Mon grand-père ce héros

Regarder distraitement en cette soirée du 18 juin le journal télévisé et se rappeler soudain qu’il n’y a pas que Waterloo à commémorer ce jour-là. L’appel d’un Général aussi. Voir sur l’écran le Président de la République au Mont-Valérien passer en revue quelques troupes et entendre tout à coup, émergeant du ronron d’un commentaire, le nom de Julie Gayet. La voir sur l’écran, toujours aussi jolie, élégante et souriante. Laisser échapper une première réflexion : « tiens, qu’est-ce qu’elle fait là celle-là » ? On a entendu vaguement parler d’une opération de communication qui serait en cours pour progressivement introniser l’actrice dans un statut de « première dame ». Selon la formule heureuse d’un journaliste inspiré, dans la perspective des élections présidentielles l’Élysée aurait lancé « la compagne officielle » avant la « campagne officielle ». Le Hollande bashing est devenu une seconde nature pour beaucoup. Stimulé par quelques splendides et hispaniques catastrophes protocolaires récentes, et une consternante capacité à être systématiquement à côté de la plaque. On va donc, par réflexe désormais, ricaner et dégoiser. « Sa starlette au Mont Valérien maintenant ! » Mais voilà que la dame aide un vieillard chenu tout sourire, à sortir d’une voiture pour l’installer sur une chaise roulante qu’elle va se mettre à pousser. Le commentateur nous dit qu’il s’agit de son grand-père, ancien résistant de 93 ans. La presse du lendemain, un peu goguenarde, qualifiera la séquence d’alibi pour justifier la présence de Madame Gayet à la cérémonie.
Le problème c’est qu’il a une sacrée gueule l’alibi. Alain Gayet, encore écolier, a rejoint Londres pour s’engager dans la France Libre le 1er juillet 1940, il avait 17 ans. Il fera absolument toutes les campagnes de la France Libre de Dakar à Berchtesgaden. Compagnon de la Libération par décret du 17 novembre 1945. Ils étaient 1038 Compagnons comme lui. Il en reste 9 aujourd’hui, le dernier d’entre eux à quitter ce monde reposera dans la crypte du Mont-Valérien. Alain Gayet est de cet ultime carré. Revenu à la vie civile à la fin de la guerre, il entreprendra des études de médecine, devenant chirurgien. Comme l’aurait voulu son camarade François Jacob, empêché par ses graves blessures. Qui se tournera vers la recherche, histoire d’obtenir un prix Nobel. Destins extraordinaires qui continuent de fasciner aujourd’hui provoquant admiration et tendresse. Et soudain, on est content que sa petite fille, dont il doit être fier, conduise son grand-père ce héros. Dont le sourire heureux montre qu’il ne doit pas être dupe de l’opération de communication qui se joue. Mais n’a-t-il pas mérité ce cadeau ?
Alors ravalant ricanements et quolibets, on rectifie la position et on salue. Normal.
Laissant quand même le dernier mot à cet ami jamais en retard d’une méchanceté : « Bien sûr, la présence de Julie Gayet était légitime, mais François Hollande qu’est-ce qu’il foutait là ? »
*Photo : Michel Euler/AP/SIPA. AP21584651_000009.
Tombeau pour Papaïoannou

C’est un petit livre orange à rabats que les éditions La Bibliothèque publient en ce printemps. Dans Kostas Papaïoannou- Les idées contre le néant, le chercheur et poète François Bordes présente avec une grande épure de style l’un des penseurs majeurs de l’antitotalitarisme. Injustement méconnu, Papaïoannou est l’auteur d’une œuvre dispersée en une multitude d’articles, dont certains ont été regroupés dans L’idéologie froide (1967), portant aussi bien sur la critique du marxisme, la pensée de Hegel ou l’histoire de l’art grec. Éternel procrastinateur, cet ami de Raymond Aron bénéficia de la complicité du célèbre penseur pour toucher des subsides du CNRS sans jamais achever sa thèse de philosophie politique. François Bordes lui, compte bien mener son doctorat à terme. Sa thèse sur Kostas Papaïoannou exhume la vie et l’œuvre de son glorieux aîné disparu dans la fleur de l’âge voilà plus de trente ans.
Daoud Boughezala. Kostas Papaïoannou (1925-1981) est surtout connu pour son essai L’idéologie froide. Dans cette charge contre le marxisme-léninisme sortie en 1967, le philosophe grec démontait la pétrification théorique à l’œuvre dans les « démocraties populaires ». En quoi a-t-il rénové la critique du socialisme scientifique?
François Bordes. En montrant que ce prétendu socialisme n’avait rien de « scientifique » et qu’il n’était même pas « socialiste ». Le philosophe grec est en cela proche de George Orwell mais plus encore de Czeslaw Milosz, de Milovan Djilas, ou de ce penseur toujours sous-estimé en France, Leszek Kolakowski (L’Idéologie froide s’achève par une citation d’un texte essentiel du philosophe polonais paru dans Les Temps modernes). Avec les armes de la critique et une érudition brillante, Kostas Papaïoannou a contribué à désensorceler Marx en l’arrachant à la rhétorique mortifère de la langue de bois stalinienne. Son « retour à Marx » est avant tout un retour aux textes, une contextualisation et une critique de l’idole. Mais c’est aussi un retour à l’esprit critique implacable de Marx, ce pourfendeur acharné des rhéteurs et des brille-babils de tout poil. L’analyse que fait Papaïoannou de la critique de l’idéologie chez Marx est particulièrement éclairante.
L’Idéologie froide est le titre qui « fit mouche » chez les intellectuels mais l’influence réelle de Papaïoannou est plus profonde et plus discrète. En 1965, il publie une anthologie de textes sur Marx et le marxisme (republiée sous le titre Les Marxistes, Gallimard, 2001) qui offrait au public français, pour la première fois, un outil complet pour comprendre Marx, connaître le marxisme dans ses développements théoriques et son destin historique. Publié en livre de poche dans une collection pour le « grand public cultivé », les étudiants, les professeurs, les citoyens, ce livre a permis à de nombreux lecteurs de se faire une idée d’ensemble de la théorie et de l’histoire du marxisme. En cela, le philosophe grec était un parfait héritier des Lumières !
Comme Kostas Axelos et Cornelius Castoriadis, Papaïoannou est arrivé en France en 1945 après avoir quitté la Grèce en embarquant sur le navire Mataroa. Rétrospectivement, en quoi cette traversée revêt une importance quasi-mythique pour la diaspora grecque ?
Le voyage du Mataroa est un lieu de mémoire franco-grec. En décembre 1945, à bord de ce paquebot, près de 200 jeunes Grecs partirent vers la France grâce à l’action décisive du directeur de l’Institut français d’Athènes, Octave Merlier. Il s’agit d’un événement kaléidoscopique, conflictuel, contradictoire, qui a laissé une empreinte profonde dans la mémoire. D’un côté, il existe une mythification, une sorte de récit fondateur, l’épopée d’une diaspora – et de l’autre, la réalité de l’exil de « l’élite de la jeunesse » fuyant son pays broyé entre deux guerres : la Guerre mondiale et la guerre civile. Bien peu revinrent au pays natal. Avec les trois philosophes, des artistes, des architectes, des musiciens, des scientifiques, des ingénieurs, des médecins, des vétérinaires étaient partis suivre des études en France. Cette traversée sert d’imago qui exprime tellement d’espoirs et de rêves…
En 1979, cinq ans après le retour de la démocratie, en plein « moment antitotalitaire », Guillaume Malaurie a réalisé une émission radiophonique extraordinaire recueillant les témoignages des boursiers du Mataroa. C’était alors, comme le dit Castoriadis, un « mythe fondateur de la Grèce moderne ». L’épisode rappelait ce que l’Europe devait à ce petit groupe d’exilés qui fécondèrent la vie culturelle et intellectuelle européenne. L’air de liberté que la France a pu respirer pendant les trente Glorieuses, elle le doit en grande partie à tous ces « immigrés ». Le récent Dictionnaire des étrangers qui ont fait la France leur a rendu justice. Aujourd’hui, le mythe du Mataroa est en train de changer, comme si le sens de ce voyage était brouillé avec la crise, l’exil massif des jeunes et les naufrages quotidiens en Méditerranée. C’est peut-être pour cela qu’il suscite un regain d’intérêt : en témoigne la pièce Mataroa la Mémoire trouée qui joua à guichets fermés à la cartoucherie cet hiver.
Avec ses compatriotes Castoriadis et Kostas Axelos, Papaïoannou a profondément marqué le champ intellectuel des dissidents du marxisme. Peut-on parler d’une matrice grecque de la critique du marxisme bureaucratique ?
Absolument ! C’est l’un des grands apports de la Grèce à la philosophie politique du XXe siècle – et singulièrement de cette génération née dans les années 1920. En 1945, la plupart des philosophes français ignoraient Marx et n’avaient qu’une connaissance vague de Hegel. Les jeunes Grecs débarquent à Paris avec plusieurs longueurs d’avance. Ils connaissaient cinq langues : grec ancien et moderne, latin, anglais, allemand, français… Ils avaient commencé à lire dans le texte Hegel, Holderlin, Marx et Nietszche. Une telle ouverture intellectuelle et linguistique favorise la critique ! A cela s’ajoute leur expérience directe, dans la Résistance, du communisme bureaucratique. Ils accueillent par exemple l’année 1956 comme une libération tandis que nombre d’intellectuels français ont vécu le rapport « attribué au camarade Khrouchtchev » comme un traumatisme. L’événement confirmait leurs analyses, là où pour les autres, il signifiait la ruine des illusions. Mais ce n’est qu’après mai 1968, la répression du Printemps de Prague et la parution de L’Archipel du Goulag, que leur critique fut véritablement reconnue. Encore fut-elle en partie oblitérée par le phénomène des nouveaux philosophes.
Papaïoannou se défiait donc des « nouveaux philosophes » apparus dans les années 1970. Pourquoi éprouvait-il tant de méfiance envers ses cadets ?
Il ne faut pas exagérer cette méfiance. Comme Aron, il y a au début plutôt de la sympathie pour ces nouveaux venus dans la petite troupe des « antitotalitaires ». Jean-Marie Benoist, André Gluscksmann et Bernard-Henri Lévy reprennent certaines de leurs analyses en les utilisant dans une perspective et avec un style radicalement différents. La brouille ne se fait pas sur la question du totalitarisme mais sur celle de la philosophie, avec la parution du Testament de Dieu puis celle de L’Idéologie française de Bernard-Henri Lévy. Papaïoannou trouvait insupportable le style des nouveaux philosophes, leur façon rock’n roll de poser des questions complexes en quelques formules bien frappées. Ce sont deux mondes très différents. Papaïoannou est étranger à l’avènement de l’âge médiatique des intellectuels.
Héritier de la tradition socialiste démocratique grecque telle qu’elle s’était incarnée dans la Résistance, une fois exilé à Paris, Kostas Papaïoannou a rejoint des cercles libéraux autour de Raymond Aron et de la revue Commentaire. Leur antitotalitarisme commun a-t-il érodé les convictions socialistes de Papaïoannou ?
Pour bien comprendre, il est nécessaire de remonter plus en amont. Commentaire est fondé en 1978. Kostas Papaïoannou comme Jean-François Revel et d’autres intellectuels marqués à gauche s’y retrouvent. Malade, le philosophe grec collabora peu à la revue libérale. Celle-ci se voulait l’héritière de deux grandes revues des années 1950-1960 : Preuves de François Bondy et Le Contrat social de Boris Souvarine. C’est à cet univers-là que Papaïoannou appartient : la plus grande partie de son œuvre paraît dans ces deux revues, authentiques lieux d’élaboration de la critique antitotalitaire. La colonne vertébrale de ce milieu est composée de la gauche antistalinienne, d’anciens trotskistes, de socialistes alliés aux libéraux (au sens politique) et de fédéralistes européens. Il s’agit d’un milieu très original, fertile, dynamique, ouvert. Il gagnerait à être redécouvert aujourd’hui. En 1967, les révélations du financement indirect de la CIA ont disqualifié toutes les publications liées au Congrès pour la liberté de la culture. Une revue comme Preuves constitue pourtant une véritable mine d’or pour la réflexion politique mais aussi pour la littérature et les arts des années 1950-1960. Papaïoannou appartient pleinement à ce milieu cosmopolite où l’on croise Arendt et Aron, Calet et Simenon, Duvignaud et Rougemont. En 1978, il retrouve des anciens de Preuves dans Commentaire et ses amis aroniens comme Alain Besançon ou Jean-Claude Casanova.
Dans votre bel essai, vous évoquez l’attitude ambivalente de Papaïoannou pendant mai 68. Sympathisant avec une partie du mouvement, il a néanmoins participé à la grande manifestation gaulliste du 30 mai, aux côtés de Raymond Aron. Le même malentendu s’est-il reproduit en 1981 lorsque le philosophe grec a soutenu Mitterrand, à la différence de ses amis libéraux ?
Ambivalence, peut-être. Malentendu, je ne pense pas. Sur son attitude en Mai 68, la contradiction n’est qu’apparente. Enthousiasmé par la dimension libertaire du mouvement, il prend la défense d’Aron lorsque celui-ci est violemment attaqué par Sartre. Il se rend à la Sorbonne occupée : cela ne fait pas de lui un insurgé ; il se rend à la manifestation de soutien à de Gaulle : cela ne fait pas de lui un gaulliste. Comme Revel, il déteste le « style du Général » et accueille favorablement mai 68 car le mouvement secoue une société bloquée par le poids des hiérarchies et des conservatismes. Il s’oppose dans le même mouvement au retour de flamme du marxisme-léninisme et il brocardera l’aveuglement maoïste.
Papaïoannou ne votait pas en France, c’est un point important. Est-ce si paradoxal d’avoir soutenu Mitterrand ? Comme tous ses amis, il était opposé à l’Union de la gauche avec le PC. À bien y réfléchir cependant, il semble logique de souhaiter la victoire d’un responsable politiquement profondément anticommuniste, comme l’avenir le montrera. Et puis, avec André Philip et quelques autres, François Mitterrand fut l’un des rares hommes politiques à publier dans Preuves…
N’ayant jamais achevé sa thèse, Papaïoannou a laissé une grande quantité d’articles épars recueillis dans quelques volumes. Mais ses travaux politiques ont occulté ses écrits savants sur l’art grec. Pouvez-vous nous en dire plus sur cet aspect occulté de son œuvre ?
L’Art grec publié chez Mazenod est, avec La Consécration de l’histoire (Ivréa, 1995), le cœur vivant de son œuvre – le plus vif. Il n’a pu malheureusement la développer, puisque les urgences de l’heure le menèrent à « griller » une grande partie de ses forces dans l’étude de Lénine… Croire que le philosophe ne fut qu’un « spécialiste » serait une erreur complète. Sa connaissance profonde de l’Antiquité et sa réflexion sur la condition humaine s’inscrivent dans une véritable « critique de la raison historique » dont Serge Audier a parfaitement montré l’actualité. Cette critique « non réactionnaire de la modernité » peut offrir de nouvelles perspectives pour penser et repenser ce qui advient.
Au fil des pages les plus lyriques de votre livre, vous revenez sur la grande amitié que Papaïoannou avait nouée avec le poète mexicain Octavio Paz. Comment s’est développée leur complicité ?
Leur amitié est fascinante, il s’agit d’une fraternité intellectuelle hors du commun. L’Arc et la lyre, le classique de Paz, est imprégné de leur dialogue. L’Idéologie froide est dédiée à Octavio Paz qui, en retour lui dédiera L’Ogre philanthropique. Dans sa biographie de Paz parue récemment, Christopher Domìnguez Michael montre le rôle-clef de Papaïoannou. Le poète l’évoque d’ailleurs largement dans son Itinéraire où son ami Kostas est mis sur le même plan qu’André Breton, Albert Camus et Victor Serge. Le poète mexicain et le philosophe grec se rencontrent au Café de Flore en 1946 et restent amis jusqu’à la mort de Papaïoannou en 1981.
À l’abbaye d’Ardenne, dans le fonds Kostas Papaïoannou conservé à l’IMEC (Institut mémoires de l’édition contemporaine), se trouve un magnifique album photographique du voyage du philosophe en Inde, chez le poète-diplomate. Celui-ci lui consacre l’un de ses plus beaux poèmes dans lequel il évoque leur amitié, l’expérience de l’histoire et la quête de la réconciliation. Voici sans doute ce que le philosophe et le poète nous apportent de plus précieux. La consécration de l’instant comme antidote à la consécration de l’histoire : la politique n’est pas l’ultime et seule demeure de l’homme.
Kostas Papaïoannou (1925-1981): Les idées contre le néant
Prix: 14,00 €
1 d'occasion et neuf disponible à partir de 14,00 €
N.B : Une soirée littéraire est organisée le mercredi 24 juin à 19 h à la Librairie des Éditions du Bruit du temps (66, rue du Cardinal-Lemoine, Paris 5e) au cours de laquelle François Bordes présentera sa biographie de Kostas Papaïoannou. Michéa Jacobi y lira son ouvrage Xénophiles (La Bibliothèque, 2015).
Gaultier, corsaire du corset

