Accueil Site Page 2430

Abécédaire Jünger

10

junger drieu celine

Céline. Le moins que l’on puisse dire, c’est que le courant n’est pas passé entre les deux écrivains réchappés des tranchées. « Il y a, chez lui, ce regard des maniaques, tourné en dedans, qui brille comme au fond d’un trou »[access capability= »lire_inedits »], dit-il de ce personnage bileux et vindicatif après leur rencontre dans Paris occupé (Journal, 7 décembre 1941). Horrifié par l’apologie du crime de masse à laquelle se livre l’auteur du Voyage au bout de la nuit, Jünger y décèle un « homme de l’Âge de pierre » appâté par l’odeur des charniers putréfiés. Quelques années plus tard, apprenant que le pleutre Dr. Destouches a préparé son exfiltration vers l’Allemagne sitôt le débarquement allié annoncé, Jünger note, un brin acide, dans son Journal : « Curieux de voir comment des êtres capables d’exiger de sang-froid la tête de millions d’hommes s’inquiètent de leur sale petite vie. »

Dandysme. On reprocha souvent à Jünger ses réflexions d’esthète en plein carnage, comme si elles étaient la preuve de son insensibilité aux souffrances qui l’entouraient. Un passage de son Journal parisien sous l’Occupation a produit beaucoup de remous. Du toit de l’hôtel Raphaël, où était hébergé l’état-major allemand, l’officier Jünger admire les éclats du bombardement allié sur Paris en dégustant un verre de bourgogne où flottent des fraises. Trente ans plus tôt, le combattant des tranchées Jünger avait côtoyé la Faucheuse avec détachement, s’extasiant sur la beauté d’une fleur entre deux cadavres. Pour l’aristocrate confronté au tragique de l’Histoire, lire un roman de grand style, ramasser un fossile ou chasser un insecte rare est sans doute une question de survie.

Drieu. Ernst Jünger et Pierre Drieu la Rochelle se seraient rencontrés pour la première fois au son d’une cloche, aux abords du village de Godat, dont l’église sonnait toutes les heures pendant que soldats français et allemands échangeaient des coups de feu. De loin en loin, leurs œuvres inspirées par l’expérience de la guerre totale se feront écho. « Puissant flux au cerveau, guerre, progrès », écrit Drieu dans Interrogations (1917), peu avant que Jünger ne scande : « Tous les buts sont passagers, le mouvement seul est éternel, qui ne cesse de susciter des spectacles splendides et impitoyables » (La guerre comme expérience intérieure, 1922). Malgré leurs destinées divergentes, le tocsin de la guerre n’a jamais vraiment cessé de résonner pour eux. Mais au mouvement ayant mené Drieu à l’errance collaborationniste et au suicide s’oppose le parcours de Jünger, achevant le siècle en stoïcien centenaire après être resté de marbre face au nazisme.

Drogue. Jünger n’est pas un homme de l’excès, mais de l’expérience limite. Ce qui le conduira, après Quincey et Baudelaire, à s’intéresser aux drogues, puis à relater ses expériences dans Approches, drogues et ivresse (La Table ronde, 1973). En 1951, le scientifique Albert Hofmann, inventeur du LSD, qui se retrouve parfaitement dans la vision du monde à la fois rationnelle et magique de Jünger, l’initie à la drogue qu’il vient de découvrir. Sur le coup, Jünger se révèle déçu par le voyage et dit préférer la mescaline, car son ami lui a offert une dose assez faible de psychotrope. Il reviendra plus tard sur ce premier jugement lors d’une expérience « béatifique » qu’il mène flanqué d’Hofmann, d’un ami médecin et d’un orientaliste spécialiste des drogues. Ces hommes, que Jünger a baptisés « psychonautes », respectent le rituel aztèque. Aux confins de plusieurs mondes parallèles, chacun note ses impressions tout en planant sur une musique de Mozart. Leur voyage dans plusieurs mondes parallèles tient de la pure démarche expérimentale. Junkies s’abstenir !

Fils. Ernstel, le fils préféré de Jünger, connut une fin tragique. Engagé volontaire dans la Wehrmacht en 1943, à 17 ans, il est rapidement dénoncé par l’un de ses frères d’armes pour avoir tenu des propos peu amènes à l’égard du Führer. Mis au cachot plusieurs mois, il encourt la peine de mort et ne doit son salut qu’à l’intervention de son père auprès de l’état-major allemand. De retour sur le front, il tombera sous les balles alliées aux abords des carrières de Carrare, en novembre 1944, par une cruelle ironie du destin, cinq ans après la publication du conte paternel Sur les falaises de marbre.

Hitler. Entre le maître du Troisième Reich et l’auteur d’Orages d’acier, l’admiration aura été à sens unique. Après une brève période de curiosité au cours de laquelle il lui expédia plusieurs de ses ouvrages, Jünger n’éprouva qu’abomination et mépris pour ce démagogue antisémite. La débauche de destruction nazie lui inspirera le conte philosophique Sur les falaises de marbre (1939) dirigé contre la violence nihiliste du régime hitlérien. En poste au sein de l’état-major allemand à Paris, Jünger se fait le confident des officiers conjurés qui fomenteront l’attentat raté du 20 juillet 1944 contre le dictateur. Malgré des témoignages compromettants, il aura la vie sauve grâce à l’estime que s’acharne à lui porter le Führer. Jusqu’à la capitulation finale, Jünger se montre écartelé entre la défense de sa patrie et son aversion pour ce régime d’« équarrisseurs ».

Insectes. Dès l’enfance, Jünger nourrit une passion pour la botanique et l’entomologie. Nulle guerre n’a jamais pu interrompre les « chasses subtiles » au cours desquelles il s’équipe d’un bâton, d’un grand parapluie et d’un flacon d’éther afin d’estourbir les insectes avant de les immortaliser dans un cadre. Écologiste enraciné, l’auteur de Chasses subtiles prélève ainsi une modeste dîme sur l’éternel cycle de la Nature. Sa fascination pour les coléoptères lui fait même comparer le spectacle des bousiers mangeurs de fientes à une sublime œuvre d’art.

Mitterrand. Comme Helmut Kohl, François Mitterrand fut un fervent admirateur d’Ernst Jünger, ce qui mena les deux chefs d’État à faire de l’écrivain un symbole de la réconciliation franco-allemande. Officier allemand francophile, ancien combat- tant des deux guerres, jamais compromis avec l’idéologie nazie, Jünger possédait l’uniforme taillé pour le rôle. Comble du bon goût, ce grand guerrier était doté d’une taille assez modeste, ce qui décomplexa quelque peu le président Mitterrand au moment de poser avec l’écrivain et le géant Kohl à Verdun, en septembre 1984, lors de la célébration du 70e anniversaire de la Première Guerre mondiale. En dehors de ces cérémonies, le président français alla à plusieurs reprises rendre visite à Jünger dans sa maison de Wilflingen, en Souabe. Il le reçut également à l’Élysée, notamment en 1993, où le chef d’État, alors moribond, s’entretint de la mort avec ce sage qui l’avait tellement défiée.

Tourisme. « Le tourisme est l’industrie qui consiste à transporter des gens qui seraient mieux chez eux dans des endroits qui seraient mieux sans eux », disait le diplomate-écrivain Jean Mistler. Ernst Jünger aurait pu faire sien ce constat désabusé tant son goût des voyages s’oppose radicalement à la consommation touristique. Ce grand diariste montrait une formidable capacité d’émerveillement devant le spectacle du monde, à des années-lumière de l’obsession photographique et du dépaysement factice du touriste. Triste spectacle que ces troupeaux d’humains menés d’un antipode à l’autre, dans des pays lessivés par le tourisme de masse. Mais Jünger n’a pas résisté à la tentation de l’ailleurs, parcourant encore l’Amérique, l’Asie ou l’Afrique à 90 ans passés.[/access]

par Daoud Boughezala, Laurent Gayard et Romaric Sangars.

*Dessins : Soleil.

Jésus-Christ, fondateur des gender studies?

35

Jésus-Christ, fondateur des gender studies : c’est la thèse cocasse et convaincante d’un chercheur prénommé George Heyman dans un ouvrage de haute tenue, The Power of Sacrifice (The Catholic University of American Press, 2007). Mettre à mal l’édifice sexuel de nos ancêtres les Romains, il fallait quand même le faire. Songez donc : en ces temps vénérables et reculés, la faiblesse était réservée aux femmes cependant que la virilité était réservée, je vous le donne en mille, aux hommes. Mais voici qu’un jeune homme s’avise de faire l’éloge de la faiblesse. Il s’appelle Jésus-Christ. On ne lui connaît pas d’antécédents judiciaires, mais il va frapper un grand coup.

Sa conviction personnelle est que les corps ressusciteront après la mort. Non seulement la Nature sera transfigurée par la Grâce, mais elle sera transfigurée de fond en comble. Les vertus seront détachées de leurs supports sexuels, les qualités attribuées aux uns seront attribuées aux autres, de la même manière que, au moment d’entrer au Paradis, les premiers seront les derniers. En conséquence de cette césure entre la Nature et la Grâce, les femmes pourront désormais se montrer plus fortes que les hommes. La pièce à conviction de ce dossier central s’appelle La Passion de Perpétue, un récit martyrologique du plus haut intérêt. On y apprend comment une femme triomphe de l’adversité à force de passivité, et l’on y voit un Père impuissant face à sa fille – tout un symbole dans un univers gouverné par l’idéal du pater familias.

Que l’on soit athée ou catho, que l’on se fiche du Pape ou que l’on soit attaché aux valeurs traditionnelles, une chose est sûre : nous sommes bien tous des fils de la même civilisation, y compris dans nos divisions. Relire ces récits oubliés nous permettrait de prendre la mesure de ce foyer brûlant aux conséquences étonnantes que l’on appelle la civilisation chrétienne. À moins bien sûr que les passions partisanes ne l’emportent sur le goût de l’Histoire. À moins bien sûr que nos vaillantes Fémen ne préfèrent s’en remettre à des oppositions factices et à des combats antifascistes scolaires dont mon époque, décidément, a le secret. A toi la droite, à moi la gauche. À toi le catholicisme, à moi le progrès sociétal. A toi le fascisme, à moi la liberté sexuelle.

Le Souverain Poncif, combien de divisions ?

Les belles italiennes

12

sophia loren risi

Au sortir de la seconde guerre mondiale, l’industrie du cinéma en Italie est anéantie et c’est dans ce contexte de pénurie que certains cinéastes (Rossellini et De Sica en premier lieu) vont forger une nouvelle identité au septième art italien en inventant le néoréalisme. Il s’agit alors pour ces artistes de poser un regard sans artifices sur le monde qui les entoure et de témoigner de la réalité du pays : misère, chômage, ruines de la guerre…

Si ce courant « néoréaliste » ne compte, finalement, que très peu de films, il est assez frappant de constater qu’il va irriguer pendant longtemps la majeure partie du cinéma italien, y compris la comédie.

Les éditions Sidonis nous donnent aujourd’hui l’occasion de vérifier la singularité et l’originalité de cette « comédie à l’italienne » en nous proposant deux films relativement méconnus mais qui s’inscrivent parfaitement dans cette veine « réaliste ».

Le signe de Vénus est l’une des premières œuvres de Dino Risi qui deviendra par la suite l’un des ténors du genre en signant des classiques comme Le fanfaron ou Les monstres. Il met en scène les périples amoureux de deux cousines vivant sous le même toit. Tandis que l’une obtient toutes les faveurs des garçons (il faut dire qu’elle est incarnée par la somptueuse Sophia Loren !), l’autre est beaucoup plus réservée et rend visite à une cartomancienne qui lui prédit un bel avenir placé sous le signe de Vénus. Les ressorts de cette comédie reposent essentiellement sur cette opposition entre la bombe sexuelle qui attire tous les regards et la pauvre Cesira (Franca Valeri) qui cherche désespérément l’âme sœur et se fait manipuler par les hommes, notamment un poète désargenté (Vittorio de Sica) qui n’en a qu’après son argent.

Mais ce qui donne cette touche particulière au film, c’est cette manière qu’a Risi d’ancrer son récit dans une réalité sociale forte. Il dresse un portrait corrosif de deux naïves prisonnières de leurs rêves de midinettes mais également victimes d’une société arriérée où les femmes apparaissent comme de simples proies pour des hommes sans scrupules.  Il faut voir ces messieurs s’empresser comme un essaim d’abeilles autour de Sophia Loren dans une soirée ou faire du collé/serré dans un bus pour comprendre que la vie de cette brave fille du peuple est semée d’embûches ! Si les hommes sont veules, lâches et volontiers filous (que ce soit pour séduire une des cousines ou pour entourlouper l’autre), ils ne sont pas les seuls à pâtir de l’humeur satirique de Dino Risi. En soulignant la naïveté de leurs élans sentimentaux et de leur croyance aveugle en un fabuleux destin écrit dans les astres, le cinéaste ne ménage pas plus ses personnages féminins que ses ridicules personnages masculins (mention spéciale au génial Alberto Sordi en bonimenteur malhonnête).

