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Haute autorité et bas instincts

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Dictature de la transparence. Selon Libération, Rachida Dati posséderait une impressionnante collection de bijoux de luxe – dont certains offerts par l’ex-patron d’EDF. Ses avocats assurent qu’elle est en règle et dénoncent une intrusion dans sa vie privée. Ils l’assurent : leur très chic cliente ne collectionne pas les casseroles, mais des montres, colliers, bagues…


Le journalisme de délation a encore frappé. D’après Libération, Rachida Dati aurait caché 420000€ de bijoux à la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP)[1]. Le fin limier de Libé a dû passer des semaines à traquer le trésor caché de Rachida Dati. Opération réussie. Les ferrets de Queen Dati enflamment les réseaux sociaux depuis hier.

Une femme d’affaires avisée

18 000 responsables publics doivent déclarer leur patrimoine et leurs intérêts à la HATVP, qui les publie après vérification. Nos inquisiteurs ont visiblement une taupe. Ils ont eu accès à la déclaration, encore à l’étude, de Rachida Dati, puisqu’ils savent ce qui manque…

A lire aussi, Pierre Meurin: « Sur les ZFE, je ne lâcherai rien ! »

Premier scandale : elle est riche. Plus de 5 millions d’euros de patrimoine figurent dans sa précédente déclaration. C’est louche, ça, chef. « Seul un sacré chiffre d’affaires gagné en tant qu’avocate permet d’accumuler une telle fortune», écrit le journaliste Laurent Léger, laissant entendre qu’elle l’a acquis par d’autres moyens. Oui. Ça s’appelle l’entregent et ça vaut de l’or dans les affaires. Certes, 900 000€ perçus de Renault lui valent une mise en examen pour corruption passive. Reste qu’elle a gagné et placé de l’argent.

Quand « Libé » s’en va fouiner place Vendôme

Ensuite, «la longue enquête de Libération a permis de retrouver les traces d’un petit trésor», se félicite le quotidien de gauche. Ils ont enquêté chez les joailliers parisiens où quelques employés anonymes racontent avec gourmandise les visites de la dame avec son galant. Et les journalistes ont semble-t-il aussi fouillé dans les poubelles de la politique pour en extirper les ragots (parfois vrais) propagés par les adversaires ou amis… Le trésor ? Une vingtaine de pièces de grand luxe signées des grands noms du secteur: Chopard, Cartier et autres. Un peu de romance ne nuit pas aux ventes : on apprend que ces merveilles ont été offertes par Henri Proglio, ex-patron d’EDF et ex-compagnon de Mme Dati. Des bijoux offerts par son amant, quelle horreur ! En réalité, une femme partie de rien, qui s’est élevée au sommet en faisant tourner des têtes — j’adore ça. Quel roman !

Miroir, miroir, dis-moi qui est le plus propre !

Oui, mais la loi ce n’est pas de la littérature ! me rétorquera-t-on. La loi qui oblige les dirigeants à se mettre à poil financièrement est plus totalitaire que littéraire, selon moi. Certes, cette loi a été votée par les parlementaires. Ce sont les élus qui ont abdiqué. Vincent Trémolet de Villers écrit dans Le Figaro que tous ces élus passent leur temps à se contempler dans le miroir du politiquement correct. Regardez comme nous sommes propres…

A lire aussi, l’éditorial d’Elisabeth Lévy: Une femme d’honneur

Leur création, la HATVP, est une autorité administrative qui ne rend de comptes à personne, mais tient en joue les pouvoirs issus de l’élection. Vérifier le détail du patrimoine des élus ? Pourquoi pas. Mais sa publication, c’est autre chose : elle transforme cette autorité en tribunal révolutionnaire, qui transforme à son tour tous les citoyens en tricoteuses… Cela excite les passions tristes et la haine de l’argent (enfin… de l’argent des autres), cette passion si française. Ces salauds s’en mettent plein les poches, et moi, je trime pour le Smic. Voyez comme on flatte nos instincts.

Les bijoux de Rachida Dati ou les montres de Dupond-Moretti ne disent rien de leurs capacités de ministres. On peut tout à fait décider qu’on s’en fiche. Et j’ai le droit de ne pas savoir. Par souci d’économie, supprimons la HATVP et remercions Rachida Dati qui honore le chic français.

Cette chronique a été diffusée ce matin sur Sud radio dans la matinale de J-J. Bourdin


[1] https://www.liberation.fr/societe/police-justice/les-bijoux-caches-de-rachida-dati-revelations-sur-le-patrimoine-de-la-ministre-de-la-culture-20250409_CSZOOEG3AVFCJBERYAWHKY6F7M/

Le seul vrai mec de l’Europe serait donc une femme…

C’est l’Italienne Giorgia Meloni qui se rendra à Washington le 17 avril prochain pour discuter avec le président Trump des droits de douane imposés par les États-Unis à l’Union européenne. La présidente du Conseil italien dirige un gouvernement toujours populaire, plus de deux ans après son arrivée au pouvoir – un record. Mais nos féministes, bien entendu, rechignent à faire de cette femme politique talentueuse une icône.


Giorgia, le prénom, Meloni le nom. Journaliste pour la profession antérieure, droite assumée pour l’engagement, catholicisme pour les convictions, et, du moins pour ce qu’on en sait, assez « mec » aussi dans sa manière de conduire sa vie privée.

Lorsque, en octobre 2022, elle accède à la présidence du Conseil italien, ailleurs en Europe on rigole. On se gausse. On s’inquiète aussi. Mais on ricane surtout de ses prétentions à juguler le flux catastrophique de l’immigration clandestine venant jour après jour, nuit après nuit, s’échouer sur les rivages de son pays. Désormais, les dirigeants des pays circonvoisins confrontés au même défi rigolent un peu moins.

Combine albanaise

Faisant preuve à la fois de pragmatisme, de non conformisme et d’audace, elle a indéniablement marqué des points dans ce domaine, négociant avec l’Albanie une combine d’exfiltration du trop-plein et, parallèlement, avec la Tunisie, une autre combine, de filtrage à l’entrée, celle-ci. Deux agencements, deux accommodements réputés chez nous impossibles, relevant de la douce utopie que seule une « bonne femme » peut véhiculer. Une « blonde » qui plus est. Je me souviens avoir entendu de très fines plaisanteries de ce tonneau à ce moment-là…

A lire aussi: Affaire Le Pen: le Système? Quel Système?

Et voilà bien, que, en quasi capitaine à la tête du navire Europe – et d’une certaine manière en lieu et place de qui vous savez – elle va s’asseoir dans le bureau ovale pour une rencontre – une confrontation ? – avec le président Trump. Là, plus grand monde ne songe à se tenir les côtes d’hilarité. On guette l’issue, on attend le résultat, on espère que de la joute entre ces deux crinières oxygénées sortira quelque chose comme une embellie, un souffle d’apaisement dans la jungle tumultueuse des derniers jours.

Une chose paraît acquise : « La Meloni » – ainsi la désigne-t-on chez elle, comme il se doit pour une diva – La Meloni sait faire. Je veux dire tenir tête et rester ferme dans une négociation. Sourire aux lèvres et dent dure. Le président Macron en sait quelque chose, qui après l’entretien qu’il avait eu, lui le premier qu’elle recevait au lendemain de son investiture, n’avait pas hésité à qualifier la rencontre de « franche et exigeante ». Nul doute qu’il en ira de même face au bouillant Donald. Du franc et de l’exigeant.

Ma théorie du genre

Au fond, ce qui surtout suscite mon intérêt en la circonstance, c’est le sexe de la personne. Pardon, le genre. Ces dernières décennies, nous avons eu, en Europe, en politique, d’assez belles figures de proue féminines, Margaret Thatcher, Angela Merkel. Mais c’était en Allemagne, au Royaume-Uni, contrées où, par exemple, des femmes sont depuis longtemps déjà ministres du culte, voire évêques, et donc terres d’un machisme tout de même moins de tradition qu’en Italie.  

En ce sens, avec La Meloni, il me semble qu’un palier est franchi. Au royaume du patriarcat, là où la « mamma » règne en maître absolue mais plutôt dans sa cuisine, exerce une autorité magistrale, mais de préférence sur les gosses, la performance est de taille.

A ne pas manquer: Poutine, Trump, Tebboune, islamistes… Qui est notre ennemi?

Alors je m’étonne beaucoup que les féministes de chez nous n’en fassent pas davantage une icône. Je m’étonne aussi que les wokistes ne leur emboîtent pas le pas, tenant avec ce chef de gouvernement, au moins au plan symbolique, la parfaite incarnation transgenre du mec au féminin. Les unes et les autres devraient lui ériger une statue, la glorifier en toute occasion, en faire un exemple pour les générations actuelles et futures.

Hop là ! Sachons donc rester lucides. Cela n’arrivera pas. La Meloni pâtit d’une tare rédhibitoire : elle ne se situe pas dans le bon camp. Elle n’officie pas dans la bonne faction, là où la canonisation laïque est de droit et va quasiment de soi. La Meloni est de droite – d’extrême droite, comme disent ceux d’en face dont le sens de la nuance en ces matières ne cesse de faire notre admiration. Regardez, à sa place une Mathilde Panot (juste pour jouer blonde contre blonde) aurait toutes ces chances, elle. On en ferait des tonnes. Certes, elle pâtirait d’autres tares, l’absence de réel talent, le manque de vraie compétence, l’intransigeance dogmatique. Mais on ne s’arrêterait pas à ce genre de détails, on canoniserait direct, vous dis-je. Et nous de rire alors. À en pleurer…

LES TÊTES MOLLES - HONTE ET RUINE DE LA FRANCE

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« Sur les ZFE, je ne lâcherai rien ! »

Liberté de circulation. Le député Pierre Meurin veut frapper un grand coup cette semaine en obtenant la suppression des ZFE, via un amendement malicieusement glissé dans le projet de loi sur la simplification de la vie économique. Reprenant sa proposition de loi initiale, déjà validée en commission, il pousse pour une victoire dans l’hémicycle, dénonçant sans détours une mesure qu’il qualifie d’« écologie punitive » et d’« insulte à l’intelligence ». Entretien.


Causeur. Dimanche, deux rassemblements ont eu lieu à Paris : l’un place Vauban en soutien à Marine Le Pen face à son inéligibilité, l’autre devant la mairie contre les ZFE, mené par ceux qui se revendiquent comme les « gueux ». Où étiez-vous ?

Pierre Meurin. Je n’étais à aucun des deux. J’étais en effet en manifestation contre les ZFE… mais à Montpellier ! J’y ai pris la parole à l’invitation de Laurent Jaoul, maire de Saint-Brès, une commune à l’est de la préfecture de l’Hérault. Mon cœur était évidemment à Paris, aux côtés de Marine Le Pen, mais physiquement, j’étais sur le terrain, fidèle à ce combat que je mène de longue date. Et sur ce sujet, je n’ai pas varié d’un iota.

Dans votre circonscription du Gard, ou dans l’Hérault voisin, quelles sont les villes concernées par les ZFE ?

Nîmes et Montpellier ! Mais, les Français doivent comprendre que toutes les métropoles de plus de 150 000 habitants sont concernées depuis la loi « Climat et résilience » de 2021. Les ZFE sont entrées en vigueur au 1er janvier 2025, en catimini. Les verbalisations, elles, débuteront en 2026. Le jour où les radars LAPI (lecture automatique des plaques) seront activés – probablement après les municipales, pour des raisons politiques évidentes – ce sont 13 millions de Français qui risqueront une amende de 68 euros. Pour avoir simplement circulé librement. C’est une folie sociale !

Mais les ZFE ont été mises en place pour des raisons de santé publique. Pas uniquement pour embêter la France périphérique ! Selon Santé publique France, les particules fines seraient même responsables de 40 000 décès prématurés chaque année. N’y voyez-vous aucun bénéfice ?

Non, je suis catégorique : les ZFE n’ont aucun effet positif. On agite ces 40 000 morts, mais c’est une présentation abusive. Ce chiffre correspond à une perte d’espérance de vie, en moyenne dix mois. Ce n’est pas la même chose.

A relire, notre grand dossier: Causeur: Arrêtez d’emmerder les automobilistes!

Je ne nie pas les problèmes de santé publique – asthme, maladies respiratoires ou cardiaques – mais il faut raison garder. Améliorer la qualité de l’air est un objectif louable, certes. Mais nous ne respirons plus l’air des temps de la Révolution industrielle ! Depuis vingt ans, la pollution a baissé : -40 % pour les particules fines, -25 % pour les oxydes d’azote.

Et cela, grâce au renouvellement naturel du parc automobile. On nous a poussé au diesel, aujourd’hui on nous le diabolise ! Les moteurs sont désormais bien plus propres, notamment grâce aux filtres à particules. Bref, la qualité de l’air s’améliore déjà, sans les ZFE.

Pourquoi avoir fait de ce sujet un de vos combats phares, en lançant notamment la vignette « Crit’air libre1 » ?

Parce que j’aime ma vieille bagnole. Et surtout parce que la crise des gilets jaunes a été un tournant pour moi. En 2019, j’étais simple militant. Et j’ai vu à quel point la fracture entre les élites et le peuple pouvait exploser. Les ZFE, c’est exactement la même mécanique : une politique décidée d’en haut, sans tenir compte du réel. Aujourd’hui, je suis député. Et ma responsabilité, c’est d’alerter avant qu’on ne revive un scénario à la gilets jaunes. Il faut prendre le pouls du pays avant qu’il ne soit trop tard.

Craignez-vous que les ZFE deviennent un nouveau catalyseur de colère sociale, comme les 80 km/h sous Édouard Philippe ?

Très clairement. Imaginez : des milliers de conducteurs qui vont recevoir une amende de 68 euros simplement pour aller travailler, se soigner, faire leurs courses ou accéder à des services publics désormais concentrés en ville. C’est une bombe sociale à désamorcer. Le bon sens impose de tout reprendre à zéro. On peut travailler sur la qualité de l’air, mais pas en punissant les plus modestes.

Vous parlez de « ségrégation sociale » voire de « séparatisme » au sujet des ZFE. N’est-ce pas exagéré ?

Je parle de séparatisme, oui. Celui qui consiste à dire que les pauvres polluent les riches. Les centres-villes sont devenus inaccessibles aux classes populaires, reléguées en périphérie ou en zone rurale. Et pendant qu’on les poussait hors des villes, tous les services essentiels – soins, éducation, administrations – s’y concentraient. Aujourd’hui, on leur dit : « Tu ne peux même plus venir en ville, tu nous pollues ». Où sont la liberté, l’égalité, la fraternité ? La liberté de circuler est entravée. L’égalité d’accès aux services n’existe plus. Et la fraternité ? Quand un riche peut dire à un pauvre « reste chez toi », c’est qu’on a un vrai problème de société.

Le gouvernement envisagerait de limiter les ZFE à Paris et Lyon. Une victoire pour vous ?

Pas du tout. Ce que je refuse pour les villes moyennes, je le refuse aussi pour Paris et Lyon. Ce serait injuste et contraire à mes principes.

Et en réalité, on ne les limite pas : on les rend obligatoires à Paris et Lyon, tout en laissant la possibilité aux autres métropoles d’en instaurer. Ce n’est donc pas une reculade, c’est une ruse. Et on connaît déjà les élus qui vont s’y engouffrer : tous ces écolos anti-voiture vont poursuivre leur croisade contre les automobilistes.

Comment avez-vous réussi à faire inscrire ce sujet à l’ordre du jour de l’Assemblée cette semaine ?

