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Syrie : Avons-nous enterré Assad trop vite ?

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Bachar Al-Assad est en passe de gagner la guerre civile en Syrie. Et le pire, c’est que ça arrange tout le monde – plus précisément ce qu’on appelle la « communauté internationale ». Il y a seulement quelques mois, l’usage d’armes chimiques déclenchait une salve (justifiée) de proclamations indignées, assorties de la promesse de frappes occidentales imminentes. Aujourd’hui, dans les chancelleries, on est convaincu que le régime tiendra. Et beaucoup, à l’image de l’ancien directeur de la CIA Michael Hayden, soutiennent ouvertement que la victoire d’Assad est non seulement le scénario le plus probable, mais aussi le plus souhaitable, toutes les autres options – victoire des rebelles ou plongée dans l’anarchie – s’apparentant à des cauchemars pour la Syrie et l’ensemble de la région. Ce double revirement, du diagnostic autant que du remède suggéré, invite tous ceux qui, comme votre serviteur, estimaient la chute du clan Assad quasi inéluctable, à revisiter leurs analyses passées.[access capability= »lire_inedits »] Reconnaissons tout d’abord une erreur majeure d’appréciation : nous avions largement sous-estimé la capacité de l’armée et des forces de sécurité syriennes à tenir le choc.

Certes, l’aide étrangère – principale- ment celle de l’Iran et du Hezbollah – et le recours massif aux milices populaires d’autodéfense ont joué un rôle crucial dans la reconquête des zones rebelles, comme nous le confirme Fabrice Balanche dans les pages précédentes. Mais force est de constater que, malgré des dizaines de milliers de défections et d’importantes pertes humaines, l’institution militaire ne s’est pas écroulée. À la différence de ce qui s’était passé en Tunisie et en Égypte, le haut commandement n’a pas lâché le chef de l’État, preuve que le régime a su lier son propre destin à celui de l’armée. Sur le terrain, la surprenante rési- lience des forces loyalistes syriennes depuis le printemps 2013 a permis au régime de reprendre l’initiative, d’in- verser la dynamique de la guerre et de marquer des points. Plus significatif encore, le régime arrive à « pacifier » durablement les territoires conquis, lesquels ne reprennent pas les armes lorsque le gros de la troupe se déplace vers un autre objectif. Certes, on ne peut pas exclure que la machine contre-insurrectionnelle s’enraye.

Reste que le pouvoir syrien a d’ores et déjà desserré l’étau de la rébellion sur Damas et les voies de communication essentielles à sa survie. Sur le front politique, l’attitude des populations a ouvert un boulevard au régime. Contrairement aux Occidentaux qui, dans une guerre contre-insurrectionnelle, cherchent d’abord à « gagner les cœurs », les Syriens, comme les Algériens des années 1990, tablent sur la lassitude et la résignation plutôt que sur la reconnaissance et l’adhésion – en somme, ils espèrent vaincre à l’usure, non pas grâce à ce qu’ils offrent, mais grâce aux privations qu’ils infligent. Au fond, comme dans un siège, l’objectif est de pourrir autant que possible la vie des civils. Ainsi, la fatigue, la faim, le manque de médicaments, les maladies, les désillusions, l’exil et les exactions de certains rebelles islamistes ont convaincu nombre de Syriens qu’Assad était peut-être un moindre mal. Il faut bien l’admettre, la politique du pire menée par Assad a réussi, plaçant la population devant un terrible dilemme : la dictature ou le chaos.

Seconde erreur : nous avons surestimé la puissance des forces anti-Assad. Car si l’armée, sonnée, n’a pas cédé, c’est aussi parce que ses adversaires, divisés, mal organisés et dépourvus de direction et de stratégie communes, n’ont pas su profiter de la situation pour l’emporter. Pourtant, la division et la radicalisation des rebelles n’étaient sans doute pas inéluctables. Il y deux ans et demi, lorsque la contestation pacifique s’est transformée en guerre civile sous les coups de la répression, l’unification de l’opposition et sa volonté d’apparaître comme un interlocuteur crédible laissaient entrevoir de tout autres perspectives. Il faut cependant noter que ceux qui se désolent aujourd’hui de l’échec des rebelles sont les premiers à y avoir contribué. Après la désastreuse expérience libyenne, les Américains et les Européens avaient, certes, de bonnes raisons de réfléchir à deux fois avant d’aider l’opposition syrienne. Il n’empêche, leur hésitation à fournir des armes (notamment des munitions antichar et des armes légères) a sans doute encouragé la création de groupes armés incontrôlés, dont l’existence a ensuite été invoquée pour justifier l’inaction occidentale. Ainsi, la prophétie de l’échec de la rébellion syrienne s’est-elle autoréalisée.

Reste à se demander si la désillusion d’aujourd’hui n’est pas aussi absurde que l’euphorie d’hier, quand on croyait que des manifestations feraient tomber la dictature. En supposant qu’elle ait encore une chance de se produire, est-il si sûr que la victoire de la rébellion serait catastrophique ? L’expérience des Américains en Afghanistan fait plutôt penser le contraire. À Washington, on explique volontiers que les insurgés afghans en général et les talibans en particulier ne forment pas une entité monolithique, qu’ils ne sont pas tous adeptes du jihad international et qu’on peut prendre langue avec les plus pragmatiques et patriotes d’entre eux. Pourquoi ne pas appliquer le même raisonnement à la rébellion syrienne ? Pourquoi assimiler tous les rebelles, même islamistes, à d’irrécupérables jihadistes en reprenant, qui plus est, les mots mêmes du régime syrien ? Ce deux poids-deux mesures démontre, si besoin était, que la diplomatie sait parler le langage de ses intérêts.

Savons-nous vraiment, enfin, ce que signifierait la victoire d’Assad ? Imaginons une « Syrie année zéro » où les armes se seraient tues et les réfugiés rentrés d’exil.  Indépendamment de la reconstruction matérielle, comment les Syriens parviendraient-ils à reconstituer l’État et la nation mis à mal par des années de guerre civile ? Les millions de gens qui ont des comptes à régler avec leurs voisins trouveraient-ils la force d’oublier, sinon de pardonner ? Autour de quelle histoire partagée pourraient-ils reconstruire leur Cité ? Aussi résignés et épuisés soient-ils, accepteraient-ils le retour du joug baasiste avec son arbitraire et ses exactions, renonçant ainsi au peu qu’ils ont arraché à ce régime : leur dignité ?  Si ce scénario se produit, on verra si Bachar Al-Assad peut faire mentir Talleyrand en montrant qu’on peut aussi s’asseoir sur les baïonnettes dont on a fait si habile et si terrible usage.[/access]

*Photo : Uncredited/AP/SIPA. AP21522596_000006.

Liberté d’expression : Plus jamais de « Plus jamais ça »!

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Dans une splendide conférence prononcée à Athènes en 1955, Albert Camus distingue la tragédie, où les forces qui s’affrontent sont toutes légitimes, du mélodrame, où il n’y en a qu’une qui soit justifiable : « Antigone a raison, mais Créon n’a pas tort. De même Prométhée est à la fois juste et injuste, et Zeus qui l’opprime sans pitié est aussi dans son droit. La formule du mélodrame serait en somme : « Cela seul est juste et justifiable », et la formule tragique par excellence : « Tous sont justifiables, personne n’est juste ». C’est pourquoi le chœur des tragédies antiques donne toujours des conseils de prudence. » Et Finkielkraut de rappeler que « sous le choc de Hitler, le chœur tragique est devenu muet : le manichéisme moral se répand à nouveau, la vigilance antinazie assure le règne sans partage du mélodrame stupide sur les meilleurs esprits. » Traumatisées par la bête immonde, abruties au « plus jamais ça », les grandes âmes occidentales ont en effet opté pour la mise sous tutelle de la parole au moyen d’un solide arsenal juridique permettant la mise au ban immédiate de toute pensée jugée nauséabonde, sans passer par la case « déconstruction ». Puisque contre-argumenter reviendrait implicitement à légitimer, on préfère le procès en sorcellerie à la dispute civilisée convoquant à tours de bras « les heures les plus sombres de notre histoire » pour disqualifier d’entrée le puant adversaire. Patrick Cohen 1, Frédéric Taddeï 0.

Si l’objectif paraît louable, l’efficacité de la méthode ne convainc guère, tant du côté de ses  détracteurs… que de ses adeptes. « Si c’était à refaire, je ne le referais pas », savoureux lapsus de la bouche d’un ministre de l’Intérieur qui, au sujet de Dieudonné, reconnaît peut-être en son for intérieur l’inutilité, voire le caractère contre-productif, d’un tel procédé. Car il faut bien l’admettre : le comique le plus célèbre de France sort bel et bien renforcé de cette affaire, quoi qu’en disent les triomphalistes du moment qui ont fait de la lutte anti-M’bala M’bala leur fonds de commerce. Hommages appuyés sur les réseaux sociaux, festivals de « quenelles » à travers le monde, tous ses fans se mobilisent pour soutenir leur héros devenu en quelques jours la superbe victime d’un système réputé aux ordres de Tel-Aviv. Au final peu importe de savoir si les multiples provocations de l’artiste relèvent d’une idéologie de haine, l’apparente persécution qu’il subit lui offre aux yeux de ses innombrables groupies l’absolution inconditionnelle. Tel est le terreau fécond sur lequel se propage à vitesse grand V la pensée soralo-dieudonniste. Nul besoin de pousser la réflexion très loin pour comprendre que le délire paranoïaque qui caractérise le débat ambiant renforce puissamment ceux que nous prétendons combattre.

Sloterdijk nous rappelle qu’aux Etats-Unis, avant la montée du politiquement correct, «  il était légitime de défendre toutes les opinions, même les plus extrêmes, y compris antisémites et racistes, ce qui est beaucoup plus sain que de faire des suppositions sur les arrière-pensées éventuelles de l’autre.  Aujourd’hui, un climat de persécution a envahi l’espace public. Personne ne pense plus que l’autre dit ce qu’il veut dire. Le politically correctness déclenche un processus menant à la paranoïa généralisée. » En d’autres termes, il est préférable d’affronter les négationnistes dans un combat d’idées plutôt que de leur offrir sur un plateau la voie du martyre ! Voilà qui suppose la réhabilitation, dans l’espace public, de la figure de l’Ennemi Irréductible dont les propos doivent être combattus plutôt que caricaturés, et ce d’autant plus urgemment que les vieux remèdes ne fonctionnent plus.

Contrairement à la période dorée de l’antiracisme, où tout un peuple se mettait en ordre de bataille à la moindre injonction des belles âmes, rares sont ceux qui aujourd’hui tombent dans le panneau de la sacrosainte défense des valeurs républicaines. Au péril fasciste si souvent invoqué par des politiques en mal de projets, le peuple ne répond plus par la mobilisation mais par la dérision, convaincu avec Marx que l’histoire se répète toujours deux fois ; « la première fois comme une tragédie, la seconde fois comme une farce ». Pire, l’antiracisme serait vécu par certains comme un outil de domination, voire comme un ascenseur social qui profite à un cercle de privilégiés incarnés on ne peut mieux par l’actuel premier secrétaire du parti au pouvoir. La sauvegarde des valeurs républicaines, servie à longueur de journée sur nos ondes, agit de moins en moins sur les esprits et renvoie au contraire à la marque d’une idéologie dominante qui ne profite qu’à une caste. D’où le danger non négligeable de voir émerger demain une majorité de Français prêts à jeter le bébé (nos gouvernants) avec l’eau du bain (les valeurs auxquelles ils s’arc-boutent).

En se posant comme les plus fervents défenseurs de « nos valeurs», nos représentants, auxquels plus personne ne croit, sont les premiers à les mettre en danger. Il faut donc se résoudre à se salir les mains, c’est-à-dire à combattre vigoureusement l’ennemi sur son propre terrain plutôt qu’à le diaboliser sans relâche. En ce sens, la virulente mais drolatique diatribe anti-dieudonniste d’un Nicolas Bedos a sans doute contribué à davantage éveiller les consciences qu’une interdiction pure et simple du ministre de l’Intérieur confirmée par le Conseil d’Etat.

Lors de l’émission Des paroles et des actes, Valls concluait très justement face à Finkielkraut ; « Il y a le déclin et il y a la peur du déclin. Méfions-nous de la peur du déclin »… Ce à quoi le principal intéressé aurait pu répondre « Méfions-nous aussi de la peur de l’ennemi. »

*Photo : wikicommons.

Le souverainisme, stratégie de la résignation

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Chez Causeur, vous savez causer. Vous maniez la rhétorique avec un art consommé. Vous accuse-t-on, souverainistes que vous êtes, d’être dogmatiques, d’avoir la religion de l’État-nation, de croupir dans une nostalgie moisie ? Vous retournez ces flèches, une par une.

En couverture du magazine de janvier, vous affichez un pragmatisme de bon aloi (« Et si on essayait la France ? ») ; puis, dans un éditorial habile, vous comparez les pro-européens aux « croyants » d’une « secte » ; le plus fort, c’est ce titre, « Le réveil de l’Europe moisie » : beau retour à l’envoyeur d’un mot qui vous colle aux basques depuis la célèbre tribune de Philippe Sollers[1. « La France moisie », Le Monde, 28 janvier 1999.] dans laquelle l’écrivain fustigeait nos pulsions xénophobes et cocardières.

À vous lire, c’est donc l’idée européenne qui serait finie, moisie, morte.[access capability= »lire_inedits »] Pour en arriver à cette conclusion, vous passez par un parfait faux syllogisme : 1. L’Europe, aujourd’hui, est dans un état catastrophique ; 2. Les pro-européens ont fait cette Europe ; 3. L’idée européenne est morte, il faut revenir à nos États-nations. Je vous suis pleinement sur le premier point : oui, l’UE est opaque et lointaine, elle est plus bureaucratique que démocratique, elle a aggravé les problèmes économiques en infligeant aux peuples une potion déflationniste digne des années 1930.

Mais les deux suivants relèvent de la mauvaise foi. À vous lire, les partisans de l’Europe (que vous désignez d’un bloc comme les « fédéralistes », une façon de nier les nuances des positions…) seraient les auteurs de ce gâchis. Eh bien non, désolé : ils sont les premiers cocus de cette histoire. L’Europe ne ressemble pas du tout à leur rêve d’Europe, car les égoïsmes et les rivalités des États-nations que vous chérissez l’ont emporté. L’Union monétaire a été prise en otage par l’Allemagne, pendant que la France refusait systématiquement toute avancée vers une union plus politique et plus démocratique (proposée par Helmut Kohl en 1989, Karl Lamers et Wolfgang Schäuble en 1994, Joschka Fischer en 2000…). Si l’Union monétaire fonctionne si mal, c’est aussi parce qu’on l’a privée de son pendant, l’Union économique. Si l’Europe fonctionne si mal, c’est à cause de toutes ces réticences à aller plus loin dans l’intégration communautaire.

Deux voies sont possibles pour sortir de cette nasse. La mienne, celle d’une autre Europe, radicalement différente ; la vôtre, celle du repli sur l’ancien modèle, l’État-nation. La première est utopique ? OK, mais « l’utopie, c’est simplement ce qu’on n’a pas encore essayé » (Théodore Monod). La seconde, elle, est clairement irréaliste.
Elle fait mine d’ignorer que l’Europe existe déjà, très concrètement, comme espace politique, économique et culturel très intégré. Elle oublie, surtout, que la simple coopération entre États-nations et la règle de l’unanimité ne sont plus du tout efficaces pour répondre aux défis d’aujourd’hui.