Si Le signe de Vénus se termine sur une note étonnamment amère, on s’amuse déjà beaucoup en découvrant ce film à la fois cynique mais non dénué d’une certaine tendresse…

Hold-up à la Milanaise est signé par Nanni Loy, cinéaste moins renommé mais qui reprend ici le flambeau de Mario Monicelli pour réaliser la suite du Pigeon. Nous retrouvons donc la bande à Peppe (Vittorio Gassman) enrôlée par un malfrat milanais pour braquer un fourgon et récupérer la recette du « Totocalcio » (le loto sportif italien, en quelque sorte). Bien évidemment, les choses ne vont pas se dérouler comme prévu pour cette bande de bras cassés…

Scénario solide (signé Age et Scarpelli, les plus fameux duettistes de la comédie à l’italienne), dialogues incisifs, acteurs géniaux : tous les ingrédients sont réunis pour obtenir une excellente comédie, drôle et bien rythmée.

À première vue, le film s’inspire avant tout du cinéma noir américain (John Huston aurait pu mettre en scène cette équipée qui tourne mal) et rompt d’une certaine manière avec la tradition réaliste de la comédie italienne. Pourtant, c’est à nouveau cet « ancrage social » qui fait la singularité et le sel d’Hold-up à la Milanaise.

À travers ces mésaventures humoristiques se dessine un tableau de l’Italie de l’époque : la misère qui pousse les individus à des petites combines plus ou moins honnêtes, les rivalités Nord/Sud (certains gags reposent sur les oppositions entre les dialectes romains et milanais) ou encore la soumission des femmes aux hommes. Il faut voir, par exemple, la manière dont l’un des malfrats surveille sa sœur (la divine Claudia Cardinale) promise à l’un de ses complices en lui empêchant de prendre la moindre décision par elle-même (il lui hurle même que les femmes ne sont majeures qu’à…28 ans !). Par ailleurs, il faut souligner le fait que la belle demoiselle est analphabète et que ce trait particulier permet à Nanni Loy de mettre l’accent sur une autre réalité de l’époque et d’évoquer par petites touches le problème de l’instruction via le personnage d’un petit garçon.

Sans tomber dans les pièges du misérabilisme ou du militantisme desséché, ces deux films prouvent que la « comédie à l’italienne » a su utiliser l’arme du rire pour témoigner, à sa manière, des mœurs d’une époque et dévoiler certains maux sociaux…

Le signe de Vénus (1953) de Dino Risi avec Sophia Loren, Vittorio de Sica, Alberto Sordi, Franca Valeri et Hold-up à la Milanaise (1959) de Nanni Loy avec Vittorio Gassman, Nino Manfredi, Claudia Cardinale, aux Editions Sidonis/Calysta.

Syrie : les hésitants ont basculé dans le camp d’Assad

6

syrie balanche assad

Docteur en géographie, spécialiste de la Syrie, Fabrice Balanche dirige le groupe de recherches et d’études sur la Méditerranée et le Moyen-Orient à l’université Lyon 2. Dernier ouvrage : Atlas du Proche-orient arabe (2011). 

Daoud Boughezala. En mai 2013, la reconquête de la ville de Qousseir par l’armée syrienne et le Hezbollah semble avoir changé le cours de la guerre civile. Comment le clan Assad, que l’on croyait condamné, a-t-il repris la main ?

Fabrice Balanche. Le régime syrien a adopté une véritable stratégie de contre-insurrection. Dans un premier temps, il a replié ses troupes dans les grandes villes et sur l’axe crucial Lattaquié-Homs-Damas. Puis, dans les zones que son armée avait désertées, il a encouragé la création de groupes d’autodéfense populaire pour protéger les civils des insurgés et occuper les forces rebelles. Pendant ce temps, la mainmise des islamistes radicaux sur la majorité des groupes rebelles faisait perdre à ceux-ci tout soutien occidental[access capability= »lire_inedits »], affaiblissant du même coup leurs capacités militaires.
Dans les zones tenues par la rébellion,  les luttes entre factions, les bombardements du régime, le chaos économique, l’insécurité et l’imposition de la charia ont poussé ceux qui hésitaient dans le camp d’Assad.

Pourtant, la plus grande partie des 120 000 morts de la guerre civile reste imputable aux exactions de l’armée  syrienne[1. Maher Al-Assad dirige la garde prétorienne du régime, accusée d’avoir commis les massacres les plus meurtriers.]

Certes, mais ne sous-estimez pas l’importance de l’enjeu national. Si le  régime était tombé, on aurait assisté à la partition du pays. Ni les alaouites, ni les druzes, ni la majorité des chrétiens n’auraient pu demeurer dans une Syrie sous pouvoir islamiste. Avec la victoire du régime, la Syrie peut espérer sauver son unité.

Assad pourra-t-il vraiment reprendre le contrôle de l’ensemble du territoire syrien ?

Non. Une décentralisation de fait va s’imposer. Le régime sera contraint d’accorder une autonomie aux Kurdes, qui l’ont assisté dans la lutte contre les rebelles, et négocier avec une partie de ses ennemis d’aujourd’hui. Certains accepteront de se rendre contre la garantie de l’immunité. Mais le pouvoir central devra aussi se résoudre à concéder des territoires à la gestion locale, notamment dans la vallée de l’Euphrate. Ainsi, la Syrie se fracturera en trois portions : une zone d’administration directe dans l’ouest, une zone d’administration indirecte dans l’est et le nord sous influence kurde.

Reste que la répression aveugle à laquelle s’est livré le pouvoir baasiste a radicalisé une contestation pacifique au départ…

Il est vrai que les premières manifestations rassemblaient des militants issus de la classe moyenne et des milieux intellectuels. Ces opposants pacifiques exprimaient une réelle aspiration à la démocratie et à la laïcité, comme j’ai pu l’observer  à Damas le 31 janvier 2011. Mais, dès mars 2011, les cortèges, quoique toujours pacifiques, ont mis en avant des revendications économiques et communautaires. À Banias, dans la région côtière, les sunnites manifestaient  contre la mixité confessionnelle dans les écoles. Ils réclamaient de surcroît des emplois dans les deux grandes entreprises publiques de la ville qu’ils dénonçaient comme des fiefs alaouites. Des heurts entre alaouites et sunnites ont rapidement éclaté, faisant des victimes de part et d’autre. Cela démontre bien que la crise syrienne s’est militarisée indépendamment de la forme de répression privilégiée par Damas.

Autrement dit, la guerre civile était inéluctable ?

Après des décennies de chape de plomb, les tensions interconfessionnelles mises sous le boisseau ont ressurgi. Si on ajoute que les pétromonarchies du Golfe cherchaient à déstabiliser l’axe Damas-Téhéran, on  voit bien que tous les ingrédients de la guerre civile étaient réunis.

Même les Etats-unis semblent se résigner au maintien de Bachar Al-Assad, sans doute parce que l’afflux de jihadistes vers la Syrie les inquiète…

Sous l’impulsion de Barack Obama, les Américains ont décidé d’alléger leur dispositif militaire dans la région pour se concentrer vers d’autres priorités, comme l’Asie-Pacifique. Or, si elle veut se désengager du Proche- Orient sans subir de revers stratégique, la diplomatie américaine doit absolument nouer de bonnes relations  avec l’Iran, qui assure la stabilité de l’Irak et pourrait contribuer à celle de l’Afghanistan après le retrait des Occidentaux. Depuis plusieurs mois, les relations entre Téhéran et Washington se réchauffent de manière spectaculaire : c’est bien parce que l’Iran apparaît de plus en plus comme un partenaire fiable aux yeux des États-Unis, en tout cas beaucoup plus fiable que la gérontocratie saoudienne.

Quel rôle jouera la Syrie dans le futur compromis irano-américain ? La réconciliation entre les deux puissances se fera-t-elle sur le dos d’Assad ?

La République islamique n’abandonnera pas le régime d’Assad, car celui-ci assure la pérennité d’un axe pro-iranien – certains parlent même de « croissant chiite » – reposant sur la continuité territoriale Hezbollah (Sud-Liban)-Bagdad-Damas- Téhéran. Dans le cadre de son grand marchandage avec les États-Unis, l’Iran ne sera pas sommé de lâcher le régime syrien. Au grand dam des Israéliens et des Saoudiens…

Pourtant, le régime des mollahs n’a pas été convié à la conférence de « Genève-2 ». Cette réunion a-t-elle été un coup d’épée dans l’eau ?

En participant à « Genève-2 », les autorités syriennes visaient uniquement à retrouver une légitimité internationale. Pour Damas, l’idée était d’humilier l’opposition et d’amener les pays occidentaux à condamner le terrorisme islamiste. En position de force sur le terrain, le régime  syrien n’avait cependant aucun intérêt à faire de concessions majeures. Au sein même du camp Assad, une attitude plus conciliante aurait été interprétée comme un signe de faiblesse inacceptable. De l’autre côté, la Coalition nationale syrienne n’a aucune influence sur les groupes rebelles, à la différence de l’Arabie saoudite, qui refuse toute négociation.

Les combats ne sont donc pas près de s’arrêter. Quelle issue au conflit espérez-vous ?

Par réalisme, j’estime préférable que la rébellion soit vaincue par les troupes loyalistes syriennes. Une victoire des insurgés aboutirait à une lutte pour le pouvoir entre factions rivales, et ne ferait que prolonger la guerre.[/access]

 

*Photo : AP/SIPA. AP21520586_000004. 

Dieu sauve la banque

banque eglise hollande

C’est une solution comme une autre que la solution hollandaise (pas hollandienne, hein !) pour sauver les banques, ou au moins restaurer la confiance des clients.

Une digression pour commencer : oui, on dit client maintenant, on n’ose plus dire usager, ça sent trop son socialisme rampant, ses jours heureux façon CNR avec cette idée obsolète de service rendu qui primait parfois encore un peu sur la transaction commerciale. Aujourd’hui, faites vous bien à l’idée que vous n’êtes plus usager de rien, ni du train, ni de la poste, ni du téléphone, ni des autoroutes pour la bonne raison que vous ne possédez plus rien, tout ayant été privatisé. Vous n’êtes plus qu’un client, c’est à dire quelqu’un avec qui on va essayer de faire le plus de profit possible et le plus vite possible tout en lui donnant l’illusion que c’est lui qui fait une bonne affaire. Ce qui explique que dans un wagon, vous n’avez plus une seule personne qui a payé le même prix pour un Paris-Vesoul (Paris-Vesoul qui d’ailleurs n’existera encore que s’il est rentable), que dans une file d’attente à la poste, la guichetière chargée de remplir « des objectifs » va tenter de vous convaincre avec acharnement d’affranchir vos vœux pour votre tata (celle que vous allez voir parfois à Vesoul) au tarif Chronopost en vous expliquant qu’une lettre à vitesse lente risque fort d’arriver à la fin du premier quinquennat de Marine Le Pen, vers 2021, quand votre tata sera morte ou qu’elle aura rejoint la résistance.

Ne parlons pas des rendez-vous avec votre banquier qui, si vous n’êtes pas à découvert, vous propose dans un sourire léonin des « placements adaptés » sans que vous réussissiez à vous départir de l’impression d’être dans un polar américain de série B en face d’un vendeur de voitures d’occasion qui vous refile une Studebaker d’occasion à un prix imbattable mais qui tombera en rade quelques dizaines de miles plus loin.

Il faut dire que les banques, ces dernières années, elles ont fait très fort pour le bonheur des peuples. Il y a eu la crise des subprimes de 2008, le scandale de la manipulation du Libor et en Europe les bénéfices monstrueux engrangés en prêtant aux Etats un argent que les banques ont emprunté pour presque rien à la Banque centrale européenne, BCE  abondée par ces mêmes Etats qui payent donc pour ce qu’ils ont donné. Et quand les banques n’ont plus d’argent à cause de leurs activités spéculatives, ce n’est pas trop grave, ces grands libéraux viennent demander à ces mêmes Etats, c’est à dire aux peuples, de les renflouer pour pouvoir continuer. Ça s’appelle la logique capitaliste financière mais ne cherchez pas, c’est le seul système rationnel, comme « la main invisible du marché » et « ses harmonies spontanées ». Il suffit de vous agenouiller, de fermer les yeux et de croire. Ne commencez surtout pas à douter ou à rire,  vous seriez traités d’hérétique, d’idiot, de communiste, voire des trois à la fois.

Evidemment, à la longue, la confiance dans les banques s’est érodée. Quand on vous fait vivre pour des générations dans l’austérité ou qu’on vous renvoie à la limite de la tiers-mondisation façon grecque ou espagnole, le premier réflexe quand vous entendez le mot banquier est de sortir votre revolver. Peuple tempéré et protestant, qui ne veut pas en arriver à de telles extrémités, les Pays-Bas ont donc décidé de faire prêter serment aux banquiers. Comme pour les médecins avec Hippocrate. Comme il n’y a pas d’Hippocrate pour les banquiers, et estimant qu’il vaut mieux s’adresser au bon dieu qu’à ses saints, ce qui tombe bien car le batave est parpaillot[1. Ne cherchez pas la contrepèterie.], les banquiers hollandais doivent depuis le 1er janvier prêter serment à Notre Seigneur. « Je jure que je m’efforcerai de préserver et consolider la confiance dans l’industrie des services financiers. Que Dieu tout-puissant me vienne en aide.» C’est par cette phrase que se conclura la cérémonie.