Trois mois après mon élection en 2022, ma collègue Anne-Sophie Frigout dépose une proposition de loi pour supprimer les ZFE. Je la reprends en janvier 2023 lors d’une niche parlementaire du RN. En janvier 2025, les ZFE « Climat et résilience » sont élargies à 32 métropoles. Je redépose alors une proposition plus argumentée. Entretemps, d’autres groupes déposent aussi des textes : Sylvain Carrière (LFI) demande un moratoire si les transports publics sont insuffisants, LR propose un moratoire de cinq ans. Finalement, Ian Boucard (LR) intègre dans le projet de loi de simplification un amendement copié-collé de mon texte. Grâce à une abstention de la gauche radicale et à des soutiens centristes, la proposition est adoptée : 26 voix contre neuf. Son examen débute ce mercredi 9 avril. Je suis confiant…

Nous sommes ravis d’entendre que vous espérez obtenir gain de cause, mais que propose le RN pour lutter contre la pollution ?

D’abord, rappelons que les transports routiers ne représentent que 16 % des émissions de particules fines. Je propose une généralisation du décalaminage à l’hydrogène : un nettoyage du moteur qui réduit les émissions et la consommation. C’est peu coûteux (60 €) et efficace. Mais personne n’est vraiment au courant.  Ensuite, développons les transports en commun, pour désenclaver nos territoires. Et installons pourquoi pas des parkings relais à l’entrée des villes. On ne peut pas sanctionner avant d’avoir offert des alternatives.

A lire aussi: Marcel Gauchet : « L’Europe est l’idiot du village global » 

Et concernant l’interdiction des moteurs thermiques en 2035 ?

Est-ce qu’une voiture électrique, souvent fabriquée à l’autre bout du monde, est vraiment plus écologique que ma vieille Clio ? J’en doute. Entre les terres rares chinoises, le cobalt congolais, et le transport maritime, l’impact carbone est énorme.

En plus, les particules fines proviennent surtout de l’usure des pneus, des freins, des suspensions – pas de l’échappement. Or, le système Crit’Air ne prend en compte que l’âge et la motorisation. Une Tesla ou une voiture électrique chinoise, très lourdes, usent davantage la chaussée et ses pneus émettent plus de particules. Tout cela est absurde. Classer les véhicules uniquement selon leur âge, c’est de la paresse intellectuelle. Un raisonnement démontable en cinq minutes par un gamin de cinq ans.

Mais la France ne risque-t-elle pas des sanctions de l’Union européenne?

Les directives européennes de 2008 et 2024 imposent d’améliorer la qualité de l’air, pas de créer des ZFE. Et comme l’air s’améliore déjà, nous pourrions respecter nos objectifs. Juridiquement, le Conseil constitutionnel ne pourrait pas s’y opposer. Si la Commission européenne réagit, on avisera. Mais qu’on arrête de faire peur avec les condamnations pour « inaction climatique » : c’est toujours le contribuable qui paie, alors qu’il préférerait utiliser cet argent pour se soigner ou vivre dignement.

Êtes-vous optimiste pour le vote ?

Pour la première fois, une norme environnementale pourrait être abrogée. Cela ouvre une brèche, et j’y vois un immense espoir. On dit souvent qu’avec les normes écologiques, on ne peut jamais revenir en arrière. Cette fois, peut-être que si. Et ça, je vous l’assure, ça en effraie plus d’un dans la haute administration.


  1. Voir le site dédié du mouvement ici : https://stopzfe.fr/ ↩︎

«La police ne peut plus rien pour vous…»

L’ancien policier, qui publie aujourd’hui un essai percutant et bien renseigné sur l’état actuel de notre police nationale, a répondu à nos questions. Il déplore notamment les effets de la réforme de la police judiciaire entrée en vigueur début 2024.


Causeur. Votre livre s’intitule La police ne peut plus rien pour vous, un titre fort. Qu’est-ce qui vous permet d’avancer cela ? Et pourquoi avoir écrit ce déprimant brûlot ?

Maurice Signolet. Je suis un ancien commissaire divisionnaire, aujourd’hui à la retraite, après quarante ans passés dans la police. J’ai commencé comme inspecteur de police, puis j’ai gravi les échelons : inspecteur principal, inspecteur divisionnaire, commissaire, commissaire principal… J’ai exercé principalement en police judiciaire, mais aussi en sécurité publique. Aujourd’hui, je suis un homme retraité, marié – depuis longtemps ! –, père de trois enfants et grand-père de six petits-enfants. Et j’ai voulu écrire ce livre pour raconter ces quarante années de service. Ce n’est pas juste un métier, c’est une vie. C’est un engagement quotidien. Mon objectif était de montrer, de l’intérieur, le quotidien d’un policier : ce qui se passe derrière la porte d’un commissariat, d’une brigade de PJ… Je pense que c’est un univers qui reste encore méconnu du grand public.

Selon moi, l’institution policière s’est profondément dégradée en quarante ans. Ce n’est pas seulement la faute des policiers, bien sûr. Il y a eu une accumulation de réformes – du Code pénal, du Code de procédure pénale, des structures administratives… – qui ont profondément modifié la sociologie policière. Le métier que j’ai connu en entrant dans la police n’a plus grand-chose à voir avec ce qu’il est devenu aujourd’hui.

Et vous affirmez que les forces de l’ordre sont désormais désarmées face à la réalité du terrain. Qu’est-ce qui vous permet de poser un constat si sévère ?

On parle beaucoup aujourd’hui d’un « ensauvagement » de la société. Ce n’est pas un mot vain. Il y a eu une véritable transformation sociologique : la violence s’est banalisée, la délinquance d’appropriation a explosé, et l’autorité n’est plus respectée comme elle l’était autrefois.

Quand je suis entré dans la police, la délinquance était marginale. On entrait dans ce métier un peu par romantisme, pour faire des enquêtes, jouer au commissaire Maigret… On vivait à la frontière entre deux mondes : la normalité et la marginalité. Mais aujourd’hui, la violence est omniprésente dans la société française. Les policiers peuvent être régulièrement pris à partie, agressés. Et ce qui était exceptionnel est devenu la norme.

Vous évoquez aussi un profond changement dans la manière même d’exercer le métier de policier…

Oui. Quand j’ai commencé, il n’était pas question de compter ses heures. Travailler le jour, la nuit, les week-ends ? Ce n’était pas un problème. On le faisait sans broncher, parce que c’était le métier qui voulait ça. D’ailleurs mon épouse ne travaillait même pas à l’époque, parce que j’étais convaincu qu’on ne pourrait pas avoir une vie familiale équilibrée, autrement.

Aujourd’hui, c’est l’inverse. Les agents réclament des horaires aménagés – ne pas travailler le mercredi, par exemple – et, en réponse, l’institution transforme la mission pour l’adapter aux contraintes personnelles ! Ce renversement est catastrophique. On a non seulement détruit la procédure pénale, mais on a aussi bousculé l’organisation même de la police.

Vous évoquez la disparition de la police judiciaire comme une conséquence de cette logique.

Oui. Cette réforme a été dictée par les syndicats. Elle permet, par exemple, à un gardien de la paix de faire toute sa carrière dans une seule région, sans changer de direction. C’est plus confortable pour lui, certes… mais est-ce que ça bénéficie à la population ? Absolument pas.

La police judiciaire, c’est un métier à part. Le maintien de l’ordre, c’en est un autre. Ces fonctions nécessitent des compétences spécifiques que cette réforme a effacées.

Aujourd’hui, un gardien de la paix peut faire carrière en passant d’un service à un autre, au gré des opportunités : sécurité publique, police aux frontières, puis PJ. Il suffit de changer d’étage. C’est absurde. Autrefois, chaque spécialité était respectée, structurée. Aujourd’hui, on fait tout pour satisfaire les agents… au détriment de l’efficacité.

Vous affirmez que la police est dirigée autant par ses syndicats que par la hiérarchie. Quel sont les effets de cet état de fait ?

Ils sont dramatiques. Et pour être honnête, je tiens effectivement autant la hiérarchie que les syndicats pour responsables. Avant, on avait une hiérarchie de compétence. Aujourd’hui, c’est une hiérarchie d’obéissance. On privilégie les carrières, les réseaux, les affinités, parfois ésotériques ou politiques, plutôt que le service public. Et le terrain le sait. Tout le monde est conscient de ça. Résultat : chacun se tient par la barbichette. L’autorité n’est plus légitime. Les syndicats sont aujourd’hui trop puissants. Ils influencent les décisions jusqu’au sommet. On assiste à une cogestion entre l’administration et les syndicats. Ce n’est pas sain.

A lire aussi, Jean-Paul Brighelli: Hors l’élitisme républicain, pas de salut pour l’École

Ce que vous décrivez, c’est aussi un système déconnecté du terrain.

La fracture hiérarchique nuit immensément à l’efficacité de la police. Il faut une réforme en profondeur des modes de recrutement. Dans la gendarmerie, 70 % des officiers sont issus du rang. Dans la police nationale, ce n’est malheureusement pas le cas. Aujourd’hui, les officiers ou commissaires sont trop souvent parachutés. Ils n’ont pas fait leurs preuves sur le terrain. Et comme on a drastiquement réduit leur nombre, il est devenu très difficile pour un officier d’évoluer vers un poste de commissaire. Résultat : la hiérarchie est souvent perçue comme illégitime par les agents. Et cela nuit à l’autorité, au respect, à l’efficacité du commandement.

Vous critiquez également l’introduction du « management » dans la police. Pourquoi est-ce problématique ?

Parce que la police, ce n’est pas une entreprise. Ce n’est pas une société de services. On travaille avec l’humain, dans la douleur, l’urgence, parfois la violence. Le management « moderne » repose sur des logiques de rendement, de neutralité émotionnelle. Or, un commissariat, c’est tout sauf neutre. Moi, j’étais un chef « directif affectif ». J’étais impliqué émotionnellement, humainement. Et je pense que c’est indispensable dans ce métier. Le commandement doit reposer sur le charisme, sur la compétence, sur la légitimité affective. Ça, aucun diplôme, aucune école ne peut vous l’apprendre.

Dans votre livre, vous déplorez enfin que la police ne soit pas préparée aux nouvelles menaces, notamment le terrorisme. Pourquoi ?

Parce qu’on a démantelé ce qui fonctionnait. La disparition des Renseignements généraux a été une erreur majeure. On avait un maillage territorial fin, une connaissance intime du terrain. Aujourd’hui, on a centralisé, rationalisé… mais on a perdu en finesse, en réactivité. Il y a bien la direction générale de l’antiterrorisme, qui fonctionne, mais on ne peut pas tout concentrer à Paris. Et surtout, la masse de travail est devenue écrasante. On fait face à des comportements radicalisés de plus en plus visibles, partout sur le territoire. Et on n’a plus les moyens de les traiter à temps.

Enfin, une question de gauche (!) : comment rebâtir la confiance entre la police et la population ?

Cela va être très difficile. Et je ne pense pas qu’aux banlieues. L’épisode des gilets jaunes a laissé des traces profondes. On a vu une police d’obéissance, brutale, en décalage complet avec les citoyens. Aujourd’hui, la technopolice se développe partout – radars, caméras, surveillance automatisée – et la défiance grandit. Il faudrait tout reconstruire. Redonner du sens à l’autorité. Réhabiliter la notion d’interdit, de respect de la loi. Mais c’est un chantier sociétal colossal.

Le bistrot: dernier refuge du réalisme poétique

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Mi-mars, les députés ont adopté une loi visant à faciliter l’obtention de la « précieuse » licence IV dans les communes rurales de moins de 3 500 habitants pour que les bistrots ne meurent pas. En attendant que ce texte soit approuvé par le Sénat, Thomas Morales se félicite de cette action en faveur du dynamisme, de l’attractivité et de la solidarité dans nos campagnes


Quand un bistrot disparaît dans un village, c’est une forme d’humanité silencieuse que l’on abat. On supprime un lieu de rendez-vous, une échappatoire à la solitude, une aire d’apaisement dans le fracas du monde, un lieu de vie qui serait à la fois une borne temporelle et une République en miniature. Ces derniers temps, on médit beaucoup sur le travail parlementaire, sur l’impossibilité de trouver un compromis politique ; il semble pourtant que lorsque notre Nation est en danger, nos députés savent encore se mobiliser en votant une proposition de loi pour enrayer le déclin du zinc et assouplir le cadre législatif pour l’octroi de la célèbre licence IV dans les communes rurales. Le réseau 1000 cafés a largement œuvré à cette prise de conscience en remettant le café au centre du village, c’est-à-dire en lui attribuant des vertus économiques et solidaires, touristiques et civilisationnelles. Il fallait oser dans un pays neurasthénique sur les addictions affirmer que le bistrot était le vecteur de l’intérêt général. Que le débit de boisson était intimement lié à la santé mentale de nos concitoyens les plus éloignés des centres urbains.  « Quand le bistrot va, tout va » me disait ma grand-mère, négociante en vins des terres reculées. Elle se souvenait de l’époque bénie où chaque petite municipalité disposait d’une dizaine, voire plus, de cafés ; certains peuplés du matin au soir, brassant des ouvriers et des notables, d’autres tenus par une seule patronne sans âge, modeste troquet ressemblant à une salle à manger en formica avec napperons accordés qui ne voyait qu’un client par jour, lui arrondissant ainsi sa pension de veuve de guerre. Sans le bistrot, sans cet épicentre, la province perdrait son socle unificateur et son forum nécessaire à toute cohabitation heureuse. Sans cette halte au milieu d’autres humains, dans leur différence et leur complexité, leur joie et leur peine, la vie de chacun serait seulement orchestrée, régie, cadenassée par la virtualité des réseaux. Voulons-nous que les campagnes soient des citadelles à l’abandon ? Car les chiffres font froid dans le dos, la désertification s’est même accélérée ces dernières années. On comptait 500 000 bistrots au début du XXème siècle, 200 000 il y a 50 ans et moins de 35 000 en 2020. Le Covid et son long cortège de restrictions auront achevé ce processus de délitement. On pourrait s’en amuser, figer le bistrot dans un folklore dépassé, une bigoterie populaire charmante mais complètement anachronique, le discréditer en raison des ravages de l’alcool et oublier sa participation active à la cohésion d’un « territoire ». Au bistrot, on retrouve les copains, ceux de toujours, de l’école communale et même ses ennemis héréditaires, on y parle, on y joue, on y philosophe, on y marchande, on y dit beaucoup de conneries, c’est la grandeur d’une vieille nation, on y boit aussi de la limonade, parfois on y mange, on y lit la Presse Quotidienne Régionale, on y commente le match du dimanche et les interventions télévisées d’un candidat putatif, on y blague, on se moque et on pleure quand nous apprenons le décès d’une connaissance. Il est notre frise chronologique, notre Lavisse couleur café. Le bistrot est le contraire d’un vase clos, d’un entre-soi délétère, les générations s’y rencontrent, peut-être est-ce l’unique endroit où des retraités et des jeunes travailleurs causent encore ensemble ? Ce lien fragile, qui paraît dérisoire dans l’Océan des interconnexions planétaires, est une source d’espoir. Tant qu’il y aura des bistrots, nous aurons quelque chose à nous raconter, à partager, à batailler. Il suffit de se promener partout en France, du Berry au Pays du Léon pour constater qu’une pléiade de gens n’appartenant pas aux mêmes classes d’âge s’y croise. Dans quel autre lieu, un tel miracle se produit-il ? Plus à l’école et bientôt plus à l’hôpital. Je repense à cette phrase de Jacques Perret dans son roman, Les biffins de Gonesse : « La rue ne bougeait pas, les bruits de la ville s’étouffaient dans la chaleur ». Cette chaleur-là nous est vitale. C’est pourquoi je suis bistrot comme Guy Marchand affirmait : je suis tango !

Tendre est la province

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Les « Contes de Perrault », une féérie lyrique

Le Théâtre de l’Athénée accueille une remarquable production des Contes de Perrault, avec les musiciens de l’ensemble Les Folies parisiennes. Les costumes sont superbes, la musique est légère, et l’esprit léger.