Proposer d’« essayer la France », c’est proposer de revenir au Minitel pour corriger les travers d’Internet. La voie que vous indiquez, enfin, relève de la stratégie de résignation. Pessimiste, craintive, elle repose sur un mythe mortifère, celui d’un âge d’or fantasmé – une France projetant sa puissance. Un mythe, c’est bien pratique pour exciter les esprits en cette période de crise, mais cela se nourrit toujours d’une marée d’illusions. Je préfère, pour ma part, la voie optimiste.

Je préfère « essayer » non pas la France, mais une autre Europe : avec moins de pays, sur des bases vraiment démocratiques et lisibles. Et avec, au cœur, l’idée de solidarité et non celle de rivalité.[/access]

*Photo : wikicommons.

Tu ne diras point : les 10 commandements socialistes

valls ps manif hollande

Tu ne diras point que les vertus pédagogiques d’un livre intitulé Tous à poil, distribué aux enfants, t’échappent totalement. Et encore moins que cela te parait suspect. Marisol Touraine t’opposera que c’est de l’hystérisation de débat public, sans intérêt. Car « ce n’est pas par le retour à l’ordre moral que la droite clarifiera ses positions… Nous avons besoin que la droite dise clairement qu’elle est en faveur de l’égalité ». En d’autres termes, ne pas adhérer, c’est déjà pécher.

Tu ne diras point qu’un ministre de l’Intérieur doit s’occuper en priorité des questions de sécurité, protéger les citoyens contre des dangers réels et avérés  et non trouver mille autres problématiques afin d’exister sur tous les fronts. C’est faire bien peu de cas du problème fondamental de la France qu’est le racisme. Si tu ne comprends pas cela, tu n’es pas digne de t’exprimer.

Tu ne diras point que la Manif pour tous est un mouvement populaire et pacifique qui cherche simplement  à exprimer une voix existante et à alerter sur le caractère expérimental dangereux des lois sociétales en cours. Car la réalité est toute autre. C’est une bande d’hystériques obscurantistes et incontrôlables, maquée avec le Front national, qui rappelle les pires heures de la IIIe république.

Tu ne diras point que le Président et son gouvernement doivent incarner une certaine exemplarité, dans leur comportement public comme privé. C’est dangereusement has been. Le Président est un petit bonhomme so normal, dont les turpitudes ne regardent que lui. Après tout, tu n’as jamais trompé personne, toi ? Alors qui es-tu pour donner des leçons ?

Tu ne diras point que tu t’inquiètes d’une dette galopante, du délaissement de la France par les investisseurs étrangers, de la chute de résultats de l’école de la République. Tu es un Cassandre, un catastrophiste, un défaitiste et à ce titre, te laisser t’exprimer est dangereux. Tu risques de saper le moral de tous ceux qui voient à la France un avenir radieux.

Tu ne diras point que les Suisses ont peut-être exprimé un point de vue digne d’intérêt dans leur votation de dimanche dernier. Ils ont fait preuve d’un odieux repli sur eux-mêmes qui ne correspond en rien aux valeurs de notre république ouverte à tous. C’est une décision inquiétante.

Tu ne diras point que tu doutes des capacités du gouvernement à changer de cap aujourd’hui. 1) il ne change pas de cap, il s’inscrit dans la continuité de ce qu’il fait depuis 20 mois avec les succès que l’on sait. 2). Et comme ce qu’il a entrepris jusqu’ici a fait ses preuves, continuer va dans la bonne direction.

Tu ne diras point que tu souhaites décider en privé de la répartition des tâches dans ta famille, de l’éducation que tu veux donner à tes enfants, des valeurs que tu désires leur transmettre. Tu te trompes. C’est le rôle de l’école de sociabiliser les enfants, de leur apprendre à vivre en communauté et de leur transmettre les valeurs de la république. Si tu n’es pas d’accord avec cela, tu es un dangereux ennemi de la république.

Tu ne diras point que tu déplores l’image que donne la France à l’étranger. Que lire à longueur de journaux tout le mal que pensent les autres pays de notre Président te heurte. La France est le gendarme du monde, elle est sur tous les fronts –traque toutes les formes de totalitarisme- et bénéficie d’une excellente image en matière de relations internationales. Celui qui n’a pas vu cela est un aveugle… pardon, un malvoyant.

Tu ne diras point que les hausses d’impôts concernent trop souvent  les familles, que d’autres catégories pourraient être mises à contribution et que tout cela te paraît un peu à sens unique. Tu vois le mal partout et d’ailleurs si tu te sens lésé c’est que tu paies des impôts, donc que tu gagnes de l’argent et cela aussi c’est une offense à tes concitoyens.

Tu boiras le catéchisme socialiste, tu admettras, tu te tairas et tu seras alors citoyen fréquentable… dans la démocratie du « faire France ». C’est clair ?

 *Photo : ABCD de l’égalité. 

OGM, gaz de schiste, nucléaire : vers un printemps de la raison ?

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Trois petites hirondelles viennent d’apparaître dans le ciel noir de l’hiver dogmatique imposé depuis trop longtemps chez nous par les khmers verts. A la surprise générale, le Conseil européen vient d’approuver, à la majorité qualifiée, l’introduction sur le continent  de la semence de maïs TC 1507, produite par la frime américaine Pionner, et utilisée depuis 2001 outre-Atlantique sans dommage constaté pour l’environnement et les consommateurs.

On a pu également observer l’amorce d’un virage du gouvernement français sur l’exploitation du gaz de schiste : Arnaud Montebourg, favorable à la recherche de nouveaux procédés d’extraction moins polluants que la fracturation hydraulique, vient d’être rejoint sur ce point par Laurent Fabius. François Hollande, en visite chez son ami Barack Obama, a souligné que «  l’énergie bon marché » était un atout des Etats-Unis dans la relance de son économie.

Enfin, EDF annonce le remplacement des centrales nucléaires en fin de vie par les nouveaux réacteurs EPR, tout en maintenant formellement (mais pour combien de temps ?) l’objectif de la réduction à 50% de la part du nucléaire dans la production française d’énergie à l’échéance 2025.

Dans le même temps, les supercheries médiatiques et pseudo-scientifiques qui ont semé la panique dans l’opinion – le film Gasland de Josh Fox – et l’expérimentation apocalyptique de Gilles Seralini sur les OGM prétendument cancérogènes, promue à grand bruit par Le Nouvel Obs – ont été démasquées. José Bové s’étrangle de rage, et Corinne Lepage est au bord de l’apoplexie. Une hirondelle, et même trois, ne font pas le printemps, mais les temps pourraient devenir durs pour les marchands de peur.

Dieudonné dans le Mur !

dieudonne valls mur

Je m’étais promis, un peu vite, de consacrer ce moi-ci à la religion en général, et à notre bon pape marxiste et gay friendly en particulier. Une fois de plus, hélas, j’ai été rattrapé par l’actualité.  Un diariste sérieux peut-il faire totalement abstraction de ce qui se passe autour de lui ? Ni l’étincelant Jules Renard, ni les laborieux Goncourt siamois ne s’y sont risqués avant moi. Dieu me pardonne donc, mais le pape attendra. J’ai suivi pas à pas les dossiers les plus chauds de janvier : l’affaire M’Bala M’Bala bien sûr, mais aussi les aventures extra-extra- conjugales de notre Président et mes dernières réflexions sur les Maximes de La Rochefoucauld.

M’BALA M’BALA, MÊME COMBAT !

SAMEDI 28 DÉCEMBRE 2013 | Manuel Valls rompt la trêve des confiseurs pour annoncer que « Dieudonné, ça suffit ! », en conséquence de quoi il va « tout faire » pour interdire ses spectacles.[access capability= »lire_inedits »]  « Un seuil a été franchi », explique-t-il, gravement, en référence au numéro de « Complément d’enquête » où l’on voit Dieudonné faire, sur scène, sa fameuse saillie sur Patrick Cohen.  Mais si ligne rouge il y a, ça fait belle lurette que l’humoriste l’a franchie. Le spectacle incriminé, « Le Mur », se joue à Paris depuis six mois déjà, sans « trouble à l’ordre public » au sens de la jurisprudence de l’époque (1933-2014), comme ne manquera pas de le relever le tribunal administratif de Nantes.  Quant à Dieudonné, ça fait dix ans qu’il multiplie quenelles et provo- cations, même que la plus scandaleuse date d’il y a cinq ans tout rond. Dans le genre blague antisémiste, suggérer la chambre à gaz pour Patrick Cohen, est-ce vraiment plus grave que d’en suggérer l’inexistence avec Faurisson ?  Habile, notre fantaisiste a pris d’avance ses distances avec le négationnisme du professeur : « Il ne croi- rait même pas à la chaise sur laquelle il est assis. » N’empêche que, le 26 décembre 2008, sur la scène du Zénith de Paris, il lui remet un « prix de l’infréquentabilité et de l’insolence ». Autant dire que les « dérapages » dieudonnesques, dans les milieux autorisés, tout le monde était au

courant depuis longtemps – encore plus que pour François & Julie ! Reste à comprendre pour- quoi, à l’époque, l’État n’a pas déclaré la République en danger ni même bronché, et pourquoi il tombe de l’armoire cinq ans plus tard. Certes, on peut toujours dire que notre « vivre- ensemble » s’est dégradé entre- temps ; l’essentiel, cependant, c’est qu’il y a cinq ans, le locataire de Beauvau ne s’appelait pas Valls, mais seulement Alliot-Marie. Mettez-vous à la place de Manuel, aussi : être ministre de l’Intérieur et de gauche à la fois, ce n’est pas une sinécure. Après sa sortie de septembre sur les Roms, qui a séduit à droite mais choqué dans le camp humaniste, l’occasion a dû lui paraître trop belle de se recentrer en montant au créneau contre le facho-nazo Dieudonné : « Je suis de droite, voyez les Roms Je suis de gauche, à bas Dieudo ! »

C’est comme ça qu’on se construit une image de présidentiable, pense- t-il. Ce mois-ci, les sondages lui ont plutôt donné tort, enregistrant une baisse de 6 ou 7 points dans sa cote de popularité ; mais les sondages, ça va ça vient, n’est-ce pas, sans compter que « Valls était anormalement haut », se rassurent ses amis.  Accessoirement, si j’ose, son coup d’éclat n’était pas si bien ajusté. Dans le camp de la réaction, on a pu penser qu’il en faisait un peu beau- coup, avec son combat de titans contre Dieudonné, quitte à déserter le champ de la sécurité. Et aux yeux de la gauche morale, la lutte contre l’antisémitisme, pour légitime qu’elle soit, ne suffit pas à laver de tout soupçon de racisme. Hors champ poli- tique, il s’est même trouvé des jeunes, voire des intellos, pour considérer cette affaire et la façon dont elle avait été menée comme une « atteinte aux libertés publiques ».

Décidément, les gens ne sont jamais contents. Mais bon, pas d’affole- ment ! L’échéance normale, c’est 2022. Manuel Valls n’est pas pressé, et moi encore moins.

TOUT ET SON CONTRAIRE

JEUDI 2 JANVIER (SAINT BASILE) | Jolie phrase de Montesquieu, citée par l’ami Jérôme Leroy, l’autre dimanche, sur Causeur.fr : « Je n’ai jamais eu de chagrin qu’une heure de lecture n’ait dissipé. » Hélas, pour moi, c’est l’in- verse : un vrai chagrin m’empêche même de lire. Tout juste puis-je relire mes sempiternels Jules Renard, Chesterton et Simon Leys qui, à force, sont tout dépenaillés.  D’ailleurs, beaucoup de pensées ne sont-elles pas réversibles ? C’est en tout cas ce que suggéraient mes amis parodistes d’outre-siècle, Charles Reboux et Paul Muller. Dans un volume rare, que j’ai bien sûr égaré, nos duettistes s’en prenaient aux Maximes de La Rochefoucauld (telle- ment célèbres qu’aujourd’hui, dans les salons, on croit volontiers que c’est son prénom). Eh bien, figurez-vous qu’en guise de pastiche, nos diablotins s’étaient contentés de recopier une dizaine de ces maximes en en inversant les termes ! Faisons le test au hasard, ou presque. Le moraliste a-t-il écrit : « Il est de bons mariages, mais il n’en est point de délicieux » – ou le contraire ? « Le bon goût vient plus de l’esprit que du jugement » – ou l’inverse[1. Solution du test : a. Maxime rochefoucaldienne. b. Maxime rochefoucaldienne inversée.] ? Parfois même l’exercice s’avère vain, tant l’aphorisme dit à lui seul tout et son contraire. Exemple : « En vieillissant, on devient plus fou et plus sage. » Mille pardons, mon duc, mais ne dirait-on pas déjà du Reboux & Muller ?

PAS DE CENSURE POUR LES ENNEMIS DE LA CENSURE !

JEUDI 9 JANVIER, 18H30 | Boum, la décision du Conseil d’État est tombée ! Mais pas de très haut : deux heures avant, son président statutaire, Jean-Marc Ayrault, s’était déclaré « confiant ».  Juridiquement, cette ordonnance est plutôt décoiffante. Le juge des référés avait quarante-huit heures pour statuer ; il ne lui en faudra que quatre. Au prétexte d’un arrêt de 1995 sur le « lancer de nains », il interdit le spectacle de Dieudonné à Nantes comme attentatoire à la « dignité humaine ».  Ainsi un magistrat unique renverse-t-il en urgence une jurisprudence inchangée depuis quatre-vingts ans, et particulièrement libérale en fait de liberté d’expression[2. Que la Justice ne confond pas d’ordinaire avec la liberté de lancer des nains en l’air.]. Comment ne pas penser qu’en l’occurrence, le Conseil d’État s’est plié à la volonté du pouvoir politique ? « Une victoire pour la République ! », triomphe aussitôt Manuel Valls. Allons donc ! Le rétablissement de la censure préalable, ça rappellerait plutôt l’ultime sursaut de Charles X : cette fameuse « loi de justice et d’amour » destinée, comme son nom l’indique, à museler la presse gauchiste, mais qui sonnera le glas de la monarchie légitim(ist)e. Pour le coup, je serais plutôt d’accord avec Pierre Tartakowski, président de la Ligue des droits de l’Homme, qui nous met en garde dans son style solennel : « Cette interdiction a priori ouvre la porte sur des couloirs extrêmement sombres… » Plus drôlement, Roseline Letteron, professeur de droit public à la Sorbonne, commente sur Le Point.fr : « Peut-être interdira-t-on un jour La Cage aux folles parce qu’elle tourne en ridicule la communauté homosexuelle… » Sur LCI enfin, Philippe Bilger en appelle au bon sens et à l’esprit des lois : « Il faut poursuivre tous les propos racistes et antisémites, sans pour autant jeter aux chiens la liberté d’expression. » Une victoire pour Valls, alors ? C’est l’avis des médias ; déjà plus crédible, même si dans l’immédiat, les enquêtes d’opinion disent plutôt le contraire. Une victoire pour Dieudonné en tout cas, qui a bénéficié là d’une exposition médiatique jamais vue, rattrapant en quinze jours de campagne étatique dix ans de boycottage médiatique.