On aura beau dire, Dieu est de retour en Europe. Malraux avait un peu parlé d’un vingt-et-unième siècle qui serait mystique ou ne serait pas, mais on ne s’attendait pas à ce que cela aille si vite. Passe encore que chez nous, le Printemps Français rêve de nous transformer en théocratie dans une alliance de plus en plus objective avec les Barbus suburbains, mais voilà que Dieu vient en plus d’être convoqué pour restaurer le taux  de confiance dans les banquiers qui, en Hollande, était passé de 90% en 2008 à 37% en 2013.

Dieu vaut-il mieux qu’une bonne vieille nationalisation ? Je veux dire pour vérifier que les banquiers ne jouent pas au casino avec mes éconocroques, est-ce que je peux me fier davantage à Dieu qu’à l’Etat ? Si je crois en Dieu, sans aucun doute à condition, évidemment que mon banquier y croit aussi. Ce qui est déjà un pari plus audacieux. Et même s’il y croyait, mon banquier, et qu’il soit protestant comme ce sera le cas en Hollande, ça ne changera pas grand chose au problème. Le banquier protestant, parce qu’il est protestant, ne verra aucun inconvénient à me ruiner au nom de Dieu puisque la fortune, chez ces maudits Réformés, est un signe d’élection divine, sachant qu’ils parlent de leur fortune à eux et pas de la mienne, du coup.

Admettons maintenant que mon banquier soit catholique, il aura certes sans doute plus de scrupules à me ruiner mais qu’est-ce qui me prouvera qu’il n’est pas partisan de la théologie de la libération, mon banquier ? Oui, figurez-vous qu’il y a plusieurs demeures dans la maison du Père et que la figure du catholique ne se résume pas aux ayatollahs à crucifix de Civitas ou à Béatrice Bourges qui ferait passer l’Opus Dei pour une boîte à partouzes. Il y a des catholiques de gauche, très à gauche même, regardez le pape François. Qu’est-ce qui me garantirait, dans cette hypothèse, que mon banquier n’utiliserait pas mon flouze, tout en ayant le sentiment de respecter son serment, pour financer du commerce équitable ou une quelconque révolution bolivarienne. Dans un tel cas de figure, j’essaierai de faire contre mauvaise fortune bon cœur, mais bon, tout le monde n’est pas obligé d’être de gauche tiers-mondiste old school comme votre serviteur.

Dernière hypothèse, mais j’ose à peine l’imaginer, Dieu n’existe pas, les banquiers hollandais le savent mais sont comme leurs confrères européens tellement aux abois qu’ils sont prêts à n’importe quoi pour continuer à faire de l’argent, quoi qu’il arrive.

Mais ça je n’ose y croire. D’ailleurs, Dieu ne le permettrait pas.

 

*Photo : Frenkieb.

Saint Valentin : quelques éléments de langage amoureux

saint valentin denner

Terreur de la mi-février, la Saint Valentin est une épreuve de fond. Une journée sans fin. Même les couples les plus solides n’y résistent pas. L’atmosphère s’électrise. Les mots volent bas. Les aigreurs remontent à la surface. L’amour fait le dos rond durant 24 heures. C’est un mauvais moment à passer. Dans ce tourbillon de bons sentiments, le 14 février s’apparente à un piège en haute mer. Car, quoi que vous fassiez ou surtout ne fassiez pas, vous êtes dans la nasse. Vous aurez toujours tort, il y a des jours comme ça. Nier l’existence de cette manifestation commerciale, moquer ce rituel pathétique de l’offrande chocolatée ou fleurie et vous passerez pour un affreux goujat, un pauvre type sans cœur doublé d’un radin. `

À l’opposé, vous vautrer dans un excès de romantisme dégoulinant et on raillera à coup sûr votre manque de recul, votre incurable naïveté, votre affreux suivisme. Votre marge de manœuvre est donc excessivement mince. Aux couples, nous conseillons de jouer la sécurité. Discrétion et démagogie sont les deux mamelles des unions stables. Elles ont fait leurs preuves à travers le temps. La paix des ménages exige d’innombrables compromissions, n’en déplaise aux tenants de la transparence et du déballage sur la place publique. Comme l’écrivait Chardonne dans Les Destinées sentimentales : « L’amour exige certaines préparations… une retenue…des réserves…une rêverie préalable, comme une religion qui a été très tôt déposée dans le cœur ». L’époque n’est malheureusement plus à la grande littérature. Plus personne ne commande de fine champagne au restaurant et La Frette n’évoque plus aucune géographie intime (à lire cependant : le Chardonne d’Alexandre Le Dinh – Collection « Qui suis-je ? », Pardès). Le consommateur moyen n’a que faire de l’aide d’un styliste réprouvé. Il a besoin d’un vulgaire vademecum. Un kit de survie du 14 février à l’usage de l’homme marié ou du célibataire avide de rencontres. Voici donc quelques éléments de langage qui vous permettront d’accéder au week-end sans trop d’encombres. Causeur, bon prince et toujours attentif à la quiétude des foyers français, se charge de vous accompagner. L’improvisation n’étant jamais récompensée à sa juste valeur, Messieurs, nous vous indiquons ci-dessous quelques maximes ou sentences susceptibles de faire baisser la tension. Elles sont toutes tirées du cinéma d’après-guerre. Faites confiance aux dialoguistes, ils ont eu le temps de peaufiner d’implacables répliques.

C’est imparable… en théorie ! Armé de ce lexique amoureux, vous devriez arrondir les angles et éviter tous les reproches. Avant de passer à l’attaque, entraînez-vous à placer votre voix et à trouver le bon rythme. Dans la bouche de Maurice Ronet ou de Jean-Louis Trintignant, ces phrases claquent, subjuguent, emportent l’adhésion. Votre moitié est déjà sous le charme. Dans la vôtre, nous ne vous garantissons pas un résultat à 100 %. Afin de couvrir toutes les sensibilités, choisissez bien votre formule dans nos différents registres. N’optez pas pour la manière boulevardière d’un Jean-Pierre Marielle ou sentimentale d’un Philippe Noiret sans avoir, au préalable, bien sondé votre dulcinée. Gare aux quiproquos ! Sinon bonne Saint Valentin, courage !

Phrases de survie :

Nostalgie clermontoise

« Il n’y a pas vingt-quatre heures que nous sommes ensemble et encore avec interruption et moi, il me semble que je vous connais depuis une éternité, pas vous ? » Jean-Louis Trintignant/ Ma nuit chez Maud.

Chabada cannois

« Tu sais que c’est joli une femme qui parle et qui parle bien » Lino Ventura/La Bonne Année.

Direct du gauche

« Pourquoi tu mets jamais de soutien-gorge ? » Jean-Paul Belmondo/À bout de souffle.

Boulevardière

« J’ai deux passions dans la vie : la sexualité de groupe comme dirait le Nouvel Observateur et les maisons normandes » Jean-Pierre Marielle/Sex Shop.

Défensive

« J’suis pas un dragueur, j’ai horreur des dragueurs, je trouve ça lamentable» Charles Denner/L’homme qui aimait les femmes.

Offensive

«Je les attaquais toujours avec la même phrase : il y a deux femmes en vous ! Ça tombait toujours juste » Maurice Ronet/ Les Femmes.

Mensongère

« Pourquoi tu m’aimes ? – Parce que tu es vieille et laide » Michel Piccoli/Les Choses de la vie.

Animale

« Avec les filles, je suis un vrai fox-terrier » Vittorio Gassman/Le Fanfaron.

Maritale

« T’es une épouse modèle. Mais si, t’as que des qualités et physiquement t’es restée comme je pouvais l’espérer, c’est le bonheur rangé dans une armoire et tu vois même si c’était à refaire et ben je crois que je t’épouserais de nouveau mais tu m’emmerdes, tu m’emmerdes gentiment, affectueusement, avec amour, mais tu m’em-mer-des » Jean Gabin/Un singe en hiver.

Vitale

« Vous savez les nouvelles sont mauvaises, je crois vraiment qu’on va avoir la guerre, vous voulez m’épouser ? » Philippe Noiret/Le Vieux fusil.

Vieille France

« Je suis obligé de constater Madame que votre éclat rendrait jaloux le soleil lui-même. Et puis hier soir, un certain sourire, m’avait laissé du regret et je dois le dire les choses inachevées… »  Paul Meurisse/ L’Œil du monocle.

Interview de Dieudonné dans Causeur : Ce qu’en disent Elisabeth Lévy et Alain Finkielkraut

93

Fallait-il, oui ou non, interviewer Dieudonné, comme l’ont fait Elisabeth Lévy et Gil Mihaely dans le dernier numéro de Causeur?

Preuve que cette question est légitime, nous nous la sommes nous-mêmes posée dans la préparation de ce numéro 10 et avons tous, en comité de rédac, pesé le pour et le contre, avant de trancher à l’unanimité dans le sens que vous savez. À titre personnel, si vous voulez tout savoir, j’étais très chaudement partisan d’aller au contact, et donc au choc. Une opinion dix fois confortée quand j’ai vu le sacré bon boulot réalisé par Gil et Elisabeth.

N’empêche, plusieurs personnes, y compris des proches, me demandent « si c’était bien raisonnable de donner la parole à Dieudonné ». Si vous êtes de ceux-là, ou si la curiosité intellectuelle figure au nombre de vos vilains défauts, alors filez dare-dare sur le site de RCJ. Sur cette question chaude entre toutes, les deux protagonistes de l’émission dominicale ont inversé les rôles : c’est donc Alain Finkielkraut qui interviewe Elisabeth, laquelle se fait un plaisir de répondre aux questions légitimes que se posent nos amis –et aussi, tant qu’à faire, aux méchancetés diverses que répandent nos ennemis !

Il faut bannir du débat public le chiffre unique sur la délinquance

soullez delinquance valls

Christophe Soullez a co-écrit La criminologie pour les Nuls (First) et Une histoire criminelle de la France (Odile Jacob).

Eugénie Bastié. Fin janvier , l‘Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales (ONDRP) a publié un rapport assez accablant sur les chiffres de la délinquance. L’UMP s’est empressé de triompher sur « l’échec » du locataire de Beauvau. Manuel Valls est-il vraiment le « pire ministre de l’intérieur depuis dix ans », comme le prétend le député UMP Christian Jacob ?

Christophe Soullez. Je ne crois pas qu’on puisse juger de l’action d’un ministre de l’Intérieur à l’aune des seules statistiques sur les crimes et délits enregistrés. Pour une raison bien simple, mais que nous avons du mal à admettre dans notre pays, c’est que police et gendarmerie nationales (et donc le ministre de l’Intérieur) ne sont qu’une partie des acteurs de la filière pénale et qu’ils ne peuvent être tenus pour seuls responsables ! Les magistrats (parquet et siège) jouent un rôle majeur. Si les personnes mises en cause par la police ou la gendarmerie ne sont pas poursuivies et condamnées, la délinquance ne baissera pas ! Le bilan publié il y a quelques semaines n’est pas accablant mais contrasté, comme l’étaient les bilans des précédents gouvernements. On observe des tendances positives et d’autres négatives. Ainsi, si les vols à la titre affichent une hausse, tout comme les cambriolages, on note une baisse des coups et blessures volontaires, des vols à main armée ou encore une stabilisation des vols violents sans armes. La hausse des cambriolages n’a pas débuté avec Manuel Valls mais est continue depuis 2008. Entre 2010 et 2011 elle était même de 21,5 % en zone gendarmerie et de 14,6 % en zone police (contre + 1,3 % et + 7 % en 2013). Les vols violents contre les femmes sur la voie publique affichaient des hausses de + 7 % et + 13,4 % en 2009 et 2010.  En 2013 ils sont stabilisés. Les vols à main armée étaient en hausse de plus de 15 % en 2009, etc. Il faut donc relativiser : il y avait donc aussi, durant les périodes précédentes, des types d’infractions qui étaient fortement en hausse comme en baisse. Vous ne trouverez jamais de période où toutes les infractions étaient en baisse. Donc, si vous voulez juger un ministre, il faut le faire à l’aune d’un type d’infraction précise. Il peut bien entendu y avoir un décalage entre les chiffres et les annonces du ministre et on peut juger que ce dernier s’est un peu trop avancé sur les résultats qu’il comptait obtenir. On peut également donner un avis sur ses orientations ou ses réformes et trouver qu’il ne va pas assez loin ou assez vite. Mais porter un jugement sur les seules statistiques policières n’a pas grand sens. Une politique de sécurité demande aussi du temps. Par exemple, les cambriolages sont des infractions difficiles à élucider. Elles sont commises par des individus qui sont mobiles, qui laissent de moins en moins de traces de leurs passages, qui se professionnalisent et qui agissent en toute discrétion. Le travail policier est d’autant plus complexe et long que nous sommes confrontés aujourd’hui à des organisations criminelles. Il faut procéder à des recoupements judiciaires sur les modes opératoires, exploiter le peu d’indices laissés grâce à la police scientifique, localiser les membres d’une organisation, organiser des filatures si des individus ont pu être identifiés, etc. C’est un travail de longue haleine mais qui peut être payant si des réseaux sont démantelés comme cela a été le cas en Bretagne s’agissant organisation géorgienne. Il faut ensuite que policiers et gendarmes aient des moyens : police technique, développement des fichiers de rapprochement judiciaire, etc. Nous sommes dans un pays de droit et pour pouvoir poursuivre et condamner une personne il faut des preuves tangibles. Ces preuves sont parfois difficiles à réunir et à matérialiser notamment lorsque des dizaines de faits sont commis par les mêmes personnes. Cela est rendu d’autant plus difficile que les objets volés sont très vite écoulés sur le marché parallèle ou renvoyés dans les pays d’origine des cambrioleurs d’où l’impossibilité pour les services de police ou les unités de gendarmerie de les retrouver en possession des auteurs.