Avec Europera, John Cage avait eu l’idée poétique et loufoque, une idée à la John Cage, de faire chanter de grands airs lyriques dans des costumes, des décors emblématiques et des environnements sonores d’ouvrages différents. De façon à faire entendre une walkyrie costumée en Tosca s’époumoner dans un décor d’Aïda, ou « La donna e mobile » dans un environnement sonore et visuel japonais.

C’est un peu ce qu’ont osé, il y a légèrement plus de cent ans, le compositeur Félix Fourdrain et ses deux librettistes, Arthur Bernède et Paul de Choudens dans ces Contes de Perrault que ressuscite aujourd’hui l’ensemble des Frivolités parisiennes. À ceci près que les héros conservent leurs tenues emblématiques, mais glissent de personnage en personnage au gré des délires du livret.

Dans ces Contes de Perrault Belle Époque, le premier venu d’entre eux, le Petit Poucet, sera métamorphosé successivement en prince Charmant et en Riquet à la houppe, cependant que Cendrillon se glissera dans Peau d’âne et se réveillera en Belle au bois dormant.  

En 1913, à la Gaîté Lyrique

L’ouvrage avait a été créé un 27 décembre 1913, dans ce Théâtre de la Gaité lyrique qui accueillera plus tard une saison des Ballets Russes, sera saccagé par la municipalité chiraquienne dans les années 1980, transformé hideusement dans les années 2010, et qui sera occupé en 2025 durant plusieurs mois par quelques centaines de jeunes migrants. Et c’est une magnifique, voire une héroïque entreprise de la part des Frivolités parisiennes que d’avoir osé rendre vie à un auteur à succès totalement oublié aujourd’hui, et à quelque chose oscillant entre l’opéra-bouffe et l’opéra comique, qu’on nommerait désormais comédie musicale. L’entreprise est d’autant plus extraordinaire que cette production considérable qui a vu le jour à l’Opéra de Reims mobilise un orchestre de trente musiciens, une vingtaine d’exécutants sur scène, solistes, choristes et danseurs, et un nombre incalculable de collaborateurs. Ce qui, par les temps qui courent, apparaît comme infiniment courageux et très bénéfique pour les artistes.

Allante et spirituelle

Sous la direction enjouée et complice de Dylan Corday, les musiciens de l’Orchestre des Frivolités parisiennes s’engagent sans restriction et sans bouder leur évident plaisir à œuvrer ensemble. Tout en ne rompant pas tout à fait avec l’aimable mièvrerie de l’opérette à la française, la musique est allante et spirituelle. Et l’orchestre l’est aussi qui exécute avec allégresse une partition tout en fraîcheur, délivrant ici et là de jolies mélodies. Sur scène, les artistes s’engouffrent avec énergie dans une fantaisie conteuse qui vire dès les premières scènes à la hardie bouffonnerie. 

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Las ! Même s’il leur arrive d’inventer des textes loufoques et versifiés avec une drôlerie bien dans l’esprit de l’époque, Bernède et Choudens n’ont ni l’abatage ni l’humour iconoclaste de Meilhac et Halévy, quoi qu’ils leur emboîtent parfois le pas avec bonheur. Fourdrain, il s’en faut de beaucoup, n’est pas non plus Offenbach. Du coup, l’on rêve de ce que ce dernier et ses acolytes eussent pu faire d’explosif  avec ces Contes de Perrault. Quant aux textes  parlés, actualisés, ils ont parfois une saveur de fête de fin d’année qu’on se serait volontiers épargnée.

De multiples trouvailles

Aussi admirable que soit cette entreprise, aussi  franchement engagés que soient les artistes, il manque à cette fantaisie lyrique, à tout ce travail remarquable des Frivolités parisiennes, un je ne sais quoi  de canaille ou d’acide, un quelque chose de suprêmement frivole ou insolent qui emporteraient vers d’autres dimensions un spectacle qui demeure un peu gentillet, dans un esprit de pensionnaires dont on n’a su se défaire.  On peut accabler les Frivolités parisiennes de compliments, ainsi que cela se fait dans les journaux, en hommage sans doute à de précédentes et heureuses productions. ; on peut même qualifier le spectacle de désopilant… Mais pourtant, c’est bien précisément ce qui lui manque : être désopilant. Comme si en France, à force de goût pour la mesure et la bienséance, à force d’être soucieux de son image,  on ne savait pas délirer et se dégager d’un esprit d’opérette aux relents  provinciaux d’avant-guerre. Comme si les artistes lyriques ne parvenaient pas à se faire bons acteurs.

Et c’est dommage au vu des multiples trouvailles qui pimentent la réalisation de ces Contes de Perrault. Aussi bons chanteurs qu’ils soient, les artistes ne parviennent pas à se départir d’un esprit de pensionnat versaillais. Et à l’exception de quelques-uns d’entre eux, malgré un engagement sans faille, ils manquent de chien, Chat botté compris.

Il eut fallu une direction d’acteurs plus audacieuse, grinçante, un peu déjantée. Et plus que de belles voix, de l’ironie mordante,  une dégaine d’un chic ravageur. De façon à  éviter à ces Contes une trop aimable et trop sage apparence.  

On se souvient qu’Offenbach préférait avoir pour interprètes de ses chefs-d’œuvre débordant d’humour des comédiens plutôt que des chanteurs.

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Des costumes d’une ingéniosité époustouflante

S’il est en revanche un terrain où cette réalisation des Contes de Perrault fait merveille, c’est bien celui des costumes d’une folle fantaisie et d’une ingéniosité époustouflante. Ils ont été créés par Vanessa Sannino assistée de Ninon Le Chevalier, aidées dans leur réussite par les masques et marionnettes de Carole Allemand.

Costumes des hypocrites parents du Petit Poucet devenus roi et reine d’opérette,  de la marâtre de Cendrillon et des deux méchantes sœurs, de Barbe Bleue encore, ou du Chat botté, lui plus élégant que fantasque, ils sont aussi inventifs qu’extravagants, délirants même, mais sans faute de goût. Même si celui de Cendrillon au bal est fort décevant, et celui de la fée Morgane, figure du cycle arthurien étrangement collée dans l’univers de Perrault, moins féérique qu’on eut pu l’imaginer.  Cette fantaisie « hénaurme » des costumes, c’est sans doute la voie qu’auraient dû suivre plus résolument la mise en scène et la direction d’acteurs, pourtant efficaces, on le voit, avec la marâtre ou la Barbe Bleue.


Les Contes de Perrault avec Les Folies parisiennes

Théâtre de l’Athénée, Paris, jusqu’au 17 avril ; 01 53 05 19 19 ou www.athenee-theatre.com
Théâtre impérial de Compiègne, le 24 avril.
Théâtre Raymond Devos de Tourcoing, le 27 avril.
Opéra de Dijon, du 21 au 26 novembre.

Musique de chambre et printemps normand

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Deauville s’apprête à vivre au rythme des concerts de son 29e festival de Pâques. Un rendez-vous incontournable pour tous les amateurs de musique de chambre. 


Ce samedi 12 avril marque le coup d’envoi du 29e festival de Pâques de Deauville. Sous la houlette d’Yves Petit de Voize, son fondateur, les générations de musiciens se succèdent et se rassemblent par l’excellence de leur art. Depuis 1996 et les premiers pas de Renaud Capuçon, pas moins de cinq générations se sont cooptées : les aînés tendent la main à leurs cadets au concert comme au disque – preuve en est avec la remarquable collection « Deauville Live », du label b-records.

Répétition à Deauville… sous le regard d’Yves Petit de Voize et du chef Pierre Dumoussaud. Photo: Claude Doaré

Jusqu’au 26 avril, la musique de chambre est donc mise à l’honneur, de Mozart à Debussy en passant par Schubert, Beethoven, Chausson et Webern. Des programmes exigeants qui permettent aux musiciens de se retrouver sur scène pour former un trio, un quatuor ou un orchestre et de faire éclater leur talent et leur complicité. Cette complicité qui fait partie de l’ADN de ce festival se partage avec le public. La salle Élie de Brignac-Arqana, vaisseau de bois posé face l’hippodrome, à deux pas des Planches, offre une rare proximité avec les instrumentistes et les chanteurs, ainsi qu’une magnifique acoustique.

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Lors de cette 29e édition, les amateurs retrouveront ceux qu’ils ont vus « grandir » et gagner en maturité, tels l’altiste Lise Berthaud, le violoncelliste Yan Levionnois, les pianistes Adam Laloum et Théo Fouchenneret ainsi que beaucoup d’autres pépites. Quant aux fidèles, ils seront heureux d’écouter lors de ce week-end d’ouverture le non moins fidèle parrain du festival, le violoniste et chef d’orchestre Augustin Dumay dans un programme Chausson, Debussy, Ravel, le samedi 12, puis Richard Strauss, le dimanche 13.

Mozart, Bach et Tchaïkovski, entre autres, seront applaudis lors des concerts du week-end suivant, et il en sera ainsi jusqu’à la fin du mois… en attendant l’Août musical (du 31 juillet au 9 août), le pendant estival de ce rendez-vous pascal à ne pas manquer.


Tout le programme sur : https://musiqueadeauville.com/

L’Occident à l’Ouest

Pour avoir cru la fin de l’Histoire advenue avec la chute de l’URSS, les Européens se sont désarmés et donné pour mission sacrée d’abolir leurs singularités. Tirés brutalement de l’anesthésie générale par les bouleversements du monde, ils peinent aujourd’hui à répondre à cette question vitale : qui est notre ennemi ?


Les temps changent, comme disait l’autre. Les Français l’ont découvert le 25 mars, lors de l’avoinée en mondovision infligée à Volodymyr Zelensky par le duo exécutif américain. Sans doute étions-nous trop occupés, ces dernières années voire décennies, à sauver nos retraites, pour nous apercevoir que les cartes de la puissance étaient rebattues à l’échelle mondiale. Si on prend seulement les six derniers mois, l’actualité internationale donne le tournis : le 8 décembre 2024, le régime baasiste au pouvoir à Damas depuis 1963 tombe devant des islamistes parrainés par Erdogan ; le 1er janvier 2025, Xi Jinping déclare que « personne ne peut arrêter » la « réunification » avec Taïwan ; le 7 janvier, Donald Trump indique qu’il a l’intention de faire du Canada le 51e État américain, ainsi que d’annexer le canal de Panama et le Groenland ; et pour finir, le 18 mars, après des années de gel diplomatique entre leurs deux pays, Poutine et Trump copinent au téléphone et commencent à se partager le sous-sol ukrainien. Au même moment, l’Europe et l’Amérique se causent à coups de tarifs douaniers, et la Maison-Blanche se plaît à laisser penser que l’OTAN, de la mort clinique annoncée par Emmanuel Macron en 2019, est passée à la mort tout court – à ce jour, l’Alliance atlantique bouge encore.

La France rétrogradée

Pendant la même période, la France connaît une série de revers. Depuis novembre 2024, elle est défiée par son ancienne colonie algérienne, qui, non contente de détenir un otage, la nargue à coups d’influenceurs et d’OQTF. Le 30 janvier 2025, notre armée évacue au Tchad sa dernière base au Sahel, après avoir quitté le Burkina Faso, la Côte d’Ivoire, le Mali, le Niger et le Sénégal. Cette déconfiture africaine conclut des décennies de déclin de notre puissance militaire, économique et culturelle. Il est plaisant d’en faire le reproche aux élites, mais ce déclin est une coproduction parfaite entre gouvernants et gouvernés. Si on nous a vendu des bobards, nous étions bien contents de les acheter. Du reste, encore aujourd’hui, une proportion notable de Français est convaincue que nous pouvons redevenir un pays avec lequel il faut compter sans sacrifier notre merveilleux modèle social, ni quoi que ce soit d’autre d’ailleurs.

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Dans ce climat, quand les mauvaises manières américaines font souffler un vent de panique dans les capitales européennes et poussent Emmanuel Macron à agir, on est enclins à douter, voire à ricaner. On peut penser, comme Marcel Gauchet, que la parole présidentielle n’a aucune importance car plus personne ne la croit. S’amuser de sa prétention à rattraper, par la grâce de sa personne, quarante ans d’illusions, de renoncements et de confort. Observer que la réindustrialisation annoncée avec tambour et trompette n’a pas eu lieu et que nous sommes bien incapables de nous substituer aux Américains pour armer l’Ukraine. Souligner qu’un homme qui n’a jamais employé le mot « patrie » est mal placé pour nous appeler à la sauver. Craindre, à l’instar de Pierre Manent, qu’il profite de la situation pour essayer de nous faire faire le grand saut fédéral. Et pour finir, on voit bien le plaisir narcissique, quasi enfantin, qu’éprouve Emmanuel Macron à jouer au chef de guerre – « le président Top Gun » répétaient servilement ses communicants au début de la guerre en Ukraine. Ceci étant, on ne lui reprochera pas, pas ici en tout cas, d’avoir refusé de lâcher l’Ukraine en rase campagne et essayé d’incruster l’Europe à la table des négociations. Qu’il se fantasme en chef de futurs États-Unis d’Europe, c’est autre chose, heureusement il y a peu de risque que ce fantasme se réalise.

Le confort comme idéologie

Pour les Européens et singulièrement pour les Français, le réveil est d’autant plus rude qu’il est tardif. Tout heureux d’avoir troqué les affres de l’indépendance contre les certitudes du confort – les fameux dividendes de la paix –, nous espérions nous la couler douce encore longtemps, protégés des désagréments de l’Histoire par la Sécurité sociale et l’Amérique. Et voilà qu’on tire le tapis sous nos pieds. Nous découvrons que le monde est plein d’étrangers qui ne nous aiment pas. Or, pour Marcel Gauchet il y a sur ce sujet un grand malentendu : comme beaucoup veulent venir chez nous, on croit qu’ils veulent nous ressembler, mais pas du tout : « L’Europe est l’endroit idéal pour développer une autre culture. »

Dans un tourbillon d’événements dont on peine à hiérarchiser l’ampleur et à anticiper les conséquences, on aurait aimé que l’affrontement des arguments éclairât notre lanterne. Bien entendu, c’est le contraire qui s’est passé. De tous côtés, on s’est jeté certitudes et invectives à la tête – les uns qualifiant leurs adversaires de « bellicistes », les autres de « munichois ». Peut-être même que ce moment restera comme le premier où on a vu deux « politiquement correct » s’affronter presque à égalité.

Dans le camp progressiste, aucun doute, on est en 1938, il faut empêcher Hitler d’avaler la Tchécoslovaquie, qui est juste l’amuse-bouche. L’Ukraine, c’est l’avant-poste de la démocratie, le symbole de notre détermination face au Mal. Quant à l’Amérique trumpiste, elle est la preuve que la peste brune menace l’Occident tout entier, ce qui a le grand avantage de faire passer au second plan le combat contre l’islamisation, qui gratouille les bonnes consciences de gauche. Autant dire que les beaux esprits exultent, convaincus d’avoir enfin trouvé une cause à leur mesure : la résistance à l’internationale réac, c’est la guerre d’Espagne en mieux.

De l’autre côté, on est convaincus que nous sommes en 1914, qu’une étincelle peut nous plonger dans la Troisième Guerre mondiale et qu’en conséquence, il ne faut pas trop chatouiller les puissants. De plus, une partie de la droite a vu dans l’élection de Trump le début de la reconquête idéologique. Et beaucoup ne sont pas loin de penser, sans se l’avouer clairement, que Poutine, avec ses manières viriles et ses gros biscotos, est un rempart efficace contre le wokisme. Ce n’est pas en Russie qu’on encouragerait votre ado à changer de sexe. Certes. Comme le dit un de nos amis : « Va-t-on céder à Poutine parce qu’on ne veut pas de la théorie du genre à l’école ? » L’anti-macronisme enragé fait le reste : si Macron parle de guerre, c’est forcément pour de mauvaises raisons. Il veut faire diversion. Il prétend nous préparer aux conflits qui auront lieu dans trente ans, pas parce que c’est la meilleure manière de les éviter, mais pour faire oublier les ratés de la guerre contre le séparatisme musulman.

