaste et anarchisant qui fera la singularité de ces « romans de gare » agrémentés de pulpeuses playmates en couverture, – on reconnaît parfois des stars du X de l’époque comme Brigitte Lahaie ou Marilyn Jess- et aux titres en forme de calembours (Pour une poignée de taulards, Le feu occulte, Le vice dans la vallée…). Pour la petite histoire, le situationniste Raoul Vaneigem aurait même écrit deux livres pour Jean-Claude Hache (qui avait édité son Histoire désinvolte du surréalisme chez Paul Vermont) : L’île aux délices sous le pseudonyme sadien d’Anne de Launay  et La vie secrète d’Eugénie Grandet, pastiche de Balzac écrit sous le pseudonyme de Julienne de Cherisy pour les éditions de la Brigandine.

L’excessive liberté qui règne au sein de la maison n’est pas pour plaire à tout le monde : les publications du Bébé Noir font l’objet d’interdictions régulières et certains écopent même de la fameuse « triple interdiction » (de vente aux mineurs, de publicité et d’exposition à l’affichage) qui oblige l’éditeur au dépôt préalable de toutes ses publications. Plutôt que de se soumettre à cette censure, Veyrier abandonne le Bébé Noir au début de l’année 1980 et lance La Brigandine dont les titres ne seront plus soumis au dépôt légal. En dépit de ses gros tirages (30.000 exemplaires par titre), La Brigandine restera donc pendant près de trois ans une collection sans existence « légale ». Parfois, Jean-Claude Hache accueille des auteurs occasionnels. Citons pour la bonne bouche l’excellent Alain Paucard, connu des lecteurs de Causeur et devenu pour l’occasion Humphrey Paucard, avec L’Ulster à l’estomac, le cinéaste expérimental Philipe Bordier (Tel père, tel vice) ou l’écrivain pour la jeunesse Yak Rivais, signant une Education gentiment sale sous le pseudonyme de Carlotta Simpson.

Cime et châtiment  de Pierre Charmoz est sans doute la plus « classique » des trois rééditions proposées aujourd’hui par La Musardine. Une bande de joyeux drilles enquête sur la mort mystérieuse d’un célèbre alpiniste avant d’être embarquée dans une rocambolesque histoire de trafic d’or. La seule originalité de cette enquête, c’est qu’elle se déroule en milieu montagnard et que Charmoz joue malicieusement avec le double-sens du vocabulaire de l’alpinisme. Mais ce qui séduit avant tout, encore une fois,  c’est le ton rigolard et libertaire de l’ensemble. Comme dans quasiment tous les romans de La Brigandine, les flics sont ridiculisés (ici, un duo particulièrement incompétent) et l’auteur n’hésite pas à multiplier les clins d’œil. C’est ainsi que l’on assiste à la rencontre improbable d’ « un groupe du Club des Randonneurs catholiques de Mgr Lefebvre » et  « du Club des Randonneurs situationnistes. ».

Les deux autres romans sont beaucoup plus sombres. Dans Fête de fin damnés  de Gilles Soledad, alias Frank Reichert, on est plongé  dans l’obscurité la plus totale après une coupure globale d’électricité le soir de Noël.  La capitale est livrée à des hordes de casseurs et de voyous qui profitent de la situation pour incendier et piller ce qu’ils trouvent à leur portée. Tandis que deux banlieusards totalement camés cherchent à assouvir leurs instincts les plus bestiaux, une jeune femme mystérieuse tente de retrouver les traces d’un ancien ministre. En inscrivant son récit dans un univers réaliste et sordide, l’auteur dresse un tableau apocalyptique et glaçant d’une France qui parque ses réprouvés dans les banlieues et qui n’offre plus le moindre espoir aux plus déclassés. L’érotisme n’a ici rien de joyeux mais participe à ce sentiment d’un retour à la loi de la jungle et au caractère très précaire d’une civilisation prête à basculer dans la sauvagerie au moindre problème « technique ».

De Jean-Pierre Bouyxou, le vrai nom de Gilles de Lorzac auteur de La loque à terre , Jean-Claude Hache disait avec une tendresse amusée qu’il s’était fait le spécialiste du « cul triste ». La loque à terre fait partie d’une veine nihiliste et désespérée. Laurent vient de se faire plaquer et rentre à Bordeaux pour une visite à ses parents. Ces derniers habitent le plus haut étage d’une HLM sordide. Bien évidemment, l’ascenseur est en panne et Laurent entame une ascension qui s’avérera interminable. A partir de ce postulat minimaliste, Bouyxou/de Lorzac parvient à créer une atmosphère oppressante où suinte un dégoût généralisé pour l’humanité. Le désespoir qui vrille les tripes du « héros » fait constamment vaciller un récit qu’on pourrait volontiers qualifier de  kafkaïen . L’érotisme n’a ici rien de libérateur et se conjugue souvent avec une violence qui renforce le malaise du lecteur : « Tant qu’à faire, faudrait se suicider utilement. Faire coup double. Par exemple, aller se faire péter la gueule dans un commissariat et le faire exploser par la même occasion, avec tous ses flics. Oh ! Ça servirait à rien, je sais. Mais autant se faire un dernier plaisir avant de crever. » 

Trois romans érotiques de La Brigandine. (La loque à terre de Georges de Lorzac, Fête de fins damnés de Gilles Soledad, Cime et châtiment de Pierre Charmoz, préfacé par Olivier Bailly.)

Editions de La Musardine. 2014.

Un festin pour 4,90 €

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omelette champignons

L’automne ouvre l’appétit. On se réveille le matin avec des envies de girolles, de cèpes, d’omelettes baveuses. L’homme des villes rêve la nuit de sous-bois, de longues marches et de casse-croûte gargantuesques. A l’automne, le régime tomate/mozza vole en éclats. On veut des sauces, du gras, du chaud, du mijoté, du confit, une cuisine qui crépite, des plats qui chantent. Novembre donne le départ de ces agapes, sonne l’hallali du gibier. En Sologne, la chasse bat son plein. En Loire, les poissons carnassiers, brochets en tête, viennent troubler la quiétude des pêcheurs. Partout en France, c’est le mois des salons, des semaines gourmandes, les produits tripiers sont à la fête et le chocolat coule à flot. Les abats dansent une étrange sarabande. Le cacao, pauvre diable, fait le beau en se prenant pour Julio. Noël est trop loin et on a déjà faim !

La meilleure façon de bien manger passe par la lecture des grands classiques. Les souvenirs culinaires d’Auguste Escoffier (1846-1935) paraissent en poche dans la collection Le temps retrouvé au Mercure de France (4,90 €) avec une succulente préface de Pascal Ory. Cet ouvrage burlesque et attachant raconte la vie et l’œuvre de celui qui fut considéré comme « l’ambassadeur de l’excellence culinaire française ». On a droit à tout, l’enfance, les débuts dans le métier, la Guerre de 1870, la captivité, les hôtels de luxe, les hôtes de marque et les recettes entrées depuis au Panthéon alimentaire. Ces souvenirs tiennent autant du journal intime, anecdotes de guerre, succès professionnels et rencontres exceptionnelles (Sarah Bernhardt, Gustave Doré, le Prince de Galles, Gambetta, l’Impératrice Eugénie, Zola, le Maharadja de Baroda, etc…) que du bréviaire. Son combat pour l’extinction du paupérisme a des accents de programme politique. Escoffier n’est pas un « simple » cuisinier qui se contente d’éplucher et de cuire, il a des idées sur l’organisation de son métier : de l’agencement des plats jusqu’aux pensions de retraite des restaurateurs. Légaliste, paternaliste, charitable, cocardier, ce personnage hors-norme a inventé une nouvelle cuisine et des desserts de légende comme la Pêche Melba en l’honneur de la diva Nellie Melba.

Escoffier a surtout accompagné le développement des palaces (Ritz, Savoy, Carlton) en s’adaptant aux goûts de cette riche clientèle. Ces voyageurs de luxe, hommes pressés de la fin du XIXème et du début du XXème siècle, ne pouvaient plus passer des heures à table. Le gamin de Villeneuve-Loubet jadis fasciné par la préparation des ragoûts de sa grand-mère a réduit la longueur des cartes, proposé des menus à prix fixes, bouleversé la hiérarchie des vins (désormais du plus léger au plus capiteux), imposé une hygiène stricte et des règles quasi-militaires. De Monte-Carlo à New-York, ce général de brigade, ex-chef de cuisine de Mac-Mahon, a fait briller les étoiles de la gastronomie française. On ne peut rester insensible à sa défense de l’ail et à son plaidoyer pour l’art des rôtisseurs. « Les menus doivent être le reflet des circonstances, une sorte de poème rappelant des heures agréables » écrivait-il. Lisez plutôt ce « poème » servi à l’empereur Guillaume II en 1906 :

  Hors-d’œuvre Suédois

Potages

Consommé en gelée

Suprèmes de sole au vin du Rhin

Selle de Mouton de pré-salé aux laitues à la grecque

Petits pois à la Bourgeoise

Poularde au paprika rose gelée en Champagne

Cailles aux raisins

Cœurs de romaine aux œufs

Asperges sauce Mousseline

Écrevisses à la Moscovite

Soufflé surprise

Friandises

Fruits

Pêches, fraises, nectarines

Raisins muscats

Café mode orientale

Souvenirs culinaires d’Auguste Escoffier – Edition présentée et annotée par Pascal Ory – Mercure de France

*Photo : Don Pedro de Carrion de los Condes !