Elle fut à Montréal, elle était à Londres, elle sera à Berlin, elle est à Paris. L’exposition Jean-Paul Gaultier est un enchantement. On peut certes penser qu’elle réalise un moment de la société du spectacle, qu’elle est le miroir d’une époque tout entière consacrée à la volupté d’être, qu’elle sanctuarise l’ère du vide et du « genre », mais on n’aura rien dit de la « révélation » qu’elle est pour le visiteur qui trouvera au Grand Palais l’aliment dune durable allégresse.
Peu importe même qu’on se soucie comme d’une guigne de la mode et de Jean-Paul « Ier », la très imaginative muséographie de cette exposition unique enchante par elle-même. Se jouant des volumes et du lieu, elle nous entraîne ici dans un boudoir, là au pied d’un plateau tournant qui reproduit la fantaisie d’un défilé fellinien, le ballet des modèles saisis dans leurs poses furtives : cambrés, extatiques, arrogants, pressés…[access capability= »lire_inedits »] Les visages des mannequins à taille réelle, placés en embuscade, s’animent de diverses physionomies, grâce à un savant procédé audiovisuel qui reproduit aussi la voix humaine. L’effet est fascinant.
Parigot-parisienne
Dans ce temple de la culture tranquille, « dominante », on consacre le dandy à la marinière, qui brouilla les signes et le sexe des vêtements : il imagina des hommes désirables, des mâles larges d’épaules en décolleté plongeant, mais « corseta » les femmes en dominatrices excédées. On célèbre le théoricien amusé de la punkitude chic, qui emprunta à la rue londonienne, vers la fin des années 1970, ses parures d’Indiens suburbains et toute son extravagance anglaise survoltée, son énergie furibonde. Frankenstein bienveillant, il élabora dans son laboratoire à fanfreluches une personnalité moins trouble que double, un personnage mi-parigot mi-parisienne, rock and kitch, en skaï et nylon, en cuir et soie, une créature divisée, en équilibre stable, féminine et virile. On admire les coupes, les détails, en particulier tout ce qui est relatif à la broderie, aux corsets, aux dentelles, aux lanières… On le croyait flibustier, c’était un couturier.
Yvette et Catherine
Jean-Paul Gaultier pensait, à ses débuts, dynamiter le beau, le bon goût, la bienséance, bref, effaroucher le bourgeois : il a surtout épaté la bourgeoisie, qui n’aime rien tant qu’être bousculée. Ses premiers clients furent un peu, aux années 1980, ce que les « incoyables » et les « meveilleuses » (on s’interdisait alors de prononcer le r de révolution) furent au Directoire : un même sens de la représentation de soi outrée, de la dérision théâtrale, un goût semblable des folles parures, des perruques bleues ou vertes. Au temps de Mitterrand, sur un stand de la grande foire aux vanités socialisantes, il aura réconcilié Yvette Horner et Catherine Deneuve.
L’oubli et les métamorphoses
JPG abandonne le prêt-à-porter, pour ne se consacrer désormais qu’à la haute couture. Dans la ronde des apparences qui nous aident à vivre, la mode, sa splendide illusion, et même ses ricanements hypercritiques et ses grimaces, ont toute leur place. Qu’en sera-t-il demain, qu’en est-il aujourd’hui ? Lors de l’inauguration, Gaultier était attentif, charmant sans ostentation, démontrant une vraie simplicité. Il a conservé la fraîcheur du jeune homme qui pleurait à la vision du film Falbalas (Jacques Becker, 1945). Il se réjouit d’être encore là, d’apporter sa pierre à un édifice qui s’effondre et se reconstruit sans cesse, entraîné par le mouvement hélicoïdal du cycle de l’oubli et des métamorphoses.[/access]
Également en version numérique avec notre application :
Exposition Jean-Paul Gaultier, Grand Palais, Galeries nationales, jusqu’au 3 août 2015.
*Photo : LaurentVu/SIPA. 00703176_000049.
Micro, Macro, Macron

« Micro, Macro, Macron », la formule a une vertu pédagogique. En trois mots, on comprend la logique du projet de loi présenté par le banquier socialiste qui a hérité du portefeuille de l’Économie. Facile : pour agir sur les agrégats macroéconomiques que sont la croissance et l’emploi, Emmanuel Macron veut agir sur les conditions d’activité des agents microéconomiques. Cette politique s’oppose donc aux formes traditionnelles de relance macroéconomique par la monnaie, la fiscalité, la dépense publique ou l’action sur le coût du travail. Exit, donc, le Quantitative Easing, les allégements de l’impôt sur le revenu et de celui sur les bénéfices des entreprises, ou encore la sortie du régime des 35 heures hebdomadaires, que l’Allemagne a organisée il y a dix ans.
Il est donc frappant que cette loi intervienne au terme de deux années durant lesquelles le président normal et ses équipiers ont majoré les impôts, réduit les dépenses publiques à caractère économique et maintenu fermement le régime des 35 heures. Le projet Macron est né de ce refus de toucher à l’organisation économique et à la politique de régulation globale.
Trois points du texte suscitent la controverse.
La libéralisation des transports de voyageurs par route
D’abord, on envisage désormais de suivre l’exemple de l’Espagne, de l’Angleterre et de l’Allemagne, qui ont déréglementé les transports routiers et provoqué, surtout dans les deux premiers pays, une explosion du nombre de voyageurs. Il s’agit donc de mettre fin à une anomalie qui renforçait la position de la SNCF, et de créer du même coup de nombreux emplois. Désormais, on pourra se déplacer de Paris à Bordeaux ou de Lyon à Saint-Étienne en faisant halte au passage, ce qui était impossible auparavant. On se demande pourquoi cette liberté élémentaire n’a pas été ouverte plus tôt…
De fait, à l’exception des syndicats du transport ferroviaire, personne ne devrait contester cet aspect du texte. Les sociétés prestataires spécialisées sont prêtes, le nouveau service devrait décoller, les 110 000 voyageurs actuels vont être multipliés par cinq ou dix ou vingt en quelques années. Bref, des emplois nouveaux seront effectivement créés, cela ne fait pas l’ombre d’un doute. Mais il ne fait pas plus de doute que la SNCF subira une perte d’activité substantielle, même si la déréglementation permet des déplacements plus nombreux. Après avoir remercié le banquier socialiste, posons-lui donc la question naïve suivante : comment s’y prendra-t-on pour gérer la réduction d’activité de la SNCF sur les grandes lignes, mais aussi sur toutes celles qui sont assurées par les TER, subventionnés par les régions ? La mesure aura un double impact, sur les effectifs de la SNCF et sur la couverture des dépenses de Réseau ferré de France, qui entretient le rail français.
L’hypothèse retenue, du côté de la SNCF, est celle d’une majoration de la subvention dont bénéficie l’entreprise. Personne n’imagine en effet que le pouvoir hollandais abandonne les cheminots, électorat captif de la gauche : François Hollande n’est pas Margaret Thatcher. Le projet libéral du ministre Macron se traduira donc par une nouvelle charge pour le Trésor public, qui est déjà sur la corde raide. Sapin devra se débrouiller pour payer l’ardoise engendrée par le texte de son camarade de Bercy.
Les notaires sur la sellette
On le sait, les notaires sont une corporation rentière qui a fait fortune grâce à la montée des prix de l’immobilier. Ils forment aussi, accessoirement, un contingent d’électeurs fidèles à la droite. Et constituent à ce titre une cible idéale pour ce gouvernement cynique à défaut d’être courageux.
D’où les trois mesures qui les visent. La première repose sur de nouveaux barèmes pour les actes notariés, qui en réduisent les frais. S’y ajoute un nouveau régime d’installation sur le territoire, libre dans certaines régions, encadré dans d’autres. Et, enfin, une nouvelle faculté de s’incorporer dans des cabinets juridiques interprofessionnels, aux côtés des avocats conseils. L’objectif affiché est de corriger le caractère « rentier » de la profession et de l’ouvrir à de plus nombreux jeunes. Why not ?
Sauf que les connaisseurs de la profession ne sont pas dupes. Les notaires ne produisent pas des services, ils sont des « officiers ministériels » assermentés, voués à produire des actes « authentiques » incontestables devant la justice. C’est là un produit de l’Histoire, les titulaires des offices étant les lointains héritiers de ces hommes qui devaient sans cesse racheter à Sa Majesté le roi de France le droit d’exercer leur métier. Ils représentent ainsi l’État sans en être des agents.
Macron a mélangé les genres. Il traite les notaires comme des officiers ministériels, en révisant leurs barèmes – il fallait le faire –, mais il les considère comme des prestataires de services quand il les assimile à d’autres professions du droit. Enfin, il crée un double régime – de liberté dans certaines régions, d’encadrement dirigiste dans les autres. Il ne comprend pas qu’il n’y a, en l’occurrence, que deux choix possibles : soit la pleine libéralisation – pour la production d’actes sous seing privé, non authentiques, pour leur facturation, pour l’installation sur le territoire, pour l’association avec d’autres professionnels du droit –, soit l’exercice continué de la tutelle du garde des Sceaux, pour la fixation des honoraires et les conditions d’installati
Travailler le dimanche et la nuit
Il y a bien longtemps qu’on peut travailler le jour du Seigneur, et ce volet sent donc la pure magouille socio-économique. Faut-il étendre les autorisations de travail dominical aux commerces de toute nature – y compris les grandes surfaces, de manière à augmenter leur chiffre d’affaires et les emplois qui vont avec ? Le projet, ancien, s’est longtemps heurté à deux obstacles : les commerces indépendants, qui refusaient la concurrence, jugée déloyale, de la grande distribution appuyée sur les centrales d’achats et disposant d’une main-d’œuvre moins chère, et les syndicats, qui entendaient protéger les salariés contre les contraintes du travail dominical et de nuit.
Macron a choisi d’attaquer par le biais de la vente touristique. Selon différentes modalités, il étend la faculté d’ouvrir des commerces le dimanche et de nuit dans des zones à fort potentiel de vente aux touristes, français et surtout étrangers, au-delà des zones consacrées que sont les Champs-Elysées, le Marais ou la tour Eiffel. Ce que réclamaient précisément… les commerces indépendants, mais pour leur propre compte[1. On ne peut aujourd’hui vendre le dimanche, hors zones touristiques strictement délimitées, en faisant travailler des salariés.]!
Cette faculté aurait permis à nombre d’entre eux de se maintenir et de prospérer. Mais, au nom de la non-discrimination, le projet Macron l’ouvre à toutes les formes de distribution. Avec une contrepartie : la signature préalable d’accords professionnels sur les conditions d’emploi des personnes concernées. La grande distribution y parviendra. Reste à savoir comment les petits commerces encaisseront le choc de cette nouvelle concurrence, et quels salariés bénéficieront du nouveau régime. Le schéma qui se renforce un peu plus encore est celui d’une économie de services générant des emplois peu qualifiés.
Un texte de diversion ?
Quand la loi sera publiée au Journal officiel, il faudra se souvenir de deux choses : 217 usines françaises ont fermé leurs portes en 2014, et 150 000 Français environ – ingénieurs, informaticiens, gestionnaires, cuisiniers ou pâtissiers – ont quitté le territoire en 2013. Même avec la meilleure volonté du monde, on ne voit pas comment elle pourrait enrayer notre déclin sur ces deux terrains. Dans ce contexte, on peut penser qu’il s’agit d’un texte de diversion. À entendre les louanges que lui ont décernées les libéraux de l’opposition, il semble avoir atteint son but.
Trois livres pour la Fête des Pères

