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Russie : crimes moraux et châtiments

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russie censure jeunesse

« Back in the USSR » ! Le journaliste du quotidien russe Comnews  ne mâche pas ses mots pour mettre en cause la nouvelle politique de censure mise en œuvre par le Kremlin au nom de  la « protection de l’enfant».

La loi du 29 décembre 2010 n’aurait pas fait tant parler d’elle si elle s’était cantonnée à son but annoncé : lutter contre les contenus nuisibles sur internet, notamment pornographiques, qui perturbent l’environnement de l’enfant.

Mais son application s’est étendue à des domaines que l’on croyait intouchables.

Ainsi, le 10 février, le journal Isvestia révèle que le comité fédéral de surveillance de la communication et de l’information, Roskomnadzor, a pour projet de compléter la loi et d’interdire les nus, tableaux ou statues, aux mineurs. Les œuvres dénudées devront être étiquetées « interdites » et rendues impossible à la visite « au moins de 18 ans ». Ainsi, si la Vierge à l’enfant de Giovanni Antonio Boltraffio pourrait résister à cette mesure, d’autres œuvres du Musée de l’Ermitage, telles que Le Garçon accroupi de Michel Ange, représentant un garçon nu, seront  définitivement éloignées des yeux innocents. Le nu étant considéré comme un élément érotique qui contrevient à la bonne santé morale de l’enfant. Un air de déjà vu ? Dans les années 30,  le régime soviétique interdisait toute évocation sexuelle jugée décadente. La morale puritaine du soviétisme avait limité l’apprentissage de l’art par les écoliers qui n’avaient pas accès aux plus grandes toiles de maîtres tels que Rubens ou Velasquez.

Avant cette dernière proposition fédérale, les extensions tentaculaires de la loi pour la protection de l’enfant avaient déjà touché la population russe en plein coeur. Le dessin animé préféré de tous les petits slaves nommé « Mais, attends » a lui aussi été soumis à la censure. Le héros, un loup gris, a en effet été surpris en flagrant délit de propagande négative. Il osa fumer une cigarette à la manière d’un vieux cow-boy. C’en est fini du loup, la publicité pour tous produits nocifs, tels que le tabac ou l’alcool étant interdite par l’article 5 de la loi citée. Le principe est le même en France, mais les méthodes diffèrent. Chez nous, Lucky Luke a été contraint de mastiquer un brin de paille à la place de sa célèbre roulée. Le Kremlin a été moins inventif. L’objet illicite n’est pas gommé, c’est le dessin animé qui a été supprimé des programmes télévisés pour enfants. « Mais, attends » est désormais diffusé après 23h, quand les enfants sont couchés.

Autre cible de cette loi bienveillante : le rock. Les chansons de Louis Amstrong, des Pink Floyd, de Led Zeppelin ou d’Elton John sont considérées comme trop violentes et donc néfastes à la santé psychologique de l’enfant, au nom du même article 5.  Tous ces tubes de rock et d’autres encore doivent être marqués d’une icône « interdit au moins de 18 ans ». La « chanson russe » populaire des années 90 n’est, elle, soumise à aucune restriction tandis que le groupe de hard rock métallique Accept est autorisé au plus de 12 ans. Le citoyen russe a du mal à comprendre les critères de la sélection, mais  lui revient de nouveau l’âpre souvenir des années soviétiques. Le rock, vecteur de la propagande occidentale et source de contestation du peuple était, à l’époque, strictement interdit.

S’il n’est plus question de lutte contre la propagande et contre la débauche occidentale, l’interdiction de certaines œuvres aux mineurs, sous couvert de protection de l’enfance, ne laisse pas indifférent les amoureux de l’Art et des Libertés. Le maître du Kremlin avait mis entre parenthèses, le temps des Jeux Olympiques, sa politique sociétale déjà très controversée autour de la loi contre la propagande homosexuelle. La trêve touche à sa fin : la flamme olympique n’est pas encore éteinte que Poutine allume déjà des contre-feux.

*Photo tirée du dessin animé russe  Ну, погоди!

Facebook réinvente le genre

facebook genre queer

Depuis le 14 février, Facebook a, dans sa version anglaise, intégré 56 options de définition du genre. Selon certains commentateurs américains, Mark Zuckerberg, se serait ainsi plié aux pressions du lobby LGBT. D’autres verront dans cette évolution l’affirmation de l’ambition de Facebook d’être le vecteur de la libre expression de chacun. Reste à savoir si cette avalanche de nouvelles catégories de genre fera des émules dans les textes de loi, et si comme le prédisent certaines associations, elle préfigure la fin du genre binaire, homme-femme.

Autrefois, l’utilisateur n’avait d’autre choix que de cliquer sur « Male » ou « Female » (homme ou femme), comme c’est toujours le cas dans la version française du site. Dorénavant, il existe une troisième possibilité, appelée « Custom », (« personnaliser »), qui ouvre sur un des 56 vocables définissant le genre.

Parmi cette ribambelle de possibilités, on peut citer les classiques: « trans », déclinable en « trans-female », « trans-male » et « trans-person », ou bien « bigender » (Bi-genre). Apparaissent des énoncés plus originaux et inattendus, tels que « non-binary gender » (soit genre non-binaire), « inter-sex », ou encore l’œcuménique « pangender » (du grec pan: tous, « tous genres »). Il est aussi possible de se lister comme n’appartenant à aucun genre, en cliquant sur « neither », (« aucun »), de brouiller les pistes en se déclarant « Gender fluid », voire, de préférer l’option « two spirits », si on « croit en l’existence de deux genres bien distincts, tout en se réclamant des deux, selon les moments » explique Evelyn, une transsexuelle américaine installée à Paris.

Enfin, il conviendra de s’arrêter sur le vocable encore méconnu « cisgender » (déclinable en « cisgender-female », « cisgender-male », mais aussi en « cisgender-woman » et « cisgender-man ») qui devrait faire parler de lui, car il qualifie la majorité de la population ! En effet, le préfixe « cis- » indique une parfaite adéquation entre le sexe déclaré à la naissance du sujet et l’identité de genre de celui-ci telle qu’il la perçoit à l’âge adulte, comme quoi, même les situations sans problème ont trouvé leur dénomination dans le nouveau panel du genre de Facebook.

À la question de savoir si le vocable « cisgender » ne ferait pas double-emploi avec les options originales de « female » et « male » qui subsistent, Florence Bertocchio, porte-parole de l’Inter LGBT, elle même transsexuelle, nous répond que « bien évidemment, une telle batterie d’options a été pensée pour se substituer, in fine, aux catégories binaires et par là-même réductrices d’homme et femme. ». Elle précise aussitôt qu’elle ne souhaite pas elle-même la disparition des genres tels qu’on les connait, mais qu’elle reconnaît leur insuffisance à « cadrer avec la réalité. » Pour la porte-parole, il convient aujourd’hui de « dépasser la binarité » et d’être « prêts à créer encore plus de catégories s’il le faut, pour cadrer avec la réalité ». Bien sûr, elle appelle de tous ses voeux l’arrivée de ces nombreuses options de genre dans la version française de Facebook.

Une fois sélectionnée l’expression correspondant le mieux à son identité sexuelle, l’utilisateur de Facebook pourra choisir le pronom, masculin, féminin ou neutre qui lui fera référence. Au risque de hérisser les cheveux des grammairiens, l’utilisateur pourra opter pour le neutre, que Facebook a choisi de traduire par le pluriel « they », conjugué comme un singulier. Cela donnera lieu à de belles phrases telles que: « Michael posted a picture of themselves. ».

Mais Facebook se joue de la grammaire comme de l’Etat civil. Ce qui compte pour le réseau social n’est pas de cadrer avec la réalité, mais bien de remplir sa mission à savoir, comme apparaît sur sa page officielle consacrée à la diversité : « faire en sorte que l’utilisateur se sente à l’aise et exprime son authentique personnalité. » En couverture de cette page sur la diversité, figure une photo d’un rassemblement de jeunes brandissant des panneaux, aux couleurs de l’arc-en-ciel, indiquant un message clair: « Pride connects us »…

Affaire Dieudonné : le respect dû aux victimes ne relève pas de la loi

rony brauman dieudonne

Ancien président de Médecins sans frontières, spécialiste de l’action humanitaire, Rony Brauman est aujourd’hui professeur à Sciences Po Paris.

Propos recueillis par Elisabeth Lévy, Gil Mihaely et Daoud Boughezala

Causeur. Qu’avez-vous pensé de l’interdiction du spectacle de Dieudonné, « Le Mur », par le Conseil d’Etat ?

Rony Brauman. Je suis contre. Cette décision a été prise dans les pires conditions : elle ne peut que susciter le soupçon et le ressentiment.

Faut-il en conclure que, pour avoir la paix sociale, notre société divisée doit ignorer les outrances et les propos intolérables ?

Non, il faut débattre, discuter, réfuter. En cas de propos incitatifs à l’antisémitisme ou à la haine raciale, il faut bien entendu engager des poursuites judiciaires, mais rétrospectivement et non pas préventivement.[access capability= »lire_inedits »]

Dieudonné a été condamné à de multiples reprises. Mais ce sont ses insupportables « blagues » sur la Shoah qui ont fait déborder le vase. Pensez-vous, à l’instar d’Arno Klarsfeld, qu’il faut condamner toute « dérision sur la Shoah » ?  Peut-on rire d’Auschwitz ?

Je ne vois aucune raison de ne pas le faire. Votre question montre que le génocide juif a été élevé au rang d’événe- ment métaphysique et qu’en plaisanter est assimilé à un blasphème. Cela rend l’Histoire explosive, surtout quand il s’agit du seul blasphème prohibé.

Du reste, nous sommes favorables au droit au blasphème. Mais imaginons que vous vous trouviez dans une salle de spectacle où vous entendez Dieudonné dire : « Quand j’entends Patrick Cohen… les chambres à gaz… Dommage ! » Que faites-vous ?

Si je suis dans cette salle, c’est en toute connaissance de cause, car le passé de Dieudonné est bien connu ! Son obsession ne peut être autre chose que de l’antisémitisme. Ses spectateurs viennent écouter des propos ultra-transgressifs dont l’outrance est la seule valeur. Je ne ferais donc rien…

Mais toute société a ses tabous et interdits, sinon il n’y a pas de société. Devrait-on pouvoir tout dire ?

Il n’y a pas de liberté sans limites, mais ces limites bougent dans l’Histoire. En France, jusqu’aux années 1970, les tabous étaient spontanément partagés par l’ensemble de la société. Aujourd’hui, on assiste à une différenciation des « intolérables ». D’où la difficulté de définir un seuil accepté et non pas juridiquement imposé à tous. C’est là-dessus que Dieudonné joue en hiérarchisant les souffrances. Il répète que la plus grande souffrance, par son ampleur et sa durée, est l’esclavage. Il en a le droit mais, pour moi, c’est le principe même de hiérarchisation des victimes qui est irrecevable. Sur quels critères autres que subjectifs établir une échelle historique des souffrances ?

Comment est née cette hiérarchisation ? Est-elle imputable aux défenseurs de la mémoire juive ?

Le discours de substitution victimaire de Dieudonné est en tout cas un effet-rebond de la loi Gayssot, qui a déclenché une « concurrence des victimes ». J’estime que le respect dû aux victimes doit relever de la morale individuelle, pas d’une obligation juridique. Quant à la vérité historique, elle est à trouver dans la recherche et le débat, pas dans la loi.

Pour faire reconnaître la traite négrière comme la souffrance suprême, Dieudonné conjugue antisémitisme et révisionnisme, ainsi que l’a déclaré Alain Finkielkraut : « il réussit le tour de force de faire la négation et l’apologie de la Shoah » !

C’est bien ça, en effet ! D’une certaine manière, en mettant en doute le génocide juif, Dieudonné se protège des accusations qu’on pourrait lui porter : on ne peut pas accuser quelqu’un de brandir une menace virtuelle. Plus largement, il joue sans cesse sur la confusion. D’une part, il assimile juifs et sionistes, ce dont ne devraient pas s’indigner les institu- tions juives, puisque la plupart font de même ! D’autre part, il confond dérision théâtrale et accusation politique. En jouant sur ces deux tableaux, Dieudonné fait à la fois de la Shoah un sujet de rigolade et une arme politique.

Son succès révèle-t-il un regain d’antisémitisme dans la société française ?

Je n’en suis pas sûr. J’y vois d’abord un ras-le-bol informe et non structuré chez beaucoup de gens. Le public de Dieudonné exprime une révolte sans issue, un découragement et un rejet des formes organisées du politique. Dieudonné joue aussi sur un terrain plus douteux, mais qui doit être analysé froidement : le ras-le-bol de la Shoah. C’est un sentiment que je comprends car je le partage mais pas, bien évidemment, dans les mêmes termes que Dieudonné et qu’un certain nombre de ses fans.

Voulez-vous dire qu’on en a trop fait autour de la mémoire de l’Holocauste ?

Oui. Le discours sur l’« unicité de la souffrance juive », « indicible », « incomparable », a un caractère moralisateur et accusatoire qui est insupportable en lui-même, et plus encore du fait de son instrumentalisation politique autour d’Israël.

Ce reproche est peut-être exagéré, car même les inconditionnels d’Israël n’usent guère de cet argument. En revanche, il est vrai que le CRIF intervient souvent comme s’il était la deuxième ambassade d’Israël…

À la limite, ça, c’est le problème d’Israël. En revanche, la présence de la moitié du gouvernement au dîner annuel du CRIF, ce « tribunal dînatoire », selon l’heureuse expression d’Alain Finkielkraut, provoque une injection annuelle d’antisémitisme. Il est insupportable que le Premier ministre se justifie devant le CRIF de sa politique vis-à-vis de l’Iran ou du conflit israélo-palestinien. Et l’actuelle banalisation paradoxale du nazisme crée encore plus de confusion.

