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Un homme mutilé ?

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Parlons net : Tahar Ben Jelloun a beau être membre de l’Académie Goncourt, il n’a rien d’un Balzac, d’un Flaubert ou d’un Claudel. Bref, ce n’est pas demain la veille qu’il rejoindra l’ « archiconfrérie antidixneuviémité »  chère à Philippe Muray, ce club d’écrivains réfractaires qui, « à travers les âges », sont entrés en résistance contre la Modernité. En écrivant contre la masse.

C’est pourtant sans états d’âme particuliers que l’on recommandera au lecteur de jeter un œil à L’ablation, récit que l’éphémère « écrivain public » qu’est devenu Ben Jelloun avec ce livre, vient tout juste de publier chez Gallimard. Et ceci pour au moins deux raisons : Tahar Ben Jelloun est un auteur  qui, depuis sa thèse de doctorat en psychiatrie sociale – La plus haute des solitudes, étude sur la « misère affective et sexuelle d’émigrés nord-africains »  – s’avère plutôt talentueux ; son petit dernier n’est pas dénué de qualités littéraires.

De la littérature, L’ablation ? Sans aller jusqu’à parler négligemment de chef d’œuvre, il faut bien l’admettre sans trop barguigner, Ben Jelloun sait écrire dans une très belle langue ce qui, trop souvent, reste de l’ordre de l’indicible chez toute personne faisant l’expérience de cette maladie dont l’énoncé même suffit à vous rayer de la carte sociale : le cancer. Et quand, pour dire que le sperme ne traversera plus l’urètre de celui qui subit une prostatectomie, qu’en quelque sorte le foutre ne coulera plus à flots, il écrit simplement que « l’usine a éteint les fourneaux », Ben Jelloun tire même du côté de la poésie. Il ne sombre en tout cas jamais dans le putassier. Ni dans le larmoyant ou la déjection intimiste. Encore moins dans la commisération douteuse. Il fait ressentir.

Y-a-t-il de quoi penser là qu’on est, avec L’ablation, en face du roman de l’année ? Ce qui est exagéré ne comptant pas, comme l’aurait dit le général de Gaulle, restons mesuré : d’autres écrits récents méritent sans doute bien mieux cette épithète. Toujours est-il que ce n’est pas avec ce livre que l’on se dit qu’un écrivain est mal placé pour exprimer l’ineffable, rendre compte de ce qui, chez John Wilmot, comte de Rochester, ne se fait jamais qu’à nos propres dépens : toute expérience digne de ce nom. Par exemple, souffrir d’un cancer de la prostate…l’équivalent, paraît-il, de celui du sein chez les femmes.

Dans tous les cas, on ne saurait trop recommander la lecture de L’ablation. Qu’il s’agisse des émigrés nord-africains auxquels il s’est intéressé au début des années 1970, ou de ce qui reste d’un homme une fois sa prostate ôtée, Ben Jelloun n’a décidément pas son pareil pour écrire les effets sur l’homme de toute forme de misère sexuelle.

L’ablation, de Tahar Ben Jelloun, Gallimard

*Photo: BALTEL/SIPA. 00597793_000031.

Israël-Palestine : un Etat pour un seul peuple ?

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Quand il s’exprime sur Israël, David André Belhassen sait de quoi il parle. Ce pays, il lui a donné le meilleur de lui-même, et le pire, comme il dit. Né tunisien, il a d’abord émigré en France avec sa famille quelques années après la fin du protectorat puis s’est installé en Israël. Belhassen, comme beaucoup d’autres Hébreux de la diaspora, avait placé beaucoup d’espoir dans ce pays. C’est peu dire que l’Etat d’Israël l’a déçu. Ses critiques à l’encontre d’un Etat confessionnel qui a échoué à rassembler le peuple hébreu-cananéen n’ont jamais cessé. Ainsi, rares sont ceux qui ont pris le risque ou la peine de parler de son livre Israël, amour et désamour paru aux éditions de la Différence. L’ouvrage mêle le récit autobiographique à la réflexion politique et historique, en prenant parfois des accents pamphlétaires. Il est une voix discordante dans l’interminable « résolution du conflit israélo-palestinien », d’où le silence gêné qui l’accompagne.

S’inscrivant dans le sillage de Yonathan Ratosh dont le mouvement des Jeunes Hébreux avait été taxé par ses détracteurs de « néopaganisme cananéen », Belhassen s’en démarque sur un point. Ratosh voulait créer une nouvelle nation hébreu-cananéenne libérée du judaïsme mais sans se préoccuper de ses racines ethniques, au contraire de Belhassen qui privilégie l’ethnie contre la nation, nation qu’il juge responsable de toutes les guerres modernes.  Belhassen s’appuie également sur les fouilles archéologiques et la recherche génétique pour prouver que « les « Israéliens » hébréophones et les « Palestiniens » arabophones ont une racine ethnique commune : celle de l’ancien peuple hébreu ». Hébreux et Cananéens étant en réalité un même peuple, il appelle donc à la création d’un Etat-Ethnie libéré des religions monothéistes : le Qedem, le Pays du Levant.

Pour lui, le peuple juif et le peuple palestinien sont des inventions sémantiques et historiques. En effet, nombreux furent ceux qui embrassèrent la religion juive au cours de l’histoire. Les Carthaginois phéniciens s’y sont convertis après la chute de Carthage pour ne pas se soumettre aux dieux romains, tandis que ceux qui se proclament Palestiniens aujourd’hui sont pour la plupart des descendants de l’ethnie hébreu-cananéenne convertis à l’Islam, la plupart du temps par la force.  Le Pays du Levant devrait donc réunir ce même peuple hébreu-cananéen en séparant l’Etat de la religion car l’une n’est pas plus légitime que l’autre sur ces terres.

Allant plus loin encore, Belhassen estime que les monothéismes sont responsables de la lutte fratricide en Israël, que l’Islam est l’enfant du Judaïsme et que tous deux mènent les peuples à la catastrophe. Il propose de sortir de cette logique « d’Etats ghettos ». À la suite de Lévi-Strauss, il aurait voulu qu’aucune religion monothéiste n’existât, car il considère que le monothéisme est « le plus grand danger pour l’humanité », ajoutant que « la bataille du XXIe siècle devra être l’antimonothéisme ».

On peut lui opposer que les religions monothéistes ne se sont pas uniquement imposées par la force et que si elles ont su unir les peuples au-delà de leurs spécificités ethniques, c’est sans doute qu’elles portaient un message universel. Les travaux de René Girard sont d’ailleurs tout à fait éclairants quant à ce que la Bible, Ancien et Nouveau Testament, a apporté à l’humanité.

Alors,  que l’Islam, enfant du Judaïsme comme l’affirme Belhassen, ait réussi là où son père a échoué, c’est-à-dire à se transmettre au plus grand nombre possible, c’est indéniable. Qu’il ait su faire, dans les territoires revendiqués par le mouvement palestinien, d’un peuple légitime comme le peuple juif, un peuple de « colons fascistes qui ont volé la terre des Palestiniens et qui entravent le processus de paix », c’est indéniable ; qu’il ait fait de l’Etat d’Israël le parangon de l’oppresseur nazi, c’est également un fait, bien que tout ceci ne soit pas le seul fait de l’Islam. Mais est-ce en prônant un repli ethnique et la fin du monothéisme qu’on échappera à cette vision manichéenne de « la juste cause palestinienne » contre « l’oppresseur israélien » ?

Cette « juste cause palestinienne », en France, c’est en mai 68, remarque Belhassen, à la suite de la guerre des Six-jours de 1967, qu’elle est subitement devenue l’horizon béat d’une jeunesse romantique soucieuse de contester l’oppresseur impérialiste. Les Français reportaient alors sur Israël leur sentiment de culpabilité de puissants et de colonisateurs, établissant un parallèle entre l’empire colonial français et la « colonisation » israélienne. L’empire colonial français achevait sa dislocation. L’Etat d’Israël est de plus en plus contesté parce qu’il a, comme la France, adopté la mauvaise conscience de l’Etat colonisateur.

On peut malheureusement douter qu’en créant ce pays du Levant dont David André Belhassen rêve, « palestinistes et juifs pharisiens », comme il les nomme, parviennent à s’entendre pour célébrer un Etat laïque unifié. Ce serait pourtant la meilleure des solutions. Une solution qui ne passe pas forcément par l’abandon des religions, mais par leur soumission aux lois de l’Etat et par la prise de conscience que le vouloir victimaire n’est qu’une volonté de domination.

Israël, amour et désamour, David André Belhassen,La Différence, 2013.

*Photo : delayed gratification.

Mali : Serval tourne mal

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Le 11 janvier 2013, la France déclenchait l’opération « Serval » au Mali pour stopper la marche sur Bamako des groupes islamistes armés qui occupaient les deux tiers nord du pays depuis près d’un an. L’ancien colonisateur se faisait sauveur et intervenait avec vigueur, suscitant l’enthousiasme de la population qui reçut François Hollande comme un héros le 2 février 2013 à Tombouctou, lorsqu’il vint savourer le jour dont il affirma qu’il était le plus beau de sa vie politique.[access capability= »lire_inedits »] Moins d’un an plus tard, la population malienne défile dans les rues de Bamako pour dénoncer l’inaction française dans la région de Kidal alors que le président de la République, Ibrahima Boubacar Keita, élu le 11 août 2013 avec près de 78 % des voix, martèle dans Le Monde du 4 décembre, dans un langage bien peu diplomatique : « La communauté internationale nous oblige à négocier sur notre sol avec des gens qui ont pris les armes contre l’État. Je rappelle que nous sommes un pays indépendant ! » Pour comprendre comment la ferveur a fait place à la déception avant de se transformer demain peut-être, si l’on n’y prend garde, en franche hostilité, il faut remonter aux origines de l’opération « Serval ». Celle-ci, d’après les déclarations de François Hollande, le 15 janvier 2013, avait trois objectifs : arrêter la progression de ceux qu’il appelait les « terroristes » et qu’il promettait de « détruire », sécuriser Bamako, et « permettre au Mali de recouvrer son intégrité territoriale ».

La progression des djihadistes a été stoppée et, s’ils sont encore en mesure de commettre ponctuellement des attentats, ils sont désormais incapables de déstabiliser l’État. Bamako connaît à nouveau la sécurité, et si ses habitants peuvent aujourd’hui y critiquer sévèrement l’attitude de la France, c’est bien parce que celle-ci a volé au secours de leur armée en déroute ! S’agissant de l’intégralité territoriale du Mali, c’est une autre affaire. Le 28 novembre 2013, le Premier ministre Oumar Tatam Ly, qui voulait se rendre à Kidal pour y installer le gouverneur de la région, en a été empêché par une manifestation « spontanée » de femmes et d’en- fants qui ont envahi l’aéroport sans que les soldats français de « Serval » ou ceux de la force des Nations unies, la Minusma, fassent quoi que ce soit pour s’y opposer. Prise à partie par la foule, l’armée malienne a été contrainte d’user de ses armes, causant plusieurs blessés dont un au moins a succombé à ses blessures. Derrière ces tragiques événements se profile le MNLA, le Mouvement national de libération de l’Azawad, envers lequel la France fait preuve d’une singulière complaisance. Pour la rue malienne, les choses sont simples : le MNLA est responsable de tous les maux du pays. Étrange mouvement que ce MNLA, né en octobre 2011 de la fusion de groupes rebelles touaregs qui, depuis 2006, déstabilisaient le nord du pays, de mercenaires en armes de retour de Libye à la mort de Kadhafi et d’intellectuels occidentalisés de la région de Kidal. Son programme est simple et radical : obtenir l’indépendance de ce qu’il appelle l’« Azawad ».