Le Moyen Âge n’est plus ce temps intermédiaire, cet obscur recalé des cours d’histoire qui portait en lui toutes les misères de la chronologie. Brutalité et saleté au programme scolaire. Que n’a-t-on pas dit et écrit sur ce bâtard, ce mal-aimé des frises du fond des classes? À l’école, on le chargeait déjà de tous les maux pour mieux faire briller nos Lumières. Avant la Révolution, rien de bon ne se profilait à l’horizon des Hussards noirs, on pataugeait dans le néant, l’ère des primates. Et puis, le Moyen Age est sorti de sa torpeur grâce notamment à Michel Zink, professeur au Collège de France et membre de l’Institut. Dans ce recueil de chroniques tirées des émissions de France Inter (été 2014), Zink, dans un style fluide et généreux, nous fait aimer cette période mystérieuse. Car il y a dans cette « jeunesse de notre monde » une apprêté magique, des sentiments, nobles et purs, enfouis derrière une langue aride. « Comme dans les contes, tout paraît à portée de la main et rien ne l’est » écrit-il. De Roland à Ganelon, des chansons de geste aux jongleurs, de la chevalerie à la poésie, ce Moyen Âge désarçonne les cartésiens, brouille les frontières et accule les moqueurs. On y décèle derrière une broussaille d’aubépines, une fontaine de jouvence que le troubadour et le trouvère s’évertuent à chanter. Un monde où la nature se mêle aux désirs des hommes. « Le Moyen Âge, dont l’art ignore longtemps la perspective en a une perception rapprochée. Il la voit tout près, en gros plan. La nature est ce qu’on touche, ce qu’on sent, ce qu’on entend, … ». Une véritable Renaissance.
Bienvenue au Moyen Âge de Michel Zink – Editions des Equateurs / France Inter.
Les Caprices de Marie
François Cérésa n’a pas la plume tremblante, larmoyante et vaine des petits maîtres de l’autofiction. Le Nouveau Roman ne passera pas par lui! Il a la tête dure du bourguignon qui se lance à l’assaut d’une saga en trois tomes. Ce prince de l’argot, sans peur et sans reproche, ose batailler du côté de Dumas et laisse les tracas du quotidien aux seconds couteaux de la littérature. C’est à l’aune de ses modèles qu’on juge un écrivain. Cérésa a du répondant, de l’allonge et un sens inné du rebondissement. Avec lui, on ne s’ennuie pas, on cavale de la convocation des Etats Généraux à la fin de la Terreur. Dans Le Lys blanc , qui s’inspire librement des exploits du général de Tromelin, les héros de Cérésa ont du nerf et du jus. Marie-Antoinette, fille unique du boulanger de Pornic tient la vedette de ce roman de cape et d’épée. Violée par le Comte de La Rose-Pitray, la jeune femme se débat dans les méandres de l’histoire. Elle donne naissance à Maximilien qu’elle abandonne derechef pour se lancer corps et âme dans la frénésie révolutionnaire. Elle croise Danton, Robespierre, Desmoulins, se lie d’amitié avec Olympe de Gouges. Un jour lingère, l’autre « serveur » au Procope, elle devient déesse de la guerre aux côtés des vendéens de Charette. Quand un chevalier blanc surgit et lui vole son fils… Cérésa, en disciple éclairé de Jacques Laurent, ne manque ni de souffle, ni de piquant. Vivement la suite!
Le Lys blanc de François Cérésa – Editions L’Archipel.
Boni, le Magnifique
Superstar au tournant du siècle, Boni de Castellane (1867-1932) menait grand train. Comme le souligne Emmanuel de Waresquiel dans une introduction limpide, Boni avait une surface financière considérable et un mode de vie hors-norme. Il possédait alors trois châteaux, un yacht, une villa à Deauville et à Cannes. Il se faisait même construire un palais à Paris, semblable au Trianon. Charmeur, délicat, féru de politique, amateur d’architecture, d’antiquités et de bijoux, Boni en esthète accompli, dépensait sans compter. Ses plaisirs ne connaissaient aucune limite. Au Bois, à l’Opéra ou à Auteuil, son allure et son portefeuille auraient séduit le plus intransigeant des anachorètes. « L’argent a toujours coulé entre mes doigts » écrit-il dans ses Mémoires en deux parties : Comment j’ai découvert l’Amérique (1867-1906) et L’art d’être pauvre (1906-1924). Il ajoute avec un euphémisme désarmant que son père et sa mère « jouissaient d’une assez jolie fortune ». Cet arrière petit-neveu de Charles-Maurice de Talleyrand n’était pas boiteux pour un sou. Il consuma sa vie jusqu’à se marier en 1895 avec Anna Gould, la plus riche héritière des Etats-Unis. Mariage qui ne dura qu’une dizaine d’années comme ses richesses inimaginables. « J’aurai possédé des demeures magnifiques, bâti des palais, restauré des châteaux, fait beaucoup de jaloux, cherché à vivre selon la tradition de mes ancêtres ; mais rien n’aura duré pour moi ». Fatalitas! Fatalitas!
Mémoires de Boni de Castellane – Présenté par Emmanuel de Waresquiel – Editions Perrin.
Mémoires: Introduction et note d'Emmanuel de Waresquiel
Prix: 15,51 €
2 d'occasion et neuf disponible à partir de 5,41 €
*Photo : Pixabay.
Banlieue, la loi du plus faible

Un jour Claude Allègre découvrit le mammouth. L’animal était gros, très gros, et tirait sa force de son inertie. Depuis, il est devenu énorme, boursouflé. Du mammouth on croit tout savoir. Une ribambelle de pédagogues obtus s’exprimant dans une langue qu’ils sont les seuls à comprendre. Des syndicats qui veulent toujours moins d’élèves et toujours plus de profs. Des enseignants qui font ce qu’ils peuvent et – on les comprend – qui ne redoutent rien tant que d’être mutés dans le 93.
On croit tout savoir, mais on oublie les élèves. Quoi ? Des enfants seraient-ils responsables de quoi que ce soit ? Il y a longtemps, la Zazie de Queneau voulait être instit « pour faire chier les gamins ». Aujourd’hui, il y a des gamins par dizaines de milliers qui vont à l’école « pour faire chier tout le monde ».
Pour eux – et aussi, bien sûr, pour leurs parents –, un gouvernement de gauche, celui de Michel Rocard, créa le Haut Conseil à l’intégration. Un autre gouvernement de gauche, celui de Jean-Marc Ayrault, le supprima en 2012. C’est que le HCI avait, l’année précédente, commis le crime des crimes : dire la vérité sur certains élèves. Un rapport qui montrait comment les territoires perdus de la République avaient gagné du terrain fut son arrêt de mort.[access capability= »lire_inedits »]
On y apprend que dans certaines villes comme Clichy-sous-Bois, Aubervilliers ou La Courneuve, plus des trois quarts de la jeunesse est d’origine étrangère ; qu’il n’était pas rare d’avoir des classes du primaire et des collèges « entièrement composées d’élèves d’origine étrangère partageant la même confession » ; que « la montée du fondamentalisme et du communautarisme ouvre la porte à des contestations de cours de plus en plus nombreuses » ; que de nombreux enseignants d’histoire ont du mal à aborder le fait religieux, la Shoah, le Proche-Orient ; que, en cours de sciences, « l’évolutionnisme est remis en cause au profit d’une action divine ou créationniste ». Voilà. Le HCI n’était pas, que l’on sache, une officine du Front national, un organisme tenu en sous-main par les Identitaires ou Riposte laïque. Parmi ses membres, on comptait Malika Sorel, Yazid Chir, Mohand Hamoumou, Nacer Meddah, Abdelwahab Meddeb… Sur le site du HCI, on peut lire que cet organisme a cessé d’être en 2012. Mais rien n’a été effacé, pas même le rapport. Du temps de Staline on supprimait toutes traces visibles des ennemis du peuple. Le PS a encore à apprendre…
Osons ici un mot tabou : le choc des civilisations ! Le livre de Samuel Huntington a été publié bien avant les attentats du World Trade Center. Depuis, plus les événements confirmaient sa thèse, plus les flics de la pensée protestaient. Pourtant, le choc des civilisations, nul besoin d’aller le chercher dans les montagnes de l’Afghanistan, dans les zones tribales du Pakistan, dans la charia, dans la burqa, près des églises coptes qui brûlent, dans les fatwas, dans les lapidations… Il est ici. Chez nous. Au coin de la rue. Dans les villes, les quartiers et les écoles que citait le Haut Conseil à l’intégration.
Que dire de plus ? Qu’aucune fatalité génétique ou raciale ne pèse sur les gosses issus de l’immigration. En CM1, mon fils avait une amie du nom de Fathia. Surdouée, brillante, appliquée. Une famille modeste, très modeste. Sa mère lui répétait souvent : « Tu es arabe, alors tu dois travailler deux fois plus, deux fois mieux que les autres. » Ainsi avaient fait, de génération en génération, les petits Juifs venus de l’Est, les petits Portugais, les petits Espagnols… Ils ne s’en sont pas portés trop mal.
Fathia sauta une classe et se retrouva, un an avant mon fils, gamin privilégié, au collège. Ce fut un cauchemar. Elle était de nouveau première ! Et les élèves issus de la même cité qu’elle la harcelèrent jour après jour. Elle fut régulièrement traitée d’« Arabe blonde » : l’équivalent de « bounty », utilisé pour les « traîtres » par certains enfants d’origine africaine. Comment, elle, une Arabe, pouvait-elle, osait-elle, être première ? Avec Fathia, c’est Mozart qu’on assassinait…
Fathia fit une dépression, sa mère alerta les profs. On ne fit rien, il ne fallait pas « stigmatiser »… Fathia a été retirée du collège. Elle est allée dans un établissement catholique. Toujours première, toujours aussi brillante. Il y a plus de quatorze ans parut un petit livre intitulé Les Territoires perdus de la République. Il disait déjà tout ce qui devait arriver à Fathia. Depuis, la République a encore perdu beaucoup de territoires.[/access]
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*Photo : FREDERIC DEFOSSEZ/SIPA. 00665234_000007.
Et François parla d’écologie intégrale