Que voulez-vous dire par là ?

Au fait de voir partout des antisémites, des héritiers des nazis.

On peut contester la thèse de l’« unicité » de la Shoah. Niez-vous que ce soit un événement central dans l’histoire européenne ?

Pas du tout ! Mais, sauf à en faire une mystique, il est nécessaire de la situer dans son histoire, celle des dynamiques de massacres de masse coloniaux, de la haine qui a envahi l’Europe à la suite de la guerre de 1914-1918. Certains israéliens s’irritent de ce que l’on fasse de la seconde guerre mondiale un détail de la Shoah ! La mise à mort industrielle par le régime nazi, centrée sur les juifs mais également dirigée contre d’autres cibles, est sans aucun doute un événement majeur. Mais je pense que c’est l’unicité de l’hitlérisme, cette forme particulière de totalitarisme, qui est en jeu et non l’unicité de la souffrance des juifs, comme on le ressasse depuis les années 1980.

N’exagérez-vous pas un peu ? La Shoah n’occupe que quelques heures dans les programmes scolaires !

Ce n’est pas seulement à l’École, mais à la télévision et dans l’espace public que cela se passe ! Regardez combien de fois Shoah, le film de Claude Lanzmann, a été projeté. Ce film doit détenir le record de diffusions télévisées, avec peut-être La 7e Compagnie et La Grande Vadrouille ! Par ailleurs, c’est seulement depuis une dizaine d’années que la question de l’esclavage est apparue dans les manuels scolaires.

Êtes-vous en train de nous dire que, comme le répètent nombre de « dieudonnistes », il y a un « deux poids-deux mesures » dont les juifs bénéficieraient ?

Nous fonctionnons tous avec plusieurs poids et plusieurs mesures. Nous avons besoin de catégoriser, d’établir des échelles de gravité des événements, nous trions, hiérarchisons en fonction de divers critères, y compris sentimentaux bien sûr, c’est humain. Cela ne devient un problème que lorsqu’une hiérarchie particulière devient hégémonique, qu’elle est reprise par le pouvoir politique, traduite dans des lois. Nous en sommes là. Les partisans de Dieudonné ne sont pas les seuls à penser que les juifs bénéficient d’un traitement de faveur. Et ce n’est pas en brandissant un bâton de gendarme qu’on les fera changer d’avis.[/access]

*Photo : Hannah.

IVG discrétionnaire : la dictature néo-féministe

ivg avortement constitution

Faire de l’IVG un « droit comme les autres » en ôtant toute condition légale à son exercice au nom de l’égalité des sexes : il ne se fait pas  un jour sans que les néo-féministes qui nous gouvernent ne profèrent une nouvelle énormité juridique.

Aucun droit n’est absolu ni illimité. La définition de la liberté donnée par la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, à laquelle renvoie notre Constitution, l’affirme: « La liberté consiste à pouvoir faire ce qui ne nuit pas à autrui : ainsi l’exercice des droits naturels de chaque homme n’a de bornes que celles qui assurent aux autres membres de la société la jouissance de ces mêmes droits. Ces bornes ne peuvent être déterminées que par la loi. »

L’interruption volontaire de grossesse ne concerne pas seulement la faculté pour une femme de disposer de son corps, elle implique aussi celle de mettre fin à la vie d’autrui. Ce sont donc deux droits antagonistes que le législateur a le devoir de concilier : la liberté de la femme et le droit de vivre de l’enfant à naître.

Dans son célèbre arrêt de 1973 Roe vs. Wade, réputé favorable à l’avortement, la Cour suprême américaine s’est référée à la détresse de la mère pour juger que « si le droit à la vie privée inclut la décision d’avorter, il n’est pas possible de le considérer comme étant de nature absolue » et que «  l’État est parfaitement fondé à exciper de ses intérêts importants à protéger la santé, à maintenir la déontologie médicale et à sauvegarder la vie à naître ».

En 1993, c’est la Cour constitutionnelle allemande qui s’est appuyée sur le principe de dignité humaine consacré par la Loi fondamentale pour juger que « l’État doit assurer les conditions juridiques du développement de l’être humain qui n’est pas né » et que celui-ci possède « un droit propre à vivre qui n’existe pas seulement lorsque la mère l’accepte ». Elle ajoute qu’il revient au législateur de « définir de façon précise les situations exceptionnelles justifiant l’avortement en se fondant sur leur caractère intolérable » et que « la Constitution oblige l’État à maintenir et développer dans la conscience collective le droit de l’enfant à naitre à être protégé ».

Le Conseil constitutionnel, quant à lui, a jugé en 2001 qu’ « en portant à douze semaines le délai dans lequel une femme enceinte que son état place en situation de détresse peut avorter, le législateur n’a pas rompu l’équilibre que le respect de la Constitution impose entre, d’une part la sauvegarde de la dignité de la personne humaine contre toute forme de dégradation, d’autre part la liberté de la femme qui découle de l’article 2 de la Déclaration de 1789 ».

La Cour européenne des droits de l’homme a aussi estimé, en 2010, que la Convention qui affirme à la fois le « droit à la vie » et le droit au respect de le vie privée « ne saurait s’interpréter comme consacrant un droit à l’avortement » et qu’il convient nécessairement de laisser aux États « une marge d’appréciation quant à la façon de ménager un équilibre entre la protection de l’enfant à naître et celle des droits concurrents de la femme enceinte ».

Aucun texte ni aucune jurisprudence constitutionnel ou conventionnel n’a donc jamais consacré un droit absolu à l’avortement reposant sur la seule « volonté » de la mère. Une telle conception contredirait en effet de plein fouet l’éthique des droits de l’homme  qui est à la base du droit occidental et qui inspire nos textes fondamentaux. Il ne s’agit pas de christianisme ni d’une quelconque religion mais de l’application de la philosophie humaniste et il convient de réfléchir aux contradictions fondamentales dans lesquelles est en train de s’enfoncer un droit postmoderne devenu incohérent.

L’amendement adopté au parlement, tendant à supprimer la condition de détresse de l’IVG et donc toute référence à l’idée de nécessité, sera sans doute dépourvu d’effet concret puisque les tribunaux ont toujours considéré que la femme est, en tout état de cause, seule juge de l’existence de sa détresse. Inspirée du rapport du Haut conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes remis à Mme Belkacem le 7 novembre 2013, cette disposition se veut donc purement « doctrinale ». Son but est seulement d’afficher un pouvoir sans limite dont la    « violence symbolique » impressionne.

Il  n’est pas anodin que ce refus de toute condition à l’avortement vienne cependant se greffer sur un projet de loi égalitariste de facture liberticide dont l’esprit tout entier est de s’immiscer partout, dans les institutions comme dans les chaumières, pour y redresser les mœurs par la coercition. Libertarisme échevelé d’un côté et autoritarisme émasculateur de l’autre, tels sont bien les deux visages du néo-féminisme. Aucun des deux n’est aimable.

*Photo :  LILIAN AUFFRET/SIPA. 00674802_000005.

A-t-on le droit de critiquer Christiane Taubira?

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Rentrant de Bretagne le 14 au soir, j’achète Le Monde avec son Magazine et je découvre qu’à la page 26 de celui-ci, j’ai droit à un portrait, « Qui est vraiment Philippe Bilger ? », sous la signature de Franck Berteau.

Je ne connais pas ce dernier, je ne l’ai jamais rencontré dans mes vies professionnelles et je ne crois pas qu’il ait jamais suivi un procès d’assises où j’étais avocat général.

Alors, pourquoi ce portrait et, surtout, pourquoi par ce monsieur ?

Pourquoi, en effet, ce regard biaisé par un trou de serrure ?

Je songe à Beaumarchais : il fallait un calculateur, ce fut un danseur qui obtint le poste. Il fallait un journaliste de savoir, de compétence et de talent. J’ai eu Franck Berteau.

Celui-ci – né en 1986 – collabore comme pigiste à M, le magazine du Monde et a aussi écrit des articles pour Les Inrockuptibles et Le Parisien.

Mais je suis injuste avec lui. Nous avons tout de même un point commun qui sans doute était décisif pour mon portrait : il est un spécialiste du foot et je suis un passionné de ce sport à la télé.

En général, on prend ce que les médias vous offrent et surtout on ne devrait pas faire « le fin esprit » devant ce cadeau d’une page du Magazine du Monde. Aussi pervers qu’il soit. Mais comme ce portrait suit un fil rouge clair et parfaitement identifiable dans son hostilité, je m’interroge sur les motivations qui ont conduit à confier une tâche pareille à un Franck Berteau à propos d’un « réactionnaire » aussi médiocre.

Ai-je manqué de révérence globale à l’égard du Monde ? Suis-je coupable d’apprécier Gérard Courtois, Franck Johannès, Pascale Robert-Diard, Renaud Machart, Arnaud Le Parmentier, Philippe Ridet, Judith Perrignon entre autres, mais pas tout le Monde ? Ai-je failli en dénonçant parfois les éditos à la fois sentencieux et péremptoires, surtout dans le domaine judiciaire ? N’aurais-je pas dû répliquer à l’exemplaire Jean Birnbaum qui m’a fustigé parce que, Marcel Proust étant un génie et Françoise Bourdin un écrivain à succès, j’avais osé en même temps célébrer, pour l’éternité, le premier et vanter aujourd’hui la seconde ? Quelle a été ma faute, ma très grande faute ? Sans le savoir, ai-je franchi cette impalpable frontière qui sépare la critique admissible et recevable de l’attaque indécente et indigne selon les critères de ce grand quotidien irremplaçable et agaçant ?

Toujours est-il que je suis contraint de formuler ces interrogations car à bien lire cette approximation délibérément fragmentaire, on devine aisément le ressort qui a inspiré cette triste pochade.

D’abord, une révélation et une erreur dont Berteau n’est pas responsable.

Une révélation : j’ai un cheveu sur la langue. A la longue je devrais me sentir flatté pour que d’Ardisson à Berteau, en passant par quelques autres, on s’attarde sur un élément aussi capital. C’est déjà sans doute reconnaître un peu l’importance de la langue.

Le 2 avril je publierai en effet un livre aux éditions de l’Archipel, Contre la justice de gauche, qui sera consacré essentiellement à Christiane Taubira et à son action (?).

Ce sont des détails et l’essentiel est ailleurs.

Il est articulé sur Maxime Brunerie, Eric Zemmour, Alain Finkielkraut, Robert Ménard et toujours Christiane Taubira. Dans le vivier conséquent d’une carrière judiciaire et de ses suites depuis octobre 2011 – elles sont mentionnées mais comme s’il était honteux d’avoir désiré rajouter une corde à mon arc avec ces entretiens vidéo -, Franck Berteau va chercher, de manière infiniment partielle et tout à fait partiale, des épisodes qui, mêlant le judiciaire à ma passion de la liberté d’expression, ne visent qu’à donner de moi l’image d’un « facho » qui ne serait obsédé que par des personnages détestés par Le Monde, d’un compulsif du sulfureux et du provocant.

« Je devrais ma réputation à des réquisitoires inattendus… et mon style serait fait d’envolées grandiloquentes et d’un verbe à la fois dur et humain à l’encontre des accusés ». Je serais prêt à souscrire à cette appréciation qui me semble contradictoire, en tout cas mi-figue, mi-raisin, si Franck Berteau l’avait formulée au nom d’une expérience personnelle et d’une connaissance directe. A l’évidence, ce n’est pas le cas. Je ne parviens pas à déceler au nom de quoi il s’autorise cette analyse car manifestement la magie de la cour d’assises, le rôle de l’avocat général et les facettes multiples de la parole judiciaire n’ont que des secrets pour lui. Il serait pardonnable s’il ne s’en mêlait pas.

Il aurait dû, s’il avait été un journaliste sérieux, compléter son information sommaire auprès de chroniqueurs judiciaires, d’avocats et d’experts. Les uns et les autres, sans éprouver forcément de la sympathie pour ma personne, lui auraient permis d’affiner son analyse. En vrac, Franck Johannès du Monde et auparavant à Libération, Pascale Robert-Diard et Patricia Jolly du Monde, Stéphane Durand-Souffland au Figaro, Patricia Tourancheau , Dominique Simonnot, Emmanuelle Maurel, Gilles Gaetner, Mathieu Aron, Laurent Doulsan, etc. Pour les avocats, notamment Jean-Louis Pelletier, Henri Leclerc, Thierry Lévy, Jean-Yves Le Borgne, Eric Dupond-Moretti, Franck Berton, Françoise Cotta…

J’ai bien conscience que ces références comptent peu au regard de la volonté de ce journaliste spécialiste en sport de s’aventurer sur un terrain qu’il feint de maîtriser mais il aurait été honnête, pour lui, de se former. Avant de portraiturer.

Brunerie. Dans la multitude des procès où j’ai soutenu l’accusation, il extrait celui de Brunerie, à cause de l’idéologie de ce dernier, et rappelle justement que j’ai été dépassé dans mes réquisitions. D’une part ce phénomène n’est pas honteux même si je l’ai rarement subi et d’autre part, pour cette affaire, Pascale Robert-Diard, qui a la faiblesse de connaître ce sur quoi elle écrit, m’a fait l’honneur de consacrer un compte rendu exclusivement à mes réquisitions parfaitement rapportées entre guillemets.

Eric Zemmour. En effet, j’ai défendu la liberté d’expression de celui-ci, comme celle d’autres qui étaient aux antipodes de moi, et j’en suis fier. Berteau, sur ce plan, rajoute son grain d’aigreur à la procédure disciplinaire engagée à ce sujet et à mon encontre par la déplorable Michèle Alliot-Marie garde des Sceaux alors. Je vais faire de la peine à Franck Berteau s’il sait ce que cela signifie : elle a été classée sans suite au bout de trois jours.

