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Décentralisation : comment supprimer un mille-feuilles qui n’existe pas?

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« Millefeuille administratif incompréhensible, clientélisme, potentats locaux, cumul des mandats, gabegie administrative, fonction publique pléthorique, corruption », la gestion publique locale en prend régulièrement plein la tête. La dernière conférence de presse de François Hollande n’a pas manqué de relancer ce jeu de massacre. La décentralisation issue des lois de 1982 (les lois Defferre) serait à l’origine de tant de nos maux. Il serait urgent de la réformer, de supprimer les départements, de regrouper les régions, de se débarrasser de ces 36 000 communes et de ces élus qui ne servent à rien. Ah bon ? C’est curieux, mais, praticien depuis 25 ans de cette décentralisation, j’ai l’opinion exactement inverse. Je constate qu’elle a profondément transformé ce pays et plutôt en bien. Le centralisme parisien a été amendé, les grandes villes de province sont devenues de véritables capitales politiques économiques et culturelles. Le moindre petit village s’est transformé, rénové, préservé. Il y a eu bien sûr des échecs parfois graves. Mais la France décentralisée a été un amortisseur économique culturel et social de la mondialisation sauvage. Alors, pourquoi tant de haine ? La nostalgie d’un État central fort? Peut-être, mais aussi et surtout,bien des arrière-pensées.

La question de la transformation de la sphère publique française est ancienne, et comme le rappelait dans ces colonnes le professeur Rouvillois (pour aboutir à des conclusions contraires aux miennes) préoccupait déjà Michel Debré dès 1947.

En 1969, lorsque Charles de Gaulle voulut politiquement relancer son deuxième mandat, il proposa aux Français le 27 avril un projet de loi référendaire prévoyant une vaste « régionalisation » des institutions de notre pays. De Gaulle fut battu et son congédiement politique voulu par la bourgeoisie française emmenée par Valéry Giscard d’Estaing, différa la mise en place de l’indispensable réforme. Sur la base de travaux très importants effectués pendant des années (le fameux rapport Guichard) Gaston Defferre ministre de l’intérieur de François Mitterrand fit adopter les lois de 1982. Véritable révolution administrative et juridique, elles reposaient sur trois principes. Tout d’abord, celui de « libre administration des collectivités locales territoriales » devenu principe constitutionnel. Suppression du contrôle a priori du Préfet de leurs actes et saisine éventuelle du juge administratif chargé de contrôler la conformité de ces décisions avec la loi. Le deuxième principe était celui des « blocs de compétences », qui organisait une nouvelle répartition entre l’État, les Régions, les Départements et les Communes. Le troisième posait que l’État et les collectivités devenues souveraines n’entretiendraient entre elles aucun rapport hiérarchique. On ne peut donc parler de « niveaux » ou « d’empilements», mais plutôt de juxtaposition.

Une des conséquences importantes qui avait probablement été sous-estimée au départ était que ce dispositif impliquait un fort recul des régulations administratives traditionnelles chez nous, au profit de régulations juridiques auxquelles il a fallu s’adapter. Et ce ne fut pas toujours facile.

« Millefeuille administratif incompréhensible » Ah, et depuis quand ? Car le système est beaucoup plus simple que le prétend la vulgate des ignorants. Il y a trois types de collectivités territoriales de plein exercice : la Commune, le Département, la Région. En 30 ans d’application, il y eu un certain nombre d’évolutions qui ont surtout poursuivi les transferts de compétences de l’État aux collectivités (souvent sans les ressources correspondantes….). Il existe également des structures de coopération qui permettent aux collectivités qui le souhaitent de se regrouper dans des établissements publics prévus à cet effet mais qui n’ont pas le caractère de collectivités territoriales. Leurs compétences ne sont que celles qui leur ont été ponctuellement transférées par les collectivités d’origine. Cette dimension pratique permet une grande souplesse, et il serait de mauvaise foi de parler de complexité. Dans la sphère privée des entreprises et des sociétés commerciales, les montages sont d’une autre complexité, et tout le monde s’en arrange.

Alors on va nous dire, 36 000 communes c’est trop. Désolé, mais ça fait très longtemps que ça dure, et ça marche plutôt bien. Les élections municipales sont les plus fréquentées, l’attachement à la commune et aux maires qui la dirigent est en général fortement enraciné. Et dans une démocratie, ce n’est pas un défaut…

« Il faut supprimer les départements » entend-t-on glapir à droite et à gauche. Pardi ! Les Conseils Généraux sont la création de la Révolution française et la pierre angulaire du système républicain [1. Utiliser la vieille blague pour critiquer la taille des départements, calculée en 1789 en fonction de l’unité « journée de cheval » pour accéder au chef-lieu, est d’une singulière mauvaise foi. Aujourd’hui, c’est l’unité « deux heures de voiture » qui est utilisée. En quoi, cela disqualifie-t-il le découpage actuel auquel tout le monde est attaché, et surtout qui fonctionne ?]. Le sentiment d’appartenance est très fort. Les français n’aiment pas qu’on y touche. Comme par hasard, c’est la structure qui porte à bout de bras le « social ». RSA, enfance, personnes âgées. C’est elle qui aménage et finance la voirie en dehors des grands axes. S’occupe des équipements publics de proximité etc. etc. Il faudrait donc vite s’en débarrasser ? Dites, la ficelle est quand même un peu grosse, non ? Ajoutons que l’État « déconcentré » est organisé au plan départemental, ses administrations étant implantées au chef-lieu.

Et puis il y a la Région. Drôle d’ODNI (Objet Démocratique Non Identifié) créée en tant que collectivité territoriale de plein exercice, seulement en 1982[2. Elles étaient auparavant de simples établissements publics sans grand pouvoir dont les dirigeants étaient  simplement désignés.]. Héritière des provinces d’ancien régime, gouvernée après des élections au scrutin de liste… Toutes les études démontrent que l’identité régionale est inexistante, qu’en général son président est inconnu, et que les habitants n’ont aucune idée de ses compétences. Ces dernières pourraient tout à fait être exercées par d’autres, s’agissant des lycées ou des routes nationales. Le législateur avait réservé à la Région la compétence « développement économique ». Doit-on considérer la désindustrialisation et la désertification de certains territoires comme ses grands succès ?

Et c’est cette instance dont on nous dit qu’il est urgent de les regrouper et de les renforcer ! Il y a, au contraire, urgence à les supprimer.

On voit bien la manœuvre. Sous le prétexte infantile d’imiter les « Länder » allemands on veut « fédéraliser » notre pays. Les européistes en rêvent. Un État national de plus en plus faible, un bouleversement de la carte communale, les départements en charge du social supprimés, et des régions, micro-états sans consistance : hypothèse idéale pour le déploiement de la « concurrence libre et non faussée ».

« Quand on veut noyer son chien… » On connaît l’histoire. Bien sûr, cette décentralisation n’est pas sans défaut et ne s’est pas construite sans échecs. Bien sûr il faudra des économies, des rationalisations, des regroupements, la création de métropoles. Mais il convient quand même de rappeler que dans ce pays, hors budget de défense, 80 % de l’investissement public est réalisé par les collectivités territoriales. Que l’environnement, l’énergie, l’eau, les déchets, l’aménagement du territoire, etc. sont le fait des 450 000 élus locaux qui acceptent, pour l’écrasante majorité d’entre eux bénévolement, de se taper un boulot particulièrement ingrat. Et puis, de bien voir la manœuvre et le danger. La France est un pays hétérogène et divers, qui a pourtant une identité forte parce qu’il s’est doté d’un État fort. L’affaissement de celui-ci, notamment dans sa partie centrale(et dont le niveau des dirigeants est un terrible symptôme), est déjà suffisamment grave. Le martèlement permanent de lieux communs mensongers contre la gestion publique locale décentralisée témoigne de cette volonté de poursuivre le travail en déconsidérant la sphère publique territoriale. L’affaiblissement, voire la destruction de l’État-nation territorial français, dont le système décentralisé actuel n’est qu’une forme, reste un objectif essentiel pour les tenants de « l’adaptation » à la mondialisation libérale.

*Photo: NIKO/SIPA. 00591738_000003.

Comprendre François grâce à Charles

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La revue Charles, pour sa huitième livraison, a eu le nez creux. Ce magbook trimestriel dédié à la politique sort ces jours-ci dans les bonnes librairies et les principaux magasins de presse. Comme l’a confié son rédacteur en chef Arnaud Viviant, dans sa petite allocution pour le lancement du numéro à la Libraire L’Acacia (33, boulevard du Temple), le soir même de la conférence de presse présidentielle, l’idée de consacrer un dossier à François Hollande remontait à quatre mois. Et il y a quatre mois, quand il avait eu ce projet, on l’avait regardé avec la commisération que l’on réserve aux gens qui ont des conduites automutilatoires voire suicidaires. François Hollande ne faisait pas vendre, mais alors pas du tout.

Revanche éclatante : on lira Charles comme l’indique le titre de ce dossier substantiel pour « Comprendre François Hollande » sans qu’il ne soit dans pourtant question ni du virage libéral ni du virage libidinal du Président. Ce qui n’est pas plus mal car on oublie que bien avant ces revirements politico-sentimentaux qui mêlent amour, gloire, beauté et câlins appuyés au Medef, François Hollande était déjà un mystère, à force de transparence doucement amorphe, de plasticité sans aspérité, de présence bizarrement vaporeuse. Pas de révélation fracassante donc, mais une multitude d’éclairages qui sont tous extrêmement intéressants.

Et d’abord ce long récit de Rachid Kasri recueilli par Julien Chabrout.  Rachid Kasri fut le chauffeur et le garde du corps de Hollande dans les dix années qui précédèrent son arrivée à l’Elysée.  Il n’y a pas de grand homme pour son valet disait Hegel mais comme Rachid Kasri n’est pas un valet et François Hollande sans doute pas un grand homme, on se retrouve en présence d’un texte où la proximité de deux hommes permet de saisir Hollande dans une manière d’intimité « extime ». Un Hollande plus shooté à la lecture minutieuse de  la presse qu’aux gâteaux au chocolat,  et qui ne s’énerve jamais même quand Kasri ne voit rien venir lors de l’enfarinage de son patron en plein meeting de campagne. Kasri n’est pas dans les alcôves mais il est présent lors des coups de barre, des doutes et aussi des fous rires, des vacheries sur les copains, de la complicité avec un journaliste du Canard enchaîné que Hollande a fourni en échos pendant des années.

On trouvera aussi, dans Charles, une interview fleuve de Jean-Pierre Mignard, membre du Parti socialiste qui fut l’avocat et l’ami du couple Hollande-Royal, au point même de présider l’association Désirs d’avenir de Ségolène. Mais là, c’est de Hollande qu’il parle et comme il en parle sur les trente-cinq dernières années, on a aussi en creux une histoire instructive du Parti socialiste et de sa lente mue social-démocrate, via la création des « transcourants ». Mue dont la conférence de presse présidentielle du 14 janvier apparaît soudain comme une conclusion logique.

Tout cela est accompagné de portraits du président vu par Franz-Olivier Giesbert ou Julien Dray qui déclare sans trop prendre de risque, « On ne le transformera pas en Johnny Hallyday.» On retiendra aussi la fascination agacée de Raymond-Max Aubert, ancien camarade de promo à l’ENA,  qui s’est fait souffler la ville de Tulle et la députation par ce socialiste plus chiraquien que Chirac quand il s’agit de faire campagne localement.

Et on laissera le mot de la fin à Christian Brugerolle, ancien des MJS qui réussit l’exploit d’être jeune et socialiste, et même jeune et Hollandais : « François Hollande est le président le moins populaire de la République depuis que les sondages d’opinion existent. Je continue de m’accrocher au bastingage, le ciel va se dégager. Vous  verrez. »

Ça, pour se dégager, depuis dix jours, ça se dégage…

Charles n°8, « Comprendre François Hollande », La Tengo Editions.

 

*Photo : Charles.

Les nouveaux empires coloniseront l’Europe

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Hervé Juvin est économiste et essayiste. Dernier ouvrage paru : La grande séparation- pour une écologie des civilisations, Gallimard, 2013

Causeur. Aujourd’hui, à l’intérieur de l’Union Européenne, on circule librement, on utilise la même monnaie et on partage les mêmes valeurs démocratiques. Malgré toutes ces imperfections, l’Europe n’est-elle pas une exception heureuse dans ce monde de brute ?

Hervé Juvin. Demandez-le aux Grecs ! J’observe exactement l’inverse de ce que vous décrivez. Le rêve d’une Europe post-politique se transforme en cauchemar d’impuissance collective ! En imposant l’euro au forceps, en tentant de faire avancer un projet de Constitution européenne, on n’a pas construit l’Europe, mais plutôt déconstruit les nations ! En bon gaulliste, je crois que la nation est quand même ce qu’on a fait de mieux en termes de construction politique.

Quand la Doxa charge la nation de tous les maux, vous semblez l’idéaliser, en oubliant que les Etats-Nations  se sont quand même fait la guerre pendant des siècles…

Ce n’est pas la nation qui a provoqué les guerres mondiales, mais des empires en proie à des dissensions internes, comme l’Autriche et l’Allemagne, qui ne parvenaient pas à « faire nation » ou ne le voulaient tout simplement pas. D’ailleurs, savez-vous qui a déclaré : « La nation, je l’ai utilisée, mais soyez bien conscient qu’il faut jeter cette notion complètement dépassée. » Adolf Hitler, en 1935 ! Il voulait remplacer la nation par l’idée de « race ». Cela devrait nous alerter sur les dangers de l’idéologie post-nationale.

Vous charriez un peu : le post-nationalisme n’aboutit pas forcément au totalitarisme !

Lorsqu’on soulève le couvercle de la marmite nationale, on régresse vers des identités ethniques ou religieuses bien plus violentes que le nationalisme, plus souvent qu’on ne progresse vers la concorde universelle ! Après la Seconde Guerre mondiale, les Alliés ont compris que la nation constituait le meilleur remède au retour des vieux démons. C’est pourquoi Churchill a décidé de ne plus laisser un seul Allemand, ethnique et linguistique, en dehors des frontières de l’Allemagne. Cet exode a provoqué 12 millions de déplacés, et entre 500 000 et 1 million de morts[1. Dans son essai Orderly and Humane : The Expulsion of the Germans After the Second World War (Yale University Press, 2012), l’historien américain R. M. Douglas retient cette évaluation du nombre d’Allemands morts après leur expulsion d’Europe de l’Est, principalement dans les pays libérés par l’armée soviétique.]. Mais aussi brutal soit-il, ce déplacement de populations a permis de désamorcer les irrédentismes en reconstituant l’unité ethnique et territoriale de l’Allemagne et des peuples voisins. Séparer des nations distinctes les unes des autres, voilà ce qui a créé les conditions de la paix en Europe !

Les sociétés multiethniques seraient donc des fauteuses de guerre ?