Présenté comme la terre ancestrale des Touaregs, ce territoire occupe deux tiers d’un pays dans lequel ceux-ci ne représentent pour- tant qu’une petite minorité. De plus, le MNLA lui-même n’est pas représentatif du monde touareg qui, dans son immense majorité, ne se reconnaît pas dans un projet séparatiste. Depuis des années, le nord du Mali est en proie à une crise multi- forme où revendications identitaires, trafics d’armes, de cigarettes et de drogue, et présence des islamistes d’AQMI se combinent pour en faire une zone de non-droit. La France s’est inquiétée, à juste titre, de l’insécurité qui menaçait l’ensemble du Sahel alors que les prises d’otages de ses ressortissants, retenus ensuite dans la région de Kidal, se multipliaient. Elle a alors pensé utiliser l’irrédentisme touareg pour récupérer ses otages en observant avec sympathie la création du MNLA – si ce n’est en la soutenant, comme le pensent les Maliens. Le MNLA a réussi à convaincre l’opinion inter- nationale qu’il était capable de débarrasser le pays d’AQMI et d’obtenir la libération des otages français qu’il se faisait fort de localiser.

Depuis 2003 en effet, et l’installation d’AQMI dans le nord du Mali à la suite de la prise en otages de 32 touristes occidentaux en Algérie, les Touaregs de l’Adrar des Ifoghas servent régulièrement d’intermédiaires aux négociateurs qui tentent d’obtenir la libération des prisonniers. Las, le 17 janvier 2012, au lieu d’entrer en guerre contre AQMI, le MNLA déclenchait les hostilités contre les autorités légitimes du Mali, mettant le nord du pays à feu et à sang, avec le soutien les djihadistes touaregs d’Ansar Dine… et celui d’AQMI. Début avril 2012, les deux tiers du Mali étaient sous le contrôle des rebelles, mais le MNLA disparut de la circula- tion, taillé en pièces par le Mouvement pour l’unicité et le djihad en Afrique de l’Ouest (Mujao) qui le chassa du pays. Il profita alors de l’intervention française, en janvier 2013, pour s’ins- taller solidement à Kidal, déserté par les terroristes qu’il prétendit avoir chassés. Konna, Douentza, Diabali, Tombouctou et Gao avaient été libérés conjointement par les forces françaises et les forces maliennes. Mais dès qu’il s’est agi d’aller plus au nord, dans le fief touareg, à Kidal, c’est la France seule, bientôt rejointe par un imposant contingent tchadien, qui a opéré. Comme si l’objectif n’était plus désormais de libérer le Mali, mais de récupérer coûte que coûte nos otages en s’appuyant sur les rebelles touaregs auxquels on redonnait une virginité en oubliant les massacres dont ils s’étaient rendus coupables. L’idée non dite était d’aboutir à un règlement global de la question touarègue, en accordant une large autonomie au nord du Mali. Le succès de ce double jeu fran- çais fut relatif : si l’on a déploré la mort de l’otage Philippe Verdon, tandis que la situation de Serge Lazarevic – enlevé en même temps que Verdon en novembre 2011 – n’est pas encore résolue, les quatre otages d’Arlit ont bien été libérés le 29 octobre 2013. En revanche, l’assassinat à Kidal, le 2 novembre, de deux journalistes de RFI, qui se sentaient probablement en sécurité sous la protection du MNLA dont ils venaient de rencontrer l’un des leaders, a montré l’inanité de la position française.

Dans Le Monde du 14 novembre, Moussa ag-Acharatoumane, membre du bureau politique du MNLA, a pu se prévaloir, sans être démenti, des excellentes relations entre son mouvement et l’ambassadeur de France à Bamako, Gilles Huberson : « C’était l’émissaire secret du Quai d’Orsay auprès de nous », a-t-il déclaré. Depuis, notre diplomate est voué aux gémonies par la population malienne et par l’entourage du président Keita, qui l’appelle « l’ambassadeur du MNLA ». François Hollande a eu raison d’en profiter : le plus beau jour de sa vie politique est bien derrière lui.[/access]

*Photo: Soleil

De Koch, ancêtre de Max Gallo

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histoire cro magnon

Régions : en avoir moins pour en avoir plus

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Michel Debré, le créateur de la Ve République, reconnaissait volontiers qu’il n’y a, dans l’ordre institutionnel, qu’un nombre restreint de problèmes, toujours les mêmes, et un petit nombre de solutions plausibles auxdits problèmes. Il n’aurait pas été surpris, par conséquent, de voir revenir sur le devant de la scène, à l’occasion de la conférence de presse du président Hollande, la vieille question des régions et de leur nombre, sur laquelle lui-même s’était penché à plusieurs reprises après la Libération.

Aujourd’hui comme au début de la IVème République, à l’époque où Michel Debré écrivait l’essai qui le rendit célèbre, La Mort de l’État républicain (1947), tout le problème est celui de l’efficacité du découpage administratif – laquelle dépend très directement de l’étendue des collectivités territoriales. En 1947, Debré notait ainsi que «  l’étroitesse de notre division administrative ne permet plus de donner une vie active » aux départements » : notamment parce que les choses ont un peu changé depuis l’époque où l’Assemblée constituante décidait de découper la France en 83 départements  en fonction du temps nécessaire pour se rendre à cheval au chef-lieu de la circonscription. Méfiant à l’égard d’un retour aux régions, Michel Debré préconise alors – mais en vain -, une refonte en profondeur de la carte administrative, redécoupée en 47 grands départements. De nos jours, en fonction du même objectif d’efficacité et de rationalisation, on ne peut que s’interroger sur le maintien, contre vents et marées, d’une division en régions issue à l’origine de la loi Frey du 5 juillet 1972, laquelle avait alors découpé la France continentale en 21 Etablissements publics de coopération interdépartementale, transformés en régions par la loi Deferre du 2 mars 1982. Quarante ans plus tard, alors que la région s’est vue attribuer par l’article L. 4221 -1 du Code général des collectivités territoriales « compétence pour promouvoir le développement économique, social, culturel, scientifique de la région et l’aménagement de son territoire et pour assurer la préservation de son identité », comment pourrait-on se satisfaire d’une division établie sous la présidence de Georges Pompidou en fonction de considérations conjoncturelles, de tractations plus ou moins opaques et de négociations avec les satrapes politico-économiques locaux ? Comment s’en contenter alors que, de toute évidence, beaucoup de régions françaises sont manifestement trop réduites, et donc trop faibles, à la fois financièrement et démographiquement – 14 régions comptant moins de 2 millions d’habitants, et les trois départements du Limousin n’atteignant pas les 800 000 habitants, soit 15 fois moins que l’Île-de-France. En lui-même, mais aussi par comparaison avec les circonscriptions administratives de même niveau des autres grands Etats européens, le découpage de 1972 paraît donc franchement obsolète, n’étant plus ni cohérent, ni conforme à l’objectif d’efficacité qui, en la matière, devrait être seul pris en compte.

Le passage de 21 à 15 ou 16 régions, évoqué par le Président de la République dans sa conférence de presse, correspond ainsi à une nécessité difficilement contestable : on notera que François Hollande rejoint ce faisant les projets développés dans l’entourage de son prédécesseur Nicolas Sarkozy à l’occasion de la révision générale des politiques publiques (RGPP) – l’un des meilleurs spécialistes de la question, le professeur Olivier Gohin, ayant ainsi suggéré en 2011 d’établir, en métropole, «  des régions moins nombreuses et plus vastes – une dizaine ». Les grands esprits se rencontrent.

Quant aux inconvénients d’une telle rationalisation, ils sont imaginaires, ou dépassés.

Imaginaires, notamment dans la mesure où les régions actuelles, issues de la loi de 1972, n’ont bien souvent aucune consistance, aucune identité historique ou culturelle. Les deux Normandie, par exemple, créées pour satisfaire les deux métropoles régionales que sont Rouen et Caen, rappellent plutôt ce fameux sketch des Monty Python où un alpiniste qui voit tout en double décide d’escalader les deux Kilimandjaro. Qui, par conséquent, pourrait s’y sentir suffisamment attaché pour regretter sérieusement une refonte de la carte ? Quant à l’argument de la proximité entre la capitale régionale et la périphérie, il faut bien reconnaître qu’il a perdu beaucoup de sa pertinence depuis la fin de la traction hippomobile et l’invention du téléphone – sans même parler du fait que l’on est rarement obligé de se rendre en personne au chef-lieu de la circonscription.

De façon plus sérieuse (et plus politique), Michel Debré évoquait en 1947 la possibilité d’une montée des autonomismes, voire de tendances séparatistes : dans l’hypothèse où seraient créées des régions significatives et où renaîtraient par conséquent « les petits parlements de Bretagne, Languedoc ou d’Alsace, la grande qualité de la France, son unité indiscutée, risque(rait) d’être atteinte sans retour ». Si elle instituait des collectivités suffisamment vastes et puissantes, la régionalisation pourrait selon lui entraîner le glissement progressif vers une fédéralisation – alors que le risque serait nul avec des départements mêmes élargis, et faible avec des régions de petite taille. Cependant, si Michel Debré éprouve alors une telle crainte, c’est au vu de la situation politique générale – celle d’un État républicain moribond, exténué par le parlementarisme absolu de la IVème république, et par conséquent incapable d’empêcher d’éventuelles dérives. En revanche, il reconnait que le problème ne se poserait plus «  à l’intérieur d’une constitution présidentielle » – ni a fortiori, d’une « monarchie républicaine », comme celle qu’il contribuera à établir onze ans plus tard, avec la constitution de la Ve république.

Et en définitive, le seul véritable obstacle à une telle réforme est celui que Debré fustigeait déjà du temps de Vincent Auriol : c’est celui qui résulte de l’immobilisme, du « conservatisme » des élites locales, de la crainte « de déranger un certain nombre d’habitudes ou d’intérêts » particuliers. Et le cas échéant, de la timidité d’un pouvoir qui n’ose pas imposer ses propres projets, même lorsqu’ils sont manifestement conformes au bien commun.

 

Rééducation européenne

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Alors que l’année du centenaire de la Grande Guerre commence, au sommet de la République, on condamne « l’absurdité de la guerre » et on plie l’échine pour honorer les mutins fusillés de 1917, trop longtemps confinés dans les basses fosses du roman national. À l’inverse, dans 1914-2004 : L’Europe sortie de l’Histoire ?, Jean-Pierre Chevènement exhorte la France pantelante à rompre avec la repentance pour appréhender le monde qui vient.[access capability= »lire_inedits »] Avec son érudition coutumière, l’ancien ministre analyse les causes des guerres mondiales. En intellectuel féru de géopolitique, il voit dans la lutte pour l’hégémonie mondiale le ressort des grands affrontements militaires. Lénine avait beau dire, l’impérialisme est moins le « stade suprême du capitalisme » que son ultime arbitre entre puissances rivales : quoi de mieux qu’une bonne guerre pour savoir qui est le plus fort ? Si Tommies et Teutons se sont écharpés en 1914-1918, explique Chevènement, c’est que l’Allemagne talonnait l’empire britannique, première puissance mondiale incontestée jusqu’à la fin du XIXe siècle : « Le temps jouait en faveur de l’Allemagne : il suffisait de prolonger les courbes de croissance pour s’en convaincre : l’Allemagne aurait gagné la paix. » Élémentaire, mon cher Jean-Pierre.

Cependant, le « Che » perd en puissance démonstrative lorsqu’il désigne l’état-major impérial allemand comme unique fauteur de guerre, adoptant en cela la lettre et l’esprit du traité de Versailles, qui jugea que l’Allemagne wilhelmienne était l’unique responsable de la guerre, exigea le paiement de réparations exorbitantes, la livraison de l’empereur Guillaume II aux Alliés et la mutilation du territoire allemand. Une facture exorbitante pour un pays déjà exsangue ! De ce point de vue, 1919 marqua un virage historique en Europe. De mémoire de lansquenet, on n’avait jamais criminalisé l’ennemi après l’avoir vaincu. Depuis le traité de Westphalie (1648) prévalait en effet un droit de la guerre fondé sur le respect de l’adversaire, considéré comme l’éventuel allié de demain. Une fois la paix signée, la realpolitik reprenait ses droits : il n’était pas nécessaire que le vaincu subît le déshonneur en plus de la défaite. Les Allemands virent justement dans le traité de Versailles la volonté de les humilier – le « diktat » fut particulièrement ressenti comme une injustice par une jeunesse allemande assoiffée de revanche, qui favorisa l’aile la plus démagogue du pangermanisme allemand : l’hitlérisme.