Un Italien à Paris

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malaparte portrait

1925 : Malaparte vient de signer, aux côtés de Marinetti et Pirandello, le manifeste des intellectuels fascistes ; il attaquera finalement Mussolini en 1929, dans Monsieur Caméléon (titre qui lui va comme un gant). Le florilège de courts essais Italie barbare a pour thème la place de l’Italie dans la culture. Bien que bourrés d’érudition et de joyeuse méchanceté, Ces textes de combat, ne nous disent, il faut bien le dire, plus grand-chose – article éponyme excepté. L’Italie barbare, c’est celle que Malaparte aime et défend, bien sûr ; c’est l’Italie « traditionnelle, historique, populaire, ancienne » mise en péril par les « bâtards » de la Réforme et autres soutiers de la modernité libérale, de « l’Europe policée, bourgeoise et propriétaire ». Querelle classique, assez identique à celle qui opposait en Russie, un siècle plus tôt, occidentalistes et slavophiles, et qui ne nous est pas non plus, depuis trente ans, totalement étrangère… Si plaisant soit ce texte, la bataille des aimables Barbares contre les tristes modernes, rejouée trente fois en trente pages, sonne un peu comme un disque rayé. Son journal parisien, vingt ans plus tard, intéresse bien davantage.

1947 : après quatorze ans d’« exil », Malaparte est de retour dans son cher Paris. Il rend visite à d’anciennes amantes, côtoie la belle actrice Véra Korène, enchaîne dîners et réceptions ; rompt des lances avec Mauriac, Cocteau, Malraux, Berl et Camus. Surprise : le gratin fait grise mine à l’auteur de Kaputt. À bord de l’avion survolant la Durance et le Rhône, son ami Rossellini l’avait pourtant prévenu : aux yeux de Paris épuré, l’ancien confiné de Lipari passera pour un suppôt des nazis.

La France de l’après-guerre, c’est, sous la plume de Malaparte, un climat plombé, étouffant : honte de la défaite, honte de Vichy. Là-dessus, gloire de la Résistance, comme un vernis craquelé. Le Paris mondain et le populaire, côtoyés avec la même aisance par l’Italien, baignent dans une mauvaise bonne conscience inédite en France et qui blesse l’écrivain.

Lui, dont le peuple français est le « frère le plus cher », est revenu plein du désir de sa seconde patrie. À l’école de Chateaubriand, il s’agit, à ses yeux, de chercher ce qui subsiste de la France, après la destruction : de partir en quête d’une essence qui, loin d’être un objet pétrifié, un leurre, est l’aiguillon de l’intelligence, le motif d’un voyage incessant entre le passé et le présent, entre la France et l’Europe – voyage où inquiétude et espérance se mêlent.

« J’ai l’impression d’être un Français, perdu parmi des étrangers », soupire Malaparte. Dans ce journal posthume écrit partie en italien, partie en français, l’ancien jeune engagé de la Légion secoue les Français, les rappelle à eux-mêmes, et dénonçant cette morbidité où ils se complaisent, les fait se ressouvenir de leur « grâce ». Juin 40, écrit-il, ce n’est pas la fin du monde : vous vous en remettrez… Cela donne des pages magnifiques et violentes, d’amant éconduit : « Rougissez devant moi de vous humilier de la sorte. Ne souffrez pas que je sois obligé de rougir devant vous. » La tendresse, pour Malaparte, c’est la sévérité – bien moins face à ce que ses « frères » sont devenus, que ce qu’ils s’apprêtent à devenir. « Le peuple français est malade de ce que j’appellerais le dégoût de l’histoire », écrit Malaparte, avant de lancer cette fusée : « Il n’y a rien eu de plus étonnant, de plus merveilleux que l’armée de Charles VIII marchant à travers l’Italie vers Naples. »

*Photo :  LIDO/SIPA 00274893_000001

Coeur rebelle par fidélité

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couv coeur rebelle

« Tout homme porte en lui une tradition qui le fait ce qu’il est. Il lui appartient de la découvrir. La tradition est un choix, un murmure des temps anciens et du futur. Elle me dit qui je suis. Elle me dit que je suis de quelque part. » Ce murmure traverse le Cœur rebelle, il enfle quelquefois et se fait chant tragique pour raconter l’engagement, l’aventure, les combats et surtout la fraternité exigeante des hommes et celle, tragique, des peuples. Dans ses belles Réflexions sur les hommes à la guerre, le philosophe américain Jesse Glenn Gray distinguait l’amitié, sentiment ouvert et libre, de la fraternité, au caractère plus exclusif, qui se forge dans les conditions particulière de la caserne, de l’usine, de l’école, de la guerre et du front. Au-delà des engagements politiques radicaux dont il témoigne, le Cœur Rebelle dépeint le parcours d’un individu dont l’existence s’est intimement attachée à ce « grand moment lyrique » de la fraternité au combat.

« Heureusement que la guerre est si terrible, autrement nous finirions par trop l’aimer », disait le général sudiste Robert E. Lee. La tradition que Dominique Venner a découverte et portée en lui est celle du combat qu’il a aimé et passionnément recherché et qu’il n’a cessé d’éprouver à la lumière des amitiés et à l’épreuve des camaraderies. Récit d’un ancien combattant de l’Algérie rallié à l’OAS, d’un activiste politique radical et d’un essayiste ayant signé plus d’une cinquantaine d’ouvrages, le livre de Venner est un témoignage historique qui se lit à hauteur d’homme. Venner, guerrier appliqué, enrage que les peuples occidentaux « comme abrités dans un espace de bien-être, tandis qu’alentour le reste de l’univers est soumis à la violence, à la précarité, à la faim », aient pu croire que ce tribut de la violence guerrière n’était plus qu’une vague réminiscence des temps anciens. « Et pourtant, ce monde de boue et de sang est bien réel. C’est le monde habituel de l’histoire, amplifié par les nuisances modernes, la démographie vertigineuse, la puissance meurtrière surmultipliée des armements, en attendant les catastrophes nucléaires ou écologiques. »

Le Cœur Rebelle n’est pas un livre qui souffre l’inconstance. On le traverse d’une traite, sans lanterner, comme on se lance dans un coup de main. L’histoire que raconte Dominique Venner, c’est celle d’un jeune homme en quête d’aventures pendant soixante ans dans une France qui aime de moins en moins les aventuriers : « J’avais soif de vie et je me sentais périr d’ennui. À cela personne ne pouvait rien. » Peu étonnant pour le jeune homme qui a dévoré Jack London ou James Oliver Curtwood, qui s’est nourri des fresques épiques de Georges d’Esparbès ou Prosper Mérimée et s’est laissé griser par l’histoire de Sparte, la cité guerrière. Des grands auteurs de la droite littéraire, Dominique Venner dit simplement qu’il les a lus « pour ne pas paraître idiot dans les conversations entre initiés. Mais je ne peux pas dire qu’ils aient vraiment compté dans ma formation. » Plus tard viendront cependant Ernst Jünger, Julius Evola, Rainier Maria Rilke, Curzio Malaparte, Ernst Von Salomon ou Vladimir Illitch Lénine dont le titre de l’ouvrage Que faire ? pourrait résumer l’existence de Dominique Venner s’il était vraiment possible d’enfermer une vie entière dans une simple phrase. Le jeune amateur de grand large qui trouva un jour, caché dans un placard de sa grand-mère, un petit revolver devenu le symbole de la vie romanesque à laquelle il aspirait, fuit à quatorze ans à Marseille dans l’intention de s’engager dans la Légion Etrangère à Sidi Bel Abbes, en Algérie. Le billet est ruineux, il choisira donc la Corse, pour tenter de rallier la caserne d’Ajaccio. À sa descente du bateau, le fugueur est cueilli par la gendarmerie et renvoyé chez lui. L’Algérie attendra. Pas longtemps, car c’est peu dire que la guerre d’Algérie occupe une place centrale dans la vie de Dominique Venner et dans le Cœur Rebelle.

L’ouvrage de Dominique Venner est un témoignage difficile à accepter pour ceux pour qui estiment que l’histoire se décrit et s’écrit sur le mode binaire et simple du manichéisme idéologique et l’auteur a de plus le mauvais goût de refuser de se situer dans le registre de la déploration. Quand la conquête coloniale française a commencé en 1830, l’Algérie n’était encore qu’une vaste province éloignée d’un empire ottoman qui avait entamé sa longue agonie. Elle s’est forgée une conscience nationale à la faveur de la colonisation, nourrie des rêves universalistes des partisans de la civilisation du progrès et des appétits plus triviaux des décideurs économiques, puis est devenue une nation à l’issue d’une guerre sanglante au cours de laquelle chacun des adversaires a estimé qu’il se battait pour sa propre survie. « L’Histoire, écrit Hegel, n’est rien d’autre que l’autel où ont été sacrifiés le bonheur des peuples, la sagesse des Etats et la vertu des individus.[ La Raison dans l’histoire]» Dans la guerre d’Algérie de Dominique Venner, il n’y a pas de victime, pas de bourreaux et les seules vertus qui font foi sont celles des armes et de ceux qui les portent. « Quand s’affrontent les droits inconciliables de deux peuples, il n’y a pas de cause juste et injuste. Il n’y a que la guerre, arbitre impartial et froid pour décider entre deux forces, deux logiques, deux mondes. (…) Toute guerre comporte un vainqueur et un vaincu. En Algérie, nous avons été vaincus. »

Cinquante ans après la fin de la guerre d’Algérie, la France se console en biberonnant l’alcool douceâtre de la repentance et rêve qu’elle pourrait se fondre progressivement  dans le néant confortable de la fin de l’histoire. L’Algérie, quant à elle, continue de se griser comme elle peut des souvenirs héroïques de la geste de l’indépendance pour oublier que ses dirigeants corrompus ne sont jamais parvenus à bâtir complétement une nation sur la terre du pays libéré. Le livre de Venner témoigne à sa façon de la fraternité hostile de deux peuples séparés et unis à jamais par une guerre qui forgea deux républiques et une génération de part et d’autre de la Méditerranée.