Je constate que les derniers foyers de conflits en Europe viennent d’État multiethniques ou de peuples dispersés. On n’en a pas fini avec l’ex-Yougoslavie, ce conglomérat de peuples catholiques, musulmans et orthodoxes, qui ne tenait que sous la main de fer du maréchal Tito, ni même avec la question hongroise. La majorité des gens qui parlent hongrois vit à l’extérieur des frontières de la Hongrie. Or, quoi qu’on pense de Viktor Orban et de ses alliés extrémistes, cela pose un vrai problème. Et la question des minorités russes dans les pays baltes est devant nous !

Malgré tout, si la guerre en ex-Yougoslavie est finie, si la Hongrie n’est pas en conflit avec les pays abritant une minorité hongroise, ou si la Russie n’a pas envahi les pays-baltes, n’est-ce pas à mettre à l’actif de l’UE et de la défense européenne ?

L’union de la France et de l’Allemagne a assuré la paix en Europe, c’est évident. C’est un acquis. Mais de quelle défense européenne parlez-vous ? Depuis 1945, la contrepartie implicite du Plan Marshall et des accords de Bretton-Woods sur le dollar est l’établissement d’un protectorat militaire américain absolu en Europe. Malgré les négociations entre la France et la Grande-Bretagne, qui sont les deux grandes puissances militaires du continent, il n’existe pas le début du commencement d’une défense européenne. Depuis le bouclier antimissiles jusqu’au rôle futur de l’OTAN, nous sommes en désaccord sur tout !

Justement ! Le repli national des politiques de défense européenne montre que l’UE n’est pas si post-nationale que vous le dites…

Les grands théoriciens de l’Europe ont rêvé d’une union post-politique, plus encore que post-nationale. Cela ne marche pas, parce que l’État de droit et les droits de l’homme ne font pas une politique. Traumatisée par les morts du passé, l’Europe refuse de voir le monde comme il va. Certains pays, comme Israël, ont un ennemi à leurs frontières qui rêve de les conquérir, voire d’éliminer une partie de leur peuple. Cette conscience historique-là, l’Europe a choisi de ne pas l’avoir. Elle imagine ne pas avoir d’ennemi. Elle risque de le payer cher.

Qui est l’ennemi, alors ?

L’ennemi immédiat, c’est l’utopie mondialiste qui fait des hommes et des terres des marchandises comme les autres. L’ennemi, c’est le sans-frontiérisme qui nie ce fait historique ; la paix vient plus souvent de la séparation de sociétés humaines dont les modes de vie sont incompatibles que de leur mélange, qui mène à leur confrontation. C’est la confusion mentale qui nous livre à un traité de libre-échange transatlantique qui risque d’interdire aux Français et aux Européens d’exprimer leurs choix politiques en matière de services publics, de préférence locale ou nationale, de normes sanitaires ou environnementales.

Le cosmopolitisme a vaincu l’esprit de clocher…

C’est la même confusion mentale qui se lit dans les classements des villes selon leur « ouverture à la diversité », dans le rapport du Conseil d’État (mai 2013) exigeant que les Français s’adaptent aux populations migrantes, alors que partout, la règle est que les nouveaux venus respectent les lois et les mœurs du pays d’accueil !

On vous voit venir, le problème, c’est l’Islam ?

Non, il y a plusieurs islams comme il y a plusieurs capitalismes. L’islam des marabouts africains n’est pas comparable au salafisme qui atteint le Mali ou la Centrafrique, et qui est d’abord fort de la faiblesse des sociétés traditionnelles en proie à la modernisation. C’est la même chose en Europe. Nous souffrons de notre faiblesse politique, du doute de soi et de la honte d’être soi.

Et si l’histoire européenne était bel et bien finie ? Il n’y a guère eu que la crise de la dette pour mettre à mal l’équilibre social et économique auquel était parvenue l’UE.

J’ai l’impression d’entendre Jean-Claude Trichet ! Après son accession à la présidence de la Banque centrale européenne, il prétendait que les mécanismes du traité de Maastricht allaient provoquer la convergence des économies et des politiques européennes. Or, c’est tout le contraire qui s’est passé. Sans être complotiste, je vois bien l’intérêt qu’ont certains à prétendre que l’Histoire est finie, que les hommes sont tous les mêmes. Ceux qui nous annoncent l’avènement de l’homo œconomicus et de la démocratie planétaire veulent instituer un seul mode de relation entre les hommes sur la planète : le marché ! Au moment de la crise financière de 2008, les mêmes en appelaient aux États-nations pour sauver la barque. Les seuls qui ont alors tenu, ce sont les dirigeants nationaux, comme Nicolas Sarkozy qui, pour une fois, a su agir avec justesse. Citez-moi un seul commissaire européen qui ait agi pendant la crise ! Silence radio…

Aux conséquences de la crise financière de 2008 ajoutée la crise de l’euro. Malgré les difficultés de pays comme la Grèce et l’Espagne, le bilan de la monnaie unique est-il si négatif ?

L’euro facilite la vie des Européens, c’est évident ! Mais les modalités de sa mise en place et les parités retenues ont été erronées. Depuis sa création, les soldes commerciaux de l’Allemagne, de la France et des autres pays européens divergent comme jamais auparavant. Jugez plutôt : à la naissance de l’euro, en 2002, l’Allemagne réalisait les deux tiers de ses excédents commerciaux avec le reste de l’Union européenne. Aujourd’hui, c’est en dehors de l’Europe que Berlin réalise les deux tiers de ses excédents ! De toute façon, la zone euro n’est pas une zone monétaire optimale : comment voulez-vous faire une monnaie unique avec un pays comme l’Irlande qui applique un taux marginal de l’impôt sur les sociétés à 13 % et un autre comme la France où il est de 38 % ?

D’ordinaire, on reproche plutôt à la banque centrale européenne de surévaluer la monnaie unique, au risque de faire décrocher les pays du « club med » de la compétition internationale.

Lorsque l’euro vaut 1,40 dollar, seule l’Allemagne peut exporter ! À la mise en place de la monnaie unique, il aurait fallu prévoir des clauses de sortie permettant de limiter les dégâts si un pays devait quitter la zone euro. Il est de plus en plus probable qu’une ou plusieurs économies renouent avec leur monnaie nationale mais, faute de scénario concerté et organisé, cela risque de se faire dans l’improvisation totale. Si, par exemple, la Grèce sortait de manière isolée et irraisonnée, le coût du désordre serait infini.

Ne faut-il pas, en ce cas, démanteler l’euro pour sauver l’Europe ?

Je suis très prudent face à cette thèse. Malgré tous ses défauts, la création de l’euro a donné corps à l’idée d’une vie commune européenne. Si l’euro sautait, je ne suis pas sûr que l’Union européenne y résisterait sur un plan symbolique. La crise actuelle nous en donne un avant-goût. À Athènes, j’ai été frappé d’entendre des Grecs dire que l’Allemagne ne paierait jamais assez pour l’offensive d’Hitler qui permit à Mussolini de conquérir la Grèce pendant la dernière guerre. En face, les Allemands rétorquent que les Grecs ne paieront jamais assez car le front grec a fait perdre du temps à la Wehrmacht sur la route de Moscou. C’est bien la preuve que les vieux démons peuvent toujours resurgir.

Alors que l’appareil institutionnel européen n’a jamais été aussi développé, on dirait que le destin de l’Union Europénne lui échappe…

Nous vivons le scénario un peu terrifiant mais assez drôle qu’a prédit l’universitaire d’origine camerounaise Achille Mbembe : la « négrification de l’Europe ». Comme l’Afrique au XIXe siècle, l’Europe va connaître un processus de colonisation qui la mettra à la merci d’intérêts économiques extérieurs sur lesquels elle n’aura aucune prise. Hélas, le traité de libre-échange transatlantique fait planer cette menace sur le continent, déjà fragilisé par la pénétration économique chinoise. Et quoi qu’en disent nos élites politiques, nous devrions y répondre en réinstaurant des frontières, pas seulement par une course à la compétitivité économique !

On entend de moins en moins de discours enchanteurs sur la mondialisation. Depuis quelques années, le recours aux fontières et le patriotisme économique font même un retour en grâce dans le débat héxagonal…

Sur le plan intellectuel, vous avez raison. Mais, pour le plus grand bonheur de Marine Le Pen, aucun parti dit « de gouvernement » ne se permet d’employer les mots « frontières », « nation » et « citoyenneté ». C’est un cadeau inouï qui lui est fait !

Au moins sur le terrain diplomatique, nos dirigeants reviennent à la REALPOLITIK. De la Syrie au Sahel, l’Europe freine des quatre fers pour intervenir à l’extérieur. Et quand la France part seule au Mali ou en Centrafrique, ce n’est pas vraiment la fleur au fusil.

Sur le plan de la politique étrangère, l’Europe a un mal fou à distinguer ses intérêts propres. C’est le signe d’un gros problème d’identité : l’UE ne sait tout simplement pas qui elle est ! Diplomatiquement parlant, sauf pour ne rien faire, les Européens sont très rarement d’accord entre eux. En même temps, le fiasco de l’expédition occidentale en Libye, après les échecs irakien et afghan, nous confirme qu’on ne joue pas impunément avec les identités et le fameux nation-building ou state-building. Encore une invention moderne qui nie la condition politique de toute vie humaine!

Ne fallait-il pas intervenir en Libye pour sauver la population locale du massacre annoncé ?

La politique occidentale à l’égard de Kadhafi s’est toujours faite en dépit du bon sens. Dans les années 1980, lorsque le Guide libyen menaçait la paix de l’ensemble de l’Afrique et conduisait des actions terroristes, il n’a pas été renversé : seule sa famille a essuyé des représailles. Ce n’est qu’après la renonciation de Kadhafi à toute arme de destruction massive qu’on a mis fin à son règne, puis à ses jours. Je suis certain que ce dangereux précédent va inciter certains régimes à aller au bout de leur programme nucléaire ou non conventionnel pour survivre. Un certain nombre d’États ont compris que les promesses de l’Occident ne valaient rien, et qu’ils devaient donc développer leurs capacités militaires pour échapper aux risques d’ingérence que les manipulateurs d’émotions collectives peuvent toujours susciter !

Désapprouvez-vous toutes les ingérences ? L’an dernier, si l’Etat Malien a appelé la France à l’aide, c’est qu’il menaçait de s’effondrer sous la pression des djihadistes…

J’approuve l’opération « Serval » au Mali, qui est presque l’envers de l’attaque contre la Libye. Mais précisément, quelle logique y a-t-il à combattre au Mali des gens qu’on a armés en Libye ? La même question se poserait si l’on intervenait en Syrie contre Bachar Al-Assad. Là-bas, où sont les « good guys » (les « gentils »), comme disent les Américains ? Des armes parties de Libye et des mercenaires venus de partout affluent en Syrie au terme d’un périple invraisemblable. C’est la même chose en Centrafrique, car c’est aussi cela, la mondialisation !

Propos recueillis par Daoud Boughezala et Tancrède Besse.

*Photo: Geert Vanden Wijngaert/AP/SIPA. AP21311867_000009.

 

 

Chronique bête n°5 : La fable du bouc acariâtre et du bouc émissaire

La France est un pays hexagonal composé de beaucoup de régions aux formes variées, et de dépendances ultramarines. On y parle une langue assez proche du français, et les habitants – bien qu’assez frustres en général – ne mangent plus avec les mains depuis des années. S’ils ne vouaient pas un culte aux socialistes à anaphores et que la série Joséphine, ange gardien avec Mimie Mathy ne réalisait de tels scores d’audience sur TF1, on pourrait presque dire qu’ils sont civilisés. Presque.

Niort est une ville habituelle, composée de rues, de boulevards et d’habitants qui traversent dans les clous. Dieu a placé Niort dans les Deux-Sèvres sans raison particulière, mais c’est un choix qui se défend. J’y suis passé récemment, et revenu en bonne et due forme. On trouve à Niort un quotidien remarquable : Le Courrier de l’Ouest. Dans l’édition du 31 décembre dernier, nous apprenions qu’un bouc survolté avait semé la panique dans les rues de Niort. « Le bouc acariâtre poursuit des enfants à Niort » titrait le journal régional… Le bouc a joué des cornes dans les mollets de garçonnets qui circulaient paisiblement à vélo. L’une des victimes déclare : « Il nous a poursuivis rue Dante, puis dans le quartier ! » Rue Dante ! Un enfer ! Ce sont les pompiers qui ont finalement réussi à maîtriser ce Belzébuth bondissant qui a rendu chèvre tous les enfants des parages… « La police de Niort s’est également déplacée sur les lieux, pour vérifier que le bouc visiblement agacé par cette soudaine liberté n’avait blessé personne ». Le caprin a finalement été conduit à un refuge pour animaux. Espérons qu’il ne terminera pas chez l’équarisseur, en stage de rééducation citoyenne à Bouc-Bel-Air ou en bouc émissaire…

Les Etats-Unis nous ont donné au monde Ava Gardner, Miles Davis et Charles Bukowski. Pour ces trois raisons, au moins, nous devons à ce pays un respect éternel. Il nous vient cependant régulièrement de la patrie d’Elvis Presley des faits divers consternants qui entament cruellement son image de superpuissance, qui dispose de la première armée du monde. Une dépêche AFP titrée « Elle le poignarde pour avoir oublié les bières » nous signalait récemment les mésaventures d’un américain de Caroline du Sud qui s’est fait attaquer par sa compagne avec un « écureuil en céramique ». L’agence explique : « Helen Ann Williams, 44 ans, n’aurait pas supporté que son compagnon, parti acheter des bières pour le réveillon du 24 décembre, rentre finalement les mains vides car les magasins étaient déjà fermés. » Moralité : attention, les écureuils tuent.

Bordeaux est une ville pleine d’Histoire et de littérature, qui a été inventée par François Mauriac dans sa grande bonté. Il a aussi inventé la Guyenne, Thérèse Desqueyroux et l’imparfait du subjonctif. Nous apprenons, dans le quotidien Sud-Ouest, qu’un « éco-quartier » de Bordeaux (Ginko) fait parler de lui, à cause de… ragondins… Le quotidien explique : « On peut voir dans la présence de ce rongeur un signe de la réussite de l’éco-quartier : bien que créés de toutes pièces, ses espaces naturels sont devenus de vrais biotopes. Au pied des immeubles, outre les moustiques, on voit régulièrement des canards sauvages, des hérons ou des poules d’eau. Mais un ragondin, c’est trop. » La révolte gronde. Les riverains sont frappés de ragondinophobie… « Ça a commencé il y a deux semaines, raconte Antoine Gimenez, responsable de l’association des locataires d’une résidence HLM. Une habitante est venue me chercher parce qu’un ragondin lui avait sauté dessus alors qu’elle promenait son chien au bord du canal. » Brrrr….Nid douillet boboïde et branché pour bourgeois froussards, l’éco-quartier Ginko est au bord du « ça peut plus durer »… Les ragondins prennent leurs aises, étendent leur territoire à l’infini…  Des voix s’élèvent et se demandent s’il était raisonnable, pour Bouygues (qui a construit ce quartier) de feindre d’ignorer les rongeurs envahissants… Affaire à suivre. Les jours du ragondin sont comptés. Dommage que Mauriac ait raccroché, il tenait là un superbe sujet…

La France est un pays hexagonal composé de beaucoup de régions aux formes variées, etc.