Dans sa généalogie de la barbarie, Chevènement cède parfois à quelque facilité culturaliste. Certes, il existe un « paradigme national- allemand » (Sonderweg) foncièrement étranger à l’abstraction républicaine française. Mais l’exaltation romantique de la culture charnelle, chère à Herder et à Novalis, ne se confond pas avec les déviations raciales et suprématistes du XXe siècle.

La doctrine et la politique du IIIe Reich tenaient davantage du modernisme centralisateur et ultra-technicien que de la contre-révolution. Il n’est donc guère étonnant que les écrivains Von Salomon et Jünger, proches des cercles nationalistes, aient reproché au nazisme d’avoir subverti le service de l’État en culte populiste de la race. La droite conservatrice gardera d’ailleurs contre Hitler une rancune tenace qui culminera lors de l’attentat raté du 20 juillet 1944 fomenté par des membres de l’état-major.

Revenu au temps présent, le sénateur belfortain évite heureusement le piège de l’antigermanisme primaire. Il n’hésite pas à légitimer la roideur de Berlin dans la gestion de la crise de l’euro, le renflouement des maillons faibles (Espagne, Grèce, Italie, Portugal…) risquant de ruiner les caisses publiques allemandes sans que, pour autant, l’avenir de l’Europe soit assuré en retour. Ultime pied de nez aux tenants de la « France seule », le « Che » appelle à (enfin) mettre en œuvre le programme du traité de l’Élysée conclu par de Gaulle et Adenauer : bâtissons une défense franco-allemande émancipée de l’OTAN et apprenons enfin la langue de notre voisin, bon sang !

En homme d’État qu’il est, Chevènement se refuse à faire porter à l’Union européenne tout le poids et la responsabilité du désarroi français, les décisions communautaires servant fréquemment de « leurres pour masquer […] la poursuite de politiques guidées par des préoccupations d’intérêt national ». D’où la pantalonnade du Traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance, dénoncé à cor et à cri par le PS lorsqu’il était négocié par Sarkozy, mais paraphé par Merkel et Hollande après que le mot « croissance » y eut été ajouté. Ainsi la France soumet-elle désormais le budget de la nation à la Commission européenne, laquelle se réserve le droit de lui décerner satisfecit et remontrances. Après les députés, voici le gouvernement-godillot.

Chevènement offre une opportune mise en perspective de l’histoire du continent, montrant que l’Union, à peu de choses près, accomplit le projet allemand de marché continental conçu à la fin du XIXe siècle pour offrir des débouchés à l’industrie teutonne. Comment comprendre autrement l’accord sur le marché transatlantique, que Londres et Berlin soutiennent chaudement ? Quoique fort discrètement, la France de M. Hollande s’est engagée dans la négociation de son propre chef, comme une grande nation prompte à se dépouiller volontairement de ses derniers haillons de souveraineté économique. La manœuvre vise à « constituer une grande zone de libre-échange pour les biens, les services et les capitaux d’une rive à l’autre de l’Atlantique », pour le grand bonheur des économies  allemande et britannique, impatientes de démanteler la Politique agricole commune ou l’« exception culturelle ». Lasse de colmater les brèches de l’Union européenne, l’Allemagne risque de prendre le large avec la Grande-Bretagne. Berlin réalise déjà les deux tiers de son excédent commercial hors d’Europe et ne rêve que de rejoindre le « G2 » sino- américain qui domine le monde tout en développant ses échanges avec la Russie renaissante. À l’est, il y a décidément du nouveau…

Jean-Pierre Chevènement appartient à cette race d’honnêtes hommes avec lesquels il est passionnant de converser. À en juger par ses circonvolutions, François Hollande n’écoute ce visiteur du soir que d’une oreille distraite. Quoique les escouades chevènementistes se soient égaillées aux quatre coins de l’arène politique, l’économiste Jacques Sapir rêve le « Che » en premier ministre de rechange. Faut-il vraiment le lui souhaiter ? À bientôt 75 ans, Chevènement mérite mieux que de travailler pour le roi de Prusse.[/access]

1914-2014. L’Europe sortie de l’Histoire ?, Jean-Pierre Chevènement, Fayard, 2013.

*Photo: Hannah.

Hollande : enfin normal !

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Je suis content pour François Hollande. Il a mis le temps, mais il a enfin tenu sa promesse la plus importante. C’était même plus fort qu’une promesse, c’était une profession de foi : être normal. Bien sûr, il y a eu un malentendu avec les Français. Quand François Hollande parlait d’être un président normal, ces ballots d’électeurs avait compris « normal comme eux » alors que François Hollande pensait « normal comme les autres Présidents de la République avant lui ».

Mais depuis la conférence de presse du 14 janvier, François Hollande a mis les choses au point. Le 14 janvier 2014, pour Hollande, c’est un peu le 18 juin 40 pour De Gaulle. On rompt avec son passé, on se jette dans la grande aventure. De Gaulle rompait avec son passé d’Action Française et appelait à résister au nazisme en incarnant la France Libre. François Hollande a rompu avec son passé de centre-gauche et appeler à résister à l’Etat-Providence en incarnant une France Libérale.

Oui, François Hollande est enfin devenu normal. On ne s’en est pas rendu compte, mais jusque-là, il était exceptionnel, comme président. Il était encore vaguement de gauche. Et que je te parle de lutter contre la finance, et que je te propose des emplois aidés, et que je te promets de séparer les activités des banques entre ce qui est utile à l’économie réelle et la spéculation… N’importe quoi, vraiment. On se retrouvait dans une situation pré-nord-coréenne avec tout ça. Sans compter la chasse aux riches qui sont le sel de la terre. Non sérieusement, comment pouvait-il prétendre être  normal avec ce communisme rampant dans son discours, ces reliquats moisis de socialisme dans son action. ?

Parce que c’est quoi, en fait, un président normal, aujourd’hui ? Eh bien, c’est un président, ou un chef de gouvernement li-bé-ral. Peu importe quelle étiquette politique il choisit pour faire le contrôleur de gestion au service du tout-marché, le principal, c’est qu’il soit li-bé-ral. Il peut, comme Sarkozy en son temps, Merkel et Cameron aujourd’hui l’assumer clairement en se déclarant de droite ou conservateur. Il peut aussi dire qu’il est de gauche. De gauche comme l’ont été Blair et Schroeder ou comme l’est aujourd’hui François Hollande. C’est-à-dire tout aussi libéral mais avec des réformes sociétales qui font persister l’illusion comme le mariage gay qui concernait 1% de la population en comptant large mais qui en a divisé le pays pendant des mois, histoire de faire passer la loi sur la flexibilité et le crédit d’impôts aux entreprises.

De toute façon, ça n’a aucune importance puisque dès que le système électoral le permet, les libéraux qui ont choisi l’étiquette de droite et les libéraux qui ont choisi l’étiquette de gauche se mettent à gouverner ensemble, ce qui est logique puisqu’ils pensent la même chose et que la seule alternative à leur politique, ce sont d’abominables populismes qui sentent sous les bras ou des gauchismes inconséquents qui se vautrent dans la démagogie utopique.

Pour François Hollande, évidemment, le travail a un « coût » qu’il faut baisser. On ne parle jamais du coût du capital, et pourtant les ouvriers délocalisés pour des raisons de rendement actionnarial pourraient vous en raconter sur le sujet. Il y a aussi les « charges », qui sont trop lourdes pour que les patrons embauchent. On les baisse pourtant, ces fameuses « charges », depuis au moins 1983. Mais ça n’a pas empêché le chômage de masse. C’est sans doute qu’on ne les avait pas assez baissées. Si la même recette rate pendant trente ans, le libéral ne se remet pas en question, il pense que c’est parce qu’on ne va pas assez loin.

Mais pour être un président normal, enfin normal, il ne suffit pas d’être libéral, surtout en France. Il faut aussi renier ses promesses. Cocufier son électorat de manière éhontée, froide, cynique. La conférence de presse du 14 janvier, à ce titre, a été spectaculaire de normalité. La dernière fois que l’on avait vu un président se renier à ce point-là en direct, c’était Chirac à l’automne 95. Vous vous souvenez, il s’était  pratiquement fait élire sur un programme guévariste, Chirac, en mai 95 : « la fiche de paye n’est pas l’ennemi de l’emploi », « la fracture sociale », tout ça…Et hop, le temps d’un entretien télévisé, le discours change du tout au tout, on redevient européen et libéral, bref…normal.

Dans le cas de François Hollande, le fait qu’il ait laissé tombé ses derniers oripeaux de gauche, les journalistes économiques appellent ça « un virage social-démocrate assumé. » Décidément, les mots n’ont plus aucun sens. Si un social-démocrate, un vrai, un historique, façon Olof Palme, avait été au pouvoir en France aujourd’hui, Pierre Gattaz, le patron du Medef, aurait hurlé au goulag à l’issue de la conférence de presse plutôt que d’avoir eu du mal à se retenir pour ne pas exploser de rire devant les micros en feignant un optimisme raisonnable sur les intentions du président.

Dernier point, les femmes, évidemment. La maîtresse cachée qui ne l’est plus, la régulière à l’Elysée, bref une normalité assumée et le retour pour François Hollande à une pratique qui a commencé avec les rois de France. Seulement, les rois de France avaient une supériorité, ils ne confondaient par leurs deux corps comme l’a montré Kantorowicz, c’est à dire leur corps politique, symbolique et leur corps terrestre, charnel. Mais depuis Sarkozy, spécialiste des discours sentimentaux à l’Elysée, « Carla et moi, c’est du sérieux », les deux corps n’en font plus qu’un. C’est pour ça que les présidents s’usent plus vite.

On dira que c’est de la faute à la surexposition médiatique même si du côté de Hollande, on aurait pu éviter de se faire poisser en scooter la nuit. Oui, on dira que c’est de la faute aux médias, c’est plus simple. Ça aussi, se défausser sur tout et n’importe quoi, les médias, la conjoncture, la météo, les Roms ou un comique antisémite, c’est devenu très normal, pour un président…

*Photo :  00673118_000037. WITT/SIPA. 

Centrafrique, Mali : bravo l’Armée, bravo la France !

Soyons sérieux, et parlons de la Centrafrique. Certains esprits forts n’avaient même pas attendu l’aube du second jour du déploiement de la force française Sangaris dans le pays pour évoquer « l’enlisement » qui nous y guettait. L’enlisement, le bourbier, marronniers des journaleux en manque d’informations et qui préfèrent toujours prévoir le pire lequel, sans doute, dans la grande partie de dés pipés qu’on appelle l’histoire arrive le plus souvent. S’il n’y a donc généralement pas grand risque à prédire qu’une opération militaire va échouer, en l’occurrence la prédiction de l’échec a raté.

Rétablir l’ordre en un gros mois avec 1600 soldats, c’est au contraire un tour de force, dont l’on peut gager malheureusement qu’il y aura peu de monde pour le saluer. L’opinion préfère toujours, sans se l’avouer, les croustillants bruits de la bataille, les échos du son du canon pourvu qu’ils soient lointains, la griffe qui étreint les tripes quand l’on sent que tout va vaciller. L’opinion française, de surcroît, manifeste volontiers une défiance dans les capacités de son armée. Ciel ! Les régiments français vont partir en guerre, tout seuls, sans un GI américain pour les protéger.