« A vingt ans, l’aventure de la guerre et des conjurations fut offerte à ceux de ma génération qui le voulurent. Peu y étaient préparés. Rares furent ceux qui purent changer cette occasion en destin. Au moins ceux-là ont-ils vraiment vécu, même et surtout ceux qui en moururent. » Pour Dominique Venner, l’Algérie fut l’expérience du feu, puis celle de la clandestinité avant de déterminer l’engagement politique et intellectuel, extrême et radical. « C’est alors, autour de ma vingtième année, que me furent révélées quelques vérités qui ont compté dans ma vie d’homme. » Le Cœur Rebelle confirme aussi, s’il était besoin, à quel point l’Algérie fut une étape cruciale dans l’évolution de la société française. Sur le plan militaire, elle a refondé les techniques de contre-insurrection, parmi lesquelles l’usage de la torture qui contribua à dresser l’opinion métropolitaine contre cette guerre sale. Mais c’est moins l’usage de la torture qui indigna d’ailleurs Dominique Venner que la politique de déportation menée systématiquement par l’Etat français à partir de 1956. « Elle a transformé des centaines de milliers de fellahs en clochards déracinés, enfermés dans des enceintes barbelées. »

Les méthodes utilisées au cours de la bataille d’Alger en 1957, qui furent détaillées avec précision dans le film La Bataille d’Alger en 1966, ont été réemployées depuis aussi bien par la CIA en Amérique du sud que par l’armée américaine sur différents théâtres d’opération et notamment en Irak, en suscitant également l’indignation de l’opinion internationale, quand furent révélés les sévices perpétrés dans la prison d’Abou Ghraib. Quant aux moyens mis en œuvre par le FLN en Algérie pour lutter contre l’armée française et s’assurer le soutien de la population par l’adhésion ou la terreur, ils furent utilisés de même manière par le GIA dans les années 90, au cours d’une guerre civile qui ne dit pas son nom et coûta la vie à près de cent mille personnes de 1991 à 2002. Les même moyens furent employés à l’encontre des troupes américaines en Irak après 2003 tandis qu’à l’opposé, les théories anti-insurrectionnelles mises en œuvre par David Petraeus en Afghanistan et en Irak ne différaient pas vraiment de celles présentées par le colonel Mathieu, alter ego de Bigeard, dans La Bataille d’Alger.

Pour une partie des partisans de l’Algérie française et des militaires français entrés dans la clandestinité, la fin de la guerre d’Algérie permit aussi d’appliquer à l’action politique une partie des techniques de subversion et d’actions ciblées apprises sur le champ de bataille. Dans les rangs de l’OAS on croise nombre d’anciens soldats mais aussi d’anciens résistants qui passent en vingt ans d’un champ de bataille à l’autre et de la lutte contre l’occupant à celle contre les fellaghas, puis à l’opposition armée contre l’Etat français et De Gaulle. Comme beaucoup d’anciens de l’Algérie ou de pieds noirs, Venner conserve son admiration pour le De Gaulle de 1940 mais n’a jamais pardonné à celui de l’indépendance même s’il a revu son jugement en revanche sur l’ennemi qu’il combattait en tant que soldat : « Il combattait pour conquérir une patrie, pour se donner une identité, pour édifier une nation. » Dominique Venner a conservé en revanche toute son animosité pour ceux qui à ses yeux furent les véritables artisans de la défaite : intellectuels et journalistes de la métropole, contempteurs d’une « guerre sale » qu’ils ne connaissaient ni ne comprenaient en rien. « Toute guerre est ‘propre’ pour celui qui croit à sa légitimité. Toute guerre est ‘sale’ pour celui qui s’est laissé détourner de son bon droit. Et celui-là, par avance, est vaincu. »

Pour les vaincus de l’Algérie qui n’ont pas accepté la défaite, le romantisme de la clandestinité a remplacé celui de la guerre. Sur fond de guerre froide et de règne gaullien, l’agitation idéologique et politique qui va déboucher sur le grand chambardement de 68 commence. Elle commence à droite pour Venner : « De 1961 à 1962, une fraction de la société française – une fraction seulement – était entrée en effervescence. (…) La dramatisation de l’action, la précipitation des événements, la succession des conspirations avortées agissaient comme une drogue. » Ce romantisme brutal qui se donne libre cours dans une France à peine remise de ses guerres coloniales n’est pas sans évoquer le roman qu’Alberto Garlini consacrait il y a quelques temps à l’Italie des années de plomb et de l’après 68, dans lequel Stefano, activiste d’extrême-droite, recourt à la violence « la violence comme antidote aux imperfections du ciel.[2. Alberto Garlini. Les Noirs et les Rouges. Gallimard. Janvier 2014]» L’aventure bien réelle de Dominique Venner s’est terminée le 21 mai 2013, devant l’autel de la cathédrale Notre-Dame de Paris, comme pour reprocher une dernière fois au ciel ses imperfections à travers le choix ultime de la mort volontaire et du  blasphème le plus éclatant. De manière troublante, Dominique Venner concluait le Cœur Rebelle, publié initialement en 1994, en évoquant le suicide de François de Grossouvre, le 7 avril 1994, dans son bureau de l’Elysée, mais également celui d’Enver Pacha, en 1922, qui décida, abandonné de tous, de mourir au cours d’une dernière charge en montant seul à l’assaut d’un bataillon de bolcheviks arméniens. « Il n’y a que la mort, parfois, écrit Venner, pour donner un sens à une vie. » Dominique Venner soumit la sienne à un credo, forcément radical : « Je suis du pays où l’on fait ce que l’on doit parce qu’on se doit d’abord à soi-même. Voilà pourquoi je suis un cœur rebelle. Rebelle par fidélité. »

Le coeur rebelle, Dominique Venner, éditions Pierre-Guillaume de Roux.

*Photo: couverture du Coeur rebelle.

Tunisie : misère du BHL bashing

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bhl tunisie antisionisme

bhl tunisie antisionisme

Vendredi dernier, aux cris de « BHL dégage », « Non aux intérêts sionistes en Tunisie » des dizaines de manifestants scrutaient l’arrivée de Bernard Henri-Lévy à l’aéroport de Tunis en conspuant « l’intellectuel juif » venu distiller sa « haine contre les Arabes et les musulmans » (sic). Obligé de sortir par une porte dérobée, l’auteur du Serment de Tobrouk venait tout simplement conférer avec ses amis libyens hébergés à l’hôtel Résidence de Gammarth. Interrogé par Le Point, l’intéressé impute ces attaques à une infime minorité d’islamistes, rejoints par un quarteron de gauchistes locaux.

J’ai bien peur que cette lecture très franco-française des événements ne pèche par excès d’optimisme. Car du côté des siffleurs, on trouvait des jeunes gens comme Lotfi Abdelli, connu pour ses spectacles contre le voile et l’islamisme. Il est fort probable que des électeurs de Nidaa Tunes et autres modérés se soient glissés dans le troupeau de Panurge accusant BHL de fomenter la destruction de la Tunisie. Sous l’entretien du Point, des commentateurs tunisiens ayant fait la claque à Tunis disent n’appartenir à aucun camp. En effet, les images parlent d’elles-mêmes : en fait de rouges ou de barbus le couteau entre les dents, on y discerne des tunisiens lambda et glabres, au milieu d’une nuée de jeunes femmes non voilées. L’un d’eux poussait l’excentricité vestimentaire jusqu’à arborer un maillot Superman et une tête coiffée de la  traditionnelle chechia, tel le premier hipster parisien alliant chapeau melon et jean’s slim fit !

Bref, on était loin des gueux sortis de leurs mosquées. Au quotidien, ces membres de la classe moyenne pratiquent sans doute « l’islam des Lumières » cher à leur bête noire. Ironie du sort, BHL ne rêve que d’édifier la démocratie avec ces élites qui l’abhorrent. Gêné aux entournures, en bon représentant d’une « démocratie sans démocrates » (Ghassan Salamé), le gouvernement intérimaire tunisien a piteusement réagi à l’affaire. Non seulement en refusant de condamner la tragi-comédie de l’aéroport mais, par la voix de son  chef de la diplomatie, en annonçant diligenter une enquête sur les motifs de la venue de BHL à Tunis. On ne saurait mieux alimenter la machine à fantasmes…

Des deux côtés de la Méditerranée, depuis ce week-end, la Toile se délecte de ce délire carnavalesque où le minable le dispute à l’abominable. Au prétexte que Bernard-Henri Lévy porte une lourde responsabilité dans le déclenchement de la guerre libyenne, de petits plaisantins ricanent derrière leurs claviers face aux images des Tunisiens criant sus au « sioniste ». Sur les réseaux dits sociaux, on met ces scènes d’hystérie en rapport avec le fiasco de sa pièce Hôtel Europe afin d’illustrer la dégringolade d’une des têtes de turc préférées des Français. De méchantes langues prétendent même que ce crâneur de BHL aurait été expulsé par un pays mieux avisé que le nôtre. C’est ajouter l’irresponsabilité au mensonge : au mieux, ces comiques troupiers négligent l’antisémitisme d’une partie des masses arabes ; au pire ils le cautionnent.