Pour être franc, on ne voit même pas bien le but de la manœuvre. Interviewé sur Causeur.fr par le président Mihaely, l’internetologue Boris Beaude souligne que l’intérêt suscité par l’« ex- humoriste » sur la Toile n’a jamais été aussi grand ; sa dernière vidéo aurait été vue trois millions de fois en trois jours. Comme dirait Dieudonné en personne, « Quel est le projet ? » Le problème avec ce mec, vous me direz, c’est qu’une croix gammée noire sur fond noir, ça ne se voit pas au premier coup d’œil. Espérons en tout cas que Dieudonné, c’est pas vraiment Hitler en version bronzée, sinon on s’y est mal pris : Valls l’aura fait passer d’un coup de 23 à 32. En attendant la paille, surveillons donc la poutre. Avez-vous entendu Valls et Filipetti (ministre de la Culture, quand même) décréter una voce : « Dieudonné n’est plus un artiste ! » Et Bilger de s’indigner à juste titre : « Dans quel régime sommes-nous, où le pouvoir décide de qui est un artiste ? » Le plus épatant, dans cette affaire, c’est que l’arrêt libéral du même Conseil d’État, en 1933, concernait un authentique activiste d’extrême droite qui ne se prétendait même pas artiste, et encore moins drôle. Bref, la séparation des pouvoirs, selon le pouvoir actuel, nous ramène, assez vite et sûrement, vers le slogan terroriste : « Pas de liberté pour les ennemis de la liberté ! » Après, comme on sait, les ennemis disparaissent, et avec eux la liberté. « Au début, ils s’en sont pris à Dieudonné et je n’ai rien dit, parce que je n’étais ni noir ni même antisémite… » (etc.)  Je dramatise, bien sûr, à moins que je n’anticipe. Il n’y a pas que le caramel ; le totalitarisme mou a aussi ses dangers. L’idéal, voyez-vous, ce serait une démocratie assez représentative et forte pour entendre le peuple. Ce qu’on appellerait aujourd’hui une République.

DE LA VIE PRIVÉE DES PRÉSIDENTS 

VENDREDI 10 JANVIER |

Closer dévoile l’ « amour secret » de François Hollande. « Chacun, fût-il président, a droit au respect de sa vie privée », s’indignent aussitôt en canon ses proches, amis et alliés, au premier plan desquels le toujours excellent Jean-Michel Ribes.  En est-on si sûr ? Moi, président (même pas de la République, mais seulement de Jalons), je peux témoigner du contraire. À l’occasion de la Manif pour tous (saison 1), mon épouse et moi-même, par alliance, avons reçu sur la tronche un tombereau d’ordures que je ne vous raconte pas[3. Rassurez-vous, ça se trouve encore en trois clics sur Internet.]. Les plus grossières de ces calomnies figuraient sur un blog anonyme, lyriquement intitulé « Adieu, Frigide ! », recopié depuis lors un peu partout et néanmoins « intraçable », selon mon ex-avocat. N’importe qui peut faire pareil, à ce qu’il paraît. Il suffit de poster son poulet d’un cybercafé à l’adresse d’un hébergeur états-unien, et hop ! on peut raconter impunément n’importe quoi sur n’importe qui. En ce qui nous concerne, c’était du lourd, où cohabitaient harmonieusement cocaïnomanie, néo- paganisme, mariage intégriste et partouzes trisexuelles. Le grand écart barjotien, avec moi dans le rôle de Pina Bausch ! Mon collègue François a eu plus de chance : au moins les révélations sur sa liaison avec Julie Gayet, c’était vrai, du moins je l’espère.

J’AI HONTE D’ÊTRE FRANÇAIS, ET ABONNÉ À L’OBS

MARDI 14 JANVIER | Avec tout ça, je découvre un peu tard mon Obs blisterisé. Dommage, parce qu’avec lui, on prend tout de suite de la hauteur. Des bas-fonds dieudonnesques, ces Mongols fiers vous emmènent tout droit aux cimes de la Bonne pensée.  Le problème, c’est « La Haine », nous explique d’emblée la couverture, comme un remake en papier du film de Kassovitz, starring pour l’occasion le fameux trio antiracisémiste Soral- Dieudo-Zemmour. Ça tombe bien, la prestation de Nabe chez Taddeï vient juste de me convertir en 7’ au complotisme[4. L ’antisémitisme des imbéciles, si j’ai bien suivi.], et celui-là m’a l’air carabiné. Sur douze pages, l’hebdo nous paye un « voyage dans la France raciste » all inclusive ; même les clichés-souvenirs sont fournis. Outre nos trois têtes d’affiche, on y côtoie entre autres Renaud Camus et Finkielkraut, un maire UDI de Cholet et même « Monique, retraitée de 65 ans au Mans », qui visiblement n’a pas bien compris la question.  Leur point commun, savez-vous : le rejet de l’autre en tant qu’autre – qu’il soit arabe, juif, rom, noir, jaune ou même jeune. Eh bien, cette logique d’exclusion, Le Nouvel Obs est contre, et il ne s’en cache pas ! Pour lui, tous les hommes sont frères, y compris les femmes ; il voudrait tant que tout le monde comprenne ça, et qu’on fasse une ronde. Hélas, c’est l’inverse qui est en train de se produire : un peu partout, et sans qu’on sache bien comment ni pourquoi, « la parole raciste s’est libérée ! » Mais qui gardait la cage ?  Non seulement le racisme n’est plus « politiquement incorrect, [mais] il est devenu la doxa des temps nouveaux ». Le pire, pour le salut de leur âme, c’est que nos observateurs ne sont pas assez cons pour croire vraiment ce qu’ils racontent. D’ailleurs que disent-ils, au juste, dans ce numéro collector ? Après huit pages de gloubi-boulga où tous les méchants sont convoqués ensemble, touillés et ratatouillés, la « Haine » de la « une » fait scission : une double sur l’antisémitisme, une autre sur l’islamophobie. Et tout ça pour dire quoi, en fin de compte ? Que « le racisme, c’est mal » ? Mais ça, on savait, au moins depuis Proust. Faute de le clamer sur scène comme tout le monde, l’ami Gaspard le concède volontiers en interview, pour peu qu’il se sente en confiance.

ENFIN UNE THÈSE SUR MOI !

MARDI 21 JANVIER (221E ANNI- VERSAIRE DE LA MORT DU ROY) | Dix ans après sa dernière réédition, mon Histoire de France de Cro-Magnon à Jacques Chirac me vaut enfin les honneurs d’une (mini) thèse universitaire, mise en ligne par Leshistoriensdegarde.fr.  Ce site, tenu par les trois coauteurs du livre éponyme, s’est donné

pour mission de dénoncer les salopards qui travaillent à la résurgence d’un « roman national » aussi fictif que nauséabond, au détriment de la vraie Histoire (la leur). Et soudain, tel un Hégésippe Simon de la réaction, me voilà désigné comme leur précurseur. La classe ! Dans leur chapô, les responsables du site m’en font porter un superbe : « Une bonne partie du discours de Max Gallo, Dimitri Casali, Lorant Deutsch et Franck Ferrand est en germe dans ce livre. » Même s’il convient de recontextualiser, n’est-ce pas : « Au moment de sa sortie, en 2004, son auteur [moi] devait masquer ses outrances sous le couvert de l’humour. » Ainsi aurai-je constitué à moi tout seul « l’avant-garde des historiens de garde », ouvrant vaillamment la voie à Max, Dimitri, Lorant et les autres. Quand Zemmour sera président et Élisabeth premier ministre, ou l’inverse, j’espère avoir droit à une médaille en chocolat. Mais surtout, j’espère vivre assez longtemps pour raconter ça à mes petits-enfants[5. J’en veux au moins quatre.]. Quant à la copie proprement dite, il faut voir comment, sur trente feuillets, notre apprenti historien s’échine à décrypter cette parodie de manuel scolaire à l’ancienne pour y trouver enfin ce qu’il cherche : « les fondements du discours des historiens de garde ». Est-il vraiment gland, ce Michel Deniau, ou court-il avec des œillères pour courir plus vite ? En tout cas, sa méthode de travail est originale, qui consiste à extraire du bouquin les citations les plus épastrouillantes,  assorties de commentaires imperturbablement solennels. Le résultat, c’est du pur Bergson : du mécanique plaqué sur du vivant !  Faute de place, on ne donnera ici qu’un exemple de cet exercice. Dès la quatrième de couverture, notre futur prof d’histoire croit débusquer une phrase imprudente qui, selon lui, « permet de mettre en avant que l’ouvrage se veut sérieux sur le fond autant que fantasque sur la forme » (sic) :  Je me cite : « Basile de Koch signe ici un vrai-faux “Manuel d’histoire à l’usage des cours élémentaires” qui, compte tenu de la baisse générale du niveau, sera lu avec profit par les anciens élèves de l’ENA. » Pour l’auteur, aucun doute : ça prouve la « vocation sérieuse » de mon entreprise. Sous le masque du rire, il sent déjà la truffe, et entend aboyer d’ici la meute des « historiens de garde ». Quant à moi, hélas, j’ai bien peur de ne rien pouvoir faire pour le jeune Michel, au moins dans l’immédiat.[/access]

*Photo : Christophe Ena/AP/SIPA. AP21504341_000002. 

Tous à poil : ABCD de la méthode Copé

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Cela faisait des mois que la gauche médiatique avait arraché à la droite le flambeau de la Censure. Des éditos plaintifs souhaitant faire taire Zemmour ou d’autres néo-réacs de la même espèce à la cabale orchestrée contre Frédéric Taddéi et son émission exagérément pluraliste, les nouveaux inquisiteurs ne se recrutaient plus à droite. Le summum fut atteint vendredi lorsque deux membres du Parti Socialiste prirent leur plume afin de protester auprès du CSA contre les propos d’Alain Finkielkraut qui débattait la veille avec Manuel Valls.

C’était compter sans Jean-François Copé. En cinq minutes, dimanche soir, il a récupéré l’encombrant flambeau de la censure et du puritanisme que Najat Vallaud-Belkacem avait pourtant légitimement gagné lors du débat sur la prostitution. Comment a-t-il réussi ce prodige ? Alors que Gaspard Proust avec l’humour qu’on lui connaît, et Elisabeth Badinter la sagesse et la pondération qui la caractérisent, avaient démontré que les ABCD de l’égalité étaient ridicules voire néfastes, le président de l’UMP a souhaité montrer combien son parti pouvait être pertinent en la matière. On imagine les permanents rue de Vaugirard en train de trouver LA pièce à conviction qui permettrait à leur patron de briller lors du Grand Jury RTL-Le Figaro-LCI.

On ne peut pas dire qu’ils ont eu la main heureuse. C’est finalement dans une liste d’ouvrages conseillés par une association ardéchoise, publiée par le centre régional de documentation pédagogique de Grenoble qu’ils ont trouvé, parmi une centaine d’autres livres, le fameux album pour enfants « Tous à poil ! » qui a permis à Jean-François Copé de réaliser un drôle de sketch. Voilà le président du premier parti d’opposition feuilleter l’album et aligner, mi-outré mi-ironique, les différents « tous à poil », le bébé, la mamie, la baby-sitter[1. Perso, je préfère la baby-sitter à la mamie, mais c’est une question de goût.], la maîtresse (« c’est bien pour l’autorité du professeur »), le chien, le PDG[2. Ce dernier, indignant encore davantage notre adversaire de la lutte des classes.]. Comme Benoit Rayski l’a expliqué sur Atlantico, Copé a tapé à côté de la cible. Alors qu’il entendait sans doute s’opposer à la confusion des genres expérimentée dans plusieurs centaines d’écoles maternelles et primaires, Copé a exhibé un album rappelant aux enfants l’altérité des sexes dans toute leur… nudité.

Mais surtout, il a permis à ceux-là mêmes qui souhaitent karcheriser le paysage médiatique français de se poser en défenseurs de la liberté d’édition. Les gardes roses, selon la magnifique expression d’Elisabeth Lévy, ont beau jeu d’accuser la droite de souhaiter des autodafés. De l’autre côté du front, Copé a-t-il seulement envisagé que cette initiative se faisait au moment où le Printemps français de Béatrice Bourges réclamait qu’on fasse le tri dans les bibliothèques municipales ? Le président de l’UMP a en tout cas rempli de joie les auteurs et l’éditeur de l’album puisque ce dernier ne s’est jamais aussi bien vendu que depuis deux jours. Si un éditeur cherche un attaché de presse…

Et si Copé était seul dans sa croisade morale, on pourrait plaider la maladresse d’un homme. Or, Georges Fenech, député UMP et figure de la droite lyonnaise vient de signaler le groupe de Femen à la Mission interministérielle de lutte contre les sectes (MIVILUDES) et de demander officiellement sa dissolution. Que les Femen se soient illustrées par des actions ridicules, c’est un fait. Qu’elles doivent être déférées devant la justice lorsqu’elles violent la loi, c’est évident. Mais demander leur interdiction et, pis, permettre à Caroline Fourest de se poser en militante de la liberté d’expression sur Canal +, là franchement, c’est trop. Surtout juste après le déjeuner.

Si la droite continue d’être dirigée comme ça, Nicolas Sarkozy n’a décidément pas de souci à se faire. Il n’aura qu’à se baisser pour la ramasser.

*Photo : lefigaro.fr.

Boutang, encore une fois

pierre boutang histoire

Il n’est plus ce « colosse blond taillé en bûcheron de bas-relief » qu’Antoine Blondin s’était amusé à croquer sous les traits de Cazal dans son roman L’humeur vagabonde. Les années ont passé, son visage buriné en témoigne, le coffre rugit moins fort, et cette armure qui lui servait de corps semble moins souple, plus fatiguée. Mais sa gouaille est intacte, sa prodigieuse intelligence toujours aussi affutée, comme  le regard est resté espiègle, alerte, vivace. Dans les années 1990, à Saint-Germain-en-Laye et Collobrières, Pierre Boutang s’était raconté devant les journalistes Philippe Barthelet et Olivier Germain-Thomas. Grâce à l’historien et journaliste Patrick Buisson qui semble déterminé à explorer l’histoire de la droite intellectuelle – il signait récemment un documentaire sur le philosophe Gustave Thibon – la chaîne Histoire s’apprête à diffuser un documentaire inédit de l’homme par lui-même. La réalisation de ce film a été confiée à Christophe Boutang, son propre fils, et à Jérôme Besnard, déjà auteur d’un petit essai biographique sur le personnage.

À la métaphysique pointue qu’il enseignât à la Sorbonne et qui lui valut la réputation de philosophe parfois incompréhensible, Boutang, au soir de sa vie, aura préféré concentrer son verbe sur l’histoire politique française du XXème siècle. Ce siècle, il l’a accompagné, tour à tour comme étudiant de la rue d’Ulm, membre de cabinets ministériels, journaliste politique, critique littéraire, professeur de philosophie à la Sorbonne, traversant les guerres des hommes et des idées, sans jamais cesser de promouvoir une vision classique et chrétienne de l’homme, une vision qu’il espérait transformer en consensus politique. Et c’est pour cela qu’au parti de l’ordre, il opposait la monarchie, en ce qu’elle serait l’anarchie plus un.

Dans ce film intime et solennel comme un confessionnal, la voix chantante de l’athlète de la pensée accompagne la rotoscopie. On y découvre un jeune frondeur prêt à en découdre avec le professeur Jean Zay qui a osé offenser le drapeau français, ou sur le point d’aller combattre en Indochine (il est déjà marié et père de famille), quand il ne fomente pas un plan de libération de Charles Maurras, son maître, emprisonné après la libération. Sûrement rumine-t-il alors encore sa rencontre avec Philippe Pétain à qui il avait exposé sa volonté de préparer la revanche. Le vieux maréchal lui avait opposé le serment des Gens d’armes d’autrefois : « Gens d’armes, chargez, mais souvenez-vous que vous avez femmes et enfants et que vous avez acheté votre cheval ». Plus jamais, la résignation ne serait dans le camp de Pierre Boutang.