Avouons que la Centrafrique ou le Mali, ce n’est pas l’Afghanistan, non plus que l’Irak, mais l’on peut justement reconnaître aux officiers généraux français et aux politiques qui les dirigent d’avoir conservé cette prudence acquise sans doute en 40[1. Et encore, en 40, nous étions les plus forts sur le papier, et c’est pourquoi nous devions vaincre.] de ne plus jamais se jeter dans un conflit disproportionné. Et nous n’avons pas souvenir d’avoir perdu une guerre depuis l’Indo, quand ce bon Giap nous a flanqué la pile du demi-siècle. Certes, deux soldats français sont tombés au champ d’honneur et l’on peut poser l’éternelle question de la légitimité de disposer de vies humaines au profit d’un pays étranger.

L’état d’une nation voisine de la Centrafrique, la République démocratique du Congo, où l’on estime qu’en quinze ans le désordre a causé la mort de pas moins de six millions de personnes, devrait nous faire réfléchir et nous apprendre qu’aujourd’hui encore la France a ajouté à une longue suite de gloires celle d’avoir arrêté, lors qu’il en était encore temps, l’engrenage de conflits tribaux et religieux qui pouvait mener un petit pays oublié à la ruine de la guerre civile. Certains se plaindront que nous n’avions rien à y gagner. Quand on fait une guerre par intérêt, l’opinion critique ; quand on la fait par désintéressement, par contre elle critique – comme dirait Péguy.

Instruction, éducation et morale à la Peillon

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En décembre 2007, dans son célèbre discours de Latran, Nicolas Sarkozy s’était autorisé une réflexion pour le moins transgressive qui n’avait pas manqué d’horrifier tant les gardiens d’un certain laïcisme que les partisans du déterminisme républicain. Le président de la République avait alors évoqué l’irremplaçabilité de l’homme d’Eglise dans la transmission du savoir, lui conférant par là un rôle d’auxiliaire fondamental dans le système éducatif et à plus forte raison dans l’inculcation de la morale. Ce faisant, le chef de l’Etat reconnaissait que l’école républicaine ne pouvait s’arroger le monopole de l’éducation.

Sept années ont passé, et, autres temps, autres mœurs, il ne reste aujourd’hui plus rien de ce vœu pieux. Depuis l’accession de François Hollande à la présidence de la République, le gouvernement n’a en effet eu de cesse d’intervenir à tort et à travers sur l’éducation. Et si quelque chose blesse ici, c’est bien la question de la neutralité de l’enseignement dispensé, malgré l’affirmation permanente d’un universalisme des valeurs auquel on peut légitimement ne pas croire.

« Il faut être capable d’arracher l’élève à tous les déterminismes, familial, ethnique, social, intellectuel » tonnait ainsi, à l’occasion de la rentrée 2013, le ministre de l’Education nationale Vincent Peillon, tandis qu’il annonçait la mise en place de cours de morale laïque destinés à se substituer aux marchands de valeurs et aux valeurs intégristes (sic). Dans son livre Refondons l’école publié en février 2013, le ministre s’était déjà expliqué sur sa conception de l’éducation : « Dans notre tradition républicaine, il appartient à l’école non seulement de produire un individu libre, émancipé de toutes les tutelles – politiques, religieuses, familiales, sociales –  capable de construire ses choix par lui-même, autonome, épanoui et heureux, mais aussi d’éduquer le citoyen éclairé d’une République démocratique, juste et fraternelle ». Plus loin, il précisait encore, « L’école républicaine n’a jamais prétendu être neutre entre toutes les valeurs […] Elle n’a jamais signifié ni la neutralité philosophique ni la neutralité politique ».

Or, lorsqu’il analysait l’essence du socialisme, Vincent Peillon notait très justement qu’il lui manquait une religion et que son accomplissement ne se trouverait que dans l’incarnation d’un nouveau culte, d’une nouvelle morale, d’une nouvelle religion. Cette main basse catégorique sur l’éducation et sur l’école – que le philosophe définit comme un moyen de transsubstantiation, comme une nouvelle Eglise avec son clergé et sa liturgie – s’inscrit-elle dans ce projet de complétude du socialisme ? Et comment dès lors ne pas voir ici une volonté délibérée de formater le citoyen au catéchisme partisan d’une certaine idée de la société ?

Car cette nouvelle conception de l’éducation s’est promis de graver dans le livre républicain des idéologies qui n’appartiennent résolument pas à l’universalisme et qui devront pourtant être considérées comme universelles. Celui qui n’y adhérera pas sera considéré comme en dehors du pacte républicain, hors de ce pacte, point de salut. Si l’on traduit les dires du ministre, il faudra célébrer la théorie du genre, sourire au féminisme, s’exalter devant la diversité, s’émouvoir devant l’homoparentalité, s’indigner devant le fait religieux. Et c’est ainsi que les moutons seront bien gardés. En somme, il faudra penser comme Peillon.

L’équilibre subtil que doit trouver l’école, entre éducation et instruction, n’est pas nouveau. En 1791 déjà, il opposait Rabaut Saint-Etienne ou Le Peletier de Saint-Fargeau, partisans de l’éducation nationale, à un Condorcet défenseur de l’instruction publique. Le philosophe des lumières contestait « l’enthousiasme » de ses adversaires comme procédé pédagogique, lesquels considéraient l’éducation comme « le spectacle imposant et doux de la société rassemblée » tandis qu’ils résumaient dans le même temps l’instruction à un enfermement dans des murs. Il importait pour Condorcet qu’aucun sentiment ne guide la morale nécessairement dispensée par l’éducation. En un mot, que la puissance publique n’usurpe pas les droits de la conscience, sous prétexte de l’éclairer ou de la conduire.

Vincent Peillon l’a dit lui-même, il entend changer les mœurs et les convictions pour une révolution des consciences qu’il juge nécessaire pour compromettre le peuple français avec son idée du socialisme. Vivant, Bertolt Brecht n’aurait pas manqué de lui demander : « Dans ce cas, ne serait-il pas plus simple pour le gouvernement de dissoudre le peuple et d’en élire un autre ? »

*Photo: REVELLI-BEAUMONT/SIPA. 00670385_000031.

Ukraine : un fauteuil pour trois

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En France, on aime les stars. Je ne contredirai pas notre star à nous chez Causeur, Alain Finkielkraut, qui a décrypté ce phénomène : « Ce qui atteste la maturité d’une époque, c’est sa résistance à l’idolâtrie, alors il faut dire que la nôtre est retombée en enfance, ou plus exactement, en adolescence[1. Finkielkraut, CAUSEUR, janvier, l’esprit de l’escalier]». Notre star pour ados, en Ukraine, c’est Klitchko. Il faut dire qu’il a la tête de l’emploi : plutôt beau gosse, fait tout de muscles, et mesurant plus de 2 mètres, « il en envoie » et pas seulement aux Ukrainiens. Ses doux yeux bleu clair font penser qu’il est malgré tout capable de calme et de délicatesse. Ne craquez pas les filles, mais oui, il en est capable, comme il l’a si bien répété sur la place Maïdan de Kiev : « Aujourd’hui, notre force s’exprime en une forme de contestation pacifique ». Le leader du parti d’opposition « Oudar » (qui veut dire « coup » voire « coup de poing »), ancien champion de boxe, porte un discours mesuré qui plaît aux bons pays démocratiques d’Europe. Et les médias l’adorent.

Pourtant, Klitchko, le contestataire qui « se bat pour la vérité et la justice » n’est pas le seul opposant au Président  Viktor Ianoukovitch. Trois de ses adversaires ont déjà annoncé leur candidature aux prochaines élections présidentielles.

Un récent sondage ukrainien livre l’ordre  des intentions de vote si les élections présidentielles se déroulaient en ce moment. Ianoukovitch serait encore celui qui obtiendrait le plus de voix (18,6% ) suivi de Vitali Klitchko (9,4% )qui  devance pour la première fois l’ancien avocat Arseniy Iatseniouk (7,1%). Et plus loin, se place Oleg Tyahnybok  (4,5%).

Le parcours politique de Iatseniouk , selon l’enquête citée, n’est pas maigre. Il a été le jeune ministre des Affaires économiques qui a engagé les premières négociations sérieuses avec l’Europe pour l’intégration européenne en 2005[2. dans le gouvernement de Iourii Iekhanourov]. Il a ensuite rejoint le ministère des Affaires étrangères, avant d’être nommé président de l’Assemblée parlementaire ukrainienne, la Verkhovna Rada, en 2007. La même année, le pays traverse une grave crise politique, liée à des affaires de corruption et de querelles intestines entre partis.  Le parlementaire décide alors, courageusement, de quitter son poste de Président de l’Assemblée, c’est-à-dire son habit de second personnage de l’Etat. Son intégrité sauvé, il crée le parti « Le front pour le changement ». Il parvint à se classer quatrième au premier tour des élections présidentielles du 17 janvier 2010 après Viktor Ianoukovitch, Ioulia Tymochenko et un candidat du Parti travailliste, ancien président de la Banque nationale.

L’autre membre de l’opposition oublié par les médias européens est Oleg Tyahnybok. Il pourrait crier à son rival de l’Oudar que sa famille ne l’a pas attendu pour briller dans le sport et dans la politique. Son père a ainsi été le médecin en chef de l’équipe nationale soviétique de boxe et  grand boxeur professionnel lui-même. Le fils, chirurgien de formation, est vite devenu membre du parti social-nationaliste, bien ancré à droite. En  1998, il a été élu député sous les couleurs du social-nationalisme puis a rejoint le groupe de Viktor Iouchtchenko avant d’en être renvoyé en 2004. C’est là qu’il prend la tête du parti Liberté, son bastion actuel.

Les trois clans « Oudar », « Front pour le changement » et  « Liberté » ont du mal, s’ils ne refusent pas totalement, à se coordonner. Ils prétendent  chacun être le seul opposant légitime. Il est vrai qu’une conciliation semble difficile. Si la grande ligne de fond des programmes politiques est la même dans les trois partis : Lutte contre la corruption et contre le monopole des oligarques, les propositions concrètes divergent et ne sont pas au même niveau de développement.

Le parti « Liberté » représente une tendance traditionaliste et nationaliste (entendez surtout anti-russe). Il recommande ainsi la mise en place d’un test de langue ukrainienne pour travailler dans le service public et l’institution d’un visa avec la Russie.  Son plan politique semble pouvoir être immédiatement efficace depuis la présentation de son contre- gouvernement composé de nombreux experts.

Plus éloignées de la réalité d’un gouvernement effectif, virevoltent  les préoccupations de Klitchko.  Le boxeur propose un programme encore très abstrait qui se résumerait à sauver l’Ukraine à coup de «liberté humaine », « d’indépendance du citoyen » et d’ «intégration à l’Europe ». Mais lui, comme le commente un journaliste local, « il fait du score ! ».

Le parti d’Arseniy Iatseniouk se veut le plus pointu du point de vue économique, et pour cause, son dirigeant a fréquenté longtemps ce Ministère et connaît bien les rouages du gouvernement. En plus de recommandations sur la baisse des impôts, le Front pour le changement suggère aussi de réformer le système judiciaire, pour le rendre réellement indépendant.

Comme on ne peut pas faire alterner les dirigeants en fonction des jours pairs et impairs, le journal ukrainien Glavcom imagine non sans humour la formation du prochain gouvernement, dont voici les acteurs principaux : Premier Ministre : Arseniy Iatseniouk. Vice Premier Ministre : Vassili Klitchko et deuxième vice Premier Ministre ex-aequo : Oleg Tyahnybok.

En attendant que les trois candidats à la présidentielle de 2015 s’accordent ou se désaccordent, le triumvirat des concurrents à l’opposition a un air de chaise musicale déglinguée où la musique ne s’arrêterait jamais.

*Photo: Sergei Chuzavkov/AP/SIPA. AP21497026_000007.

Un homme mutilé ?