Quoi qu’il en soit, ce triste spectacle n’est pas un signe de très bonne santé pour la première « démocratie » du Maghreb. Personnellement, j’ai assez écrit tout le mal que je pensais de la politique libyenne qu’a inspirée BHL pour échapper à tout soupçon de complaisance. Lorsque ses illusions universalistes se heurte aux rugosités du monde arabe, il serait malvenu de crier avec la meute. On ne se refait pas : je préfère tendre la main à un adversaire plutôt que de le jeter dans la fosse aux lions…

Politiques au bord de la crise d’ado

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D8 politique realite

D8 politique realite

En chef de bande, Hollande a donné le ton dès le début de son mandat –un ado tout ce qu’il a de plus normal- et l’a confirmé ensuite : « Officiellement, je suis en couple mais je vais voir ma copine en scooter pendant les heures de cours…Et je m’suis fait toper… J’sais pas trop comment gérer, là… Je suis vraiment obligé de décider ? » Certains souffrent de la mollesse typique des adolescents vis-à-vis des choses à faire. Une sorte de nonchalance teintée de fatigue chronique. « Ma déclaration d’impôts ? Trop pas, ça me déprime… » Ou encore d’un découragement permanent : « c’est pas facile !». Tous réfléchissent à haute voix. La bande de potes se lâche grave. Chacun dit tout haut tout le mal qu’il pense de l’autre au mépris de la plus élémentaire discipline. « Je dis ce que je veux, OK ?  ». On ne trie pas ses propos, ils sortent cash… après on pense.

Même délire pour la majorité précédente qui avait déjà savonné la planche avant l’arrivée de celle-ci. Les « casse-toi pauv’con » et autres trouvailles valorisantes du même tonneau avaient apporté une belle pierre à l’édifice. La hauteur de vue a peu à peu déserté l’arène politique…

Dans la panoplie de l’adolitique parfait on avait jusqu’ici  l’usage immodéré des selfies, les tweets en séance à l’assemblée, les comparaisons physiques[1. Manuel Valls, interpellé dans la rue fin septembre par une femme qui le comparait à Sarkozy, a répondu amusé : « Ah non, lui il n’est pas beau ! »…], le mélange peopolitique via la participation hasardeuse aux émissions de divertissement, les insultes, les confessions… On aura bientôt, par la grâce de la chaîne D8 et de quelques (ir)responsables qui se prêtent à cette mascarade, « Monsieur et Madame tout le monde », l’émission de téléréalité qui dépasse la fiction politique. La chose publique en sortira forcément grandie.

Pour montrer, s’il en était besoin, combien est effective la déconnexion entre les rentiers de la république et le petit-peuple-tout-juste-bon-à-se-gaver-de-niaiseries-à-la-télé, nos notables nous consentent l’aumône d’un spectacle croquignolet. Et si on jouait qu’on serait des vrais gens ! Et comme on n’est pas à un cliché près, on campera des bons petits français moyens qui ne manqueront pas de se reconnaître sur leur écran plat. Le français est à ce point lointain pour ces ados vernis et attardés qu’il faudrait se déguiser  pour pouvoir le côtoyer ?

Le personnel politique ayant fait la preuve de son impéritie, il lui faut chercher la reconnaissance ailleurs que dans la réussite au service de la collectivité. Dans une société que le jeunisme étouffe, qui préférerait débrancher ses vieux que de s’en préoccuper, il faut être jeune, parler jeune, s’habiller jeune. Etre cool, « posey », prendre le métro (et y découvrir, comme NKM, tellement de gens super), rouler à vélo (ou prétendre le faire, comme Noël Mamère en son temps) et se comporter en ado… détendu, quoi ! Or, quel ado ne rêve aujourd’hui de passer à la télé ?

Comme la conduite des affaires en zigzag, les atermoiements, les promesses et les changements de cap incessants, ce projet d’émission est une insulte aux français, un outrage à la fonction politique –dont on imagine que certains la pratiquent encore avec noblesse-, une injure à la crédibilité des dirigeants.

Nous croyions élire des gouvernants, ce sont en fait des délégués de classe en mal de chahut au bahut…

Le 2 novembre, jour des morses?

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L’animal étant désormais presque un humain comme les autres, aux yeux des lois françaises, nous pensons ne pas déchoir, en vous parlant, en cette période de rush au cimetière et de buzz funéraire, de la mort de 35.000 morses échoués – faute de banquise – sur une plage du Nord-Ouest de l’Alaska. 35.000 individus, soit la population de la ville d’Auxerre.

Pourquoi Auxerre? Pourquoi pas ? Le morse est un animal noble, qui ressemble un peu à une patate (il ne faut donc pas le confondre avec l’éléphant de mer) mais qui dispose de deux majestueuses défenses en ivoire, de moustaches broussailleuses qui lui donnent un air de jadis, et d’un pénis atteignant les 63 centimètres, soit le plus grand chez tous les mammifères. Ce qui en fait un animal fier et ombrageux.

Cet échouage massif serait lié au réchauffement climatique. Il n’y a rien de plus triste que 35 000 morses affalés ainsi dans la mort, vaincus par la planète ou victime d’une guerre dont nous ne saurons rien. On les fera disparaître sans fleurs ni couronnes, sans requiem ni grand-messe ; je penserai souvent à eux en écoutant la sublime chanson des Beatles I’m the walrus ( qu’on peut traduire en français par « Je suis le morse), mais qui peut aussi s’écrire ainsi :

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Al-Jazeera, chaîne djihadiste?

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chokri belaid jazeera

chokri belaid jazeera

Nous croyions les masques tombés il y a longtemps, mais Al-Jazeera ne cessera pas de nous étonner. Ainsi, quelques jours après la défaite des islamistes en Tunisie — défaite double, rappelons-le, parce que le pseudo-laïque Moncef Marzouki et son parti le Congrès Pour la République (CPR) ont été littéralement éconduits par le scrutin —, la chaîne qatarie a diffusé jeudi soir, qui plus est, en une heure de grande audience, équivalent au samedi soir en occident (vendredi dans l’Orient et le Golfe arabes étant dimanche ou le jour du Seigneur), un documentaire d’investigation intitulé « La boîte noire. Qui a tué Chokri Belaïd ? »

Titre pertinent, accrocheur même, et question capable d’attirer et de faire l’unanimité même, vu que les investigations et l’opération musclée menée à Raoued contre l’assassin présumé de Chokri Belaïd, Kamel Gaghgaghi, n’ont pas trop convaincu. À vrai dire, ladite opération, qui a eu lieu — comme par hasard — un an jour pour jour après l’exécution du leader du Front populaire, exécution survenue au pied de son immeuble mercredi 6 février 2013, a paru un peu trop surfaite, voire cinématographique au mauvais sens du terme. Cela a rappelé aux Tunisiens certains scénarii hollywoodiens et les vieilles pratiques policières du régime de Ben Ali contre lequel Chokri Belaïd s’est battu pendant de longues années et jusqu’après sa chute. Son assassinat, lui qui est devenu, au lendemain des élections du 23 octobre 2011, le pire ennemi de la Troïka au pouvoir, et à sa tête le parti islamiste Ennahdha, a bouleversé le pays, si bien que plus d’un million de Tunisiens se sont précipités des quatre coins de la Tunisie pour l’accompagner à sa dernière demeure, au carré des martyrs au cimetière du Jellaz à Tunis.

Beaucoup de Tunisiens ont changé d’opinion sur la Révolution, les élections et la politique suite à l’assassinat de Chokri Belaïd. Beaucoup ont également rêvé de réaliser la vraie révolution le 8 février 2013, le jour de son inhumation. D’autres en revanche, comme Moncef Marzouki, ont parlé de tentative de coup d’État à cette occasion. Interrogé il y à peine deux semaines, le président provisoire de la République a invoqué le secret d’État. L’amateurisme est de mise, notamment lorsque le principal suspect de l’assassinat de Chokri Belaïd, le ministre de l’Intérieur Ali Lâaryedh, suite à la démission du premier ministre Hamadi Jébali, s’est vu propulsé à la tête du gouvernement. Mais Al-Jazeera voit tout cela autrement. Le scénario a été revisité, réécrit, et l’enquête complètement — passez-moi le mot — démenée dans un seul et unique but : innocenter les assassins, précisément les commanditaires, car leurs sbires sont, selon les mots de Rached Ghannouchi en personne, « nos enfants qui annoncent une nouvelle culture » et ils « ne sont pas venus de la planète Mars », et accabler les victimes, à commencer par l’épouse du défunt qui, comme tout semble l’indiquer, leur pose problème.

Le documentaire s’ouvre par une reconstitution de l’assassinat. Un comédien ressemblant à Chokri Belaïd, avec la moustache et le grain de beauté devenus légendaires, porte sa casquette marseillaise et part de chez lui. Avançant vers la voiture où l’attend un camarade jouant le rôle de chauffeur, il est suivi par un homme armé qui lui tire dessus et prend la fuite à bord d’une vespa conduite par un acolyte. Scénario correspondant à la réalité, certes, mais relevant du déjà-vu et jouant sur la culture visuelle des Arabes férus de ce type de films d’action. Mais, dès les premières minutes, on nous annonce que « Chokri Belaïd est un gauchiste intransigeant qui s’est beaucoup opposé au gouvernement de la Troïka ». Cette indication, ainsi que d’autres essaimées dans le documentaire ne sont pas anodines, comme si l’auteur voulait à tout moment rappeler que la victime était, selon les canons islamiques, déviante, voire en état d’apostasie. Ce qui, non seulement pour les fanatiques religieux, mais encore pour la doxa, fait de lui un renégat et peut conduire à une condamnation à mort.