Penser l’urgence

Les deux camps pourraient s’accorder sur la nécessité de recouvrer notre capacité d’action, à défaut de prôner les mêmes moyens pour y parvenir. Mais aucune vérité ne naît du choc des certitudes. Il y a pourtant urgence à penser ce qui nous arrive et à élaborer des réponses collectives aux problèmes qui nous sont posés, à commencer par la question classique de la politique : qui est notre ennemi ? Que signifie « nous » ? Quel rang peut encore tenir un confetti démographique comme l’Europe ? Comment un pays endetté, divisé et désenchanté peut-il retrouver le goût du futur ?

Faute d’une boule de cristal pour prédire l’avenir ou d’une baguette magique qui, en un tournemain, sortirait le peuple français de sa léthargie, nous avons choisi de solliciter des penseurs et non les moindres[1]. Nous avons donc demandé à Marcel Gauchet et Pierre Manent, qui figurent parmi les meilleurs analystes de la dissolution française en particulier et des collectivités humaines en général, de nous dire si nous sommes définitivement sortis de l’Histoire ou si, tels des enfants prodigues, nous serons bientôt de retour au banquet des hommes tragiques.


[1] Il manque notre cher Alain Finkielkraut qui a demandé un délai pour affiner sa réflexion.

Fichu foulard

Dans le match qui les oppose à la FFF, les hidjabeuses ont un net avantage: à l’étranger, personne ne comprend vraiment la laïcité à la française…


Le Parlement travaille sur une loi destinée à mettre définitivement hors jeu le hidjab, ou voile islamique, sur les terrains de sport français. La ministre des Sports, Marie Barsacq, a toutefois émis quelques bémols, et le torchon brûle. Même si elle ne le sait pas, madame le ministre a quelque part raison. Une loi franco-française se heurtera fatalement aux exigences internationales…

Prenons le football. Au nom de la laïcité, pour les compétitions nationales, la FFF (Fédération française) prohibe déjà le hidjab. Mais si la FFF est sous tutelle de l’État (via le ministère des Sports), elle est également une association membre de la FIFA (Fédération internationale). Or la FIFA (bien que son règlement stipule que l’équipement ne doit présenter aucun signe « à caractère politique, religieux ou personnel ») accepte depuis 2014 le port du voile, grâce à un article, un artifice, qui autorise tous les couvre-chefs, à condition qu’ils ne soient pas dangereux. Cela permettrait ainsi aux Anglais de jouer avec un chapeau melon, ou aux Français avec un béret, mais plus concrètement cela permet aux joueuses musulmanes de jouer avec ce fichu foulard. Et dans les statuts, il est souligné que les associations membres ont l’obligation « d’observer en tout temps règlements et directives de la FIFA ». Qu’à défaut elles peuvent être suspendues, voire exclues des compétitions internationales. Ainsi une joueuse ou une équipe sanctionnée pour port du voile par la FFF pourrait faire appel à la FIFA, qui aurait le droit d’infliger un carton jaune ou rouge à la FFF !

Si la FIFA est aussi tolérante, ce n’est pas par souci œcuménique, mais par intérêt économique, elle apprécie les gros chèques des émirs qui investissent dans le sport, tous les sports, pour soigner leur image, et l’imposer. Le Qatar a organisé la Coupe du monde 2022, l’Arabie saoudite sera le pays hôte en 2034. Une seule religion, celle de l’argent, comme au CIO, qui accepte les athlètes voilées aux Jeux olympiques. Il n’y a que dans les sports nautiques que les voiles ne font pas débat au port.

Résurrection du loup sinistre: Dé-Extinction Rébellion!

Résurrection d’espèces éteintes. L’annonce spectaculaire de l’entreprise américaine Colossal Biosciences soulève des questions éthiques assez vertigineuses. Analyse.


Il n’y a pas de moment plus propice pour parler de résurrection que la Semaine sainte, et c’est peut-être pour cette raison que Colossal, une entreprise pionnière dans le domaine de la bio-ingénierie, a récemment fait une annonce spectaculaire qui a captivé l’imagination du public : le retour du loup sinistre (Canis dirus), une espèce disparue depuis 10 000 ans ! Trois spécimens, nommés Remus, Romulus et Khaleesi (ce dernier, dont le nom est issu de la série télévisée et littéraire « Game of Thrones », n’a pas encore été présenté au public), ont vu le jour grâce à ce projet à la fois surprenant et prévisible.

Une projet secret ayant abouti l’automne dernier

La surprise réside dans le secret qui a entouré cette entreprise, prenant de court de nombreux experts, ainsi que dans le choix de l’espèce « ressuscitée », le loup sinistre, qui ne figurait pas parmi les candidats en tête pour la dé-extinction. En même temps, ce résultat semble prévisible — ou plutôt inévitable — tant il découle de la convergence entre les principes de la conservation et les avancées de la biotechnologie.

Les concepts de conservation regroupent un ensemble de principes et de stratégies destinés à préserver la biodiversité, les écosystèmes et les ressources naturelles de la planète. Ils recouvrent des approches variées, allant de la protection des espèces menacées et de leurs habitats à la restauration des milieux dégradés, tout en intégrant la promotion de pratiques durables dans l’usage des ressources. Plus récemment, grâce aux avancées scientifiques et technologiques, un champ nouveau est venu enrichir cette réflexion : la dé-extinction. L’objectif global de ces démarches est de renforcer la santé et la résilience de la biosphère, dans l’espoir d’assurer un avenir durable à l’ensemble des formes de vie, y compris l’humanité.

C’est trop injuste !

Les principes de conservation soulèvent néanmoins des questions épineuses quant à leur application et à leurs implications. L’un des écueils majeurs réside dans la définition et l’évaluation de la valeur écologique. Déterminer objectivement l’importance d’une espèce ou d’un écosystème demeure une tâche complexe, souvent teintée de subjectivité. Les critères employés — qu’ils soient économiques, esthétiques ou éthiques — varient considérablement, menant parfois à des décisions contestables et souvent contestées : c’est le cas de la réintroduction des loups et des ours en France. De surcroît, la focalisation sur certaines espèces ou certains milieux peut se faire au détriment d’autres, créant des déséquilibres et des formes d’injustice écologique.

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La restauration des habitats comporte également ses inconvénients. Les projets dans ce domaine sont souvent coûteux et complexes, nécessitant une expertise technique pointue ainsi que d’importantes ressources. Cette tâche se heurte à la complexité des interactions écologiques. Comprendre et anticiper les effets des interventions sur les chaînes alimentaires, les relations de symbiose ou les interdépendances naturelles représente un défi majeur. De plus, le succès de ces entreprises n’est jamais garanti, car elles peuvent être compromises par des facteurs imprévisibles, tels que les changements climatiques ou les invasions biologiques. Il convient aussi de souligner que restaurer un habitat ne signifie pas nécessairement revenir à un état originel, mais implique plutôt la création d’un nouvel équilibre écologique, potentiellement différent de celui qui prévalait autrefois.

La durabilité, bien que largement promue, demeure un concept souvent flou et sujet à interprétation. Sa mise en œuvre se heurte à des obstacles économiques, sociaux et politiques significatifs. Les intérêts à court terme, qu’ils soient industriels ou gouvernementaux, prennent fréquemment le pas sur les objectifs de durabilité à long terme, engendrant des compromis qui nuisent à la protection de l’environnement. En outre, la définition même de la durabilité varie selon les acteurs et les contextes, ce qui complique l’élaboration de politiques cohérentes et efficaces.

Enthousiasme médiatique, doutes scientifiques

Enfin, la dé-extinction, malgré l’enthousiasme qu’elle suscite dans les médias, soulève des interrogations éthiques et écologiques fondamentales. Ramener à la vie des espèces disparues pose des problèmes liés au bien-être animal, à la gestion des populations et aux risques pour les écosystèmes actuels. Par ailleurs, cette démarche pourrait détourner l’attention et les ressources de la conservation des espèces menacées, dont la protection constitue une priorité plus immédiate. Comme le rappelle l’exemple du bucardo, un chevreau cloné qui n’a survécu que quelques minutes après sa naissance, ce qui illustre bien les défis techniques et moraux que soulève cette approche.

Retournons à nos loups. Le retour des « terrifiants » créés par Colossal soulève dès lors des questions complexes, à commencer par celle de leur authenticité : sont-ils véritablement les répliques exactes de leurs ancêtres disparus ? En réalité, ces créatures issues de la biotechnologie ne sont pas des clones au sens strict, mais des recréations génétiquement modifiées, conçues à partir de l’ADN d’espèces proches et de fragments extraits de spécimens fossiles. Leur apparence et certains traits comportementaux peuvent rappeler ceux des loups préhistoriques, mais il ne s’agit pas d’une résurrection fidèle : leur génome comporte nécessairement des zones d’incertitude, voire des éléments d’innovation. Ces loups, aussi impressionnants soient-ils, résultent donc d’une reconstruction partielle où la science comble les lacunes par des choix technologiques. Ils ne peuvent ainsi être considérés comme de parfaits clones, mais plutôt comme des hybrides, à la croisée du passé reconstitué et du présent reconfiguré.

Dans le cas précis des loups terrifiants, Colossal a procédé en combinant des techniques avancées de génie génétique, notamment l’édition du génome à l’aide du célèbre outil CRISPR-Cas9, avec des cellules d’espèces proches encore vivantes, comme le loup gris ou le chien. En insérant dans leur ADN des fragments d’anciennes séquences génétiques extraites de fossiles, l’entreprise a conçu un organisme hybride reproduisant certaines caractéristiques physiques et comportementales des loups disparus. Il ne s’agit donc pas d’un clone parfait, mais d’une recréation partielle, issue d’une reconstruction génétique ciblée. La réussite de ce projet a été rendue possible par l’édition génétique de l’ADN du loup gris, incluant vingt modifications ciblées sur quatorze gènes. Des chiennes domestiques ont été utilisées comme mères porteuses pour mener à bien ces gestations inédites.

Ainsi, la réintroduction de ces loups à peu près « terrifiants » soulève une interrogation essentielle : ne risquons-nous pas de créer des monstres ? C’est effectivement toute l’ambivalence des biotechnologies : une prouesse scientifique porteuse d’espoirs écologiques, mais aussi de risques profonds. Les hybrides génétiques, mélange d’ADN fossile et moderne, ne sont pas des clones fidèles et leur viabilité à long terme reste incertaine, tout comme leur comportement dans des écosystèmes qu’ils n’ont jamais connus.

Si les « ciseaux génétiques » permettent des modifications ciblées, ils génèrent des altérations imprévues, mutations silencieuses ou effets hors cible, pouvant déclencher des cancers ou des déséquilibres métaboliques. La réparation cellulaire, souvent approximative, ajoute une couche de risques.

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Introduire une espèce hybride dans la nature revient à jouer aux apprentis sorciers. Ces organismes pourraient supplanter des prédateurs locaux, perturber les chaînes alimentaires ou transmettre des gènes anciens à des populations sauvages, menaçant la biodiversité qu’ils devaient enrichir.

On peut donc poser une autre question : vus les risques, cette résurrection ou réintroduction répond-elle à un impératif écologique ou s’agit-il surtout d’une démonstration de puissance technologique ?

Jusqu’à présent, les experts en conservation ont soutenu la dé-extinction lorsqu’elle visait à restaurer des équilibres écologiques perturbés, en réintroduisant notamment des espèces clés capables de revitaliser des habitats dégradés ou de réactiver des dynamiques naturelles. Ces choix s’appuyaient sur une évaluation rigoureuse des bénéfices attendus pour les écosystèmes. Dans le cas de Colossal, cependant, la communication semble privilégier l’exploit scientifique, mettant en avant la prouesse génétique plutôt que les bénéfices concrets pour la biodiversité. Cette orientation risque de transformer profondément la finalité de la conservation, en l’éloignant de ses objectifs écologiques pour en faire une vitrine de l’innovation technologique. La question n’est donc plus seulement de savoir si l’on peut ressusciter une espèce disparue, mais de comprendre pourquoi, et dans quel but, on choisit de le faire.

Il sera intéressant d’observer comment le monde de la conservation réagira à ce changement de paradigme, et si la logique qui sous-tend la dé-extinction évoluera. En attendant, les réactions à cette annonce sont diverses. Le ministre américain de l’Intérieur et Joe Rogan ont salué l’initiative, tandis que le compte Twitter de l’entreprise débat publiquement avec des journalistes sur la nature exacte de ce loup.

Profitant de l’engouement médiatique, l’entreprise a dévoilé ses ambitions futures, notamment le retour du mammouth laineux d’ici 2028, ainsi que celui du loup de Tasmanie. D’autres espèces emblématiques, telles que le dodo ou le pigeon voyageur noble, figurent également sur la liste des projets envisagés.

Le projet de réintroduction du loup de Tasmanie suit une approche similaire, reposant sur le clonage à partir de cellules prélevées sur un spécimen conservé dans un musée. Le pigeon voyageur noble, disparu en 1914 après une chasse massive, représente un autre défi, notamment du fait de la complexité que représente le clonage d’oiseaux, qui nécessite des manipulations génétiques particulièrement délicates. Quant au mammouth, l’idée consiste à modifier le génome de l’éléphant d’Asie pour créer un équivalent capable de survivre dans le climat sibérien.

L’idée serait de réintroduire cet éléphant-mammouth hybride dans le Parc du Pléistocène en Sibérie, un projet initié par l’écologiste Sergueï Zimov et son fils Nikita visant à restaurer un écosystème de steppe datant d’environ 12 000 ans. Cet environnement reconstitué pourrait non seulement offrir un habitat adapté au mammouth, mais aussi contribuer à limiter le changement climatique : en stabilisant le pergélisol, il réduirait les émissions de gaz à effet de serre libérés par son dégel, qui s’accélère dans la région. Cependant, le conflit en Ukraine a ralenti les avancées, plusieurs partenaires internationaux ayant suspendu leur collaboration avec le parc de Zimov.

D’autres initiatives de dé-extinction sont en cours, bien qu’à un stade moins avancé. L’aurochs européen et le quagga, une sous-espèce de zèbre, font l’objet d’expérimentations de reproduction sélective.

Jurassik Park ? Pas pour tout de suite

Aujourd’hui, le loup sinistre devance tous ces projets, marquant une étape décisive dans le domaine de la dé-extinction. Si cette discipline fascine autant qu’elle inquiète, une espèce semble écartée des tentatives : les dinosaures. Ils ne figurent pas sur les listes, bien que certains évoquent la possibilité de modifier génétiquement des oiseaux actuels, comme l’autruche, pour créer des créatures inspirées des dinosaures. Jusqu’ici rejetée au nom de la restauration des écosystèmes, cette idée pourrait être réévaluée au fur et à mesure que la technologie progresse et devient plus accessible.

Avec ce coup de communication et de technologie, Colossal, dirigée par Ben Lamm et le généticien George Church, s’impose aujourd’hui comme un acteur central dans ce domaine. Son modèle économique, fondé sur la propriété intellectuelle et, potentiellement, le tourisme, soulève des interrogations sur la nature de ses motivations et sur la place réelle accordée à la conservation, bref la question se pose s’il ne s’agit pas d’un loup de Wall Street. L’entreprise, financée par des fonds privés, devra désormais naviguer entre les espoirs nés de ses avancées scientifiques et les inquiétudes suscitées par leurs implications éthiques et écologiques.