Justement, parlons des cambriolages. Si on examine les statistiques de ces dernières années, on constate leur hausse spectaculaire. Comment expliquez-vous ce phénomène?

On dispose de deux éléments d’interprétation complémentaires de cette tendance : l’intérêt pour les objets en or, notamment les bijoux, et l’implication croissante de la criminalité organisée dont une partie des membres sont originaires des pays de l’Est. On a mesuré, dans l’enquête nationale de victimation que l’Observatoire mène chaque avec l’INSEE, une hausse de la part des ménages qui, se déclarant victimes de cambriolages de leur logement, ont dit que des bijoux leur ont été volés. Nous avons, de plus, publié une étude sur le profil des personnes mises en cause par la police nationale pour vols, qui a révélé une part en forte augmentation des mis en cause de nationale roumaine, géorgienne, et plus généralement en provenance d’Europe balkanique ou d’ex-URSS en matière de vol avec effractions. Les réseaux criminels ont bien compris l’intérêt de s’investir dans les cambriolages. Ils en commettent des dizaines en très peu de temps, ne restent pas plus de 5 minutes dans le logement, volent les bijoux puis les écoulent ensuite. À l’inverse d’un vol à main où ce qui est important c’est la valeur du butin, en matière de cambriolages, c’est le nombre de ceux-ci qui va être l’élément le plus important.

La polémique rebondit souvent sur la fiabilité d’une mesure de la délinquance : n’est-il pas grossier de la mesurer à l’aide d’un chiffre unique ?

Si, bien sûr. Depuis dix ans, l’ONDRP affirme que le chiffre unique de la délinquance ne veut rien dire et qu’il faut le bannir du débat public. Vous ne pouvez pas additionner des infractions qui font des victimes et des infractions qui n’ont que des auteurs (les stupéfiants ou l’immigration clandestine par exemple). Est-ce que cela a un sens de cumuler des chiffres qui évoluent en fonction de la propension des victimes à aller déposer plainte et d’autres qui ne sont liés qu’à l’activité d’initiative des services et des orientations qui leur sont données ? Est-ce que cela a un sens d’additionner des homicides, des viols et des vols d’accessoires sur automobile ? Si, demain, sur un territoire, les atteintes aux biens baissent de 10 %, et notamment les vols d’accessoires sur les véhicules ou les vols à la roulotte, mais que dans le même temps les homicides croissent de 50 %, en ne regardant que le chiffre unique, vous ne verrez pas la hausse des homicides qui sera dissimulée derrière la masse du contentieux des atteintes aux biens. Pour la sécurité de nos concitoyens qu’est ce qui est le plus important : une vague d’homicides ou une légère augmentation des vols à la roulette ? Est-il crédible, et honnête, d’additionner des données dont on sait que, pour certaines, elles sont en baisse parce que les pratiques d’enregistrement ont été modifiées[1. En 2010/2011, les autorités ont décidé de ne plus enregistrer de plainte pour les débits frauduleux commis sur Internet sans dépossession de la carte bancaire.] ? C’est bien pourquoi le chiffre unique ne veut rien dire. Enfin, ne perdons pas de vue que les statistiques policières ne reflètent pas la délinquance mais l’activité d’enregistrement des plaintes par les services de police et les unités de gendarmerie. Le taux de plainte est très faible et varie selon les infractions. Ce chiffre n’atteint que 10 % pour les violences conjugales et les viols, 30 % pour les vols avec violences et de 50 % pour les violences physiques hors ménage. Les infractions relevées par la police et la gendarmerie sont donc bien loin de ce que vivent les victimes.

N’accorde-t-on pas beaucoup trop d’importance aux statistiques de la délinquance dans le débat public ?

Il est normal que la population ait connaissance de l’évolution des phénomènes criminels dans le pays. Il est logique que nos parlementaires, et le pouvoir exécutif, puissent s’appuyer sur des données pour adapter et orienter nos politiques publiques. Les statistiques de la délinquance sont utiles au débat public et il ne faut surtout pas qu’elles soient cachées. Mais il faut savoir les interpréter, ne pas en faire un usage exclusivement politique sans s’interroger sur leur pertinence, et surtout ne pas se focaliser sur un chiffre, une seule source de données ou un seul type de statistiques.

Manuel Valls souhaitait rompre avec la « politique du chiffre » mise en place par Nicolas Sarkozy, mais n’est-ce pas le seul moyen d’obtenir des résultats ?

Non. Si les données sont essentielles à la connaissance des phénomènes criminels, à l’étude des profils des auteurs et des victimes, et à la mesure de l’efficience de nos services, le chiffre ne doit pas être l’alpha et l’oméga d’une politique publique. Par ailleurs les chiffres ne doivent pas cacher certaines évolutions criminelles qui n’apparaissent pas nécessairement dans les statistiques. Et c’est pour cela qu’il est essentiel de procéder aussi à des analyses plus fines, dites qualitatives, sur certaines formes de criminalité et notamment sur le crime organisé par exemple. Il est également nécessaire de diversifier les indicateurs et les données utilisées. Quand on aura admis que la police et la gendarmerie sont des services publics, on pourra se poser la question de la création d’indicateurs permettant de juger la perception des victimes et des usagers. C’est ce que font les Britanniques depuis des années.

*Photo : jakeandlindsay.

Théorie du genre : SOS Fantômes

genre abcd egalite

La soi-disant théorie du « genre » n’en est pas une, nous expose-t-on pour rassurer les familles. En effet, ce n’est pas une théorie mais une pratique de la déconstruction qui tient moins à l’enseignement d’une vérité nécessaire qu’à l’obsession d’une égalité introuvable. Comme toujours, chez les nouveaux prêcheurs, l’argutie est avant tout morale. L’essentiel n’est pas tant que la théorie ou la pratique soit vraie ou fausse, ou dans quelle mesure elle peut l’être, non, l’essentiel, c’est qu’elle est en tout cas satisfaisante d’une point de vue moral, promouvant une stricte égalité entre tous. Qui prétendrait remettre en cause ce manichéisme primaire déconnectant inné et acquis, nature et culture, serait avant tout suspecté de rechigner à ce haut but moral et condamné pour cette raison. Face au camp du « Progrès », on n’est jamais un interlocuteur, pas même un adversaire, toujours un salaud.

Mais fort bien, puisque le vrai nœud du débat se situe en fait sur le plan moral, allons complètement sur ce terrain. Cette manière d’affronter le monde, ses contingences, ses limitations, ses iniquités, par la déconstruction égalitariste, que vaut-elle d’un point de vue moral ? Rien. C’est même à cet endroit qu’elle est la plus criminelle. Les hommes ont toujours souffert des limitations biologiques ou socio-culturelles qui leur étaient imposées par les coordonnées de leur incarnation physique. Ces limites, seulement, la sagesse consistait jusque là à tenter de les surpasser, quand on nous intime aujourd’hui de les déconstruire. Pragmatiquement, c’est idiot : elles se déplaceront toujours. Philosophiquement, c’est lâche. La belle attitude païenne de l’amor fati, revigorée par Nietzsche, et qui s’était illustrée au plus haut point dans le christianisme sous la forme du consentement à la Divine Providence, y est prise strictement à rebours. Il faut aimer ce qui nous arrive, nous disait celle-là, pour les deux excellentes raisons que cela est et que cela nous concerne. En bien ou en mal, accepter de manière loyale ce qui advient, s’y confronter avec courage, s’y éprouver, s’y transformer, mûrir. Considérer tout événement comme un défi, chaque obstacle comme un franchissement possible. Faire de son existence un destin.

Mais cela paraît sans doute bien « violent » pour un égalitariste contemporain, oui, violent comme l’est pourtant toute expérience accouchant d’un progrès véritable. Et celui-ci préfère s’illusionner sur la manière d’éliminer l’obstacle afin que la vie ressemble toujours davantage aux travées bien nettes d’un supermarché où chacun pourrait fabriquer son identité à l’envi, dans un solipsisme absolu et en fouillant dans les rayons, au lieu de s’acheminer vers la révélation de soi par l’amour et le combat. Demeure un problème : l’existence n’est pas aussi lisse que leurs concepts, elle n’est même faite que d’arrêtes, l’existence, elle heurte, elle choque, elle manque souvent de briser. Alors ces gamins qu’on voudrait moralement désarmer en leur laissant croire que leur vie consistera à choisir abstraitement, sur un pied d’égalité, ce que leur ignorance leur suggère, que feront-ils plus tard ? Que feront-ils face à un deuil, un échec fondamental, une rupture, un accident grave ? Ils lanceront des pétitions ? Déconstruiront la notion de santé ? Reprocheront son fascisme à la mort ?

Ce qui obsède nos démagogues post-modernes, c’est une horror fati, une horreur du monde tel qu’il est et tel qu’il se donne, un refus d’adhérer au destin. Cette déloyauté se trouve compensée par une hybris : reprogrammer l’univers entier en fonction de quelques critères abstraits, ce qui le réduirait par ailleurs à l’état d’antichambre du néant dans lequel vivre ne s’entendrait que sous une acception végétative. Il est vrai, au demeurant, qu’un peuple de plantes pourrait tout à fait se satisfaire du règne de François Hollande. Des plantes sous serre, on s’entend, et taillées précisément au même niveau. Alors bien entendu qu’il est bon de corriger au mieux l’inertie des inégalités qui structurent une société, mais cette obsession égalitariste est de l’ordre de la névrose. Il se trouve que lorsque son exigence première est de pouvoir choisir et d’avoir autant que le voisin, lorsque son exigence première est cette exigence de rivaux de caddies, on entre en complète contradiction avec une autre : celle de pouvoir répondre librement à ce que le destin nous impose précisément à nous, et se montrer à la hauteur.

Si, comme le notait Heidegger, le national-socialisme se lança dans la production industrielle de cadavres, le libéral-socialisme voudrait verser, lui, dans la production industrielle de fantômes. Fabriquer des êtres sans chair, ni corps, ni origine, ni destinée, seulement voués à hanter infiniment, dans un flottement indécis et un « genre » aléatoire, les galeries désinfectées du no man’s land global.

*Photo : LECARPENTIER-POOL/SIPA. 00652846_000004.

Les vaches qui ne rient plus

Il existe plusieurs types de vaches. Les vaches normandes, qui ont des robes tachetées. Les vaches sans imagination, qui regardent passer les trains. Les Prim’Holstein, les Montbéliardes, qui produisent du lait. Les vaches enragées. Les stars du salon de l’agriculture, dont les sourires sont assurés à la Lloyd’s. Les vaches à viande. Les vaches maigres. Les vaches qui rient sur les emballages de fromage industriel à tartiner. Et les vaches qui ne rient pas, celles que visent le « Mort aux vaches ! » Sans oublier les vaches nostalgiques, qui regrettent le temps des aurochs d’antan.

À cela il faut naturellement ajouter la vache Limousine, dont le corps est fait de résine (qui est un polymère, sachez-le). Ce sont nos confrères de La Montagne qui nous ont alertés sur un psychodrame syndical creusois d’un niveau international, qui met en lumière la vache limousine en plastique, dans toute la majesté de sa beauté et toute la noblesse de sa race.

Tout commence par une banale manifestation. Une vingtaine de sympathisants de la Confédération paysanne (syndicat de gauche, dont l’une des figures de proue fut José Bové), se saisissent d’une vache en résine exposée dans des locaux de la Chambre d’agriculture de Guéret, afin de la déposer devant la direction départementale des territoires pour protester contre la suppression de la prime à la vache allaitante pour les petits exploitants.

Sauf que… grave impair… la vache sacrée en résine appartient au syndicat agricole concurrent, la Fédération des Syndicats d’Exploitants Agricoles, dont le président département porte plainte illico pour enlèvement. Euh, non, pour vol… Le responsable de la FDSEA explique, plein d’amertume : « Cette vache a été volée et détériorée. Nous allons être obligés de la poncer et de la repeindre car la confédération a marqué son logo dessus. » L’affront ! L’animal – d’une valeur de 1400 euros – ne sera peut-être pas remis sur pattes pour un prochain congrès du syndicat. Ce qui serait un déficit d’image irréparable.

L’affaire suit son cours.

Osons le mot : les vacheries vont bon train dans le syndicalisme agricole creusois.