L’un des principaux commentateurs de ce documentaire s’appelle Maher Zid, un journaliste douteux, lui-même soupçonné d’activités terroristes, et qui a fait l’objet d’une plainte des journalistes et blogueurs Olfa Riahi et Ramzi Bettibi. Selon la TAP (Agence Tunis Presse), ses liens avec les djihadistes de Soliman (décembre 2006-janvier 2007) étaient étroits. Emprisonné sous Ben Ali, il aurait été amnistié par Moncef Marzouki et aidé par le mouvement Ennahdha qui lui aurait trouvé un travail copieusement rémunéré, à l’instar de ce type d’enquêtes pour le compte d’Al-Jazeera. Selon sa page Facebook, il serait actuellement résident à Drachten aux Pays-Bas. Cela dit, Maher Zid a été arrêté en novembre 2013 dans le cadre de l’enquête sur l’assassinat de Chokri Belaïd. Le mobile était « possession de documents pour affaire de terrorisme sans en avoir le droit ». Or, les commentaires dudit journaliste ainsi que la méthode d’investigation suivie par les auteurs nous semblent plus que douteux. Frisant la malhonnêteté, ils suggèrent et répondent au lieu d’interroger ou d’émettre des hypothèses. Enquête partisane, c’est de cela qu’il s’agit et rien d’autre. La patience est à son comble en revanche quand on veut faire croire qu’il ne s’agit pas d’un assassinat politique, que c’est au mieux une affaire familiale entre feu Chokri Belaïd et son épouse, Madame Besma Khalfaoui-Belaïd. Oui, il fallait épicer le plat pour un public qui a fait des assassinats politiques et des journalistes décapités un spectacle aussi jouissif que les derbys madrilène et londonien, le classico, ou encore les scènes de vente à la criée des syriennes, irakiennes, kurdes et autres butins des razzia de Da’ech.

Al-Jazeera a été la première à vulgariser ce type de scènes et de documents, de Ben Laden à Baghdadi, de l’assassinat de Massoud à celui de Belaïd. Al-Jazeera ne fait pas que donner à voir, loin s’en faut : le travail qu’elle fait ne relève pas du journalisme mais du prosélytisme. L’épouse de feu Chokri Belaïd et toute sa famille comptent porter plainte, à moins qu’ils l’aient déjà fait. Espérons que l’enquête menée et le verdict montreront l’implication d’Al-Jazeera et du susnommé Maher Zid dans la propagation de la haine et du fanatisme en Tunisie. Nous ne sommes pas pour la censure, mais nous souhaitons que cette chaîne, qui est l’antenne de l’islam politique dans le Monde arabe et dans le monde entier, soit reconnue comme telle.

*Photo : wikimedia.

La laïcité est un sport de combat

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laicite kintzler islam

laicite kintzler islam

Le Comité Laïcité République remettait l’autre jour ses prix à divers écrivains et militants de la laïcité. Dans le cadre de l’Hôtel de Ville de Paris, en présence d’Anne Hidalgo et de Pierre Bergé (et de Bruno Julliard, qui par chance s’est tu), Henri Pena-Ruiz et Catherine Kintzler, entre autres, ont chaleureusement remercié les uns et les autres — ça, c’est la partie obligée de l’exercice, mais j’y reviendrai — et rappelé les fondamentaux de la laïcité. Bien. Les frères et sœurs Trois points se congratulèrent, Patrick Kessel, ex-Grand Maître, salua ceux qui l’avaient remplacé, des élus PS amis de François Hollande et de Najat Vallaud-Belkacem firent semblant de ne rien entendre, comme d’habitude, bref, tout alla pour le mieux dans le meilleur des mondes laïques et des réceptions parisiennes. J’y étais invité, je n’ai pas pu y aller — en avais-je vraiment envie ? Je n’ai plus trop de goût pour les pince-fesses.

Pendant ce temps-là, dehors, dans le monde réel, ça ne s’arrangeait pas. Ni dans les facs, où les militants barbus et les militantes voilées font pression non seulement sur leurs camarades, pour les inciter à les rejoindre dans l’aliénation généralisée, mais aussi sur les enseignants, sommés de ne pas parler de ceci ou cela, qui n’est pas conforme à leurs superstitions — et rien n’est conforme à la parole de Dieu sinon la parole de Dieu, qu’on se le dise… Ni dans les rues de Saint-Denis ou de Villeurbanne. Ou dans la « jungle » de Calais. Ou d’ailleurs, tant la contagion s’étend. Tant la marée monte.
Est-ce parce que, sur les conseils éclairés d’un commentateur de ce blog, je suis (enfin ! diront les initiés) en train de lire Le Camp des saints, le roman où Jean Raspail, en 1973, prédisait l’invasion de la France par une nuée de pauvres débarqués des pays du sud, en une vague inexorable à laquelle notre « vieux pays », comme dit l’autre, ne résistait pas — et où même les idiots utiles de l’altérité à tout prix et du métissage espéré applaudissent le flux qui va les noyer.
Le roman m’avait échappé, à l’époque. Ma foi, il n’y a pour ainsi dire rien à reprocher à l’anticipation de Raspail — sinon le fait de ne pas avoir clairement compris, à l’époque, que le « choc des civilisations » (Samuel Huntington parle avec enthousiasme de l’ouvrage de Jean Raspail dans son analyse des temps-à-venir-qui-sont-déjà-là) serait d’abord un choc culturel au sens large et cultuel au sens étroit. Parce que notre civilisation globalement gréco-latino-catholique a appris, avec le temps, à dissocier les deux, et qu’en face, c’est la même chose — et que confondre volontairement culte et culture, c’est renoncer, d’évidence, à la seconde au profit de la première. Notre liberté s’appuie sur la dissociation de la foi et du savoir. Notre esclavage à venir naîtra de l’absorption du culturel par le religieux.

C’est cela la réalité, telle qu’elle est vécue partout — sauf à Paris. J’aime beaucoup Catherine Kintzler, qui a écrit des choses très pertinentes sur la laïcité. Mais quand au début de son discours elle parodie Corneille et salue « Paris « qui m’a vu naître, et que mon cœur adore », « où personne », dit-elle, « ne demande compte à personne de ses « racines », où règne une urbanité emblématique » ; quand elle ajoute : « Le summum de l’urbanité – et cela vaut aussi et heureusement ailleurs qu’à Paris –, c’est qu’une femme peut se trouver dans la rue, y flâner sans attirer l’attention, sans avoir à affronter le harcèlement, sans qu’on la somme de s’affairer à quelque travail ou de rentrer dans l’espace intime », est-elle vraiment au fait de l’allahicité — le mot est duCanard enchaîné, je m’attribue rarement les belles trouvailles des autres ?

Chère Catherine Kintzler, il faut que je vous le dise : vous vivez dans une ville fictive. Une ville de bobos — y compris de bobos laïques — qui n’ont aucune idée de ce qui se vit de l’autre côté du périph — pour ne pas parler de ces territoires perdus de la république que sont le sud marseillais ou le nord lillois. Et le reste, toute cette géographie française « périphérique », comme dit Christophe Guilluy, oubliée des décideurs et des théoriciens, et où une fille ne peut pas sortir dans la rue sans se faire interpeller par les sectateurs de Mahomet, comme on disait autrefois. Je hais la notion même de communautarisme — je suis Français, vous êtes Française, nous sommes tous Français, sauf quelques étrangers dont nous n’avons aucune leçon à recevoir — Français et rien d’autre. Nos « racines » sont d’aimables folklores — je ne suis corse qu’après dix heures du soir, après dégustation d’une dose adéquate de Comte Peraldi. Nos convictions religieuses, pour celles et ceux qui en ont encore, sont une affaire privée : jamais aucun Juif n’a agressé une fille parce qu’elle allait nue tête ou se baladait en short. Le prosélytisme, voilà l’ennemi.
Oui, Paris est une ville inventée. J’ai des élèves qui rêvent d’y aller pour finir leurs études, certain(e)s y sont déjà, persuadés, les uns et les autres, que c’est la ville de la culture, des opportunités, de l’esprit — la ville-lumière parce qu’elle a hébergé, il y a longtemps, les Lumières. Mais ce n’est pas parce que Procope existe encore qu’il y a encore à Paris des philosophes — des vrais, des hommes et des femmes de combat. Pas des sentimentaux — y compris des sentimentaux de la laïcité. Henri Pena-Ruiz, qui a fait un beau Dictionnaire amoureux de la laïcité dont j’ai dit tout le bien qu’il mérite, est un doux. Un tendre. Le combat n’est plus affaire de théorie, il est désormais affaire de muscles. Les islamistes et leurs amis qui me dénoncent sur leurs sites, en affichant ma photo pour qu’un cinglé quelconque me reconnaisse, ne sont pas seulement des pierres dans la chaussure de la laïcité : ce sont des sauvages. Des barbares, tout disposés à se conduire en barbares. Vous distribuez des prix, à Paris, pendant que l’on se bat au jour le jour, dans une ville où des conseillers municipaux élus sur une liste PS (celle de Samia Ghali) ridiculisent le mariage de deux lesbiennes au nom de leurs convictions musulmanes.
Samia Ghali a d’ailleurs parfaitement réagi en suspendant l’élue en question de tout mandat et de toute rétribution. Mais c’est bien insuffisant. Je croyais qu’on ne pouvait discriminer qui que ce soit, en franc, sur la base de ses options sexuelles. Je croyais même que c’était un délit…
Quelques amis que j’avais jadis à Riposte laïque ont pris un tournant que Catherine Kintzler réprouverait, et que j’ai moi-même trouvé excessif parfois. Mais il faut comprendre que face à la démission des politiques et de la quasi-totalité des intellectuels, les apéritifs pinard-saucisson ne sont jamais que d’aimables manifestations de colère. Un peu puériles.