Le temps passe et les souvenirs continuent de revenir. Le militant politique qu’il a toujours été expose ses théories. L’assassinat de l’amiral Darlan, le 24 décembre 1942, par Ferdinand Bonnier de la Chapelle aurait été l’unique cause de l’échec d’un arbitrage du Prince. La confusion qui régnait alors en Afrique du Nord aurait pu permettre l’avènement du prétendant orléaniste au trône de France par les conseils généraux des départements algériens, conformément à la loi Trévenneuc, régissant la vacance du pouvoir. Un temps encore, on vagabonde dans le Paris de l’après-guerre, dans cette ambiance un peu électrique, au grand galop des hussards. Puis vient de Gaulle. Une certaine complicité affleura parfois entre les deux hommes car leur volonté partagée de remettre un roi à la tête de la France l’emportera sur les dissonances de l’épineuse question algérienne. À Giscard, l’auteur de Reprendre le pouvoir dit non et appelle de ses vœux François Mitterrand. Foutriquet, comme il l’appelle, a voulu sortir de la naphtaline « les blancs d’Espagne » pour diviser encore plus la monarchie : il faut qu’il parte ! Quelques images surviennent aussi pour laisser voir le philosophe échanger avec Georges Steiner sur la question juive. Boutang fut en effet de ceux qui ne tombèrent pas dans le « romantisme révolutionnaire », contrairement à Lucien Rebatet ou Robert Brasillach. Son aura intellectuelle aura peut-être permis à bien d’autres de de ne pas s’égarer dans ces tragiques chemins.

Quelques années après cette discussion à bâtons rompus que ce film rend publique pour la première fois, Pierre Boutang s’en est sans doute allé rejoindre Celui auquel il croyait tant. Pour chrétien qu’il était, le camelot savait trop bien que le roi ne meurt jamais. Nous voulons penser que de lui aussi, quelque chose ne mourra jamais.

« Pierre Boutang », un film de Jérôme Besnard et Christophe Boutang. 70 minutes. Diffusions le 11 février à 20h40 et le 14 février à 15h45 sur La Chaîne Histoire.

 *Photo : ANDERSEN ULF. 00327260_000003. 

Le Hezbollah dévoilé

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hezbollah yves mamou

Il aura fallu attendre juillet 2013 pour que le Hezbollah, organisation politico-militaire tenant la communauté chiite libanaise d’une main de fer, soit inscrit sur la liste des organisations terroristes de l’Union européenne. Et encore pas totalement : seule la branche armée du «  parti de Dieu » se voit clouée au pilori par Bruxelles, et passible des sanctions associées, alors que l’imbrication totale des structures politiques et militaires de cette organisation est un fait avéré, reconnu et célébré par ses dirigeants. Laurent Fabius a justifié ce distinguo baroque en affirmant, avec tout le sérieux et la gravité qu’on lui connaît : « La solution est pertinente, car le Hezbollah est l’une des composantes du gouvernement libanais. Or nous voulons un Liban stable. » Imaginons que la mafia sicilienne ait choisi comme stratégie d’entrer ouvertement dans le jeu politique italien, plutôt que de chercher à l’influencer par la bande, qu’aurait-on pensé de l’attitude consistant à ostraciser les porte-flingue et à faire des risettes aux parrains ?

Ceux qui s’accrochent à la fiction de la double nature du Hezbollah, parti politique respectable côté face et officine terroriste côté pile, devraient au plus vite se plonger dans le bref, mais percutant livre d’Yves Mamou, ancien journaliste au Monde. On y découvre, au fil d’une enquête fouillée, toutes les ramifications du système militaro-clientéliste d’une organisation, fondée en 1982 au plus fort de la guerre civile libanaise, devenue, au fil des ans un acteur majeur de la scène politique proche et moyenne-orientale. La communauté chiite du Liban, délaissée et méprisée par les élites politiques et économiques chrétiennes et sunnites du pays du Cèdre, a profité de la victoire de la révolution islamique iranienne pour prendre sa revanche. Peu a peu, les « barbus » du Hezbollah évincent les notables chiites incompétents et corrompus qui régnaient sur la communauté. Grâce à l’argent et aux armes fournis par Téhéran, ils assurent aux déshérités de leur confession le minimum de services sociaux, éducatifs et sécuritaires que l’Etat libanais leur refuse, en échange d’une allégeance inconditionnelle et fanatisée.

Le Hezbollah se charge, de surcroît, des basses œuvres du régime des mollahs, notamment des actions terroristes contre la France pour exiger le remboursement d’un prêt accordé par le Shah dans le cadre d’un accord franco-iranien sur la fourniture de combustible nucléaire : enlèvement de journalistes français au Liban, attentats à la bombe à Paris et les casques bleu français à Beyrouth (53 morts) sont à mettre à son actif. Aujourd’hui, auréolé de sa « victoire » de 2006 contre la tentative israélienne d’éradiquer les forces du Hezbollah du sud-Liban, l’organisation est sur tous les fronts de la guerre sans merci que se livrent les chiites et les sunnites en Irak, en Syrie et au Liban. Il semble que ses derniers exploits terroristes (attentats à la bombe en Bulgarie et à Chypre en 2012) aient enfin contraint les Européens à une réaction, un peu molle, certes, mais il y a un début à tout.

Comme les sanctions occidentales imposées à l’Iran entravent le financement illimité de ses activités par Téhéran, le Hezbollah est devenu un acteur majeur du trafic de drogue à l’échelle mondiale, notamment grâce à ses relais, hommes d’affaires libanais installés en Afrique et en Amérique latine. Tout cela était connu, notamment des institutions internationales chargées de la lutte contre ces trafics, mais on préférait, chez nous, peindre le Hezbollah aux  couleurs avenantes de la « résistance » au monstre israélien, et d’une formation politique respectueuse du système démocratico-confessionnel libanais.

À l’instar de la diplomatie française, qui a depuis trois décennies fait montre d’un étrange mansuétude à son égard, la presse et l’édition de notre pays se sont bien gardées de faire des enquêtes, ou de publier des livres mettant en lumière ce réseau criminel et mafieux. Au contraire, ce sont des auteurs dont on découvrira plus tard la connivence, pas seulement intellectuelle, avec ces terroristes, qui eurent les honneurs d’une publication hagiographique par une grande maison d’édition (Fayard), bénéficiant de recensions élogieuses dans les grands médias. Et  Yves Mamou, qui s’était vu refuser, en 2006, la publication d’une enquête sur le financement du Hezbollah par le journal qui l’employait alors, a dû attendre la retraite, et le courage d’une petite maison d’édition, pour rendre publiques ses investigations.

Hezbollah, dernier acte, Yves Mamou, éditions Plein Jour, 2013.

*Photo : Bilal Hussein/AP/SIPA. AP21483647_000003.

Dieudonné, la vie privée du Président : le journal d’Alain Finkielkraut

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L’affaire Dieudonné

Élisabeth Lévy. On ne sait pas très bien comment naissent les scandales. Dieudonné a-t-il dit l’horreur de trop en insinuant que, lorsqu’il voyait Patrick Cohen, il regrettait les chambres à gaz ? Alors que l’humoriste tient salon antisémite depuis des années, ces propos ont lancé une vive polémique. Les gens qui explosent de rire en voyant Faurisson en pyjama rayé ou en chantant Shoah-nanas sont-ils des antisémites assumés, ou des produits de la déculturation générale et de la catastrophe scolaire ? Autrement dit, n’y a-t-il pas là plus de bêtise et d’inculture que d’idéologie ?

Alain  Finkielkraut. Parce qu’elle a réponse à tout, l’idéologie est une forme de bêtise. Aussi doctrinal qu’il est ordurier, Dieudonné instaure la malfaisance juive en loi de l’Histoire.[access capability= »lire_inedits »] « Négriers reconvertis dans la banque », les juifs ont inoculé le sida en Afrique et, aujourd’hui, ils dirigent le monde. Nous vivons sous « occupation sioniste » et, affirme Dieudonné, cette occupation est pire que la précédente. Geste antisystème, la quenelle vise les juifs puisque le « système », c’est eux.  Je comprends ceux qui ne supportent pas d’être traités d’antisémites parce qu’ils dénoncent la politique d’Israël dans les territoires occupés ou même parce que, hostiles au projet sioniste, ils préconisent la création d’un État binational en Palestine. Mais pour Dieudonné, Israël n’est pas en Israël, Israël est partout. Ce n’est pas un pays, c’est une pieuvre, un être tentaculaire et omnipotent. Quand l’antisionisme s’affranchit de la géographie, il vire à l’antisémitisme.

Sans doute, mais à vrai dire, peu nous importerait Dieudonné s’il n’avait pas un tel succès. Comment expliquez-vous ce succès alors que l’antisémitisme n’est plus, heureusement, une opinion mais un délit ?

Dans les années 1970, le simplisme idéologique ne régnait pas moins qu’aujourd’hui. Nous réduisions, nous les gauchistes, l’Histoire à l’affrontement de deux forces. Mais pour nous, le Mal avait une adresse : l’Amérique nixonienne. Sous l’effet de la mondialisation capitaliste, la souveraineté semble avoir été transférée des États aux marchés : l’ennemi devient la finance invisible. Et nul n’est mieux à même que le juif d’incarner ce pouvoir occulte. Plus la maîtrise de son destin échappe à l’humanité et plus se fait impérieuse la recherche d’un tireur de ficelles. La hantise du complot réconcilie les communautés. C’est une France multiethnique que Dieudonné agrège autour de son anti- sémitisme. Il n’était pas possible de laisser prospérer ce phénomène : le ministre de l’Intérieur a eu raison de se révolter. Dieudonné, certes, perdait tous ses procès. Mais cela lui faisait une belle jambe. À chaque verdict, il réagissait par la surenchère. Les condamnations avaient beau pleuvoir sur lui, il jouissait, en rhinocéros heureux, d’une impunité totale. Avec l’interdiction par le Conseil d’État de son spectacle « Le Mur », force est enfin revenue à la loi. S’en offusquer, c’est vouloir, en guise de démocratie, une justice sans glaive et un État de droit sans État.

Mais n’est-ce pas accorder trop d’importance à un saltimbanque que s’acharner ainsi contre lui ?

Non, car nous avons changé d’époque. Ce ne sont plus les orateurs, mais les rockers, les rappeurs et les amuseurs qui enflamment les foules. Dans L’Obsolescence de l’homme, Günther Anders notait déjà : « Plus aucune des puissances qui nous forment et nous déforment, aujourd’hui, n’est assez forte pour entrer en concurrence avec le divertissement. La façon dont nous rions, marchons, aimons, parlons, pensons ou ne pensons pas, nous ne l’avons apprise que pour une part insignifiante de nos parents, de l’école ou de l’église et presque exclusivement du divertissement. » Ce que nous apprend, dès notre plus jeune âge, cette puissance désormais sans rivale, c’est à tourner tout en dérision. Comme la Technique sur un autre mode, le divertissement nous engage dans la voie d’une profanation intégrale du monde. Rien ne doit rester intouchable. Rien ne doit se dérober aux griffes des professionnels de l’hilarité. L’ancien directeur de TF1 disait que son rôle était de « vendre à Coca-Cola du temps de cerveau humain disponible ». L’esprit Canal+ a pris le relais, et il offre gratuitement à Dieudonné le cerveau de ses adeptes. Dieudonné, le transgresseur suprême, le Guignol absolu, celui qui, avec Shoah-nanas, brise l’ultime tabou et donne aux spectateurs extatiques le frisson de la profanation finale.  Voici qu’on le leur refuse et que, de Philippe Bilger à Edwy Plenel, tous les amis de la liberté d’expression s’inquiètent. Ah, la liberté d’expression ! Ces deux mots, aujourd’hui, n’en font qu’un, et l’on en oublie toutes les autres valeurs attachées à la parole : la correction syntaxique, l’élégance stylistique, la pertinence intellectuelle, le respect des vérités factuelles, la simple politesse. Avec la liberté pour seul viatique, l’humanité de l’homme change de définition : à la devise du père d’Albert Camus « Un homme, ça s’empêche… », se substitue un nouveau mot d’ordre : « Un homme, ça se lâche », et Internet devient l’immense cloaque où les sphincters de la liberté déversent sans discontinuer leurs productions innombrables.

Quoi qu’on pense de cette décision, le spectacle a été interdit. Mais vous conviendrez que rien n’est réglé et que l’urgence, maintenant, est de comprendre le phénomène Dieudonné pour pouvoir l’enrayer. Vous savez bien que l’interdiction d’un spectacle n’y suffira pas.

Les jeunes qui viennent voir Dieudonné disent tous qu’ils ont été « gavés » de Shoah, qu’ils n’en peuvent plus, et que leur comique préféré les venge. Ce n’est donc pas avec une nouvelle injection de devoir de mémoire qu’on les guérira de ce qu’ils vivent comme une overdose. Faut-il alors passer la Shoah sous silence ? Certainement pas, mais il faut cesser de l’enseigner à part. Il faut rendre cet événement à l’Histoire. Seule une approche positiviste, sans tambour ni trompette, peut éventuellement lui restituer son caractère incommensurable. Mais sans doute est-il déjà trop tard.

Closer et la vie privée du Président

Le 10 janvier, quelques jours avant la conférence de presse annoncée comme le tournant du quinquennat, le magazine Closer publiait une photo de l’actrice Julie Gayet avec ce titre choc : « L’amour secret du Président ». Tandis que les Français, interrogés par sondage, ainsi que l’ensemble de la classe politique s’indignaient vertueusement de cette intrusion et juraient que la vie privée du Président ne les intéressait pas, Closer battait des records de vente. Lors de sa conférence de presse, François Hollande a opposé une ferme fin de non-recevoir aux questions des journalistes sur ce sujet. N’avons-nous pas, comme le prétendent Closer et un certain nombre de mes confrères, le « droit de savoir » ?

Le poète polonais Alexander Watt avait découvert, sous le stalinisme, la règle du tiers : entre les amis, les époux, les parents et les enfants, les collègues de travail, s’immisçait inexorable- ment le mouchard du Parti. Et voici que, dans notre monde démocratique, un autre tiers menace la vie privée de chacun d’entre nous : le mouchard de la société, qu’il soit paparazzi ou témoin bénévole. Le Prince est, certes, le plus exposé. Mais nul ne peut se croire assez inconnu pour être à l’abri d’un enregistrement clandestin, d’une photo compromettante et d’une vengeance sur la Toile.  Face à cet envahissement, je croyais naïvement que nous serions nombreux à partager l’« indignation totale » de François Hollande. Au lieu de cela, dans les dîners en ville comme sur les plateaux de télévision, on a reproché au Président de la République de dégrader l’image de sa fonction avec son casque « Daft Punk » et de trahir par l’adultère sa promesse d’exemplarité ! Loin de se démarquer avec force des espions et des mouchards qui prétendent exercer le même métier qu’eux, les journalistes sérieux ont salué leur exploit. Bravo Closer ! Et quand des correspondants étrangers ont vivement reproché à leurs homologues français de ne pas avoir profité de la conférence de presse élyséenne pour harceler le Président de la République de questions indiscrètes, ceux-ci se sont platement excusés et ont promis de faire mieux la prochaine fois. On peut les croire sur parole, car ils ne considèrent plus que comme une vieillerie, une relique d’Ancien Régime, et un obstacle à la transparence démocratique, la séparation entre vie publique et vie privée. La frontière entre ces deux modes d’existence peut-elle être rétablie ? Il faudrait, pour cela, qu’on accorde le même crédit ontologique à l’un et à l’autre. Or, ce n’est plus le cas. On pense spontanément que la vérité se cache derrière les apparences et l’homme authentique derrière le personnage public. Et les politiques, hélas, sont partie prenante de cette grande destitution des formes. Ils jouent la carte de la confidence, ils tombent le masque, ils fendent l’armure et répondent sans se faire prier aux questions les plus éhontées des animateurs les plus vulgaires. Pour exister médiatiquement, ils se soumettent d’eux- mêmes à la règle du tiers. Ainsi la vie privée et la vie publique disparaissent ensemble dans la grande promiscuité cancanière du Village global.[/access]

*Photo : DESSONS/JDD/SIPA. 00672879_000023.

Syrie : Avons-nous enterré Assad trop vite ?