Alain Finkielkraut et Robert Ménard. Avec ces entretiens vidéos qui me permettent enfin de ne plus donner de réponses mais de m’effacer avec volupté derrière de grands esprits et des intelligences courageuses, de droite, de gauche ou d’ailleurs, j’ai rencontré Alain Finkielkraut, et j’ai été ébloui, Robert Ménard, et j’ai été touché, mais aussi Edwy Plenel, Hervé Temime, Eric Zemmour, Michel Erman et bientôt, je l’espère, Michel Onfray, Henri Guaino, Régis Debray, Elisabeth Lévy et Audrey Tautou. Ségolène Royal aussi si elle a un jour la politesse élémentaire de répondre à mon message pour me dire oui. Et d’autres encore, au fil de mes empathies et de mes curiosités, avec un souci de pluralisme intellectuel, politique et culturel, que le portrait néglige délibérément.

Christiane Taubira. Je perçois que cela m’est imputé à charge par ce journal qui sans cesse, à deux ou trois lucidités près, a soutenu la ministre de la Justice pour toutes ses inactions et pour l’ensemble de son verbe. Je persiste : elle est depuis vingt mois un piètre garde des Sceaux, ce que les Français en large majorité confirment. La Justice méritait mieux et son intelligence magnifiée par une oralité, dans le milieu politique facilement remarquée, aurait gagné à être opératoire.

Il me paraît normal qu’un homme épris de la liberté d’expression et tentant de respecter le plus possible dans sa vie ce beau principe accepte en retour la rançon de ses élans et de ses parti pris, tout en n’ayant jamais dissimulé ce qu’ils étaient. Mais avec ce portrait on se trouve face à une opération de dénaturation et d’approximation. Le Monde et son Magazine, en général, ont toujours su habiller leurs préjugés et leur hostilité avec une apparence technique d’objectivité et de rigueur. Comment le rédacteur en chef du Magazine, Marie-Pierre Lannelongue, a-t-elle pu laisser passer cette méchante page et cette mauvaise action d’un journaliste sur commande ? Il ne manque, pour être complet dans l’indécent, que la condamnation de mon père et un éloge appuyé de Maître Szpiner !

On ne sait jamais vraiment qui on est.

Mais, pour Franck Berteau, on ne le sait que trop.

*Photo : ALFRED/SIPA. 00641531_000023.

Le dernier été

4

baignade interdite gueraud

Baignade surveillée de Guillaume Guéraud est un roman noir comme on les aime. Pour commencer, il est court. Je ne sais pas ce qui se passe depuis quelques années mais beaucoup trop de romans noirs français deviennent aussi obèses que leurs confrères américains, bouffis par une mauvaise graisse documentaire mal métabolisée qui veut se faire passer pour du réalisme. On ne courra pas, de toute évidence, ce risque avec les 125 pages de Baignade surveillée où Guéraud nous rappelle cette évidence oubliée aujourd’hui dans à peu près tous les domaines, cuisine, sexe, religion ou littérature: la quantité est très souvent l’ennemie de la qualité.

Le roman se passe l’espace de quelques jours, en été, sur les plages du Cap-Ferret où les marseillais Arnaud et Estelle, vont passer leurs vacances depuis toujours en compagnie de leur fils Auguste, âgé de neuf ans. Détail intéressant, ce roman nous rappelle que l’on n’est jamais content de l’endroit où l’on vit sinon on ne partirait pas en vacances. Alors que le Nord de la Loire passe son temps à rêver de la Grande Bleue sans marées, les sudistes ne jurent que par les embruns et les rouleaux de l’Océan. Arnaud, responsable syndical CGT chez les dockers de Marseille[1. Un vrai cauchemar pour éditorialiste libéral…], qui est le narrateur, exprime assez joliment ce soulagement paradoxal : « Direction les fracas de l’Atlantique –Marseille et le marigot méditerranéen dans le rétroviseur. »

Le problème, c’est que le couple formé par Arnaud et Estelle ne va pas très bien. Il est même sur le point de mourir. Rien n’a été dit explicitement, comme il est de mise entre les hommes et les femmes qui se connaissent depuis trop longtemps et n’ont plus besoin de parler pour comprendre que c’est terminé. En fait, c’est Estelle qui veut partir. Elle devait en avoir assez du Cap Ferret, ou de son mari cégétiste, ou d’une vie qui allait vers sa fin dans une ligne trop droite. On aura beau dire, elles finissent toute par bovaryser un peu, les femmes, et préférer comme Estelle des joueurs de guitares d’intérêt local qui parlent d’elle dans des chansons.

Le second problème, c’est le frère d’Arnaud. Le cadet qui aura passé sa jeunesse à faire des bêtises, à fréquenter les truands et à faire de la zonzon entre deux casses minables. En même temps, ce frère, Max, il a le côté attachant de ceux qui ratent, de ceux qu’on se sent obligés de protéger toute leur vie parce qu’on en a pris l’habitude depuis qu’on rajustait leur cache-nez sur le chemin de l’école.

Alors qu’il contemple la fin inéluctable de son couple entre barbecues, baignades et souvenirs doux-amers, Arnaud voit arriver Max. Max n’a pas prévenu, évidemment, il se contente d’être là avec « sa petite tortue située au niveau de la carotide ». Max, animé d’une joie factice, qui refait les farces idiotes et attendrissantes de l’enfance, qui joue avec Auguste, qui organise des faux tournois de sumo dans le camping, qui fait comme si de rien n’était. On parle pourtant d’un braquage sur le port de Dunkerque, particulièrement meurtrier, avec une grue qui a laissé s’écraser un fourgon de transports de fonds quelques dizaines de mètres plus bas. Arnaud voudrait bien se tromper sur son frère, Arnaud voudrait bien se tromper sur Estelle mais le propre des personnages de romans noirs, qui partagent cette caractéristique avec les héros de la tragédie classique, c’est qu’ils sont affligés d’une lucidité impitoyable.

On aimera beaucoup de choses dans Baignade surveillée que l’on pourrait assez vite taxer de minimalisme tant Guéraud mesure ses effets et refuse le spectaculaire. Notamment un vrai talent pour restituer avec une belle économie de moyens la manière dont les phrases les plus simples d’un dialogue peuvent toutes avoir un double sens pour les cœurs inquiets et malheureux, ou encore nous rendre palpable et émouvante la lumière d’un dernier été atlantique qui marquera la fin définitive de l’innocence.

Baignade surveillée, Guillaume Guéraud, éditions du Rouergue.

Jünger, héros d’un autre temps

ernst junger hervier

Ancien professeur de littérature comparée, spécialiste de Drieu la Rochelle et de Jünger, Julien Hervier vient de publier Ernst Jünger, dans les tempêtes du siècle (Fayard). Il a aussi préfacé et traduit les Carnets de guerre 1914-1918, jusqu’ici inédits en français, et a revu la traduction des journaux de la Seconde guerre mondiale, que republient les éditions Christian Bourgois.

Causeur. Pour forcer un peu le trait, on oppose couramment deux Jünger : le guerrier héroïque des orages d’acier et le vieillard stoïcien passionné par les insectes. Y a-t-il un fil rouge entre ces deux figures que tout semble opposer ?

Julien Hervier. S’il y a un fil rouge chez Ernst Jünger, c’est qu’il s’est toujours placé en position de résistance. C’était un personnage totalement anarchisant. À la fin de sa vie, il avait créé le concept d’« anarque », qui lui correspondait bien : un individualiste absolu, étranger aux doctrines établies, très différent de l’anarchiste qui milite en bande.[access capability= »lire_inedits »] Contrairement aux apparences, il n’a jamais dévié de ce cap, y compris dans ses dernières années où il s’est laissé instrumentaliser de bonne grâce par Mitterrand et Kohl en servant de symbole officiel de la réconciliation franco-allemande.

On le caricature volontiers en écrivain droitier, partisan de l’ordre militaire. Quel jeune homme fut-il ?

Un révolté. Dans son enfance, il avait une parfaite horreur de la société établie qu’incarnait la bourgeoisie de l’empire de Guillaume II. Il détestait l’école et a même fait une fugue à la Légion étrangère, qui l’a conduit jusqu’en Algérie ! On oublie souvent qu’il était autodidacte tant il éblouissait par son immense culture. Il était tout aussi grand lecteur (notamment des mémoires de Saint-Simon et des moralistes français, comme Pascal et La Rochefoucauld) que mauvais élève, sauf en lettres. Quand il est parti s’engager en 1914, sa hantise, c’était d’être recalé au bac. Finalement, il a pu se déchaîner dans les tranchées, avant d’entrer dans une opposition farouche à la République de Weimar puis au Troisième Reich.

Doit-il son image sulfureuse à ses proclamations guerrières et à ses prises de positions nationalistes ?

Après la guerre, Jünger gagne sa vie en restant dans l’armée allemande réduite à la portion congrue; il n’est actif comme militant ultra- nationaliste qu’entre 1923, date à laquelle il peut abandonner son devoir de réserve, et 1929. Il s’est engagé en politique au moment le moins favorable, lorsque la situation de la République de Weimar se stabilisait en raison d’une légère embellie économique. Jünger clamait alors que le pays devait repartir en guerre pour annuler les traités de Versailles. Mais dès 1929, dans Le Cœur aventureux, il écrit qu’il n’est plus possible de travailler collectivement pour le bien de l’Allemagne tant les divisions entre groupuscules d’extrême droite et les insuffisances du parti nazi, qui monte en puissance, lui semblent décourageantes. Il est vrai cependant que, dans un premier temps, Hitler, auquel il avait envoyé Feu et Sang avec une dédicace, lui a paru être un allié possible dans ses combats de jeune nationaliste.

Il s’est ensuite opposé au parti nazi. Pour quelles raisons ?

Plusieurs facteurs ont joué. En 1929, lors du mouvement paysan du Schleswig-Holstein, une révolte contre les impôts des exploitants frappés par la crise, il a détesté le cours légaliste imposé par Hitler à son parti. Pour ne pas compromettre leurs chances d’arriver au pouvoir, les dirigeants du NSDAP s’étaient alors retournés contre les paysans de cette région du nord de l’Allemagne. Jünger était également effaré par la médiocrité intellectuelle de Goebbels, qu’il connaissait bien.

Venons-en à son attitude face à l’antisémitisme et au système concentrationnaire…

À plusieurs reprises, dans son Journal de guerre, Jünger condamne sans aucune ambiguïté les exactions nazies, notamment à l’encontre des juifs. Il a démissionné des associations d’anciens combattants dès que les juifs en ont été exclus. Et c’est en plein milieu de la Seconde Guerre mondiale, alors que l’on croyait la victoire de l’Allemagne nazie acquise, qu’il a écrit La Paix, véritable réquisitoire contre une vision du monde totalitaire qui permettait d’éliminer tous les handicapés, les membres d’une race qui ne vous conviennent pas, etc.

En ce cas, pourquoi n’a-t-il pas combattu frontalement le Troisième Reich ?

Après la « Nuit des longs couteaux », en 1934, où Hitler fait assassiner plus d’une centaine de ses adversaires politiques, il comprend qu’il faut éviter d’entrer en confrontation directe avec le régime, et plutôt ruser en gardant ses distances avec les autorités. Il résumait sa position d’une formule : « Quand un rhinocéros furieux fonce sur vous, on peut évidemment rester devant lui, mais le plus sage est de faire un pas de côté. »

Même au plus fort de son opposition au régime hitlérien, Jünger a continué de servir dans la Wehrmacht. Et malgré sa proximité avec les conjurés qui fomenteront l’attentat raté du 20 juillet 1944 contre Hitler, il n’appuiera pas leur initiative…

Jünger considérait que les attentats ne servaient à rien, sinon à aggraver la situation. N’oubliez pas qu’il a été très marqué par la catastrophe absolue pour la civilisation qu’a été la guerre de 1914. Or, l’élément déclencheur qui a entraîné l’entrée en guerre de toutes les grandes puissances, très réticentes à ouvrir les hostilités, c’est l’attentat de Sarajevo contre François-Ferdinand d’Autriche. Cet acte perpétré par deux fanatiques, qui n’étaient peut-être même pas téléguidés par le gouvernement serbe, a provoqué des millions de morts par ricochet. Même si les conditions sont très différentes lorsqu’il s’agit d’éliminer un tyran comme Hitler, Jünger avait-il vraiment tort d’être hostile aux attentats, dont il redoutait les conséquences imprévisibles et tragiques ? Dans ce cas particulier, on pourrait avancer, comme l’historien Hans-Peter Schwarz le suggère, que Jünger a toujours été fasciné par la « politique et la technique, mais [que] ce sont deux choses auxquelles il n’a jamais rien compris » !

Justement, l’opposition à la technique n’est-elle pas un autre fil qui relie toutes les facettes de Jünger ?

Jünger a compris par l’expérience de la guerre industrielle que la domination de la Technique devenait écrasante. C’est ce processus qu’il a décrit, dans Le Travailleur, en 1932. Après y avoir acquiescé, il a suivi sa pente naturelle en combat- tant l’illusion selon laquelle l’extension du progrès technologique pourrait apporter le bonheur sur Terre. C’est ainsi qu’il a pris des positions écologistes dans la seconde partie de sa vie.

Un drôle d’écolo ! Non content de chasser les insectes en les assommant puis en les étouffant dans l’éther, il affectionnait la corrida…

Pour Jünger, ce n’était pas contradictoire. Lorsqu’il capturait un coléoptère en voie de disparition, il jouait un rôle scientifique de conservateur de la nature. Une anecdote en dit long sur son rapport à la faune et à l’environnement. Un jour qu’il visitait un jardin en Égypte, Jünger s’adonna à sa fameuse « chasse subtile » en capturant un insecte. Cela scandalisa une touriste américaine, qui alla ensuite discuter cordialement avec un jardinier, lequel, au même moment, vaporisait massive- ment un insecticide puissant sur les plantes.