Quand ce gouvernement de fantoches, qui fait suite à un autre gouvernement de fantoches, aura enfin, à force de « compréhension » et de laïcité « aménagée », amené le FN au pouvoir, nous aurons le choix entre l’exil — mais où ? — et la guerre civile. Et cette guerre, nous la devrons à tous ces imbéciles qui marchent dans un rêve, persuadés que nous finirons bien par nous aimer les uns les autres. Savent-ils au moins comment finissent les collabos?

*Photo : wikicommons.

Le feu occulte

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trois romans erotiques

trois romans erotiques

Au cœur de ce continent largement inconnu que constitue la « littérature de gare », les mythiques éditions de La Brigandine constituent une singulière exception. Non seulement parce que le ton employé dans ces romans libertaires et polissons est totalement inédit dans le genre mais aussi  parce que cette collection s’est répandue en toute illégalité pendant plusieurs années. Pour bien comprendre ce statut original, il convient de remonter un peu  le temps. En 1979, la SODIS, filiale de Gallimard, propose à Henry Veyrier de lancer une collection « érotique » sur le marché. L’honorable éditeur se trouvant alors dans une situation financière difficile, il confie à Jean-Claude Hache le soin de mettre sur pied un catalogue qui pourrait lui permettre de financer ses publications plus avouables, notamment ses beaux livres consacrés au cinéma. Nous sommes en mai et Hache se trouve au pied du mur dans la mesure où les quatre premiers titres de la collection « Plaisir » du Bébé Noir doivent sortir en octobre. Il s’agit donc de trouver des auteurs capables d’écrire vite et de lui fournir une livraison mensuelle de quatre titres. Il s’entoure très vite de six écrivains qui, sous de multiples pseudonymes, vont devenir des piliers de la maison et fournir les trois quarts de la production d’une collection qui comptera au bout du compte 124 titres.

L’une des caractéristiques de la collection Bébé Noir puis de  La Brigandine, sera son excessive liberté de ton. Mise à part la contrainte du format (192 pages au maximum) et une ligne éditoriale imposant un tiers d’érotisme explicite, les auteurs adopteront volontiers un style iconoclaste et anarchisant qui fera la singularité de ces « romans de gare » agrémentés de pulpeuses playmates en couverture, – on reconnaît parfois des stars du X de l’époque comme Brigitte Lahaie ou Marilyn Jess- et aux titres en forme de calembours (Pour une poignée de taulards, Le feu occulte, Le vice dans la vallée…). Pour la petite histoire, le situationniste Raoul Vaneigem aurait même écrit deux livres pour Jean-Claude Hache (qui avait édité son Histoire désinvolte du surréalisme chez Paul Vermont) : L’île aux délices sous le pseudonyme sadien d’Anne de Launay  et La vie secrète d’Eugénie Grandet, pastiche de Balzac écrit sous le pseudonyme de Julienne de Cherisy pour les éditions de la Brigandine.

L’excessive liberté qui règne au sein de la maison n’est pas pour plaire à tout le monde : les publications du Bébé Noir font l’objet d’interdictions régulières et certains écopent même de la fameuse « triple interdiction » (de vente aux mineurs, de publicité et d’exposition à l’affichage) qui oblige l’éditeur au dépôt préalable de toutes ses publications. Plutôt que de se soumettre à cette censure, Veyrier abandonne le Bébé Noir au début de l’année 1980 et lance La Brigandine dont les titres ne seront plus soumis au dépôt légal. En dépit de ses gros tirages (30.000 exemplaires par titre), La Brigandine restera donc pendant près de trois ans une collection sans existence « légale ». Parfois, Jean-Claude Hache accueille des auteurs occasionnels. Citons pour la bonne bouche l’excellent Alain Paucard, connu des lecteurs de Causeur et devenu pour l’occasion Humphrey Paucard, avec L’Ulster à l’estomac, le cinéaste expérimental Philipe Bordier (Tel père, tel vice) ou l’écrivain pour la jeunesse Yak Rivais, signant une Education gentiment sale sous le pseudonyme de Carlotta Simpson.

Cime et châtiment  de Pierre Charmoz est sans doute la plus « classique » des trois rééditions proposées aujourd’hui par La Musardine. Une bande de joyeux drilles enquête sur la mort mystérieuse d’un célèbre alpiniste avant d’être embarquée dans une rocambolesque histoire de trafic d’or. La seule originalité de cette enquête, c’est qu’elle se déroule en milieu montagnard et que Charmoz joue malicieusement avec le double-sens du vocabulaire de l’alpinisme. Mais ce qui séduit avant tout, encore une fois,  c’est le ton rigolard et libertaire de l’ensemble. Comme dans quasiment tous les romans de La Brigandine, les flics sont ridiculisés (ici, un duo particulièrement incompétent) et l’auteur n’hésite pas à multiplier les clins d’œil. C’est ainsi que l’on assiste à la rencontre improbable d’ « un groupe du Club des Randonneurs catholiques de Mgr Lefebvre » et  « du Club des Randonneurs situationnistes. ».

Les deux autres romans sont beaucoup plus sombres. Dans Fête de fin damnés  de Gilles Soledad, alias Frank Reichert, on est plongé  dans l’obscurité la plus totale après une coupure globale d’électricité le soir de Noël.  La capitale est livrée à des hordes de casseurs et de voyous qui profitent de la situation pour incendier et piller ce qu’ils trouvent à leur portée. Tandis que deux banlieusards totalement camés cherchent à assouvir leurs instincts les plus bestiaux, une jeune femme mystérieuse tente de retrouver les traces d’un ancien ministre. En inscrivant son récit dans un univers réaliste et sordide, l’auteur dresse un tableau apocalyptique et glaçant d’une France qui parque ses réprouvés dans les banlieues et qui n’offre plus le moindre espoir aux plus déclassés. L’érotisme n’a ici rien de joyeux mais participe à ce sentiment d’un retour à la loi de la jungle et au caractère très précaire d’une civilisation prête à basculer dans la sauvagerie au moindre problème « technique ».

De Jean-Pierre Bouyxou, le vrai nom de Gilles de Lorzac auteur de La loque à terre , Jean-Claude Hache disait avec une tendresse amusée qu’il s’était fait le spécialiste du « cul triste ». La loque à terre fait partie d’une veine nihiliste et désespérée. Laurent vient de se faire plaquer et rentre à Bordeaux pour une visite à ses parents. Ces derniers habitent le plus haut étage d’une HLM sordide. Bien évidemment, l’ascenseur est en panne et Laurent entame une ascension qui s’avérera interminable. A partir de ce postulat minimaliste, Bouyxou/de Lorzac parvient à créer une atmosphère oppressante où suinte un dégoût généralisé pour l’humanité. Le désespoir qui vrille les tripes du « héros » fait constamment vaciller un récit qu’on pourrait volontiers qualifier de  kafkaïen . L’érotisme n’a ici rien de libérateur et se conjugue souvent avec une violence qui renforce le malaise du lecteur : « Tant qu’à faire, faudrait se suicider utilement. Faire coup double. Par exemple, aller se faire péter la gueule dans un commissariat et le faire exploser par la même occasion, avec tous ses flics. Oh ! Ça servirait à rien, je sais. Mais autant se faire un dernier plaisir avant de crever. » 

Trois romans érotiques de La Brigandine. (La loque à terre de Georges de Lorzac, Fête de fins damnés de Gilles Soledad, Cime et châtiment de Pierre Charmoz, préfacé par Olivier Bailly.)

Editions de La Musardine. 2014.

Un festin pour 4,90 €

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omelette champignons

omelette champignons

L’automne ouvre l’appétit. On se réveille le matin avec des envies de girolles, de cèpes, d’omelettes baveuses. L’homme des villes rêve la nuit de sous-bois, de longues marches et de casse-croûte gargantuesques. A l’automne, le régime tomate/mozza vole en éclats. On veut des sauces, du gras, du chaud, du mijoté, du confit, une cuisine qui crépite, des plats qui chantent. Novembre donne le départ de ces agapes, sonne l’hallali du gibier. En Sologne, la chasse bat son plein. En Loire, les poissons carnassiers, brochets en tête, viennent troubler la quiétude des pêcheurs. Partout en France, c’est le mois des salons, des semaines gourmandes, les produits tripiers sont à la fête et le chocolat coule à flot. Les abats dansent une étrange sarabande. Le cacao, pauvre diable, fait le beau en se prenant pour Julio. Noël est trop loin et on a déjà faim !