Sur la Toile, l’intérêt pour Dieudonné n’a jamais été aussi fort

dieudonne boris beaude

Gil Mihaely. Depuis quelques années, Dieudonné, globalement boudé par les médias français, développe une activité foisonnante sur Internet. Il diffuse ses spectacles sur les sites de partage de vidéo et maintient le contact avec son public à travers les réseaux sociaux. Peut-on évaluer l’importance quantitative de la fameuse « Dieudosphère » ?

Boris Beaude. Le silence médiatique à la suite des débordements antisémites et négationnistes de Dieudonné n’a manifestement pas contenu l’évolution de sa reconnaissance publique, qui s’est exprimée par les deux médiations les plus opposées à celles des médias : le théâtre et Internet.

La première a une portée très locale, mais très engageante, la deuxième a une portée très globale, mais peu engageante. L’acte qui consiste à payer une place de théâtre, s’y rendre et assister à un spectacle est effectivement autrement plus impliquant que la simple vision d’une vidéo sur Internet. C’est pourquoi l’appréciation de la portée de l’explosion publique de Dieudonné dans les théâtres est relativement aisée, alors que celle de son exposition sur Internet est plus délicate. Les statistiques y sont très nombreuses, mais elles recouvrent des réalités d’une grande diversité, dont il est difficile de saisir la portée globale.

Quelques éléments permettent néanmoins d’affirmer que ces dernières semaines, nous assistons à une évolution très nette de cette exposition publique, dont les conséquences sont difficiles à circonscrire pour l’instant. Jamais, depuis une décennie, l’intérêt pour Dieudonné ne fut si important.

Il est difficile d’obtenir des données précises et fiables sur le sujet, de les croiser, et de dire combien de personnes sont concernées. En revanche, des services tels que Google Trends permettent de suivre les tendances de recherche, ce qui constitue un indicateur intéressant. Selon les statistiques de Google, il apparaît effectivement que depuis quelques semaines, l’intérêt pour Dieudonné a connu une croissance sans aucune mesure avec celle qui fut observée lors de tous les incidents précédents.

Alors que les recherches à son sujet étaient relativement stables cette dernière décennie, avec de petits pics lors d’événements polémiques, elles sont sensiblement 50 fois plus importantes à présent, et sensiblement 30 fois supérieures à ce qu’elles étaient lors des derniers incidents, dont l’invitation de Robert Faurisson sur scène en 2008. Après ses provocations télévisées en 2002 et en 2003, l’intérêt pour Dieudonné est resté relativement stable (fig. 1).

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fig. 1 – Recherche sur Google à propos de «Dieudonné» (base 100) de 2004 à aujourd’hui

(Google Trends – 14 janvier 2014).

 

Une telle situation est très exceptionnelle. Elle souligne l’échec du traitement politique et médiatique opéré ces dernières semaines. Cette dynamique s’observe plus généralement dans la quantité remarquable de réactions à des articles de presse ou à des posts de blogs ces dernières semaines. Twitter, se révèle être aussi un relais très puissant de cette publicité, #dieudonné ayant été à plusieurs reprises le tag le plus diffusé ces derniers jours. Facebook, enfin, fut l’un des relais les plus efficaces, alors que le site Dieudosphere.com n’était plus accessible depuis la mi-décembre, à la suite un piratage informatique. Ce piratage apparaît lui aussi comme peu efficace, puisque jamais l’attrait pour Dieudonné ne fut aussi important qu’au cours de cette période.

La principale raison de cette résistance tient à la pluralité de la « Dieudosphère », tant elle est disséminée sur de nombreuses plateformes. Elle est essentiellement structurée autour Facebook et de Youtube (iamdiuudo et iamdieudo2), centres névralgiques de la stratégie de communication de Dieudonné, avant d’être diffusées et débattues sur Twitter (@MbalaDieudo et #dieudonne), ainsi que sur de nombreux sites et blogs plus spécialisés qui relaient volontiers ses idées, dont en particulier le site d’Alain Soral.

Peut-on distinguer les internautes qui fréquentent les sites de la Dieudosphère par adhésion aux idées du comique de ceux qui y vont par simple curiosité ? Peut-on établir le profil type de ces deux groupes ? Quel est leur âge moyen ? leur sexe ? leur niveau d’éducation ? Quelles sont leurs fréquentations virtuelles?

Au théâtre, la pluralité des spectateurs existe aussi, et la polémique fait recette depuis des décennies. Mais paradoxalement, il est plus aisé d’identifier la pluralité des internautes sur Internet qu’au théâtre. En revanche, de telles études sont difficiles et exigeantes, car l’essentiel des données est à la disposition de Google et de Facebook. Mais les outils élaborés pour le marketing permettent d’avoir une lecture assez précise du profil des internautes qui fréquentent une page Facebook ou les comptes Youtube de Dieudonné. Surtout, ces profils reposent sur des traces passives, l’ensemble des pratiques numériques des internautes, ce qui limite les biais inhérents à des enquêtes qualitatives plus conventionnelles. La société Linkfluence, qui émane de la recherche publique et qui travaillait initialement sur les blogs politiques, s’est spécialisée dans l’exploitation commerciale de ce potentiel.

La visibilité de Dieudonné ces dernières semaines a très probablement attiré des profils très variés, qu’il serait d’ailleurs très difficile de partitionner en deux groupes. L’adhésion totale ou partielle, la naïveté, la curiosité, la lutte ou l’incompréhension peuvent être autant de motivations susceptibles d’encourager des internautes à consulter de telles vidéos. Aussi, il n’est pas évident que les idées de Dieudonné soient si clairement perceptibles par toutes les personnes qui s’intéressent au personnage, et nombreux sont ceux qui furent plus préoccupés par la décision du ministre de l’Intérieur, puis du Conseil d’État. Pour s’en convaincre, il suffit de voir que les deux étapes décisives dans l’augmentation de la visibilité de Dieudonné ces dix dernières années tiennent précisément à ces deux décisions (fig. 2).

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fig. 2 – Recherche sur Google à propos de «Dieudonné» (base 100) ces 90 derniers jours.

(Google Trends – 14 janvier 2014)

Néanmoins, il est difficile de mener ces analyses dans une période aussi conflictuelle. Une telle étude aurait été nettement plus aisée ces derniers mois, avant que Manuel Valls ne s’investisse dans une lutte qui engage une pluralité de valeurs dépassant largement les seuls propos de Dieudonné. La confusion avec l’humour, aussi, ne facilite pas l’analyse automatique des propos et par la classification automatique des profils d’internautes. Le problème de telles analyses serait du même ordre que le problème juridique qui se pose à son égard. Quand l’antisémitisme se dissimule sous le ton de l’humour, les juges ont déjà beaucoup de peine à pouvoir trancher avec la fermeté qui s’imposerait parfois, alors des automates…

À l’origine, Interneta été pensé par ses pionniers comme un espace de liberté quasi-absolue qui échappe au contrôle étatique. Est-ce toujours le cas ? Si oui, faut-il s’en réjouir, au vu de phénomènes comme la Dieudosphère ?

Il est vrai que les fondements d’Internet sont largement empreints d’un libertarisme qui s’alimente d’une défiance à l’égard de toutes entités qui feraient entrave à la circulation de l’information, dont les États. Héritée en large partie de la cybernétique et de sa transposition à la société par Norbert Wiener, cette pensée fut initialement développée contre le communisme et la religion, mais une fois mise en œuvre, elle déborda largement ce contexte pour s’entendre à l’ensemble de la communication.

Néanmoins, bien qu’Internet soit un lieu d’expression relativement libre et d’une rare intensité, il n’est pas si difficile de limiter l’expression sur Internet. Christophe Barbier l’a tristement rappelé récemment : la Chine y parvient très bien. La question qui s’impose, essentiellement, est celles des limites que l’on peut poser à la liberté et des modalités pratiques de leur délibération et de leur mise en œuvre.

Les démocraties occidentales, sous l’impulsion de la lutte contre la pédophilie, le terrorisme, et les atteintes à la propriété intellectuelle, disposent de toutes les techniques nécessaires. Celles qui furent utilisées récemment par de nombreux régimes autoritaires furent d’ailleurs développées essentiellement par des entreprises américaines, anglaises, françaises, allemandes et italiennes. Le problème qui se pose est d’un autre ordre. Quelles valeurs défendons-nous ? Comment réellement contenir des propos qui ne les respectent pas ? Comment s’assurer que les valeurs institutionnalisées représentent convenablement la pluralité des individus qui s’engagent à les respecter ?

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fig. 3 – Recherche sur Google à propos de «Faurisson» (base 100) de 2004 à aujourd’hui.

(Google Trends – 14 janvier 2014).

La progression de l’intérêt pour Dieudonné fut très lente ces dernières années. Le temps de la procédure judiciaire aurait certainement été plus approprié qu’une procédure administrative hâtive, qui a donné une visibilité inédite à Dieudonné, tout en le préservant de lui-même et de la justice. En lui évitant de soutenir des propos condamnables devant 6000 personnes, Manuel Vals lui a donné la parole auprès de plusieurs millions. Sa dernière vidéo a effectivement été vu trois millions de fois en trois jours, ce qui est particulièrement exceptionnel. Or, il ne faut pas se méprendre. Si cela ne dit pas grand-chose sur l’adhésion à ses idées et le nombre de personne que cela représente précisément, cela dit beaucoup quant à l’intensité relative de leur diffusion. L’augmentation importante des « likes » du compte Facebook sur cette même période, bien que cela puisse être manipulé, souligne que Dieudonné à bien trouvé de nouveaux auditeurs à ses propos. Ce constat est largement corroboré par les nombreux posts sur Twitter qui ne se limitent pas à la condamnation de ses propos, à la différence du tag #antijuif dont l’essentiel des posts relevait de sa condamnation.
L’importance du débat autour de Dieudonné ces dernières semaines laissent penser qu’il n’est que le symptôme d’un problème plus profond. Il n’est pas la cause, mais la conséquence de revendications identitaires qui ne se limitent pas à de l’antisémitisme et dont il est certainement préférable de condamner strictement les excès que de condamner au silence. Internet donne une visibilité inédite sur ce qui préoccupe les Français et il constitue aussi l’opportunité de rappeler qu’il n’y a pas besoin de nier le drame des uns pour faire reconnaître le drame des autres. C’est peut-être une habilité tragico-comique, mais elle est dangereuse et condamnable.

Les valeurs, mais aussi le droit, ne sont néanmoins pas figées dans le marbre. Ce sont des composantes essentielles des démocraties, et il faut toujours s’assurer de leur appropriation et de leur considération. La visibilité de Dieudonné retombera, mais il restera une amertume de toutes parts. Entre-temps, trop de personnes auront pris connaissance d’idées qui autrement seraient restées dans l’ombre qui leur convient très bien (fig. 3). Il est urgent de rappeler sereinement les valeurs qui motivent les oppositions au spectacle de Dieudonné et répondre inlassablement aux questions qu’il pose, et auxquelles de nombreux Français semblent manifestement attendre encore des réponses. Sans cela, nous nous exposons à des scissions graves et autrement plus dangereuses que ce spectacle. Décider de ce qui est juste et de ce qui convient, en démocratie, doit toujours passer par le débat et ce débat doit rester vivant.

*Photo : Michel Euler/AP/SIPA. AP21506355_000001.

Do you speak European ?

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Dès le XVIIe siècle, l’esprit français règne sur les grandes cours européennes. Le français a vocation à être universel et essaime partout. L’intelligentsia se rallie sous cette bannière, signe de distinction, de savoir-vivre et d’élévation. Avec De L’Allemagne, Madame de Staël décrit en 1810 l’aura d’une France à son apogée européenne et ses échanges outre-Rhin. Elle s’accommode de son exil forcé pour arpenter cette Europe qui la fascine. Germanophile et anglophile, elle pressent dans son ouvrage que le classicisme de la langue française sera bientôt supplanté par l’esthétique romantique du Nord.

Invariablement, le destin européen semble lié à la domination d’un pays et de sa langue. Malgré l’avènement des idées de Bonaparte, selon lequel les peuples d’Europe doivent s’unir autour des valeurs de la Révolution Française, Madame de Staël reste fidèle à l’aristocratie. Aussi s’érige-t-elle en chantre de l’Ancien Régime abattu qui avait été propice à l’expansion du français dans l’Europe entière. Reconnaissant l’âpreté de la langue allemande, elle rend hommage à la légèreté du français, langue par excellence de la conversation. Légèreté ne signifie pas frivolité mais un sens de la justesse qui naît d’une spontanéité calculée. Jamais l’exigence d’intelligibilité n’a été plus forte que dans la langue française.

La monarchie avait compris que l’influence d’un pays se mesure à la pratique de sa langue dans les lieux de pouvoir. Pour l’intelligentsia européenne, parler français, c’est exercer l’art supérieur de la conversation et de la sociabilité. Le salon est un lieu d’influence. Cependant, la conquête des élites européennes ne s’est pas opérée par la violence mais par le consentement. C’est la reconnaissance de l’excellence de la civilité à la française. Après la violence de la Révolution de 1789, l’Europe de la pensée, dominée par la France, s’oriente vers l’Angleterre et les Etats qui formeront plus tard l’actuelle Allemagne.

Aujourd’hui, si géographiquement les lieux de pouvoir européens se trouvent dans des espaces francophones, on n’y parle plus français. Subrepticement, en tant que langue officielle de l’Union Européenne, le français s’efface alors qu’il rivalisait autrefois avec l’anglais. Pourtant, sous l’impulsion de la France, la construction européenne avec les premiers états membres, majoritairement francophones, visaient à instaurer une paix durable entre les nations du continent. C’était la perspective de transformer cet espace économique en espace politique sous influence française.

Dans cette optique, le général de Gaulle craignait à juste titre l’arrivée de la Grande-Bretagne dans l’Union Européenne pour défendre une stratégie nationale dont il fallait préserver l’Europe continentale. Naguère, les « père fondateurs » défendaient une vision française de l’Europe qui reposait sur une perception collective et enthousiasmante de cet édifice qui devait prendre une envergure politique. En définitive, l’Europe s’est muée en une vaste zone de libre-échange, creuse, sans assise politique sérieuse et sans ancrage dans la population. Le triomphe de l’anglais dans les institutions est le signe de cette hégémonie qui ne cherche même plus à se dissimuler.

