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Abécédaire Jünger

Abécédaire Jünger

junger drieu celine

Céline. Le moins que l’on puisse dire, c’est que le courant n’est pas passé entre les deux écrivains réchappés des tranchées. « Il y a, chez lui, ce regard des maniaques, tourné en dedans, qui brille comme au fond d’un trou »[access capability=”lire_inedits”], dit-il de ce personnage bileux et vindicatif après leur rencontre dans Paris occupé (Journal, 7 décembre 1941). Horrifié par l’apologie du crime de masse à laquelle se livre l’auteur du Voyage au bout de la nuit, Jünger y décèle un « homme de l’Âge de pierre » appâté par l’odeur des charniers putréfiés. Quelques années plus tard, apprenant que le pleutre Dr. Destouches a préparé son exfiltration vers l’Allemagne sitôt le débarquement allié annoncé, Jünger note, un brin acide, dans son Journal : « Curieux de voir comment des êtres capables d’exiger de sang-froid la tête de millions d’hommes s’inquiètent de leur sale petite vie. »

Dandysme. On reprocha souvent à Jünger ses réflexions d’esthète en plein carnage, comme si elles étaient la preuve de son insensibilité aux souffrances qui l’entouraient. Un passage de son Journal parisien sous l’Occupation a produit beaucoup de remous. Du toit de l’hôtel Raphaël, où était hébergé l’état-major allemand, l’officier Jünger admire les éclats du bombardement allié sur Paris en dégustant un verre de bourgogne où flottent des fraises. Trente ans plus tôt, le combattant des tranchées Jünger avait côtoyé la Faucheuse avec détachement, s’extasiant sur la beauté d’une fleur entre deux cadavres. Pour l’aristocrate confronté au tragique de l’Histoire, lire un roman de grand style, ramasser un fossile ou chasser un insecte rare est sans doute une question de survie.

Drieu. Ernst Jünger et Pierre Drieu la Rochelle se seraient rencontrés pour la première fois au son d’une cloche, aux abords du village de Godat, dont l’église sonnait toutes les heures pendant que soldats français et allemands échangeaient des coups de feu. De loin en loin, leurs œuvres inspirées par l’expérience de la guerre totale se feront écho. « Puissant flux au cerveau, guerre, progrès », écrit Drieu dans Interrogations (1917), peu avant que Jünger ne scande : « Tous les buts sont passagers, le mouvement seul est éternel, qui ne cesse de susciter des spectacles splendides et impitoyables » (La guerre comme expérience intérieure, 1922). Malgré leurs destinées divergentes, le tocsin de la guerre n’a jamais vraiment cessé de résonner pour eux. Mais au mouvement ayant mené Drieu à l’errance collaborationniste et au suicide s’oppose le parcours de Jünger, achevant le siècle en stoïcien centenaire après être resté de marbre face au nazisme.

Drogue. Jünger n’est pas un homme de l’excès, mais de l’expérience limite. Ce qui le conduira, après Quincey et Baudelaire, à s’intéresser aux drogues, puis à relater ses expériences dans Approches, drogues et ivresse (La Table ronde, 1973). En 1951, le scientifique Albert Hofmann, inventeur du LSD, qui se retrouve parfaitement dans la vision du monde à la fois rationnelle et magique de Jünger, l’initie à la drogue qu’il vient de découvrir. Sur le coup, Jünger se révèle déçu par le voyage et dit préférer la mescaline, car son ami lui a offert une dose assez faible de psychotrope. Il reviendra plus tard sur ce premier jugement lors d’une expérience « béatifique » qu’il mène flanqué d’Hofmann, d’un ami médecin et d’un orientaliste spécialiste des drogues. Ces hommes, que Jünger a baptisés « psychonautes », respectent le rituel aztèque. Aux confins de plusieurs mondes parallèles, chacun note ses impressions tout en planant sur une musique de Mozart. Leur voyage dans plusieurs mondes parallèles tient de la pure démarche expérimentale. Junkies s’abstenir !