Dans sa nouvelle encyclique Laudato Si, le pape appelle cela l’écologie intégrale. Une expression qui s’est imposée, au fil du temps, pour désigner cette écologie qui ne choisit pas la nature au détriment de l’homme. C’est l’écrivain voyageur Falk van Gaver qui, certainement le premier, usa de l’expression il y a une dizaine d’années. Le jeune écrivain Gaultier Bès l’a ensuite repris dans son livre Nos limites. Puis le théologien Fabien Revol aussi, en créant la chaire Jean Bastaire, à Lyon . Des noms qui ne vous disent pas forcément grand-chose. Mais le mot est arrivé, sur les ailes d’on ne sait quel ange, jusqu’aux oreilles du pape François. De ce mot là, Le Monde a fait sa Une mardi. De l’inédit. Du jamais vu, non plus, cette Une de Libé, qui s’est fendu d’un pape vert arborant les tables de la loi : on y lit « tu ne pollueras point ». Une boutade ? Pas sûr.
Ce qui pourrait passer pour une nouveauté de la part de l’Eglise s’appuie en réalité sur une longue tradition. L’Eglise catholique a déjà souligné ce trait fondateur de sa croyance : l’homme est le gardien de la création. Les encycliques précédentes l’évoquaient sans développer plus avant. Des grands écrivains chrétiens avaient déjà fourni une ample réflexion sur la nature, la technique, le règne de la marchandise, la pollution. Une ligne de pensée qui ne s’accordait pas nécessairement avec les soucis de l’époque. L’heure est venue, sûrement, où les chrétiens ont tout intérêt à redécouvrir cette tradition. Une manière de rappeler qu’Europe Ecologie Les Verts n’a rien inventé. François a décidé de s’inscrire dans cette tradition.
Dans son encyclique, le pape s’inspire du patriarche Bartholomée, primat de l’Eglise orthodoxe de Constantinople. Il le cite et cela semble un avertissement : « Que les hommes dégradent l’intégrité de la terre en provoquant le changement climatique, en dépouillant la terre de ses forêts naturelles ou en détruisant les zones humides ; que les hommes portent préjudice à leur semblable par des maladies en contaminant les eaux, le sol, l’air et l’environnement par des substances polluantes, tout cela se sont des péchés. » Une envie de raser une forêt de pins pour y construire un Leclerc ? Vous voilà pécheur. Une autre d’aligner du Round Up dans votre jardin ? Pécheur aussi. Aéroports, barrages, centrales, vous voilà prévenus. Par cette publication à très haute valeur symbolique, le catholique libéral est un peu plus désavoué.
Laudato Si s’ouvre sur des constats techniques sérieusement documentés. Pas d’approximations, guère de fioritures, de nombreux et courts paragraphes synthétisent les dernières découvertes des écologistes. On y découvre résumées les thèses les plus courantes sur la pollution de l’eau, de l’air et des sols. Certains passages tiennent de la mise en garde sévère : « L’exposition aux polluants atmosphériques produit une large gamme d’effets sur la santé en provoquant des millions de morts prématurés ». Des millions de morts prématurés. Chez certains catholiques, la phrase devrait résonner particulièrement.
L’écologie intégrale, c’est aussi donner une dimension politique à un constat environnemental. Lorsqu’il évoque l’immigration (après avoir déploré la migration anormale des animaux) François donne des causes environnementales à ce dégât politique. Au lieu de déplorer l’effacement des frontières et le choc des identités, il accuse la suractivité et la surproduction humaines comme causes de ce désordre. Ce que le catholique doit comprendre ? S’il veut garder sa culture, qu’il commence par bazarder son 4×4. « Le changement du climat provoque la migration d’animaux qui ne peuvent pas toujours s’adapter, et cela affecte à leur tour les moyens de productions des plus pauvres, qui se voient aussi obligés d’émigrer avec une grande incertitude pour leur avenir et celui de leurs enfants. L’augmentation du nombre de migrants fuyant la misère, accrue par la dégradation environnementale, est tragique. »
Aux États-Unis particulièrement, les voix de catholiques conservateurs ont reproché au pape de se mêler de science et d’écologie. La vieille rengaine reprend, qui voudrait opposer Dieu et les créatures, l’homme et la nature. Le dogme et son exigence évangélique. Laudato Si a cette vertu qu’on soupçonnait déjà : le vieil Occident chrétien est poussé à l’acte de contrition. Qui le fera, sinon ?
A lire : Patrice de Plunkett , Cathos, écolos : mêmes combats ? Les catholiques face aux enjeux de l’écologie (Ed.Peuple Libre) Lyon,2015.
*Photo : MARIA LAURA ANTONELLI/AGF/SIPA. 00716018_000004.
Soudan: l’Afrique du Sud fait un doigt d’honneur à La Haye

Lundi soir, le vingt-cinquième sommet de l’Union Africaine (UA) s’est achevé sous la présidence de Robert Mugabe à Johannesbourg, chez son parrain sud-africain. Au premier rang de la photo de famille se tenait tout sourire Omar El-Bechir, poursuivi par la Cour Pénale Internationale (CPI) pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité. Premier chef d’Etat, dans l’histoire de la CPI, à être recherché pour génocide de trois groupes ethniques, les Fours, les Masalit et les Zaghawa, il serait responsable de plus de 300 000 morts et 2,5 millions de réfugiés au Darfour. Depuis que les premiers mandats d’arrêts ont été lancés contre lui en 2009, Jacob Zuma lui avait déconseillé de venir aux précédents sommets en Afrique du Sud, évoquant les risques que la Justice faisait peser sur sa liberté.
L’Afrique du Sud, en tant que signataire du traité de Rome fondateur de la CPI, se devait de livrer le président soudanais à La Haye. Mais son président Jacob Zuma avait pris soin de rassurer son hôte ; cette fois-ci son immunité personnelle lui était garantie.
Le jour du sommet, la CPI a rappelé comme il se doit à l’Afrique du Sud ses engagements et lui a demandé de livrer Omar El-Bechir. Pour toute réponse, la cour s’est vue opposer un refus assez ferme sous prétexte que c’est l’UA et non l’Afrique du Sud qui recevait les chefs d’Etat africains. Une ONG sud-africaine saisit alors un tribunal de Pretoria dont les juges interdisent en urgence la sortie du territoire du président soudanais, en attendant de pouvoir statuer sur le fond de l’affaire. Amnesty International publie de son côté un communiqué solennel en faveur de l’arrestation du général qui depuis 1989 dirige Khartoum d’une main de fer.
Jusqu’à la fin du sommet, un faux suspense a donc tenu en haleine l’opinion publique. Les dépêches de presse se sont succédé et ont maintenu l’espoir d’une interpellation par la justice sud-africaine. Mais le président de la république islamique du Soudan, tout juste réélu avec 94% des voix en avril, n’était pas plus effrayé que d’habitude. Sans doute était-il absorbé par les travaux de l’UA sur les graves dysfonctionnements de la démocratie burundaise, thème (authentique) du sommet. Le jet d’Omar El-Bechir a donc décollé vers sa capitale où un comité de soutien l’attendait. Un envol qui a mis fin aux espoirs des apôtres de la démocratie en Afrique et un nouveau triomphe pour celui qui nargue la communauté internationale à chacun de ses déplacements. Tout d’abord parce que les pays occidentaux se sont bien gardés de s’ingérer dans les affaires africaines. D’autre part, la CPI, qui dépend politiquement de l’ONU, ne pouvait pas subir plus cruel désaveu : le secrétaire général adjoint de l’ONU était présent sur la photo finale de l’Union africaine, non loin de l’accusé. Comme si de rien n’était.
Non seulement l’Union africaine s’est moqué du droit international – pour Mugabe et les siens cette cour internationale est raciste puisqu’elle s’attaque essentiellement aux dictateurs africains – mais l’Afrique du sud a foulé au pied son propre droit constitutionnel. Cette affaire, mondialement médiatisée, jette une ombre supplémentaire sur la nation arc-en-ciel de Mandela. Depuis la fin de l’Apartheid, le parti au pouvoir, l’ANC, s’affranchit progressivement de l’Etat de droit. Une liberté d’autant plus aisée que la Chine, le Qatar ou l’Egypte ont également reçu El-Bechir, comme les dizaines d’autres pays depuis l’inculpation de la CPI.
La conclusion de ce sommet de l’UA est sans doute que Mugabe et El-Bechir vont continuer à donner des leçons de bonne gouvernance au Burundi, au Burkina ou à la Centrafrique. Quant à l’exclusion de la CPI, l’Afrique du Sud n’y songe pas. La Cour de La Haye a fait savoir que cet épisode médiatique pourrait relancer dans l’opinion l’intérêt pour ses missions. Ce qui donne une idée du discrédit qui entoure le tribunal de La Haye. La gifle infligée par Omar El-Bechir à ses magistrats instructeurs ne devrait pas aider la Cour de La Haye à sortir de son isolement.
*Photo : Armando Franca/AP/SIPA. AP20670104_000057.
Hongrie: Orban réinvente la ligne Maginot

175 kilomètres de long, 4 mètres de hauteur, précédé d’un dense réseau de barbelés : tel est le mur que doit faire construire le ministre hongrois de l’Intérieur tout le long de la frontière serbe sur décision de son gouvernement. Et dans les plus brefs délais, s’il vous plaît !
Cette décision, qui fait déjà couler beaucoup d’encre, prend prétexte de la nécessaire protection des frontières extérieures de l’Europe du flux de migrants illégaux Syriens, Irakiens, Afghans, Kosovars.
D’ores et déjà, fusent les commentaires qui comparent la situation actuelle à celle de 1989 où les autorités hongroises de l’époque (encore étiquetées communistes) s’empressèrent de démanteler le rideau de fer. Avec une nuance de taille : la destruction de la barrière devait alors laisser sortir des dizaines de milliers de ressortissants de la RDA réfugiés en Hongrie et non empêcher quiconque d’entrer.
Alors qu’il aurait pu tout bonnement les renvoyer en RDA, le Premier ministre hongrois de l’époque (Miklós Németh) leur donna alors asile avant de négocier avec Helmut Kohl leur accueil en RFA. Mais bon, ces Allemands de l’est n’avaient pas grand chose de commun, il est vrai, avec nos actuels immigrés arrivés de bien plus loin.
75% des migrants qui débarquent clandestinement en Hongrie proviennent de zones reconnues comme dangereuses, voire en guerre : la Syrie, l’Irak et l’Afghanistan. Les Kosovars, dont l’immigration répond à des mobiles d’ordre purement économique, constituent donc une minorité parmi les migrants, contrairement aux assertions des autorités hongroises.
Le ministre hongrois des Affaires étrangères Péter Szíjjártó s’en est d’ailleurs donné à cœur joie : « Si nous laissons passer en Autriche et en Allemagne les migrants arrivés chez nous, ils nous seront retournés par dizaines, voire un jour par centaines de milliers. » Or, l’an dernier, sur les 10 000 migrants passés « à l’Ouest », seuls 800 ont été reconduits en Hongrie. On est loin des chiffres alarmistes lancés par le gouvernement, même si ce nombre peut encore doubler, voire tripler.
Et quand bien même. En quoi cette mesure apportera-t-elle une solution ? De même que les Allemands avaient joyeusement contourné en 1940 notre belle et luxueuse ligne Maginot, il ne sera guère difficile de contourner la frontière serbe par la Roumanie ou la Croatie, toutes deux membres de l’UE. Percer des trous est une tâche à la portée des passeurs rompus. L’exemple du mur entre les Etats-Unis et le Mexique nous le montre. Ne parlons pas de la vive protestation du Premier ministre serbe Aleksandar Vucic, lequel n’a été ni consulté, ni même avisé par son homologue hongrois.
Connaissant les ficelles de notre ami Viktor Orbán, je serais tenté de penser qu’il s’agit d’un énième effet d’annonce moins destiné à dissuader des étrangers indésirables qu’à marquer son opinion publique. Le message est clair : « Vous voyez, face au laxisme de Bruxelles, nous autres, Hongrois, ne nous laisserons pas faire. Mais ne vous inquiétez pas, votre Premier ministre veille, qui est là pour vous défendre ! »
Merci Viktor Orbán !
*Photo : Darko Vojinovic/AP/SIPA. AP21591221_000004.
Mon grand-père ce héros