 

Abécédaire Jünger

10
junger drieu celine

junger drieu celine

Céline. Le moins que l’on puisse dire, c’est que le courant n’est pas passé entre les deux écrivains réchappés des tranchées. « Il y a, chez lui, ce regard des maniaques, tourné en dedans, qui brille comme au fond d’un trou »[access capability= »lire_inedits »], dit-il de ce personnage bileux et vindicatif après leur rencontre dans Paris occupé (Journal, 7 décembre 1941). Horrifié par l’apologie du crime de masse à laquelle se livre l’auteur du Voyage au bout de la nuit, Jünger y décèle un « homme de l’Âge de pierre » appâté par l’odeur des charniers putréfiés. Quelques années plus tard, apprenant que le pleutre Dr. Destouches a préparé son exfiltration vers l’Allemagne sitôt le débarquement allié annoncé, Jünger note, un brin acide, dans son Journal : « Curieux de voir comment des êtres capables d’exiger de sang-froid la tête de millions d’hommes s’inquiètent de leur sale petite vie. »

Dandysme. On reprocha souvent à Jünger ses réflexions d’esthète en plein carnage, comme si elles étaient la preuve de son insensibilité aux souffrances qui l’entouraient. Un passage de son Journal parisien sous l’Occupation a produit beaucoup de remous. Du toit de l’hôtel Raphaël, où était hébergé l’état-major allemand, l’officier Jünger admire les éclats du bombardement allié sur Paris en dégustant un verre de bourgogne où flottent des fraises. Trente ans plus tôt, le combattant des tranchées Jünger avait côtoyé la Faucheuse avec détachement, s’extasiant sur la beauté d’une fleur entre deux cadavres. Pour l’aristocrate confronté au tragique de l’Histoire, lire un roman de grand style, ramasser un fossile ou chasser un insecte rare est sans doute une question de survie.

Drieu. Ernst Jünger et Pierre Drieu la Rochelle se seraient rencontrés pour la première fois au son d’une cloche, aux abords du village de Godat, dont l’église sonnait toutes les heures pendant que soldats français et allemands échangeaient des coups de feu. De loin en loin, leurs œuvres inspirées par l’expérience de la guerre totale se feront écho. « Puissant flux au cerveau, guerre, progrès », écrit Drieu dans Interrogations (1917), peu avant que Jünger ne scande : « Tous les buts sont passagers, le mouvement seul est éternel, qui ne cesse de susciter des spectacles splendides et impitoyables » (La guerre comme expérience intérieure, 1922). Malgré leurs destinées divergentes, le tocsin de la guerre n’a jamais vraiment cessé de résonner pour eux. Mais au mouvement ayant mené Drieu à l’errance collaborationniste et au suicide s’oppose le parcours de Jünger, achevant le siècle en stoïcien centenaire après être resté de marbre face au nazisme.

Drogue. Jünger n’est pas un homme de l’excès, mais de l’expérience limite. Ce qui le conduira, après Quincey et Baudelaire, à s’intéresser aux drogues, puis à relater ses expériences dans Approches, drogues et ivresse (La Table ronde, 1973). En 1951, le scientifique Albert Hofmann, inventeur du LSD, qui se retrouve parfaitement dans la vision du monde à la fois rationnelle et magique de Jünger, l’initie à la drogue qu’il vient de découvrir. Sur le coup, Jünger se révèle déçu par le voyage et dit préférer la mescaline, car son ami lui a offert une dose assez faible de psychotrope. Il reviendra plus tard sur ce premier jugement lors d’une expérience « béatifique » qu’il mène flanqué d’Hofmann, d’un ami médecin et d’un orientaliste spécialiste des drogues. Ces hommes, que Jünger a baptisés « psychonautes », respectent le rituel aztèque. Aux confins de plusieurs mondes parallèles, chacun note ses impressions tout en planant sur une musique de Mozart. Leur voyage dans plusieurs mondes parallèles tient de la pure démarche expérimentale. Junkies s’abstenir !

Fils. Ernstel, le fils préféré de Jünger, connut une fin tragique. Engagé volontaire dans la Wehrmacht en 1943, à 17 ans, il est rapidement dénoncé par l’un de ses frères d’armes pour avoir tenu des propos peu amènes à l’égard du Führer. Mis au cachot plusieurs mois, il encourt la peine de mort et ne doit son salut qu’à l’intervention de son père auprès de l’état-major allemand. De retour sur le front, il tombera sous les balles alliées aux abords des carrières de Carrare, en novembre 1944, par une cruelle ironie du destin, cinq ans après la publication du conte paternel Sur les falaises de marbre.

Hitler. Entre le maître du Troisième Reich et l’auteur d’Orages d’acier, l’admiration aura été à sens unique. Après une brève période de curiosité au cours de laquelle il lui expédia plusieurs de ses ouvrages, Jünger n’éprouva qu’abomination et mépris pour ce démagogue antisémite. La débauche de destruction nazie lui inspirera le conte philosophique Sur les falaises de marbre (1939) dirigé contre la violence nihiliste du régime hitlérien. En poste au sein de l’état-major allemand à Paris, Jünger se fait le confident des officiers conjurés qui fomenteront l’attentat raté du 20 juillet 1944 contre le dictateur. Malgré des témoignages compromettants, il aura la vie sauve grâce à l’estime que s’acharne à lui porter le Führer. Jusqu’à la capitulation finale, Jünger se montre écartelé entre la défense de sa patrie et son aversion pour ce régime d’« équarrisseurs ».

Insectes. Dès l’enfance, Jünger nourrit une passion pour la botanique et l’entomologie. Nulle guerre n’a jamais pu interrompre les « chasses subtiles » au cours desquelles il s’équipe d’un bâton, d’un grand parapluie et d’un flacon d’éther afin d’estourbir les insectes avant de les immortaliser dans un cadre. Écologiste enraciné, l’auteur de Chasses subtiles prélève ainsi une modeste dîme sur l’éternel cycle de la Nature. Sa fascination pour les coléoptères lui fait même comparer le spectacle des bousiers mangeurs de fientes à une sublime œuvre d’art.

Mitterrand. Comme Helmut Kohl, François Mitterrand fut un fervent admirateur d’Ernst Jünger, ce qui mena les deux chefs d’État à faire de l’écrivain un symbole de la réconciliation franco-allemande. Officier allemand francophile, ancien combat- tant des deux guerres, jamais compromis avec l’idéologie nazie, Jünger possédait l’uniforme taillé pour le rôle. Comble du bon goût, ce grand guerrier était doté d’une taille assez modeste, ce qui décomplexa quelque peu le président Mitterrand au moment de poser avec l’écrivain et le géant Kohl à Verdun, en septembre 1984, lors de la célébration du 70e anniversaire de la Première Guerre mondiale. En dehors de ces cérémonies, le président français alla à plusieurs reprises rendre visite à Jünger dans sa maison de Wilflingen, en Souabe. Il le reçut également à l’Élysée, notamment en 1993, où le chef d’État, alors moribond, s’entretint de la mort avec ce sage qui l’avait tellement défiée.

Tourisme. « Le tourisme est l’industrie qui consiste à transporter des gens qui seraient mieux chez eux dans des endroits qui seraient mieux sans eux », disait le diplomate-écrivain Jean Mistler. Ernst Jünger aurait pu faire sien ce constat désabusé tant son goût des voyages s’oppose radicalement à la consommation touristique. Ce grand diariste montrait une formidable capacité d’émerveillement devant le spectacle du monde, à des années-lumière de l’obsession photographique et du dépaysement factice du touriste. Triste spectacle que ces troupeaux d’humains menés d’un antipode à l’autre, dans des pays lessivés par le tourisme de masse. Mais Jünger n’a pas résisté à la tentation de l’ailleurs, parcourant encore l’Amérique, l’Asie ou l’Afrique à 90 ans passés.[/access]

par Daoud Boughezala, Laurent Gayard et Romaric Sangars.

*Dessins : Soleil.

Jésus-Christ, fondateur des gender studies?

35

Jésus-Christ, fondateur des gender studies : c’est la thèse cocasse et convaincante d’un chercheur prénommé George Heyman dans un ouvrage de haute tenue, The Power of Sacrifice (The Catholic University of American Press, 2007). Mettre à mal l’édifice sexuel de nos ancêtres les Romains, il fallait quand même le faire. Songez donc : en ces temps vénérables et reculés, la faiblesse était réservée aux femmes cependant que la virilité était réservée, je vous le donne en mille, aux hommes. Mais voici qu’un jeune homme s’avise de faire l’éloge de la faiblesse. Il s’appelle Jésus-Christ. On ne lui connaît pas d’antécédents judiciaires, mais il va frapper un grand coup.

Sa conviction personnelle est que les corps ressusciteront après la mort. Non seulement la Nature sera transfigurée par la Grâce, mais elle sera transfigurée de fond en comble. Les vertus seront détachées de leurs supports sexuels, les qualités attribuées aux uns seront attribuées aux autres, de la même manière que, au moment d’entrer au Paradis, les premiers seront les derniers. En conséquence de cette césure entre la Nature et la Grâce, les femmes pourront désormais se montrer plus fortes que les hommes. La pièce à conviction de ce dossier central s’appelle La Passion de Perpétue, un récit martyrologique du plus haut intérêt. On y apprend comment une femme triomphe de l’adversité à force de passivité, et l’on y voit un Père impuissant face à sa fille – tout un symbole dans un univers gouverné par l’idéal du pater familias.

Que l’on soit athée ou catho, que l’on se fiche du Pape ou que l’on soit attaché aux valeurs traditionnelles, une chose est sûre : nous sommes bien tous des fils de la même civilisation, y compris dans nos divisions. Relire ces récits oubliés nous permettrait de prendre la mesure de ce foyer brûlant aux conséquences étonnantes que l’on appelle la civilisation chrétienne. À moins bien sûr que les passions partisanes ne l’emportent sur le goût de l’Histoire. À moins bien sûr que nos vaillantes Fémen ne préfèrent s’en remettre à des oppositions factices et à des combats antifascistes scolaires dont mon époque, décidément, a le secret. A toi la droite, à moi la gauche. À toi le catholicisme, à moi le progrès sociétal. A toi le fascisme, à moi la liberté sexuelle.

Le Souverain Poncif, combien de divisions ?

Les belles italiennes

12
sophia loren risi

sophia loren risi

Au sortir de la seconde guerre mondiale, l’industrie du cinéma en Italie est anéantie et c’est dans ce contexte de pénurie que certains cinéastes (Rossellini et De Sica en premier lieu) vont forger une nouvelle identité au septième art italien en inventant le néoréalisme. Il s’agit alors pour ces artistes de poser un regard sans artifices sur le monde qui les entoure et de témoigner de la réalité du pays : misère, chômage, ruines de la guerre…

Si ce courant « néoréaliste » ne compte, finalement, que très peu de films, il est assez frappant de constater qu’il va irriguer pendant longtemps la majeure partie du cinéma italien, y compris la comédie.

Les éditions Sidonis nous donnent aujourd’hui l’occasion de vérifier la singularité et l’originalité de cette « comédie à l’italienne » en nous proposant deux films relativement méconnus mais qui s’inscrivent parfaitement dans cette veine « réaliste ».

Le signe de Vénus est l’une des premières œuvres de Dino Risi qui deviendra par la suite l’un des ténors du genre en signant des classiques comme Le fanfaron ou Les monstres. Il met en scène les périples amoureux de deux cousines vivant sous le même toit. Tandis que l’une obtient toutes les faveurs des garçons (il faut dire qu’elle est incarnée par la somptueuse Sophia Loren !), l’autre est beaucoup plus réservée et rend visite à une cartomancienne qui lui prédit un bel avenir placé sous le signe de Vénus. Les ressorts de cette comédie reposent essentiellement sur cette opposition entre la bombe sexuelle qui attire tous les regards et la pauvre Cesira (Franca Valeri) qui cherche désespérément l’âme sœur et se fait manipuler par les hommes, notamment un poète désargenté (Vittorio de Sica) qui n’en a qu’après son argent.

Mais ce qui donne cette touche particulière au film, c’est cette manière qu’a Risi d’ancrer son récit dans une réalité sociale forte. Il dresse un portrait corrosif de deux naïves prisonnières de leurs rêves de midinettes mais également victimes d’une société arriérée où les femmes apparaissent comme de simples proies pour des hommes sans scrupules.  Il faut voir ces messieurs s’empresser comme un essaim d’abeilles autour de Sophia Loren dans une soirée ou faire du collé/serré dans un bus pour comprendre que la vie de cette brave fille du peuple est semée d’embûches ! Si les hommes sont veules, lâches et volontiers filous (que ce soit pour séduire une des cousines ou pour entourlouper l’autre), ils ne sont pas les seuls à pâtir de l’humeur satirique de Dino Risi. En soulignant la naïveté de leurs élans sentimentaux et de leur croyance aveugle en un fabuleux destin écrit dans les astres, le cinéaste ne ménage pas plus ses personnages féminins que ses ridicules personnages masculins (mention spéciale au génial Alberto Sordi en bonimenteur malhonnête).