Haute autorité et bas instincts

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La ministre de la Culture Rachida Dati, Paris, 4 avril 2025 © Chang Martin/SIPA

Dictature de la transparence. Selon Libération, Rachida Dati posséderait une impressionnante collection de bijoux de luxe – dont certains offerts par l’ex-patron d’EDF. Ses avocats assurent qu’elle est en règle et dénoncent une intrusion dans sa vie privée. Ils l’assurent : leur très chic cliente ne collectionne pas les casseroles, mais des montres, colliers, bagues…


Le journalisme de délation a encore frappé. D’après Libération, Rachida Dati aurait caché 420000€ de bijoux à la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP)[1]. Le fin limier de Libé a dû passer des semaines à traquer le trésor caché de Rachida Dati. Opération réussie. Les ferrets de Queen Dati enflamment les réseaux sociaux depuis hier.

Une femme d’affaires avisée

18 000 responsables publics doivent déclarer leur patrimoine et leurs intérêts à la HATVP, qui les publie après vérification. Nos inquisiteurs ont visiblement une taupe. Ils ont eu accès à la déclaration, encore à l’étude, de Rachida Dati, puisqu’ils savent ce qui manque…

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Premier scandale : elle est riche. Plus de 5 millions d’euros de patrimoine figurent dans sa précédente déclaration. C’est louche, ça, chef. « Seul un sacré chiffre d’affaires gagné en tant qu’avocate permet d’accumuler une telle fortune», écrit le journaliste Laurent Léger, laissant entendre qu’elle l’a acquis par d’autres moyens. Oui. Ça s’appelle l’entregent et ça vaut de l’or dans les affaires. Certes, 900 000€ perçus de Renault lui valent une mise en examen pour corruption passive. Reste qu’elle a gagné et placé de l’argent.

Quand « Libé » s’en va fouiner place Vendôme

Ensuite, «la longue enquête de Libération a permis de retrouver les traces d’un petit trésor», se félicite le quotidien de gauche. Ils ont enquêté chez les joailliers parisiens où quelques employés anonymes racontent avec gourmandise les visites de la dame avec son galant. Et les journalistes ont semble-t-il aussi fouillé dans les poubelles de la politique pour en extirper les ragots (parfois vrais) propagés par les adversaires ou amis… Le trésor ? Une vingtaine de pièces de grand luxe signées des grands noms du secteur: Chopard, Cartier et autres. Un peu de romance ne nuit pas aux ventes : on apprend que ces merveilles ont été offertes par Henri Proglio, ex-patron d’EDF et ex-compagnon de Mme Dati. Des bijoux offerts par son amant, quelle horreur ! En réalité, une femme partie de rien, qui s’est élevée au sommet en faisant tourner des têtes — j’adore ça. Quel roman !

Miroir, miroir, dis-moi qui est le plus propre !

Oui, mais la loi ce n’est pas de la littérature ! me rétorquera-t-on. La loi qui oblige les dirigeants à se mettre à poil financièrement est plus totalitaire que littéraire, selon moi. Certes, cette loi a été votée par les parlementaires. Ce sont les élus qui ont abdiqué. Vincent Trémolet de Villers écrit dans Le Figaro que tous ces élus passent leur temps à se contempler dans le miroir du politiquement correct. Regardez comme nous sommes propres…

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Leur création, la HATVP, est une autorité administrative qui ne rend de comptes à personne, mais tient en joue les pouvoirs issus de l’élection. Vérifier le détail du patrimoine des élus ? Pourquoi pas. Mais sa publication, c’est autre chose : elle transforme cette autorité en tribunal révolutionnaire, qui transforme à son tour tous les citoyens en tricoteuses… Cela excite les passions tristes et la haine de l’argent (enfin… de l’argent des autres), cette passion si française. Ces salauds s’en mettent plein les poches, et moi, je trime pour le Smic. Voyez comme on flatte nos instincts.

Les bijoux de Rachida Dati ou les montres de Dupond-Moretti ne disent rien de leurs capacités de ministres. On peut tout à fait décider qu’on s’en fiche. Et j’ai le droit de ne pas savoir. Par souci d’économie, supprimons la HATVP et remercions Rachida Dati qui honore le chic français.

Cette chronique a été diffusée ce matin sur Sud radio dans la matinale de J-J. Bourdin


[1] https://www.liberation.fr/societe/police-justice/les-bijoux-caches-de-rachida-dati-revelations-sur-le-patrimoine-de-la-ministre-de-la-culture-20250409_CSZOOEG3AVFCJBERYAWHKY6F7M/

Le seul vrai mec de l’Europe serait donc une femme…

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Giorgia Meloni, Rome, 18 mars 2025 © Francesco Fotia/AGF/SIPA

C’est l’Italienne Giorgia Meloni qui se rendra à Washington le 17 avril prochain pour discuter avec le président Trump des droits de douane imposés par les États-Unis à l’Union européenne. La présidente du Conseil italien dirige un gouvernement toujours populaire, plus de deux ans après son arrivée au pouvoir – un record. Mais nos féministes, bien entendu, rechignent à faire de cette femme politique talentueuse une icône.


Giorgia, le prénom, Meloni le nom. Journaliste pour la profession antérieure, droite assumée pour l’engagement, catholicisme pour les convictions, et, du moins pour ce qu’on en sait, assez « mec » aussi dans sa manière de conduire sa vie privée.

Lorsque, en octobre 2022, elle accède à la présidence du Conseil italien, ailleurs en Europe on rigole. On se gausse. On s’inquiète aussi. Mais on ricane surtout de ses prétentions à juguler le flux catastrophique de l’immigration clandestine venant jour après jour, nuit après nuit, s’échouer sur les rivages de son pays. Désormais, les dirigeants des pays circonvoisins confrontés au même défi rigolent un peu moins.

Combine albanaise

Faisant preuve à la fois de pragmatisme, de non conformisme et d’audace, elle a indéniablement marqué des points dans ce domaine, négociant avec l’Albanie une combine d’exfiltration du trop-plein et, parallèlement, avec la Tunisie, une autre combine, de filtrage à l’entrée, celle-ci. Deux agencements, deux accommodements réputés chez nous impossibles, relevant de la douce utopie que seule une « bonne femme » peut véhiculer. Une « blonde » qui plus est. Je me souviens avoir entendu de très fines plaisanteries de ce tonneau à ce moment-là…

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Et voilà bien, que, en quasi capitaine à la tête du navire Europe – et d’une certaine manière en lieu et place de qui vous savez – elle va s’asseoir dans le bureau ovale pour une rencontre – une confrontation ? – avec le président Trump. Là, plus grand monde ne songe à se tenir les côtes d’hilarité. On guette l’issue, on attend le résultat, on espère que de la joute entre ces deux crinières oxygénées sortira quelque chose comme une embellie, un souffle d’apaisement dans la jungle tumultueuse des derniers jours.

Une chose paraît acquise : « La Meloni » – ainsi la désigne-t-on chez elle, comme il se doit pour une diva – La Meloni sait faire. Je veux dire tenir tête et rester ferme dans une négociation. Sourire aux lèvres et dent dure. Le président Macron en sait quelque chose, qui après l’entretien qu’il avait eu, lui le premier qu’elle recevait au lendemain de son investiture, n’avait pas hésité à qualifier la rencontre de « franche et exigeante ». Nul doute qu’il en ira de même face au bouillant Donald. Du franc et de l’exigeant.

Ma théorie du genre

Au fond, ce qui surtout suscite mon intérêt en la circonstance, c’est le sexe de la personne. Pardon, le genre. Ces dernières décennies, nous avons eu, en Europe, en politique, d’assez belles figures de proue féminines, Margaret Thatcher, Angela Merkel. Mais c’était en Allemagne, au Royaume-Uni, contrées où, par exemple, des femmes sont depuis longtemps déjà ministres du culte, voire évêques, et donc terres d’un machisme tout de même moins de tradition qu’en Italie.  

En ce sens, avec La Meloni, il me semble qu’un palier est franchi. Au royaume du patriarcat, là où la « mamma » règne en maître absolue mais plutôt dans sa cuisine, exerce une autorité magistrale, mais de préférence sur les gosses, la performance est de taille.

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Alors je m’étonne beaucoup que les féministes de chez nous n’en fassent pas davantage une icône. Je m’étonne aussi que les wokistes ne leur emboîtent pas le pas, tenant avec ce chef de gouvernement, au moins au plan symbolique, la parfaite incarnation transgenre du mec au féminin. Les unes et les autres devraient lui ériger une statue, la glorifier en toute occasion, en faire un exemple pour les générations actuelles et futures.

Hop là ! Sachons donc rester lucides. Cela n’arrivera pas. La Meloni pâtit d’une tare rédhibitoire : elle ne se situe pas dans le bon camp. Elle n’officie pas dans la bonne faction, là où la canonisation laïque est de droit et va quasiment de soi. La Meloni est de droite – d’extrême droite, comme disent ceux d’en face dont le sens de la nuance en ces matières ne cesse de faire notre admiration. Regardez, à sa place une Mathilde Panot (juste pour jouer blonde contre blonde) aurait toutes ces chances, elle. On en ferait des tonnes. Certes, elle pâtirait d’autres tares, l’absence de réel talent, le manque de vraie compétence, l’intransigeance dogmatique. Mais on ne s’arrêterait pas à ce genre de détails, on canoniserait direct, vous dis-je. Et nous de rire alors. À en pleurer…

LES TÊTES MOLLES - HONTE ET RUINE DE LA FRANCE

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« Sur les ZFE, je ne lâcherai rien ! »

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Le député Pierre Meurin colle une vignette "Crit'Air Libre, arrêtez de nous pomper l'air". DR.

Liberté de circulation. Le député Pierre Meurin veut frapper un grand coup cette semaine en obtenant la suppression des ZFE, via un amendement malicieusement glissé dans le projet de loi sur la simplification de la vie économique. Reprenant sa proposition de loi initiale, déjà validée en commission, il pousse pour une victoire dans l’hémicycle, dénonçant sans détours une mesure qu’il qualifie d’« écologie punitive » et d’« insulte à l’intelligence ». Entretien.


Causeur. Dimanche, deux rassemblements ont eu lieu à Paris : l’un place Vauban en soutien à Marine Le Pen face à son inéligibilité, l’autre devant la mairie contre les ZFE, mené par ceux qui se revendiquent comme les « gueux ». Où étiez-vous ?

Pierre Meurin. Je n’étais à aucun des deux. J’étais en effet en manifestation contre les ZFE… mais à Montpellier ! J’y ai pris la parole à l’invitation de Laurent Jaoul, maire de Saint-Brès, une commune à l’est de la préfecture de l’Hérault. Mon cœur était évidemment à Paris, aux côtés de Marine Le Pen, mais physiquement, j’étais sur le terrain, fidèle à ce combat que je mène de longue date. Et sur ce sujet, je n’ai pas varié d’un iota.

Dans votre circonscription du Gard, ou dans l’Hérault voisin, quelles sont les villes concernées par les ZFE ?

Nîmes et Montpellier ! Mais, les Français doivent comprendre que toutes les métropoles de plus de 150 000 habitants sont concernées depuis la loi « Climat et résilience » de 2021. Les ZFE sont entrées en vigueur au 1er janvier 2025, en catimini. Les verbalisations, elles, débuteront en 2026. Le jour où les radars LAPI (lecture automatique des plaques) seront activés – probablement après les municipales, pour des raisons politiques évidentes – ce sont 13 millions de Français qui risqueront une amende de 68 euros. Pour avoir simplement circulé librement. C’est une folie sociale !

Mais les ZFE ont été mises en place pour des raisons de santé publique. Pas uniquement pour embêter la France périphérique ! Selon Santé publique France, les particules fines seraient même responsables de 40 000 décès prématurés chaque année. N’y voyez-vous aucun bénéfice ?

Non, je suis catégorique : les ZFE n’ont aucun effet positif. On agite ces 40 000 morts, mais c’est une présentation abusive. Ce chiffre correspond à une perte d’espérance de vie, en moyenne dix mois. Ce n’est pas la même chose.

A relire, notre grand dossier: Causeur: Arrêtez d’emmerder les automobilistes!

Je ne nie pas les problèmes de santé publique – asthme, maladies respiratoires ou cardiaques – mais il faut raison garder. Améliorer la qualité de l’air est un objectif louable, certes. Mais nous ne respirons plus l’air des temps de la Révolution industrielle ! Depuis vingt ans, la pollution a baissé : -40 % pour les particules fines, -25 % pour les oxydes d’azote.

Et cela, grâce au renouvellement naturel du parc automobile. On nous a poussé au diesel, aujourd’hui on nous le diabolise ! Les moteurs sont désormais bien plus propres, notamment grâce aux filtres à particules. Bref, la qualité de l’air s’améliore déjà, sans les ZFE.

Pourquoi avoir fait de ce sujet un de vos combats phares, en lançant notamment la vignette « Crit’air libre1 » ?

Parce que j’aime ma vieille bagnole. Et surtout parce que la crise des gilets jaunes a été un tournant pour moi. En 2019, j’étais simple militant. Et j’ai vu à quel point la fracture entre les élites et le peuple pouvait exploser. Les ZFE, c’est exactement la même mécanique : une politique décidée d’en haut, sans tenir compte du réel. Aujourd’hui, je suis député. Et ma responsabilité, c’est d’alerter avant qu’on ne revive un scénario à la gilets jaunes. Il faut prendre le pouls du pays avant qu’il ne soit trop tard.

Craignez-vous que les ZFE deviennent un nouveau catalyseur de colère sociale, comme les 80 km/h sous Édouard Philippe ?

Très clairement. Imaginez : des milliers de conducteurs qui vont recevoir une amende de 68 euros simplement pour aller travailler, se soigner, faire leurs courses ou accéder à des services publics désormais concentrés en ville. C’est une bombe sociale à désamorcer. Le bon sens impose de tout reprendre à zéro. On peut travailler sur la qualité de l’air, mais pas en punissant les plus modestes.

Vous parlez de « ségrégation sociale » voire de « séparatisme » au sujet des ZFE. N’est-ce pas exagéré ?

Je parle de séparatisme, oui. Celui qui consiste à dire que les pauvres polluent les riches. Les centres-villes sont devenus inaccessibles aux classes populaires, reléguées en périphérie ou en zone rurale. Et pendant qu’on les poussait hors des villes, tous les services essentiels – soins, éducation, administrations – s’y concentraient. Aujourd’hui, on leur dit : « Tu ne peux même plus venir en ville, tu nous pollues ». Où sont la liberté, l’égalité, la fraternité ? La liberté de circuler est entravée. L’égalité d’accès aux services n’existe plus. Et la fraternité ? Quand un riche peut dire à un pauvre « reste chez toi », c’est qu’on a un vrai problème de société.

Le gouvernement envisagerait de limiter les ZFE à Paris et Lyon. Une victoire pour vous ?

Pas du tout. Ce que je refuse pour les villes moyennes, je le refuse aussi pour Paris et Lyon. Ce serait injuste et contraire à mes principes.

Et en réalité, on ne les limite pas : on les rend obligatoires à Paris et Lyon, tout en laissant la possibilité aux autres métropoles d’en instaurer. Ce n’est donc pas une reculade, c’est une ruse. Et on connaît déjà les élus qui vont s’y engouffrer : tous ces écolos anti-voiture vont poursuivre leur croisade contre les automobilistes.

Comment avez-vous réussi à faire inscrire ce sujet à l’ordre du jour de l’Assemblée cette semaine ?

Trois mois après mon élection en 2022, ma collègue Anne-Sophie Frigout dépose une proposition de loi pour supprimer les ZFE. Je la reprends en janvier 2023 lors d’une niche parlementaire du RN. En janvier 2025, les ZFE « Climat et résilience » sont élargies à 32 métropoles. Je redépose alors une proposition plus argumentée. Entretemps, d’autres groupes déposent aussi des textes : Sylvain Carrière (LFI) demande un moratoire si les transports publics sont insuffisants, LR propose un moratoire de cinq ans. Finalement, Ian Boucard (LR) intègre dans le projet de loi de simplification un amendement copié-collé de mon texte. Grâce à une abstention de la gauche radicale et à des soutiens centristes, la proposition est adoptée : 26 voix contre neuf. Son examen débute ce mercredi 9 avril. Je suis confiant…

Nous sommes ravis d’entendre que vous espérez obtenir gain de cause, mais que propose le RN pour lutter contre la pollution ?