Regarder distraitement en cette soirée du 18 juin le journal télévisé et se rappeler soudain qu’il n’y a pas que Waterloo à commémorer ce jour-là. L’appel d’un Général aussi. Voir sur l’écran le Président de la République au Mont-Valérien passer en revue quelques troupes et entendre tout à coup, émergeant du ronron d’un commentaire, le nom de Julie Gayet. La voir sur l’écran, toujours aussi jolie, élégante et souriante. Laisser échapper une première réflexion : « tiens, qu’est-ce qu’elle fait là celle-là » ? On a entendu vaguement parler d’une opération de communication qui serait en cours pour progressivement introniser l’actrice dans un statut de « première dame ». Selon la formule heureuse d’un journaliste inspiré, dans la perspective des élections présidentielles l’Élysée aurait lancé « la compagne officielle » avant la « campagne officielle ». Le Hollande bashing est devenu une seconde nature pour beaucoup. Stimulé par quelques splendides et hispaniques catastrophes protocolaires récentes, et une consternante capacité à être systématiquement à côté de la plaque. On va donc, par réflexe désormais, ricaner et dégoiser. « Sa starlette au Mont Valérien maintenant ! » Mais voilà que la dame aide un vieillard chenu tout sourire, à sortir d’une voiture pour l’installer sur une chaise roulante qu’elle va se mettre à pousser. Le commentateur nous dit qu’il s’agit de son grand-père, ancien résistant de 93 ans. La presse du lendemain, un peu goguenarde, qualifiera la séquence d’alibi pour justifier la présence de Madame Gayet à la cérémonie.
Le problème c’est qu’il a une sacrée gueule l’alibi. Alain Gayet, encore écolier, a rejoint Londres pour s’engager dans la France Libre le 1er juillet 1940, il avait 17 ans. Il fera absolument toutes les campagnes de la France Libre de Dakar à Berchtesgaden. Compagnon de la Libération par décret du 17 novembre 1945. Ils étaient 1038 Compagnons comme lui. Il en reste 9 aujourd’hui, le dernier d’entre eux à quitter ce monde reposera dans la crypte du Mont-Valérien. Alain Gayet est de cet ultime carré. Revenu à la vie civile à la fin de la guerre, il entreprendra des études de médecine, devenant chirurgien. Comme l’aurait voulu son camarade François Jacob, empêché par ses graves blessures. Qui se tournera vers la recherche, histoire d’obtenir un prix Nobel. Destins extraordinaires qui continuent de fasciner aujourd’hui provoquant admiration et tendresse. Et soudain, on est content que sa petite fille, dont il doit être fier, conduise son grand-père ce héros. Dont le sourire heureux montre qu’il ne doit pas être dupe de l’opération de communication qui se joue. Mais n’a-t-il pas mérité ce cadeau ?
Alors ravalant ricanements et quolibets, on rectifie la position et on salue. Normal.
Laissant quand même le dernier mot à cet ami jamais en retard d’une méchanceté : « Bien sûr, la présence de Julie Gayet était légitime, mais François Hollande qu’est-ce qu’il foutait là ? »
*Photo : Michel Euler/AP/SIPA. AP21584651_000009.
Tombeau pour Papaïoannou

C’est un petit livre orange à rabats que les éditions La Bibliothèque publient en ce printemps. Dans Kostas Papaïoannou- Les idées contre le néant, le chercheur et poète François Bordes présente avec une grande épure de style l’un des penseurs majeurs de l’antitotalitarisme. Injustement méconnu, Papaïoannou est l’auteur d’une œuvre dispersée en une multitude d’articles, dont certains ont été regroupés dans L’idéologie froide (1967), portant aussi bien sur la critique du marxisme, la pensée de Hegel ou l’histoire de l’art grec. Éternel procrastinateur, cet ami de Raymond Aron bénéficia de la complicité du célèbre penseur pour toucher des subsides du CNRS sans jamais achever sa thèse de philosophie politique. François Bordes lui, compte bien mener son doctorat à terme. Sa thèse sur Kostas Papaïoannou exhume la vie et l’œuvre de son glorieux aîné disparu dans la fleur de l’âge voilà plus de trente ans.
Daoud Boughezala. Kostas Papaïoannou (1925-1981) est surtout connu pour son essai L’idéologie froide. Dans cette charge contre le marxisme-léninisme sortie en 1967, le philosophe grec démontait la pétrification théorique à l’œuvre dans les « démocraties populaires ». En quoi a-t-il rénové la critique du socialisme scientifique?
François Bordes. En montrant que ce prétendu socialisme n’avait rien de « scientifique » et qu’il n’était même pas « socialiste ». Le philosophe grec est en cela proche de George Orwell mais plus encore de Czeslaw Milosz, de Milovan Djilas, ou de ce penseur toujours sous-estimé en France, Leszek Kolakowski (L’Idéologie froide s’achève par une citation d’un texte essentiel du philosophe polonais paru dans Les Temps modernes). Avec les armes de la critique et une érudition brillante, Kostas Papaïoannou a contribué à désensorceler Marx en l’arrachant à la rhétorique mortifère de la langue de bois stalinienne. Son « retour à Marx » est avant tout un retour aux textes, une contextualisation et une critique de l’idole. Mais c’est aussi un retour à l’esprit critique implacable de Marx, ce pourfendeur acharné des rhéteurs et des brille-babils de tout poil. L’analyse que fait Papaïoannou de la critique de l’idéologie chez Marx est particulièrement éclairante.
L’Idéologie froide est le titre qui « fit mouche » chez les intellectuels mais l’influence réelle de Papaïoannou est plus profonde et plus discrète. En 1965, il publie une anthologie de textes sur Marx et le marxisme (republiée sous le titre Les Marxistes, Gallimard, 2001) qui offrait au public français, pour la première fois, un outil complet pour comprendre Marx, connaître le marxisme dans ses développements théoriques et son destin historique. Publié en livre de poche dans une collection pour le « grand public cultivé », les étudiants, les professeurs, les citoyens, ce livre a permis à de nombreux lecteurs de se faire une idée d’ensemble de la théorie et de l’histoire du marxisme. En cela, le philosophe grec était un parfait héritier des Lumières !
Comme Kostas Axelos et Cornelius Castoriadis, Papaïoannou est arrivé en France en 1945 après avoir quitté la Grèce en embarquant sur le navire Mataroa. Rétrospectivement, en quoi cette traversée revêt une importance quasi-mythique pour la diaspora grecque ?
Le voyage du Mataroa est un lieu de mémoire franco-grec. En décembre 1945, à bord de ce paquebot, près de 200 jeunes Grecs partirent vers la France grâce à l’action décisive du directeur de l’Institut français d’Athènes, Octave Merlier. Il s’agit d’un événement kaléidoscopique, conflictuel, contradictoire, qui a laissé une empreinte profonde dans la mémoire. D’un côté, il existe une mythification, une sorte de récit fondateur, l’épopée d’une diaspora – et de l’autre, la réalité de l’exil de « l’élite de la jeunesse » fuyant son pays broyé entre deux guerres : la Guerre mondiale et la guerre civile. Bien peu revinrent au pays natal. Avec les trois philosophes, des artistes, des architectes, des musiciens, des scientifiques, des ingénieurs, des médecins, des vétérinaires étaient partis suivre des études en France. Cette traversée sert d’imago qui exprime tellement d’espoirs et de rêves…
En 1979, cinq ans après le retour de la démocratie, en plein « moment antitotalitaire », Guillaume Malaurie a réalisé une émission radiophonique extraordinaire recueillant les témoignages des boursiers du Mataroa. C’était alors, comme le dit Castoriadis, un « mythe fondateur de la Grèce moderne ». L’épisode rappelait ce que l’Europe devait à ce petit groupe d’exilés qui fécondèrent la vie culturelle et intellectuelle européenne. L’air de liberté que la France a pu respirer pendant les trente Glorieuses, elle le doit en grande partie à tous ces « immigrés ». Le récent Dictionnaire des étrangers qui ont fait la France leur a rendu justice. Aujourd’hui, le mythe du Mataroa est en train de changer, comme si le sens de ce voyage était brouillé avec la crise, l’exil massif des jeunes et les naufrages quotidiens en Méditerranée. C’est peut-être pour cela qu’il suscite un regain d’intérêt : en témoigne la pièce Mataroa la Mémoire trouée qui joua à guichets fermés à la cartoucherie cet hiver.
Avec ses compatriotes Castoriadis et Kostas Axelos, Papaïoannou a profondément marqué le champ intellectuel des dissidents du marxisme. Peut-on parler d’une matrice grecque de la critique du marxisme bureaucratique ?
Absolument ! C’est l’un des grands apports de la Grèce à la philosophie politique du XXe siècle – et singulièrement de cette génération née dans les années 1920. En 1945, la plupart des philosophes français ignoraient Marx et n’avaient qu’une connaissance vague de Hegel. Les jeunes Grecs débarquent à Paris avec plusieurs longueurs d’avance. Ils connaissaient cinq langues : grec ancien et moderne, latin, anglais, allemand, français… Ils avaient commencé à lire dans le texte Hegel, Holderlin, Marx et Nietszche. Une telle ouverture intellectuelle et linguistique favorise la critique ! A cela s’ajoute leur expérience directe, dans la Résistance, du communisme bureaucratique. Ils accueillent par exemple l’année 1956 comme une libération tandis que nombre d’intellectuels français ont vécu le rapport « attribué au camarade Khrouchtchev » comme un traumatisme. L’événement confirmait leurs analyses, là où pour les autres, il signifiait la ruine des illusions. Mais ce n’est qu’après mai 1968, la répression du Printemps de Prague et la parution de L’Archipel du Goulag, que leur critique fut véritablement reconnue. Encore fut-elle en partie oblitérée par le phénomène des nouveaux philosophes.
Papaïoannou se défiait donc des « nouveaux philosophes » apparus dans les années 1970. Pourquoi éprouvait-il tant de méfiance envers ses cadets ?
Il ne faut pas exagérer cette méfiance. Comme Aron, il y a au début plutôt de la sympathie pour ces nouveaux venus dans la petite troupe des « antitotalitaires ». Jean-Marie Benoist, André Gluscksmann et Bernard-Henri Lévy reprennent certaines de leurs analyses en les utilisant dans une perspective et avec un style radicalement différents. La brouille ne se fait pas sur la question du totalitarisme mais sur celle de la philosophie, avec la parution du Testament de Dieu puis celle de L’Idéologie française de Bernard-Henri Lévy. Papaïoannou trouvait insupportable le style des nouveaux philosophes, leur façon rock’n roll de poser des questions complexes en quelques formules bien frappées. Ce sont deux mondes très différents. Papaïoannou est étranger à l’avènement de l’âge médiatique des intellectuels.
Héritier de la tradition socialiste démocratique grecque telle qu’elle s’était incarnée dans la Résistance, une fois exilé à Paris, Kostas Papaïoannou a rejoint des cercles libéraux autour de Raymond Aron et de la revue Commentaire. Leur antitotalitarisme commun a-t-il érodé les convictions socialistes de Papaïoannou ?
Pour bien comprendre, il est nécessaire de remonter plus en amont. Commentaire est fondé en 1978. Kostas Papaïoannou comme Jean-François Revel et d’autres intellectuels marqués à gauche s’y retrouvent. Malade, le philosophe grec collabora peu à la revue libérale. Celle-ci se voulait l’héritière de deux grandes revues des années 1950-1960 : Preuves de François Bondy et Le Contrat social de Boris Souvarine. C’est à cet univers-là que Papaïoannou appartient : la plus grande partie de son œuvre paraît dans ces deux revues, authentiques lieux d’élaboration de la critique antitotalitaire. La colonne vertébrale de ce milieu est composée de la gauche antistalinienne, d’anciens trotskistes, de socialistes alliés aux libéraux (au sens politique) et de fédéralistes européens. Il s’agit d’un milieu très original, fertile, dynamique, ouvert. Il gagnerait à être redécouvert aujourd’hui. En 1967, les révélations du financement indirect de la CIA ont disqualifié toutes les publications liées au Congrès pour la liberté de la culture. Une revue comme Preuves constitue pourtant une véritable mine d’or pour la réflexion politique mais aussi pour la littérature et les arts des années 1950-1960. Papaïoannou appartient pleinement à ce milieu cosmopolite où l’on croise Arendt et Aron, Calet et Simenon, Duvignaud et Rougemont. En 1978, il retrouve des anciens de Preuves dans Commentaire et ses amis aroniens comme Alain Besançon ou Jean-Claude Casanova.
Dans votre bel essai, vous évoquez l’attitude ambivalente de Papaïoannou pendant mai 68. Sympathisant avec une partie du mouvement, il a néanmoins participé à la grande manifestation gaulliste du 30 mai, aux côtés de Raymond Aron. Le même malentendu s’est-il reproduit en 1981 lorsque le philosophe grec a soutenu Mitterrand, à la différence de ses amis libéraux ?
Ambivalence, peut-être. Malentendu, je ne pense pas. Sur son attitude en Mai 68, la contradiction n’est qu’apparente. Enthousiasmé par la dimension libertaire du mouvement, il prend la défense d’Aron lorsque celui-ci est violemment attaqué par Sartre. Il se rend à la Sorbonne occupée : cela ne fait pas de lui un insurgé ; il se rend à la manifestation de soutien à de Gaulle : cela ne fait pas de lui un gaulliste. Comme Revel, il déteste le « style du Général » et accueille favorablement mai 68 car le mouvement secoue une société bloquée par le poids des hiérarchies et des conservatismes. Il s’oppose dans le même mouvement au retour de flamme du marxisme-léninisme et il brocardera l’aveuglement maoïste.
Papaïoannou ne votait pas en France, c’est un point important. Est-ce si paradoxal d’avoir soutenu Mitterrand ? Comme tous ses amis, il était opposé à l’Union de la gauche avec le PC. À bien y réfléchir cependant, il semble logique de souhaiter la victoire d’un responsable politiquement profondément anticommuniste, comme l’avenir le montrera. Et puis, avec André Philip et quelques autres, François Mitterrand fut l’un des rares hommes politiques à publier dans Preuves…
N’ayant jamais achevé sa thèse, Papaïoannou a laissé une grande quantité d’articles épars recueillis dans quelques volumes. Mais ses travaux politiques ont occulté ses écrits savants sur l’art grec. Pouvez-vous nous en dire plus sur cet aspect occulté de son œuvre ?
L’Art grec publié chez Mazenod est, avec La Consécration de l’histoire (Ivréa, 1995), le cœur vivant de son œuvre – le plus vif. Il n’a pu malheureusement la développer, puisque les urgences de l’heure le menèrent à « griller » une grande partie de ses forces dans l’étude de Lénine… Croire que le philosophe ne fut qu’un « spécialiste » serait une erreur complète. Sa connaissance profonde de l’Antiquité et sa réflexion sur la condition humaine s’inscrivent dans une véritable « critique de la raison historique » dont Serge Audier a parfaitement montré l’actualité. Cette critique « non réactionnaire de la modernité » peut offrir de nouvelles perspectives pour penser et repenser ce qui advient.
Au fil des pages les plus lyriques de votre livre, vous revenez sur la grande amitié que Papaïoannou avait nouée avec le poète mexicain Octavio Paz. Comment s’est développée leur complicité ?
Leur amitié est fascinante, il s’agit d’une fraternité intellectuelle hors du commun. L’Arc et la lyre, le classique de Paz, est imprégné de leur dialogue. L’Idéologie froide est dédiée à Octavio Paz qui, en retour lui dédiera L’Ogre philanthropique. Dans sa biographie de Paz parue récemment, Christopher Domìnguez Michael montre le rôle-clef de Papaïoannou. Le poète l’évoque d’ailleurs largement dans son Itinéraire où son ami Kostas est mis sur le même plan qu’André Breton, Albert Camus et Victor Serge. Le poète mexicain et le philosophe grec se rencontrent au Café de Flore en 1946 et restent amis jusqu’à la mort de Papaïoannou en 1981.
À l’abbaye d’Ardenne, dans le fonds Kostas Papaïoannou conservé à l’IMEC (Institut mémoires de l’édition contemporaine), se trouve un magnifique album photographique du voyage du philosophe en Inde, chez le poète-diplomate. Celui-ci lui consacre l’un de ses plus beaux poèmes dans lequel il évoque leur amitié, l’expérience de l’histoire et la quête de la réconciliation. Voici sans doute ce que le philosophe et le poète nous apportent de plus précieux. La consécration de l’instant comme antidote à la consécration de l’histoire : la politique n’est pas l’ultime et seule demeure de l’homme.
Kostas Papaïoannou (1925-1981): Les idées contre le néant
Prix: 14,00 €
1 d'occasion et neuf disponible à partir de 14,00 €
N.B : Une soirée littéraire est organisée le mercredi 24 juin à 19 h à la Librairie des Éditions du Bruit du temps (66, rue du Cardinal-Lemoine, Paris 5e) au cours de laquelle François Bordes présentera sa biographie de Kostas Papaïoannou. Michéa Jacobi y lira son ouvrage Xénophiles (La Bibliothèque, 2015).
Gaultier, corsaire du corset