Jünger se fit alors la réflexion suivante : cette dame s’indigne de la mort d’un seul insecte alors que le trépas de millions d’animaux sous l’effet d’un insecticide la laisse de marbre.

De la même manière, s’il a été très impressionné par la corrida à laquelle il a assisté en Espagne, Jünger était prêt à se battre contre l’extermination des baleines ou l’élevage des veaux en batte- rie, car ceux-ci mènent une existence épouvantable, attachés dans le noir, sans espace. D’une manière générale, il se désolait que l’homme détruise tous les beaux et grands êtres vivants.

Ce grand collectionneur n’avait-il pas tendance à diviniser son environne- ment, comme le premier païen venu ?

Il y a en effet une certaine sensibilité païenne chez Jünger. Il était l’homme de l’émerveillement, fasciné par la force qui s’exprime dans le monde tel qu’on le voit : les fleurs qui poussent, l’éblouissante diversité des animaux, la beauté de la Voie lactée. À l’inverse des rationalistes cartésiens qui s’enferment dans l’opposition du cogito et du monde et subordonnent l’apparition du monde à la volonté transformatrice de l’homme, « maître et possesseur de la nature », Ernst Jünger conçoit l’être humain comme une partie infinitésimale de cet univers si riche.

C’est une vision assez orientale des choses…

En un sens, sa conception du monde se rapproche un peu de la religiosité panthéiste d’Extrême-Orient, sans divinité incarnée. C’est tout le paradoxe de l’humanisme jungérien que de vouloir rétablir un rapport vrai entre l’homme et le monde qui l’englobe. Pour Jünger, si l’homme peut légitimement se sentir malheureux quand il traverse un drame, il ne doit jamais oublier son appartenance à un ensemble incroyablement beau et puissant qui le dépasse.

Vous touchez là au rapport entre l’homme, le monde et sa conscience. Quels étaient les engagements spirituels de Jünger ?

Jünger n’a pratiquement pas eu d’éducation religieuse, car ses parents étaient indifférents aux questions spirituelles. Mais il avait en tête le mot de Dostoïevski : « Si Dieu n’existe pas, tout est permis. » Cette phrase nous rappelle qu’il n’existe pas de justice naturelle. Comme Spinoza, Jünger estimait que la loi de la nature est la loi du plus fort. Il n’a jamais cessé de penser que nous vivons dans un monde prodigieusement riche et éblouissant, mais dont le vrai sens nous échappe. Il citait beaucoup la formule prêtée à Léon Bloy, quand on lui demanda ce qu’il ressentait avant de mourir : « Une immense curiosité ». Ce sens du sacré, Jünger l’a long- temps trouvé dans toutes les religions. Il y a des passages de son œuvre où il se dit prêt à adopter la religion du pays où il se trouve : il sera donc protestant dans les pays du Nord, catholique dans les pays de vignoble, et musulman s’il habite au bord de la Méditerranée !

Autrement dit, peu importe la foi pourvu qu’on partage la religion de ses voisins. S’est-il converti au catholicisme par conformisme ?

Certes, à l’extrême fin de sa vie, Jünger a choisi de se déclarer catholique parce que c’était la confession majoritaire dans la région où il vivait, la Souabe. En Allemagne, l’État est chargé de percevoir des impôts pour les Églises. Chacun doit déclarer sa religion, sauf, bien sûr, s’il est athée. La conversion de Jünger lui a donc permis d’avoir des funérailles catholiques dans l’église de Wilfling en, au milieu d’une foule d’amis et de voisins, à presque 103 ans. Mais c’est une explication partielle. Il nourrissait une plus grande sympathie pour le catholicisme – notamment parce qu’il se rattache à une révélation, à des dogmes incontournables comme l’incarnation du Christ –, que pour le protestantisme. Ce dernier lui apparaissait souvent comme une vague morale laïque agrémentée de références symboliques.

Dans son essai La paix, pourquoi préconisait-il de pacifier l’Europe post-totalitaire en s’appuyant sur les valeurs chrétiennes ?

Tout simplement parce que Jünger voyait dans la morale chrétienne une défense contre la barbarie. Ce n’est pas un hasard s’il a lu deux fois l’Ancien et le Nouveau Testament pendant la Seconde Guerre mondiale. La Paix est imprégnée d’esprit biblique.

Le néochrétien jünger avait-il perdu ses dernières illusions sur le noble art de la guerre ?

Devenu mûr, Jünger a répudié les idées de sa jeunesse, quand il pensait – avec les futuristes ou Drieu la Rochelle – que la vieille civilisation était pourrie et qu’il fallait tout flanquer par terre. Mais, dès la guerre de 1914, il avait observé la barbarie innée de l’espèce humaine. Voyant se dégrader les vertus chevaleresques auxquelles il tenait, il s’interroge dès ses premiers journaux de guerre : « Serons-nous capables de reconstruire autre chose de mieux à la place de la vieille civilisation ? Probablement pas. » Pour Jünger, dans un âge ivre de destruction, l’Homme doit se garder de tout démolir.[/access]

*Image : wikicommons.

Noël au Tibet

tibet noel eglise

C’est une histoire étonnante que celle-ci. Fêter Noël chez des Tibétains catholiques. Le Tibet ! Toit du Monde hanté par les moulins à prières, un panthéon de millions de dieux et une sagesse bouddhique largement diffusée en Occident par son infatigable Dalaï-Lama. Remontant au Yunnan la rivière Nu qui borde la Birmanie avant de s’y jeter, on aboutit dans des vallées protégées de hauts cols et gardées l’hiver par d’abondantes chutes de neige où, sur fond de ciel cristallin et de sommets blancs se dressent des croix majestueuses. Est-ce là la mythique Shangri-La des Horizons perdus de James Hilton ? Par quel aventureux mystère cette région si enclavée et reculée de la Chine et si profondément enracinée dans le bouddhisme a-t-elle rencontré le christianisme ? Il faut prendre le temps de découvrir l’histoire que ces Tibétains-là ont gravée dans leur mémoire et dans leur cœur.

Tout commence en 1846 : le Saint-Siège, galvanisé par le récit des pères lazaristes Huc & Gabet, « Souvenirs d’un voyage dans la Tartarie et le Thibet », confie à la société des Missions Etrangères de Paris l’évangélisation du plateau tibétain. Les deux voies d’accès retenues sont les cols du nord de l’Inde (Sikkim et Assam) et les grands fleuves de Chine, Nu et Mékong. Les difficultés sont immédiates : les pères Krick et Bourry sont mis à mort en 1854 dans l’Arunachal Pradesh à leur première tentative. Le ton est donné. Malgré cet échec les Missions Etrangères persistent. Côté chinois, l’hostilité des lamaseries tibétaines donne également un coup d’arrêt aux velléités prosélytes des bons pères. Incapables de progresser, ils finissent par établir leurs missions aussi près que possible dans les « Marches tibétaines », cet entrelacs dense de sommets, de cols, de vallées et de fleuves qui fait la transition entre le plateau du Tibet et les plaines agraires chinoises. Zone de transition politique également puisque revendiquée par deux capitales aussi éloignées l’une que l’autre, Pékin et Lhassa. De fait, à la merci des Seigneurs de guerre locaux et puissants chefs religieux. Les missionnaires malgré eux épousent les politiques coloniales des pays qui les envoient. Le Yunnan, débouché naturel du Vietnam vers la Chine, est regardé avec convoitise par la France qui fait construire, au prix de douze mille morts, la ligne de chemin de fer Hanoï-Kunming. Après la seconde guerre de l’opium et le sac du Palais d’Eté, est signée la très inégale Convention de Pékin, laquelle donne aux missionnaires la liberté d’évangélisation et la protection des autorités chinoises. Perçus comme des agents des puissances coloniales, les persécutions périodiques que les pères eurent ensuite à souffrir reflètent les bouleversements asiatiques de l’époque du Grand Jeu, telle celle de 1905, conséquence directe de l’invasion britannique à Lhassa par l’expédition Younghusband. Ces vallées bien plus tard virent passer la Longue Marche, et beaucoup de pères prirent fait et cause pour le parti communiste. Ce dernier les expulsa pourtant en 1952.

Depuis une chape de plomb est tombée sur ces vallées. Des catéchistes et des familles entières fuirent en Inde, à Taïwan. A partir de la détente, les églises rouvrirent prudemment. Aujourd’hui des villages entiers travaillent et prient à l’ombre de la croix. Et célèbrent leur foi de façon particulière. Au Noël, la culture tibétaine se mêle d’étrange façon aux rites scrupuleusement observés (les trois messes de Noël), au goût sulpicien hérité des missionnaires et aux agapes rabelaisiennes. Des marmites d’alcools locaux douteux, des costumes traditionnels, des pères Noëls grandeur nature, des lumignons clinquants, des pétards en série à l’heure du Gloria et des Anges dans nos campagnes. Et des danses à n’en plus finir, jusqu’au petit matin.

Etrange héritage que les pères ont laissé, inculturé en terre tibétaine. Les berges du Mékong sont ainsi parsemées de vignes. Certaines d’entre elles ont retenu l’attention de Bernard Arnault qui projette d’en faire le plus grand vin de Chine. Des vieux tibétains baragouinent encore du français et chantent des cantiques en latin, tout heureux de montrer les photos pieusement gardées de solides paysans français à longue barbe, pipe à la bouche, amaigris, vêtus de bure chinoise, et le fusil en bandoulière. De cette race d’hommes d’Eglise que Rimbaud côtoya également en Abyssinie et qui le réconcilia en partie avec eux.

Depuis peu, une association française, les Sentiers du Ciel, s’est installée dans les vallées pour œuvrer à leur développement économique de laissés-pour-compte. Du vin, du fromage, du miel : l’héritage missionnaire a trouvé de nouvelles pousses.

*Photo : Chogo/CHINE NOUVELLE/SIPA. 00657295_000004.

De Dada à la Légion étrangère

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glauser dada legion

Drôle de pistolet que ce Friedrich Glauser (1896-1938), écrivain suisse allemand parfaitement francophone qui passe sa courte vie à errer dans l’Europe de l’Interbellum. Né à Vienne, il perd tout jeune sa mère, une Autrichienne, et supporte mal le remariage d’un père alcoolique et puritain ; il fréquente un collège chic de Genève avant de s’inscrire à l’Université de Zurich, à la faculté de chimie, études qu’il abandonne vite pour participer au mouvement dada et fréquenter la communauté libertaire – nudisme, végétarisme et danses extatiques – qui se réunit à Ascona.

Très tôt, les démons du chaos lui dictent sa voie, qui sera celle de la révolte et de l’errance : conflits avec l’autorité, vols, toxicomanie (éther, morphine, opium), travaux pénibles. Glauser fait très tôt l’expérience de l’enfermement, psychiatrique pour « démence précoce », judiciaire pour des larcins liés à sa dépendance aux opiacés. En 1922, il s’engage à la Légion étrangère, mais au bout de deux ans, réformé, l’ex sergent-chef se retrouve casserolier dans un grand hôtel parisien. Puis mineur de fond avec des exilés tchèques ou italiens à Charleroi, où il fait l’expérience de l’esclavage : « Là (à la Légion), en tant que soldat, je jouissais de certains droits, comme celui de me plaindre si un supérieur était trop grossier. Ici (dans la mine), je suis un esclave et rien de plus ; presque plus mal loti encore, car un esclave est nourri par son maître ».

Malaria, alcool, taule à nouveau, psychanalyse, passions amoureuses et tentatives de suicide : tout est convulsif et tourmenté chez cet homme. Y compris sa fin, rocambolesque : à la suite d’une fracture du crâne, il tombe dans le coma la veille de son mariage pour mourir le surlendemain. Un météore. Ses errances n’empêchent pas Glauser de noircir du papier pour des revues littéraires suisses, et même de composer des romans policiers qui remportent un certain succès. Sa vie chaotique, ses multiples occupations, de journaliste parisien à éleveur de volailles en Beauce, lui permettent, grâce à un sens de l’observation hors du commun ainsi qu’à une totale absence de préjugés, d’enregistrer une somme d’images qu’il met en scène dans ses écrits.

Grâce au travail aussi fervent que soigné de son traducteur, Claude Haenggli, cet étrange personnage nous revient du monde des morts avec un recueil de quinze nouvelles au style épuré, d’une surprenante sobriété et à l’efficace tension narrative. Tous ses textes baignent dans une atmosphère de mystère, d’inquiétude et même de fantastique.

Glauser y révèle son intérêt pour le surnaturel et la magie, noire avec La Sorcière d’Endor, qui donne son titre à l’ensemble, où apparaît un avatar de la Voisin, la célèbre empoisonneuse. Maisons hantées et fantômes alternent avec des historiettes curieuses, comme celle de cette touriste sud-américaine qui, venue pour l’Exposition universelle de Paris, disparut sans laisser la moindre trace de son passage en France : morte de la peste, elle avait été enlevée par la police parisienne qui craignait un effet de panique. Ou celle de ce marquis qui siffla Marie-Antoinette et qui, interné dans une maison de santé, passa cinquante ans dans ses livres, ignorant Thermidor et Brumaire, Napoléon et Louis-Philippe. Ou encore ces souvenirs de la Légion, chez les Berbères, avec des Russes blancs.

Glauser : un regard acéré ; une ligne claire – le talent.

 

La Sorcière d’Endor et autres récits, Friedrich Glauser, traduit par Claude Haenggli, L’Age d’Homme, 2013.

 

*Photo : ahisgett.