La meilleure façon de bien manger passe par la lecture des grands classiques. Les souvenirs culinaires d’Auguste Escoffier (1846-1935) paraissent en poche dans la collection Le temps retrouvé au Mercure de France (4,90 €) avec une succulente préface de Pascal Ory. Cet ouvrage burlesque et attachant raconte la vie et l’œuvre de celui qui fut considéré comme « l’ambassadeur de l’excellence culinaire française ». On a droit à tout, l’enfance, les débuts dans le métier, la Guerre de 1870, la captivité, les hôtels de luxe, les hôtes de marque et les recettes entrées depuis au Panthéon alimentaire. Ces souvenirs tiennent autant du journal intime, anecdotes de guerre, succès professionnels et rencontres exceptionnelles (Sarah Bernhardt, Gustave Doré, le Prince de Galles, Gambetta, l’Impératrice Eugénie, Zola, le Maharadja de Baroda, etc…) que du bréviaire. Son combat pour l’extinction du paupérisme a des accents de programme politique. Escoffier n’est pas un « simple » cuisinier qui se contente d’éplucher et de cuire, il a des idées sur l’organisation de son métier : de l’agencement des plats jusqu’aux pensions de retraite des restaurateurs. Légaliste, paternaliste, charitable, cocardier, ce personnage hors-norme a inventé une nouvelle cuisine et des desserts de légende comme la Pêche Melba en l’honneur de la diva Nellie Melba.

Escoffier a surtout accompagné le développement des palaces (Ritz, Savoy, Carlton) en s’adaptant aux goûts de cette riche clientèle. Ces voyageurs de luxe, hommes pressés de la fin du XIXème et du début du XXème siècle, ne pouvaient plus passer des heures à table. Le gamin de Villeneuve-Loubet jadis fasciné par la préparation des ragoûts de sa grand-mère a réduit la longueur des cartes, proposé des menus à prix fixes, bouleversé la hiérarchie des vins (désormais du plus léger au plus capiteux), imposé une hygiène stricte et des règles quasi-militaires. De Monte-Carlo à New-York, ce général de brigade, ex-chef de cuisine de Mac-Mahon, a fait briller les étoiles de la gastronomie française. On ne peut rester insensible à sa défense de l’ail et à son plaidoyer pour l’art des rôtisseurs. « Les menus doivent être le reflet des circonstances, une sorte de poème rappelant des heures agréables » écrivait-il. Lisez plutôt ce « poème » servi à l’empereur Guillaume II en 1906 :

  Hors-d’œuvre Suédois

Potages

Consommé en gelée

Suprèmes de sole au vin du Rhin

Selle de Mouton de pré-salé aux laitues à la grecque

Petits pois à la Bourgeoise

Poularde au paprika rose gelée en Champagne

Cailles aux raisins

Cœurs de romaine aux œufs

Asperges sauce Mousseline

Écrevisses à la Moscovite

Soufflé surprise

Friandises

Fruits

Pêches, fraises, nectarines

Raisins muscats

Café mode orientale

Souvenirs culinaires d’Auguste Escoffier – Edition présentée et annotée par Pascal Ory – Mercure de France

*Photo : Don Pedro de Carrion de los Condes !

Un Italien à Paris

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malaparte portrait

malaparte portrait

1925 : Malaparte vient de signer, aux côtés de Marinetti et Pirandello, le manifeste des intellectuels fascistes ; il attaquera finalement Mussolini en 1929, dans Monsieur Caméléon (titre qui lui va comme un gant). Le florilège de courts essais Italie barbare a pour thème la place de l’Italie dans la culture. Bien que bourrés d’érudition et de joyeuse méchanceté, Ces textes de combat, ne nous disent, il faut bien le dire, plus grand-chose – article éponyme excepté. L’Italie barbare, c’est celle que Malaparte aime et défend, bien sûr ; c’est l’Italie « traditionnelle, historique, populaire, ancienne » mise en péril par les « bâtards » de la Réforme et autres soutiers de la modernité libérale, de « l’Europe policée, bourgeoise et propriétaire ». Querelle classique, assez identique à celle qui opposait en Russie, un siècle plus tôt, occidentalistes et slavophiles, et qui ne nous est pas non plus, depuis trente ans, totalement étrangère… Si plaisant soit ce texte, la bataille des aimables Barbares contre les tristes modernes, rejouée trente fois en trente pages, sonne un peu comme un disque rayé. Son journal parisien, vingt ans plus tard, intéresse bien davantage.

1947 : après quatorze ans d’« exil », Malaparte est de retour dans son cher Paris. Il rend visite à d’anciennes amantes, côtoie la belle actrice Véra Korène, enchaîne dîners et réceptions ; rompt des lances avec Mauriac, Cocteau, Malraux, Berl et Camus. Surprise : le gratin fait grise mine à l’auteur de Kaputt. À bord de l’avion survolant la Durance et le Rhône, son ami Rossellini l’avait pourtant prévenu : aux yeux de Paris épuré, l’ancien confiné de Lipari passera pour un suppôt des nazis.

La France de l’après-guerre, c’est, sous la plume de Malaparte, un climat plombé, étouffant : honte de la défaite, honte de Vichy. Là-dessus, gloire de la Résistance, comme un vernis craquelé. Le Paris mondain et le populaire, côtoyés avec la même aisance par l’Italien, baignent dans une mauvaise bonne conscience inédite en France et qui blesse l’écrivain.

Lui, dont le peuple français est le « frère le plus cher », est revenu plein du désir de sa seconde patrie. À l’école de Chateaubriand, il s’agit, à ses yeux, de chercher ce qui subsiste de la France, après la destruction : de partir en quête d’une essence qui, loin d’être un objet pétrifié, un leurre, est l’aiguillon de l’intelligence, le motif d’un voyage incessant entre le passé et le présent, entre la France et l’Europe – voyage où inquiétude et espérance se mêlent.

« J’ai l’impression d’être un Français, perdu parmi des étrangers », soupire Malaparte. Dans ce journal posthume écrit partie en italien, partie en français, l’ancien jeune engagé de la Légion secoue les Français, les rappelle à eux-mêmes, et dénonçant cette morbidité où ils se complaisent, les fait se ressouvenir de leur « grâce ». Juin 40, écrit-il, ce n’est pas la fin du monde : vous vous en remettrez… Cela donne des pages magnifiques et violentes, d’amant éconduit : « Rougissez devant moi de vous humilier de la sorte. Ne souffrez pas que je sois obligé de rougir devant vous. » La tendresse, pour Malaparte, c’est la sévérité – bien moins face à ce que ses « frères » sont devenus, que ce qu’ils s’apprêtent à devenir. « Le peuple français est malade de ce que j’appellerais le dégoût de l’histoire », écrit Malaparte, avant de lancer cette fusée : « Il n’y a rien eu de plus étonnant, de plus merveilleux que l’armée de Charles VIII marchant à travers l’Italie vers Naples. »

*Photo :  LIDO/SIPA 00274893_000001

Coeur rebelle par fidélité

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couv coeur rebelle

couv coeur rebelle

« Tout homme porte en lui une tradition qui le fait ce qu’il est. Il lui appartient de la découvrir. La tradition est un choix, un murmure des temps anciens et du futur. Elle me dit qui je suis. Elle me dit que je suis de quelque part. » Ce murmure traverse le Cœur rebelle, il enfle quelquefois et se fait chant tragique pour raconter l’engagement, l’aventure, les combats et surtout la fraternité exigeante des hommes et celle, tragique, des peuples. Dans ses belles Réflexions sur les hommes à la guerre, le philosophe américain Jesse Glenn Gray distinguait l’amitié, sentiment ouvert et libre, de la fraternité, au caractère plus exclusif, qui se forge dans les conditions particulière de la caserne, de l’usine, de l’école, de la guerre et du front. Au-delà des engagements politiques radicaux dont il témoigne, le Cœur Rebelle dépeint le parcours d’un individu dont l’existence s’est intimement attachée à ce « grand moment lyrique » de la fraternité au combat.

« Heureusement que la guerre est si terrible, autrement nous finirions par trop l’aimer », disait le général sudiste Robert E. Lee. La tradition que Dominique Venner a découverte et portée en lui est celle du combat qu’il a aimé et passionnément recherché et qu’il n’a cessé d’éprouver à la lumière des amitiés et à l’épreuve des camaraderies. Récit d’un ancien combattant de l’Algérie rallié à l’OAS, d’un activiste politique radical et d’un essayiste ayant signé plus d’une cinquantaine d’ouvrages, le livre de Venner est un témoignage historique qui se lit à hauteur d’homme. Venner, guerrier appliqué, enrage que les peuples occidentaux « comme abrités dans un espace de bien-être, tandis qu’alentour le reste de l’univers est soumis à la violence, à la précarité, à la faim », aient pu croire que ce tribut de la violence guerrière n’était plus qu’une vague réminiscence des temps anciens. « Et pourtant, ce monde de boue et de sang est bien réel. C’est le monde habituel de l’histoire, amplifié par les nuisances modernes, la démographie vertigineuse, la puissance meurtrière surmultipliée des armements, en attendant les catastrophes nucléaires ou écologiques. »