D’abord, rappelons que les transports routiers ne représentent que 16 % des émissions de particules fines. Je propose une généralisation du décalaminage à l’hydrogène : un nettoyage du moteur qui réduit les émissions et la consommation. C’est peu coûteux (60 €) et efficace. Mais personne n’est vraiment au courant.  Ensuite, développons les transports en commun, pour désenclaver nos territoires. Et installons pourquoi pas des parkings relais à l’entrée des villes. On ne peut pas sanctionner avant d’avoir offert des alternatives.

A lire aussi: Marcel Gauchet : « L’Europe est l’idiot du village global » 

Et concernant l’interdiction des moteurs thermiques en 2035 ?

Est-ce qu’une voiture électrique, souvent fabriquée à l’autre bout du monde, est vraiment plus écologique que ma vieille Clio ? J’en doute. Entre les terres rares chinoises, le cobalt congolais, et le transport maritime, l’impact carbone est énorme.

En plus, les particules fines proviennent surtout de l’usure des pneus, des freins, des suspensions – pas de l’échappement. Or, le système Crit’Air ne prend en compte que l’âge et la motorisation. Une Tesla ou une voiture électrique chinoise, très lourdes, usent davantage la chaussée et ses pneus émettent plus de particules. Tout cela est absurde. Classer les véhicules uniquement selon leur âge, c’est de la paresse intellectuelle. Un raisonnement démontable en cinq minutes par un gamin de cinq ans.

Mais la France ne risque-t-elle pas des sanctions de l’Union européenne?

Les directives européennes de 2008 et 2024 imposent d’améliorer la qualité de l’air, pas de créer des ZFE. Et comme l’air s’améliore déjà, nous pourrions respecter nos objectifs. Juridiquement, le Conseil constitutionnel ne pourrait pas s’y opposer. Si la Commission européenne réagit, on avisera. Mais qu’on arrête de faire peur avec les condamnations pour « inaction climatique » : c’est toujours le contribuable qui paie, alors qu’il préférerait utiliser cet argent pour se soigner ou vivre dignement.

Êtes-vous optimiste pour le vote ?

Pour la première fois, une norme environnementale pourrait être abrogée. Cela ouvre une brèche, et j’y vois un immense espoir. On dit souvent qu’avec les normes écologiques, on ne peut jamais revenir en arrière. Cette fois, peut-être que si. Et ça, je vous l’assure, ça en effraie plus d’un dans la haute administration.


  1. Voir le site dédié du mouvement ici : https://stopzfe.fr/ ↩︎

«La police ne peut plus rien pour vous…»

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Maurice Signolet publie "La Police ne peut plus rien pour vous" (L'Artilleur, 2025). Photo retouchée. DR.

L’ancien policier, qui publie aujourd’hui un essai percutant et bien renseigné sur l’état actuel de notre police nationale, a répondu à nos questions. Il déplore notamment les effets de la réforme de la police judiciaire entrée en vigueur début 2024.


Causeur. Votre livre s’intitule La police ne peut plus rien pour vous, un titre fort. Qu’est-ce qui vous permet d’avancer cela ? Et pourquoi avoir écrit ce déprimant brûlot ?

Maurice Signolet. Je suis un ancien commissaire divisionnaire, aujourd’hui à la retraite, après quarante ans passés dans la police. J’ai commencé comme inspecteur de police, puis j’ai gravi les échelons : inspecteur principal, inspecteur divisionnaire, commissaire, commissaire principal… J’ai exercé principalement en police judiciaire, mais aussi en sécurité publique. Aujourd’hui, je suis un homme retraité, marié – depuis longtemps ! –, père de trois enfants et grand-père de six petits-enfants. Et j’ai voulu écrire ce livre pour raconter ces quarante années de service. Ce n’est pas juste un métier, c’est une vie. C’est un engagement quotidien. Mon objectif était de montrer, de l’intérieur, le quotidien d’un policier : ce qui se passe derrière la porte d’un commissariat, d’une brigade de PJ… Je pense que c’est un univers qui reste encore méconnu du grand public.

Selon moi, l’institution policière s’est profondément dégradée en quarante ans. Ce n’est pas seulement la faute des policiers, bien sûr. Il y a eu une accumulation de réformes – du Code pénal, du Code de procédure pénale, des structures administratives… – qui ont profondément modifié la sociologie policière. Le métier que j’ai connu en entrant dans la police n’a plus grand-chose à voir avec ce qu’il est devenu aujourd’hui.

Et vous affirmez que les forces de l’ordre sont désormais désarmées face à la réalité du terrain. Qu’est-ce qui vous permet de poser un constat si sévère ?

On parle beaucoup aujourd’hui d’un « ensauvagement » de la société. Ce n’est pas un mot vain. Il y a eu une véritable transformation sociologique : la violence s’est banalisée, la délinquance d’appropriation a explosé, et l’autorité n’est plus respectée comme elle l’était autrefois.

Quand je suis entré dans la police, la délinquance était marginale. On entrait dans ce métier un peu par romantisme, pour faire des enquêtes, jouer au commissaire Maigret… On vivait à la frontière entre deux mondes : la normalité et la marginalité. Mais aujourd’hui, la violence est omniprésente dans la société française. Les policiers peuvent être régulièrement pris à partie, agressés. Et ce qui était exceptionnel est devenu la norme.

Vous évoquez aussi un profond changement dans la manière même d’exercer le métier de policier…

Oui. Quand j’ai commencé, il n’était pas question de compter ses heures. Travailler le jour, la nuit, les week-ends ? Ce n’était pas un problème. On le faisait sans broncher, parce que c’était le métier qui voulait ça. D’ailleurs mon épouse ne travaillait même pas à l’époque, parce que j’étais convaincu qu’on ne pourrait pas avoir une vie familiale équilibrée, autrement.

Aujourd’hui, c’est l’inverse. Les agents réclament des horaires aménagés – ne pas travailler le mercredi, par exemple – et, en réponse, l’institution transforme la mission pour l’adapter aux contraintes personnelles ! Ce renversement est catastrophique. On a non seulement détruit la procédure pénale, mais on a aussi bousculé l’organisation même de la police.

Vous évoquez la disparition de la police judiciaire comme une conséquence de cette logique.

Oui. Cette réforme a été dictée par les syndicats. Elle permet, par exemple, à un gardien de la paix de faire toute sa carrière dans une seule région, sans changer de direction. C’est plus confortable pour lui, certes… mais est-ce que ça bénéficie à la population ? Absolument pas.

La police judiciaire, c’est un métier à part. Le maintien de l’ordre, c’en est un autre. Ces fonctions nécessitent des compétences spécifiques que cette réforme a effacées.

Aujourd’hui, un gardien de la paix peut faire carrière en passant d’un service à un autre, au gré des opportunités : sécurité publique, police aux frontières, puis PJ. Il suffit de changer d’étage. C’est absurde. Autrefois, chaque spécialité était respectée, structurée. Aujourd’hui, on fait tout pour satisfaire les agents… au détriment de l’efficacité.

Vous affirmez que la police est dirigée autant par ses syndicats que par la hiérarchie. Quel sont les effets de cet état de fait ?

Ils sont dramatiques. Et pour être honnête, je tiens effectivement autant la hiérarchie que les syndicats pour responsables. Avant, on avait une hiérarchie de compétence. Aujourd’hui, c’est une hiérarchie d’obéissance. On privilégie les carrières, les réseaux, les affinités, parfois ésotériques ou politiques, plutôt que le service public. Et le terrain le sait. Tout le monde est conscient de ça. Résultat : chacun se tient par la barbichette. L’autorité n’est plus légitime. Les syndicats sont aujourd’hui trop puissants. Ils influencent les décisions jusqu’au sommet. On assiste à une cogestion entre l’administration et les syndicats. Ce n’est pas sain.

A lire aussi, Jean-Paul Brighelli: Hors l’élitisme républicain, pas de salut pour l’École

Ce que vous décrivez, c’est aussi un système déconnecté du terrain.

La fracture hiérarchique nuit immensément à l’efficacité de la police. Il faut une réforme en profondeur des modes de recrutement. Dans la gendarmerie, 70 % des officiers sont issus du rang. Dans la police nationale, ce n’est malheureusement pas le cas. Aujourd’hui, les officiers ou commissaires sont trop souvent parachutés. Ils n’ont pas fait leurs preuves sur le terrain. Et comme on a drastiquement réduit leur nombre, il est devenu très difficile pour un officier d’évoluer vers un poste de commissaire. Résultat : la hiérarchie est souvent perçue comme illégitime par les agents. Et cela nuit à l’autorité, au respect, à l’efficacité du commandement.

Vous critiquez également l’introduction du « management » dans la police. Pourquoi est-ce problématique ?

Parce que la police, ce n’est pas une entreprise. Ce n’est pas une société de services. On travaille avec l’humain, dans la douleur, l’urgence, parfois la violence. Le management « moderne » repose sur des logiques de rendement, de neutralité émotionnelle. Or, un commissariat, c’est tout sauf neutre. Moi, j’étais un chef « directif affectif ». J’étais impliqué émotionnellement, humainement. Et je pense que c’est indispensable dans ce métier. Le commandement doit reposer sur le charisme, sur la compétence, sur la légitimité affective. Ça, aucun diplôme, aucune école ne peut vous l’apprendre.

Dans votre livre, vous déplorez enfin que la police ne soit pas préparée aux nouvelles menaces, notamment le terrorisme. Pourquoi ?

Parce qu’on a démantelé ce qui fonctionnait. La disparition des Renseignements généraux a été une erreur majeure. On avait un maillage territorial fin, une connaissance intime du terrain. Aujourd’hui, on a centralisé, rationalisé… mais on a perdu en finesse, en réactivité. Il y a bien la direction générale de l’antiterrorisme, qui fonctionne, mais on ne peut pas tout concentrer à Paris. Et surtout, la masse de travail est devenue écrasante. On fait face à des comportements radicalisés de plus en plus visibles, partout sur le territoire. Et on n’a plus les moyens de les traiter à temps.

Enfin, une question de gauche (!) : comment rebâtir la confiance entre la police et la population ?

Cela va être très difficile. Et je ne pense pas qu’aux banlieues. L’épisode des gilets jaunes a laissé des traces profondes. On a vu une police d’obéissance, brutale, en décalage complet avec les citoyens. Aujourd’hui, la technopolice se développe partout – radars, caméras, surveillance automatisée – et la défiance grandit. Il faudrait tout reconstruire. Redonner du sens à l’autorité. Réhabiliter la notion d’interdit, de respect de la loi. Mais c’est un chantier sociétal colossal.

Le bistrot: dernier refuge du réalisme poétique

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© GILE Michel/SIPA

Mi-mars, les députés ont adopté une loi visant à faciliter l’obtention de la « précieuse » licence IV dans les communes rurales de moins de 3 500 habitants pour que les bistrots ne meurent pas. En attendant que ce texte soit approuvé par le Sénat, Thomas Morales se félicite de cette action en faveur du dynamisme, de l’attractivité et de la solidarité dans nos campagnes


Quand un bistrot disparaît dans un village, c’est une forme d’humanité silencieuse que l’on abat. On supprime un lieu de rendez-vous, une échappatoire à la solitude, une aire d’apaisement dans le fracas du monde, un lieu de vie qui serait à la fois une borne temporelle et une République en miniature. Ces derniers temps, on médit beaucoup sur le travail parlementaire, sur l’impossibilité de trouver un compromis politique ; il semble pourtant que lorsque notre Nation est en danger, nos députés savent encore se mobiliser en votant une proposition de loi pour enrayer le déclin du zinc et assouplir le cadre législatif pour l’octroi de la célèbre licence IV dans les communes rurales. Le réseau 1000 cafés a largement œuvré à cette prise de conscience en remettant le café au centre du village, c’est-à-dire en lui attribuant des vertus économiques et solidaires, touristiques et civilisationnelles. Il fallait oser dans un pays neurasthénique sur les addictions affirmer que le bistrot était le vecteur de l’intérêt général. Que le débit de boisson était intimement lié à la santé mentale de nos concitoyens les plus éloignés des centres urbains.  « Quand le bistrot va, tout va » me disait ma grand-mère, négociante en vins des terres reculées. Elle se souvenait de l’époque bénie où chaque petite municipalité disposait d’une dizaine, voire plus, de cafés ; certains peuplés du matin au soir, brassant des ouvriers et des notables, d’autres tenus par une seule patronne sans âge, modeste troquet ressemblant à une salle à manger en formica avec napperons accordés qui ne voyait qu’un client par jour, lui arrondissant ainsi sa pension de veuve de guerre. Sans le bistrot, sans cet épicentre, la province perdrait son socle unificateur et son forum nécessaire à toute cohabitation heureuse. Sans cette halte au milieu d’autres humains, dans leur différence et leur complexité, leur joie et leur peine, la vie de chacun serait seulement orchestrée, régie, cadenassée par la virtualité des réseaux. Voulons-nous que les campagnes soient des citadelles à l’abandon ? Car les chiffres font froid dans le dos, la désertification s’est même accélérée ces dernières années. On comptait 500 000 bistrots au début du XXème siècle, 200 000 il y a 50 ans et moins de 35 000 en 2020. Le Covid et son long cortège de restrictions auront achevé ce processus de délitement. On pourrait s’en amuser, figer le bistrot dans un folklore dépassé, une bigoterie populaire charmante mais complètement anachronique, le discréditer en raison des ravages de l’alcool et oublier sa participation active à la cohésion d’un « territoire ». Au bistrot, on retrouve les copains, ceux de toujours, de l’école communale et même ses ennemis héréditaires, on y parle, on y joue, on y philosophe, on y marchande, on y dit beaucoup de conneries, c’est la grandeur d’une vieille nation, on y boit aussi de la limonade, parfois on y mange, on y lit la Presse Quotidienne Régionale, on y commente le match du dimanche et les interventions télévisées d’un candidat putatif, on y blague, on se moque et on pleure quand nous apprenons le décès d’une connaissance. Il est notre frise chronologique, notre Lavisse couleur café. Le bistrot est le contraire d’un vase clos, d’un entre-soi délétère, les générations s’y rencontrent, peut-être est-ce l’unique endroit où des retraités et des jeunes travailleurs causent encore ensemble ? Ce lien fragile, qui paraît dérisoire dans l’Océan des interconnexions planétaires, est une source d’espoir. Tant qu’il y aura des bistrots, nous aurons quelque chose à nous raconter, à partager, à batailler. Il suffit de se promener partout en France, du Berry au Pays du Léon pour constater qu’une pléiade de gens n’appartenant pas aux mêmes classes d’âge s’y croise. Dans quel autre lieu, un tel miracle se produit-il ? Plus à l’école et bientôt plus à l’hôpital. Je repense à cette phrase de Jacques Perret dans son roman, Les biffins de Gonesse : « La rue ne bougeait pas, les bruits de la ville s’étouffaient dans la chaleur ». Cette chaleur-là nous est vitale. C’est pourquoi je suis bistrot comme Guy Marchand affirmait : je suis tango !

Tendre est la province

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Les « Contes de Perrault », une féérie lyrique

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© Fabrice Robin

Le Théâtre de l’Athénée accueille une remarquable production des Contes de Perrault, avec les musiciens de l’ensemble Les Folies parisiennes. Les costumes sont superbes, la musique est légère, et l’esprit léger.


Avec Europera, John Cage avait eu l’idée poétique et loufoque, une idée à la John Cage, de faire chanter de grands airs lyriques dans des costumes, des décors emblématiques et des environnements sonores d’ouvrages différents. De façon à faire entendre une walkyrie costumée en Tosca s’époumoner dans un décor d’Aïda, ou « La donna e mobile » dans un environnement sonore et visuel japonais.