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syrie assad usa

syrie assad usa

Bachar Al-Assad est en passe de gagner la guerre civile en Syrie. Et le pire, c’est que ça arrange tout le monde – plus précisément ce qu’on appelle la « communauté internationale ». Il y a seulement quelques mois, l’usage d’armes chimiques déclenchait une salve (justifiée) de proclamations indignées, assorties de la promesse de frappes occidentales imminentes. Aujourd’hui, dans les chancelleries, on est convaincu que le régime tiendra. Et beaucoup, à l’image de l’ancien directeur de la CIA Michael Hayden, soutiennent ouvertement que la victoire d’Assad est non seulement le scénario le plus probable, mais aussi le plus souhaitable, toutes les autres options – victoire des rebelles ou plongée dans l’anarchie – s’apparentant à des cauchemars pour la Syrie et l’ensemble de la région. Ce double revirement, du diagnostic autant que du remède suggéré, invite tous ceux qui, comme votre serviteur, estimaient la chute du clan Assad quasi inéluctable, à revisiter leurs analyses passées.[access capability= »lire_inedits »] Reconnaissons tout d’abord une erreur majeure d’appréciation : nous avions largement sous-estimé la capacité de l’armée et des forces de sécurité syriennes à tenir le choc.

Certes, l’aide étrangère – principale- ment celle de l’Iran et du Hezbollah – et le recours massif aux milices populaires d’autodéfense ont joué un rôle crucial dans la reconquête des zones rebelles, comme nous le confirme Fabrice Balanche dans les pages précédentes. Mais force est de constater que, malgré des dizaines de milliers de défections et d’importantes pertes humaines, l’institution militaire ne s’est pas écroulée. À la différence de ce qui s’était passé en Tunisie et en Égypte, le haut commandement n’a pas lâché le chef de l’État, preuve que le régime a su lier son propre destin à celui de l’armée. Sur le terrain, la surprenante rési- lience des forces loyalistes syriennes depuis le printemps 2013 a permis au régime de reprendre l’initiative, d’in- verser la dynamique de la guerre et de marquer des points. Plus significatif encore, le régime arrive à « pacifier » durablement les territoires conquis, lesquels ne reprennent pas les armes lorsque le gros de la troupe se déplace vers un autre objectif. Certes, on ne peut pas exclure que la machine contre-insurrectionnelle s’enraye.

Reste que le pouvoir syrien a d’ores et déjà desserré l’étau de la rébellion sur Damas et les voies de communication essentielles à sa survie. Sur le front politique, l’attitude des populations a ouvert un boulevard au régime. Contrairement aux Occidentaux qui, dans une guerre contre-insurrectionnelle, cherchent d’abord à « gagner les cœurs », les Syriens, comme les Algériens des années 1990, tablent sur la lassitude et la résignation plutôt que sur la reconnaissance et l’adhésion – en somme, ils espèrent vaincre à l’usure, non pas grâce à ce qu’ils offrent, mais grâce aux privations qu’ils infligent. Au fond, comme dans un siège, l’objectif est de pourrir autant que possible la vie des civils. Ainsi, la fatigue, la faim, le manque de médicaments, les maladies, les désillusions, l’exil et les exactions de certains rebelles islamistes ont convaincu nombre de Syriens qu’Assad était peut-être un moindre mal. Il faut bien l’admettre, la politique du pire menée par Assad a réussi, plaçant la population devant un terrible dilemme : la dictature ou le chaos.

Seconde erreur : nous avons surestimé la puissance des forces anti-Assad. Car si l’armée, sonnée, n’a pas cédé, c’est aussi parce que ses adversaires, divisés, mal organisés et dépourvus de direction et de stratégie communes, n’ont pas su profiter de la situation pour l’emporter. Pourtant, la division et la radicalisation des rebelles n’étaient sans doute pas inéluctables. Il y deux ans et demi, lorsque la contestation pacifique s’est transformée en guerre civile sous les coups de la répression, l’unification de l’opposition et sa volonté d’apparaître comme un interlocuteur crédible laissaient entrevoir de tout autres perspectives. Il faut cependant noter que ceux qui se désolent aujourd’hui de l’échec des rebelles sont les premiers à y avoir contribué. Après la désastreuse expérience libyenne, les Américains et les Européens avaient, certes, de bonnes raisons de réfléchir à deux fois avant d’aider l’opposition syrienne. Il n’empêche, leur hésitation à fournir des armes (notamment des munitions antichar et des armes légères) a sans doute encouragé la création de groupes armés incontrôlés, dont l’existence a ensuite été invoquée pour justifier l’inaction occidentale. Ainsi, la prophétie de l’échec de la rébellion syrienne s’est-elle autoréalisée.

Reste à se demander si la désillusion d’aujourd’hui n’est pas aussi absurde que l’euphorie d’hier, quand on croyait que des manifestations feraient tomber la dictature. En supposant qu’elle ait encore une chance de se produire, est-il si sûr que la victoire de la rébellion serait catastrophique ? L’expérience des Américains en Afghanistan fait plutôt penser le contraire. À Washington, on explique volontiers que les insurgés afghans en général et les talibans en particulier ne forment pas une entité monolithique, qu’ils ne sont pas tous adeptes du jihad international et qu’on peut prendre langue avec les plus pragmatiques et patriotes d’entre eux. Pourquoi ne pas appliquer le même raisonnement à la rébellion syrienne ? Pourquoi assimiler tous les rebelles, même islamistes, à d’irrécupérables jihadistes en reprenant, qui plus est, les mots mêmes du régime syrien ? Ce deux poids-deux mesures démontre, si besoin était, que la diplomatie sait parler le langage de ses intérêts.

Savons-nous vraiment, enfin, ce que signifierait la victoire d’Assad ? Imaginons une « Syrie année zéro » où les armes se seraient tues et les réfugiés rentrés d’exil.  Indépendamment de la reconstruction matérielle, comment les Syriens parviendraient-ils à reconstituer l’État et la nation mis à mal par des années de guerre civile ? Les millions de gens qui ont des comptes à régler avec leurs voisins trouveraient-ils la force d’oublier, sinon de pardonner ? Autour de quelle histoire partagée pourraient-ils reconstruire leur Cité ? Aussi résignés et épuisés soient-ils, accepteraient-ils le retour du joug baasiste avec son arbitraire et ses exactions, renonçant ainsi au peu qu’ils ont arraché à ce régime : leur dignité ?  Si ce scénario se produit, on verra si Bachar Al-Assad peut faire mentir Talleyrand en montrant qu’on peut aussi s’asseoir sur les baïonnettes dont on a fait si habile et si terrible usage.[/access]

*Photo : Uncredited/AP/SIPA. AP21522596_000006.

Liberté d’expression : Plus jamais de « Plus jamais ça »!

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liberte expression dieudonne

liberte expression dieudonne

Dans une splendide conférence prononcée à Athènes en 1955, Albert Camus distingue la tragédie, où les forces qui s’affrontent sont toutes légitimes, du mélodrame, où il n’y en a qu’une qui soit justifiable : « Antigone a raison, mais Créon n’a pas tort. De même Prométhée est à la fois juste et injuste, et Zeus qui l’opprime sans pitié est aussi dans son droit. La formule du mélodrame serait en somme : « Cela seul est juste et justifiable », et la formule tragique par excellence : « Tous sont justifiables, personne n’est juste ». C’est pourquoi le chœur des tragédies antiques donne toujours des conseils de prudence. » Et Finkielkraut de rappeler que « sous le choc de Hitler, le chœur tragique est devenu muet : le manichéisme moral se répand à nouveau, la vigilance antinazie assure le règne sans partage du mélodrame stupide sur les meilleurs esprits. » Traumatisées par la bête immonde, abruties au « plus jamais ça », les grandes âmes occidentales ont en effet opté pour la mise sous tutelle de la parole au moyen d’un solide arsenal juridique permettant la mise au ban immédiate de toute pensée jugée nauséabonde, sans passer par la case « déconstruction ». Puisque contre-argumenter reviendrait implicitement à légitimer, on préfère le procès en sorcellerie à la dispute civilisée convoquant à tours de bras « les heures les plus sombres de notre histoire » pour disqualifier d’entrée le puant adversaire. Patrick Cohen 1, Frédéric Taddeï 0.

Si l’objectif paraît louable, l’efficacité de la méthode ne convainc guère, tant du côté de ses  détracteurs… que de ses adeptes. « Si c’était à refaire, je ne le referais pas », savoureux lapsus de la bouche d’un ministre de l’Intérieur qui, au sujet de Dieudonné, reconnaît peut-être en son for intérieur l’inutilité, voire le caractère contre-productif, d’un tel procédé. Car il faut bien l’admettre : le comique le plus célèbre de France sort bel et bien renforcé de cette affaire, quoi qu’en disent les triomphalistes du moment qui ont fait de la lutte anti-M’bala M’bala leur fonds de commerce. Hommages appuyés sur les réseaux sociaux, festivals de « quenelles » à travers le monde, tous ses fans se mobilisent pour soutenir leur héros devenu en quelques jours la superbe victime d’un système réputé aux ordres de Tel-Aviv. Au final peu importe de savoir si les multiples provocations de l’artiste relèvent d’une idéologie de haine, l’apparente persécution qu’il subit lui offre aux yeux de ses innombrables groupies l’absolution inconditionnelle. Tel est le terreau fécond sur lequel se propage à vitesse grand V la pensée soralo-dieudonniste. Nul besoin de pousser la réflexion très loin pour comprendre que le délire paranoïaque qui caractérise le débat ambiant renforce puissamment ceux que nous prétendons combattre.

Sloterdijk nous rappelle qu’aux Etats-Unis, avant la montée du politiquement correct, «  il était légitime de défendre toutes les opinions, même les plus extrêmes, y compris antisémites et racistes, ce qui est beaucoup plus sain que de faire des suppositions sur les arrière-pensées éventuelles de l’autre.  Aujourd’hui, un climat de persécution a envahi l’espace public. Personne ne pense plus que l’autre dit ce qu’il veut dire. Le politically correctness déclenche un processus menant à la paranoïa généralisée. » En d’autres termes, il est préférable d’affronter les négationnistes dans un combat d’idées plutôt que de leur offrir sur un plateau la voie du martyre ! Voilà qui suppose la réhabilitation, dans l’espace public, de la figure de l’Ennemi Irréductible dont les propos doivent être combattus plutôt que caricaturés, et ce d’autant plus urgemment que les vieux remèdes ne fonctionnent plus.

Contrairement à la période dorée de l’antiracisme, où tout un peuple se mettait en ordre de bataille à la moindre injonction des belles âmes, rares sont ceux qui aujourd’hui tombent dans le panneau de la sacrosainte défense des valeurs républicaines. Au péril fasciste si souvent invoqué par des politiques en mal de projets, le peuple ne répond plus par la mobilisation mais par la dérision, convaincu avec Marx que l’histoire se répète toujours deux fois ; « la première fois comme une tragédie, la seconde fois comme une farce ». Pire, l’antiracisme serait vécu par certains comme un outil de domination, voire comme un ascenseur social qui profite à un cercle de privilégiés incarnés on ne peut mieux par l’actuel premier secrétaire du parti au pouvoir. La sauvegarde des valeurs républicaines, servie à longueur de journée sur nos ondes, agit de moins en moins sur les esprits et renvoie au contraire à la marque d’une idéologie dominante qui ne profite qu’à une caste. D’où le danger non négligeable de voir émerger demain une majorité de Français prêts à jeter le bébé (nos gouvernants) avec l’eau du bain (les valeurs auxquelles ils s’arc-boutent).

En se posant comme les plus fervents défenseurs de « nos valeurs», nos représentants, auxquels plus personne ne croit, sont les premiers à les mettre en danger. Il faut donc se résoudre à se salir les mains, c’est-à-dire à combattre vigoureusement l’ennemi sur son propre terrain plutôt qu’à le diaboliser sans relâche. En ce sens, la virulente mais drolatique diatribe anti-dieudonniste d’un Nicolas Bedos a sans doute contribué à davantage éveiller les consciences qu’une interdiction pure et simple du ministre de l’Intérieur confirmée par le Conseil d’Etat.

Lors de l’émission Des paroles et des actes, Valls concluait très justement face à Finkielkraut ; « Il y a le déclin et il y a la peur du déclin. Méfions-nous de la peur du déclin »… Ce à quoi le principal intéressé aurait pu répondre « Méfions-nous aussi de la peur de l’ennemi. »

*Photo : wikicommons.

Le souverainisme, stratégie de la résignation

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france europe souverainisme

france europe souverainisme

Chez Causeur, vous savez causer. Vous maniez la rhétorique avec un art consommé. Vous accuse-t-on, souverainistes que vous êtes, d’être dogmatiques, d’avoir la religion de l’État-nation, de croupir dans une nostalgie moisie ? Vous retournez ces flèches, une par une.

En couverture du magazine de janvier, vous affichez un pragmatisme de bon aloi (« Et si on essayait la France ? ») ; puis, dans un éditorial habile, vous comparez les pro-européens aux « croyants » d’une « secte » ; le plus fort, c’est ce titre, « Le réveil de l’Europe moisie » : beau retour à l’envoyeur d’un mot qui vous colle aux basques depuis la célèbre tribune de Philippe Sollers[1. « La France moisie », Le Monde, 28 janvier 1999.] dans laquelle l’écrivain fustigeait nos pulsions xénophobes et cocardières.

À vous lire, c’est donc l’idée européenne qui serait finie, moisie, morte.[access capability= »lire_inedits »] Pour en arriver à cette conclusion, vous passez par un parfait faux syllogisme : 1. L’Europe, aujourd’hui, est dans un état catastrophique ; 2. Les pro-européens ont fait cette Europe ; 3. L’idée européenne est morte, il faut revenir à nos États-nations. Je vous suis pleinement sur le premier point : oui, l’UE est opaque et lointaine, elle est plus bureaucratique que démocratique, elle a aggravé les problèmes économiques en infligeant aux peuples une potion déflationniste digne des années 1930.

Mais les deux suivants relèvent de la mauvaise foi. À vous lire, les partisans de l’Europe (que vous désignez d’un bloc comme les « fédéralistes », une façon de nier les nuances des positions…) seraient les auteurs de ce gâchis. Eh bien non, désolé : ils sont les premiers cocus de cette histoire. L’Europe ne ressemble pas du tout à leur rêve d’Europe, car les égoïsmes et les rivalités des États-nations que vous chérissez l’ont emporté. L’Union monétaire a été prise en otage par l’Allemagne, pendant que la France refusait systématiquement toute avancée vers une union plus politique et plus démocratique (proposée par Helmut Kohl en 1989, Karl Lamers et Wolfgang Schäuble en 1994, Joschka Fischer en 2000…). Si l’Union monétaire fonctionne si mal, c’est aussi parce qu’on l’a privée de son pendant, l’Union économique. Si l’Europe fonctionne si mal, c’est à cause de toutes ces réticences à aller plus loin dans l’intégration communautaire.

Deux voies sont possibles pour sortir de cette nasse. La mienne, celle d’une autre Europe, radicalement différente ; la vôtre, celle du repli sur l’ancien modèle, l’État-nation. La première est utopique ? OK, mais « l’utopie, c’est simplement ce qu’on n’a pas encore essayé » (Théodore Monod). La seconde, elle, est clairement irréaliste.
Elle fait mine d’ignorer que l’Europe existe déjà, très concrètement, comme espace politique, économique et culturel très intégré. Elle oublie, surtout, que la simple coopération entre États-nations et la règle de l’unanimité ne sont plus du tout efficaces pour répondre aux défis d’aujourd’hui.

Proposer d’« essayer la France », c’est proposer de revenir au Minitel pour corriger les travers d’Internet. La voie que vous indiquez, enfin, relève de la stratégie de résignation. Pessimiste, craintive, elle repose sur un mythe mortifère, celui d’un âge d’or fantasmé – une France projetant sa puissance. Un mythe, c’est bien pratique pour exciter les esprits en cette période de crise, mais cela se nourrit toujours d’une marée d’illusions. Je préfère, pour ma part, la voie optimiste.