Depuis 2004, date de l’adhésion des anciens pays du bloc soviétique au sein de l’UE, la déroute du français n’a fait que s’accentuer. Pourtant, l’arrivée de pays de l’Est avait été présentée comme une chance pour la France d’étendre son cercle d’influence ainsi que de promouvoir sa langue. Las, le principal acteur de la fondation européenne est marginalisé au sein même des institutions. Les chiffres officiels sont sans appel. En 1997, l’anglais et le français faisaient jeu égal. Au Conseil de l’Union Européenne, 41%  des textes étaient rédigés en anglais, contre 42% en français et 5% en allemand. Les proportions sont similaires dans la Commission Européenne.

Celle-ci  révèle dans un rapport de 2011 que seuls 6% des documents sont en français. Ce n’est plus une dilution, c’est une débâcle. Jugé plus pratique, l’anglais s’impose dans les réunions et dans les rédactions de rapports. Dès lors, la France en est réduite à invoquer la résolution de 2004 sur la diversité linguistique dans l’Union Européenne. La langue française qui se voulait jadis la plus intelligible devient inintelligible dans les instances où la politique intérieure de la France se décide de plus en plus. Même si les fonctionnaires de l’Union Européenne doivent maîtriser au moins trois langues des pays membres, le français devient subalterne.

Ainsi, plusieurs travaux importants de la Commission Européenne n’ont été rendu publics qu’en anglais, ne suscitant qu’une réaction molle des autorités françaises. En outre, la nomination de Catherine Ashton, représentante britannique de la diplomatie européenne, symbolise également une forme d’éviction. Au-delà des nominations aux postes stratégiques, c’est la conception même d’une Europe à la française qui s’éteint avec l’avènement d’un fonctionnement à l’anglo-saxonne des institutions européennes. La contribution de la France, notamment grâce à sa langue, pour  marquer de son empreinte la construction européenne est pourtant essentielle. En effet, l’identité des pays de la zone Euro ne doit pas se réduire à un ersatz anglo-saxon. Pourtant, la construction européenne se poursuit sans les peuples, dans l’entre-soi des élites anglicisées qui considèrent la culture et la langue française comme des reliques de musée.

Plus largement, la francophonie recule sur le vieux continent de manière inquiétante. Alors que l’Union Européenne se targue de préserver le multilinguisme dans ses lieux de décision, l’hégémonie de l’anglais, présenté comme un espéranto par défaut, remet en cause cette diversité. Si la France existe de moins en moins sur le plan économique, elle ne peut se permettre de disparaître des institutions. Son influence dépend de la vivacité et de la pérennité du français dans les instances européennes et internationales. L’Assemblée nationale et le Sénat multiplient les rapports alarmistes, en pure perte. Pour l’instant, aucune mesure concrète n’a été prise pour inverser la tendance. Cette reconquête linguistique est pourtant impérative. Une nouvelle Défense et Illustration de la langue française ne serait pas de trop pour ressaisir un esprit français qui se voulait être le souffle du continent européen.

*Photo : Virginia Mayo/AP/SIPA. AP21489980_000043.

Après la mort, la mémoire démocratisée

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Professeur d’histoire à Yale, Jay Winter est spécialiste de la démographie historique et de l’immigration : concentrant son travail sur la première Guerre mondiale et ses impacts sur le XXe siècle, il a participé au lancement du mémorial de Péronne. Il dirige la série La première Guerre Mondiale, dont le premier volume, Combats, a été publié en octobre 2013 par Fayard et Cambridge history.

Propos recueillis par Jérôme Leroy et Gil Mihaely

Causeur. Les morts de la Révolution, de l’Empire ou de 1870 n’ont jamais eu droit à des  monuments commémoratifs. Pourquoi commence-t-on soudain, en 1918, à honorer la mémoire des soldats morts, tous grades confondus ?   

Jay Winter. La guerre de 1870 est la véritable ligne de partage des eaux, le début d’une industrialisation de la guerre, en rupture avec les conflits du XIXe siècle. La Grande Guerre a, en quelque sorte, démocratisé la mort de masse. Et démocratisé le souvenir par la même occasion.[access capability= »lire_inedits »]

La nouveauté est-elle technologique ou politique ?

L’une entraîne l’autre. La rupture de 1914 tient à l’utilisation massive de l’artillerie, la grande tueuse qui a neutralisé la cavalerie, jusque-là symbole du courage viril et de l’héroïsme individuel. Ce sont les tirs d’artillerie qu’Ernst Jünger appelle les « orages d’acier ». Ils ont changé la nature même de la guerre en touchant les hommes de tous les rangs et en coûtant la vie à 10 millions d’entre eux.

La guerre de Sécession américaine n’était-elle pas déjà une guerre industrielle ?

Si, cette guerre civile a effectivement été très meurtrière et les monuments locaux, au Nord aussi bien qu’au Sud, témoignent de l’atmosphère endeuillée qui planait sur tout le pays.  Reste que ce sont surtout des généraux qu’on honore comme des héros. Les hommes de troupe demeurent, quant à eux, des pions interchangeables dont la mémoire collective n’a pas retenu les noms.

Revenons à la France et à ces monuments aux morts que l’on voit aujourd’hui dans tous nos villages. Sont-ils nés d’initiatives locales ou d’une politique nationale ?

Les monuments aux morts ont d’abord été érigés à l’initiative des communes. L’État intervenait seulement à travers de modestes subventions. Et les notables locaux prenaient financièrement en charge la construction. Ils jouaient aussi un rôle déterminant dans le choix de l’artiste et de l’apparence de la sculpture.

Qui organisait les cérémonies de commémoration ?

Les cérémonies autour des monuments aux morts étaient organisées par les préfets, les maires et les instituteurs, autrement dit par des représentants de l’État. Mais dans certains cas, ce sont les soldats eux-mêmes qui ont instauré la tradition des commémorations dans des sites particuliers, parfois alors que le conflit n’était pas terminé ! À Verdun, par exemple, un an après le déclenchement de la bataille, en février 1916, un culte du lieu était déjà né. Et il n’a pas cessé depuis. Dans la même perspective, les Australiens commémorèrent le premier anniversaire du débarquement meurtrier de Gallipoli, dans les Dardanelles, en 1915, dont la date reste, aujourd’hui encore, vénérée en Australie. Mais ensuite, ce sont les familles endeuillées, et particulièrement les femmes, qui sont devenues les gardiennes de la mémoire. Elles sont le plus souvent à l’origine de la tradition consistant à déposer des fleurs et des objets sur le champ de bataille, dans les cimetières ou au pied des monuments aux morts.

L’emplacement de monuments – place centrale, cimetière, proche ou loin de l’église – ainsi que leur forme – coq, poilu, Pietà, Marianne – et parfois le message qu’ils véhiculent – car certains sont pacifistes – varient d’une commune à l’autre. Ces choix ont-ils été débattus ? 

Là encore, les notables locaux ont joué un rôle important. Dans les communes dont la majorité des habitants était des catholiques pratiquants, les monuments aux morts de la Grande Guerre étaient érigés juste à côté des églises ou dans les cimetières situés derrière elles, et ce malgré l’interdiction de l’État. En Bretagne par exemple, on a sciemment et systématiquement ignoré cette interdiction. Dans les communes plus laïques, on a choisi un carrefour ou un espace à côté de la mairie pour respecter la séparation de l’Église et de l’État, conformément aux souhaits des autorités.

Qu’est-ce qui caractérise ces nouveaux monuments aux morts ?

C’est la liste de noms. Elle est écrite dans un ordre alphabétique ou dans l’ordre des dates de la mort. Cela signifie que l’on décide de faire abstraction du rang, du grade ou du statut social, toutes choses écartées au profit d’une fraternité dans la mort, dans laquelle tous les combattants sont égaux.

Comment les autres pays belligérants commémorent-ils leurs morts ?      

 Il y a une différence importante entre les pays protestants et les pays catholiques. Dans les premiers, on a privilégié des centaines de projets que l’on estimait utiles à la population : des bourses pour les lycées ou les universités, des initiatives en faveur des hôpitaux, des stades ou même des abreuvoirs pour les chevaux ! En Australie, par exemple, il existe des châteaux d’eau, des mairies et des jardins commémoratifs. Les pays protestants restent ainsi fidèles à leur tradition plus utilitariste, se donnant pour mission d’améliorer la vie quotidienne des survivants. Dans les pays catholiques, en revanche, les monuments aux morts sont avant tout porteurs d’une forte dimension symbolique. On remarquera au passage que dans des pays musulmans, comme la Turquie, les pratiques mémorielles se rapprochent de celles de pays catholiques : là aussi, la symbolique prime sur l’utilité.[/access]

 

*Photo : Fayolle/SIPA. 00536789_000011. 

Maxime Real Del Sarte, un sculpteur français

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Les célébrations du centenaire de la grande guerre ont commencé, et chaque village se tourne vers son monument aux morts. On ne les voit plus, à peine lit-on parfois au détour d’une promenade au Pays basque ou en Provence les noms des soldats alignés sur plusieurs rangées…C’est oublier que certains sont aussi des œuvres militantes témoignant des passions de leurs auteurs.

Monarchiste fanatique et antidreyfusard, Maxime Real Del Sarte marqua profondément l’extrême droite française du début du siècle. Il fonda les camelots du roi en 1908 – bras violent de l’action française – et fut emprisonné 10 mois la même année après l’affaire Thalamas (manifestation d’étudiants de l’Action française emmenée par les camelots en réaction à un débat sur Jeanne d’Arc à l’Université de Paris). Engagé en 1914, il perdit à Verdun un frère et son bras gauche, et revint avec un patriotisme plus vibrant encore. Ses œuvres à la mémoire des morts de la Grande Guerre sont visibles dans de nombreuses villes et villages, Montpellier, Paris, Guéthary… En tout, plus de 38 monuments aux morts et 16 commémorations militaires, dont la sculpture monumentale en mémoire des armées de Champagne, dans le département de la Marne, inaugurée en 1924. Son infirmité ne l’empêcha pas d’honorer les commandes que lui fit l’Etat français. On lui doit notamment la statue du maréchal Joffre sur l’esplanade des Invalides à Paris et le monument commémoratif de Pierre de Serbie et d’Alexandre de Yougoslavie, dans le 16ème arrondissement de Paris. Ardent catholique, il fit de Jeanne d’Arc le symbole de son attachement patriotique et royaliste. Il s’en disait « l’eternel serviteur » et couvrit la France de représentation exaltée de la sainte. Il en sculpta plus d’une quarantaine. Ami proche de Charles Maurras, il militera pour obtenir la libération de l’écrivain  auprès du Président Auriol en 1952, et donna ses traits à plusieurs personnages, notamment à l’un des deux poilus sculptés aux pieds de la colonne du monument à la Victoire de Rouen. Si le style académique du sculpteur dénote avec le modernisme des années 30 (on pense à Man Ray ou à Modigliani), on est frappé par l’inspiration et l’extrême sensualité de certaines de ses œuvres. La magnifique  Pietà républicaine de Sare, au pays basque, dont il existe plusieurs répliques, en est un excellent exemple.

*Photo: JAUBERT/SIPA. 00669637_000057.

Voyage sur La route bleue

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Pour ceux qui s’intéressent à l’histoire de l’architecture, une visite à la Villa Empain s’impose car ce lieu a une histoire mouvementée. Réquisitionnée par les Allemands en 1943, prêtée par l’Etat belge à l’ambassade d’URSS dans les années 1950 et 1960, cédée ensuite à la radio RTL, cette villa construite en 1934 appartient désormais à la Fondation Boghossian. Le lieu entièrement rénové accueille depuis 2010 des expositions qui veulent « promouvoir le dialogue entre les cultures d’Orient et d’Occident ».

Dans la plupart des expositions on fait donc la part belle aux artistes originaires du Maghreb et du Moyen orient élargi, et La route Bleue, Périples et beautés de la Méditerranée à la Chine ne fait pas exception. Les deux commissaires ont rassemblé des œuvres liées à l’ancienne route de la soie et aux pigments bleus, tout en faisant une place à la riche symbolique de cette couleur. Une deuxième ligne directrice se greffe en cours de route pour aborder les échanges en Méditerranée : on s’éloigne ici un peu de la route de la soie. Ce n’est malheureusement que le premier problème que pose cette exposition où la couleur bleue semble parfois servir de simple prétexte… Enfin les commissaires ont choisi de présenter des objets artisanaux liés à la route de la soie, donc le visiteur peut admirer des céramiques ottomanes, des bijoux tibétains, des tenues cérémonielles chinoises en soie, prêtés selon les cas par le Musée Guimet ou la Cité de la Céramique de Sèvres. Les œuvres contemporaines s’articulent plus ou moins bien avec ces objets sortis de leur contexte.

Parmi les œuvres artistiques marquantes on peut tout de même citer une statuette d’Yves Klein  (France) qui réinterprète habilement en bleu Klein l’Esclave mourant de Michel Ange. Un peu plus loin Nabil Nahas (Liban) présente un long tableau composé de fibres semblables à des lichens dans des teintes bleues et violettes hypnotiques. À ’étage on passe rapidement devant les deux disques en céramique de Pierre Alechinsky (Belgique) pour admirer les créations contemporaines de céramistes libanais, turcs et japonais qui explorent toute la palette des bleus. Une petite sculpture d’Anish Kapoor (Royaume-Uni) attire le regard dans une vitrine : un disque en fibre indigo qui semble absorber toute la lumière environnante. Dans la salle suivante s’étalent sur les murs des cartes marines du golfe Persique recouvertes de gouache bleue pâle : Chantal Talbot (Belgique) propose ici un voyage poétique imaginaire vers l’Orient. Au sous-sol l’espace ne flatte malheureusement pas les œuvres présentées : seul le minaret renversé de Sahand Hesamiyan (Iran) sort du lot, nimbé de lumière noire.

Au final l’exposition souffre d’un manque de structure tant les œuvres choisies diffèrent par leur statut (œuvres d’art ou artisanat) et leur force. De plus, les commissaires ont voulu intégrer des artistes qui investissent le champ politique, ce qui achève de déséquilibrer l’exposition. Quel rapport entre les tapis de prière découpés et recousus de Mounir Fatmi (Tunisie) et les costumes d’apparat de la dynastie chinoise Qing, à part la soie ? Il en va de même pour certaines œuvres qui « dénoncent » la fermeture des frontières européennes ou le sort des migrants (Nicola L. et Driss Ouadahi). Bref à courir plusieurs lièvres à la fois les commissaires se sont pris les pieds dans le tapis : à vouloir réunir l’artisanat asiatique, la symbolique du bleu, l’art contemporain, les revendications politiques ou religieuses cette exposition n’explore aucun des thèmes entièrement. On se consolera en contemplant la magnifique architecture Art Déco de la Villa Empain et les quelques belles œuvres que contient quand même l’exposition.

La Route Bleue, jusqu’au 9 février 2014, Villa Empain (Bruxelles).

*Photo: Tarek Al-Ghoussein © de l’artiste / Courtesy of The Third Line, Dubaï

Décentralisation : comment supprimer un mille-feuilles qui n’existe pas?