Elle fut à Montréal, elle était à Londres, elle sera à Berlin, elle est à Paris. L’exposition Jean-Paul Gaultier est un enchantement. On peut certes penser qu’elle réalise un moment de la société du spectacle, qu’elle est le miroir d’une époque tout entière consacrée à la volupté d’être, qu’elle sanctuarise l’ère du vide et du « genre », mais on n’aura rien dit de la « révélation » qu’elle est pour le visiteur qui trouvera au Grand Palais l’aliment dune durable allégresse.
Peu importe même qu’on se soucie comme d’une guigne de la mode et de Jean-Paul « Ier », la très imaginative muséographie de cette exposition unique enchante par elle-même. Se jouant des volumes et du lieu, elle nous entraîne ici dans un boudoir, là au pied d’un plateau tournant qui reproduit la fantaisie d’un défilé fellinien, le ballet des modèles saisis dans leurs poses furtives : cambrés, extatiques, arrogants, pressés…[access capability= »lire_inedits »] Les visages des mannequins à taille réelle, placés en embuscade, s’animent de diverses physionomies, grâce à un savant procédé audiovisuel qui reproduit aussi la voix humaine. L’effet est fascinant.
Parigot-parisienne
Dans ce temple de la culture tranquille, « dominante », on consacre le dandy à la marinière, qui brouilla les signes et le sexe des vêtements : il imagina des hommes désirables, des mâles larges d’épaules en décolleté plongeant, mais « corseta » les femmes en dominatrices excédées. On célèbre le théoricien amusé de la punkitude chic, qui emprunta à la rue londonienne, vers la fin des années 1970, ses parures d’Indiens suburbains et toute son extravagance anglaise survoltée, son énergie furibonde. Frankenstein bienveillant, il élabora dans son laboratoire à fanfreluches une personnalité moins trouble que double, un personnage mi-parigot mi-parisienne, rock and kitch, en skaï et nylon, en cuir et soie, une créature divisée, en équilibre stable, féminine et virile. On admire les coupes, les détails, en particulier tout ce qui est relatif à la broderie, aux corsets, aux dentelles, aux lanières… On le croyait flibustier, c’était un couturier.
Yvette et Catherine
Jean-Paul Gaultier pensait, à ses débuts, dynamiter le beau, le bon goût, la bienséance, bref, effaroucher le bourgeois : il a surtout épaté la bourgeoisie, qui n’aime rien tant qu’être bousculée. Ses premiers clients furent un peu, aux années 1980, ce que les « incoyables » et les « meveilleuses » (on s’interdisait alors de prononcer le r de révolution) furent au Directoire : un même sens de la représentation de soi outrée, de la dérision théâtrale, un goût semblable des folles parures, des perruques bleues ou vertes. Au temps de Mitterrand, sur un stand de la grande foire aux vanités socialisantes, il aura réconcilié Yvette Horner et Catherine Deneuve.
L’oubli et les métamorphoses
JPG abandonne le prêt-à-porter, pour ne se consacrer désormais qu’à la haute couture. Dans la ronde des apparences qui nous aident à vivre, la mode, sa splendide illusion, et même ses ricanements hypercritiques et ses grimaces, ont toute leur place. Qu’en sera-t-il demain, qu’en est-il aujourd’hui ? Lors de l’inauguration, Gaultier était attentif, charmant sans ostentation, démontrant une vraie simplicité. Il a conservé la fraîcheur du jeune homme qui pleurait à la vision du film Falbalas (Jacques Becker, 1945). Il se réjouit d’être encore là, d’apporter sa pierre à un édifice qui s’effondre et se reconstruit sans cesse, entraîné par le mouvement hélicoïdal du cycle de l’oubli et des métamorphoses.[/access]
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Exposition Jean-Paul Gaultier, Grand Palais, Galeries nationales, jusqu’au 3 août 2015.
*Photo : LaurentVu/SIPA. 00703176_000049.
Micro, Macro, Macron

« Micro, Macro, Macron », la formule a une vertu pédagogique. En trois mots, on comprend la logique du projet de loi présenté par le banquier socialiste qui a hérité du portefeuille de l’Économie. Facile : pour agir sur les agrégats macroéconomiques que sont la croissance et l’emploi, Emmanuel Macron veut agir sur les conditions d’activité des agents microéconomiques. Cette politique s’oppose donc aux formes traditionnelles de relance macroéconomique par la monnaie, la fiscalité, la dépense publique ou l’action sur le coût du travail. Exit, donc, le Quantitative Easing, les allégements de l’impôt sur le revenu et de celui sur les bénéfices des entreprises, ou encore la sortie du régime des 35 heures hebdomadaires, que l’Allemagne a organisée il y a dix ans.
Il est donc frappant que cette loi intervienne au terme de deux années durant lesquelles le président normal et ses équipiers ont majoré les impôts, réduit les dépenses publiques à caractère économique et maintenu fermement le régime des 35 heures. Le projet Macron est né de ce refus de toucher à l’organisation économique et à la politique de régulation globale.
Trois points du texte suscitent la controverse.
La libéralisation des transports de voyageurs par route
D’abord, on envisage désormais de suivre l’exemple de l’Espagne, de l’Angleterre et de l’Allemagne, qui ont déréglementé les transports routiers et provoqué, surtout dans les deux premiers pays, une explosion du nombre de voyageurs. Il s’agit donc de mettre fin à une anomalie qui renforçait la position de la SNCF, et de créer du même coup de nombreux emplois. Désormais, on pourra se déplacer de Paris à Bordeaux ou de Lyon à Saint-Étienne en faisant halte au passage, ce qui était impossible auparavant. On se demande pourquoi cette liberté élémentaire n’a pas été ouverte plus tôt…
De fait, à l’exception des syndicats du transport ferroviaire, personne ne devrait contester cet aspect du texte. Les sociétés prestataires spécialisées sont prêtes, le nouveau service devrait décoller, les 110 000 voyageurs actuels vont être multipliés par cinq ou dix ou vingt en quelques années. Bref, des emplois nouveaux seront effectivement créés, cela ne fait pas l’ombre d’un doute. Mais il ne fait pas plus de doute que la SNCF subira une perte d’activité substantielle, même si la déréglementation permet des déplacements plus nombreux. Après avoir remercié le banquier socialiste, posons-lui donc la question naïve suivante : comment s’y prendra-t-on pour gérer la réduction d’activité de la SNCF sur les grandes lignes, mais aussi sur toutes celles qui sont assurées par les TER, subventionnés par les régions ? La mesure aura un double impact, sur les effectifs de la SNCF et sur la couverture des dépenses de Réseau ferré de France, qui entretient le rail français.
L’hypothèse retenue, du côté de la SNCF, est celle d’une majoration de la subvention dont bénéficie l’entreprise. Personne n’imagine en effet que le pouvoir hollandais abandonne les cheminots, électorat captif de la gauche : François Hollande n’est pas Margaret Thatcher. Le projet libéral du ministre Macron se traduira donc par une nouvelle charge pour le Trésor public, qui est déjà sur la corde raide. Sapin devra se débrouiller pour payer l’ardoise engendrée par le texte de son camarade de Bercy.
Les notaires sur la sellette
On le sait, les notaires sont une corporation rentière qui a fait fortune grâce à la montée des prix de l’immobilier. Ils forment aussi, accessoirement, un contingent d’électeurs fidèles à la droite. Et constituent à ce titre une cible idéale pour ce gouvernement cynique à défaut d’être courageux.
D’où les trois mesures qui les visent. La première repose sur de nouveaux barèmes pour les actes notariés, qui en réduisent les frais. S’y ajoute un nouveau régime d’installation sur le territoire, libre dans certaines régions, encadré dans d’autres. Et, enfin, une nouvelle faculté de s’incorporer dans des cabinets juridiques interprofessionnels, aux côtés des avocats conseils. L’objectif affiché est de corriger le caractère « rentier » de la profession et de l’ouvrir à de plus nombreux jeunes. Why not ?
Sauf que les connaisseurs de la profession ne sont pas dupes. Les notaires ne produisent pas des services, ils sont des « officiers ministériels » assermentés, voués à produire des actes « authentiques » incontestables devant la justice. C’est là un produit de l’Histoire, les titulaires des offices étant les lointains héritiers de ces hommes qui devaient sans cesse racheter à Sa Majesté le roi de France le droit d’exercer leur métier. Ils représentent ainsi l’État sans en être des agents.
Macron a mélangé les genres. Il traite les notaires comme des officiers ministériels, en révisant leurs barèmes – il fallait le faire –, mais il les considère comme des prestataires de services quand il les assimile à d’autres professions du droit. Enfin, il crée un double régime – de liberté dans certaines régions, d’encadrement dirigiste dans les autres. Il ne comprend pas qu’il n’y a, en l’occurrence, que deux choix possibles : soit la pleine libéralisation – pour la production d’actes sous seing privé, non authentiques, pour leur facturation, pour l’installation sur le territoire, pour l’association avec d’autres professionnels du droit –, soit l’exercice continué de la tutelle du garde des Sceaux, pour la fixation des honoraires et les conditions d’installati
Travailler le dimanche et la nuit
Il y a bien longtemps qu’on peut travailler le jour du Seigneur, et ce volet sent donc la pure magouille socio-économique. Faut-il étendre les autorisations de travail dominical aux commerces de toute nature – y compris les grandes surfaces, de manière à augmenter leur chiffre d’affaires et les emplois qui vont avec ? Le projet, ancien, s’est longtemps heurté à deux obstacles : les commerces indépendants, qui refusaient la concurrence, jugée déloyale, de la grande distribution appuyée sur les centrales d’achats et disposant d’une main-d’œuvre moins chère, et les syndicats, qui entendaient protéger les salariés contre les contraintes du travail dominical et de nuit.
Macron a choisi d’attaquer par le biais de la vente touristique. Selon différentes modalités, il étend la faculté d’ouvrir des commerces le dimanche et de nuit dans des zones à fort potentiel de vente aux touristes, français et surtout étrangers, au-delà des zones consacrées que sont les Champs-Elysées, le Marais ou la tour Eiffel. Ce que réclamaient précisément… les commerces indépendants, mais pour leur propre compte[1. On ne peut aujourd’hui vendre le dimanche, hors zones touristiques strictement délimitées, en faisant travailler des salariés.]!
Cette faculté aurait permis à nombre d’entre eux de se maintenir et de prospérer. Mais, au nom de la non-discrimination, le projet Macron l’ouvre à toutes les formes de distribution. Avec une contrepartie : la signature préalable d’accords professionnels sur les conditions d’emploi des personnes concernées. La grande distribution y parviendra. Reste à savoir comment les petits commerces encaisseront le choc de cette nouvelle concurrence, et quels salariés bénéficieront du nouveau régime. Le schéma qui se renforce un peu plus encore est celui d’une économie de services générant des emplois peu qualifiés.
Un texte de diversion ?
Quand la loi sera publiée au Journal officiel, il faudra se souvenir de deux choses : 217 usines françaises ont fermé leurs portes en 2014, et 150 000 Français environ – ingénieurs, informaticiens, gestionnaires, cuisiniers ou pâtissiers – ont quitté le territoire en 2013. Même avec la meilleure volonté du monde, on ne voit pas comment elle pourrait enrayer notre déclin sur ces deux terrains. Dans ce contexte, on peut penser qu’il s’agit d’un texte de diversion. À entendre les louanges que lui ont décernées les libéraux de l’opposition, il semble avoir atteint son but.
Trois livres pour la Fête des Pères