Fils. Ernstel, le fils préféré de Jünger, connut une fin tragique. Engagé volontaire dans la Wehrmacht en 1943, à 17 ans, il est rapidement dénoncé par l’un de ses frères d’armes pour avoir tenu des propos peu amènes à l’égard du Führer. Mis au cachot plusieurs mois, il encourt la peine de mort et ne doit son salut qu’à l’intervention de son père auprès de l’état-major allemand. De retour sur le front, il tombera sous les balles alliées aux abords des carrières de Carrare, en novembre 1944, par une cruelle ironie du destin, cinq ans après la publication du conte paternel Sur les falaises de marbre.

Hitler. Entre le maître du Troisième Reich et l’auteur d’Orages d’acier, l’admiration aura été à sens unique. Après une brève période de curiosité au cours de laquelle il lui expédia plusieurs de ses ouvrages, Jünger n’éprouva qu’abomination et mépris pour ce démagogue antisémite. La débauche de destruction nazie lui inspirera le conte philosophique Sur les falaises de marbre (1939) dirigé contre la violence nihiliste du régime hitlérien. En poste au sein de l’état-major allemand à Paris, Jünger se fait le confident des officiers conjurés qui fomenteront l’attentat raté du 20 juillet 1944 contre le dictateur. Malgré des témoignages compromettants, il aura la vie sauve grâce à l’estime que s’acharne à lui porter le Führer. Jusqu’à la capitulation finale, Jünger se montre écartelé entre la défense de sa patrie et son aversion pour ce régime d’« équarrisseurs ».

Insectes. Dès l’enfance, Jünger nourrit une passion pour la botanique et l’entomologie. Nulle guerre n’a jamais pu interrompre les « chasses subtiles » au cours desquelles il s’équipe d’un bâton, d’un grand parapluie et d’un flacon d’éther afin d’estourbir les insectes avant de les immortaliser dans un cadre. Écologiste enraciné, l’auteur de Chasses subtiles prélève ainsi une modeste dîme sur l’éternel cycle de la Nature. Sa fascination pour les coléoptères lui fait même comparer le spectacle des bousiers mangeurs de fientes à une sublime œuvre d’art.

Mitterrand. Comme Helmut Kohl, François Mitterrand fut un fervent admirateur d’Ernst Jünger, ce qui mena les deux chefs d’État à faire de l’écrivain un symbole de la réconciliation franco-allemande. Officier allemand francophile, ancien combat- tant des deux guerres, jamais compromis avec l’idéologie nazie, Jünger possédait l’uniforme taillé pour le rôle. Comble du bon goût, ce grand guerrier était doté d’une taille assez modeste, ce qui décomplexa quelque peu le président Mitterrand au moment de poser avec l’écrivain et le géant Kohl à Verdun, en septembre 1984, lors de la célébration du 70e anniversaire de la Première Guerre mondiale. En dehors de ces cérémonies, le président français alla à plusieurs reprises rendre visite à Jünger dans sa maison de Wilflingen, en Souabe. Il le reçut également à l’Élysée, notamment en 1993, où le chef d’État, alors moribond, s’entretint de la mort avec ce sage qui l’avait tellement défiée.

Tourisme. « Le tourisme est l’industrie qui consiste à transporter des gens qui seraient mieux chez eux dans des endroits qui seraient mieux sans eux », disait le diplomate-écrivain Jean Mistler. Ernst Jünger aurait pu faire sien ce constat désabusé tant son goût des voyages s’oppose radicalement à la consommation touristique. Ce grand diariste montrait une formidable capacité d’émerveillement devant le spectacle du monde, à des années-lumière de l’obsession photographique et du dépaysement factice du touriste. Triste spectacle que ces troupeaux d’humains menés d’un antipode à l’autre, dans des pays lessivés par le tourisme de masse. Mais Jünger n’a pas résisté à la tentation de l’ailleurs, parcourant encore l’Amérique, l’Asie ou l’Afrique à 90 ans passés.[/access]

par Daoud Boughezala, Laurent Gayard et Romaric Sangars.

*Dessins : Soleil.

Février 2014 #10

Article extrait du Magazine Causeur


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