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« Millefeuille administratif incompréhensible, clientélisme, potentats locaux, cumul des mandats, gabegie administrative, fonction publique pléthorique, corruption », la gestion publique locale en prend régulièrement plein la tête. La dernière conférence de presse de François Hollande n’a pas manqué de relancer ce jeu de massacre. La décentralisation issue des lois de 1982 (les lois Defferre) serait à l’origine de tant de nos maux. Il serait urgent de la réformer, de supprimer les départements, de regrouper les régions, de se débarrasser de ces 36 000 communes et de ces élus qui ne servent à rien. Ah bon ? C’est curieux, mais, praticien depuis 25 ans de cette décentralisation, j’ai l’opinion exactement inverse. Je constate qu’elle a profondément transformé ce pays et plutôt en bien. Le centralisme parisien a été amendé, les grandes villes de province sont devenues de véritables capitales politiques économiques et culturelles. Le moindre petit village s’est transformé, rénové, préservé. Il y a eu bien sûr des échecs parfois graves. Mais la France décentralisée a été un amortisseur économique culturel et social de la mondialisation sauvage. Alors, pourquoi tant de haine ? La nostalgie d’un État central fort? Peut-être, mais aussi et surtout,bien des arrière-pensées.

La question de la transformation de la sphère publique française est ancienne, et comme le rappelait dans ces colonnes le professeur Rouvillois (pour aboutir à des conclusions contraires aux miennes) préoccupait déjà Michel Debré dès 1947.

En 1969, lorsque Charles de Gaulle voulut politiquement relancer son deuxième mandat, il proposa aux Français le 27 avril un projet de loi référendaire prévoyant une vaste « régionalisation » des institutions de notre pays. De Gaulle fut battu et son congédiement politique voulu par la bourgeoisie française emmenée par Valéry Giscard d’Estaing, différa la mise en place de l’indispensable réforme. Sur la base de travaux très importants effectués pendant des années (le fameux rapport Guichard) Gaston Defferre ministre de l’intérieur de François Mitterrand fit adopter les lois de 1982. Véritable révolution administrative et juridique, elles reposaient sur trois principes. Tout d’abord, celui de « libre administration des collectivités locales territoriales » devenu principe constitutionnel. Suppression du contrôle a priori du Préfet de leurs actes et saisine éventuelle du juge administratif chargé de contrôler la conformité de ces décisions avec la loi. Le deuxième principe était celui des « blocs de compétences », qui organisait une nouvelle répartition entre l’État, les Régions, les Départements et les Communes. Le troisième posait que l’État et les collectivités devenues souveraines n’entretiendraient entre elles aucun rapport hiérarchique. On ne peut donc parler de « niveaux » ou « d’empilements», mais plutôt de juxtaposition.

Une des conséquences importantes qui avait probablement été sous-estimée au départ était que ce dispositif impliquait un fort recul des régulations administratives traditionnelles chez nous, au profit de régulations juridiques auxquelles il a fallu s’adapter. Et ce ne fut pas toujours facile.

« Millefeuille administratif incompréhensible » Ah, et depuis quand ? Car le système est beaucoup plus simple que le prétend la vulgate des ignorants. Il y a trois types de collectivités territoriales de plein exercice : la Commune, le Département, la Région. En 30 ans d’application, il y eu un certain nombre d’évolutions qui ont surtout poursuivi les transferts de compétences de l’État aux collectivités (souvent sans les ressources correspondantes….). Il existe également des structures de coopération qui permettent aux collectivités qui le souhaitent de se regrouper dans des établissements publics prévus à cet effet mais qui n’ont pas le caractère de collectivités territoriales. Leurs compétences ne sont que celles qui leur ont été ponctuellement transférées par les collectivités d’origine. Cette dimension pratique permet une grande souplesse, et il serait de mauvaise foi de parler de complexité. Dans la sphère privée des entreprises et des sociétés commerciales, les montages sont d’une autre complexité, et tout le monde s’en arrange.

Alors on va nous dire, 36 000 communes c’est trop. Désolé, mais ça fait très longtemps que ça dure, et ça marche plutôt bien. Les élections municipales sont les plus fréquentées, l’attachement à la commune et aux maires qui la dirigent est en général fortement enraciné. Et dans une démocratie, ce n’est pas un défaut…

« Il faut supprimer les départements » entend-t-on glapir à droite et à gauche. Pardi ! Les Conseils Généraux sont la création de la Révolution française et la pierre angulaire du système républicain [1. Utiliser la vieille blague pour critiquer la taille des départements, calculée en 1789 en fonction de l’unité « journée de cheval » pour accéder au chef-lieu, est d’une singulière mauvaise foi. Aujourd’hui, c’est l’unité « deux heures de voiture » qui est utilisée. En quoi, cela disqualifie-t-il le découpage actuel auquel tout le monde est attaché, et surtout qui fonctionne ?]. Le sentiment d’appartenance est très fort. Les français n’aiment pas qu’on y touche. Comme par hasard, c’est la structure qui porte à bout de bras le « social ». RSA, enfance, personnes âgées. C’est elle qui aménage et finance la voirie en dehors des grands axes. S’occupe des équipements publics de proximité etc. etc. Il faudrait donc vite s’en débarrasser ? Dites, la ficelle est quand même un peu grosse, non ? Ajoutons que l’État « déconcentré » est organisé au plan départemental, ses administrations étant implantées au chef-lieu.

Et puis il y a la Région. Drôle d’ODNI (Objet Démocratique Non Identifié) créée en tant que collectivité territoriale de plein exercice, seulement en 1982[2. Elles étaient auparavant de simples établissements publics sans grand pouvoir dont les dirigeants étaient  simplement désignés.]. Héritière des provinces d’ancien régime, gouvernée après des élections au scrutin de liste… Toutes les études démontrent que l’identité régionale est inexistante, qu’en général son président est inconnu, et que les habitants n’ont aucune idée de ses compétences. Ces dernières pourraient tout à fait être exercées par d’autres, s’agissant des lycées ou des routes nationales. Le législateur avait réservé à la Région la compétence « développement économique ». Doit-on considérer la désindustrialisation et la désertification de certains territoires comme ses grands succès ?

Et c’est cette instance dont on nous dit qu’il est urgent de les regrouper et de les renforcer ! Il y a, au contraire, urgence à les supprimer.

On voit bien la manœuvre. Sous le prétexte infantile d’imiter les « Länder » allemands on veut « fédéraliser » notre pays. Les européistes en rêvent. Un État national de plus en plus faible, un bouleversement de la carte communale, les départements en charge du social supprimés, et des régions, micro-états sans consistance : hypothèse idéale pour le déploiement de la « concurrence libre et non faussée ».

« Quand on veut noyer son chien… » On connaît l’histoire. Bien sûr, cette décentralisation n’est pas sans défaut et ne s’est pas construite sans échecs. Bien sûr il faudra des économies, des rationalisations, des regroupements, la création de métropoles. Mais il convient quand même de rappeler que dans ce pays, hors budget de défense, 80 % de l’investissement public est réalisé par les collectivités territoriales. Que l’environnement, l’énergie, l’eau, les déchets, l’aménagement du territoire, etc. sont le fait des 450 000 élus locaux qui acceptent, pour l’écrasante majorité d’entre eux bénévolement, de se taper un boulot particulièrement ingrat. Et puis, de bien voir la manœuvre et le danger. La France est un pays hétérogène et divers, qui a pourtant une identité forte parce qu’il s’est doté d’un État fort. L’affaissement de celui-ci, notamment dans sa partie centrale(et dont le niveau des dirigeants est un terrible symptôme), est déjà suffisamment grave. Le martèlement permanent de lieux communs mensongers contre la gestion publique locale décentralisée témoigne de cette volonté de poursuivre le travail en déconsidérant la sphère publique territoriale. L’affaiblissement, voire la destruction de l’État-nation territorial français, dont le système décentralisé actuel n’est qu’une forme, reste un objectif essentiel pour les tenants de « l’adaptation » à la mondialisation libérale.

*Photo: NIKO/SIPA. 00591738_000003.

Comprendre François grâce à Charles

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charles francois hollande

charles francois hollande

La revue Charles, pour sa huitième livraison, a eu le nez creux. Ce magbook trimestriel dédié à la politique sort ces jours-ci dans les bonnes librairies et les principaux magasins de presse. Comme l’a confié son rédacteur en chef Arnaud Viviant, dans sa petite allocution pour le lancement du numéro à la Libraire L’Acacia (33, boulevard du Temple), le soir même de la conférence de presse présidentielle, l’idée de consacrer un dossier à François Hollande remontait à quatre mois. Et il y a quatre mois, quand il avait eu ce projet, on l’avait regardé avec la commisération que l’on réserve aux gens qui ont des conduites automutilatoires voire suicidaires. François Hollande ne faisait pas vendre, mais alors pas du tout.

Revanche éclatante : on lira Charles comme l’indique le titre de ce dossier substantiel pour « Comprendre François Hollande » sans qu’il ne soit dans pourtant question ni du virage libéral ni du virage libidinal du Président. Ce qui n’est pas plus mal car on oublie que bien avant ces revirements politico-sentimentaux qui mêlent amour, gloire, beauté et câlins appuyés au Medef, François Hollande était déjà un mystère, à force de transparence doucement amorphe, de plasticité sans aspérité, de présence bizarrement vaporeuse. Pas de révélation fracassante donc, mais une multitude d’éclairages qui sont tous extrêmement intéressants.

Et d’abord ce long récit de Rachid Kasri recueilli par Julien Chabrout.  Rachid Kasri fut le chauffeur et le garde du corps de Hollande dans les dix années qui précédèrent son arrivée à l’Elysée.  Il n’y a pas de grand homme pour son valet disait Hegel mais comme Rachid Kasri n’est pas un valet et François Hollande sans doute pas un grand homme, on se retrouve en présence d’un texte où la proximité de deux hommes permet de saisir Hollande dans une manière d’intimité « extime ». Un Hollande plus shooté à la lecture minutieuse de  la presse qu’aux gâteaux au chocolat,  et qui ne s’énerve jamais même quand Kasri ne voit rien venir lors de l’enfarinage de son patron en plein meeting de campagne. Kasri n’est pas dans les alcôves mais il est présent lors des coups de barre, des doutes et aussi des fous rires, des vacheries sur les copains, de la complicité avec un journaliste du Canard enchaîné que Hollande a fourni en échos pendant des années.

On trouvera aussi, dans Charles, une interview fleuve de Jean-Pierre Mignard, membre du Parti socialiste qui fut l’avocat et l’ami du couple Hollande-Royal, au point même de présider l’association Désirs d’avenir de Ségolène. Mais là, c’est de Hollande qu’il parle et comme il en parle sur les trente-cinq dernières années, on a aussi en creux une histoire instructive du Parti socialiste et de sa lente mue social-démocrate, via la création des « transcourants ». Mue dont la conférence de presse présidentielle du 14 janvier apparaît soudain comme une conclusion logique.

Tout cela est accompagné de portraits du président vu par Franz-Olivier Giesbert ou Julien Dray qui déclare sans trop prendre de risque, « On ne le transformera pas en Johnny Hallyday.» On retiendra aussi la fascination agacée de Raymond-Max Aubert, ancien camarade de promo à l’ENA,  qui s’est fait souffler la ville de Tulle et la députation par ce socialiste plus chiraquien que Chirac quand il s’agit de faire campagne localement.

Et on laissera le mot de la fin à Christian Brugerolle, ancien des MJS qui réussit l’exploit d’être jeune et socialiste, et même jeune et Hollandais : « François Hollande est le président le moins populaire de la République depuis que les sondages d’opinion existent. Je continue de m’accrocher au bastingage, le ciel va se dégager. Vous  verrez. »

Ça, pour se dégager, depuis dix jours, ça se dégage…

Charles n°8, « Comprendre François Hollande », La Tengo Editions.

 

*Photo : Charles.

Les nouveaux empires coloniseront l’Europe

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Hervé Juvin est économiste et essayiste. Dernier ouvrage paru : La grande séparation- pour une écologie des civilisations, Gallimard, 2013

Causeur. Aujourd’hui, à l’intérieur de l’Union Européenne, on circule librement, on utilise la même monnaie et on partage les mêmes valeurs démocratiques. Malgré toutes ces imperfections, l’Europe n’est-elle pas une exception heureuse dans ce monde de brute ?

Hervé Juvin. Demandez-le aux Grecs ! J’observe exactement l’inverse de ce que vous décrivez. Le rêve d’une Europe post-politique se transforme en cauchemar d’impuissance collective ! En imposant l’euro au forceps, en tentant de faire avancer un projet de Constitution européenne, on n’a pas construit l’Europe, mais plutôt déconstruit les nations ! En bon gaulliste, je crois que la nation est quand même ce qu’on a fait de mieux en termes de construction politique.

Quand la Doxa charge la nation de tous les maux, vous semblez l’idéaliser, en oubliant que les Etats-Nations  se sont quand même fait la guerre pendant des siècles…

Ce n’est pas la nation qui a provoqué les guerres mondiales, mais des empires en proie à des dissensions internes, comme l’Autriche et l’Allemagne, qui ne parvenaient pas à « faire nation » ou ne le voulaient tout simplement pas. D’ailleurs, savez-vous qui a déclaré : « La nation, je l’ai utilisée, mais soyez bien conscient qu’il faut jeter cette notion complètement dépassée. » Adolf Hitler, en 1935 ! Il voulait remplacer la nation par l’idée de « race ». Cela devrait nous alerter sur les dangers de l’idéologie post-nationale.

Vous charriez un peu : le post-nationalisme n’aboutit pas forcément au totalitarisme !

Lorsqu’on soulève le couvercle de la marmite nationale, on régresse vers des identités ethniques ou religieuses bien plus violentes que le nationalisme, plus souvent qu’on ne progresse vers la concorde universelle ! Après la Seconde Guerre mondiale, les Alliés ont compris que la nation constituait le meilleur remède au retour des vieux démons. C’est pourquoi Churchill a décidé de ne plus laisser un seul Allemand, ethnique et linguistique, en dehors des frontières de l’Allemagne. Cet exode a provoqué 12 millions de déplacés, et entre 500 000 et 1 million de morts[1. Dans son essai Orderly and Humane : The Expulsion of the Germans After the Second World War (Yale University Press, 2012), l’historien américain R. M. Douglas retient cette évaluation du nombre d’Allemands morts après leur expulsion d’Europe de l’Est, principalement dans les pays libérés par l’armée soviétique.]. Mais aussi brutal soit-il, ce déplacement de populations a permis de désamorcer les irrédentismes en reconstituant l’unité ethnique et territoriale de l’Allemagne et des peuples voisins. Séparer des nations distinctes les unes des autres, voilà ce qui a créé les conditions de la paix en Europe !

Les sociétés multiethniques seraient donc des fauteuses de guerre ?