C’est un peu ce qu’ont osé, il y a légèrement plus de cent ans, le compositeur Félix Fourdrain et ses deux librettistes, Arthur Bernède et Paul de Choudens dans ces Contes de Perrault que ressuscite aujourd’hui l’ensemble des Frivolités parisiennes. À ceci près que les héros conservent leurs tenues emblématiques, mais glissent de personnage en personnage au gré des délires du livret.

Dans ces Contes de Perrault Belle Époque, le premier venu d’entre eux, le Petit Poucet, sera métamorphosé successivement en prince Charmant et en Riquet à la houppe, cependant que Cendrillon se glissera dans Peau d’âne et se réveillera en Belle au bois dormant.  

En 1913, à la Gaîté Lyrique

L’ouvrage avait a été créé un 27 décembre 1913, dans ce Théâtre de la Gaité lyrique qui accueillera plus tard une saison des Ballets Russes, sera saccagé par la municipalité chiraquienne dans les années 1980, transformé hideusement dans les années 2010, et qui sera occupé en 2025 durant plusieurs mois par quelques centaines de jeunes migrants. Et c’est une magnifique, voire une héroïque entreprise de la part des Frivolités parisiennes que d’avoir osé rendre vie à un auteur à succès totalement oublié aujourd’hui, et à quelque chose oscillant entre l’opéra-bouffe et l’opéra comique, qu’on nommerait désormais comédie musicale. L’entreprise est d’autant plus extraordinaire que cette production considérable qui a vu le jour à l’Opéra de Reims mobilise un orchestre de trente musiciens, une vingtaine d’exécutants sur scène, solistes, choristes et danseurs, et un nombre incalculable de collaborateurs. Ce qui, par les temps qui courent, apparaît comme infiniment courageux et très bénéfique pour les artistes.

Allante et spirituelle

Sous la direction enjouée et complice de Dylan Corday, les musiciens de l’Orchestre des Frivolités parisiennes s’engagent sans restriction et sans bouder leur évident plaisir à œuvrer ensemble. Tout en ne rompant pas tout à fait avec l’aimable mièvrerie de l’opérette à la française, la musique est allante et spirituelle. Et l’orchestre l’est aussi qui exécute avec allégresse une partition tout en fraîcheur, délivrant ici et là de jolies mélodies. Sur scène, les artistes s’engouffrent avec énergie dans une fantaisie conteuse qui vire dès les premières scènes à la hardie bouffonnerie. 

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Las ! Même s’il leur arrive d’inventer des textes loufoques et versifiés avec une drôlerie bien dans l’esprit de l’époque, Bernède et Choudens n’ont ni l’abatage ni l’humour iconoclaste de Meilhac et Halévy, quoi qu’ils leur emboîtent parfois le pas avec bonheur. Fourdrain, il s’en faut de beaucoup, n’est pas non plus Offenbach. Du coup, l’on rêve de ce que ce dernier et ses acolytes eussent pu faire d’explosif  avec ces Contes de Perrault. Quant aux textes  parlés, actualisés, ils ont parfois une saveur de fête de fin d’année qu’on se serait volontiers épargnée.

De multiples trouvailles

Aussi admirable que soit cette entreprise, aussi  franchement engagés que soient les artistes, il manque à cette fantaisie lyrique, à tout ce travail remarquable des Frivolités parisiennes, un je ne sais quoi  de canaille ou d’acide, un quelque chose de suprêmement frivole ou insolent qui emporteraient vers d’autres dimensions un spectacle qui demeure un peu gentillet, dans un esprit de pensionnaires dont on n’a su se défaire.  On peut accabler les Frivolités parisiennes de compliments, ainsi que cela se fait dans les journaux, en hommage sans doute à de précédentes et heureuses productions. ; on peut même qualifier le spectacle de désopilant… Mais pourtant, c’est bien précisément ce qui lui manque : être désopilant. Comme si en France, à force de goût pour la mesure et la bienséance, à force d’être soucieux de son image,  on ne savait pas délirer et se dégager d’un esprit d’opérette aux relents  provinciaux d’avant-guerre. Comme si les artistes lyriques ne parvenaient pas à se faire bons acteurs.

Et c’est dommage au vu des multiples trouvailles qui pimentent la réalisation de ces Contes de Perrault. Aussi bons chanteurs qu’ils soient, les artistes ne parviennent pas à se départir d’un esprit de pensionnat versaillais. Et à l’exception de quelques-uns d’entre eux, malgré un engagement sans faille, ils manquent de chien, Chat botté compris.

Il eut fallu une direction d’acteurs plus audacieuse, grinçante, un peu déjantée. Et plus que de belles voix, de l’ironie mordante,  une dégaine d’un chic ravageur. De façon à  éviter à ces Contes une trop aimable et trop sage apparence.  

On se souvient qu’Offenbach préférait avoir pour interprètes de ses chefs-d’œuvre débordant d’humour des comédiens plutôt que des chanteurs.

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Des costumes d’une ingéniosité époustouflante

S’il est en revanche un terrain où cette réalisation des Contes de Perrault fait merveille, c’est bien celui des costumes d’une folle fantaisie et d’une ingéniosité époustouflante. Ils ont été créés par Vanessa Sannino assistée de Ninon Le Chevalier, aidées dans leur réussite par les masques et marionnettes de Carole Allemand.

Costumes des hypocrites parents du Petit Poucet devenus roi et reine d’opérette,  de la marâtre de Cendrillon et des deux méchantes sœurs, de Barbe Bleue encore, ou du Chat botté, lui plus élégant que fantasque, ils sont aussi inventifs qu’extravagants, délirants même, mais sans faute de goût. Même si celui de Cendrillon au bal est fort décevant, et celui de la fée Morgane, figure du cycle arthurien étrangement collée dans l’univers de Perrault, moins féérique qu’on eut pu l’imaginer.  Cette fantaisie « hénaurme » des costumes, c’est sans doute la voie qu’auraient dû suivre plus résolument la mise en scène et la direction d’acteurs, pourtant efficaces, on le voit, avec la marâtre ou la Barbe Bleue.


Les Contes de Perrault avec Les Folies parisiennes

Théâtre de l’Athénée, Paris, jusqu’au 17 avril ; 01 53 05 19 19 ou www.athenee-theatre.com
Théâtre impérial de Compiègne, le 24 avril.
Théâtre Raymond Devos de Tourcoing, le 27 avril.
Opéra de Dijon, du 21 au 26 novembre.

Musique de chambre et printemps normand

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© Claude Doaré

Deauville s’apprête à vivre au rythme des concerts de son 29e festival de Pâques. Un rendez-vous incontournable pour tous les amateurs de musique de chambre. 


Ce samedi 12 avril marque le coup d’envoi du 29e festival de Pâques de Deauville. Sous la houlette d’Yves Petit de Voize, son fondateur, les générations de musiciens se succèdent et se rassemblent par l’excellence de leur art. Depuis 1996 et les premiers pas de Renaud Capuçon, pas moins de cinq générations se sont cooptées : les aînés tendent la main à leurs cadets au concert comme au disque – preuve en est avec la remarquable collection « Deauville Live », du label b-records.

Répétition à Deauville… sous le regard d’Yves Petit de Voize et du chef Pierre Dumoussaud. Photo: Claude Doaré

Jusqu’au 26 avril, la musique de chambre est donc mise à l’honneur, de Mozart à Debussy en passant par Schubert, Beethoven, Chausson et Webern. Des programmes exigeants qui permettent aux musiciens de se retrouver sur scène pour former un trio, un quatuor ou un orchestre et de faire éclater leur talent et leur complicité. Cette complicité qui fait partie de l’ADN de ce festival se partage avec le public. La salle Élie de Brignac-Arqana, vaisseau de bois posé face l’hippodrome, à deux pas des Planches, offre une rare proximité avec les instrumentistes et les chanteurs, ainsi qu’une magnifique acoustique.

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Lors de cette 29e édition, les amateurs retrouveront ceux qu’ils ont vus « grandir » et gagner en maturité, tels l’altiste Lise Berthaud, le violoncelliste Yan Levionnois, les pianistes Adam Laloum et Théo Fouchenneret ainsi que beaucoup d’autres pépites. Quant aux fidèles, ils seront heureux d’écouter lors de ce week-end d’ouverture le non moins fidèle parrain du festival, le violoniste et chef d’orchestre Augustin Dumay dans un programme Chausson, Debussy, Ravel, le samedi 12, puis Richard Strauss, le dimanche 13.

Mozart, Bach et Tchaïkovski, entre autres, seront applaudis lors des concerts du week-end suivant, et il en sera ainsi jusqu’à la fin du mois… en attendant l’Août musical (du 31 juillet au 9 août), le pendant estival de ce rendez-vous pascal à ne pas manquer.


Tout le programme sur : https://musiqueadeauville.com/

L’Occident à l’Ouest

Rencontre entre Xi Jinping et Vladimir Poutine au Kremlin pour discuter du renforcement de la coopération stratégique et économique entre la Chine et la Russie, ainsi que de la situation en Ukraine, Moscou, 21 mars 2023 © Pavel Byrkin/TASS/SIPA

Pour avoir cru la fin de l’Histoire advenue avec la chute de l’URSS, les Européens se sont désarmés et donné pour mission sacrée d’abolir leurs singularités. Tirés brutalement de l’anesthésie générale par les bouleversements du monde, ils peinent aujourd’hui à répondre à cette question vitale : qui est notre ennemi ?


Les temps changent, comme disait l’autre. Les Français l’ont découvert le 25 mars, lors de l’avoinée en mondovision infligée à Volodymyr Zelensky par le duo exécutif américain. Sans doute étions-nous trop occupés, ces dernières années voire décennies, à sauver nos retraites, pour nous apercevoir que les cartes de la puissance étaient rebattues à l’échelle mondiale. Si on prend seulement les six derniers mois, l’actualité internationale donne le tournis : le 8 décembre 2024, le régime baasiste au pouvoir à Damas depuis 1963 tombe devant des islamistes parrainés par Erdogan ; le 1er janvier 2025, Xi Jinping déclare que « personne ne peut arrêter » la « réunification » avec Taïwan ; le 7 janvier, Donald Trump indique qu’il a l’intention de faire du Canada le 51e État américain, ainsi que d’annexer le canal de Panama et le Groenland ; et pour finir, le 18 mars, après des années de gel diplomatique entre leurs deux pays, Poutine et Trump copinent au téléphone et commencent à se partager le sous-sol ukrainien. Au même moment, l’Europe et l’Amérique se causent à coups de tarifs douaniers, et la Maison-Blanche se plaît à laisser penser que l’OTAN, de la mort clinique annoncée par Emmanuel Macron en 2019, est passée à la mort tout court – à ce jour, l’Alliance atlantique bouge encore.

La France rétrogradée

Pendant la même période, la France connaît une série de revers. Depuis novembre 2024, elle est défiée par son ancienne colonie algérienne, qui, non contente de détenir un otage, la nargue à coups d’influenceurs et d’OQTF. Le 30 janvier 2025, notre armée évacue au Tchad sa dernière base au Sahel, après avoir quitté le Burkina Faso, la Côte d’Ivoire, le Mali, le Niger et le Sénégal. Cette déconfiture africaine conclut des décennies de déclin de notre puissance militaire, économique et culturelle. Il est plaisant d’en faire le reproche aux élites, mais ce déclin est une coproduction parfaite entre gouvernants et gouvernés. Si on nous a vendu des bobards, nous étions bien contents de les acheter. Du reste, encore aujourd’hui, une proportion notable de Français est convaincue que nous pouvons redevenir un pays avec lequel il faut compter sans sacrifier notre merveilleux modèle social, ni quoi que ce soit d’autre d’ailleurs.

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Dans ce climat, quand les mauvaises manières américaines font souffler un vent de panique dans les capitales européennes et poussent Emmanuel Macron à agir, on est enclins à douter, voire à ricaner. On peut penser, comme Marcel Gauchet, que la parole présidentielle n’a aucune importance car plus personne ne la croit. S’amuser de sa prétention à rattraper, par la grâce de sa personne, quarante ans d’illusions, de renoncements et de confort. Observer que la réindustrialisation annoncée avec tambour et trompette n’a pas eu lieu et que nous sommes bien incapables de nous substituer aux Américains pour armer l’Ukraine. Souligner qu’un homme qui n’a jamais employé le mot « patrie » est mal placé pour nous appeler à la sauver. Craindre, à l’instar de Pierre Manent, qu’il profite de la situation pour essayer de nous faire faire le grand saut fédéral. Et pour finir, on voit bien le plaisir narcissique, quasi enfantin, qu’éprouve Emmanuel Macron à jouer au chef de guerre – « le président Top Gun » répétaient servilement ses communicants au début de la guerre en Ukraine. Ceci étant, on ne lui reprochera pas, pas ici en tout cas, d’avoir refusé de lâcher l’Ukraine en rase campagne et essayé d’incruster l’Europe à la table des négociations. Qu’il se fantasme en chef de futurs États-Unis d’Europe, c’est autre chose, heureusement il y a peu de risque que ce fantasme se réalise.

Le confort comme idéologie

Pour les Européens et singulièrement pour les Français, le réveil est d’autant plus rude qu’il est tardif. Tout heureux d’avoir troqué les affres de l’indépendance contre les certitudes du confort – les fameux dividendes de la paix –, nous espérions nous la couler douce encore longtemps, protégés des désagréments de l’Histoire par la Sécurité sociale et l’Amérique. Et voilà qu’on tire le tapis sous nos pieds. Nous découvrons que le monde est plein d’étrangers qui ne nous aiment pas. Or, pour Marcel Gauchet il y a sur ce sujet un grand malentendu : comme beaucoup veulent venir chez nous, on croit qu’ils veulent nous ressembler, mais pas du tout : « L’Europe est l’endroit idéal pour développer une autre culture. »

Dans un tourbillon d’événements dont on peine à hiérarchiser l’ampleur et à anticiper les conséquences, on aurait aimé que l’affrontement des arguments éclairât notre lanterne. Bien entendu, c’est le contraire qui s’est passé. De tous côtés, on s’est jeté certitudes et invectives à la tête – les uns qualifiant leurs adversaires de « bellicistes », les autres de « munichois ». Peut-être même que ce moment restera comme le premier où on a vu deux « politiquement correct » s’affronter presque à égalité.

Dans le camp progressiste, aucun doute, on est en 1938, il faut empêcher Hitler d’avaler la Tchécoslovaquie, qui est juste l’amuse-bouche. L’Ukraine, c’est l’avant-poste de la démocratie, le symbole de notre détermination face au Mal. Quant à l’Amérique trumpiste, elle est la preuve que la peste brune menace l’Occident tout entier, ce qui a le grand avantage de faire passer au second plan le combat contre l’islamisation, qui gratouille les bonnes consciences de gauche. Autant dire que les beaux esprits exultent, convaincus d’avoir enfin trouvé une cause à leur mesure : la résistance à l’internationale réac, c’est la guerre d’Espagne en mieux.

De l’autre côté, on est convaincus que nous sommes en 1914, qu’une étincelle peut nous plonger dans la Troisième Guerre mondiale et qu’en conséquence, il ne faut pas trop chatouiller les puissants. De plus, une partie de la droite a vu dans l’élection de Trump le début de la reconquête idéologique. Et beaucoup ne sont pas loin de penser, sans se l’avouer clairement, que Poutine, avec ses manières viriles et ses gros biscotos, est un rempart efficace contre le wokisme. Ce n’est pas en Russie qu’on encouragerait votre ado à changer de sexe. Certes. Comme le dit un de nos amis : « Va-t-on céder à Poutine parce qu’on ne veut pas de la théorie du genre à l’école ? » L’anti-macronisme enragé fait le reste : si Macron parle de guerre, c’est forcément pour de mauvaises raisons. Il veut faire diversion. Il prétend nous préparer aux conflits qui auront lieu dans trente ans, pas parce que c’est la meilleure manière de les éviter, mais pour faire oublier les ratés de la guerre contre le séparatisme musulman.