Je préfère « essayer » non pas la France, mais une autre Europe : avec moins de pays, sur des bases vraiment démocratiques et lisibles. Et avec, au cœur, l’idée de solidarité et non celle de rivalité.[/access]

*Photo : wikicommons.

Tu ne diras point : les 10 commandements socialistes

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valls ps manif hollande

valls ps manif hollande

Tu ne diras point que les vertus pédagogiques d’un livre intitulé Tous à poil, distribué aux enfants, t’échappent totalement. Et encore moins que cela te parait suspect. Marisol Touraine t’opposera que c’est de l’hystérisation de débat public, sans intérêt. Car « ce n’est pas par le retour à l’ordre moral que la droite clarifiera ses positions… Nous avons besoin que la droite dise clairement qu’elle est en faveur de l’égalité ». En d’autres termes, ne pas adhérer, c’est déjà pécher.

Tu ne diras point qu’un ministre de l’Intérieur doit s’occuper en priorité des questions de sécurité, protéger les citoyens contre des dangers réels et avérés  et non trouver mille autres problématiques afin d’exister sur tous les fronts. C’est faire bien peu de cas du problème fondamental de la France qu’est le racisme. Si tu ne comprends pas cela, tu n’es pas digne de t’exprimer.

Tu ne diras point que la Manif pour tous est un mouvement populaire et pacifique qui cherche simplement  à exprimer une voix existante et à alerter sur le caractère expérimental dangereux des lois sociétales en cours. Car la réalité est toute autre. C’est une bande d’hystériques obscurantistes et incontrôlables, maquée avec le Front national, qui rappelle les pires heures de la IIIe république.

Tu ne diras point que le Président et son gouvernement doivent incarner une certaine exemplarité, dans leur comportement public comme privé. C’est dangereusement has been. Le Président est un petit bonhomme so normal, dont les turpitudes ne regardent que lui. Après tout, tu n’as jamais trompé personne, toi ? Alors qui es-tu pour donner des leçons ?

Tu ne diras point que tu t’inquiètes d’une dette galopante, du délaissement de la France par les investisseurs étrangers, de la chute de résultats de l’école de la République. Tu es un Cassandre, un catastrophiste, un défaitiste et à ce titre, te laisser t’exprimer est dangereux. Tu risques de saper le moral de tous ceux qui voient à la France un avenir radieux.

Tu ne diras point que les Suisses ont peut-être exprimé un point de vue digne d’intérêt dans leur votation de dimanche dernier. Ils ont fait preuve d’un odieux repli sur eux-mêmes qui ne correspond en rien aux valeurs de notre république ouverte à tous. C’est une décision inquiétante.

Tu ne diras point que tu doutes des capacités du gouvernement à changer de cap aujourd’hui. 1) il ne change pas de cap, il s’inscrit dans la continuité de ce qu’il fait depuis 20 mois avec les succès que l’on sait. 2). Et comme ce qu’il a entrepris jusqu’ici a fait ses preuves, continuer va dans la bonne direction.

Tu ne diras point que tu souhaites décider en privé de la répartition des tâches dans ta famille, de l’éducation que tu veux donner à tes enfants, des valeurs que tu désires leur transmettre. Tu te trompes. C’est le rôle de l’école de sociabiliser les enfants, de leur apprendre à vivre en communauté et de leur transmettre les valeurs de la république. Si tu n’es pas d’accord avec cela, tu es un dangereux ennemi de la république.

Tu ne diras point que tu déplores l’image que donne la France à l’étranger. Que lire à longueur de journaux tout le mal que pensent les autres pays de notre Président te heurte. La France est le gendarme du monde, elle est sur tous les fronts –traque toutes les formes de totalitarisme- et bénéficie d’une excellente image en matière de relations internationales. Celui qui n’a pas vu cela est un aveugle… pardon, un malvoyant.

Tu ne diras point que les hausses d’impôts concernent trop souvent  les familles, que d’autres catégories pourraient être mises à contribution et que tout cela te paraît un peu à sens unique. Tu vois le mal partout et d’ailleurs si tu te sens lésé c’est que tu paies des impôts, donc que tu gagnes de l’argent et cela aussi c’est une offense à tes concitoyens.

Tu boiras le catéchisme socialiste, tu admettras, tu te tairas et tu seras alors citoyen fréquentable… dans la démocratie du « faire France ». C’est clair ?

 *Photo : ABCD de l’égalité. 

OGM, gaz de schiste, nucléaire : vers un printemps de la raison ?

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Trois petites hirondelles viennent d’apparaître dans le ciel noir de l’hiver dogmatique imposé depuis trop longtemps chez nous par les khmers verts. A la surprise générale, le Conseil européen vient d’approuver, à la majorité qualifiée, l’introduction sur le continent  de la semence de maïs TC 1507, produite par la frime américaine Pionner, et utilisée depuis 2001 outre-Atlantique sans dommage constaté pour l’environnement et les consommateurs.

On a pu également observer l’amorce d’un virage du gouvernement français sur l’exploitation du gaz de schiste : Arnaud Montebourg, favorable à la recherche de nouveaux procédés d’extraction moins polluants que la fracturation hydraulique, vient d’être rejoint sur ce point par Laurent Fabius. François Hollande, en visite chez son ami Barack Obama, a souligné que «  l’énergie bon marché » était un atout des Etats-Unis dans la relance de son économie.

Enfin, EDF annonce le remplacement des centrales nucléaires en fin de vie par les nouveaux réacteurs EPR, tout en maintenant formellement (mais pour combien de temps ?) l’objectif de la réduction à 50% de la part du nucléaire dans la production française d’énergie à l’échéance 2025.

Dans le même temps, les supercheries médiatiques et pseudo-scientifiques qui ont semé la panique dans l’opinion – le film Gasland de Josh Fox – et l’expérimentation apocalyptique de Gilles Seralini sur les OGM prétendument cancérogènes, promue à grand bruit par Le Nouvel Obs – ont été démasquées. José Bové s’étrangle de rage, et Corinne Lepage est au bord de l’apoplexie. Une hirondelle, et même trois, ne font pas le printemps, mais les temps pourraient devenir durs pour les marchands de peur.

Dieudonné dans le Mur !

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dieudonne valls mur

dieudonne valls mur

Je m’étais promis, un peu vite, de consacrer ce moi-ci à la religion en général, et à notre bon pape marxiste et gay friendly en particulier. Une fois de plus, hélas, j’ai été rattrapé par l’actualité.  Un diariste sérieux peut-il faire totalement abstraction de ce qui se passe autour de lui ? Ni l’étincelant Jules Renard, ni les laborieux Goncourt siamois ne s’y sont risqués avant moi. Dieu me pardonne donc, mais le pape attendra. J’ai suivi pas à pas les dossiers les plus chauds de janvier : l’affaire M’Bala M’Bala bien sûr, mais aussi les aventures extra-extra- conjugales de notre Président et mes dernières réflexions sur les Maximes de La Rochefoucauld.

M’BALA M’BALA, MÊME COMBAT !

SAMEDI 28 DÉCEMBRE 2013 | Manuel Valls rompt la trêve des confiseurs pour annoncer que « Dieudonné, ça suffit ! », en conséquence de quoi il va « tout faire » pour interdire ses spectacles.[access capability= »lire_inedits »]  « Un seuil a été franchi », explique-t-il, gravement, en référence au numéro de « Complément d’enquête » où l’on voit Dieudonné faire, sur scène, sa fameuse saillie sur Patrick Cohen.  Mais si ligne rouge il y a, ça fait belle lurette que l’humoriste l’a franchie. Le spectacle incriminé, « Le Mur », se joue à Paris depuis six mois déjà, sans « trouble à l’ordre public » au sens de la jurisprudence de l’époque (1933-2014), comme ne manquera pas de le relever le tribunal administratif de Nantes.  Quant à Dieudonné, ça fait dix ans qu’il multiplie quenelles et provo- cations, même que la plus scandaleuse date d’il y a cinq ans tout rond. Dans le genre blague antisémiste, suggérer la chambre à gaz pour Patrick Cohen, est-ce vraiment plus grave que d’en suggérer l’inexistence avec Faurisson ?  Habile, notre fantaisiste a pris d’avance ses distances avec le négationnisme du professeur : « Il ne croi- rait même pas à la chaise sur laquelle il est assis. » N’empêche que, le 26 décembre 2008, sur la scène du Zénith de Paris, il lui remet un « prix de l’infréquentabilité et de l’insolence ». Autant dire que les « dérapages » dieudonnesques, dans les milieux autorisés, tout le monde était au

courant depuis longtemps – encore plus que pour François & Julie ! Reste à comprendre pour- quoi, à l’époque, l’État n’a pas déclaré la République en danger ni même bronché, et pourquoi il tombe de l’armoire cinq ans plus tard. Certes, on peut toujours dire que notre « vivre- ensemble » s’est dégradé entre- temps ; l’essentiel, cependant, c’est qu’il y a cinq ans, le locataire de Beauvau ne s’appelait pas Valls, mais seulement Alliot-Marie. Mettez-vous à la place de Manuel, aussi : être ministre de l’Intérieur et de gauche à la fois, ce n’est pas une sinécure. Après sa sortie de septembre sur les Roms, qui a séduit à droite mais choqué dans le camp humaniste, l’occasion a dû lui paraître trop belle de se recentrer en montant au créneau contre le facho-nazo Dieudonné : « Je suis de droite, voyez les Roms Je suis de gauche, à bas Dieudo ! »

C’est comme ça qu’on se construit une image de présidentiable, pense- t-il. Ce mois-ci, les sondages lui ont plutôt donné tort, enregistrant une baisse de 6 ou 7 points dans sa cote de popularité ; mais les sondages, ça va ça vient, n’est-ce pas, sans compter que « Valls était anormalement haut », se rassurent ses amis.  Accessoirement, si j’ose, son coup d’éclat n’était pas si bien ajusté. Dans le camp de la réaction, on a pu penser qu’il en faisait un peu beau- coup, avec son combat de titans contre Dieudonné, quitte à déserter le champ de la sécurité. Et aux yeux de la gauche morale, la lutte contre l’antisémitisme, pour légitime qu’elle soit, ne suffit pas à laver de tout soupçon de racisme. Hors champ poli- tique, il s’est même trouvé des jeunes, voire des intellos, pour considérer cette affaire et la façon dont elle avait été menée comme une « atteinte aux libertés publiques ».

Décidément, les gens ne sont jamais contents. Mais bon, pas d’affole- ment ! L’échéance normale, c’est 2022. Manuel Valls n’est pas pressé, et moi encore moins.

TOUT ET SON CONTRAIRE

JEUDI 2 JANVIER (SAINT BASILE) | Jolie phrase de Montesquieu, citée par l’ami Jérôme Leroy, l’autre dimanche, sur Causeur.fr : « Je n’ai jamais eu de chagrin qu’une heure de lecture n’ait dissipé. » Hélas, pour moi, c’est l’in- verse : un vrai chagrin m’empêche même de lire. Tout juste puis-je relire mes sempiternels Jules Renard, Chesterton et Simon Leys qui, à force, sont tout dépenaillés.  D’ailleurs, beaucoup de pensées ne sont-elles pas réversibles ? C’est en tout cas ce que suggéraient mes amis parodistes d’outre-siècle, Charles Reboux et Paul Muller. Dans un volume rare, que j’ai bien sûr égaré, nos duettistes s’en prenaient aux Maximes de La Rochefoucauld (telle- ment célèbres qu’aujourd’hui, dans les salons, on croit volontiers que c’est son prénom). Eh bien, figurez-vous qu’en guise de pastiche, nos diablotins s’étaient contentés de recopier une dizaine de ces maximes en en inversant les termes ! Faisons le test au hasard, ou presque. Le moraliste a-t-il écrit : « Il est de bons mariages, mais il n’en est point de délicieux » – ou le contraire ? « Le bon goût vient plus de l’esprit que du jugement » – ou l’inverse[1. Solution du test : a. Maxime rochefoucaldienne. b. Maxime rochefoucaldienne inversée.] ? Parfois même l’exercice s’avère vain, tant l’aphorisme dit à lui seul tout et son contraire. Exemple : « En vieillissant, on devient plus fou et plus sage. » Mille pardons, mon duc, mais ne dirait-on pas déjà du Reboux & Muller ?

PAS DE CENSURE POUR LES ENNEMIS DE LA CENSURE !

JEUDI 9 JANVIER, 18H30 | Boum, la décision du Conseil d’État est tombée ! Mais pas de très haut : deux heures avant, son président statutaire, Jean-Marc Ayrault, s’était déclaré « confiant ».  Juridiquement, cette ordonnance est plutôt décoiffante. Le juge des référés avait quarante-huit heures pour statuer ; il ne lui en faudra que quatre. Au prétexte d’un arrêt de 1995 sur le « lancer de nains », il interdit le spectacle de Dieudonné à Nantes comme attentatoire à la « dignité humaine ».  Ainsi un magistrat unique renverse-t-il en urgence une jurisprudence inchangée depuis quatre-vingts ans, et particulièrement libérale en fait de liberté d’expression[2. Que la Justice ne confond pas d’ordinaire avec la liberté de lancer des nains en l’air.]. Comment ne pas penser qu’en l’occurrence, le Conseil d’État s’est plié à la volonté du pouvoir politique ? « Une victoire pour la République ! », triomphe aussitôt Manuel Valls. Allons donc ! Le rétablissement de la censure préalable, ça rappellerait plutôt l’ultime sursaut de Charles X : cette fameuse « loi de justice et d’amour » destinée, comme son nom l’indique, à museler la presse gauchiste, mais qui sonnera le glas de la monarchie légitim(ist)e. Pour le coup, je serais plutôt d’accord avec Pierre Tartakowski, président de la Ligue des droits de l’Homme, qui nous met en garde dans son style solennel : « Cette interdiction a priori ouvre la porte sur des couloirs extrêmement sombres… » Plus drôlement, Roseline Letteron, professeur de droit public à la Sorbonne, commente sur Le Point.fr : « Peut-être interdira-t-on un jour La Cage aux folles parce qu’elle tourne en ridicule la communauté homosexuelle… » Sur LCI enfin, Philippe Bilger en appelle au bon sens et à l’esprit des lois : « Il faut poursuivre tous les propos racistes et antisémites, sans pour autant jeter aux chiens la liberté d’expression. » Une victoire pour Valls, alors ? C’est l’avis des médias ; déjà plus crédible, même si dans l’immédiat, les enquêtes d’opinion disent plutôt le contraire. Une victoire pour Dieudonné en tout cas, qui a bénéficié là d’une exposition médiatique jamais vue, rattrapant en quinze jours de campagne étatique dix ans de boycottage médiatique.