Je constate que les derniers foyers de conflits en Europe viennent d’État multiethniques ou de peuples dispersés. On n’en a pas fini avec l’ex-Yougoslavie, ce conglomérat de peuples catholiques, musulmans et orthodoxes, qui ne tenait que sous la main de fer du maréchal Tito, ni même avec la question hongroise. La majorité des gens qui parlent hongrois vit à l’extérieur des frontières de la Hongrie. Or, quoi qu’on pense de Viktor Orban et de ses alliés extrémistes, cela pose un vrai problème. Et la question des minorités russes dans les pays baltes est devant nous !

Malgré tout, si la guerre en ex-Yougoslavie est finie, si la Hongrie n’est pas en conflit avec les pays abritant une minorité hongroise, ou si la Russie n’a pas envahi les pays-baltes, n’est-ce pas à mettre à l’actif de l’UE et de la défense européenne ?

L’union de la France et de l’Allemagne a assuré la paix en Europe, c’est évident. C’est un acquis. Mais de quelle défense européenne parlez-vous ? Depuis 1945, la contrepartie implicite du Plan Marshall et des accords de Bretton-Woods sur le dollar est l’établissement d’un protectorat militaire américain absolu en Europe. Malgré les négociations entre la France et la Grande-Bretagne, qui sont les deux grandes puissances militaires du continent, il n’existe pas le début du commencement d’une défense européenne. Depuis le bouclier antimissiles jusqu’au rôle futur de l’OTAN, nous sommes en désaccord sur tout !

Justement ! Le repli national des politiques de défense européenne montre que l’UE n’est pas si post-nationale que vous le dites…

Les grands théoriciens de l’Europe ont rêvé d’une union post-politique, plus encore que post-nationale. Cela ne marche pas, parce que l’État de droit et les droits de l’homme ne font pas une politique. Traumatisée par les morts du passé, l’Europe refuse de voir le monde comme il va. Certains pays, comme Israël, ont un ennemi à leurs frontières qui rêve de les conquérir, voire d’éliminer une partie de leur peuple. Cette conscience historique-là, l’Europe a choisi de ne pas l’avoir. Elle imagine ne pas avoir d’ennemi. Elle risque de le payer cher.

Qui est l’ennemi, alors ?

L’ennemi immédiat, c’est l’utopie mondialiste qui fait des hommes et des terres des marchandises comme les autres. L’ennemi, c’est le sans-frontiérisme qui nie ce fait historique ; la paix vient plus souvent de la séparation de sociétés humaines dont les modes de vie sont incompatibles que de leur mélange, qui mène à leur confrontation. C’est la confusion mentale qui nous livre à un traité de libre-échange transatlantique qui risque d’interdire aux Français et aux Européens d’exprimer leurs choix politiques en matière de services publics, de préférence locale ou nationale, de normes sanitaires ou environnementales.

Le cosmopolitisme a vaincu l’esprit de clocher…

C’est la même confusion mentale qui se lit dans les classements des villes selon leur « ouverture à la diversité », dans le rapport du Conseil d’État (mai 2013) exigeant que les Français s’adaptent aux populations migrantes, alors que partout, la règle est que les nouveaux venus respectent les lois et les mœurs du pays d’accueil !

On vous voit venir, le problème, c’est l’Islam ?

Non, il y a plusieurs islams comme il y a plusieurs capitalismes. L’islam des marabouts africains n’est pas comparable au salafisme qui atteint le Mali ou la Centrafrique, et qui est d’abord fort de la faiblesse des sociétés traditionnelles en proie à la modernisation. C’est la même chose en Europe. Nous souffrons de notre faiblesse politique, du doute de soi et de la honte d’être soi.

Et si l’histoire européenne était bel et bien finie ? Il n’y a guère eu que la crise de la dette pour mettre à mal l’équilibre social et économique auquel était parvenue l’UE.

J’ai l’impression d’entendre Jean-Claude Trichet ! Après son accession à la présidence de la Banque centrale européenne, il prétendait que les mécanismes du traité de Maastricht allaient provoquer la convergence des économies et des politiques européennes. Or, c’est tout le contraire qui s’est passé. Sans être complotiste, je vois bien l’intérêt qu’ont certains à prétendre que l’Histoire est finie, que les hommes sont tous les mêmes. Ceux qui nous annoncent l’avènement de l’homo œconomicus et de la démocratie planétaire veulent instituer un seul mode de relation entre les hommes sur la planète : le marché ! Au moment de la crise financière de 2008, les mêmes en appelaient aux États-nations pour sauver la barque. Les seuls qui ont alors tenu, ce sont les dirigeants nationaux, comme Nicolas Sarkozy qui, pour une fois, a su agir avec justesse. Citez-moi un seul commissaire européen qui ait agi pendant la crise ! Silence radio…

Aux conséquences de la crise financière de 2008 ajoutée la crise de l’euro. Malgré les difficultés de pays comme la Grèce et l’Espagne, le bilan de la monnaie unique est-il si négatif ?

L’euro facilite la vie des Européens, c’est évident ! Mais les modalités de sa mise en place et les parités retenues ont été erronées. Depuis sa création, les soldes commerciaux de l’Allemagne, de la France et des autres pays européens divergent comme jamais auparavant. Jugez plutôt : à la naissance de l’euro, en 2002, l’Allemagne réalisait les deux tiers de ses excédents commerciaux avec le reste de l’Union européenne. Aujourd’hui, c’est en dehors de l’Europe que Berlin réalise les deux tiers de ses excédents ! De toute façon, la zone euro n’est pas une zone monétaire optimale : comment voulez-vous faire une monnaie unique avec un pays comme l’Irlande qui applique un taux marginal de l’impôt sur les sociétés à 13 % et un autre comme la France où il est de 38 % ?

D’ordinaire, on reproche plutôt à la banque centrale européenne de surévaluer la monnaie unique, au risque de faire décrocher les pays du « club med » de la compétition internationale.

Lorsque l’euro vaut 1,40 dollar, seule l’Allemagne peut exporter ! À la mise en place de la monnaie unique, il aurait fallu prévoir des clauses de sortie permettant de limiter les dégâts si un pays devait quitter la zone euro. Il est de plus en plus probable qu’une ou plusieurs économies renouent avec leur monnaie nationale mais, faute de scénario concerté et organisé, cela risque de se faire dans l’improvisation totale. Si, par exemple, la Grèce sortait de manière isolée et irraisonnée, le coût du désordre serait infini.

Ne faut-il pas, en ce cas, démanteler l’euro pour sauver l’Europe ?

Je suis très prudent face à cette thèse. Malgré tous ses défauts, la création de l’euro a donné corps à l’idée d’une vie commune européenne. Si l’euro sautait, je ne suis pas sûr que l’Union européenne y résisterait sur un plan symbolique. La crise actuelle nous en donne un avant-goût. À Athènes, j’ai été frappé d’entendre des Grecs dire que l’Allemagne ne paierait jamais assez pour l’offensive d’Hitler qui permit à Mussolini de conquérir la Grèce pendant la dernière guerre. En face, les Allemands rétorquent que les Grecs ne paieront jamais assez car le front grec a fait perdre du temps à la Wehrmacht sur la route de Moscou. C’est bien la preuve que les vieux démons peuvent toujours resurgir.

Alors que l’appareil institutionnel européen n’a jamais été aussi développé, on dirait que le destin de l’Union Europénne lui échappe…

Nous vivons le scénario un peu terrifiant mais assez drôle qu’a prédit l’universitaire d’origine camerounaise Achille Mbembe : la « négrification de l’Europe ». Comme l’Afrique au XIXe siècle, l’Europe va connaître un processus de colonisation qui la mettra à la merci d’intérêts économiques extérieurs sur lesquels elle n’aura aucune prise. Hélas, le traité de libre-échange transatlantique fait planer cette menace sur le continent, déjà fragilisé par la pénétration économique chinoise. Et quoi qu’en disent nos élites politiques, nous devrions y répondre en réinstaurant des frontières, pas seulement par une course à la compétitivité économique !

On entend de moins en moins de discours enchanteurs sur la mondialisation. Depuis quelques années, le recours aux fontières et le patriotisme économique font même un retour en grâce dans le débat héxagonal…

Sur le plan intellectuel, vous avez raison. Mais, pour le plus grand bonheur de Marine Le Pen, aucun parti dit « de gouvernement » ne se permet d’employer les mots « frontières », « nation » et « citoyenneté ». C’est un cadeau inouï qui lui est fait !

Au moins sur le terrain diplomatique, nos dirigeants reviennent à la REALPOLITIK. De la Syrie au Sahel, l’Europe freine des quatre fers pour intervenir à l’extérieur. Et quand la France part seule au Mali ou en Centrafrique, ce n’est pas vraiment la fleur au fusil.

Sur le plan de la politique étrangère, l’Europe a un mal fou à distinguer ses intérêts propres. C’est le signe d’un gros problème d’identité : l’UE ne sait tout simplement pas qui elle est ! Diplomatiquement parlant, sauf pour ne rien faire, les Européens sont très rarement d’accord entre eux. En même temps, le fiasco de l’expédition occidentale en Libye, après les échecs irakien et afghan, nous confirme qu’on ne joue pas impunément avec les identités et le fameux nation-building ou state-building. Encore une invention moderne qui nie la condition politique de toute vie humaine!

Ne fallait-il pas intervenir en Libye pour sauver la population locale du massacre annoncé ?

La politique occidentale à l’égard de Kadhafi s’est toujours faite en dépit du bon sens. Dans les années 1980, lorsque le Guide libyen menaçait la paix de l’ensemble de l’Afrique et conduisait des actions terroristes, il n’a pas été renversé : seule sa famille a essuyé des représailles. Ce n’est qu’après la renonciation de Kadhafi à toute arme de destruction massive qu’on a mis fin à son règne, puis à ses jours. Je suis certain que ce dangereux précédent va inciter certains régimes à aller au bout de leur programme nucléaire ou non conventionnel pour survivre. Un certain nombre d’États ont compris que les promesses de l’Occident ne valaient rien, et qu’ils devaient donc développer leurs capacités militaires pour échapper aux risques d’ingérence que les manipulateurs d’émotions collectives peuvent toujours susciter !

Désapprouvez-vous toutes les ingérences ? L’an dernier, si l’Etat Malien a appelé la France à l’aide, c’est qu’il menaçait de s’effondrer sous la pression des djihadistes…

J’approuve l’opération « Serval » au Mali, qui est presque l’envers de l’attaque contre la Libye. Mais précisément, quelle logique y a-t-il à combattre au Mali des gens qu’on a armés en Libye ? La même question se poserait si l’on intervenait en Syrie contre Bachar Al-Assad. Là-bas, où sont les « good guys » (les « gentils »), comme disent les Américains ? Des armes parties de Libye et des mercenaires venus de partout affluent en Syrie au terme d’un périple invraisemblable. C’est la même chose en Centrafrique, car c’est aussi cela, la mondialisation !

Propos recueillis par Daoud Boughezala et Tancrède Besse.

*Photo: Geert Vanden Wijngaert/AP/SIPA. AP21311867_000009.

 

 

Chronique bête n°5 : La fable du bouc acariâtre et du bouc émissaire

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La France est un pays hexagonal composé de beaucoup de régions aux formes variées, et de dépendances ultramarines. On y parle une langue assez proche du français, et les habitants – bien qu’assez frustres en général – ne mangent plus avec les mains depuis des années. S’ils ne vouaient pas un culte aux socialistes à anaphores et que la série Joséphine, ange gardien avec Mimie Mathy ne réalisait de tels scores d’audience sur TF1, on pourrait presque dire qu’ils sont civilisés. Presque.

Niort est une ville habituelle, composée de rues, de boulevards et d’habitants qui traversent dans les clous. Dieu a placé Niort dans les Deux-Sèvres sans raison particulière, mais c’est un choix qui se défend. J’y suis passé récemment, et revenu en bonne et due forme. On trouve à Niort un quotidien remarquable : Le Courrier de l’Ouest. Dans l’édition du 31 décembre dernier, nous apprenions qu’un bouc survolté avait semé la panique dans les rues de Niort. « Le bouc acariâtre poursuit des enfants à Niort » titrait le journal régional… Le bouc a joué des cornes dans les mollets de garçonnets qui circulaient paisiblement à vélo. L’une des victimes déclare : « Il nous a poursuivis rue Dante, puis dans le quartier ! » Rue Dante ! Un enfer ! Ce sont les pompiers qui ont finalement réussi à maîtriser ce Belzébuth bondissant qui a rendu chèvre tous les enfants des parages… « La police de Niort s’est également déplacée sur les lieux, pour vérifier que le bouc visiblement agacé par cette soudaine liberté n’avait blessé personne ». Le caprin a finalement été conduit à un refuge pour animaux. Espérons qu’il ne terminera pas chez l’équarisseur, en stage de rééducation citoyenne à Bouc-Bel-Air ou en bouc émissaire…

Les Etats-Unis nous ont donné au monde Ava Gardner, Miles Davis et Charles Bukowski. Pour ces trois raisons, au moins, nous devons à ce pays un respect éternel. Il nous vient cependant régulièrement de la patrie d’Elvis Presley des faits divers consternants qui entament cruellement son image de superpuissance, qui dispose de la première armée du monde. Une dépêche AFP titrée « Elle le poignarde pour avoir oublié les bières » nous signalait récemment les mésaventures d’un américain de Caroline du Sud qui s’est fait attaquer par sa compagne avec un « écureuil en céramique ». L’agence explique : « Helen Ann Williams, 44 ans, n’aurait pas supporté que son compagnon, parti acheter des bières pour le réveillon du 24 décembre, rentre finalement les mains vides car les magasins étaient déjà fermés. » Moralité : attention, les écureuils tuent.

Bordeaux est une ville pleine d’Histoire et de littérature, qui a été inventée par François Mauriac dans sa grande bonté. Il a aussi inventé la Guyenne, Thérèse Desqueyroux et l’imparfait du subjonctif. Nous apprenons, dans le quotidien Sud-Ouest, qu’un « éco-quartier » de Bordeaux (Ginko) fait parler de lui, à cause de… ragondins… Le quotidien explique : « On peut voir dans la présence de ce rongeur un signe de la réussite de l’éco-quartier : bien que créés de toutes pièces, ses espaces naturels sont devenus de vrais biotopes. Au pied des immeubles, outre les moustiques, on voit régulièrement des canards sauvages, des hérons ou des poules d’eau. Mais un ragondin, c’est trop. » La révolte gronde. Les riverains sont frappés de ragondinophobie… « Ça a commencé il y a deux semaines, raconte Antoine Gimenez, responsable de l’association des locataires d’une résidence HLM. Une habitante est venue me chercher parce qu’un ragondin lui avait sauté dessus alors qu’elle promenait son chien au bord du canal. » Brrrr….Nid douillet boboïde et branché pour bourgeois froussards, l’éco-quartier Ginko est au bord du « ça peut plus durer »… Les ragondins prennent leurs aises, étendent leur territoire à l’infini…  Des voix s’élèvent et se demandent s’il était raisonnable, pour Bouygues (qui a construit ce quartier) de feindre d’ignorer les rongeurs envahissants… Affaire à suivre. Les jours du ragondin sont comptés. Dommage que Mauriac ait raccroché, il tenait là un superbe sujet…

La France est un pays hexagonal composé de beaucoup de régions aux formes variées, etc.