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Parlons net : Tahar Ben Jelloun a beau être membre de l’Académie Goncourt, il n’a rien d’un Balzac, d’un Flaubert ou d’un Claudel. Bref, ce n’est pas demain la veille qu’il rejoindra l’ « archiconfrérie antidixneuviémité »  chère à Philippe Muray, ce club d’écrivains réfractaires qui, « à travers les âges », sont entrés en résistance contre la Modernité. En écrivant contre la masse.

C’est pourtant sans états d’âme particuliers que l’on recommandera au lecteur de jeter un œil à L’ablation, récit que l’éphémère « écrivain public » qu’est devenu Ben Jelloun avec ce livre, vient tout juste de publier chez Gallimard. Et ceci pour au moins deux raisons : Tahar Ben Jelloun est un auteur  qui, depuis sa thèse de doctorat en psychiatrie sociale – La plus haute des solitudes, étude sur la « misère affective et sexuelle d’émigrés nord-africains »  – s’avère plutôt talentueux ; son petit dernier n’est pas dénué de qualités littéraires.

De la littérature, L’ablation ? Sans aller jusqu’à parler négligemment de chef d’œuvre, il faut bien l’admettre sans trop barguigner, Ben Jelloun sait écrire dans une très belle langue ce qui, trop souvent, reste de l’ordre de l’indicible chez toute personne faisant l’expérience de cette maladie dont l’énoncé même suffit à vous rayer de la carte sociale : le cancer. Et quand, pour dire que le sperme ne traversera plus l’urètre de celui qui subit une prostatectomie, qu’en quelque sorte le foutre ne coulera plus à flots, il écrit simplement que « l’usine a éteint les fourneaux », Ben Jelloun tire même du côté de la poésie. Il ne sombre en tout cas jamais dans le putassier. Ni dans le larmoyant ou la déjection intimiste. Encore moins dans la commisération douteuse. Il fait ressentir.

Y-a-t-il de quoi penser là qu’on est, avec L’ablation, en face du roman de l’année ? Ce qui est exagéré ne comptant pas, comme l’aurait dit le général de Gaulle, restons mesuré : d’autres écrits récents méritent sans doute bien mieux cette épithète. Toujours est-il que ce n’est pas avec ce livre que l’on se dit qu’un écrivain est mal placé pour exprimer l’ineffable, rendre compte de ce qui, chez John Wilmot, comte de Rochester, ne se fait jamais qu’à nos propres dépens : toute expérience digne de ce nom. Par exemple, souffrir d’un cancer de la prostate…l’équivalent, paraît-il, de celui du sein chez les femmes.

Dans tous les cas, on ne saurait trop recommander la lecture de L’ablation. Qu’il s’agisse des émigrés nord-africains auxquels il s’est intéressé au début des années 1970, ou de ce qui reste d’un homme une fois sa prostate ôtée, Ben Jelloun n’a décidément pas son pareil pour écrire les effets sur l’homme de toute forme de misère sexuelle.

L’ablation, de Tahar Ben Jelloun, Gallimard

*Photo: BALTEL/SIPA. 00597793_000031.

Israël-Palestine : un Etat pour un seul peuple ?

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david belhassen israel

david belhassen israel

Quand il s’exprime sur Israël, David André Belhassen sait de quoi il parle. Ce pays, il lui a donné le meilleur de lui-même, et le pire, comme il dit. Né tunisien, il a d’abord émigré en France avec sa famille quelques années après la fin du protectorat puis s’est installé en Israël. Belhassen, comme beaucoup d’autres Hébreux de la diaspora, avait placé beaucoup d’espoir dans ce pays. C’est peu dire que l’Etat d’Israël l’a déçu. Ses critiques à l’encontre d’un Etat confessionnel qui a échoué à rassembler le peuple hébreu-cananéen n’ont jamais cessé. Ainsi, rares sont ceux qui ont pris le risque ou la peine de parler de son livre Israël, amour et désamour paru aux éditions de la Différence. L’ouvrage mêle le récit autobiographique à la réflexion politique et historique, en prenant parfois des accents pamphlétaires. Il est une voix discordante dans l’interminable « résolution du conflit israélo-palestinien », d’où le silence gêné qui l’accompagne.

S’inscrivant dans le sillage de Yonathan Ratosh dont le mouvement des Jeunes Hébreux avait été taxé par ses détracteurs de « néopaganisme cananéen », Belhassen s’en démarque sur un point. Ratosh voulait créer une nouvelle nation hébreu-cananéenne libérée du judaïsme mais sans se préoccuper de ses racines ethniques, au contraire de Belhassen qui privilégie l’ethnie contre la nation, nation qu’il juge responsable de toutes les guerres modernes.  Belhassen s’appuie également sur les fouilles archéologiques et la recherche génétique pour prouver que « les « Israéliens » hébréophones et les « Palestiniens » arabophones ont une racine ethnique commune : celle de l’ancien peuple hébreu ». Hébreux et Cananéens étant en réalité un même peuple, il appelle donc à la création d’un Etat-Ethnie libéré des religions monothéistes : le Qedem, le Pays du Levant.

Pour lui, le peuple juif et le peuple palestinien sont des inventions sémantiques et historiques. En effet, nombreux furent ceux qui embrassèrent la religion juive au cours de l’histoire. Les Carthaginois phéniciens s’y sont convertis après la chute de Carthage pour ne pas se soumettre aux dieux romains, tandis que ceux qui se proclament Palestiniens aujourd’hui sont pour la plupart des descendants de l’ethnie hébreu-cananéenne convertis à l’Islam, la plupart du temps par la force.  Le Pays du Levant devrait donc réunir ce même peuple hébreu-cananéen en séparant l’Etat de la religion car l’une n’est pas plus légitime que l’autre sur ces terres.

Allant plus loin encore, Belhassen estime que les monothéismes sont responsables de la lutte fratricide en Israël, que l’Islam est l’enfant du Judaïsme et que tous deux mènent les peuples à la catastrophe. Il propose de sortir de cette logique « d’Etats ghettos ». À la suite de Lévi-Strauss, il aurait voulu qu’aucune religion monothéiste n’existât, car il considère que le monothéisme est « le plus grand danger pour l’humanité », ajoutant que « la bataille du XXIe siècle devra être l’antimonothéisme ».

On peut lui opposer que les religions monothéistes ne se sont pas uniquement imposées par la force et que si elles ont su unir les peuples au-delà de leurs spécificités ethniques, c’est sans doute qu’elles portaient un message universel. Les travaux de René Girard sont d’ailleurs tout à fait éclairants quant à ce que la Bible, Ancien et Nouveau Testament, a apporté à l’humanité.

Alors,  que l’Islam, enfant du Judaïsme comme l’affirme Belhassen, ait réussi là où son père a échoué, c’est-à-dire à se transmettre au plus grand nombre possible, c’est indéniable. Qu’il ait su faire, dans les territoires revendiqués par le mouvement palestinien, d’un peuple légitime comme le peuple juif, un peuple de « colons fascistes qui ont volé la terre des Palestiniens et qui entravent le processus de paix », c’est indéniable ; qu’il ait fait de l’Etat d’Israël le parangon de l’oppresseur nazi, c’est également un fait, bien que tout ceci ne soit pas le seul fait de l’Islam. Mais est-ce en prônant un repli ethnique et la fin du monothéisme qu’on échappera à cette vision manichéenne de « la juste cause palestinienne » contre « l’oppresseur israélien » ?

Cette « juste cause palestinienne », en France, c’est en mai 68, remarque Belhassen, à la suite de la guerre des Six-jours de 1967, qu’elle est subitement devenue l’horizon béat d’une jeunesse romantique soucieuse de contester l’oppresseur impérialiste. Les Français reportaient alors sur Israël leur sentiment de culpabilité de puissants et de colonisateurs, établissant un parallèle entre l’empire colonial français et la « colonisation » israélienne. L’empire colonial français achevait sa dislocation. L’Etat d’Israël est de plus en plus contesté parce qu’il a, comme la France, adopté la mauvaise conscience de l’Etat colonisateur.

On peut malheureusement douter qu’en créant ce pays du Levant dont David André Belhassen rêve, « palestinistes et juifs pharisiens », comme il les nomme, parviennent à s’entendre pour célébrer un Etat laïque unifié. Ce serait pourtant la meilleure des solutions. Une solution qui ne passe pas forcément par l’abandon des religions, mais par leur soumission aux lois de l’Etat et par la prise de conscience que le vouloir victimaire n’est qu’une volonté de domination.

Israël, amour et désamour, David André Belhassen,La Différence, 2013.

*Photo : delayed gratification.

Mali : Serval tourne mal

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Le 11 janvier 2013, la France déclenchait l’opération « Serval » au Mali pour stopper la marche sur Bamako des groupes islamistes armés qui occupaient les deux tiers nord du pays depuis près d’un an. L’ancien colonisateur se faisait sauveur et intervenait avec vigueur, suscitant l’enthousiasme de la population qui reçut François Hollande comme un héros le 2 février 2013 à Tombouctou, lorsqu’il vint savourer le jour dont il affirma qu’il était le plus beau de sa vie politique.[access capability= »lire_inedits »] Moins d’un an plus tard, la population malienne défile dans les rues de Bamako pour dénoncer l’inaction française dans la région de Kidal alors que le président de la République, Ibrahima Boubacar Keita, élu le 11 août 2013 avec près de 78 % des voix, martèle dans Le Monde du 4 décembre, dans un langage bien peu diplomatique : « La communauté internationale nous oblige à négocier sur notre sol avec des gens qui ont pris les armes contre l’État. Je rappelle que nous sommes un pays indépendant ! » Pour comprendre comment la ferveur a fait place à la déception avant de se transformer demain peut-être, si l’on n’y prend garde, en franche hostilité, il faut remonter aux origines de l’opération « Serval ». Celle-ci, d’après les déclarations de François Hollande, le 15 janvier 2013, avait trois objectifs : arrêter la progression de ceux qu’il appelait les « terroristes » et qu’il promettait de « détruire », sécuriser Bamako, et « permettre au Mali de recouvrer son intégrité territoriale ».

La progression des djihadistes a été stoppée et, s’ils sont encore en mesure de commettre ponctuellement des attentats, ils sont désormais incapables de déstabiliser l’État. Bamako connaît à nouveau la sécurité, et si ses habitants peuvent aujourd’hui y critiquer sévèrement l’attitude de la France, c’est bien parce que celle-ci a volé au secours de leur armée en déroute ! S’agissant de l’intégralité territoriale du Mali, c’est une autre affaire. Le 28 novembre 2013, le Premier ministre Oumar Tatam Ly, qui voulait se rendre à Kidal pour y installer le gouverneur de la région, en a été empêché par une manifestation « spontanée » de femmes et d’en- fants qui ont envahi l’aéroport sans que les soldats français de « Serval » ou ceux de la force des Nations unies, la Minusma, fassent quoi que ce soit pour s’y opposer. Prise à partie par la foule, l’armée malienne a été contrainte d’user de ses armes, causant plusieurs blessés dont un au moins a succombé à ses blessures. Derrière ces tragiques événements se profile le MNLA, le Mouvement national de libération de l’Azawad, envers lequel la France fait preuve d’une singulière complaisance. Pour la rue malienne, les choses sont simples : le MNLA est responsable de tous les maux du pays. Étrange mouvement que ce MNLA, né en octobre 2011 de la fusion de groupes rebelles touaregs qui, depuis 2006, déstabilisaient le nord du pays, de mercenaires en armes de retour de Libye à la mort de Kadhafi et d’intellectuels occidentalisés de la région de Kidal. Son programme est simple et radical : obtenir l’indépendance de ce qu’il appelle l’« Azawad ».