Russie : crimes moraux et châtiments

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russie censure jeunesse

russie censure jeunesse

« Back in the USSR » ! Le journaliste du quotidien russe Comnews  ne mâche pas ses mots pour mettre en cause la nouvelle politique de censure mise en œuvre par le Kremlin au nom de  la « protection de l’enfant».

La loi du 29 décembre 2010 n’aurait pas fait tant parler d’elle si elle s’était cantonnée à son but annoncé : lutter contre les contenus nuisibles sur internet, notamment pornographiques, qui perturbent l’environnement de l’enfant.

Mais son application s’est étendue à des domaines que l’on croyait intouchables.

Ainsi, le 10 février, le journal Isvestia révèle que le comité fédéral de surveillance de la communication et de l’information, Roskomnadzor, a pour projet de compléter la loi et d’interdire les nus, tableaux ou statues, aux mineurs. Les œuvres dénudées devront être étiquetées « interdites » et rendues impossible à la visite « au moins de 18 ans ». Ainsi, si la Vierge à l’enfant de Giovanni Antonio Boltraffio pourrait résister à cette mesure, d’autres œuvres du Musée de l’Ermitage, telles que Le Garçon accroupi de Michel Ange, représentant un garçon nu, seront  définitivement éloignées des yeux innocents. Le nu étant considéré comme un élément érotique qui contrevient à la bonne santé morale de l’enfant. Un air de déjà vu ? Dans les années 30,  le régime soviétique interdisait toute évocation sexuelle jugée décadente. La morale puritaine du soviétisme avait limité l’apprentissage de l’art par les écoliers qui n’avaient pas accès aux plus grandes toiles de maîtres tels que Rubens ou Velasquez.

Avant cette dernière proposition fédérale, les extensions tentaculaires de la loi pour la protection de l’enfant avaient déjà touché la population russe en plein coeur. Le dessin animé préféré de tous les petits slaves nommé « Mais, attends » a lui aussi été soumis à la censure. Le héros, un loup gris, a en effet été surpris en flagrant délit de propagande négative. Il osa fumer une cigarette à la manière d’un vieux cow-boy. C’en est fini du loup, la publicité pour tous produits nocifs, tels que le tabac ou l’alcool étant interdite par l’article 5 de la loi citée. Le principe est le même en France, mais les méthodes diffèrent. Chez nous, Lucky Luke a été contraint de mastiquer un brin de paille à la place de sa célèbre roulée. Le Kremlin a été moins inventif. L’objet illicite n’est pas gommé, c’est le dessin animé qui a été supprimé des programmes télévisés pour enfants. « Mais, attends » est désormais diffusé après 23h, quand les enfants sont couchés.

Autre cible de cette loi bienveillante : le rock. Les chansons de Louis Amstrong, des Pink Floyd, de Led Zeppelin ou d’Elton John sont considérées comme trop violentes et donc néfastes à la santé psychologique de l’enfant, au nom du même article 5.  Tous ces tubes de rock et d’autres encore doivent être marqués d’une icône « interdit au moins de 18 ans ». La « chanson russe » populaire des années 90 n’est, elle, soumise à aucune restriction tandis que le groupe de hard rock métallique Accept est autorisé au plus de 12 ans. Le citoyen russe a du mal à comprendre les critères de la sélection, mais  lui revient de nouveau l’âpre souvenir des années soviétiques. Le rock, vecteur de la propagande occidentale et source de contestation du peuple était, à l’époque, strictement interdit.

S’il n’est plus question de lutte contre la propagande et contre la débauche occidentale, l’interdiction de certaines œuvres aux mineurs, sous couvert de protection de l’enfance, ne laisse pas indifférent les amoureux de l’Art et des Libertés. Le maître du Kremlin avait mis entre parenthèses, le temps des Jeux Olympiques, sa politique sociétale déjà très controversée autour de la loi contre la propagande homosexuelle. La trêve touche à sa fin : la flamme olympique n’est pas encore éteinte que Poutine allume déjà des contre-feux.

*Photo tirée du dessin animé russe  Ну, погоди!

Facebook réinvente le genre

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facebook genre queer

facebook genre queer

Depuis le 14 février, Facebook a, dans sa version anglaise, intégré 56 options de définition du genre. Selon certains commentateurs américains, Mark Zuckerberg, se serait ainsi plié aux pressions du lobby LGBT. D’autres verront dans cette évolution l’affirmation de l’ambition de Facebook d’être le vecteur de la libre expression de chacun. Reste à savoir si cette avalanche de nouvelles catégories de genre fera des émules dans les textes de loi, et si comme le prédisent certaines associations, elle préfigure la fin du genre binaire, homme-femme.

Autrefois, l’utilisateur n’avait d’autre choix que de cliquer sur « Male » ou « Female » (homme ou femme), comme c’est toujours le cas dans la version française du site. Dorénavant, il existe une troisième possibilité, appelée « Custom », (« personnaliser »), qui ouvre sur un des 56 vocables définissant le genre.

Parmi cette ribambelle de possibilités, on peut citer les classiques: « trans », déclinable en « trans-female », « trans-male » et « trans-person », ou bien « bigender » (Bi-genre). Apparaissent des énoncés plus originaux et inattendus, tels que « non-binary gender » (soit genre non-binaire), « inter-sex », ou encore l’œcuménique « pangender » (du grec pan: tous, « tous genres »). Il est aussi possible de se lister comme n’appartenant à aucun genre, en cliquant sur « neither », (« aucun »), de brouiller les pistes en se déclarant « Gender fluid », voire, de préférer l’option « two spirits », si on « croit en l’existence de deux genres bien distincts, tout en se réclamant des deux, selon les moments » explique Evelyn, une transsexuelle américaine installée à Paris.

Enfin, il conviendra de s’arrêter sur le vocable encore méconnu « cisgender » (déclinable en « cisgender-female », « cisgender-male », mais aussi en « cisgender-woman » et « cisgender-man ») qui devrait faire parler de lui, car il qualifie la majorité de la population ! En effet, le préfixe « cis- » indique une parfaite adéquation entre le sexe déclaré à la naissance du sujet et l’identité de genre de celui-ci telle qu’il la perçoit à l’âge adulte, comme quoi, même les situations sans problème ont trouvé leur dénomination dans le nouveau panel du genre de Facebook.

À la question de savoir si le vocable « cisgender » ne ferait pas double-emploi avec les options originales de « female » et « male » qui subsistent, Florence Bertocchio, porte-parole de l’Inter LGBT, elle même transsexuelle, nous répond que « bien évidemment, une telle batterie d’options a été pensée pour se substituer, in fine, aux catégories binaires et par là-même réductrices d’homme et femme. ». Elle précise aussitôt qu’elle ne souhaite pas elle-même la disparition des genres tels qu’on les connait, mais qu’elle reconnaît leur insuffisance à « cadrer avec la réalité. » Pour la porte-parole, il convient aujourd’hui de « dépasser la binarité » et d’être « prêts à créer encore plus de catégories s’il le faut, pour cadrer avec la réalité ». Bien sûr, elle appelle de tous ses voeux l’arrivée de ces nombreuses options de genre dans la version française de Facebook.

Une fois sélectionnée l’expression correspondant le mieux à son identité sexuelle, l’utilisateur de Facebook pourra choisir le pronom, masculin, féminin ou neutre qui lui fera référence. Au risque de hérisser les cheveux des grammairiens, l’utilisateur pourra opter pour le neutre, que Facebook a choisi de traduire par le pluriel « they », conjugué comme un singulier. Cela donnera lieu à de belles phrases telles que: « Michael posted a picture of themselves. ».

Mais Facebook se joue de la grammaire comme de l’Etat civil. Ce qui compte pour le réseau social n’est pas de cadrer avec la réalité, mais bien de remplir sa mission à savoir, comme apparaît sur sa page officielle consacrée à la diversité : « faire en sorte que l’utilisateur se sente à l’aise et exprime son authentique personnalité. » En couverture de cette page sur la diversité, figure une photo d’un rassemblement de jeunes brandissant des panneaux, aux couleurs de l’arc-en-ciel, indiquant un message clair: « Pride connects us »…

Affaire Dieudonné : le respect dû aux victimes ne relève pas de la loi

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rony brauman dieudonne

rony brauman dieudonne

Ancien président de Médecins sans frontières, spécialiste de l’action humanitaire, Rony Brauman est aujourd’hui professeur à Sciences Po Paris.

Propos recueillis par Elisabeth Lévy, Gil Mihaely et Daoud Boughezala

Causeur. Qu’avez-vous pensé de l’interdiction du spectacle de Dieudonné, « Le Mur », par le Conseil d’Etat ?

Rony Brauman. Je suis contre. Cette décision a été prise dans les pires conditions : elle ne peut que susciter le soupçon et le ressentiment.

Faut-il en conclure que, pour avoir la paix sociale, notre société divisée doit ignorer les outrances et les propos intolérables ?

Non, il faut débattre, discuter, réfuter. En cas de propos incitatifs à l’antisémitisme ou à la haine raciale, il faut bien entendu engager des poursuites judiciaires, mais rétrospectivement et non pas préventivement.[access capability= »lire_inedits »]

Dieudonné a été condamné à de multiples reprises. Mais ce sont ses insupportables « blagues » sur la Shoah qui ont fait déborder le vase. Pensez-vous, à l’instar d’Arno Klarsfeld, qu’il faut condamner toute « dérision sur la Shoah » ?  Peut-on rire d’Auschwitz ?

Je ne vois aucune raison de ne pas le faire. Votre question montre que le génocide juif a été élevé au rang d’événe- ment métaphysique et qu’en plaisanter est assimilé à un blasphème. Cela rend l’Histoire explosive, surtout quand il s’agit du seul blasphème prohibé.

Du reste, nous sommes favorables au droit au blasphème. Mais imaginons que vous vous trouviez dans une salle de spectacle où vous entendez Dieudonné dire : « Quand j’entends Patrick Cohen… les chambres à gaz… Dommage ! » Que faites-vous ?

Si je suis dans cette salle, c’est en toute connaissance de cause, car le passé de Dieudonné est bien connu ! Son obsession ne peut être autre chose que de l’antisémitisme. Ses spectateurs viennent écouter des propos ultra-transgressifs dont l’outrance est la seule valeur. Je ne ferais donc rien…

Mais toute société a ses tabous et interdits, sinon il n’y a pas de société. Devrait-on pouvoir tout dire ?

Il n’y a pas de liberté sans limites, mais ces limites bougent dans l’Histoire. En France, jusqu’aux années 1970, les tabous étaient spontanément partagés par l’ensemble de la société. Aujourd’hui, on assiste à une différenciation des « intolérables ». D’où la difficulté de définir un seuil accepté et non pas juridiquement imposé à tous. C’est là-dessus que Dieudonné joue en hiérarchisant les souffrances. Il répète que la plus grande souffrance, par son ampleur et sa durée, est l’esclavage. Il en a le droit mais, pour moi, c’est le principe même de hiérarchisation des victimes qui est irrecevable. Sur quels critères autres que subjectifs établir une échelle historique des souffrances ?

Comment est née cette hiérarchisation ? Est-elle imputable aux défenseurs de la mémoire juive ?

Le discours de substitution victimaire de Dieudonné est en tout cas un effet-rebond de la loi Gayssot, qui a déclenché une « concurrence des victimes ». J’estime que le respect dû aux victimes doit relever de la morale individuelle, pas d’une obligation juridique. Quant à la vérité historique, elle est à trouver dans la recherche et le débat, pas dans la loi.

Pour faire reconnaître la traite négrière comme la souffrance suprême, Dieudonné conjugue antisémitisme et révisionnisme, ainsi que l’a déclaré Alain Finkielkraut : « il réussit le tour de force de faire la négation et l’apologie de la Shoah » !

C’est bien ça, en effet ! D’une certaine manière, en mettant en doute le génocide juif, Dieudonné se protège des accusations qu’on pourrait lui porter : on ne peut pas accuser quelqu’un de brandir une menace virtuelle. Plus largement, il joue sans cesse sur la confusion. D’une part, il assimile juifs et sionistes, ce dont ne devraient pas s’indigner les institu- tions juives, puisque la plupart font de même ! D’autre part, il confond dérision théâtrale et accusation politique. En jouant sur ces deux tableaux, Dieudonné fait à la fois de la Shoah un sujet de rigolade et une arme politique.

Son succès révèle-t-il un regain d’antisémitisme dans la société française ?

Je n’en suis pas sûr. J’y vois d’abord un ras-le-bol informe et non structuré chez beaucoup de gens. Le public de Dieudonné exprime une révolte sans issue, un découragement et un rejet des formes organisées du politique. Dieudonné joue aussi sur un terrain plus douteux, mais qui doit être analysé froidement : le ras-le-bol de la Shoah. C’est un sentiment que je comprends car je le partage mais pas, bien évidemment, dans les mêmes termes que Dieudonné et qu’un certain nombre de ses fans.

Voulez-vous dire qu’on en a trop fait autour de la mémoire de l’Holocauste ?

Oui. Le discours sur l’« unicité de la souffrance juive », « indicible », « incomparable », a un caractère moralisateur et accusatoire qui est insupportable en lui-même, et plus encore du fait de son instrumentalisation politique autour d’Israël.

Ce reproche est peut-être exagéré, car même les inconditionnels d’Israël n’usent guère de cet argument. En revanche, il est vrai que le CRIF intervient souvent comme s’il était la deuxième ambassade d’Israël…

À la limite, ça, c’est le problème d’Israël. En revanche, la présence de la moitié du gouvernement au dîner annuel du CRIF, ce « tribunal dînatoire », selon l’heureuse expression d’Alain Finkielkraut, provoque une injection annuelle d’antisémitisme. Il est insupportable que le Premier ministre se justifie devant le CRIF de sa politique vis-à-vis de l’Iran ou du conflit israélo-palestinien. Et l’actuelle banalisation paradoxale du nazisme crée encore plus de confusion.