Si Le signe de Vénus se termine sur une note étonnamment amère, on s’amuse déjà beaucoup en découvrant ce film à la fois cynique mais non dénué d’une certaine tendresse…

Hold-up à la Milanaise est signé par Nanni Loy, cinéaste moins renommé mais qui reprend ici le flambeau de Mario Monicelli pour réaliser la suite du Pigeon. Nous retrouvons donc la bande à Peppe (Vittorio Gassman) enrôlée par un malfrat milanais pour braquer un fourgon et récupérer la recette du « Totocalcio » (le loto sportif italien, en quelque sorte). Bien évidemment, les choses ne vont pas se dérouler comme prévu pour cette bande de bras cassés…

Scénario solide (signé Age et Scarpelli, les plus fameux duettistes de la comédie à l’italienne), dialogues incisifs, acteurs géniaux : tous les ingrédients sont réunis pour obtenir une excellente comédie, drôle et bien rythmée.

À première vue, le film s’inspire avant tout du cinéma noir américain (John Huston aurait pu mettre en scène cette équipée qui tourne mal) et rompt d’une certaine manière avec la tradition réaliste de la comédie italienne. Pourtant, c’est à nouveau cet « ancrage social » qui fait la singularité et le sel d’Hold-up à la Milanaise.

À travers ces mésaventures humoristiques se dessine un tableau de l’Italie de l’époque : la misère qui pousse les individus à des petites combines plus ou moins honnêtes, les rivalités Nord/Sud (certains gags reposent sur les oppositions entre les dialectes romains et milanais) ou encore la soumission des femmes aux hommes. Il faut voir, par exemple, la manière dont l’un des malfrats surveille sa sœur (la divine Claudia Cardinale) promise à l’un de ses complices en lui empêchant de prendre la moindre décision par elle-même (il lui hurle même que les femmes ne sont majeures qu’à…28 ans !). Par ailleurs, il faut souligner le fait que la belle demoiselle est analphabète et que ce trait particulier permet à Nanni Loy de mettre l’accent sur une autre réalité de l’époque et d’évoquer par petites touches le problème de l’instruction via le personnage d’un petit garçon.

Sans tomber dans les pièges du misérabilisme ou du militantisme desséché, ces deux films prouvent que la « comédie à l’italienne » a su utiliser l’arme du rire pour témoigner, à sa manière, des mœurs d’une époque et dévoiler certains maux sociaux…

Le signe de Vénus (1953) de Dino Risi avec Sophia Loren, Vittorio de Sica, Alberto Sordi, Franca Valeri et Hold-up à la Milanaise (1959) de Nanni Loy avec Vittorio Gassman, Nino Manfredi, Claudia Cardinale, aux Editions Sidonis/Calysta.

Syrie : les hésitants ont basculé dans le camp d’Assad

6
syrie balanche assad

syrie balanche assad

Docteur en géographie, spécialiste de la Syrie, Fabrice Balanche dirige le groupe de recherches et d’études sur la Méditerranée et le Moyen-Orient à l’université Lyon 2. Dernier ouvrage : Atlas du Proche-orient arabe (2011). 

Daoud Boughezala. En mai 2013, la reconquête de la ville de Qousseir par l’armée syrienne et le Hezbollah semble avoir changé le cours de la guerre civile. Comment le clan Assad, que l’on croyait condamné, a-t-il repris la main ?

Fabrice Balanche. Le régime syrien a adopté une véritable stratégie de contre-insurrection. Dans un premier temps, il a replié ses troupes dans les grandes villes et sur l’axe crucial Lattaquié-Homs-Damas. Puis, dans les zones que son armée avait désertées, il a encouragé la création de groupes d’autodéfense populaire pour protéger les civils des insurgés et occuper les forces rebelles. Pendant ce temps, la mainmise des islamistes radicaux sur la majorité des groupes rebelles faisait perdre à ceux-ci tout soutien occidental[access capability= »lire_inedits »], affaiblissant du même coup leurs capacités militaires.
Dans les zones tenues par la rébellion,  les luttes entre factions, les bombardements du régime, le chaos économique, l’insécurité et l’imposition de la charia ont poussé ceux qui hésitaient dans le camp d’Assad.

Pourtant, la plus grande partie des 120 000 morts de la guerre civile reste imputable aux exactions de l’armée  syrienne[1. Maher Al-Assad dirige la garde prétorienne du régime, accusée d’avoir commis les massacres les plus meurtriers.]

Certes, mais ne sous-estimez pas l’importance de l’enjeu national. Si le  régime était tombé, on aurait assisté à la partition du pays. Ni les alaouites, ni les druzes, ni la majorité des chrétiens n’auraient pu demeurer dans une Syrie sous pouvoir islamiste. Avec la victoire du régime, la Syrie peut espérer sauver son unité.

Assad pourra-t-il vraiment reprendre le contrôle de l’ensemble du territoire syrien ?

Non. Une décentralisation de fait va s’imposer. Le régime sera contraint d’accorder une autonomie aux Kurdes, qui l’ont assisté dans la lutte contre les rebelles, et négocier avec une partie de ses ennemis d’aujourd’hui. Certains accepteront de se rendre contre la garantie de l’immunité. Mais le pouvoir central devra aussi se résoudre à concéder des territoires à la gestion locale, notamment dans la vallée de l’Euphrate. Ainsi, la Syrie se fracturera en trois portions : une zone d’administration directe dans l’ouest, une zone d’administration indirecte dans l’est et le nord sous influence kurde.

Reste que la répression aveugle à laquelle s’est livré le pouvoir baasiste a radicalisé une contestation pacifique au départ…

Il est vrai que les premières manifestations rassemblaient des militants issus de la classe moyenne et des milieux intellectuels. Ces opposants pacifiques exprimaient une réelle aspiration à la démocratie et à la laïcité, comme j’ai pu l’observer  à Damas le 31 janvier 2011. Mais, dès mars 2011, les cortèges, quoique toujours pacifiques, ont mis en avant des revendications économiques et communautaires. À Banias, dans la région côtière, les sunnites manifestaient  contre la mixité confessionnelle dans les écoles. Ils réclamaient de surcroît des emplois dans les deux grandes entreprises publiques de la ville qu’ils dénonçaient comme des fiefs alaouites. Des heurts entre alaouites et sunnites ont rapidement éclaté, faisant des victimes de part et d’autre. Cela démontre bien que la crise syrienne s’est militarisée indépendamment de la forme de répression privilégiée par Damas.

Autrement dit, la guerre civile était inéluctable ?

Après des décennies de chape de plomb, les tensions interconfessionnelles mises sous le boisseau ont ressurgi. Si on ajoute que les pétromonarchies du Golfe cherchaient à déstabiliser l’axe Damas-Téhéran, on  voit bien que tous les ingrédients de la guerre civile étaient réunis.

Même les Etats-unis semblent se résigner au maintien de Bachar Al-Assad, sans doute parce que l’afflux de jihadistes vers la Syrie les inquiète…

Sous l’impulsion de Barack Obama, les Américains ont décidé d’alléger leur dispositif militaire dans la région pour se concentrer vers d’autres priorités, comme l’Asie-Pacifique. Or, si elle veut se désengager du Proche- Orient sans subir de revers stratégique, la diplomatie américaine doit absolument nouer de bonnes relations  avec l’Iran, qui assure la stabilité de l’Irak et pourrait contribuer à celle de l’Afghanistan après le retrait des Occidentaux. Depuis plusieurs mois, les relations entre Téhéran et Washington se réchauffent de manière spectaculaire : c’est bien parce que l’Iran apparaît de plus en plus comme un partenaire fiable aux yeux des États-Unis, en tout cas beaucoup plus fiable que la gérontocratie saoudienne.

Quel rôle jouera la Syrie dans le futur compromis irano-américain ? La réconciliation entre les deux puissances se fera-t-elle sur le dos d’Assad ?

La République islamique n’abandonnera pas le régime d’Assad, car celui-ci assure la pérennité d’un axe pro-iranien – certains parlent même de « croissant chiite » – reposant sur la continuité territoriale Hezbollah (Sud-Liban)-Bagdad-Damas- Téhéran. Dans le cadre de son grand marchandage avec les États-Unis, l’Iran ne sera pas sommé de lâcher le régime syrien. Au grand dam des Israéliens et des Saoudiens…

Pourtant, le régime des mollahs n’a pas été convié à la conférence de « Genève-2 ». Cette réunion a-t-elle été un coup d’épée dans l’eau ?

En participant à « Genève-2 », les autorités syriennes visaient uniquement à retrouver une légitimité internationale. Pour Damas, l’idée était d’humilier l’opposition et d’amener les pays occidentaux à condamner le terrorisme islamiste. En position de force sur le terrain, le régime  syrien n’avait cependant aucun intérêt à faire de concessions majeures. Au sein même du camp Assad, une attitude plus conciliante aurait été interprétée comme un signe de faiblesse inacceptable. De l’autre côté, la Coalition nationale syrienne n’a aucune influence sur les groupes rebelles, à la différence de l’Arabie saoudite, qui refuse toute négociation.

Les combats ne sont donc pas près de s’arrêter. Quelle issue au conflit espérez-vous ?

Par réalisme, j’estime préférable que la rébellion soit vaincue par les troupes loyalistes syriennes. Une victoire des insurgés aboutirait à une lutte pour le pouvoir entre factions rivales, et ne ferait que prolonger la guerre.[/access]

 

*Photo : AP/SIPA. AP21520586_000004. 

Dieu sauve la banque

50
banque eglise hollande

banque eglise hollande

C’est une solution comme une autre que la solution hollandaise (pas hollandienne, hein !) pour sauver les banques, ou au moins restaurer la confiance des clients.

Une digression pour commencer : oui, on dit client maintenant, on n’ose plus dire usager, ça sent trop son socialisme rampant, ses jours heureux façon CNR avec cette idée obsolète de service rendu qui primait parfois encore un peu sur la transaction commerciale. Aujourd’hui, faites vous bien à l’idée que vous n’êtes plus usager de rien, ni du train, ni de la poste, ni du téléphone, ni des autoroutes pour la bonne raison que vous ne possédez plus rien, tout ayant été privatisé. Vous n’êtes plus qu’un client, c’est à dire quelqu’un avec qui on va essayer de faire le plus de profit possible et le plus vite possible tout en lui donnant l’illusion que c’est lui qui fait une bonne affaire. Ce qui explique que dans un wagon, vous n’avez plus une seule personne qui a payé le même prix pour un Paris-Vesoul (Paris-Vesoul qui d’ailleurs n’existera encore que s’il est rentable), que dans une file d’attente à la poste, la guichetière chargée de remplir « des objectifs » va tenter de vous convaincre avec acharnement d’affranchir vos vœux pour votre tata (celle que vous allez voir parfois à Vesoul) au tarif Chronopost en vous expliquant qu’une lettre à vitesse lente risque fort d’arriver à la fin du premier quinquennat de Marine Le Pen, vers 2021, quand votre tata sera morte ou qu’elle aura rejoint la résistance.

Ne parlons pas des rendez-vous avec votre banquier qui, si vous n’êtes pas à découvert, vous propose dans un sourire léonin des « placements adaptés » sans que vous réussissiez à vous départir de l’impression d’être dans un polar américain de série B en face d’un vendeur de voitures d’occasion qui vous refile une Studebaker d’occasion à un prix imbattable mais qui tombera en rade quelques dizaines de miles plus loin.

Il faut dire que les banques, ces dernières années, elles ont fait très fort pour le bonheur des peuples. Il y a eu la crise des subprimes de 2008, le scandale de la manipulation du Libor et en Europe les bénéfices monstrueux engrangés en prêtant aux Etats un argent que les banques ont emprunté pour presque rien à la Banque centrale européenne, BCE  abondée par ces mêmes Etats qui payent donc pour ce qu’ils ont donné. Et quand les banques n’ont plus d’argent à cause de leurs activités spéculatives, ce n’est pas trop grave, ces grands libéraux viennent demander à ces mêmes Etats, c’est à dire aux peuples, de les renflouer pour pouvoir continuer. Ça s’appelle la logique capitaliste financière mais ne cherchez pas, c’est le seul système rationnel, comme « la main invisible du marché » et « ses harmonies spontanées ». Il suffit de vous agenouiller, de fermer les yeux et de croire. Ne commencez surtout pas à douter ou à rire,  vous seriez traités d’hérétique, d’idiot, de communiste, voire des trois à la fois.

Evidemment, à la longue, la confiance dans les banques s’est érodée. Quand on vous fait vivre pour des générations dans l’austérité ou qu’on vous renvoie à la limite de la tiers-mondisation façon grecque ou espagnole, le premier réflexe quand vous entendez le mot banquier est de sortir votre revolver. Peuple tempéré et protestant, qui ne veut pas en arriver à de telles extrémités, les Pays-Bas ont donc décidé de faire prêter serment aux banquiers. Comme pour les médecins avec Hippocrate. Comme il n’y a pas d’Hippocrate pour les banquiers, et estimant qu’il vaut mieux s’adresser au bon dieu qu’à ses saints, ce qui tombe bien car le batave est parpaillot[1. Ne cherchez pas la contrepèterie.], les banquiers hollandais doivent depuis le 1er janvier prêter serment à Notre Seigneur. « Je jure que je m’efforcerai de préserver et consolider la confiance dans l’industrie des services financiers. Que Dieu tout-puissant me vienne en aide.» C’est par cette phrase que se conclura la cérémonie.

