Parlons net : Tahar Ben Jelloun a beau être membre de l’Académie Goncourt, il n’a rien d’un Balzac, d’un Flaubert ou d’un Claudel. Bref, ce n’est pas demain la veille qu’il rejoindra l’ « archiconfrérie antidixneuviémité »  chère à Philippe Muray, ce club d’écrivains réfractaires qui, « à travers les âges », sont entrés en résistance contre la Modernité. En écrivant contre la masse.

C’est pourtant sans états d’âme particuliers que l’on recommandera au lecteur de jeter un œil à L’ablation, récit que l’éphémère « écrivain public » qu’est devenu Ben Jelloun avec ce livre, vient tout juste de publier chez Gallimard. Et ceci pour au moins deux raisons : Tahar Ben Jelloun est un auteur  qui, depuis sa thèse de doctorat en psychiatrie sociale – La plus haute des solitudes, étude sur la « misère affective et sexuelle d’émigrés nord-africains »  – s’avère plutôt talentueux ; son petit dernier n’est pas dénué de qualités littéraires.

De la littérature, L’ablation ? Sans aller jusqu’à parler négligemment de chef d’œuvre, il faut bien l’admettre sans trop barguigner, Ben Jelloun sait écrire dans une très belle langue ce qui, trop souvent, reste de l’ordre de l’indicible chez toute personne faisant l’expérience de cette maladie dont l’énoncé même suffit à vous rayer de la carte sociale : le cancer. Et quand, pour dire que le sperme ne traversera plus l’urètre de celui qui subit une prostatectomie, qu’en quelque sorte le foutre ne coulera plus à flots, il écrit simplement que « l’usine a éteint les fourneaux », Ben Jelloun tire même du côté de la poésie. Il ne sombre en tout cas jamais dans le putassier. Ni dans le larmoyant ou la déjection intimiste. Encore moins dans la commisération douteuse. Il fait ressentir.

Y-a-t-il de quoi penser là qu’on est, avec L’ablation, en face du roman de l’année ? Ce qui est exagéré ne comptant pas, comme l’aurait dit le général de Gaulle, restons mesuré : d’autres écrits récents méritent sans doute bien mieux cette épithète. Toujours est-il que ce n’est pas avec ce livre que l’on se dit qu’un écrivain est mal placé pour exprimer l’ineffable, rendre compte de ce qui, chez John Wilmot, comte de Rochester, ne se fait jamais qu’à nos propres dépens : toute expérience digne de ce nom. Par exemple, souffrir d’un cancer de la prostate…l’équivalent, paraît-il, de celui du sein chez les femmes.

Dans tous les cas, on ne saurait trop recommander la lecture de L’ablation. Qu’il s’agisse des émigrés nord-africains auxquels il s’est intéressé au début des années 1970, ou de ce qui reste d’un homme une fois sa prostate ôtée, Ben Jelloun n’a décidément pas son pareil pour écrire les effets sur l’homme de toute forme de misère sexuelle.

L’ablation, de Tahar Ben Jelloun, Gallimard

*Photo: BALTEL/SIPA. 00597793_000031.

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