Sur la Toile, l’intérêt pour Dieudonné n’a jamais été aussi fort

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dieudonne boris beaude

dieudonne boris beaude

Gil Mihaely. Depuis quelques années, Dieudonné, globalement boudé par les médias français, développe une activité foisonnante sur Internet. Il diffuse ses spectacles sur les sites de partage de vidéo et maintient le contact avec son public à travers les réseaux sociaux. Peut-on évaluer l’importance quantitative de la fameuse « Dieudosphère » ?

Boris Beaude. Le silence médiatique à la suite des débordements antisémites et négationnistes de Dieudonné n’a manifestement pas contenu l’évolution de sa reconnaissance publique, qui s’est exprimée par les deux médiations les plus opposées à celles des médias : le théâtre et Internet.

La première a une portée très locale, mais très engageante, la deuxième a une portée très globale, mais peu engageante. L’acte qui consiste à payer une place de théâtre, s’y rendre et assister à un spectacle est effectivement autrement plus impliquant que la simple vision d’une vidéo sur Internet. C’est pourquoi l’appréciation de la portée de l’explosion publique de Dieudonné dans les théâtres est relativement aisée, alors que celle de son exposition sur Internet est plus délicate. Les statistiques y sont très nombreuses, mais elles recouvrent des réalités d’une grande diversité, dont il est difficile de saisir la portée globale.

Quelques éléments permettent néanmoins d’affirmer que ces dernières semaines, nous assistons à une évolution très nette de cette exposition publique, dont les conséquences sont difficiles à circonscrire pour l’instant. Jamais, depuis une décennie, l’intérêt pour Dieudonné ne fut si important.

Il est difficile d’obtenir des données précises et fiables sur le sujet, de les croiser, et de dire combien de personnes sont concernées. En revanche, des services tels que Google Trends permettent de suivre les tendances de recherche, ce qui constitue un indicateur intéressant. Selon les statistiques de Google, il apparaît effectivement que depuis quelques semaines, l’intérêt pour Dieudonné a connu une croissance sans aucune mesure avec celle qui fut observée lors de tous les incidents précédents.

Alors que les recherches à son sujet étaient relativement stables cette dernière décennie, avec de petits pics lors d’événements polémiques, elles sont sensiblement 50 fois plus importantes à présent, et sensiblement 30 fois supérieures à ce qu’elles étaient lors des derniers incidents, dont l’invitation de Robert Faurisson sur scène en 2008. Après ses provocations télévisées en 2002 et en 2003, l’intérêt pour Dieudonné est resté relativement stable (fig. 1).

dieudonne

 

fig. 1 – Recherche sur Google à propos de «Dieudonné» (base 100) de 2004 à aujourd’hui

(Google Trends – 14 janvier 2014).

 

Une telle situation est très exceptionnelle. Elle souligne l’échec du traitement politique et médiatique opéré ces dernières semaines. Cette dynamique s’observe plus généralement dans la quantité remarquable de réactions à des articles de presse ou à des posts de blogs ces dernières semaines. Twitter, se révèle être aussi un relais très puissant de cette publicité, #dieudonné ayant été à plusieurs reprises le tag le plus diffusé ces derniers jours. Facebook, enfin, fut l’un des relais les plus efficaces, alors que le site Dieudosphere.com n’était plus accessible depuis la mi-décembre, à la suite un piratage informatique. Ce piratage apparaît lui aussi comme peu efficace, puisque jamais l’attrait pour Dieudonné ne fut aussi important qu’au cours de cette période.

La principale raison de cette résistance tient à la pluralité de la « Dieudosphère », tant elle est disséminée sur de nombreuses plateformes. Elle est essentiellement structurée autour Facebook et de Youtube (iamdiuudo et iamdieudo2), centres névralgiques de la stratégie de communication de Dieudonné, avant d’être diffusées et débattues sur Twitter (@MbalaDieudo et #dieudonne), ainsi que sur de nombreux sites et blogs plus spécialisés qui relaient volontiers ses idées, dont en particulier le site d’Alain Soral.

Peut-on distinguer les internautes qui fréquentent les sites de la Dieudosphère par adhésion aux idées du comique de ceux qui y vont par simple curiosité ? Peut-on établir le profil type de ces deux groupes ? Quel est leur âge moyen ? leur sexe ? leur niveau d’éducation ? Quelles sont leurs fréquentations virtuelles?

Au théâtre, la pluralité des spectateurs existe aussi, et la polémique fait recette depuis des décennies. Mais paradoxalement, il est plus aisé d’identifier la pluralité des internautes sur Internet qu’au théâtre. En revanche, de telles études sont difficiles et exigeantes, car l’essentiel des données est à la disposition de Google et de Facebook. Mais les outils élaborés pour le marketing permettent d’avoir une lecture assez précise du profil des internautes qui fréquentent une page Facebook ou les comptes Youtube de Dieudonné. Surtout, ces profils reposent sur des traces passives, l’ensemble des pratiques numériques des internautes, ce qui limite les biais inhérents à des enquêtes qualitatives plus conventionnelles. La société Linkfluence, qui émane de la recherche publique et qui travaillait initialement sur les blogs politiques, s’est spécialisée dans l’exploitation commerciale de ce potentiel.

La visibilité de Dieudonné ces dernières semaines a très probablement attiré des profils très variés, qu’il serait d’ailleurs très difficile de partitionner en deux groupes. L’adhésion totale ou partielle, la naïveté, la curiosité, la lutte ou l’incompréhension peuvent être autant de motivations susceptibles d’encourager des internautes à consulter de telles vidéos. Aussi, il n’est pas évident que les idées de Dieudonné soient si clairement perceptibles par toutes les personnes qui s’intéressent au personnage, et nombreux sont ceux qui furent plus préoccupés par la décision du ministre de l’Intérieur, puis du Conseil d’État. Pour s’en convaincre, il suffit de voir que les deux étapes décisives dans l’augmentation de la visibilité de Dieudonné ces dix dernières années tiennent précisément à ces deux décisions (fig. 2).

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fig. 2 – Recherche sur Google à propos de «Dieudonné» (base 100) ces 90 derniers jours.

(Google Trends – 14 janvier 2014)

Néanmoins, il est difficile de mener ces analyses dans une période aussi conflictuelle. Une telle étude aurait été nettement plus aisée ces derniers mois, avant que Manuel Valls ne s’investisse dans une lutte qui engage une pluralité de valeurs dépassant largement les seuls propos de Dieudonné. La confusion avec l’humour, aussi, ne facilite pas l’analyse automatique des propos et par la classification automatique des profils d’internautes. Le problème de telles analyses serait du même ordre que le problème juridique qui se pose à son égard. Quand l’antisémitisme se dissimule sous le ton de l’humour, les juges ont déjà beaucoup de peine à pouvoir trancher avec la fermeté qui s’imposerait parfois, alors des automates…

À l’origine, Interneta été pensé par ses pionniers comme un espace de liberté quasi-absolue qui échappe au contrôle étatique. Est-ce toujours le cas ? Si oui, faut-il s’en réjouir, au vu de phénomènes comme la Dieudosphère ?

Il est vrai que les fondements d’Internet sont largement empreints d’un libertarisme qui s’alimente d’une défiance à l’égard de toutes entités qui feraient entrave à la circulation de l’information, dont les États. Héritée en large partie de la cybernétique et de sa transposition à la société par Norbert Wiener, cette pensée fut initialement développée contre le communisme et la religion, mais une fois mise en œuvre, elle déborda largement ce contexte pour s’entendre à l’ensemble de la communication.

Néanmoins, bien qu’Internet soit un lieu d’expression relativement libre et d’une rare intensité, il n’est pas si difficile de limiter l’expression sur Internet. Christophe Barbier l’a tristement rappelé récemment : la Chine y parvient très bien. La question qui s’impose, essentiellement, est celles des limites que l’on peut poser à la liberté et des modalités pratiques de leur délibération et de leur mise en œuvre.

Les démocraties occidentales, sous l’impulsion de la lutte contre la pédophilie, le terrorisme, et les atteintes à la propriété intellectuelle, disposent de toutes les techniques nécessaires. Celles qui furent utilisées récemment par de nombreux régimes autoritaires furent d’ailleurs développées essentiellement par des entreprises américaines, anglaises, françaises, allemandes et italiennes. Le problème qui se pose est d’un autre ordre. Quelles valeurs défendons-nous ? Comment réellement contenir des propos qui ne les respectent pas ? Comment s’assurer que les valeurs institutionnalisées représentent convenablement la pluralité des individus qui s’engagent à les respecter ?

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fig. 3 – Recherche sur Google à propos de «Faurisson» (base 100) de 2004 à aujourd’hui.

(Google Trends – 14 janvier 2014).

La progression de l’intérêt pour Dieudonné fut très lente ces dernières années. Le temps de la procédure judiciaire aurait certainement été plus approprié qu’une procédure administrative hâtive, qui a donné une visibilité inédite à Dieudonné, tout en le préservant de lui-même et de la justice. En lui évitant de soutenir des propos condamnables devant 6000 personnes, Manuel Vals lui a donné la parole auprès de plusieurs millions. Sa dernière vidéo a effectivement été vu trois millions de fois en trois jours, ce qui est particulièrement exceptionnel. Or, il ne faut pas se méprendre. Si cela ne dit pas grand-chose sur l’adhésion à ses idées et le nombre de personne que cela représente précisément, cela dit beaucoup quant à l’intensité relative de leur diffusion. L’augmentation importante des « likes » du compte Facebook sur cette même période, bien que cela puisse être manipulé, souligne que Dieudonné à bien trouvé de nouveaux auditeurs à ses propos. Ce constat est largement corroboré par les nombreux posts sur Twitter qui ne se limitent pas à la condamnation de ses propos, à la différence du tag #antijuif dont l’essentiel des posts relevait de sa condamnation.
L’importance du débat autour de Dieudonné ces dernières semaines laissent penser qu’il n’est que le symptôme d’un problème plus profond. Il n’est pas la cause, mais la conséquence de revendications identitaires qui ne se limitent pas à de l’antisémitisme et dont il est certainement préférable de condamner strictement les excès que de condamner au silence. Internet donne une visibilité inédite sur ce qui préoccupe les Français et il constitue aussi l’opportunité de rappeler qu’il n’y a pas besoin de nier le drame des uns pour faire reconnaître le drame des autres. C’est peut-être une habilité tragico-comique, mais elle est dangereuse et condamnable.

Les valeurs, mais aussi le droit, ne sont néanmoins pas figées dans le marbre. Ce sont des composantes essentielles des démocraties, et il faut toujours s’assurer de leur appropriation et de leur considération. La visibilité de Dieudonné retombera, mais il restera une amertume de toutes parts. Entre-temps, trop de personnes auront pris connaissance d’idées qui autrement seraient restées dans l’ombre qui leur convient très bien (fig. 3). Il est urgent de rappeler sereinement les valeurs qui motivent les oppositions au spectacle de Dieudonné et répondre inlassablement aux questions qu’il pose, et auxquelles de nombreux Français semblent manifestement attendre encore des réponses. Sans cela, nous nous exposons à des scissions graves et autrement plus dangereuses que ce spectacle. Décider de ce qui est juste et de ce qui convient, en démocratie, doit toujours passer par le débat et ce débat doit rester vivant.

*Photo : Michel Euler/AP/SIPA. AP21506355_000001.

Do you speak European ?

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ue langue francaise

ue langue francaise

Dès le XVIIe siècle, l’esprit français règne sur les grandes cours européennes. Le français a vocation à être universel et essaime partout. L’intelligentsia se rallie sous cette bannière, signe de distinction, de savoir-vivre et d’élévation. Avec De L’Allemagne, Madame de Staël décrit en 1810 l’aura d’une France à son apogée européenne et ses échanges outre-Rhin. Elle s’accommode de son exil forcé pour arpenter cette Europe qui la fascine. Germanophile et anglophile, elle pressent dans son ouvrage que le classicisme de la langue française sera bientôt supplanté par l’esthétique romantique du Nord.

Invariablement, le destin européen semble lié à la domination d’un pays et de sa langue. Malgré l’avènement des idées de Bonaparte, selon lequel les peuples d’Europe doivent s’unir autour des valeurs de la Révolution Française, Madame de Staël reste fidèle à l’aristocratie. Aussi s’érige-t-elle en chantre de l’Ancien Régime abattu qui avait été propice à l’expansion du français dans l’Europe entière. Reconnaissant l’âpreté de la langue allemande, elle rend hommage à la légèreté du français, langue par excellence de la conversation. Légèreté ne signifie pas frivolité mais un sens de la justesse qui naît d’une spontanéité calculée. Jamais l’exigence d’intelligibilité n’a été plus forte que dans la langue française.

La monarchie avait compris que l’influence d’un pays se mesure à la pratique de sa langue dans les lieux de pouvoir. Pour l’intelligentsia européenne, parler français, c’est exercer l’art supérieur de la conversation et de la sociabilité. Le salon est un lieu d’influence. Cependant, la conquête des élites européennes ne s’est pas opérée par la violence mais par le consentement. C’est la reconnaissance de l’excellence de la civilité à la française. Après la violence de la Révolution de 1789, l’Europe de la pensée, dominée par la France, s’oriente vers l’Angleterre et les Etats qui formeront plus tard l’actuelle Allemagne.

Aujourd’hui, si géographiquement les lieux de pouvoir européens se trouvent dans des espaces francophones, on n’y parle plus français. Subrepticement, en tant que langue officielle de l’Union Européenne, le français s’efface alors qu’il rivalisait autrefois avec l’anglais. Pourtant, sous l’impulsion de la France, la construction européenne avec les premiers états membres, majoritairement francophones, visaient à instaurer une paix durable entre les nations du continent. C’était la perspective de transformer cet espace économique en espace politique sous influence française.

Dans cette optique, le général de Gaulle craignait à juste titre l’arrivée de la Grande-Bretagne dans l’Union Européenne pour défendre une stratégie nationale dont il fallait préserver l’Europe continentale. Naguère, les « père fondateurs » défendaient une vision française de l’Europe qui reposait sur une perception collective et enthousiasmante de cet édifice qui devait prendre une envergure politique. En définitive, l’Europe s’est muée en une vaste zone de libre-échange, creuse, sans assise politique sérieuse et sans ancrage dans la population. Le triomphe de l’anglais dans les institutions est le signe de cette hégémonie qui ne cherche même plus à se dissimuler.