Présenté comme la terre ancestrale des Touaregs, ce territoire occupe deux tiers d’un pays dans lequel ceux-ci ne représentent pour- tant qu’une petite minorité. De plus, le MNLA lui-même n’est pas représentatif du monde touareg qui, dans son immense majorité, ne se reconnaît pas dans un projet séparatiste. Depuis des années, le nord du Mali est en proie à une crise multi- forme où revendications identitaires, trafics d’armes, de cigarettes et de drogue, et présence des islamistes d’AQMI se combinent pour en faire une zone de non-droit. La France s’est inquiétée, à juste titre, de l’insécurité qui menaçait l’ensemble du Sahel alors que les prises d’otages de ses ressortissants, retenus ensuite dans la région de Kidal, se multipliaient. Elle a alors pensé utiliser l’irrédentisme touareg pour récupérer ses otages en observant avec sympathie la création du MNLA – si ce n’est en la soutenant, comme le pensent les Maliens. Le MNLA a réussi à convaincre l’opinion inter- nationale qu’il était capable de débarrasser le pays d’AQMI et d’obtenir la libération des otages français qu’il se faisait fort de localiser.

Depuis 2003 en effet, et l’installation d’AQMI dans le nord du Mali à la suite de la prise en otages de 32 touristes occidentaux en Algérie, les Touaregs de l’Adrar des Ifoghas servent régulièrement d’intermédiaires aux négociateurs qui tentent d’obtenir la libération des prisonniers. Las, le 17 janvier 2012, au lieu d’entrer en guerre contre AQMI, le MNLA déclenchait les hostilités contre les autorités légitimes du Mali, mettant le nord du pays à feu et à sang, avec le soutien les djihadistes touaregs d’Ansar Dine… et celui d’AQMI. Début avril 2012, les deux tiers du Mali étaient sous le contrôle des rebelles, mais le MNLA disparut de la circula- tion, taillé en pièces par le Mouvement pour l’unicité et le djihad en Afrique de l’Ouest (Mujao) qui le chassa du pays. Il profita alors de l’intervention française, en janvier 2013, pour s’ins- taller solidement à Kidal, déserté par les terroristes qu’il prétendit avoir chassés. Konna, Douentza, Diabali, Tombouctou et Gao avaient été libérés conjointement par les forces françaises et les forces maliennes. Mais dès qu’il s’est agi d’aller plus au nord, dans le fief touareg, à Kidal, c’est la France seule, bientôt rejointe par un imposant contingent tchadien, qui a opéré. Comme si l’objectif n’était plus désormais de libérer le Mali, mais de récupérer coûte que coûte nos otages en s’appuyant sur les rebelles touaregs auxquels on redonnait une virginité en oubliant les massacres dont ils s’étaient rendus coupables. L’idée non dite était d’aboutir à un règlement global de la question touarègue, en accordant une large autonomie au nord du Mali. Le succès de ce double jeu fran- çais fut relatif : si l’on a déploré la mort de l’otage Philippe Verdon, tandis que la situation de Serge Lazarevic – enlevé en même temps que Verdon en novembre 2011 – n’est pas encore résolue, les quatre otages d’Arlit ont bien été libérés le 29 octobre 2013. En revanche, l’assassinat à Kidal, le 2 novembre, de deux journalistes de RFI, qui se sentaient probablement en sécurité sous la protection du MNLA dont ils venaient de rencontrer l’un des leaders, a montré l’inanité de la position française.

Dans Le Monde du 14 novembre, Moussa ag-Acharatoumane, membre du bureau politique du MNLA, a pu se prévaloir, sans être démenti, des excellentes relations entre son mouvement et l’ambassadeur de France à Bamako, Gilles Huberson : « C’était l’émissaire secret du Quai d’Orsay auprès de nous », a-t-il déclaré. Depuis, notre diplomate est voué aux gémonies par la population malienne et par l’entourage du président Keita, qui l’appelle « l’ambassadeur du MNLA ». François Hollande a eu raison d’en profiter : le plus beau jour de sa vie politique est bien derrière lui.[/access]

*Photo: Soleil

De Koch, ancêtre de Max Gallo

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Régions : en avoir moins pour en avoir plus

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REGIONS michel debre

REGIONS michel debre

Michel Debré, le créateur de la Ve République, reconnaissait volontiers qu’il n’y a, dans l’ordre institutionnel, qu’un nombre restreint de problèmes, toujours les mêmes, et un petit nombre de solutions plausibles auxdits problèmes. Il n’aurait pas été surpris, par conséquent, de voir revenir sur le devant de la scène, à l’occasion de la conférence de presse du président Hollande, la vieille question des régions et de leur nombre, sur laquelle lui-même s’était penché à plusieurs reprises après la Libération.

Aujourd’hui comme au début de la IVème République, à l’époque où Michel Debré écrivait l’essai qui le rendit célèbre, La Mort de l’État républicain (1947), tout le problème est celui de l’efficacité du découpage administratif – laquelle dépend très directement de l’étendue des collectivités territoriales. En 1947, Debré notait ainsi que «  l’étroitesse de notre division administrative ne permet plus de donner une vie active » aux départements » : notamment parce que les choses ont un peu changé depuis l’époque où l’Assemblée constituante décidait de découper la France en 83 départements  en fonction du temps nécessaire pour se rendre à cheval au chef-lieu de la circonscription. Méfiant à l’égard d’un retour aux régions, Michel Debré préconise alors – mais en vain -, une refonte en profondeur de la carte administrative, redécoupée en 47 grands départements. De nos jours, en fonction du même objectif d’efficacité et de rationalisation, on ne peut que s’interroger sur le maintien, contre vents et marées, d’une division en régions issue à l’origine de la loi Frey du 5 juillet 1972, laquelle avait alors découpé la France continentale en 21 Etablissements publics de coopération interdépartementale, transformés en régions par la loi Deferre du 2 mars 1982. Quarante ans plus tard, alors que la région s’est vue attribuer par l’article L. 4221 -1 du Code général des collectivités territoriales « compétence pour promouvoir le développement économique, social, culturel, scientifique de la région et l’aménagement de son territoire et pour assurer la préservation de son identité », comment pourrait-on se satisfaire d’une division établie sous la présidence de Georges Pompidou en fonction de considérations conjoncturelles, de tractations plus ou moins opaques et de négociations avec les satrapes politico-économiques locaux ? Comment s’en contenter alors que, de toute évidence, beaucoup de régions françaises sont manifestement trop réduites, et donc trop faibles, à la fois financièrement et démographiquement – 14 régions comptant moins de 2 millions d’habitants, et les trois départements du Limousin n’atteignant pas les 800 000 habitants, soit 15 fois moins que l’Île-de-France. En lui-même, mais aussi par comparaison avec les circonscriptions administratives de même niveau des autres grands Etats européens, le découpage de 1972 paraît donc franchement obsolète, n’étant plus ni cohérent, ni conforme à l’objectif d’efficacité qui, en la matière, devrait être seul pris en compte.

Le passage de 21 à 15 ou 16 régions, évoqué par le Président de la République dans sa conférence de presse, correspond ainsi à une nécessité difficilement contestable : on notera que François Hollande rejoint ce faisant les projets développés dans l’entourage de son prédécesseur Nicolas Sarkozy à l’occasion de la révision générale des politiques publiques (RGPP) – l’un des meilleurs spécialistes de la question, le professeur Olivier Gohin, ayant ainsi suggéré en 2011 d’établir, en métropole, «  des régions moins nombreuses et plus vastes – une dizaine ». Les grands esprits se rencontrent.

Quant aux inconvénients d’une telle rationalisation, ils sont imaginaires, ou dépassés.

Imaginaires, notamment dans la mesure où les régions actuelles, issues de la loi de 1972, n’ont bien souvent aucune consistance, aucune identité historique ou culturelle. Les deux Normandie, par exemple, créées pour satisfaire les deux métropoles régionales que sont Rouen et Caen, rappellent plutôt ce fameux sketch des Monty Python où un alpiniste qui voit tout en double décide d’escalader les deux Kilimandjaro. Qui, par conséquent, pourrait s’y sentir suffisamment attaché pour regretter sérieusement une refonte de la carte ? Quant à l’argument de la proximité entre la capitale régionale et la périphérie, il faut bien reconnaître qu’il a perdu beaucoup de sa pertinence depuis la fin de la traction hippomobile et l’invention du téléphone – sans même parler du fait que l’on est rarement obligé de se rendre en personne au chef-lieu de la circonscription.

De façon plus sérieuse (et plus politique), Michel Debré évoquait en 1947 la possibilité d’une montée des autonomismes, voire de tendances séparatistes : dans l’hypothèse où seraient créées des régions significatives et où renaîtraient par conséquent « les petits parlements de Bretagne, Languedoc ou d’Alsace, la grande qualité de la France, son unité indiscutée, risque(rait) d’être atteinte sans retour ». Si elle instituait des collectivités suffisamment vastes et puissantes, la régionalisation pourrait selon lui entraîner le glissement progressif vers une fédéralisation – alors que le risque serait nul avec des départements mêmes élargis, et faible avec des régions de petite taille. Cependant, si Michel Debré éprouve alors une telle crainte, c’est au vu de la situation politique générale – celle d’un État républicain moribond, exténué par le parlementarisme absolu de la IVème république, et par conséquent incapable d’empêcher d’éventuelles dérives. En revanche, il reconnait que le problème ne se poserait plus «  à l’intérieur d’une constitution présidentielle » – ni a fortiori, d’une « monarchie républicaine », comme celle qu’il contribuera à établir onze ans plus tard, avec la constitution de la Ve république.

Et en définitive, le seul véritable obstacle à une telle réforme est celui que Debré fustigeait déjà du temps de Vincent Auriol : c’est celui qui résulte de l’immobilisme, du « conservatisme » des élites locales, de la crainte « de déranger un certain nombre d’habitudes ou d’intérêts » particuliers. Et le cas échéant, de la timidité d’un pouvoir qui n’ose pas imposer ses propres projets, même lorsqu’ils sont manifestement conformes au bien commun.

 

Rééducation européenne

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chevenement-jean-pierre

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Alors que l’année du centenaire de la Grande Guerre commence, au sommet de la République, on condamne « l’absurdité de la guerre » et on plie l’échine pour honorer les mutins fusillés de 1917, trop longtemps confinés dans les basses fosses du roman national. À l’inverse, dans 1914-2004 : L’Europe sortie de l’Histoire ?, Jean-Pierre Chevènement exhorte la France pantelante à rompre avec la repentance pour appréhender le monde qui vient.[access capability= »lire_inedits »] Avec son érudition coutumière, l’ancien ministre analyse les causes des guerres mondiales. En intellectuel féru de géopolitique, il voit dans la lutte pour l’hégémonie mondiale le ressort des grands affrontements militaires. Lénine avait beau dire, l’impérialisme est moins le « stade suprême du capitalisme » que son ultime arbitre entre puissances rivales : quoi de mieux qu’une bonne guerre pour savoir qui est le plus fort ? Si Tommies et Teutons se sont écharpés en 1914-1918, explique Chevènement, c’est que l’Allemagne talonnait l’empire britannique, première puissance mondiale incontestée jusqu’à la fin du XIXe siècle : « Le temps jouait en faveur de l’Allemagne : il suffisait de prolonger les courbes de croissance pour s’en convaincre : l’Allemagne aurait gagné la paix. » Élémentaire, mon cher Jean-Pierre.

Cependant, le « Che » perd en puissance démonstrative lorsqu’il désigne l’état-major impérial allemand comme unique fauteur de guerre, adoptant en cela la lettre et l’esprit du traité de Versailles, qui jugea que l’Allemagne wilhelmienne était l’unique responsable de la guerre, exigea le paiement de réparations exorbitantes, la livraison de l’empereur Guillaume II aux Alliés et la mutilation du territoire allemand. Une facture exorbitante pour un pays déjà exsangue ! De ce point de vue, 1919 marqua un virage historique en Europe. De mémoire de lansquenet, on n’avait jamais criminalisé l’ennemi après l’avoir vaincu. Depuis le traité de Westphalie (1648) prévalait en effet un droit de la guerre fondé sur le respect de l’adversaire, considéré comme l’éventuel allié de demain. Une fois la paix signée, la realpolitik reprenait ses droits : il n’était pas nécessaire que le vaincu subît le déshonneur en plus de la défaite. Les Allemands virent justement dans le traité de Versailles la volonté de les humilier – le « diktat » fut particulièrement ressenti comme une injustice par une jeunesse allemande assoiffée de revanche, qui favorisa l’aile la plus démagogue du pangermanisme allemand : l’hitlérisme.