Pour être franc, on ne voit même pas bien le but de la manœuvre. Interviewé sur Causeur.fr par le président Mihaely, l’internetologue Boris Beaude souligne que l’intérêt suscité par l’« ex- humoriste » sur la Toile n’a jamais été aussi grand ; sa dernière vidéo aurait été vue trois millions de fois en trois jours. Comme dirait Dieudonné en personne, « Quel est le projet ? » Le problème avec ce mec, vous me direz, c’est qu’une croix gammée noire sur fond noir, ça ne se voit pas au premier coup d’œil. Espérons en tout cas que Dieudonné, c’est pas vraiment Hitler en version bronzée, sinon on s’y est mal pris : Valls l’aura fait passer d’un coup de 23 à 32. En attendant la paille, surveillons donc la poutre. Avez-vous entendu Valls et Filipetti (ministre de la Culture, quand même) décréter una voce : « Dieudonné n’est plus un artiste ! » Et Bilger de s’indigner à juste titre : « Dans quel régime sommes-nous, où le pouvoir décide de qui est un artiste ? » Le plus épatant, dans cette affaire, c’est que l’arrêt libéral du même Conseil d’État, en 1933, concernait un authentique activiste d’extrême droite qui ne se prétendait même pas artiste, et encore moins drôle. Bref, la séparation des pouvoirs, selon le pouvoir actuel, nous ramène, assez vite et sûrement, vers le slogan terroriste : « Pas de liberté pour les ennemis de la liberté ! » Après, comme on sait, les ennemis disparaissent, et avec eux la liberté. « Au début, ils s’en sont pris à Dieudonné et je n’ai rien dit, parce que je n’étais ni noir ni même antisémite… » (etc.)  Je dramatise, bien sûr, à moins que je n’anticipe. Il n’y a pas que le caramel ; le totalitarisme mou a aussi ses dangers. L’idéal, voyez-vous, ce serait une démocratie assez représentative et forte pour entendre le peuple. Ce qu’on appellerait aujourd’hui une République.

DE LA VIE PRIVÉE DES PRÉSIDENTS 

VENDREDI 10 JANVIER |

Closer dévoile l’ « amour secret » de François Hollande. « Chacun, fût-il président, a droit au respect de sa vie privée », s’indignent aussitôt en canon ses proches, amis et alliés, au premier plan desquels le toujours excellent Jean-Michel Ribes.  En est-on si sûr ? Moi, président (même pas de la République, mais seulement de Jalons), je peux témoigner du contraire. À l’occasion de la Manif pour tous (saison 1), mon épouse et moi-même, par alliance, avons reçu sur la tronche un tombereau d’ordures que je ne vous raconte pas[3. Rassurez-vous, ça se trouve encore en trois clics sur Internet.]. Les plus grossières de ces calomnies figuraient sur un blog anonyme, lyriquement intitulé « Adieu, Frigide ! », recopié depuis lors un peu partout et néanmoins « intraçable », selon mon ex-avocat. N’importe qui peut faire pareil, à ce qu’il paraît. Il suffit de poster son poulet d’un cybercafé à l’adresse d’un hébergeur états-unien, et hop ! on peut raconter impunément n’importe quoi sur n’importe qui. En ce qui nous concerne, c’était du lourd, où cohabitaient harmonieusement cocaïnomanie, néo- paganisme, mariage intégriste et partouzes trisexuelles. Le grand écart barjotien, avec moi dans le rôle de Pina Bausch ! Mon collègue François a eu plus de chance : au moins les révélations sur sa liaison avec Julie Gayet, c’était vrai, du moins je l’espère.

J’AI HONTE D’ÊTRE FRANÇAIS, ET ABONNÉ À L’OBS

MARDI 14 JANVIER | Avec tout ça, je découvre un peu tard mon Obs blisterisé. Dommage, parce qu’avec lui, on prend tout de suite de la hauteur. Des bas-fonds dieudonnesques, ces Mongols fiers vous emmènent tout droit aux cimes de la Bonne pensée.  Le problème, c’est « La Haine », nous explique d’emblée la couverture, comme un remake en papier du film de Kassovitz, starring pour l’occasion le fameux trio antiracisémiste Soral- Dieudo-Zemmour. Ça tombe bien, la prestation de Nabe chez Taddeï vient juste de me convertir en 7’ au complotisme[4. L ’antisémitisme des imbéciles, si j’ai bien suivi.], et celui-là m’a l’air carabiné. Sur douze pages, l’hebdo nous paye un « voyage dans la France raciste » all inclusive ; même les clichés-souvenirs sont fournis. Outre nos trois têtes d’affiche, on y côtoie entre autres Renaud Camus et Finkielkraut, un maire UDI de Cholet et même « Monique, retraitée de 65 ans au Mans », qui visiblement n’a pas bien compris la question.  Leur point commun, savez-vous : le rejet de l’autre en tant qu’autre – qu’il soit arabe, juif, rom, noir, jaune ou même jeune. Eh bien, cette logique d’exclusion, Le Nouvel Obs est contre, et il ne s’en cache pas ! Pour lui, tous les hommes sont frères, y compris les femmes ; il voudrait tant que tout le monde comprenne ça, et qu’on fasse une ronde. Hélas, c’est l’inverse qui est en train de se produire : un peu partout, et sans qu’on sache bien comment ni pourquoi, « la parole raciste s’est libérée ! » Mais qui gardait la cage ?  Non seulement le racisme n’est plus « politiquement incorrect, [mais] il est devenu la doxa des temps nouveaux ». Le pire, pour le salut de leur âme, c’est que nos observateurs ne sont pas assez cons pour croire vraiment ce qu’ils racontent. D’ailleurs que disent-ils, au juste, dans ce numéro collector ? Après huit pages de gloubi-boulga où tous les méchants sont convoqués ensemble, touillés et ratatouillés, la « Haine » de la « une » fait scission : une double sur l’antisémitisme, une autre sur l’islamophobie. Et tout ça pour dire quoi, en fin de compte ? Que « le racisme, c’est mal » ? Mais ça, on savait, au moins depuis Proust. Faute de le clamer sur scène comme tout le monde, l’ami Gaspard le concède volontiers en interview, pour peu qu’il se sente en confiance.

ENFIN UNE THÈSE SUR MOI !

MARDI 21 JANVIER (221E ANNI- VERSAIRE DE LA MORT DU ROY) | Dix ans après sa dernière réédition, mon Histoire de France de Cro-Magnon à Jacques Chirac me vaut enfin les honneurs d’une (mini) thèse universitaire, mise en ligne par Leshistoriensdegarde.fr.  Ce site, tenu par les trois coauteurs du livre éponyme, s’est donné

pour mission de dénoncer les salopards qui travaillent à la résurgence d’un « roman national » aussi fictif que nauséabond, au détriment de la vraie Histoire (la leur). Et soudain, tel un Hégésippe Simon de la réaction, me voilà désigné comme leur précurseur. La classe ! Dans leur chapô, les responsables du site m’en font porter un superbe : « Une bonne partie du discours de Max Gallo, Dimitri Casali, Lorant Deutsch et Franck Ferrand est en germe dans ce livre. » Même s’il convient de recontextualiser, n’est-ce pas : « Au moment de sa sortie, en 2004, son auteur [moi] devait masquer ses outrances sous le couvert de l’humour. » Ainsi aurai-je constitué à moi tout seul « l’avant-garde des historiens de garde », ouvrant vaillamment la voie à Max, Dimitri, Lorant et les autres. Quand Zemmour sera président et Élisabeth premier ministre, ou l’inverse, j’espère avoir droit à une médaille en chocolat. Mais surtout, j’espère vivre assez longtemps pour raconter ça à mes petits-enfants[5. J’en veux au moins quatre.]. Quant à la copie proprement dite, il faut voir comment, sur trente feuillets, notre apprenti historien s’échine à décrypter cette parodie de manuel scolaire à l’ancienne pour y trouver enfin ce qu’il cherche : « les fondements du discours des historiens de garde ». Est-il vraiment gland, ce Michel Deniau, ou court-il avec des œillères pour courir plus vite ? En tout cas, sa méthode de travail est originale, qui consiste à extraire du bouquin les citations les plus épastrouillantes,  assorties de commentaires imperturbablement solennels. Le résultat, c’est du pur Bergson : du mécanique plaqué sur du vivant !  Faute de place, on ne donnera ici qu’un exemple de cet exercice. Dès la quatrième de couverture, notre futur prof d’histoire croit débusquer une phrase imprudente qui, selon lui, « permet de mettre en avant que l’ouvrage se veut sérieux sur le fond autant que fantasque sur la forme » (sic) :  Je me cite : « Basile de Koch signe ici un vrai-faux “Manuel d’histoire à l’usage des cours élémentaires” qui, compte tenu de la baisse générale du niveau, sera lu avec profit par les anciens élèves de l’ENA. » Pour l’auteur, aucun doute : ça prouve la « vocation sérieuse » de mon entreprise. Sous le masque du rire, il sent déjà la truffe, et entend aboyer d’ici la meute des « historiens de garde ». Quant à moi, hélas, j’ai bien peur de ne rien pouvoir faire pour le jeune Michel, au moins dans l’immédiat.[/access]

*Photo : Christophe Ena/AP/SIPA. AP21504341_000002. 

Tous à poil : ABCD de la méthode Copé

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cope ump ecole

cope ump ecole

Cela faisait des mois que la gauche médiatique avait arraché à la droite le flambeau de la Censure. Des éditos plaintifs souhaitant faire taire Zemmour ou d’autres néo-réacs de la même espèce à la cabale orchestrée contre Frédéric Taddéi et son émission exagérément pluraliste, les nouveaux inquisiteurs ne se recrutaient plus à droite. Le summum fut atteint vendredi lorsque deux membres du Parti Socialiste prirent leur plume afin de protester auprès du CSA contre les propos d’Alain Finkielkraut qui débattait la veille avec Manuel Valls.

C’était compter sans Jean-François Copé. En cinq minutes, dimanche soir, il a récupéré l’encombrant flambeau de la censure et du puritanisme que Najat Vallaud-Belkacem avait pourtant légitimement gagné lors du débat sur la prostitution. Comment a-t-il réussi ce prodige ? Alors que Gaspard Proust avec l’humour qu’on lui connaît, et Elisabeth Badinter la sagesse et la pondération qui la caractérisent, avaient démontré que les ABCD de l’égalité étaient ridicules voire néfastes, le président de l’UMP a souhaité montrer combien son parti pouvait être pertinent en la matière. On imagine les permanents rue de Vaugirard en train de trouver LA pièce à conviction qui permettrait à leur patron de briller lors du Grand Jury RTL-Le Figaro-LCI.

On ne peut pas dire qu’ils ont eu la main heureuse. C’est finalement dans une liste d’ouvrages conseillés par une association ardéchoise, publiée par le centre régional de documentation pédagogique de Grenoble qu’ils ont trouvé, parmi une centaine d’autres livres, le fameux album pour enfants « Tous à poil ! » qui a permis à Jean-François Copé de réaliser un drôle de sketch. Voilà le président du premier parti d’opposition feuilleter l’album et aligner, mi-outré mi-ironique, les différents « tous à poil », le bébé, la mamie, la baby-sitter[1. Perso, je préfère la baby-sitter à la mamie, mais c’est une question de goût.], la maîtresse (« c’est bien pour l’autorité du professeur »), le chien, le PDG[2. Ce dernier, indignant encore davantage notre adversaire de la lutte des classes.]. Comme Benoit Rayski l’a expliqué sur Atlantico, Copé a tapé à côté de la cible. Alors qu’il entendait sans doute s’opposer à la confusion des genres expérimentée dans plusieurs centaines d’écoles maternelles et primaires, Copé a exhibé un album rappelant aux enfants l’altérité des sexes dans toute leur… nudité.

Mais surtout, il a permis à ceux-là mêmes qui souhaitent karcheriser le paysage médiatique français de se poser en défenseurs de la liberté d’édition. Les gardes roses, selon la magnifique expression d’Elisabeth Lévy, ont beau jeu d’accuser la droite de souhaiter des autodafés. De l’autre côté du front, Copé a-t-il seulement envisagé que cette initiative se faisait au moment où le Printemps français de Béatrice Bourges réclamait qu’on fasse le tri dans les bibliothèques municipales ? Le président de l’UMP a en tout cas rempli de joie les auteurs et l’éditeur de l’album puisque ce dernier ne s’est jamais aussi bien vendu que depuis deux jours. Si un éditeur cherche un attaché de presse…

Et si Copé était seul dans sa croisade morale, on pourrait plaider la maladresse d’un homme. Or, Georges Fenech, député UMP et figure de la droite lyonnaise vient de signaler le groupe de Femen à la Mission interministérielle de lutte contre les sectes (MIVILUDES) et de demander officiellement sa dissolution. Que les Femen se soient illustrées par des actions ridicules, c’est un fait. Qu’elles doivent être déférées devant la justice lorsqu’elles violent la loi, c’est évident. Mais demander leur interdiction et, pis, permettre à Caroline Fourest de se poser en militante de la liberté d’expression sur Canal +, là franchement, c’est trop. Surtout juste après le déjeuner.

Si la droite continue d’être dirigée comme ça, Nicolas Sarkozy n’a décidément pas de souci à se faire. Il n’aura qu’à se baisser pour la ramasser.

*Photo : lefigaro.fr.

Boutang, encore une fois

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pierre boutang histoire

pierre boutang histoire

Il n’est plus ce « colosse blond taillé en bûcheron de bas-relief » qu’Antoine Blondin s’était amusé à croquer sous les traits de Cazal dans son roman L’humeur vagabonde. Les années ont passé, son visage buriné en témoigne, le coffre rugit moins fort, et cette armure qui lui servait de corps semble moins souple, plus fatiguée. Mais sa gouaille est intacte, sa prodigieuse intelligence toujours aussi affutée, comme  le regard est resté espiègle, alerte, vivace. Dans les années 1990, à Saint-Germain-en-Laye et Collobrières, Pierre Boutang s’était raconté devant les journalistes Philippe Barthelet et Olivier Germain-Thomas. Grâce à l’historien et journaliste Patrick Buisson qui semble déterminé à explorer l’histoire de la droite intellectuelle – il signait récemment un documentaire sur le philosophe Gustave Thibon – la chaîne Histoire s’apprête à diffuser un documentaire inédit de l’homme par lui-même. La réalisation de ce film a été confiée à Christophe Boutang, son propre fils, et à Jérôme Besnard, déjà auteur d’un petit essai biographique sur le personnage.

À la métaphysique pointue qu’il enseignât à la Sorbonne et qui lui valut la réputation de philosophe parfois incompréhensible, Boutang, au soir de sa vie, aura préféré concentrer son verbe sur l’histoire politique française du XXème siècle. Ce siècle, il l’a accompagné, tour à tour comme étudiant de la rue d’Ulm, membre de cabinets ministériels, journaliste politique, critique littéraire, professeur de philosophie à la Sorbonne, traversant les guerres des hommes et des idées, sans jamais cesser de promouvoir une vision classique et chrétienne de l’homme, une vision qu’il espérait transformer en consensus politique. Et c’est pour cela qu’au parti de l’ordre, il opposait la monarchie, en ce qu’elle serait l’anarchie plus un.

Dans ce film intime et solennel comme un confessionnal, la voix chantante de l’athlète de la pensée accompagne la rotoscopie. On y découvre un jeune frondeur prêt à en découdre avec le professeur Jean Zay qui a osé offenser le drapeau français, ou sur le point d’aller combattre en Indochine (il est déjà marié et père de famille), quand il ne fomente pas un plan de libération de Charles Maurras, son maître, emprisonné après la libération. Sûrement rumine-t-il alors encore sa rencontre avec Philippe Pétain à qui il avait exposé sa volonté de préparer la revanche. Le vieux maréchal lui avait opposé le serment des Gens d’armes d’autrefois : « Gens d’armes, chargez, mais souvenez-vous que vous avez femmes et enfants et que vous avez acheté votre cheval ». Plus jamais, la résignation ne serait dans le camp de Pierre Boutang.

