Soyons sérieux, et parlons de la Centrafrique. Certains esprits forts n’avaient même pas attendu l’aube du second jour du déploiement de la force française Sangaris dans le pays pour évoquer « l’enlisement » qui nous y guettait. L’enlisement, le bourbier, marronniers des journaleux en manque d’informations et qui préfèrent toujours prévoir le pire lequel, sans doute, dans la grande partie de dés pipés qu’on appelle l’histoire arrive le plus souvent. S’il n’y a donc généralement pas grand risque à prédire qu’une opération militaire va échouer, en l’occurrence la prédiction de l’échec a raté.

Rétablir l’ordre en un gros mois avec 1600 soldats, c’est au contraire un tour de force, dont l’on peut gager malheureusement qu’il y aura peu de monde pour le saluer. L’opinion préfère toujours, sans se l’avouer, les croustillants bruits de la bataille, les échos du son du canon pourvu qu’ils soient lointains, la griffe qui étreint les tripes quand l’on sent que tout va vaciller. L’opinion française, de surcroît, manifeste volontiers une défiance dans les capacités de son armée. Ciel ! Les régiments français vont partir en guerre, tout seuls, sans un GI américain pour les protéger.

Avouons que la Centrafrique ou le Mali, ce n’est pas l’Afghanistan, non plus que l’Irak, mais l’on peut justement reconnaître aux officiers généraux français et aux politiques qui les dirigent d’avoir conservé cette prudence acquise sans doute en 40[1. Et encore, en 40, nous étions les plus forts sur le papier, et c’est pourquoi nous devions vaincre.] de ne plus jamais se jeter dans un conflit disproportionné. Et nous n’avons pas souvenir d’avoir perdu une guerre depuis l’Indo, quand ce bon Giap nous a flanqué la pile du demi-siècle. Certes, deux soldats français sont tombés au champ d’honneur et l’on peut poser l’éternelle question de la légitimité de disposer de vies humaines au profit d’un pays étranger.

L’état d’une nation voisine de la Centrafrique, la République démocratique du Congo, où l’on estime qu’en quinze ans le désordre a causé la mort de pas moins de six millions de personnes, devrait nous faire réfléchir et nous apprendre qu’aujourd’hui encore la France a ajouté à une longue suite de gloires celle d’avoir arrêté, lors qu’il en était encore temps, l’engrenage de conflits tribaux et religieux qui pouvait mener un petit pays oublié à la ruine de la guerre civile. Certains se plaindront que nous n’avions rien à y gagner. Quand on fait une guerre par intérêt, l’opinion critique ; quand on la fait par désintéressement, par contre elle critique – comme dirait Péguy.

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