On aura beau dire, Dieu est de retour en Europe. Malraux avait un peu parlé d’un vingt-et-unième siècle qui serait mystique ou ne serait pas, mais on ne s’attendait pas à ce que cela aille si vite. Passe encore que chez nous, le Printemps Français rêve de nous transformer en théocratie dans une alliance de plus en plus objective avec les Barbus suburbains, mais voilà que Dieu vient en plus d’être convoqué pour restaurer le taux  de confiance dans les banquiers qui, en Hollande, était passé de 90% en 2008 à 37% en 2013.

Dieu vaut-il mieux qu’une bonne vieille nationalisation ? Je veux dire pour vérifier que les banquiers ne jouent pas au casino avec mes éconocroques, est-ce que je peux me fier davantage à Dieu qu’à l’Etat ? Si je crois en Dieu, sans aucun doute à condition, évidemment que mon banquier y croit aussi. Ce qui est déjà un pari plus audacieux. Et même s’il y croyait, mon banquier, et qu’il soit protestant comme ce sera le cas en Hollande, ça ne changera pas grand chose au problème. Le banquier protestant, parce qu’il est protestant, ne verra aucun inconvénient à me ruiner au nom de Dieu puisque la fortune, chez ces maudits Réformés, est un signe d’élection divine, sachant qu’ils parlent de leur fortune à eux et pas de la mienne, du coup.

Admettons maintenant que mon banquier soit catholique, il aura certes sans doute plus de scrupules à me ruiner mais qu’est-ce qui me prouvera qu’il n’est pas partisan de la théologie de la libération, mon banquier ? Oui, figurez-vous qu’il y a plusieurs demeures dans la maison du Père et que la figure du catholique ne se résume pas aux ayatollahs à crucifix de Civitas ou à Béatrice Bourges qui ferait passer l’Opus Dei pour une boîte à partouzes. Il y a des catholiques de gauche, très à gauche même, regardez le pape François. Qu’est-ce qui me garantirait, dans cette hypothèse, que mon banquier n’utiliserait pas mon flouze, tout en ayant le sentiment de respecter son serment, pour financer du commerce équitable ou une quelconque révolution bolivarienne. Dans un tel cas de figure, j’essaierai de faire contre mauvaise fortune bon cœur, mais bon, tout le monde n’est pas obligé d’être de gauche tiers-mondiste old school comme votre serviteur.

Dernière hypothèse, mais j’ose à peine l’imaginer, Dieu n’existe pas, les banquiers hollandais le savent mais sont comme leurs confrères européens tellement aux abois qu’ils sont prêts à n’importe quoi pour continuer à faire de l’argent, quoi qu’il arrive.

Mais ça je n’ose y croire. D’ailleurs, Dieu ne le permettrait pas.

 

*Photo : Frenkieb.

Saint Valentin : quelques éléments de langage amoureux

12
saint valentin denner

saint valentin denner

Terreur de la mi-février, la Saint Valentin est une épreuve de fond. Une journée sans fin. Même les couples les plus solides n’y résistent pas. L’atmosphère s’électrise. Les mots volent bas. Les aigreurs remontent à la surface. L’amour fait le dos rond durant 24 heures. C’est un mauvais moment à passer. Dans ce tourbillon de bons sentiments, le 14 février s’apparente à un piège en haute mer. Car, quoi que vous fassiez ou surtout ne fassiez pas, vous êtes dans la nasse. Vous aurez toujours tort, il y a des jours comme ça. Nier l’existence de cette manifestation commerciale, moquer ce rituel pathétique de l’offrande chocolatée ou fleurie et vous passerez pour un affreux goujat, un pauvre type sans cœur doublé d’un radin. `

À l’opposé, vous vautrer dans un excès de romantisme dégoulinant et on raillera à coup sûr votre manque de recul, votre incurable naïveté, votre affreux suivisme. Votre marge de manœuvre est donc excessivement mince. Aux couples, nous conseillons de jouer la sécurité. Discrétion et démagogie sont les deux mamelles des unions stables. Elles ont fait leurs preuves à travers le temps. La paix des ménages exige d’innombrables compromissions, n’en déplaise aux tenants de la transparence et du déballage sur la place publique. Comme l’écrivait Chardonne dans Les Destinées sentimentales : « L’amour exige certaines préparations… une retenue…des réserves…une rêverie préalable, comme une religion qui a été très tôt déposée dans le cœur ». L’époque n’est malheureusement plus à la grande littérature. Plus personne ne commande de fine champagne au restaurant et La Frette n’évoque plus aucune géographie intime (à lire cependant : le Chardonne d’Alexandre Le Dinh – Collection « Qui suis-je ? », Pardès). Le consommateur moyen n’a que faire de l’aide d’un styliste réprouvé. Il a besoin d’un vulgaire vademecum. Un kit de survie du 14 février à l’usage de l’homme marié ou du célibataire avide de rencontres. Voici donc quelques éléments de langage qui vous permettront d’accéder au week-end sans trop d’encombres. Causeur, bon prince et toujours attentif à la quiétude des foyers français, se charge de vous accompagner. L’improvisation n’étant jamais récompensée à sa juste valeur, Messieurs, nous vous indiquons ci-dessous quelques maximes ou sentences susceptibles de faire baisser la tension. Elles sont toutes tirées du cinéma d’après-guerre. Faites confiance aux dialoguistes, ils ont eu le temps de peaufiner d’implacables répliques.

C’est imparable… en théorie ! Armé de ce lexique amoureux, vous devriez arrondir les angles et éviter tous les reproches. Avant de passer à l’attaque, entraînez-vous à placer votre voix et à trouver le bon rythme. Dans la bouche de Maurice Ronet ou de Jean-Louis Trintignant, ces phrases claquent, subjuguent, emportent l’adhésion. Votre moitié est déjà sous le charme. Dans la vôtre, nous ne vous garantissons pas un résultat à 100 %. Afin de couvrir toutes les sensibilités, choisissez bien votre formule dans nos différents registres. N’optez pas pour la manière boulevardière d’un Jean-Pierre Marielle ou sentimentale d’un Philippe Noiret sans avoir, au préalable, bien sondé votre dulcinée. Gare aux quiproquos ! Sinon bonne Saint Valentin, courage !

Phrases de survie :

Nostalgie clermontoise

« Il n’y a pas vingt-quatre heures que nous sommes ensemble et encore avec interruption et moi, il me semble que je vous connais depuis une éternité, pas vous ? » Jean-Louis Trintignant/ Ma nuit chez Maud.

Chabada cannois

« Tu sais que c’est joli une femme qui parle et qui parle bien » Lino Ventura/La Bonne Année.

Direct du gauche

« Pourquoi tu mets jamais de soutien-gorge ? » Jean-Paul Belmondo/À bout de souffle.

Boulevardière

« J’ai deux passions dans la vie : la sexualité de groupe comme dirait le Nouvel Observateur et les maisons normandes » Jean-Pierre Marielle/Sex Shop.

Défensive

« J’suis pas un dragueur, j’ai horreur des dragueurs, je trouve ça lamentable» Charles Denner/L’homme qui aimait les femmes.

Offensive

«Je les attaquais toujours avec la même phrase : il y a deux femmes en vous ! Ça tombait toujours juste » Maurice Ronet/ Les Femmes.

Mensongère

« Pourquoi tu m’aimes ? – Parce que tu es vieille et laide » Michel Piccoli/Les Choses de la vie.

Animale

« Avec les filles, je suis un vrai fox-terrier » Vittorio Gassman/Le Fanfaron.

Maritale

« T’es une épouse modèle. Mais si, t’as que des qualités et physiquement t’es restée comme je pouvais l’espérer, c’est le bonheur rangé dans une armoire et tu vois même si c’était à refaire et ben je crois que je t’épouserais de nouveau mais tu m’emmerdes, tu m’emmerdes gentiment, affectueusement, avec amour, mais tu m’em-mer-des » Jean Gabin/Un singe en hiver.

Vitale

« Vous savez les nouvelles sont mauvaises, je crois vraiment qu’on va avoir la guerre, vous voulez m’épouser ? » Philippe Noiret/Le Vieux fusil.

Vieille France

« Je suis obligé de constater Madame que votre éclat rendrait jaloux le soleil lui-même. Et puis hier soir, un certain sourire, m’avait laissé du regret et je dois le dire les choses inachevées… »  Paul Meurisse/ L’Œil du monocle.

Interview de Dieudonné dans Causeur : Ce qu’en disent Elisabeth Lévy et Alain Finkielkraut

93

Fallait-il, oui ou non, interviewer Dieudonné, comme l’ont fait Elisabeth Lévy et Gil Mihaely dans le dernier numéro de Causeur?

Preuve que cette question est légitime, nous nous la sommes nous-mêmes posée dans la préparation de ce numéro 10 et avons tous, en comité de rédac, pesé le pour et le contre, avant de trancher à l’unanimité dans le sens que vous savez. À titre personnel, si vous voulez tout savoir, j’étais très chaudement partisan d’aller au contact, et donc au choc. Une opinion dix fois confortée quand j’ai vu le sacré bon boulot réalisé par Gil et Elisabeth.

N’empêche, plusieurs personnes, y compris des proches, me demandent « si c’était bien raisonnable de donner la parole à Dieudonné ». Si vous êtes de ceux-là, ou si la curiosité intellectuelle figure au nombre de vos vilains défauts, alors filez dare-dare sur le site de RCJ. Sur cette question chaude entre toutes, les deux protagonistes de l’émission dominicale ont inversé les rôles : c’est donc Alain Finkielkraut qui interviewe Elisabeth, laquelle se fait un plaisir de répondre aux questions légitimes que se posent nos amis –et aussi, tant qu’à faire, aux méchancetés diverses que répandent nos ennemis !

Il faut bannir du débat public le chiffre unique sur la délinquance

42
soullez delinquance valls

soullez delinquance valls

Christophe Soullez a co-écrit La criminologie pour les Nuls (First) et Une histoire criminelle de la France (Odile Jacob).

Eugénie Bastié. Fin janvier , l‘Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales (ONDRP) a publié un rapport assez accablant sur les chiffres de la délinquance. L’UMP s’est empressé de triompher sur « l’échec » du locataire de Beauvau. Manuel Valls est-il vraiment le « pire ministre de l’intérieur depuis dix ans », comme le prétend le député UMP Christian Jacob ?

Christophe Soullez. Je ne crois pas qu’on puisse juger de l’action d’un ministre de l’Intérieur à l’aune des seules statistiques sur les crimes et délits enregistrés. Pour une raison bien simple, mais que nous avons du mal à admettre dans notre pays, c’est que police et gendarmerie nationales (et donc le ministre de l’Intérieur) ne sont qu’une partie des acteurs de la filière pénale et qu’ils ne peuvent être tenus pour seuls responsables ! Les magistrats (parquet et siège) jouent un rôle majeur. Si les personnes mises en cause par la police ou la gendarmerie ne sont pas poursuivies et condamnées, la délinquance ne baissera pas ! Le bilan publié il y a quelques semaines n’est pas accablant mais contrasté, comme l’étaient les bilans des précédents gouvernements. On observe des tendances positives et d’autres négatives. Ainsi, si les vols à la titre affichent une hausse, tout comme les cambriolages, on note une baisse des coups et blessures volontaires, des vols à main armée ou encore une stabilisation des vols violents sans armes. La hausse des cambriolages n’a pas débuté avec Manuel Valls mais est continue depuis 2008. Entre 2010 et 2011 elle était même de 21,5 % en zone gendarmerie et de 14,6 % en zone police (contre + 1,3 % et + 7 % en 2013). Les vols violents contre les femmes sur la voie publique affichaient des hausses de + 7 % et + 13,4 % en 2009 et 2010.  En 2013 ils sont stabilisés. Les vols à main armée étaient en hausse de plus de 15 % en 2009, etc. Il faut donc relativiser : il y avait donc aussi, durant les périodes précédentes, des types d’infractions qui étaient fortement en hausse comme en baisse. Vous ne trouverez jamais de période où toutes les infractions étaient en baisse. Donc, si vous voulez juger un ministre, il faut le faire à l’aune d’un type d’infraction précise. Il peut bien entendu y avoir un décalage entre les chiffres et les annonces du ministre et on peut juger que ce dernier s’est un peu trop avancé sur les résultats qu’il comptait obtenir. On peut également donner un avis sur ses orientations ou ses réformes et trouver qu’il ne va pas assez loin ou assez vite. Mais porter un jugement sur les seules statistiques policières n’a pas grand sens. Une politique de sécurité demande aussi du temps. Par exemple, les cambriolages sont des infractions difficiles à élucider. Elles sont commises par des individus qui sont mobiles, qui laissent de moins en moins de traces de leurs passages, qui se professionnalisent et qui agissent en toute discrétion. Le travail policier est d’autant plus complexe et long que nous sommes confrontés aujourd’hui à des organisations criminelles. Il faut procéder à des recoupements judiciaires sur les modes opératoires, exploiter le peu d’indices laissés grâce à la police scientifique, localiser les membres d’une organisation, organiser des filatures si des individus ont pu être identifiés, etc. C’est un travail de longue haleine mais qui peut être payant si des réseaux sont démantelés comme cela a été le cas en Bretagne s’agissant organisation géorgienne. Il faut ensuite que policiers et gendarmes aient des moyens : police technique, développement des fichiers de rapprochement judiciaire, etc. Nous sommes dans un pays de droit et pour pouvoir poursuivre et condamner une personne il faut des preuves tangibles. Ces preuves sont parfois difficiles à réunir et à matérialiser notamment lorsque des dizaines de faits sont commis par les mêmes personnes. Cela est rendu d’autant plus difficile que les objets volés sont très vite écoulés sur le marché parallèle ou renvoyés dans les pays d’origine des cambrioleurs d’où l’impossibilité pour les services de police ou les unités de gendarmerie de les retrouver en possession des auteurs.