Le temps passe et les souvenirs continuent de revenir. Le militant politique qu’il a toujours été expose ses théories. L’assassinat de l’amiral Darlan, le 24 décembre 1942, par Ferdinand Bonnier de la Chapelle aurait été l’unique cause de l’échec d’un arbitrage du Prince. La confusion qui régnait alors en Afrique du Nord aurait pu permettre l’avènement du prétendant orléaniste au trône de France par les conseils généraux des départements algériens, conformément à la loi Trévenneuc, régissant la vacance du pouvoir. Un temps encore, on vagabonde dans le Paris de l’après-guerre, dans cette ambiance un peu électrique, au grand galop des hussards. Puis vient de Gaulle. Une certaine complicité affleura parfois entre les deux hommes car leur volonté partagée de remettre un roi à la tête de la France l’emportera sur les dissonances de l’épineuse question algérienne. À Giscard, l’auteur de Reprendre le pouvoir dit non et appelle de ses vœux François Mitterrand. Foutriquet, comme il l’appelle, a voulu sortir de la naphtaline « les blancs d’Espagne » pour diviser encore plus la monarchie : il faut qu’il parte ! Quelques images surviennent aussi pour laisser voir le philosophe échanger avec Georges Steiner sur la question juive. Boutang fut en effet de ceux qui ne tombèrent pas dans le « romantisme révolutionnaire », contrairement à Lucien Rebatet ou Robert Brasillach. Son aura intellectuelle aura peut-être permis à bien d’autres de de ne pas s’égarer dans ces tragiques chemins.

Quelques années après cette discussion à bâtons rompus que ce film rend publique pour la première fois, Pierre Boutang s’en est sans doute allé rejoindre Celui auquel il croyait tant. Pour chrétien qu’il était, le camelot savait trop bien que le roi ne meurt jamais. Nous voulons penser que de lui aussi, quelque chose ne mourra jamais.

« Pierre Boutang », un film de Jérôme Besnard et Christophe Boutang. 70 minutes. Diffusions le 11 février à 20h40 et le 14 février à 15h45 sur La Chaîne Histoire.

 *Photo : ANDERSEN ULF. 00327260_000003. 

Le Hezbollah dévoilé

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hezbollah yves mamou

hezbollah yves mamou

Il aura fallu attendre juillet 2013 pour que le Hezbollah, organisation politico-militaire tenant la communauté chiite libanaise d’une main de fer, soit inscrit sur la liste des organisations terroristes de l’Union européenne. Et encore pas totalement : seule la branche armée du «  parti de Dieu » se voit clouée au pilori par Bruxelles, et passible des sanctions associées, alors que l’imbrication totale des structures politiques et militaires de cette organisation est un fait avéré, reconnu et célébré par ses dirigeants. Laurent Fabius a justifié ce distinguo baroque en affirmant, avec tout le sérieux et la gravité qu’on lui connaît : « La solution est pertinente, car le Hezbollah est l’une des composantes du gouvernement libanais. Or nous voulons un Liban stable. » Imaginons que la mafia sicilienne ait choisi comme stratégie d’entrer ouvertement dans le jeu politique italien, plutôt que de chercher à l’influencer par la bande, qu’aurait-on pensé de l’attitude consistant à ostraciser les porte-flingue et à faire des risettes aux parrains ?

Ceux qui s’accrochent à la fiction de la double nature du Hezbollah, parti politique respectable côté face et officine terroriste côté pile, devraient au plus vite se plonger dans le bref, mais percutant livre d’Yves Mamou, ancien journaliste au Monde. On y découvre, au fil d’une enquête fouillée, toutes les ramifications du système militaro-clientéliste d’une organisation, fondée en 1982 au plus fort de la guerre civile libanaise, devenue, au fil des ans un acteur majeur de la scène politique proche et moyenne-orientale. La communauté chiite du Liban, délaissée et méprisée par les élites politiques et économiques chrétiennes et sunnites du pays du Cèdre, a profité de la victoire de la révolution islamique iranienne pour prendre sa revanche. Peu a peu, les « barbus » du Hezbollah évincent les notables chiites incompétents et corrompus qui régnaient sur la communauté. Grâce à l’argent et aux armes fournis par Téhéran, ils assurent aux déshérités de leur confession le minimum de services sociaux, éducatifs et sécuritaires que l’Etat libanais leur refuse, en échange d’une allégeance inconditionnelle et fanatisée.

Le Hezbollah se charge, de surcroît, des basses œuvres du régime des mollahs, notamment des actions terroristes contre la France pour exiger le remboursement d’un prêt accordé par le Shah dans le cadre d’un accord franco-iranien sur la fourniture de combustible nucléaire : enlèvement de journalistes français au Liban, attentats à la bombe à Paris et les casques bleu français à Beyrouth (53 morts) sont à mettre à son actif. Aujourd’hui, auréolé de sa « victoire » de 2006 contre la tentative israélienne d’éradiquer les forces du Hezbollah du sud-Liban, l’organisation est sur tous les fronts de la guerre sans merci que se livrent les chiites et les sunnites en Irak, en Syrie et au Liban. Il semble que ses derniers exploits terroristes (attentats à la bombe en Bulgarie et à Chypre en 2012) aient enfin contraint les Européens à une réaction, un peu molle, certes, mais il y a un début à tout.

Comme les sanctions occidentales imposées à l’Iran entravent le financement illimité de ses activités par Téhéran, le Hezbollah est devenu un acteur majeur du trafic de drogue à l’échelle mondiale, notamment grâce à ses relais, hommes d’affaires libanais installés en Afrique et en Amérique latine. Tout cela était connu, notamment des institutions internationales chargées de la lutte contre ces trafics, mais on préférait, chez nous, peindre le Hezbollah aux  couleurs avenantes de la « résistance » au monstre israélien, et d’une formation politique respectueuse du système démocratico-confessionnel libanais.

À l’instar de la diplomatie française, qui a depuis trois décennies fait montre d’un étrange mansuétude à son égard, la presse et l’édition de notre pays se sont bien gardées de faire des enquêtes, ou de publier des livres mettant en lumière ce réseau criminel et mafieux. Au contraire, ce sont des auteurs dont on découvrira plus tard la connivence, pas seulement intellectuelle, avec ces terroristes, qui eurent les honneurs d’une publication hagiographique par une grande maison d’édition (Fayard), bénéficiant de recensions élogieuses dans les grands médias. Et  Yves Mamou, qui s’était vu refuser, en 2006, la publication d’une enquête sur le financement du Hezbollah par le journal qui l’employait alors, a dû attendre la retraite, et le courage d’une petite maison d’édition, pour rendre publiques ses investigations.

Hezbollah, dernier acte, Yves Mamou, éditions Plein Jour, 2013.

*Photo : Bilal Hussein/AP/SIPA. AP21483647_000003.

Dieudonné, la vie privée du Président : le journal d’Alain Finkielkraut

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dieudonne closer hollande

dieudonne closer hollande

L’affaire Dieudonné

Élisabeth Lévy. On ne sait pas très bien comment naissent les scandales. Dieudonné a-t-il dit l’horreur de trop en insinuant que, lorsqu’il voyait Patrick Cohen, il regrettait les chambres à gaz ? Alors que l’humoriste tient salon antisémite depuis des années, ces propos ont lancé une vive polémique. Les gens qui explosent de rire en voyant Faurisson en pyjama rayé ou en chantant Shoah-nanas sont-ils des antisémites assumés, ou des produits de la déculturation générale et de la catastrophe scolaire ? Autrement dit, n’y a-t-il pas là plus de bêtise et d’inculture que d’idéologie ?

Alain  Finkielkraut. Parce qu’elle a réponse à tout, l’idéologie est une forme de bêtise. Aussi doctrinal qu’il est ordurier, Dieudonné instaure la malfaisance juive en loi de l’Histoire.[access capability= »lire_inedits »] « Négriers reconvertis dans la banque », les juifs ont inoculé le sida en Afrique et, aujourd’hui, ils dirigent le monde. Nous vivons sous « occupation sioniste » et, affirme Dieudonné, cette occupation est pire que la précédente. Geste antisystème, la quenelle vise les juifs puisque le « système », c’est eux.  Je comprends ceux qui ne supportent pas d’être traités d’antisémites parce qu’ils dénoncent la politique d’Israël dans les territoires occupés ou même parce que, hostiles au projet sioniste, ils préconisent la création d’un État binational en Palestine. Mais pour Dieudonné, Israël n’est pas en Israël, Israël est partout. Ce n’est pas un pays, c’est une pieuvre, un être tentaculaire et omnipotent. Quand l’antisionisme s’affranchit de la géographie, il vire à l’antisémitisme.

Sans doute, mais à vrai dire, peu nous importerait Dieudonné s’il n’avait pas un tel succès. Comment expliquez-vous ce succès alors que l’antisémitisme n’est plus, heureusement, une opinion mais un délit ?

Dans les années 1970, le simplisme idéologique ne régnait pas moins qu’aujourd’hui. Nous réduisions, nous les gauchistes, l’Histoire à l’affrontement de deux forces. Mais pour nous, le Mal avait une adresse : l’Amérique nixonienne. Sous l’effet de la mondialisation capitaliste, la souveraineté semble avoir été transférée des États aux marchés : l’ennemi devient la finance invisible. Et nul n’est mieux à même que le juif d’incarner ce pouvoir occulte. Plus la maîtrise de son destin échappe à l’humanité et plus se fait impérieuse la recherche d’un tireur de ficelles. La hantise du complot réconcilie les communautés. C’est une France multiethnique que Dieudonné agrège autour de son anti- sémitisme. Il n’était pas possible de laisser prospérer ce phénomène : le ministre de l’Intérieur a eu raison de se révolter. Dieudonné, certes, perdait tous ses procès. Mais cela lui faisait une belle jambe. À chaque verdict, il réagissait par la surenchère. Les condamnations avaient beau pleuvoir sur lui, il jouissait, en rhinocéros heureux, d’une impunité totale. Avec l’interdiction par le Conseil d’État de son spectacle « Le Mur », force est enfin revenue à la loi. S’en offusquer, c’est vouloir, en guise de démocratie, une justice sans glaive et un État de droit sans État.

Mais n’est-ce pas accorder trop d’importance à un saltimbanque que s’acharner ainsi contre lui ?

Non, car nous avons changé d’époque. Ce ne sont plus les orateurs, mais les rockers, les rappeurs et les amuseurs qui enflamment les foules. Dans L’Obsolescence de l’homme, Günther Anders notait déjà : « Plus aucune des puissances qui nous forment et nous déforment, aujourd’hui, n’est assez forte pour entrer en concurrence avec le divertissement. La façon dont nous rions, marchons, aimons, parlons, pensons ou ne pensons pas, nous ne l’avons apprise que pour une part insignifiante de nos parents, de l’école ou de l’église et presque exclusivement du divertissement. » Ce que nous apprend, dès notre plus jeune âge, cette puissance désormais sans rivale, c’est à tourner tout en dérision. Comme la Technique sur un autre mode, le divertissement nous engage dans la voie d’une profanation intégrale du monde. Rien ne doit rester intouchable. Rien ne doit se dérober aux griffes des professionnels de l’hilarité. L’ancien directeur de TF1 disait que son rôle était de « vendre à Coca-Cola du temps de cerveau humain disponible ». L’esprit Canal+ a pris le relais, et il offre gratuitement à Dieudonné le cerveau de ses adeptes. Dieudonné, le transgresseur suprême, le Guignol absolu, celui qui, avec Shoah-nanas, brise l’ultime tabou et donne aux spectateurs extatiques le frisson de la profanation finale.  Voici qu’on le leur refuse et que, de Philippe Bilger à Edwy Plenel, tous les amis de la liberté d’expression s’inquiètent. Ah, la liberté d’expression ! Ces deux mots, aujourd’hui, n’en font qu’un, et l’on en oublie toutes les autres valeurs attachées à la parole : la correction syntaxique, l’élégance stylistique, la pertinence intellectuelle, le respect des vérités factuelles, la simple politesse. Avec la liberté pour seul viatique, l’humanité de l’homme change de définition : à la devise du père d’Albert Camus « Un homme, ça s’empêche… », se substitue un nouveau mot d’ordre : « Un homme, ça se lâche », et Internet devient l’immense cloaque où les sphincters de la liberté déversent sans discontinuer leurs productions innombrables.

Quoi qu’on pense de cette décision, le spectacle a été interdit. Mais vous conviendrez que rien n’est réglé et que l’urgence, maintenant, est de comprendre le phénomène Dieudonné pour pouvoir l’enrayer. Vous savez bien que l’interdiction d’un spectacle n’y suffira pas.

Les jeunes qui viennent voir Dieudonné disent tous qu’ils ont été « gavés » de Shoah, qu’ils n’en peuvent plus, et que leur comique préféré les venge. Ce n’est donc pas avec une nouvelle injection de devoir de mémoire qu’on les guérira de ce qu’ils vivent comme une overdose. Faut-il alors passer la Shoah sous silence ? Certainement pas, mais il faut cesser de l’enseigner à part. Il faut rendre cet événement à l’Histoire. Seule une approche positiviste, sans tambour ni trompette, peut éventuellement lui restituer son caractère incommensurable. Mais sans doute est-il déjà trop tard.

Closer et la vie privée du Président

Le 10 janvier, quelques jours avant la conférence de presse annoncée comme le tournant du quinquennat, le magazine Closer publiait une photo de l’actrice Julie Gayet avec ce titre choc : « L’amour secret du Président ». Tandis que les Français, interrogés par sondage, ainsi que l’ensemble de la classe politique s’indignaient vertueusement de cette intrusion et juraient que la vie privée du Président ne les intéressait pas, Closer battait des records de vente. Lors de sa conférence de presse, François Hollande a opposé une ferme fin de non-recevoir aux questions des journalistes sur ce sujet. N’avons-nous pas, comme le prétendent Closer et un certain nombre de mes confrères, le « droit de savoir » ?

Le poète polonais Alexander Watt avait découvert, sous le stalinisme, la règle du tiers : entre les amis, les époux, les parents et les enfants, les collègues de travail, s’immisçait inexorable- ment le mouchard du Parti. Et voici que, dans notre monde démocratique, un autre tiers menace la vie privée de chacun d’entre nous : le mouchard de la société, qu’il soit paparazzi ou témoin bénévole. Le Prince est, certes, le plus exposé. Mais nul ne peut se croire assez inconnu pour être à l’abri d’un enregistrement clandestin, d’une photo compromettante et d’une vengeance sur la Toile.  Face à cet envahissement, je croyais naïvement que nous serions nombreux à partager l’« indignation totale » de François Hollande. Au lieu de cela, dans les dîners en ville comme sur les plateaux de télévision, on a reproché au Président de la République de dégrader l’image de sa fonction avec son casque « Daft Punk » et de trahir par l’adultère sa promesse d’exemplarité ! Loin de se démarquer avec force des espions et des mouchards qui prétendent exercer le même métier qu’eux, les journalistes sérieux ont salué leur exploit. Bravo Closer ! Et quand des correspondants étrangers ont vivement reproché à leurs homologues français de ne pas avoir profité de la conférence de presse élyséenne pour harceler le Président de la République de questions indiscrètes, ceux-ci se sont platement excusés et ont promis de faire mieux la prochaine fois. On peut les croire sur parole, car ils ne considèrent plus que comme une vieillerie, une relique d’Ancien Régime, et un obstacle à la transparence démocratique, la séparation entre vie publique et vie privée. La frontière entre ces deux modes d’existence peut-elle être rétablie ? Il faudrait, pour cela, qu’on accorde le même crédit ontologique à l’un et à l’autre. Or, ce n’est plus le cas. On pense spontanément que la vérité se cache derrière les apparences et l’homme authentique derrière le personnage public. Et les politiques, hélas, sont partie prenante de cette grande destitution des formes. Ils jouent la carte de la confidence, ils tombent le masque, ils fendent l’armure et répondent sans se faire prier aux questions les plus éhontées des animateurs les plus vulgaires. Pour exister médiatiquement, ils se soumettent d’eux- mêmes à la règle du tiers. Ainsi la vie privée et la vie publique disparaissent ensemble dans la grande promiscuité cancanière du Village global.[/access]

*Photo : DESSONS/JDD/SIPA. 00672879_000023.