Dans sa généalogie de la barbarie, Chevènement cède parfois à quelque facilité culturaliste. Certes, il existe un « paradigme national- allemand » (Sonderweg) foncièrement étranger à l’abstraction républicaine française. Mais l’exaltation romantique de la culture charnelle, chère à Herder et à Novalis, ne se confond pas avec les déviations raciales et suprématistes du XXe siècle.

La doctrine et la politique du IIIe Reich tenaient davantage du modernisme centralisateur et ultra-technicien que de la contre-révolution. Il n’est donc guère étonnant que les écrivains Von Salomon et Jünger, proches des cercles nationalistes, aient reproché au nazisme d’avoir subverti le service de l’État en culte populiste de la race. La droite conservatrice gardera d’ailleurs contre Hitler une rancune tenace qui culminera lors de l’attentat raté du 20 juillet 1944 fomenté par des membres de l’état-major.

Revenu au temps présent, le sénateur belfortain évite heureusement le piège de l’antigermanisme primaire. Il n’hésite pas à légitimer la roideur de Berlin dans la gestion de la crise de l’euro, le renflouement des maillons faibles (Espagne, Grèce, Italie, Portugal…) risquant de ruiner les caisses publiques allemandes sans que, pour autant, l’avenir de l’Europe soit assuré en retour. Ultime pied de nez aux tenants de la « France seule », le « Che » appelle à (enfin) mettre en œuvre le programme du traité de l’Élysée conclu par de Gaulle et Adenauer : bâtissons une défense franco-allemande émancipée de l’OTAN et apprenons enfin la langue de notre voisin, bon sang !

En homme d’État qu’il est, Chevènement se refuse à faire porter à l’Union européenne tout le poids et la responsabilité du désarroi français, les décisions communautaires servant fréquemment de « leurres pour masquer […] la poursuite de politiques guidées par des préoccupations d’intérêt national ». D’où la pantalonnade du Traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance, dénoncé à cor et à cri par le PS lorsqu’il était négocié par Sarkozy, mais paraphé par Merkel et Hollande après que le mot « croissance » y eut été ajouté. Ainsi la France soumet-elle désormais le budget de la nation à la Commission européenne, laquelle se réserve le droit de lui décerner satisfecit et remontrances. Après les députés, voici le gouvernement-godillot.

Chevènement offre une opportune mise en perspective de l’histoire du continent, montrant que l’Union, à peu de choses près, accomplit le projet allemand de marché continental conçu à la fin du XIXe siècle pour offrir des débouchés à l’industrie teutonne. Comment comprendre autrement l’accord sur le marché transatlantique, que Londres et Berlin soutiennent chaudement ? Quoique fort discrètement, la France de M. Hollande s’est engagée dans la négociation de son propre chef, comme une grande nation prompte à se dépouiller volontairement de ses derniers haillons de souveraineté économique. La manœuvre vise à « constituer une grande zone de libre-échange pour les biens, les services et les capitaux d’une rive à l’autre de l’Atlantique », pour le grand bonheur des économies  allemande et britannique, impatientes de démanteler la Politique agricole commune ou l’« exception culturelle ». Lasse de colmater les brèches de l’Union européenne, l’Allemagne risque de prendre le large avec la Grande-Bretagne. Berlin réalise déjà les deux tiers de son excédent commercial hors d’Europe et ne rêve que de rejoindre le « G2 » sino- américain qui domine le monde tout en développant ses échanges avec la Russie renaissante. À l’est, il y a décidément du nouveau…

Jean-Pierre Chevènement appartient à cette race d’honnêtes hommes avec lesquels il est passionnant de converser. À en juger par ses circonvolutions, François Hollande n’écoute ce visiteur du soir que d’une oreille distraite. Quoique les escouades chevènementistes se soient égaillées aux quatre coins de l’arène politique, l’économiste Jacques Sapir rêve le « Che » en premier ministre de rechange. Faut-il vraiment le lui souhaiter ? À bientôt 75 ans, Chevènement mérite mieux que de travailler pour le roi de Prusse.[/access]

1914-2014. L’Europe sortie de l’Histoire ?, Jean-Pierre Chevènement, Fayard, 2013.

*Photo: Hannah.

Hollande : enfin normal !

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hollande conference presse

hollande conference presse

Je suis content pour François Hollande. Il a mis le temps, mais il a enfin tenu sa promesse la plus importante. C’était même plus fort qu’une promesse, c’était une profession de foi : être normal. Bien sûr, il y a eu un malentendu avec les Français. Quand François Hollande parlait d’être un président normal, ces ballots d’électeurs avait compris « normal comme eux » alors que François Hollande pensait « normal comme les autres Présidents de la République avant lui ».

Mais depuis la conférence de presse du 14 janvier, François Hollande a mis les choses au point. Le 14 janvier 2014, pour Hollande, c’est un peu le 18 juin 40 pour De Gaulle. On rompt avec son passé, on se jette dans la grande aventure. De Gaulle rompait avec son passé d’Action Française et appelait à résister au nazisme en incarnant la France Libre. François Hollande a rompu avec son passé de centre-gauche et appeler à résister à l’Etat-Providence en incarnant une France Libérale.

Oui, François Hollande est enfin devenu normal. On ne s’en est pas rendu compte, mais jusque-là, il était exceptionnel, comme président. Il était encore vaguement de gauche. Et que je te parle de lutter contre la finance, et que je te propose des emplois aidés, et que je te promets de séparer les activités des banques entre ce qui est utile à l’économie réelle et la spéculation… N’importe quoi, vraiment. On se retrouvait dans une situation pré-nord-coréenne avec tout ça. Sans compter la chasse aux riches qui sont le sel de la terre. Non sérieusement, comment pouvait-il prétendre être  normal avec ce communisme rampant dans son discours, ces reliquats moisis de socialisme dans son action. ?

Parce que c’est quoi, en fait, un président normal, aujourd’hui ? Eh bien, c’est un président, ou un chef de gouvernement li-bé-ral. Peu importe quelle étiquette politique il choisit pour faire le contrôleur de gestion au service du tout-marché, le principal, c’est qu’il soit li-bé-ral. Il peut, comme Sarkozy en son temps, Merkel et Cameron aujourd’hui l’assumer clairement en se déclarant de droite ou conservateur. Il peut aussi dire qu’il est de gauche. De gauche comme l’ont été Blair et Schroeder ou comme l’est aujourd’hui François Hollande. C’est-à-dire tout aussi libéral mais avec des réformes sociétales qui font persister l’illusion comme le mariage gay qui concernait 1% de la population en comptant large mais qui en a divisé le pays pendant des mois, histoire de faire passer la loi sur la flexibilité et le crédit d’impôts aux entreprises.

De toute façon, ça n’a aucune importance puisque dès que le système électoral le permet, les libéraux qui ont choisi l’étiquette de droite et les libéraux qui ont choisi l’étiquette de gauche se mettent à gouverner ensemble, ce qui est logique puisqu’ils pensent la même chose et que la seule alternative à leur politique, ce sont d’abominables populismes qui sentent sous les bras ou des gauchismes inconséquents qui se vautrent dans la démagogie utopique.

Pour François Hollande, évidemment, le travail a un « coût » qu’il faut baisser. On ne parle jamais du coût du capital, et pourtant les ouvriers délocalisés pour des raisons de rendement actionnarial pourraient vous en raconter sur le sujet. Il y a aussi les « charges », qui sont trop lourdes pour que les patrons embauchent. On les baisse pourtant, ces fameuses « charges », depuis au moins 1983. Mais ça n’a pas empêché le chômage de masse. C’est sans doute qu’on ne les avait pas assez baissées. Si la même recette rate pendant trente ans, le libéral ne se remet pas en question, il pense que c’est parce qu’on ne va pas assez loin.

Mais pour être un président normal, enfin normal, il ne suffit pas d’être libéral, surtout en France. Il faut aussi renier ses promesses. Cocufier son électorat de manière éhontée, froide, cynique. La conférence de presse du 14 janvier, à ce titre, a été spectaculaire de normalité. La dernière fois que l’on avait vu un président se renier à ce point-là en direct, c’était Chirac à l’automne 95. Vous vous souvenez, il s’était  pratiquement fait élire sur un programme guévariste, Chirac, en mai 95 : « la fiche de paye n’est pas l’ennemi de l’emploi », « la fracture sociale », tout ça…Et hop, le temps d’un entretien télévisé, le discours change du tout au tout, on redevient européen et libéral, bref…normal.

Dans le cas de François Hollande, le fait qu’il ait laissé tombé ses derniers oripeaux de gauche, les journalistes économiques appellent ça « un virage social-démocrate assumé. » Décidément, les mots n’ont plus aucun sens. Si un social-démocrate, un vrai, un historique, façon Olof Palme, avait été au pouvoir en France aujourd’hui, Pierre Gattaz, le patron du Medef, aurait hurlé au goulag à l’issue de la conférence de presse plutôt que d’avoir eu du mal à se retenir pour ne pas exploser de rire devant les micros en feignant un optimisme raisonnable sur les intentions du président.

Dernier point, les femmes, évidemment. La maîtresse cachée qui ne l’est plus, la régulière à l’Elysée, bref une normalité assumée et le retour pour François Hollande à une pratique qui a commencé avec les rois de France. Seulement, les rois de France avaient une supériorité, ils ne confondaient par leurs deux corps comme l’a montré Kantorowicz, c’est à dire leur corps politique, symbolique et leur corps terrestre, charnel. Mais depuis Sarkozy, spécialiste des discours sentimentaux à l’Elysée, « Carla et moi, c’est du sérieux », les deux corps n’en font plus qu’un. C’est pour ça que les présidents s’usent plus vite.

On dira que c’est de la faute à la surexposition médiatique même si du côté de Hollande, on aurait pu éviter de se faire poisser en scooter la nuit. Oui, on dira que c’est de la faute aux médias, c’est plus simple. Ça aussi, se défausser sur tout et n’importe quoi, les médias, la conjoncture, la météo, les Roms ou un comique antisémite, c’est devenu très normal, pour un président…

*Photo :  00673118_000037. WITT/SIPA. 

Centrafrique, Mali : bravo l’Armée, bravo la France !

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Soyons sérieux, et parlons de la Centrafrique. Certains esprits forts n’avaient même pas attendu l’aube du second jour du déploiement de la force française Sangaris dans le pays pour évoquer « l’enlisement » qui nous y guettait. L’enlisement, le bourbier, marronniers des journaleux en manque d’informations et qui préfèrent toujours prévoir le pire lequel, sans doute, dans la grande partie de dés pipés qu’on appelle l’histoire arrive le plus souvent. S’il n’y a donc généralement pas grand risque à prédire qu’une opération militaire va échouer, en l’occurrence la prédiction de l’échec a raté.

Rétablir l’ordre en un gros mois avec 1600 soldats, c’est au contraire un tour de force, dont l’on peut gager malheureusement qu’il y aura peu de monde pour le saluer. L’opinion préfère toujours, sans se l’avouer, les croustillants bruits de la bataille, les échos du son du canon pourvu qu’ils soient lointains, la griffe qui étreint les tripes quand l’on sent que tout va vaciller. L’opinion française, de surcroît, manifeste volontiers une défiance dans les capacités de son armée. Ciel ! Les régiments français vont partir en guerre, tout seuls, sans un GI américain pour les protéger.