Que voulez-vous dire par là ?

Au fait de voir partout des antisémites, des héritiers des nazis.

On peut contester la thèse de l’« unicité » de la Shoah. Niez-vous que ce soit un événement central dans l’histoire européenne ?

Pas du tout ! Mais, sauf à en faire une mystique, il est nécessaire de la situer dans son histoire, celle des dynamiques de massacres de masse coloniaux, de la haine qui a envahi l’Europe à la suite de la guerre de 1914-1918. Certains israéliens s’irritent de ce que l’on fasse de la seconde guerre mondiale un détail de la Shoah ! La mise à mort industrielle par le régime nazi, centrée sur les juifs mais également dirigée contre d’autres cibles, est sans aucun doute un événement majeur. Mais je pense que c’est l’unicité de l’hitlérisme, cette forme particulière de totalitarisme, qui est en jeu et non l’unicité de la souffrance des juifs, comme on le ressasse depuis les années 1980.

N’exagérez-vous pas un peu ? La Shoah n’occupe que quelques heures dans les programmes scolaires !

Ce n’est pas seulement à l’École, mais à la télévision et dans l’espace public que cela se passe ! Regardez combien de fois Shoah, le film de Claude Lanzmann, a été projeté. Ce film doit détenir le record de diffusions télévisées, avec peut-être La 7e Compagnie et La Grande Vadrouille ! Par ailleurs, c’est seulement depuis une dizaine d’années que la question de l’esclavage est apparue dans les manuels scolaires.

Êtes-vous en train de nous dire que, comme le répètent nombre de « dieudonnistes », il y a un « deux poids-deux mesures » dont les juifs bénéficieraient ?

Nous fonctionnons tous avec plusieurs poids et plusieurs mesures. Nous avons besoin de catégoriser, d’établir des échelles de gravité des événements, nous trions, hiérarchisons en fonction de divers critères, y compris sentimentaux bien sûr, c’est humain. Cela ne devient un problème que lorsqu’une hiérarchie particulière devient hégémonique, qu’elle est reprise par le pouvoir politique, traduite dans des lois. Nous en sommes là. Les partisans de Dieudonné ne sont pas les seuls à penser que les juifs bénéficient d’un traitement de faveur. Et ce n’est pas en brandissant un bâton de gendarme qu’on les fera changer d’avis.[/access]

*Photo : Hannah.

IVG discrétionnaire : la dictature néo-féministe

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ivg avortement constitution

ivg avortement constitution

Faire de l’IVG un « droit comme les autres » en ôtant toute condition légale à son exercice au nom de l’égalité des sexes : il ne se fait pas  un jour sans que les néo-féministes qui nous gouvernent ne profèrent une nouvelle énormité juridique.

Aucun droit n’est absolu ni illimité. La définition de la liberté donnée par la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, à laquelle renvoie notre Constitution, l’affirme: « La liberté consiste à pouvoir faire ce qui ne nuit pas à autrui : ainsi l’exercice des droits naturels de chaque homme n’a de bornes que celles qui assurent aux autres membres de la société la jouissance de ces mêmes droits. Ces bornes ne peuvent être déterminées que par la loi. »

L’interruption volontaire de grossesse ne concerne pas seulement la faculté pour une femme de disposer de son corps, elle implique aussi celle de mettre fin à la vie d’autrui. Ce sont donc deux droits antagonistes que le législateur a le devoir de concilier : la liberté de la femme et le droit de vivre de l’enfant à naître.

Dans son célèbre arrêt de 1973 Roe vs. Wade, réputé favorable à l’avortement, la Cour suprême américaine s’est référée à la détresse de la mère pour juger que « si le droit à la vie privée inclut la décision d’avorter, il n’est pas possible de le considérer comme étant de nature absolue » et que «  l’État est parfaitement fondé à exciper de ses intérêts importants à protéger la santé, à maintenir la déontologie médicale et à sauvegarder la vie à naître ».

En 1993, c’est la Cour constitutionnelle allemande qui s’est appuyée sur le principe de dignité humaine consacré par la Loi fondamentale pour juger que « l’État doit assurer les conditions juridiques du développement de l’être humain qui n’est pas né » et que celui-ci possède « un droit propre à vivre qui n’existe pas seulement lorsque la mère l’accepte ». Elle ajoute qu’il revient au législateur de « définir de façon précise les situations exceptionnelles justifiant l’avortement en se fondant sur leur caractère intolérable » et que « la Constitution oblige l’État à maintenir et développer dans la conscience collective le droit de l’enfant à naitre à être protégé ».

Le Conseil constitutionnel, quant à lui, a jugé en 2001 qu’ « en portant à douze semaines le délai dans lequel une femme enceinte que son état place en situation de détresse peut avorter, le législateur n’a pas rompu l’équilibre que le respect de la Constitution impose entre, d’une part la sauvegarde de la dignité de la personne humaine contre toute forme de dégradation, d’autre part la liberté de la femme qui découle de l’article 2 de la Déclaration de 1789 ».

La Cour européenne des droits de l’homme a aussi estimé, en 2010, que la Convention qui affirme à la fois le « droit à la vie » et le droit au respect de le vie privée « ne saurait s’interpréter comme consacrant un droit à l’avortement » et qu’il convient nécessairement de laisser aux États « une marge d’appréciation quant à la façon de ménager un équilibre entre la protection de l’enfant à naître et celle des droits concurrents de la femme enceinte ».

Aucun texte ni aucune jurisprudence constitutionnel ou conventionnel n’a donc jamais consacré un droit absolu à l’avortement reposant sur la seule « volonté » de la mère. Une telle conception contredirait en effet de plein fouet l’éthique des droits de l’homme  qui est à la base du droit occidental et qui inspire nos textes fondamentaux. Il ne s’agit pas de christianisme ni d’une quelconque religion mais de l’application de la philosophie humaniste et il convient de réfléchir aux contradictions fondamentales dans lesquelles est en train de s’enfoncer un droit postmoderne devenu incohérent.

L’amendement adopté au parlement, tendant à supprimer la condition de détresse de l’IVG et donc toute référence à l’idée de nécessité, sera sans doute dépourvu d’effet concret puisque les tribunaux ont toujours considéré que la femme est, en tout état de cause, seule juge de l’existence de sa détresse. Inspirée du rapport du Haut conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes remis à Mme Belkacem le 7 novembre 2013, cette disposition se veut donc purement « doctrinale ». Son but est seulement d’afficher un pouvoir sans limite dont la    « violence symbolique » impressionne.

Il  n’est pas anodin que ce refus de toute condition à l’avortement vienne cependant se greffer sur un projet de loi égalitariste de facture liberticide dont l’esprit tout entier est de s’immiscer partout, dans les institutions comme dans les chaumières, pour y redresser les mœurs par la coercition. Libertarisme échevelé d’un côté et autoritarisme émasculateur de l’autre, tels sont bien les deux visages du néo-féminisme. Aucun des deux n’est aimable.

*Photo :  LILIAN AUFFRET/SIPA. 00674802_000005.

A-t-on le droit de critiquer Christiane Taubira?

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le monde bilger

le monde bilger

Rentrant de Bretagne le 14 au soir, j’achète Le Monde avec son Magazine et je découvre qu’à la page 26 de celui-ci, j’ai droit à un portrait, « Qui est vraiment Philippe Bilger ? », sous la signature de Franck Berteau.

Je ne connais pas ce dernier, je ne l’ai jamais rencontré dans mes vies professionnelles et je ne crois pas qu’il ait jamais suivi un procès d’assises où j’étais avocat général.

Alors, pourquoi ce portrait et, surtout, pourquoi par ce monsieur ?

Pourquoi, en effet, ce regard biaisé par un trou de serrure ?

Je songe à Beaumarchais : il fallait un calculateur, ce fut un danseur qui obtint le poste. Il fallait un journaliste de savoir, de compétence et de talent. J’ai eu Franck Berteau.

Celui-ci – né en 1986 – collabore comme pigiste à M, le magazine du Monde et a aussi écrit des articles pour Les Inrockuptibles et Le Parisien.

Mais je suis injuste avec lui. Nous avons tout de même un point commun qui sans doute était décisif pour mon portrait : il est un spécialiste du foot et je suis un passionné de ce sport à la télé.

En général, on prend ce que les médias vous offrent et surtout on ne devrait pas faire « le fin esprit » devant ce cadeau d’une page du Magazine du Monde. Aussi pervers qu’il soit. Mais comme ce portrait suit un fil rouge clair et parfaitement identifiable dans son hostilité, je m’interroge sur les motivations qui ont conduit à confier une tâche pareille à un Franck Berteau à propos d’un « réactionnaire » aussi médiocre.

Ai-je manqué de révérence globale à l’égard du Monde ? Suis-je coupable d’apprécier Gérard Courtois, Franck Johannès, Pascale Robert-Diard, Renaud Machart, Arnaud Le Parmentier, Philippe Ridet, Judith Perrignon entre autres, mais pas tout le Monde ? Ai-je failli en dénonçant parfois les éditos à la fois sentencieux et péremptoires, surtout dans le domaine judiciaire ? N’aurais-je pas dû répliquer à l’exemplaire Jean Birnbaum qui m’a fustigé parce que, Marcel Proust étant un génie et Françoise Bourdin un écrivain à succès, j’avais osé en même temps célébrer, pour l’éternité, le premier et vanter aujourd’hui la seconde ? Quelle a été ma faute, ma très grande faute ? Sans le savoir, ai-je franchi cette impalpable frontière qui sépare la critique admissible et recevable de l’attaque indécente et indigne selon les critères de ce grand quotidien irremplaçable et agaçant ?

Toujours est-il que je suis contraint de formuler ces interrogations car à bien lire cette approximation délibérément fragmentaire, on devine aisément le ressort qui a inspiré cette triste pochade.

D’abord, une révélation et une erreur dont Berteau n’est pas responsable.

Une révélation : j’ai un cheveu sur la langue. A la longue je devrais me sentir flatté pour que d’Ardisson à Berteau, en passant par quelques autres, on s’attarde sur un élément aussi capital. C’est déjà sans doute reconnaître un peu l’importance de la langue.

Le 2 avril je publierai en effet un livre aux éditions de l’Archipel, Contre la justice de gauche, qui sera consacré essentiellement à Christiane Taubira et à son action (?).

Ce sont des détails et l’essentiel est ailleurs.

Il est articulé sur Maxime Brunerie, Eric Zemmour, Alain Finkielkraut, Robert Ménard et toujours Christiane Taubira. Dans le vivier conséquent d’une carrière judiciaire et de ses suites depuis octobre 2011 – elles sont mentionnées mais comme s’il était honteux d’avoir désiré rajouter une corde à mon arc avec ces entretiens vidéo -, Franck Berteau va chercher, de manière infiniment partielle et tout à fait partiale, des épisodes qui, mêlant le judiciaire à ma passion de la liberté d’expression, ne visent qu’à donner de moi l’image d’un « facho » qui ne serait obsédé que par des personnages détestés par Le Monde, d’un compulsif du sulfureux et du provocant.

« Je devrais ma réputation à des réquisitoires inattendus… et mon style serait fait d’envolées grandiloquentes et d’un verbe à la fois dur et humain à l’encontre des accusés ». Je serais prêt à souscrire à cette appréciation qui me semble contradictoire, en tout cas mi-figue, mi-raisin, si Franck Berteau l’avait formulée au nom d’une expérience personnelle et d’une connaissance directe. A l’évidence, ce n’est pas le cas. Je ne parviens pas à déceler au nom de quoi il s’autorise cette analyse car manifestement la magie de la cour d’assises, le rôle de l’avocat général et les facettes multiples de la parole judiciaire n’ont que des secrets pour lui. Il serait pardonnable s’il ne s’en mêlait pas.

Il aurait dû, s’il avait été un journaliste sérieux, compléter son information sommaire auprès de chroniqueurs judiciaires, d’avocats et d’experts. Les uns et les autres, sans éprouver forcément de la sympathie pour ma personne, lui auraient permis d’affiner son analyse. En vrac, Franck Johannès du Monde et auparavant à Libération, Pascale Robert-Diard et Patricia Jolly du Monde, Stéphane Durand-Souffland au Figaro, Patricia Tourancheau , Dominique Simonnot, Emmanuelle Maurel, Gilles Gaetner, Mathieu Aron, Laurent Doulsan, etc. Pour les avocats, notamment Jean-Louis Pelletier, Henri Leclerc, Thierry Lévy, Jean-Yves Le Borgne, Eric Dupond-Moretti, Franck Berton, Françoise Cotta…

J’ai bien conscience que ces références comptent peu au regard de la volonté de ce journaliste spécialiste en sport de s’aventurer sur un terrain qu’il feint de maîtriser mais il aurait été honnête, pour lui, de se former. Avant de portraiturer.

Brunerie. Dans la multitude des procès où j’ai soutenu l’accusation, il extrait celui de Brunerie, à cause de l’idéologie de ce dernier, et rappelle justement que j’ai été dépassé dans mes réquisitions. D’une part ce phénomène n’est pas honteux même si je l’ai rarement subi et d’autre part, pour cette affaire, Pascale Robert-Diard, qui a la faiblesse de connaître ce sur quoi elle écrit, m’a fait l’honneur de consacrer un compte rendu exclusivement à mes réquisitions parfaitement rapportées entre guillemets.

Eric Zemmour. En effet, j’ai défendu la liberté d’expression de celui-ci, comme celle d’autres qui étaient aux antipodes de moi, et j’en suis fier. Berteau, sur ce plan, rajoute son grain d’aigreur à la procédure disciplinaire engagée à ce sujet et à mon encontre par la déplorable Michèle Alliot-Marie garde des Sceaux alors. Je vais faire de la peine à Franck Berteau s’il sait ce que cela signifie : elle a été classée sans suite au bout de trois jours.