Le Cœur Rebelle n’est pas un livre qui souffre l’inconstance. On le traverse d’une traite, sans lanterner, comme on se lance dans un coup de main. L’histoire que raconte Dominique Venner, c’est celle d’un jeune homme en quête d’aventures pendant soixante ans dans une France qui aime de moins en moins les aventuriers : « J’avais soif de vie et je me sentais périr d’ennui. À cela personne ne pouvait rien. » Peu étonnant pour le jeune homme qui a dévoré Jack London ou James Oliver Curtwood, qui s’est nourri des fresques épiques de Georges d’Esparbès ou Prosper Mérimée et s’est laissé griser par l’histoire de Sparte, la cité guerrière. Des grands auteurs de la droite littéraire, Dominique Venner dit simplement qu’il les a lus « pour ne pas paraître idiot dans les conversations entre initiés. Mais je ne peux pas dire qu’ils aient vraiment compté dans ma formation. » Plus tard viendront cependant Ernst Jünger, Julius Evola, Rainier Maria Rilke, Curzio Malaparte, Ernst Von Salomon ou Vladimir Illitch Lénine dont le titre de l’ouvrage Que faire ? pourrait résumer l’existence de Dominique Venner s’il était vraiment possible d’enfermer une vie entière dans une simple phrase. Le jeune amateur de grand large qui trouva un jour, caché dans un placard de sa grand-mère, un petit revolver devenu le symbole de la vie romanesque à laquelle il aspirait, fuit à quatorze ans à Marseille dans l’intention de s’engager dans la Légion Etrangère à Sidi Bel Abbes, en Algérie. Le billet est ruineux, il choisira donc la Corse, pour tenter de rallier la caserne d’Ajaccio. À sa descente du bateau, le fugueur est cueilli par la gendarmerie et renvoyé chez lui. L’Algérie attendra. Pas longtemps, car c’est peu dire que la guerre d’Algérie occupe une place centrale dans la vie de Dominique Venner et dans le Cœur Rebelle.

L’ouvrage de Dominique Venner est un témoignage difficile à accepter pour ceux pour qui estiment que l’histoire se décrit et s’écrit sur le mode binaire et simple du manichéisme idéologique et l’auteur a de plus le mauvais goût de refuser de se situer dans le registre de la déploration. Quand la conquête coloniale française a commencé en 1830, l’Algérie n’était encore qu’une vaste province éloignée d’un empire ottoman qui avait entamé sa longue agonie. Elle s’est forgée une conscience nationale à la faveur de la colonisation, nourrie des rêves universalistes des partisans de la civilisation du progrès et des appétits plus triviaux des décideurs économiques, puis est devenue une nation à l’issue d’une guerre sanglante au cours de laquelle chacun des adversaires a estimé qu’il se battait pour sa propre survie. « L’Histoire, écrit Hegel, n’est rien d’autre que l’autel où ont été sacrifiés le bonheur des peuples, la sagesse des Etats et la vertu des individus.[ La Raison dans l’histoire]» Dans la guerre d’Algérie de Dominique Venner, il n’y a pas de victime, pas de bourreaux et les seules vertus qui font foi sont celles des armes et de ceux qui les portent. « Quand s’affrontent les droits inconciliables de deux peuples, il n’y a pas de cause juste et injuste. Il n’y a que la guerre, arbitre impartial et froid pour décider entre deux forces, deux logiques, deux mondes. (…) Toute guerre comporte un vainqueur et un vaincu. En Algérie, nous avons été vaincus. »

Cinquante ans après la fin de la guerre d’Algérie, la France se console en biberonnant l’alcool douceâtre de la repentance et rêve qu’elle pourrait se fondre progressivement  dans le néant confortable de la fin de l’histoire. L’Algérie, quant à elle, continue de se griser comme elle peut des souvenirs héroïques de la geste de l’indépendance pour oublier que ses dirigeants corrompus ne sont jamais parvenus à bâtir complétement une nation sur la terre du pays libéré. Le livre de Venner témoigne à sa façon de la fraternité hostile de deux peuples séparés et unis à jamais par une guerre qui forgea deux républiques et une génération de part et d’autre de la Méditerranée.

« A vingt ans, l’aventure de la guerre et des conjurations fut offerte à ceux de ma génération qui le voulurent. Peu y étaient préparés. Rares furent ceux qui purent changer cette occasion en destin. Au moins ceux-là ont-ils vraiment vécu, même et surtout ceux qui en moururent. » Pour Dominique Venner, l’Algérie fut l’expérience du feu, puis celle de la clandestinité avant de déterminer l’engagement politique et intellectuel, extrême et radical. « C’est alors, autour de ma vingtième année, que me furent révélées quelques vérités qui ont compté dans ma vie d’homme. » Le Cœur Rebelle confirme aussi, s’il était besoin, à quel point l’Algérie fut une étape cruciale dans l’évolution de la société française. Sur le plan militaire, elle a refondé les techniques de contre-insurrection, parmi lesquelles l’usage de la torture qui contribua à dresser l’opinion métropolitaine contre cette guerre sale. Mais c’est moins l’usage de la torture qui indigna d’ailleurs Dominique Venner que la politique de déportation menée systématiquement par l’Etat français à partir de 1956. « Elle a transformé des centaines de milliers de fellahs en clochards déracinés, enfermés dans des enceintes barbelées. »

Les méthodes utilisées au cours de la bataille d’Alger en 1957, qui furent détaillées avec précision dans le film La Bataille d’Alger en 1966, ont été réemployées depuis aussi bien par la CIA en Amérique du sud que par l’armée américaine sur différents théâtres d’opération et notamment en Irak, en suscitant également l’indignation de l’opinion internationale, quand furent révélés les sévices perpétrés dans la prison d’Abou Ghraib. Quant aux moyens mis en œuvre par le FLN en Algérie pour lutter contre l’armée française et s’assurer le soutien de la population par l’adhésion ou la terreur, ils furent utilisés de même manière par le GIA dans les années 90, au cours d’une guerre civile qui ne dit pas son nom et coûta la vie à près de cent mille personnes de 1991 à 2002. Les même moyens furent employés à l’encontre des troupes américaines en Irak après 2003 tandis qu’à l’opposé, les théories anti-insurrectionnelles mises en œuvre par David Petraeus en Afghanistan et en Irak ne différaient pas vraiment de celles présentées par le colonel Mathieu, alter ego de Bigeard, dans La Bataille d’Alger.

Pour une partie des partisans de l’Algérie française et des militaires français entrés dans la clandestinité, la fin de la guerre d’Algérie permit aussi d’appliquer à l’action politique une partie des techniques de subversion et d’actions ciblées apprises sur le champ de bataille. Dans les rangs de l’OAS on croise nombre d’anciens soldats mais aussi d’anciens résistants qui passent en vingt ans d’un champ de bataille à l’autre et de la lutte contre l’occupant à celle contre les fellaghas, puis à l’opposition armée contre l’Etat français et De Gaulle. Comme beaucoup d’anciens de l’Algérie ou de pieds noirs, Venner conserve son admiration pour le De Gaulle de 1940 mais n’a jamais pardonné à celui de l’indépendance même s’il a revu son jugement en revanche sur l’ennemi qu’il combattait en tant que soldat : « Il combattait pour conquérir une patrie, pour se donner une identité, pour édifier une nation. » Dominique Venner a conservé en revanche toute son animosité pour ceux qui à ses yeux furent les véritables artisans de la défaite : intellectuels et journalistes de la métropole, contempteurs d’une « guerre sale » qu’ils ne connaissaient ni ne comprenaient en rien. « Toute guerre est ‘propre’ pour celui qui croit à sa légitimité. Toute guerre est ‘sale’ pour celui qui s’est laissé détourner de son bon droit. Et celui-là, par avance, est vaincu. »

Pour les vaincus de l’Algérie qui n’ont pas accepté la défaite, le romantisme de la clandestinité a remplacé celui de la guerre. Sur fond de guerre froide et de règne gaullien, l’agitation idéologique et politique qui va déboucher sur le grand chambardement de 68 commence. Elle commence à droite pour Venner : « De 1961 à 1962, une fraction de la société française – une fraction seulement – était entrée en effervescence. (…) La dramatisation de l’action, la précipitation des événements, la succession des conspirations avortées agissaient comme une drogue. » Ce romantisme brutal qui se donne libre cours dans une France à peine remise de ses guerres coloniales n’est pas sans évoquer le roman qu’Alberto Garlini consacrait il y a quelques temps à l’Italie des années de plomb et de l’après 68, dans lequel Stefano, activiste d’extrême-droite, recourt à la violence « la violence comme antidote aux imperfections du ciel.[2. Alberto Garlini. Les Noirs et les Rouges. Gallimard. Janvier 2014]» L’aventure bien réelle de Dominique Venner s’est terminée le 21 mai 2013, devant l’autel de la cathédrale Notre-Dame de Paris, comme pour reprocher une dernière fois au ciel ses imperfections à travers le choix ultime de la mort volontaire et du  blasphème le plus éclatant. De manière troublante, Dominique Venner concluait le Cœur Rebelle, publié initialement en 1994, en évoquant le suicide de François de Grossouvre, le 7 avril 1994, dans son bureau de l’Elysée, mais également celui d’Enver Pacha, en 1922, qui décida, abandonné de tous, de mourir au cours d’une dernière charge en montant seul à l’assaut d’un bataillon de bolcheviks arméniens. « Il n’y a que la mort, parfois, écrit Venner, pour donner un sens à une vie. » Dominique Venner soumit la sienne à un credo, forcément radical : « Je suis du pays où l’on fait ce que l’on doit parce qu’on se doit d’abord à soi-même. Voilà pourquoi je suis un cœur rebelle. Rebelle par fidélité. »

Le coeur rebelle, Dominique Venner, éditions Pierre-Guillaume de Roux.

*Photo: couverture du Coeur rebelle.