Avouons que la Centrafrique ou le Mali, ce n’est pas l’Afghanistan, non plus que l’Irak, mais l’on peut justement reconnaître aux officiers généraux français et aux politiques qui les dirigent d’avoir conservé cette prudence acquise sans doute en 40[1. Et encore, en 40, nous étions les plus forts sur le papier, et c’est pourquoi nous devions vaincre.] de ne plus jamais se jeter dans un conflit disproportionné. Et nous n’avons pas souvenir d’avoir perdu une guerre depuis l’Indo, quand ce bon Giap nous a flanqué la pile du demi-siècle. Certes, deux soldats français sont tombés au champ d’honneur et l’on peut poser l’éternelle question de la légitimité de disposer de vies humaines au profit d’un pays étranger.

L’état d’une nation voisine de la Centrafrique, la République démocratique du Congo, où l’on estime qu’en quinze ans le désordre a causé la mort de pas moins de six millions de personnes, devrait nous faire réfléchir et nous apprendre qu’aujourd’hui encore la France a ajouté à une longue suite de gloires celle d’avoir arrêté, lors qu’il en était encore temps, l’engrenage de conflits tribaux et religieux qui pouvait mener un petit pays oublié à la ruine de la guerre civile. Certains se plaindront que nous n’avions rien à y gagner. Quand on fait une guerre par intérêt, l’opinion critique ; quand on la fait par désintéressement, par contre elle critique – comme dirait Péguy.

Instruction, éducation et morale à la Peillon

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En décembre 2007, dans son célèbre discours de Latran, Nicolas Sarkozy s’était autorisé une réflexion pour le moins transgressive qui n’avait pas manqué d’horrifier tant les gardiens d’un certain laïcisme que les partisans du déterminisme républicain. Le président de la République avait alors évoqué l’irremplaçabilité de l’homme d’Eglise dans la transmission du savoir, lui conférant par là un rôle d’auxiliaire fondamental dans le système éducatif et à plus forte raison dans l’inculcation de la morale. Ce faisant, le chef de l’Etat reconnaissait que l’école républicaine ne pouvait s’arroger le monopole de l’éducation.

Sept années ont passé, et, autres temps, autres mœurs, il ne reste aujourd’hui plus rien de ce vœu pieux. Depuis l’accession de François Hollande à la présidence de la République, le gouvernement n’a en effet eu de cesse d’intervenir à tort et à travers sur l’éducation. Et si quelque chose blesse ici, c’est bien la question de la neutralité de l’enseignement dispensé, malgré l’affirmation permanente d’un universalisme des valeurs auquel on peut légitimement ne pas croire.

« Il faut être capable d’arracher l’élève à tous les déterminismes, familial, ethnique, social, intellectuel » tonnait ainsi, à l’occasion de la rentrée 2013, le ministre de l’Education nationale Vincent Peillon, tandis qu’il annonçait la mise en place de cours de morale laïque destinés à se substituer aux marchands de valeurs et aux valeurs intégristes (sic). Dans son livre Refondons l’école publié en février 2013, le ministre s’était déjà expliqué sur sa conception de l’éducation : « Dans notre tradition républicaine, il appartient à l’école non seulement de produire un individu libre, émancipé de toutes les tutelles – politiques, religieuses, familiales, sociales –  capable de construire ses choix par lui-même, autonome, épanoui et heureux, mais aussi d’éduquer le citoyen éclairé d’une République démocratique, juste et fraternelle ». Plus loin, il précisait encore, « L’école républicaine n’a jamais prétendu être neutre entre toutes les valeurs […] Elle n’a jamais signifié ni la neutralité philosophique ni la neutralité politique ».

Or, lorsqu’il analysait l’essence du socialisme, Vincent Peillon notait très justement qu’il lui manquait une religion et que son accomplissement ne se trouverait que dans l’incarnation d’un nouveau culte, d’une nouvelle morale, d’une nouvelle religion. Cette main basse catégorique sur l’éducation et sur l’école – que le philosophe définit comme un moyen de transsubstantiation, comme une nouvelle Eglise avec son clergé et sa liturgie – s’inscrit-elle dans ce projet de complétude du socialisme ? Et comment dès lors ne pas voir ici une volonté délibérée de formater le citoyen au catéchisme partisan d’une certaine idée de la société ?

Car cette nouvelle conception de l’éducation s’est promis de graver dans le livre républicain des idéologies qui n’appartiennent résolument pas à l’universalisme et qui devront pourtant être considérées comme universelles. Celui qui n’y adhérera pas sera considéré comme en dehors du pacte républicain, hors de ce pacte, point de salut. Si l’on traduit les dires du ministre, il faudra célébrer la théorie du genre, sourire au féminisme, s’exalter devant la diversité, s’émouvoir devant l’homoparentalité, s’indigner devant le fait religieux. Et c’est ainsi que les moutons seront bien gardés. En somme, il faudra penser comme Peillon.

L’équilibre subtil que doit trouver l’école, entre éducation et instruction, n’est pas nouveau. En 1791 déjà, il opposait Rabaut Saint-Etienne ou Le Peletier de Saint-Fargeau, partisans de l’éducation nationale, à un Condorcet défenseur de l’instruction publique. Le philosophe des lumières contestait « l’enthousiasme » de ses adversaires comme procédé pédagogique, lesquels considéraient l’éducation comme « le spectacle imposant et doux de la société rassemblée » tandis qu’ils résumaient dans le même temps l’instruction à un enfermement dans des murs. Il importait pour Condorcet qu’aucun sentiment ne guide la morale nécessairement dispensée par l’éducation. En un mot, que la puissance publique n’usurpe pas les droits de la conscience, sous prétexte de l’éclairer ou de la conduire.

Vincent Peillon l’a dit lui-même, il entend changer les mœurs et les convictions pour une révolution des consciences qu’il juge nécessaire pour compromettre le peuple français avec son idée du socialisme. Vivant, Bertolt Brecht n’aurait pas manqué de lui demander : « Dans ce cas, ne serait-il pas plus simple pour le gouvernement de dissoudre le peuple et d’en élire un autre ? »

*Photo: REVELLI-BEAUMONT/SIPA. 00670385_000031.

Ukraine : un fauteuil pour trois

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En France, on aime les stars. Je ne contredirai pas notre star à nous chez Causeur, Alain Finkielkraut, qui a décrypté ce phénomène : « Ce qui atteste la maturité d’une époque, c’est sa résistance à l’idolâtrie, alors il faut dire que la nôtre est retombée en enfance, ou plus exactement, en adolescence[1. Finkielkraut, CAUSEUR, janvier, l’esprit de l’escalier]». Notre star pour ados, en Ukraine, c’est Klitchko. Il faut dire qu’il a la tête de l’emploi : plutôt beau gosse, fait tout de muscles, et mesurant plus de 2 mètres, « il en envoie » et pas seulement aux Ukrainiens. Ses doux yeux bleu clair font penser qu’il est malgré tout capable de calme et de délicatesse. Ne craquez pas les filles, mais oui, il en est capable, comme il l’a si bien répété sur la place Maïdan de Kiev : « Aujourd’hui, notre force s’exprime en une forme de contestation pacifique ». Le leader du parti d’opposition « Oudar » (qui veut dire « coup » voire « coup de poing »), ancien champion de boxe, porte un discours mesuré qui plaît aux bons pays démocratiques d’Europe. Et les médias l’adorent.

Pourtant, Klitchko, le contestataire qui « se bat pour la vérité et la justice » n’est pas le seul opposant au Président  Viktor Ianoukovitch. Trois de ses adversaires ont déjà annoncé leur candidature aux prochaines élections présidentielles.

Un récent sondage ukrainien livre l’ordre  des intentions de vote si les élections présidentielles se déroulaient en ce moment. Ianoukovitch serait encore celui qui obtiendrait le plus de voix (18,6% ) suivi de Vitali Klitchko (9,4% )qui  devance pour la première fois l’ancien avocat Arseniy Iatseniouk (7,1%). Et plus loin, se place Oleg Tyahnybok  (4,5%).

Le parcours politique de Iatseniouk , selon l’enquête citée, n’est pas maigre. Il a été le jeune ministre des Affaires économiques qui a engagé les premières négociations sérieuses avec l’Europe pour l’intégration européenne en 2005[2. dans le gouvernement de Iourii Iekhanourov]. Il a ensuite rejoint le ministère des Affaires étrangères, avant d’être nommé président de l’Assemblée parlementaire ukrainienne, la Verkhovna Rada, en 2007. La même année, le pays traverse une grave crise politique, liée à des affaires de corruption et de querelles intestines entre partis.  Le parlementaire décide alors, courageusement, de quitter son poste de Président de l’Assemblée, c’est-à-dire son habit de second personnage de l’Etat. Son intégrité sauvé, il crée le parti « Le front pour le changement ». Il parvint à se classer quatrième au premier tour des élections présidentielles du 17 janvier 2010 après Viktor Ianoukovitch, Ioulia Tymochenko et un candidat du Parti travailliste, ancien président de la Banque nationale.

L’autre membre de l’opposition oublié par les médias européens est Oleg Tyahnybok. Il pourrait crier à son rival de l’Oudar que sa famille ne l’a pas attendu pour briller dans le sport et dans la politique. Son père a ainsi été le médecin en chef de l’équipe nationale soviétique de boxe et  grand boxeur professionnel lui-même. Le fils, chirurgien de formation, est vite devenu membre du parti social-nationaliste, bien ancré à droite. En  1998, il a été élu député sous les couleurs du social-nationalisme puis a rejoint le groupe de Viktor Iouchtchenko avant d’en être renvoyé en 2004. C’est là qu’il prend la tête du parti Liberté, son bastion actuel.

Les trois clans « Oudar », « Front pour le changement » et  « Liberté » ont du mal, s’ils ne refusent pas totalement, à se coordonner. Ils prétendent  chacun être le seul opposant légitime. Il est vrai qu’une conciliation semble difficile. Si la grande ligne de fond des programmes politiques est la même dans les trois partis : Lutte contre la corruption et contre le monopole des oligarques, les propositions concrètes divergent et ne sont pas au même niveau de développement.

Le parti « Liberté » représente une tendance traditionaliste et nationaliste (entendez surtout anti-russe). Il recommande ainsi la mise en place d’un test de langue ukrainienne pour travailler dans le service public et l’institution d’un visa avec la Russie.  Son plan politique semble pouvoir être immédiatement efficace depuis la présentation de son contre- gouvernement composé de nombreux experts.

Plus éloignées de la réalité d’un gouvernement effectif, virevoltent  les préoccupations de Klitchko.  Le boxeur propose un programme encore très abstrait qui se résumerait à sauver l’Ukraine à coup de «liberté humaine », « d’indépendance du citoyen » et d’ «intégration à l’Europe ». Mais lui, comme le commente un journaliste local, « il fait du score ! ».

Le parti d’Arseniy Iatseniouk se veut le plus pointu du point de vue économique, et pour cause, son dirigeant a fréquenté longtemps ce Ministère et connaît bien les rouages du gouvernement. En plus de recommandations sur la baisse des impôts, le Front pour le changement suggère aussi de réformer le système judiciaire, pour le rendre réellement indépendant.

Comme on ne peut pas faire alterner les dirigeants en fonction des jours pairs et impairs, le journal ukrainien Glavcom imagine non sans humour la formation du prochain gouvernement, dont voici les acteurs principaux : Premier Ministre : Arseniy Iatseniouk. Vice Premier Ministre : Vassili Klitchko et deuxième vice Premier Ministre ex-aequo : Oleg Tyahnybok.

En attendant que les trois candidats à la présidentielle de 2015 s’accordent ou se désaccordent, le triumvirat des concurrents à l’opposition a un air de chaise musicale déglinguée où la musique ne s’arrêterait jamais.

*Photo: Sergei Chuzavkov/AP/SIPA. AP21497026_000007.