Alain Finkielkraut et Robert Ménard. Avec ces entretiens vidéos qui me permettent enfin de ne plus donner de réponses mais de m’effacer avec volupté derrière de grands esprits et des intelligences courageuses, de droite, de gauche ou d’ailleurs, j’ai rencontré Alain Finkielkraut, et j’ai été ébloui, Robert Ménard, et j’ai été touché, mais aussi Edwy Plenel, Hervé Temime, Eric Zemmour, Michel Erman et bientôt, je l’espère, Michel Onfray, Henri Guaino, Régis Debray, Elisabeth Lévy et Audrey Tautou. Ségolène Royal aussi si elle a un jour la politesse élémentaire de répondre à mon message pour me dire oui. Et d’autres encore, au fil de mes empathies et de mes curiosités, avec un souci de pluralisme intellectuel, politique et culturel, que le portrait néglige délibérément.

Christiane Taubira. Je perçois que cela m’est imputé à charge par ce journal qui sans cesse, à deux ou trois lucidités près, a soutenu la ministre de la Justice pour toutes ses inactions et pour l’ensemble de son verbe. Je persiste : elle est depuis vingt mois un piètre garde des Sceaux, ce que les Français en large majorité confirment. La Justice méritait mieux et son intelligence magnifiée par une oralité, dans le milieu politique facilement remarquée, aurait gagné à être opératoire.

Il me paraît normal qu’un homme épris de la liberté d’expression et tentant de respecter le plus possible dans sa vie ce beau principe accepte en retour la rançon de ses élans et de ses parti pris, tout en n’ayant jamais dissimulé ce qu’ils étaient. Mais avec ce portrait on se trouve face à une opération de dénaturation et d’approximation. Le Monde et son Magazine, en général, ont toujours su habiller leurs préjugés et leur hostilité avec une apparence technique d’objectivité et de rigueur. Comment le rédacteur en chef du Magazine, Marie-Pierre Lannelongue, a-t-elle pu laisser passer cette méchante page et cette mauvaise action d’un journaliste sur commande ? Il ne manque, pour être complet dans l’indécent, que la condamnation de mon père et un éloge appuyé de Maître Szpiner !

On ne sait jamais vraiment qui on est.

Mais, pour Franck Berteau, on ne le sait que trop.

*Photo : ALFRED/SIPA. 00641531_000023.

Le dernier été

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baignade interdite gueraud

baignade interdite gueraud

Baignade surveillée de Guillaume Guéraud est un roman noir comme on les aime. Pour commencer, il est court. Je ne sais pas ce qui se passe depuis quelques années mais beaucoup trop de romans noirs français deviennent aussi obèses que leurs confrères américains, bouffis par une mauvaise graisse documentaire mal métabolisée qui veut se faire passer pour du réalisme. On ne courra pas, de toute évidence, ce risque avec les 125 pages de Baignade surveillée où Guéraud nous rappelle cette évidence oubliée aujourd’hui dans à peu près tous les domaines, cuisine, sexe, religion ou littérature: la quantité est très souvent l’ennemie de la qualité.

Le roman se passe l’espace de quelques jours, en été, sur les plages du Cap-Ferret où les marseillais Arnaud et Estelle, vont passer leurs vacances depuis toujours en compagnie de leur fils Auguste, âgé de neuf ans. Détail intéressant, ce roman nous rappelle que l’on n’est jamais content de l’endroit où l’on vit sinon on ne partirait pas en vacances. Alors que le Nord de la Loire passe son temps à rêver de la Grande Bleue sans marées, les sudistes ne jurent que par les embruns et les rouleaux de l’Océan. Arnaud, responsable syndical CGT chez les dockers de Marseille[1. Un vrai cauchemar pour éditorialiste libéral…], qui est le narrateur, exprime assez joliment ce soulagement paradoxal : « Direction les fracas de l’Atlantique –Marseille et le marigot méditerranéen dans le rétroviseur. »

Le problème, c’est que le couple formé par Arnaud et Estelle ne va pas très bien. Il est même sur le point de mourir. Rien n’a été dit explicitement, comme il est de mise entre les hommes et les femmes qui se connaissent depuis trop longtemps et n’ont plus besoin de parler pour comprendre que c’est terminé. En fait, c’est Estelle qui veut partir. Elle devait en avoir assez du Cap Ferret, ou de son mari cégétiste, ou d’une vie qui allait vers sa fin dans une ligne trop droite. On aura beau dire, elles finissent toute par bovaryser un peu, les femmes, et préférer comme Estelle des joueurs de guitares d’intérêt local qui parlent d’elle dans des chansons.

Le second problème, c’est le frère d’Arnaud. Le cadet qui aura passé sa jeunesse à faire des bêtises, à fréquenter les truands et à faire de la zonzon entre deux casses minables. En même temps, ce frère, Max, il a le côté attachant de ceux qui ratent, de ceux qu’on se sent obligés de protéger toute leur vie parce qu’on en a pris l’habitude depuis qu’on rajustait leur cache-nez sur le chemin de l’école.

Alors qu’il contemple la fin inéluctable de son couple entre barbecues, baignades et souvenirs doux-amers, Arnaud voit arriver Max. Max n’a pas prévenu, évidemment, il se contente d’être là avec « sa petite tortue située au niveau de la carotide ». Max, animé d’une joie factice, qui refait les farces idiotes et attendrissantes de l’enfance, qui joue avec Auguste, qui organise des faux tournois de sumo dans le camping, qui fait comme si de rien n’était. On parle pourtant d’un braquage sur le port de Dunkerque, particulièrement meurtrier, avec une grue qui a laissé s’écraser un fourgon de transports de fonds quelques dizaines de mètres plus bas. Arnaud voudrait bien se tromper sur son frère, Arnaud voudrait bien se tromper sur Estelle mais le propre des personnages de romans noirs, qui partagent cette caractéristique avec les héros de la tragédie classique, c’est qu’ils sont affligés d’une lucidité impitoyable.

On aimera beaucoup de choses dans Baignade surveillée que l’on pourrait assez vite taxer de minimalisme tant Guéraud mesure ses effets et refuse le spectaculaire. Notamment un vrai talent pour restituer avec une belle économie de moyens la manière dont les phrases les plus simples d’un dialogue peuvent toutes avoir un double sens pour les cœurs inquiets et malheureux, ou encore nous rendre palpable et émouvante la lumière d’un dernier été atlantique qui marquera la fin définitive de l’innocence.

Baignade surveillée, Guillaume Guéraud, éditions du Rouergue.

Jünger, héros d’un autre temps

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ernst junger hervier

ernst junger hervier

Ancien professeur de littérature comparée, spécialiste de Drieu la Rochelle et de Jünger, Julien Hervier vient de publier Ernst Jünger, dans les tempêtes du siècle (Fayard). Il a aussi préfacé et traduit les Carnets de guerre 1914-1918, jusqu’ici inédits en français, et a revu la traduction des journaux de la Seconde guerre mondiale, que republient les éditions Christian Bourgois.

Causeur. Pour forcer un peu le trait, on oppose couramment deux Jünger : le guerrier héroïque des orages d’acier et le vieillard stoïcien passionné par les insectes. Y a-t-il un fil rouge entre ces deux figures que tout semble opposer ?

Julien Hervier. S’il y a un fil rouge chez Ernst Jünger, c’est qu’il s’est toujours placé en position de résistance. C’était un personnage totalement anarchisant. À la fin de sa vie, il avait créé le concept d’« anarque », qui lui correspondait bien : un individualiste absolu, étranger aux doctrines établies, très différent de l’anarchiste qui milite en bande.[access capability= »lire_inedits »] Contrairement aux apparences, il n’a jamais dévié de ce cap, y compris dans ses dernières années où il s’est laissé instrumentaliser de bonne grâce par Mitterrand et Kohl en servant de symbole officiel de la réconciliation franco-allemande.

On le caricature volontiers en écrivain droitier, partisan de l’ordre militaire. Quel jeune homme fut-il ?

Un révolté. Dans son enfance, il avait une parfaite horreur de la société établie qu’incarnait la bourgeoisie de l’empire de Guillaume II. Il détestait l’école et a même fait une fugue à la Légion étrangère, qui l’a conduit jusqu’en Algérie ! On oublie souvent qu’il était autodidacte tant il éblouissait par son immense culture. Il était tout aussi grand lecteur (notamment des mémoires de Saint-Simon et des moralistes français, comme Pascal et La Rochefoucauld) que mauvais élève, sauf en lettres. Quand il est parti s’engager en 1914, sa hantise, c’était d’être recalé au bac. Finalement, il a pu se déchaîner dans les tranchées, avant d’entrer dans une opposition farouche à la République de Weimar puis au Troisième Reich.

Doit-il son image sulfureuse à ses proclamations guerrières et à ses prises de positions nationalistes ?

Après la guerre, Jünger gagne sa vie en restant dans l’armée allemande réduite à la portion congrue; il n’est actif comme militant ultra- nationaliste qu’entre 1923, date à laquelle il peut abandonner son devoir de réserve, et 1929. Il s’est engagé en politique au moment le moins favorable, lorsque la situation de la République de Weimar se stabilisait en raison d’une légère embellie économique. Jünger clamait alors que le pays devait repartir en guerre pour annuler les traités de Versailles. Mais dès 1929, dans Le Cœur aventureux, il écrit qu’il n’est plus possible de travailler collectivement pour le bien de l’Allemagne tant les divisions entre groupuscules d’extrême droite et les insuffisances du parti nazi, qui monte en puissance, lui semblent décourageantes. Il est vrai cependant que, dans un premier temps, Hitler, auquel il avait envoyé Feu et Sang avec une dédicace, lui a paru être un allié possible dans ses combats de jeune nationaliste.

Il s’est ensuite opposé au parti nazi. Pour quelles raisons ?

Plusieurs facteurs ont joué. En 1929, lors du mouvement paysan du Schleswig-Holstein, une révolte contre les impôts des exploitants frappés par la crise, il a détesté le cours légaliste imposé par Hitler à son parti. Pour ne pas compromettre leurs chances d’arriver au pouvoir, les dirigeants du NSDAP s’étaient alors retournés contre les paysans de cette région du nord de l’Allemagne. Jünger était également effaré par la médiocrité intellectuelle de Goebbels, qu’il connaissait bien.

Venons-en à son attitude face à l’antisémitisme et au système concentrationnaire…

À plusieurs reprises, dans son Journal de guerre, Jünger condamne sans aucune ambiguïté les exactions nazies, notamment à l’encontre des juifs. Il a démissionné des associations d’anciens combattants dès que les juifs en ont été exclus. Et c’est en plein milieu de la Seconde Guerre mondiale, alors que l’on croyait la victoire de l’Allemagne nazie acquise, qu’il a écrit La Paix, véritable réquisitoire contre une vision du monde totalitaire qui permettait d’éliminer tous les handicapés, les membres d’une race qui ne vous conviennent pas, etc.

En ce cas, pourquoi n’a-t-il pas combattu frontalement le Troisième Reich ?

Après la « Nuit des longs couteaux », en 1934, où Hitler fait assassiner plus d’une centaine de ses adversaires politiques, il comprend qu’il faut éviter d’entrer en confrontation directe avec le régime, et plutôt ruser en gardant ses distances avec les autorités. Il résumait sa position d’une formule : « Quand un rhinocéros furieux fonce sur vous, on peut évidemment rester devant lui, mais le plus sage est de faire un pas de côté. »

Même au plus fort de son opposition au régime hitlérien, Jünger a continué de servir dans la Wehrmacht. Et malgré sa proximité avec les conjurés qui fomenteront l’attentat raté du 20 juillet 1944 contre Hitler, il n’appuiera pas leur initiative…

Jünger considérait que les attentats ne servaient à rien, sinon à aggraver la situation. N’oubliez pas qu’il a été très marqué par la catastrophe absolue pour la civilisation qu’a été la guerre de 1914. Or, l’élément déclencheur qui a entraîné l’entrée en guerre de toutes les grandes puissances, très réticentes à ouvrir les hostilités, c’est l’attentat de Sarajevo contre François-Ferdinand d’Autriche. Cet acte perpétré par deux fanatiques, qui n’étaient peut-être même pas téléguidés par le gouvernement serbe, a provoqué des millions de morts par ricochet. Même si les conditions sont très différentes lorsqu’il s’agit d’éliminer un tyran comme Hitler, Jünger avait-il vraiment tort d’être hostile aux attentats, dont il redoutait les conséquences imprévisibles et tragiques ? Dans ce cas particulier, on pourrait avancer, comme l’historien Hans-Peter Schwarz le suggère, que Jünger a toujours été fasciné par la « politique et la technique, mais [que] ce sont deux choses auxquelles il n’a jamais rien compris » !

Justement, l’opposition à la technique n’est-elle pas un autre fil qui relie toutes les facettes de Jünger ?

Jünger a compris par l’expérience de la guerre industrielle que la domination de la Technique devenait écrasante. C’est ce processus qu’il a décrit, dans Le Travailleur, en 1932. Après y avoir acquiescé, il a suivi sa pente naturelle en combat- tant l’illusion selon laquelle l’extension du progrès technologique pourrait apporter le bonheur sur Terre. C’est ainsi qu’il a pris des positions écologistes dans la seconde partie de sa vie.

Un drôle d’écolo ! Non content de chasser les insectes en les assommant puis en les étouffant dans l’éther, il affectionnait la corrida…

Pour Jünger, ce n’était pas contradictoire. Lorsqu’il capturait un coléoptère en voie de disparition, il jouait un rôle scientifique de conservateur de la nature. Une anecdote en dit long sur son rapport à la faune et à l’environnement. Un jour qu’il visitait un jardin en Égypte, Jünger s’adonna à sa fameuse « chasse subtile » en capturant un insecte. Cela scandalisa une touriste américaine, qui alla ensuite discuter cordialement avec un jardinier, lequel, au même moment, vaporisait massive- ment un insecticide puissant sur les plantes.