Depuis 2004, date de l’adhésion des anciens pays du bloc soviétique au sein de l’UE, la déroute du français n’a fait que s’accentuer. Pourtant, l’arrivée de pays de l’Est avait été présentée comme une chance pour la France d’étendre son cercle d’influence ainsi que de promouvoir sa langue. Las, le principal acteur de la fondation européenne est marginalisé au sein même des institutions. Les chiffres officiels sont sans appel. En 1997, l’anglais et le français faisaient jeu égal. Au Conseil de l’Union Européenne, 41%  des textes étaient rédigés en anglais, contre 42% en français et 5% en allemand. Les proportions sont similaires dans la Commission Européenne.

Celle-ci  révèle dans un rapport de 2011 que seuls 6% des documents sont en français. Ce n’est plus une dilution, c’est une débâcle. Jugé plus pratique, l’anglais s’impose dans les réunions et dans les rédactions de rapports. Dès lors, la France en est réduite à invoquer la résolution de 2004 sur la diversité linguistique dans l’Union Européenne. La langue française qui se voulait jadis la plus intelligible devient inintelligible dans les instances où la politique intérieure de la France se décide de plus en plus. Même si les fonctionnaires de l’Union Européenne doivent maîtriser au moins trois langues des pays membres, le français devient subalterne.

Ainsi, plusieurs travaux importants de la Commission Européenne n’ont été rendu publics qu’en anglais, ne suscitant qu’une réaction molle des autorités françaises. En outre, la nomination de Catherine Ashton, représentante britannique de la diplomatie européenne, symbolise également une forme d’éviction. Au-delà des nominations aux postes stratégiques, c’est la conception même d’une Europe à la française qui s’éteint avec l’avènement d’un fonctionnement à l’anglo-saxonne des institutions européennes. La contribution de la France, notamment grâce à sa langue, pour  marquer de son empreinte la construction européenne est pourtant essentielle. En effet, l’identité des pays de la zone Euro ne doit pas se réduire à un ersatz anglo-saxon. Pourtant, la construction européenne se poursuit sans les peuples, dans l’entre-soi des élites anglicisées qui considèrent la culture et la langue française comme des reliques de musée.

Plus largement, la francophonie recule sur le vieux continent de manière inquiétante. Alors que l’Union Européenne se targue de préserver le multilinguisme dans ses lieux de décision, l’hégémonie de l’anglais, présenté comme un espéranto par défaut, remet en cause cette diversité. Si la France existe de moins en moins sur le plan économique, elle ne peut se permettre de disparaître des institutions. Son influence dépend de la vivacité et de la pérennité du français dans les instances européennes et internationales. L’Assemblée nationale et le Sénat multiplient les rapports alarmistes, en pure perte. Pour l’instant, aucune mesure concrète n’a été prise pour inverser la tendance. Cette reconquête linguistique est pourtant impérative. Une nouvelle Défense et Illustration de la langue française ne serait pas de trop pour ressaisir un esprit français qui se voulait être le souffle du continent européen.

*Photo : Virginia Mayo/AP/SIPA. AP21489980_000043.

Après la mort, la mémoire démocratisée

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jay winter guerre

jay winter guerre

Professeur d’histoire à Yale, Jay Winter est spécialiste de la démographie historique et de l’immigration : concentrant son travail sur la première Guerre mondiale et ses impacts sur le XXe siècle, il a participé au lancement du mémorial de Péronne. Il dirige la série La première Guerre Mondiale, dont le premier volume, Combats, a été publié en octobre 2013 par Fayard et Cambridge history.

Propos recueillis par Jérôme Leroy et Gil Mihaely

Causeur. Les morts de la Révolution, de l’Empire ou de 1870 n’ont jamais eu droit à des  monuments commémoratifs. Pourquoi commence-t-on soudain, en 1918, à honorer la mémoire des soldats morts, tous grades confondus ?   

Jay Winter. La guerre de 1870 est la véritable ligne de partage des eaux, le début d’une industrialisation de la guerre, en rupture avec les conflits du XIXe siècle. La Grande Guerre a, en quelque sorte, démocratisé la mort de masse. Et démocratisé le souvenir par la même occasion.[access capability= »lire_inedits »]

La nouveauté est-elle technologique ou politique ?

L’une entraîne l’autre. La rupture de 1914 tient à l’utilisation massive de l’artillerie, la grande tueuse qui a neutralisé la cavalerie, jusque-là symbole du courage viril et de l’héroïsme individuel. Ce sont les tirs d’artillerie qu’Ernst Jünger appelle les « orages d’acier ». Ils ont changé la nature même de la guerre en touchant les hommes de tous les rangs et en coûtant la vie à 10 millions d’entre eux.

La guerre de Sécession américaine n’était-elle pas déjà une guerre industrielle ?

Si, cette guerre civile a effectivement été très meurtrière et les monuments locaux, au Nord aussi bien qu’au Sud, témoignent de l’atmosphère endeuillée qui planait sur tout le pays.  Reste que ce sont surtout des généraux qu’on honore comme des héros. Les hommes de troupe demeurent, quant à eux, des pions interchangeables dont la mémoire collective n’a pas retenu les noms.

Revenons à la France et à ces monuments aux morts que l’on voit aujourd’hui dans tous nos villages. Sont-ils nés d’initiatives locales ou d’une politique nationale ?

Les monuments aux morts ont d’abord été érigés à l’initiative des communes. L’État intervenait seulement à travers de modestes subventions. Et les notables locaux prenaient financièrement en charge la construction. Ils jouaient aussi un rôle déterminant dans le choix de l’artiste et de l’apparence de la sculpture.

Qui organisait les cérémonies de commémoration ?

Les cérémonies autour des monuments aux morts étaient organisées par les préfets, les maires et les instituteurs, autrement dit par des représentants de l’État. Mais dans certains cas, ce sont les soldats eux-mêmes qui ont instauré la tradition des commémorations dans des sites particuliers, parfois alors que le conflit n’était pas terminé ! À Verdun, par exemple, un an après le déclenchement de la bataille, en février 1916, un culte du lieu était déjà né. Et il n’a pas cessé depuis. Dans la même perspective, les Australiens commémorèrent le premier anniversaire du débarquement meurtrier de Gallipoli, dans les Dardanelles, en 1915, dont la date reste, aujourd’hui encore, vénérée en Australie. Mais ensuite, ce sont les familles endeuillées, et particulièrement les femmes, qui sont devenues les gardiennes de la mémoire. Elles sont le plus souvent à l’origine de la tradition consistant à déposer des fleurs et des objets sur le champ de bataille, dans les cimetières ou au pied des monuments aux morts.

L’emplacement de monuments – place centrale, cimetière, proche ou loin de l’église – ainsi que leur forme – coq, poilu, Pietà, Marianne – et parfois le message qu’ils véhiculent – car certains sont pacifistes – varient d’une commune à l’autre. Ces choix ont-ils été débattus ? 

Là encore, les notables locaux ont joué un rôle important. Dans les communes dont la majorité des habitants était des catholiques pratiquants, les monuments aux morts de la Grande Guerre étaient érigés juste à côté des églises ou dans les cimetières situés derrière elles, et ce malgré l’interdiction de l’État. En Bretagne par exemple, on a sciemment et systématiquement ignoré cette interdiction. Dans les communes plus laïques, on a choisi un carrefour ou un espace à côté de la mairie pour respecter la séparation de l’Église et de l’État, conformément aux souhaits des autorités.

Qu’est-ce qui caractérise ces nouveaux monuments aux morts ?

C’est la liste de noms. Elle est écrite dans un ordre alphabétique ou dans l’ordre des dates de la mort. Cela signifie que l’on décide de faire abstraction du rang, du grade ou du statut social, toutes choses écartées au profit d’une fraternité dans la mort, dans laquelle tous les combattants sont égaux.

Comment les autres pays belligérants commémorent-ils leurs morts ?      

 Il y a une différence importante entre les pays protestants et les pays catholiques. Dans les premiers, on a privilégié des centaines de projets que l’on estimait utiles à la population : des bourses pour les lycées ou les universités, des initiatives en faveur des hôpitaux, des stades ou même des abreuvoirs pour les chevaux ! En Australie, par exemple, il existe des châteaux d’eau, des mairies et des jardins commémoratifs. Les pays protestants restent ainsi fidèles à leur tradition plus utilitariste, se donnant pour mission d’améliorer la vie quotidienne des survivants. Dans les pays catholiques, en revanche, les monuments aux morts sont avant tout porteurs d’une forte dimension symbolique. On remarquera au passage que dans des pays musulmans, comme la Turquie, les pratiques mémorielles se rapprochent de celles de pays catholiques : là aussi, la symbolique prime sur l’utilité.[/access]

 

*Photo : Fayolle/SIPA. 00536789_000011. 

Maxime Real Del Sarte, un sculpteur français

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Les célébrations du centenaire de la grande guerre ont commencé, et chaque village se tourne vers son monument aux morts. On ne les voit plus, à peine lit-on parfois au détour d’une promenade au Pays basque ou en Provence les noms des soldats alignés sur plusieurs rangées…C’est oublier que certains sont aussi des œuvres militantes témoignant des passions de leurs auteurs.

Monarchiste fanatique et antidreyfusard, Maxime Real Del Sarte marqua profondément l’extrême droite française du début du siècle. Il fonda les camelots du roi en 1908 – bras violent de l’action française – et fut emprisonné 10 mois la même année après l’affaire Thalamas (manifestation d’étudiants de l’Action française emmenée par les camelots en réaction à un débat sur Jeanne d’Arc à l’Université de Paris). Engagé en 1914, il perdit à Verdun un frère et son bras gauche, et revint avec un patriotisme plus vibrant encore. Ses œuvres à la mémoire des morts de la Grande Guerre sont visibles dans de nombreuses villes et villages, Montpellier, Paris, Guéthary… En tout, plus de 38 monuments aux morts et 16 commémorations militaires, dont la sculpture monumentale en mémoire des armées de Champagne, dans le département de la Marne, inaugurée en 1924. Son infirmité ne l’empêcha pas d’honorer les commandes que lui fit l’Etat français. On lui doit notamment la statue du maréchal Joffre sur l’esplanade des Invalides à Paris et le monument commémoratif de Pierre de Serbie et d’Alexandre de Yougoslavie, dans le 16ème arrondissement de Paris. Ardent catholique, il fit de Jeanne d’Arc le symbole de son attachement patriotique et royaliste. Il s’en disait « l’eternel serviteur » et couvrit la France de représentation exaltée de la sainte. Il en sculpta plus d’une quarantaine. Ami proche de Charles Maurras, il militera pour obtenir la libération de l’écrivain  auprès du Président Auriol en 1952, et donna ses traits à plusieurs personnages, notamment à l’un des deux poilus sculptés aux pieds de la colonne du monument à la Victoire de Rouen. Si le style académique du sculpteur dénote avec le modernisme des années 30 (on pense à Man Ray ou à Modigliani), on est frappé par l’inspiration et l’extrême sensualité de certaines de ses œuvres. La magnifique  Pietà républicaine de Sare, au pays basque, dont il existe plusieurs répliques, en est un excellent exemple.

*Photo: JAUBERT/SIPA. 00669637_000057.

Voyage sur La route bleue

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Pour ceux qui s’intéressent à l’histoire de l’architecture, une visite à la Villa Empain s’impose car ce lieu a une histoire mouvementée. Réquisitionnée par les Allemands en 1943, prêtée par l’Etat belge à l’ambassade d’URSS dans les années 1950 et 1960, cédée ensuite à la radio RTL, cette villa construite en 1934 appartient désormais à la Fondation Boghossian. Le lieu entièrement rénové accueille depuis 2010 des expositions qui veulent « promouvoir le dialogue entre les cultures d’Orient et d’Occident ».

Dans la plupart des expositions on fait donc la part belle aux artistes originaires du Maghreb et du Moyen orient élargi, et La route Bleue, Périples et beautés de la Méditerranée à la Chine ne fait pas exception. Les deux commissaires ont rassemblé des œuvres liées à l’ancienne route de la soie et aux pigments bleus, tout en faisant une place à la riche symbolique de cette couleur. Une deuxième ligne directrice se greffe en cours de route pour aborder les échanges en Méditerranée : on s’éloigne ici un peu de la route de la soie. Ce n’est malheureusement que le premier problème que pose cette exposition où la couleur bleue semble parfois servir de simple prétexte… Enfin les commissaires ont choisi de présenter des objets artisanaux liés à la route de la soie, donc le visiteur peut admirer des céramiques ottomanes, des bijoux tibétains, des tenues cérémonielles chinoises en soie, prêtés selon les cas par le Musée Guimet ou la Cité de la Céramique de Sèvres. Les œuvres contemporaines s’articulent plus ou moins bien avec ces objets sortis de leur contexte.

Parmi les œuvres artistiques marquantes on peut tout de même citer une statuette d’Yves Klein  (France) qui réinterprète habilement en bleu Klein l’Esclave mourant de Michel Ange. Un peu plus loin Nabil Nahas (Liban) présente un long tableau composé de fibres semblables à des lichens dans des teintes bleues et violettes hypnotiques. À ’étage on passe rapidement devant les deux disques en céramique de Pierre Alechinsky (Belgique) pour admirer les créations contemporaines de céramistes libanais, turcs et japonais qui explorent toute la palette des bleus. Une petite sculpture d’Anish Kapoor (Royaume-Uni) attire le regard dans une vitrine : un disque en fibre indigo qui semble absorber toute la lumière environnante. Dans la salle suivante s’étalent sur les murs des cartes marines du golfe Persique recouvertes de gouache bleue pâle : Chantal Talbot (Belgique) propose ici un voyage poétique imaginaire vers l’Orient. Au sous-sol l’espace ne flatte malheureusement pas les œuvres présentées : seul le minaret renversé de Sahand Hesamiyan (Iran) sort du lot, nimbé de lumière noire.

Au final l’exposition souffre d’un manque de structure tant les œuvres choisies diffèrent par leur statut (œuvres d’art ou artisanat) et leur force. De plus, les commissaires ont voulu intégrer des artistes qui investissent le champ politique, ce qui achève de déséquilibrer l’exposition. Quel rapport entre les tapis de prière découpés et recousus de Mounir Fatmi (Tunisie) et les costumes d’apparat de la dynastie chinoise Qing, à part la soie ? Il en va de même pour certaines œuvres qui « dénoncent » la fermeture des frontières européennes ou le sort des migrants (Nicola L. et Driss Ouadahi). Bref à courir plusieurs lièvres à la fois les commissaires se sont pris les pieds dans le tapis : à vouloir réunir l’artisanat asiatique, la symbolique du bleu, l’art contemporain, les revendications politiques ou religieuses cette exposition n’explore aucun des thèmes entièrement. On se consolera en contemplant la magnifique architecture Art Déco de la Villa Empain et les quelques belles œuvres que contient quand même l’exposition.

La Route Bleue, jusqu’au 9 février 2014, Villa Empain (Bruxelles).

*Photo: Tarek Al-Ghoussein © de l’artiste / Courtesy of The Third Line, Dubaï