Justement, parlons des cambriolages. Si on examine les statistiques de ces dernières années, on constate leur hausse spectaculaire. Comment expliquez-vous ce phénomène?

On dispose de deux éléments d’interprétation complémentaires de cette tendance : l’intérêt pour les objets en or, notamment les bijoux, et l’implication croissante de la criminalité organisée dont une partie des membres sont originaires des pays de l’Est. On a mesuré, dans l’enquête nationale de victimation que l’Observatoire mène chaque avec l’INSEE, une hausse de la part des ménages qui, se déclarant victimes de cambriolages de leur logement, ont dit que des bijoux leur ont été volés. Nous avons, de plus, publié une étude sur le profil des personnes mises en cause par la police nationale pour vols, qui a révélé une part en forte augmentation des mis en cause de nationale roumaine, géorgienne, et plus généralement en provenance d’Europe balkanique ou d’ex-URSS en matière de vol avec effractions. Les réseaux criminels ont bien compris l’intérêt de s’investir dans les cambriolages. Ils en commettent des dizaines en très peu de temps, ne restent pas plus de 5 minutes dans le logement, volent les bijoux puis les écoulent ensuite. À l’inverse d’un vol à main où ce qui est important c’est la valeur du butin, en matière de cambriolages, c’est le nombre de ceux-ci qui va être l’élément le plus important.

La polémique rebondit souvent sur la fiabilité d’une mesure de la délinquance : n’est-il pas grossier de la mesurer à l’aide d’un chiffre unique ?

Si, bien sûr. Depuis dix ans, l’ONDRP affirme que le chiffre unique de la délinquance ne veut rien dire et qu’il faut le bannir du débat public. Vous ne pouvez pas additionner des infractions qui font des victimes et des infractions qui n’ont que des auteurs (les stupéfiants ou l’immigration clandestine par exemple). Est-ce que cela a un sens de cumuler des chiffres qui évoluent en fonction de la propension des victimes à aller déposer plainte et d’autres qui ne sont liés qu’à l’activité d’initiative des services et des orientations qui leur sont données ? Est-ce que cela a un sens d’additionner des homicides, des viols et des vols d’accessoires sur automobile ? Si, demain, sur un territoire, les atteintes aux biens baissent de 10 %, et notamment les vols d’accessoires sur les véhicules ou les vols à la roulotte, mais que dans le même temps les homicides croissent de 50 %, en ne regardant que le chiffre unique, vous ne verrez pas la hausse des homicides qui sera dissimulée derrière la masse du contentieux des atteintes aux biens. Pour la sécurité de nos concitoyens qu’est ce qui est le plus important : une vague d’homicides ou une légère augmentation des vols à la roulette ? Est-il crédible, et honnête, d’additionner des données dont on sait que, pour certaines, elles sont en baisse parce que les pratiques d’enregistrement ont été modifiées[1. En 2010/2011, les autorités ont décidé de ne plus enregistrer de plainte pour les débits frauduleux commis sur Internet sans dépossession de la carte bancaire.] ? C’est bien pourquoi le chiffre unique ne veut rien dire. Enfin, ne perdons pas de vue que les statistiques policières ne reflètent pas la délinquance mais l’activité d’enregistrement des plaintes par les services de police et les unités de gendarmerie. Le taux de plainte est très faible et varie selon les infractions. Ce chiffre n’atteint que 10 % pour les violences conjugales et les viols, 30 % pour les vols avec violences et de 50 % pour les violences physiques hors ménage. Les infractions relevées par la police et la gendarmerie sont donc bien loin de ce que vivent les victimes.

N’accorde-t-on pas beaucoup trop d’importance aux statistiques de la délinquance dans le débat public ?

Il est normal que la population ait connaissance de l’évolution des phénomènes criminels dans le pays. Il est logique que nos parlementaires, et le pouvoir exécutif, puissent s’appuyer sur des données pour adapter et orienter nos politiques publiques. Les statistiques de la délinquance sont utiles au débat public et il ne faut surtout pas qu’elles soient cachées. Mais il faut savoir les interpréter, ne pas en faire un usage exclusivement politique sans s’interroger sur leur pertinence, et surtout ne pas se focaliser sur un chiffre, une seule source de données ou un seul type de statistiques.

Manuel Valls souhaitait rompre avec la « politique du chiffre » mise en place par Nicolas Sarkozy, mais n’est-ce pas le seul moyen d’obtenir des résultats ?

Non. Si les données sont essentielles à la connaissance des phénomènes criminels, à l’étude des profils des auteurs et des victimes, et à la mesure de l’efficience de nos services, le chiffre ne doit pas être l’alpha et l’oméga d’une politique publique. Par ailleurs les chiffres ne doivent pas cacher certaines évolutions criminelles qui n’apparaissent pas nécessairement dans les statistiques. Et c’est pour cela qu’il est essentiel de procéder aussi à des analyses plus fines, dites qualitatives, sur certaines formes de criminalité et notamment sur le crime organisé par exemple. Il est également nécessaire de diversifier les indicateurs et les données utilisées. Quand on aura admis que la police et la gendarmerie sont des services publics, on pourra se poser la question de la création d’indicateurs permettant de juger la perception des victimes et des usagers. C’est ce que font les Britanniques depuis des années.

*Photo : jakeandlindsay.

Théorie du genre : SOS Fantômes

100

genre abcd egalite

La soi-disant théorie du « genre » n’en est pas une, nous expose-t-on pour rassurer les familles. En effet, ce n’est pas une théorie mais une pratique de la déconstruction qui tient moins à l’enseignement d’une vérité nécessaire qu’à l’obsession d’une égalité introuvable. Comme toujours, chez les nouveaux prêcheurs, l’argutie est avant tout morale. L’essentiel n’est pas tant que la théorie ou la pratique soit vraie ou fausse, ou dans quelle mesure elle peut l’être, non, l’essentiel, c’est qu’elle est en tout cas satisfaisante d’une point de vue moral, promouvant une stricte égalité entre tous. Qui prétendrait remettre en cause ce manichéisme primaire déconnectant inné et acquis, nature et culture, serait avant tout suspecté de rechigner à ce haut but moral et condamné pour cette raison. Face au camp du « Progrès », on n’est jamais un interlocuteur, pas même un adversaire, toujours un salaud.

Mais fort bien, puisque le vrai nœud du débat se situe en fait sur le plan moral, allons complètement sur ce terrain. Cette manière d’affronter le monde, ses contingences, ses limitations, ses iniquités, par la déconstruction égalitariste, que vaut-elle d’un point de vue moral ? Rien. C’est même à cet endroit qu’elle est la plus criminelle. Les hommes ont toujours souffert des limitations biologiques ou socio-culturelles qui leur étaient imposées par les coordonnées de leur incarnation physique. Ces limites, seulement, la sagesse consistait jusque là à tenter de les surpasser, quand on nous intime aujourd’hui de les déconstruire. Pragmatiquement, c’est idiot : elles se déplaceront toujours. Philosophiquement, c’est lâche. La belle attitude païenne de l’amor fati, revigorée par Nietzsche, et qui s’était illustrée au plus haut point dans le christianisme sous la forme du consentement à la Divine Providence, y est prise strictement à rebours. Il faut aimer ce qui nous arrive, nous disait celle-là, pour les deux excellentes raisons que cela est et que cela nous concerne. En bien ou en mal, accepter de manière loyale ce qui advient, s’y confronter avec courage, s’y éprouver, s’y transformer, mûrir. Considérer tout événement comme un défi, chaque obstacle comme un franchissement possible. Faire de son existence un destin.

Mais cela paraît sans doute bien « violent » pour un égalitariste contemporain, oui, violent comme l’est pourtant toute expérience accouchant d’un progrès véritable. Et celui-ci préfère s’illusionner sur la manière d’éliminer l’obstacle afin que la vie ressemble toujours davantage aux travées bien nettes d’un supermarché où chacun pourrait fabriquer son identité à l’envi, dans un solipsisme absolu et en fouillant dans les rayons, au lieu de s’acheminer vers la révélation de soi par l’amour et le combat. Demeure un problème : l’existence n’est pas aussi lisse que leurs concepts, elle n’est même faite que d’arrêtes, l’existence, elle heurte, elle choque, elle manque souvent de briser. Alors ces gamins qu’on voudrait moralement désarmer en leur laissant croire que leur vie consistera à choisir abstraitement, sur un pied d’égalité, ce que leur ignorance leur suggère, que feront-ils plus tard ? Que feront-ils face à un deuil, un échec fondamental, une rupture, un accident grave ? Ils lanceront des pétitions ? Déconstruiront la notion de santé ? Reprocheront son fascisme à la mort ?

Ce qui obsède nos démagogues post-modernes, c’est une horror fati, une horreur du monde tel qu’il est et tel qu’il se donne, un refus d’adhérer au destin. Cette déloyauté se trouve compensée par une hybris : reprogrammer l’univers entier en fonction de quelques critères abstraits, ce qui le réduirait par ailleurs à l’état d’antichambre du néant dans lequel vivre ne s’entendrait que sous une acception végétative. Il est vrai, au demeurant, qu’un peuple de plantes pourrait tout à fait se satisfaire du règne de François Hollande. Des plantes sous serre, on s’entend, et taillées précisément au même niveau. Alors bien entendu qu’il est bon de corriger au mieux l’inertie des inégalités qui structurent une société, mais cette obsession égalitariste est de l’ordre de la névrose. Il se trouve que lorsque son exigence première est de pouvoir choisir et d’avoir autant que le voisin, lorsque son exigence première est cette exigence de rivaux de caddies, on entre en complète contradiction avec une autre : celle de pouvoir répondre librement à ce que le destin nous impose précisément à nous, et se montrer à la hauteur.

Si, comme le notait Heidegger, le national-socialisme se lança dans la production industrielle de cadavres, le libéral-socialisme voudrait verser, lui, dans la production industrielle de fantômes. Fabriquer des êtres sans chair, ni corps, ni origine, ni destinée, seulement voués à hanter infiniment, dans un flottement indécis et un « genre » aléatoire, les galeries désinfectées du no man’s land global.

*Photo : LECARPENTIER-POOL/SIPA. 00652846_000004.

Les vaches qui ne rient plus

1

Il existe plusieurs types de vaches. Les vaches normandes, qui ont des robes tachetées. Les vaches sans imagination, qui regardent passer les trains. Les Prim’Holstein, les Montbéliardes, qui produisent du lait. Les vaches enragées. Les stars du salon de l’agriculture, dont les sourires sont assurés à la Lloyd’s. Les vaches à viande. Les vaches maigres. Les vaches qui rient sur les emballages de fromage industriel à tartiner. Et les vaches qui ne rient pas, celles que visent le « Mort aux vaches ! » Sans oublier les vaches nostalgiques, qui regrettent le temps des aurochs d’antan.

À cela il faut naturellement ajouter la vache Limousine, dont le corps est fait de résine (qui est un polymère, sachez-le). Ce sont nos confrères de La Montagne qui nous ont alertés sur un psychodrame syndical creusois d’un niveau international, qui met en lumière la vache limousine en plastique, dans toute la majesté de sa beauté et toute la noblesse de sa race.

Tout commence par une banale manifestation. Une vingtaine de sympathisants de la Confédération paysanne (syndicat de gauche, dont l’une des figures de proue fut José Bové), se saisissent d’une vache en résine exposée dans des locaux de la Chambre d’agriculture de Guéret, afin de la déposer devant la direction départementale des territoires pour protester contre la suppression de la prime à la vache allaitante pour les petits exploitants.

Sauf que… grave impair… la vache sacrée en résine appartient au syndicat agricole concurrent, la Fédération des Syndicats d’Exploitants Agricoles, dont le président département porte plainte illico pour enlèvement. Euh, non, pour vol… Le responsable de la FDSEA explique, plein d’amertume : « Cette vache a été volée et détériorée. Nous allons être obligés de la poncer et de la repeindre car la confédération a marqué son logo dessus. » L’affront ! L’animal – d’une valeur de 1400 euros – ne sera peut-être pas remis sur pattes pour un prochain congrès du syndicat. Ce qui serait un déficit d’image irréparable.

L’affaire suit son cours.

Osons le mot : les vacheries vont bon train dans le syndicalisme agricole creusois.