Penser l’urgence

Les deux camps pourraient s’accorder sur la nécessité de recouvrer notre capacité d’action, à défaut de prôner les mêmes moyens pour y parvenir. Mais aucune vérité ne naît du choc des certitudes. Il y a pourtant urgence à penser ce qui nous arrive et à élaborer des réponses collectives aux problèmes qui nous sont posés, à commencer par la question classique de la politique : qui est notre ennemi ? Que signifie « nous » ? Quel rang peut encore tenir un confetti démographique comme l’Europe ? Comment un pays endetté, divisé et désenchanté peut-il retrouver le goût du futur ?

Faute d’une boule de cristal pour prédire l’avenir ou d’une baguette magique qui, en un tournemain, sortirait le peuple français de sa léthargie, nous avons choisi de solliciter des penseurs et non les moindres[1]. Nous avons donc demandé à Marcel Gauchet et Pierre Manent, qui figurent parmi les meilleurs analystes de la dissolution française en particulier et des collectivités humaines en général, de nous dire si nous sommes définitivement sortis de l’Histoire ou si, tels des enfants prodigues, nous serons bientôt de retour au banquet des hommes tragiques.


[1] Il manque notre cher Alain Finkielkraut qui a demandé un délai pour affiner sa réflexion.

Fichu foulard

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© Jeanne Accorsini/SIPA

Dans le match qui les oppose à la FFF, les hidjabeuses ont un net avantage: à l’étranger, personne ne comprend vraiment la laïcité à la française…


Le Parlement travaille sur une loi destinée à mettre définitivement hors jeu le hidjab, ou voile islamique, sur les terrains de sport français. La ministre des Sports, Marie Barsacq, a toutefois émis quelques bémols, et le torchon brûle. Même si elle ne le sait pas, madame le ministre a quelque part raison. Une loi franco-française se heurtera fatalement aux exigences internationales…

Prenons le football. Au nom de la laïcité, pour les compétitions nationales, la FFF (Fédération française) prohibe déjà le hidjab. Mais si la FFF est sous tutelle de l’État (via le ministère des Sports), elle est également une association membre de la FIFA (Fédération internationale). Or la FIFA (bien que son règlement stipule que l’équipement ne doit présenter aucun signe « à caractère politique, religieux ou personnel ») accepte depuis 2014 le port du voile, grâce à un article, un artifice, qui autorise tous les couvre-chefs, à condition qu’ils ne soient pas dangereux. Cela permettrait ainsi aux Anglais de jouer avec un chapeau melon, ou aux Français avec un béret, mais plus concrètement cela permet aux joueuses musulmanes de jouer avec ce fichu foulard. Et dans les statuts, il est souligné que les associations membres ont l’obligation « d’observer en tout temps règlements et directives de la FIFA ». Qu’à défaut elles peuvent être suspendues, voire exclues des compétitions internationales. Ainsi une joueuse ou une équipe sanctionnée pour port du voile par la FFF pourrait faire appel à la FIFA, qui aurait le droit d’infliger un carton jaune ou rouge à la FFF !

Si la FIFA est aussi tolérante, ce n’est pas par souci œcuménique, mais par intérêt économique, elle apprécie les gros chèques des émirs qui investissent dans le sport, tous les sports, pour soigner leur image, et l’imposer. Le Qatar a organisé la Coupe du monde 2022, l’Arabie saoudite sera le pays hôte en 2034. Une seule religion, celle de l’argent, comme au CIO, qui accepte les athlètes voilées aux Jeux olympiques. Il n’y a que dans les sports nautiques que les voiles ne font pas débat au port.

Résurrection du loup sinistre: Dé-Extinction Rébellion!

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La société de « dé-extinction » Colossal Biosciences a annoncé la naissance en bonne santé d'animaux issus de sa dernière tentative de ramener des animaux préhistoriques d’entre les morts : des loups géants ou « loups terribles ». Dallas, 7 avril 2025 © Colossal Inc./Cover Images/SIPA

Résurrection d’espèces éteintes. L’annonce spectaculaire de l’entreprise américaine Colossal Biosciences soulève des questions éthiques assez vertigineuses. Analyse.


Il n’y a pas de moment plus propice pour parler de résurrection que la Semaine sainte, et c’est peut-être pour cette raison que Colossal, une entreprise pionnière dans le domaine de la bio-ingénierie, a récemment fait une annonce spectaculaire qui a captivé l’imagination du public : le retour du loup sinistre (Canis dirus), une espèce disparue depuis 10 000 ans ! Trois spécimens, nommés Remus, Romulus et Khaleesi (ce dernier, dont le nom est issu de la série télévisée et littéraire « Game of Thrones », n’a pas encore été présenté au public), ont vu le jour grâce à ce projet à la fois surprenant et prévisible.

Une projet secret ayant abouti l’automne dernier

La surprise réside dans le secret qui a entouré cette entreprise, prenant de court de nombreux experts, ainsi que dans le choix de l’espèce « ressuscitée », le loup sinistre, qui ne figurait pas parmi les candidats en tête pour la dé-extinction. En même temps, ce résultat semble prévisible — ou plutôt inévitable — tant il découle de la convergence entre les principes de la conservation et les avancées de la biotechnologie.

Les concepts de conservation regroupent un ensemble de principes et de stratégies destinés à préserver la biodiversité, les écosystèmes et les ressources naturelles de la planète. Ils recouvrent des approches variées, allant de la protection des espèces menacées et de leurs habitats à la restauration des milieux dégradés, tout en intégrant la promotion de pratiques durables dans l’usage des ressources. Plus récemment, grâce aux avancées scientifiques et technologiques, un champ nouveau est venu enrichir cette réflexion : la dé-extinction. L’objectif global de ces démarches est de renforcer la santé et la résilience de la biosphère, dans l’espoir d’assurer un avenir durable à l’ensemble des formes de vie, y compris l’humanité.

C’est trop injuste !

Les principes de conservation soulèvent néanmoins des questions épineuses quant à leur application et à leurs implications. L’un des écueils majeurs réside dans la définition et l’évaluation de la valeur écologique. Déterminer objectivement l’importance d’une espèce ou d’un écosystème demeure une tâche complexe, souvent teintée de subjectivité. Les critères employés — qu’ils soient économiques, esthétiques ou éthiques — varient considérablement, menant parfois à des décisions contestables et souvent contestées : c’est le cas de la réintroduction des loups et des ours en France. De surcroît, la focalisation sur certaines espèces ou certains milieux peut se faire au détriment d’autres, créant des déséquilibres et des formes d’injustice écologique.

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La restauration des habitats comporte également ses inconvénients. Les projets dans ce domaine sont souvent coûteux et complexes, nécessitant une expertise technique pointue ainsi que d’importantes ressources. Cette tâche se heurte à la complexité des interactions écologiques. Comprendre et anticiper les effets des interventions sur les chaînes alimentaires, les relations de symbiose ou les interdépendances naturelles représente un défi majeur. De plus, le succès de ces entreprises n’est jamais garanti, car elles peuvent être compromises par des facteurs imprévisibles, tels que les changements climatiques ou les invasions biologiques. Il convient aussi de souligner que restaurer un habitat ne signifie pas nécessairement revenir à un état originel, mais implique plutôt la création d’un nouvel équilibre écologique, potentiellement différent de celui qui prévalait autrefois.

La durabilité, bien que largement promue, demeure un concept souvent flou et sujet à interprétation. Sa mise en œuvre se heurte à des obstacles économiques, sociaux et politiques significatifs. Les intérêts à court terme, qu’ils soient industriels ou gouvernementaux, prennent fréquemment le pas sur les objectifs de durabilité à long terme, engendrant des compromis qui nuisent à la protection de l’environnement. En outre, la définition même de la durabilité varie selon les acteurs et les contextes, ce qui complique l’élaboration de politiques cohérentes et efficaces.

Enthousiasme médiatique, doutes scientifiques

Enfin, la dé-extinction, malgré l’enthousiasme qu’elle suscite dans les médias, soulève des interrogations éthiques et écologiques fondamentales. Ramener à la vie des espèces disparues pose des problèmes liés au bien-être animal, à la gestion des populations et aux risques pour les écosystèmes actuels. Par ailleurs, cette démarche pourrait détourner l’attention et les ressources de la conservation des espèces menacées, dont la protection constitue une priorité plus immédiate. Comme le rappelle l’exemple du bucardo, un chevreau cloné qui n’a survécu que quelques minutes après sa naissance, ce qui illustre bien les défis techniques et moraux que soulève cette approche.

Retournons à nos loups. Le retour des « terrifiants » créés par Colossal soulève dès lors des questions complexes, à commencer par celle de leur authenticité : sont-ils véritablement les répliques exactes de leurs ancêtres disparus ? En réalité, ces créatures issues de la biotechnologie ne sont pas des clones au sens strict, mais des recréations génétiquement modifiées, conçues à partir de l’ADN d’espèces proches et de fragments extraits de spécimens fossiles. Leur apparence et certains traits comportementaux peuvent rappeler ceux des loups préhistoriques, mais il ne s’agit pas d’une résurrection fidèle : leur génome comporte nécessairement des zones d’incertitude, voire des éléments d’innovation. Ces loups, aussi impressionnants soient-ils, résultent donc d’une reconstruction partielle où la science comble les lacunes par des choix technologiques. Ils ne peuvent ainsi être considérés comme de parfaits clones, mais plutôt comme des hybrides, à la croisée du passé reconstitué et du présent reconfiguré.

Dans le cas précis des loups terrifiants, Colossal a procédé en combinant des techniques avancées de génie génétique, notamment l’édition du génome à l’aide du célèbre outil CRISPR-Cas9, avec des cellules d’espèces proches encore vivantes, comme le loup gris ou le chien. En insérant dans leur ADN des fragments d’anciennes séquences génétiques extraites de fossiles, l’entreprise a conçu un organisme hybride reproduisant certaines caractéristiques physiques et comportementales des loups disparus. Il ne s’agit donc pas d’un clone parfait, mais d’une recréation partielle, issue d’une reconstruction génétique ciblée. La réussite de ce projet a été rendue possible par l’édition génétique de l’ADN du loup gris, incluant vingt modifications ciblées sur quatorze gènes. Des chiennes domestiques ont été utilisées comme mères porteuses pour mener à bien ces gestations inédites.

Ainsi, la réintroduction de ces loups à peu près « terrifiants » soulève une interrogation essentielle : ne risquons-nous pas de créer des monstres ? C’est effectivement toute l’ambivalence des biotechnologies : une prouesse scientifique porteuse d’espoirs écologiques, mais aussi de risques profonds. Les hybrides génétiques, mélange d’ADN fossile et moderne, ne sont pas des clones fidèles et leur viabilité à long terme reste incertaine, tout comme leur comportement dans des écosystèmes qu’ils n’ont jamais connus.

Si les « ciseaux génétiques » permettent des modifications ciblées, ils génèrent des altérations imprévues, mutations silencieuses ou effets hors cible, pouvant déclencher des cancers ou des déséquilibres métaboliques. La réparation cellulaire, souvent approximative, ajoute une couche de risques.

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Introduire une espèce hybride dans la nature revient à jouer aux apprentis sorciers. Ces organismes pourraient supplanter des prédateurs locaux, perturber les chaînes alimentaires ou transmettre des gènes anciens à des populations sauvages, menaçant la biodiversité qu’ils devaient enrichir.

On peut donc poser une autre question : vus les risques, cette résurrection ou réintroduction répond-elle à un impératif écologique ou s’agit-il surtout d’une démonstration de puissance technologique ?

Jusqu’à présent, les experts en conservation ont soutenu la dé-extinction lorsqu’elle visait à restaurer des équilibres écologiques perturbés, en réintroduisant notamment des espèces clés capables de revitaliser des habitats dégradés ou de réactiver des dynamiques naturelles. Ces choix s’appuyaient sur une évaluation rigoureuse des bénéfices attendus pour les écosystèmes. Dans le cas de Colossal, cependant, la communication semble privilégier l’exploit scientifique, mettant en avant la prouesse génétique plutôt que les bénéfices concrets pour la biodiversité. Cette orientation risque de transformer profondément la finalité de la conservation, en l’éloignant de ses objectifs écologiques pour en faire une vitrine de l’innovation technologique. La question n’est donc plus seulement de savoir si l’on peut ressusciter une espèce disparue, mais de comprendre pourquoi, et dans quel but, on choisit de le faire.

Il sera intéressant d’observer comment le monde de la conservation réagira à ce changement de paradigme, et si la logique qui sous-tend la dé-extinction évoluera. En attendant, les réactions à cette annonce sont diverses. Le ministre américain de l’Intérieur et Joe Rogan ont salué l’initiative, tandis que le compte Twitter de l’entreprise débat publiquement avec des journalistes sur la nature exacte de ce loup.

Profitant de l’engouement médiatique, l’entreprise a dévoilé ses ambitions futures, notamment le retour du mammouth laineux d’ici 2028, ainsi que celui du loup de Tasmanie. D’autres espèces emblématiques, telles que le dodo ou le pigeon voyageur noble, figurent également sur la liste des projets envisagés.

Le projet de réintroduction du loup de Tasmanie suit une approche similaire, reposant sur le clonage à partir de cellules prélevées sur un spécimen conservé dans un musée. Le pigeon voyageur noble, disparu en 1914 après une chasse massive, représente un autre défi, notamment du fait de la complexité que représente le clonage d’oiseaux, qui nécessite des manipulations génétiques particulièrement délicates. Quant au mammouth, l’idée consiste à modifier le génome de l’éléphant d’Asie pour créer un équivalent capable de survivre dans le climat sibérien.

L’idée serait de réintroduire cet éléphant-mammouth hybride dans le Parc du Pléistocène en Sibérie, un projet initié par l’écologiste Sergueï Zimov et son fils Nikita visant à restaurer un écosystème de steppe datant d’environ 12 000 ans. Cet environnement reconstitué pourrait non seulement offrir un habitat adapté au mammouth, mais aussi contribuer à limiter le changement climatique : en stabilisant le pergélisol, il réduirait les émissions de gaz à effet de serre libérés par son dégel, qui s’accélère dans la région. Cependant, le conflit en Ukraine a ralenti les avancées, plusieurs partenaires internationaux ayant suspendu leur collaboration avec le parc de Zimov.

D’autres initiatives de dé-extinction sont en cours, bien qu’à un stade moins avancé. L’aurochs européen et le quagga, une sous-espèce de zèbre, font l’objet d’expérimentations de reproduction sélective.

Jurassik Park ? Pas pour tout de suite

Aujourd’hui, le loup sinistre devance tous ces projets, marquant une étape décisive dans le domaine de la dé-extinction. Si cette discipline fascine autant qu’elle inquiète, une espèce semble écartée des tentatives : les dinosaures. Ils ne figurent pas sur les listes, bien que certains évoquent la possibilité de modifier génétiquement des oiseaux actuels, comme l’autruche, pour créer des créatures inspirées des dinosaures. Jusqu’ici rejetée au nom de la restauration des écosystèmes, cette idée pourrait être réévaluée au fur et à mesure que la technologie progresse et devient plus accessible.

Avec ce coup de communication et de technologie, Colossal, dirigée par Ben Lamm et le généticien George Church, s’impose aujourd’hui comme un acteur central dans ce domaine. Son modèle économique, fondé sur la propriété intellectuelle et, potentiellement, le tourisme, soulève des interrogations sur la nature de ses motivations et sur la place réelle accordée à la conservation, bref la question se pose s’il ne s’agit pas d’un loup de Wall Street. L’entreprise, financée par des fonds privés, devra désormais naviguer entre les espoirs nés de ses avancées scientifiques et les inquiétudes suscitées par leurs implications éthiques et écologiques.