Le Moyen Âge n’est plus ce temps intermédiaire, cet obscur recalé des cours d’histoire qui portait en lui toutes les misères de la chronologie. Brutalité et saleté au programme scolaire. Que n’a-t-on pas dit et écrit sur ce bâtard, ce mal-aimé des frises du fond des classes? À l’école, on le chargeait déjà de tous les maux pour mieux faire briller nos Lumières. Avant la Révolution, rien de bon ne se profilait à l’horizon des Hussards noirs, on pataugeait dans le néant, l’ère des primates. Et puis, le Moyen Age est sorti de sa torpeur grâce notamment à Michel Zink, professeur au Collège de France et membre de l’Institut. Dans ce recueil de chroniques tirées des émissions de France Inter (été 2014), Zink, dans un style fluide et généreux, nous fait aimer cette période mystérieuse. Car il y a dans cette « jeunesse de notre monde » une apprêté magique, des sentiments, nobles et purs, enfouis derrière une langue aride. « Comme dans les contes, tout paraît à portée de la main et rien ne l’est » écrit-il. De Roland à Ganelon, des chansons de geste aux jongleurs, de la chevalerie à la poésie, ce Moyen Âge désarçonne les cartésiens, brouille les frontières et accule les moqueurs. On y décèle derrière une broussaille d’aubépines, une fontaine de jouvence que le troubadour et le trouvère s’évertuent à chanter. Un monde où la nature se mêle aux désirs des hommes. « Le Moyen Âge, dont l’art ignore longtemps la perspective en a une perception rapprochée. Il la voit tout près, en gros plan. La nature est ce qu’on touche, ce qu’on sent, ce qu’on entend, … ». Une véritable Renaissance.
Bienvenue au Moyen Âge de Michel Zink – Editions des Equateurs / France Inter.
Les Caprices de Marie
François Cérésa n’a pas la plume tremblante, larmoyante et vaine des petits maîtres de l’autofiction. Le Nouveau Roman ne passera pas par lui! Il a la tête dure du bourguignon qui se lance à l’assaut d’une saga en trois tomes. Ce prince de l’argot, sans peur et sans reproche, ose batailler du côté de Dumas et laisse les tracas du quotidien aux seconds couteaux de la littérature. C’est à l’aune de ses modèles qu’on juge un écrivain. Cérésa a du répondant, de l’allonge et un sens inné du rebondissement. Avec lui, on ne s’ennuie pas, on cavale de la convocation des Etats Généraux à la fin de la Terreur. Dans Le Lys blanc , qui s’inspire librement des exploits du général de Tromelin, les héros de Cérésa ont du nerf et du jus. Marie-Antoinette, fille unique du boulanger de Pornic tient la vedette de ce roman de cape et d’épée. Violée par le Comte de La Rose-Pitray, la jeune femme se débat dans les méandres de l’histoire. Elle donne naissance à Maximilien qu’elle abandonne derechef pour se lancer corps et âme dans la frénésie révolutionnaire. Elle croise Danton, Robespierre, Desmoulins, se lie d’amitié avec Olympe de Gouges. Un jour lingère, l’autre « serveur » au Procope, elle devient déesse de la guerre aux côtés des vendéens de Charette. Quand un chevalier blanc surgit et lui vole son fils… Cérésa, en disciple éclairé de Jacques Laurent, ne manque ni de souffle, ni de piquant. Vivement la suite!
Le Lys blanc de François Cérésa – Editions L’Archipel.
Boni, le Magnifique
Superstar au tournant du siècle, Boni de Castellane (1867-1932) menait grand train. Comme le souligne Emmanuel de Waresquiel dans une introduction limpide, Boni avait une surface financière considérable et un mode de vie hors-norme. Il possédait alors trois châteaux, un yacht, une villa à Deauville et à Cannes. Il se faisait même construire un palais à Paris, semblable au Trianon. Charmeur, délicat, féru de politique, amateur d’architecture, d’antiquités et de bijoux, Boni en esthète accompli, dépensait sans compter. Ses plaisirs ne connaissaient aucune limite. Au Bois, à l’Opéra ou à Auteuil, son allure et son portefeuille auraient séduit le plus intransigeant des anachorètes. « L’argent a toujours coulé entre mes doigts » écrit-il dans ses Mémoires en deux parties : Comment j’ai découvert l’Amérique (1867-1906) et L’art d’être pauvre (1906-1924). Il ajoute avec un euphémisme désarmant que son père et sa mère « jouissaient d’une assez jolie fortune ». Cet arrière petit-neveu de Charles-Maurice de Talleyrand n’était pas boiteux pour un sou. Il consuma sa vie jusqu’à se marier en 1895 avec Anna Gould, la plus riche héritière des Etats-Unis. Mariage qui ne dura qu’une dizaine d’années comme ses richesses inimaginables. « J’aurai possédé des demeures magnifiques, bâti des palais, restauré des châteaux, fait beaucoup de jaloux, cherché à vivre selon la tradition de mes ancêtres ; mais rien n’aura duré pour moi ». Fatalitas! Fatalitas!
Mémoires de Boni de Castellane – Présenté par Emmanuel de Waresquiel – Editions Perrin.
Mémoires: Introduction et note d'Emmanuel de Waresquiel
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*Photo : Pixabay.
Banlieue, la loi du plus faible

Un jour Claude Allègre découvrit le mammouth. L’animal était gros, très gros, et tirait sa force de son inertie. Depuis, il est devenu énorme, boursouflé. Du mammouth on croit tout savoir. Une ribambelle de pédagogues obtus s’exprimant dans une langue qu’ils sont les seuls à comprendre. Des syndicats qui veulent toujours moins d’élèves et toujours plus de profs. Des enseignants qui font ce qu’ils peuvent et – on les comprend – qui ne redoutent rien tant que d’être mutés dans le 93.
On croit tout savoir, mais on oublie les élèves. Quoi ? Des enfants seraient-ils responsables de quoi que ce soit ? Il y a longtemps, la Zazie de Queneau voulait être instit « pour faire chier les gamins ». Aujourd’hui, il y a des gamins par dizaines de milliers qui vont à l’école « pour faire chier tout le monde ».
Pour eux – et aussi, bien sûr, pour leurs parents –, un gouvernement de gauche, celui de Michel Rocard, créa le Haut Conseil à l’intégration. Un autre gouvernement de gauche, celui de Jean-Marc Ayrault, le supprima en 2012. C’est que le HCI avait, l’année précédente, commis le crime des crimes : dire la vérité sur certains élèves. Un rapport qui montrait comment les territoires perdus de la République avaient gagné du terrain fut son arrêt de mort.[access capability= »lire_inedits »]
On y apprend que dans certaines villes comme Clichy-sous-Bois, Aubervilliers ou La Courneuve, plus des trois quarts de la jeunesse est d’origine étrangère ; qu’il n’était pas rare d’avoir des classes du primaire et des collèges « entièrement composées d’élèves d’origine étrangère partageant la même confession » ; que « la montée du fondamentalisme et du communautarisme ouvre la porte à des contestations de cours de plus en plus nombreuses » ; que de nombreux enseignants d’histoire ont du mal à aborder le fait religieux, la Shoah, le Proche-Orient ; que, en cours de sciences, « l’évolutionnisme est remis en cause au profit d’une action divine ou créationniste ». Voilà. Le HCI n’était pas, que l’on sache, une officine du Front national, un organisme tenu en sous-main par les Identitaires ou Riposte laïque. Parmi ses membres, on comptait Malika Sorel, Yazid Chir, Mohand Hamoumou, Nacer Meddah, Abdelwahab Meddeb… Sur le site du HCI, on peut lire que cet organisme a cessé d’être en 2012. Mais rien n’a été effacé, pas même le rapport. Du temps de Staline on supprimait toutes traces visibles des ennemis du peuple. Le PS a encore à apprendre…
Osons ici un mot tabou : le choc des civilisations ! Le livre de Samuel Huntington a été publié bien avant les attentats du World Trade Center. Depuis, plus les événements confirmaient sa thèse, plus les flics de la pensée protestaient. Pourtant, le choc des civilisations, nul besoin d’aller le chercher dans les montagnes de l’Afghanistan, dans les zones tribales du Pakistan, dans la charia, dans la burqa, près des églises coptes qui brûlent, dans les fatwas, dans les lapidations… Il est ici. Chez nous. Au coin de la rue. Dans les villes, les quartiers et les écoles que citait le Haut Conseil à l’intégration.
Que dire de plus ? Qu’aucune fatalité génétique ou raciale ne pèse sur les gosses issus de l’immigration. En CM1, mon fils avait une amie du nom de Fathia. Surdouée, brillante, appliquée. Une famille modeste, très modeste. Sa mère lui répétait souvent : « Tu es arabe, alors tu dois travailler deux fois plus, deux fois mieux que les autres. » Ainsi avaient fait, de génération en génération, les petits Juifs venus de l’Est, les petits Portugais, les petits Espagnols… Ils ne s’en sont pas portés trop mal.
Fathia sauta une classe et se retrouva, un an avant mon fils, gamin privilégié, au collège. Ce fut un cauchemar. Elle était de nouveau première ! Et les élèves issus de la même cité qu’elle la harcelèrent jour après jour. Elle fut régulièrement traitée d’« Arabe blonde » : l’équivalent de « bounty », utilisé pour les « traîtres » par certains enfants d’origine africaine. Comment, elle, une Arabe, pouvait-elle, osait-elle, être première ? Avec Fathia, c’est Mozart qu’on assassinait…
Fathia fit une dépression, sa mère alerta les profs. On ne fit rien, il ne fallait pas « stigmatiser »… Fathia a été retirée du collège. Elle est allée dans un établissement catholique. Toujours première, toujours aussi brillante. Il y a plus de quatorze ans parut un petit livre intitulé Les Territoires perdus de la République. Il disait déjà tout ce qui devait arriver à Fathia. Depuis, la République a encore perdu beaucoup de territoires.[/access]
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*Photo : FREDERIC DEFOSSEZ/SIPA. 00665234_000007.
Et François parla d’écologie intégrale