Jünger se fit alors la réflexion suivante : cette dame s’indigne de la mort d’un seul insecte alors que le trépas de millions d’animaux sous l’effet d’un insecticide la laisse de marbre.

De la même manière, s’il a été très impressionné par la corrida à laquelle il a assisté en Espagne, Jünger était prêt à se battre contre l’extermination des baleines ou l’élevage des veaux en batte- rie, car ceux-ci mènent une existence épouvantable, attachés dans le noir, sans espace. D’une manière générale, il se désolait que l’homme détruise tous les beaux et grands êtres vivants.

Ce grand collectionneur n’avait-il pas tendance à diviniser son environne- ment, comme le premier païen venu ?

Il y a en effet une certaine sensibilité païenne chez Jünger. Il était l’homme de l’émerveillement, fasciné par la force qui s’exprime dans le monde tel qu’on le voit : les fleurs qui poussent, l’éblouissante diversité des animaux, la beauté de la Voie lactée. À l’inverse des rationalistes cartésiens qui s’enferment dans l’opposition du cogito et du monde et subordonnent l’apparition du monde à la volonté transformatrice de l’homme, « maître et possesseur de la nature », Ernst Jünger conçoit l’être humain comme une partie infinitésimale de cet univers si riche.

C’est une vision assez orientale des choses…

En un sens, sa conception du monde se rapproche un peu de la religiosité panthéiste d’Extrême-Orient, sans divinité incarnée. C’est tout le paradoxe de l’humanisme jungérien que de vouloir rétablir un rapport vrai entre l’homme et le monde qui l’englobe. Pour Jünger, si l’homme peut légitimement se sentir malheureux quand il traverse un drame, il ne doit jamais oublier son appartenance à un ensemble incroyablement beau et puissant qui le dépasse.

Vous touchez là au rapport entre l’homme, le monde et sa conscience. Quels étaient les engagements spirituels de Jünger ?

Jünger n’a pratiquement pas eu d’éducation religieuse, car ses parents étaient indifférents aux questions spirituelles. Mais il avait en tête le mot de Dostoïevski : « Si Dieu n’existe pas, tout est permis. » Cette phrase nous rappelle qu’il n’existe pas de justice naturelle. Comme Spinoza, Jünger estimait que la loi de la nature est la loi du plus fort. Il n’a jamais cessé de penser que nous vivons dans un monde prodigieusement riche et éblouissant, mais dont le vrai sens nous échappe. Il citait beaucoup la formule prêtée à Léon Bloy, quand on lui demanda ce qu’il ressentait avant de mourir : « Une immense curiosité ». Ce sens du sacré, Jünger l’a long- temps trouvé dans toutes les religions. Il y a des passages de son œuvre où il se dit prêt à adopter la religion du pays où il se trouve : il sera donc protestant dans les pays du Nord, catholique dans les pays de vignoble, et musulman s’il habite au bord de la Méditerranée !

Autrement dit, peu importe la foi pourvu qu’on partage la religion de ses voisins. S’est-il converti au catholicisme par conformisme ?

Certes, à l’extrême fin de sa vie, Jünger a choisi de se déclarer catholique parce que c’était la confession majoritaire dans la région où il vivait, la Souabe. En Allemagne, l’État est chargé de percevoir des impôts pour les Églises. Chacun doit déclarer sa religion, sauf, bien sûr, s’il est athée. La conversion de Jünger lui a donc permis d’avoir des funérailles catholiques dans l’église de Wilfling en, au milieu d’une foule d’amis et de voisins, à presque 103 ans. Mais c’est une explication partielle. Il nourrissait une plus grande sympathie pour le catholicisme – notamment parce qu’il se rattache à une révélation, à des dogmes incontournables comme l’incarnation du Christ –, que pour le protestantisme. Ce dernier lui apparaissait souvent comme une vague morale laïque agrémentée de références symboliques.

Dans son essai La paix, pourquoi préconisait-il de pacifier l’Europe post-totalitaire en s’appuyant sur les valeurs chrétiennes ?

Tout simplement parce que Jünger voyait dans la morale chrétienne une défense contre la barbarie. Ce n’est pas un hasard s’il a lu deux fois l’Ancien et le Nouveau Testament pendant la Seconde Guerre mondiale. La Paix est imprégnée d’esprit biblique.

Le néochrétien jünger avait-il perdu ses dernières illusions sur le noble art de la guerre ?

Devenu mûr, Jünger a répudié les idées de sa jeunesse, quand il pensait – avec les futuristes ou Drieu la Rochelle – que la vieille civilisation était pourrie et qu’il fallait tout flanquer par terre. Mais, dès la guerre de 1914, il avait observé la barbarie innée de l’espèce humaine. Voyant se dégrader les vertus chevaleresques auxquelles il tenait, il s’interroge dès ses premiers journaux de guerre : « Serons-nous capables de reconstruire autre chose de mieux à la place de la vieille civilisation ? Probablement pas. » Pour Jünger, dans un âge ivre de destruction, l’Homme doit se garder de tout démolir.[/access]

*Image : wikicommons.

Noël au Tibet

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tibet noel eglise

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C’est une histoire étonnante que celle-ci. Fêter Noël chez des Tibétains catholiques. Le Tibet ! Toit du Monde hanté par les moulins à prières, un panthéon de millions de dieux et une sagesse bouddhique largement diffusée en Occident par son infatigable Dalaï-Lama. Remontant au Yunnan la rivière Nu qui borde la Birmanie avant de s’y jeter, on aboutit dans des vallées protégées de hauts cols et gardées l’hiver par d’abondantes chutes de neige où, sur fond de ciel cristallin et de sommets blancs se dressent des croix majestueuses. Est-ce là la mythique Shangri-La des Horizons perdus de James Hilton ? Par quel aventureux mystère cette région si enclavée et reculée de la Chine et si profondément enracinée dans le bouddhisme a-t-elle rencontré le christianisme ? Il faut prendre le temps de découvrir l’histoire que ces Tibétains-là ont gravée dans leur mémoire et dans leur cœur.

Tout commence en 1846 : le Saint-Siège, galvanisé par le récit des pères lazaristes Huc & Gabet, « Souvenirs d’un voyage dans la Tartarie et le Thibet », confie à la société des Missions Etrangères de Paris l’évangélisation du plateau tibétain. Les deux voies d’accès retenues sont les cols du nord de l’Inde (Sikkim et Assam) et les grands fleuves de Chine, Nu et Mékong. Les difficultés sont immédiates : les pères Krick et Bourry sont mis à mort en 1854 dans l’Arunachal Pradesh à leur première tentative. Le ton est donné. Malgré cet échec les Missions Etrangères persistent. Côté chinois, l’hostilité des lamaseries tibétaines donne également un coup d’arrêt aux velléités prosélytes des bons pères. Incapables de progresser, ils finissent par établir leurs missions aussi près que possible dans les « Marches tibétaines », cet entrelacs dense de sommets, de cols, de vallées et de fleuves qui fait la transition entre le plateau du Tibet et les plaines agraires chinoises. Zone de transition politique également puisque revendiquée par deux capitales aussi éloignées l’une que l’autre, Pékin et Lhassa. De fait, à la merci des Seigneurs de guerre locaux et puissants chefs religieux. Les missionnaires malgré eux épousent les politiques coloniales des pays qui les envoient. Le Yunnan, débouché naturel du Vietnam vers la Chine, est regardé avec convoitise par la France qui fait construire, au prix de douze mille morts, la ligne de chemin de fer Hanoï-Kunming. Après la seconde guerre de l’opium et le sac du Palais d’Eté, est signée la très inégale Convention de Pékin, laquelle donne aux missionnaires la liberté d’évangélisation et la protection des autorités chinoises. Perçus comme des agents des puissances coloniales, les persécutions périodiques que les pères eurent ensuite à souffrir reflètent les bouleversements asiatiques de l’époque du Grand Jeu, telle celle de 1905, conséquence directe de l’invasion britannique à Lhassa par l’expédition Younghusband. Ces vallées bien plus tard virent passer la Longue Marche, et beaucoup de pères prirent fait et cause pour le parti communiste. Ce dernier les expulsa pourtant en 1952.

Depuis une chape de plomb est tombée sur ces vallées. Des catéchistes et des familles entières fuirent en Inde, à Taïwan. A partir de la détente, les églises rouvrirent prudemment. Aujourd’hui des villages entiers travaillent et prient à l’ombre de la croix. Et célèbrent leur foi de façon particulière. Au Noël, la culture tibétaine se mêle d’étrange façon aux rites scrupuleusement observés (les trois messes de Noël), au goût sulpicien hérité des missionnaires et aux agapes rabelaisiennes. Des marmites d’alcools locaux douteux, des costumes traditionnels, des pères Noëls grandeur nature, des lumignons clinquants, des pétards en série à l’heure du Gloria et des Anges dans nos campagnes. Et des danses à n’en plus finir, jusqu’au petit matin.

Etrange héritage que les pères ont laissé, inculturé en terre tibétaine. Les berges du Mékong sont ainsi parsemées de vignes. Certaines d’entre elles ont retenu l’attention de Bernard Arnault qui projette d’en faire le plus grand vin de Chine. Des vieux tibétains baragouinent encore du français et chantent des cantiques en latin, tout heureux de montrer les photos pieusement gardées de solides paysans français à longue barbe, pipe à la bouche, amaigris, vêtus de bure chinoise, et le fusil en bandoulière. De cette race d’hommes d’Eglise que Rimbaud côtoya également en Abyssinie et qui le réconcilia en partie avec eux.

Depuis peu, une association française, les Sentiers du Ciel, s’est installée dans les vallées pour œuvrer à leur développement économique de laissés-pour-compte. Du vin, du fromage, du miel : l’héritage missionnaire a trouvé de nouvelles pousses.

*Photo : Chogo/CHINE NOUVELLE/SIPA. 00657295_000004.

De Dada à la Légion étrangère

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glauser dada legion

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Drôle de pistolet que ce Friedrich Glauser (1896-1938), écrivain suisse allemand parfaitement francophone qui passe sa courte vie à errer dans l’Europe de l’Interbellum. Né à Vienne, il perd tout jeune sa mère, une Autrichienne, et supporte mal le remariage d’un père alcoolique et puritain ; il fréquente un collège chic de Genève avant de s’inscrire à l’Université de Zurich, à la faculté de chimie, études qu’il abandonne vite pour participer au mouvement dada et fréquenter la communauté libertaire – nudisme, végétarisme et danses extatiques – qui se réunit à Ascona.

Très tôt, les démons du chaos lui dictent sa voie, qui sera celle de la révolte et de l’errance : conflits avec l’autorité, vols, toxicomanie (éther, morphine, opium), travaux pénibles. Glauser fait très tôt l’expérience de l’enfermement, psychiatrique pour « démence précoce », judiciaire pour des larcins liés à sa dépendance aux opiacés. En 1922, il s’engage à la Légion étrangère, mais au bout de deux ans, réformé, l’ex sergent-chef se retrouve casserolier dans un grand hôtel parisien. Puis mineur de fond avec des exilés tchèques ou italiens à Charleroi, où il fait l’expérience de l’esclavage : « Là (à la Légion), en tant que soldat, je jouissais de certains droits, comme celui de me plaindre si un supérieur était trop grossier. Ici (dans la mine), je suis un esclave et rien de plus ; presque plus mal loti encore, car un esclave est nourri par son maître ».

Malaria, alcool, taule à nouveau, psychanalyse, passions amoureuses et tentatives de suicide : tout est convulsif et tourmenté chez cet homme. Y compris sa fin, rocambolesque : à la suite d’une fracture du crâne, il tombe dans le coma la veille de son mariage pour mourir le surlendemain. Un météore. Ses errances n’empêchent pas Glauser de noircir du papier pour des revues littéraires suisses, et même de composer des romans policiers qui remportent un certain succès. Sa vie chaotique, ses multiples occupations, de journaliste parisien à éleveur de volailles en Beauce, lui permettent, grâce à un sens de l’observation hors du commun ainsi qu’à une totale absence de préjugés, d’enregistrer une somme d’images qu’il met en scène dans ses écrits.

Grâce au travail aussi fervent que soigné de son traducteur, Claude Haenggli, cet étrange personnage nous revient du monde des morts avec un recueil de quinze nouvelles au style épuré, d’une surprenante sobriété et à l’efficace tension narrative. Tous ses textes baignent dans une atmosphère de mystère, d’inquiétude et même de fantastique.

Glauser y révèle son intérêt pour le surnaturel et la magie, noire avec La Sorcière d’Endor, qui donne son titre à l’ensemble, où apparaît un avatar de la Voisin, la célèbre empoisonneuse. Maisons hantées et fantômes alternent avec des historiettes curieuses, comme celle de cette touriste sud-américaine qui, venue pour l’Exposition universelle de Paris, disparut sans laisser la moindre trace de son passage en France : morte de la peste, elle avait été enlevée par la police parisienne qui craignait un effet de panique. Ou celle de ce marquis qui siffla Marie-Antoinette et qui, interné dans une maison de santé, passa cinquante ans dans ses livres, ignorant Thermidor et Brumaire, Napoléon et Louis-Philippe. Ou encore ces souvenirs de la Légion, chez les Berbères, avec des Russes blancs.

Glauser : un regard acéré ; une ligne claire – le talent.

 

La Sorcière d’Endor et autres récits, Friedrich Glauser, traduit par Claude Haenggli, L’Age d’Homme, 2013.

 

*Photo : ahisgett.