Dans sa nouvelle encyclique Laudato Si, le pape appelle cela l’écologie intégrale. Une expression qui s’est imposée, au fil du temps, pour désigner cette écologie qui ne choisit pas la nature au détriment de l’homme. C’est l’écrivain voyageur Falk van Gaver qui, certainement le premier, usa de l’expression il y a une dizaine d’années. Le jeune écrivain Gaultier Bès l’a ensuite repris dans son livre Nos limites. Puis le théologien Fabien Revol aussi, en créant la chaire Jean Bastaire, à Lyon . Des noms qui ne vous disent pas forcément grand-chose. Mais le mot est arrivé, sur les ailes d’on ne sait quel ange, jusqu’aux oreilles du pape François. De ce mot là, Le Monde a fait sa Une mardi. De l’inédit. Du jamais vu, non plus, cette Une de Libé, qui s’est fendu d’un pape vert arborant les tables de la loi : on y lit « tu ne pollueras point ». Une boutade ? Pas sûr.
Ce qui pourrait passer pour une nouveauté de la part de l’Eglise s’appuie en réalité sur une longue tradition. L’Eglise catholique a déjà souligné ce trait fondateur de sa croyance : l’homme est le gardien de la création. Les encycliques précédentes l’évoquaient sans développer plus avant. Des grands écrivains chrétiens avaient déjà fourni une ample réflexion sur la nature, la technique, le règne de la marchandise, la pollution. Une ligne de pensée qui ne s’accordait pas nécessairement avec les soucis de l’époque. L’heure est venue, sûrement, où les chrétiens ont tout intérêt à redécouvrir cette tradition. Une manière de rappeler qu’Europe Ecologie Les Verts n’a rien inventé. François a décidé de s’inscrire dans cette tradition.
Dans son encyclique, le pape s’inspire du patriarche Bartholomée, primat de l’Eglise orthodoxe de Constantinople. Il le cite et cela semble un avertissement : « Que les hommes dégradent l’intégrité de la terre en provoquant le changement climatique, en dépouillant la terre de ses forêts naturelles ou en détruisant les zones humides ; que les hommes portent préjudice à leur semblable par des maladies en contaminant les eaux, le sol, l’air et l’environnement par des substances polluantes, tout cela se sont des péchés. » Une envie de raser une forêt de pins pour y construire un Leclerc ? Vous voilà pécheur. Une autre d’aligner du Round Up dans votre jardin ? Pécheur aussi. Aéroports, barrages, centrales, vous voilà prévenus. Par cette publication à très haute valeur symbolique, le catholique libéral est un peu plus désavoué.
Laudato Si s’ouvre sur des constats techniques sérieusement documentés. Pas d’approximations, guère de fioritures, de nombreux et courts paragraphes synthétisent les dernières découvertes des écologistes. On y découvre résumées les thèses les plus courantes sur la pollution de l’eau, de l’air et des sols. Certains passages tiennent de la mise en garde sévère : « L’exposition aux polluants atmosphériques produit une large gamme d’effets sur la santé en provoquant des millions de morts prématurés ». Des millions de morts prématurés. Chez certains catholiques, la phrase devrait résonner particulièrement.
L’écologie intégrale, c’est aussi donner une dimension politique à un constat environnemental. Lorsqu’il évoque l’immigration (après avoir déploré la migration anormale des animaux) François donne des causes environnementales à ce dégât politique. Au lieu de déplorer l’effacement des frontières et le choc des identités, il accuse la suractivité et la surproduction humaines comme causes de ce désordre. Ce que le catholique doit comprendre ? S’il veut garder sa culture, qu’il commence par bazarder son 4×4. « Le changement du climat provoque la migration d’animaux qui ne peuvent pas toujours s’adapter, et cela affecte à leur tour les moyens de productions des plus pauvres, qui se voient aussi obligés d’émigrer avec une grande incertitude pour leur avenir et celui de leurs enfants. L’augmentation du nombre de migrants fuyant la misère, accrue par la dégradation environnementale, est tragique. »
Aux États-Unis particulièrement, les voix de catholiques conservateurs ont reproché au pape de se mêler de science et d’écologie. La vieille rengaine reprend, qui voudrait opposer Dieu et les créatures, l’homme et la nature. Le dogme et son exigence évangélique. Laudato Si a cette vertu qu’on soupçonnait déjà : le vieil Occident chrétien est poussé à l’acte de contrition. Qui le fera, sinon ?
A lire : Patrice de Plunkett , Cathos, écolos : mêmes combats ? Les catholiques face aux enjeux de l’écologie (Ed.Peuple Libre) Lyon,2015.
*Photo : MARIA LAURA ANTONELLI/AGF/SIPA. 00716018_000004.
Soudan: l’Afrique du Sud fait un doigt d’honneur à La Haye

Lundi soir, le vingt-cinquième sommet de l’Union Africaine (UA) s’est achevé sous la présidence de Robert Mugabe à Johannesbourg, chez son parrain sud-africain. Au premier rang de la photo de famille se tenait tout sourire Omar El-Bechir, poursuivi par la Cour Pénale Internationale (CPI) pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité. Premier chef d’Etat, dans l’histoire de la CPI, à être recherché pour génocide de trois groupes ethniques, les Fours, les Masalit et les Zaghawa, il serait responsable de plus de 300 000 morts et 2,5 millions de réfugiés au Darfour. Depuis que les premiers mandats d’arrêts ont été lancés contre lui en 2009, Jacob Zuma lui avait déconseillé de venir aux précédents sommets en Afrique du Sud, évoquant les risques que la Justice faisait peser sur sa liberté.
L’Afrique du Sud, en tant que signataire du traité de Rome fondateur de la CPI, se devait de livrer le président soudanais à La Haye. Mais son président Jacob Zuma avait pris soin de rassurer son hôte ; cette fois-ci son immunité personnelle lui était garantie.
Le jour du sommet, la CPI a rappelé comme il se doit à l’Afrique du Sud ses engagements et lui a demandé de livrer Omar El-Bechir. Pour toute réponse, la cour s’est vue opposer un refus assez ferme sous prétexte que c’est l’UA et non l’Afrique du Sud qui recevait les chefs d’Etat africains. Une ONG sud-africaine saisit alors un tribunal de Pretoria dont les juges interdisent en urgence la sortie du territoire du président soudanais, en attendant de pouvoir statuer sur le fond de l’affaire. Amnesty International publie de son côté un communiqué solennel en faveur de l’arrestation du général qui depuis 1989 dirige Khartoum d’une main de fer.
Jusqu’à la fin du sommet, un faux suspense a donc tenu en haleine l’opinion publique. Les dépêches de presse se sont succédé et ont maintenu l’espoir d’une interpellation par la justice sud-africaine. Mais le président de la république islamique du Soudan, tout juste réélu avec 94% des voix en avril, n’était pas plus effrayé que d’habitude. Sans doute était-il absorbé par les travaux de l’UA sur les graves dysfonctionnements de la démocratie burundaise, thème (authentique) du sommet. Le jet d’Omar El-Bechir a donc décollé vers sa capitale où un comité de soutien l’attendait. Un envol qui a mis fin aux espoirs des apôtres de la démocratie en Afrique et un nouveau triomphe pour celui qui nargue la communauté internationale à chacun de ses déplacements. Tout d’abord parce que les pays occidentaux se sont bien gardés de s’ingérer dans les affaires africaines. D’autre part, la CPI, qui dépend politiquement de l’ONU, ne pouvait pas subir plus cruel désaveu : le secrétaire général adjoint de l’ONU était présent sur la photo finale de l’Union africaine, non loin de l’accusé. Comme si de rien n’était.
Non seulement l’Union africaine s’est moqué du droit international – pour Mugabe et les siens cette cour internationale est raciste puisqu’elle s’attaque essentiellement aux dictateurs africains – mais l’Afrique du sud a foulé au pied son propre droit constitutionnel. Cette affaire, mondialement médiatisée, jette une ombre supplémentaire sur la nation arc-en-ciel de Mandela. Depuis la fin de l’Apartheid, le parti au pouvoir, l’ANC, s’affranchit progressivement de l’Etat de droit. Une liberté d’autant plus aisée que la Chine, le Qatar ou l’Egypte ont également reçu El-Bechir, comme les dizaines d’autres pays depuis l’inculpation de la CPI.
La conclusion de ce sommet de l’UA est sans doute que Mugabe et El-Bechir vont continuer à donner des leçons de bonne gouvernance au Burundi, au Burkina ou à la Centrafrique. Quant à l’exclusion de la CPI, l’Afrique du Sud n’y songe pas. La Cour de La Haye a fait savoir que cet épisode médiatique pourrait relancer dans l’opinion l’intérêt pour ses missions. Ce qui donne une idée du discrédit qui entoure le tribunal de La Haye. La gifle infligée par Omar El-Bechir à ses magistrats instructeurs ne devrait pas aider la Cour de La Haye à sortir de son isolement.
*Photo : Armando Franca/AP/SIPA. AP20670104_000057.
Hongrie: Orban réinvente la ligne Maginot

175 kilomètres de long, 4 mètres de hauteur, précédé d’un dense réseau de barbelés : tel est le mur que doit faire construire le ministre hongrois de l’Intérieur tout le long de la frontière serbe sur décision de son gouvernement. Et dans les plus brefs délais, s’il vous plaît !
Cette décision, qui fait déjà couler beaucoup d’encre, prend prétexte de la nécessaire protection des frontières extérieures de l’Europe du flux de migrants illégaux Syriens, Irakiens, Afghans, Kosovars.
D’ores et déjà, fusent les commentaires qui comparent la situation actuelle à celle de 1989 où les autorités hongroises de l’époque (encore étiquetées communistes) s’empressèrent de démanteler le rideau de fer. Avec une nuance de taille : la destruction de la barrière devait alors laisser sortir des dizaines de milliers de ressortissants de la RDA réfugiés en Hongrie et non empêcher quiconque d’entrer.
Alors qu’il aurait pu tout bonnement les renvoyer en RDA, le Premier ministre hongrois de l’époque (Miklós Németh) leur donna alors asile avant de négocier avec Helmut Kohl leur accueil en RFA. Mais bon, ces Allemands de l’est n’avaient pas grand chose de commun, il est vrai, avec nos actuels immigrés arrivés de bien plus loin.
75% des migrants qui débarquent clandestinement en Hongrie proviennent de zones reconnues comme dangereuses, voire en guerre : la Syrie, l’Irak et l’Afghanistan. Les Kosovars, dont l’immigration répond à des mobiles d’ordre purement économique, constituent donc une minorité parmi les migrants, contrairement aux assertions des autorités hongroises.
Le ministre hongrois des Affaires étrangères Péter Szíjjártó s’en est d’ailleurs donné à cœur joie : « Si nous laissons passer en Autriche et en Allemagne les migrants arrivés chez nous, ils nous seront retournés par dizaines, voire un jour par centaines de milliers. » Or, l’an dernier, sur les 10 000 migrants passés « à l’Ouest », seuls 800 ont été reconduits en Hongrie. On est loin des chiffres alarmistes lancés par le gouvernement, même si ce nombre peut encore doubler, voire tripler.
Et quand bien même. En quoi cette mesure apportera-t-elle une solution ? De même que les Allemands avaient joyeusement contourné en 1940 notre belle et luxueuse ligne Maginot, il ne sera guère difficile de contourner la frontière serbe par la Roumanie ou la Croatie, toutes deux membres de l’UE. Percer des trous est une tâche à la portée des passeurs rompus. L’exemple du mur entre les Etats-Unis et le Mexique nous le montre. Ne parlons pas de la vive protestation du Premier ministre serbe Aleksandar Vucic, lequel n’a été ni consulté, ni même avisé par son homologue hongrois.
Connaissant les ficelles de notre ami Viktor Orbán, je serais tenté de penser qu’il s’agit d’un énième effet d’annonce moins destiné à dissuader des étrangers indésirables qu’à marquer son opinion publique. Le message est clair : « Vous voyez, face au laxisme de Bruxelles, nous autres, Hongrois, ne nous laisserons pas faire. Mais ne vous inquiétez pas, votre Premier ministre veille, qui est là pour vous défendre ! »
Merci Viktor Orbán !
*Photo : Darko Vojinovic/AP/SIPA. AP21591221_000004.



