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Irak : tous les anciens baathistes ne sont pas avec Daech

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Chercheuse spécialiste de l’Irak et du Moyen-Orient, associée au CERI-Sciences Po, à l’IREMAM et à la FRS, Myriam Benraad est notamment l’auteur d’Irak, la revanche de l’Histoire. De l’occupation étrangère à l’État islamique (Paris, Vendémiaire, 2015) et Irak : de Babylone à l’Etat islamique (Paris, Cavalier Bleu, 2015). Son décryptage de la décomposition de l’Irak après l’opération militaire américaine de 2003 apporte un éclairage nouveau sur la genèse et le développement de l’Etat islamique. Né sur les décombres de la nation irakienne, Daech ne pourra être défait que par la coalition de ses opposants sunnites et chiites, avec le concours de l’ensemble de la communauté internationale, de l’Arabie Saoudite à l’Iran. Une équation qui reste à construire.

Daoud Boughezala. Sous l’égide de la France, la conférence de Paris a récemment réuni plusieurs pays de la coalition contre l’État islamique (EI), dont des représentants du gouvernement irakien. En l’absence de l’Iran, dont l’armée et les milices combattent Daech en Irak, est-il possible de développer une stratégie militaire et politique crédible contre l’EI ?

Myriam Benraad. En septembre 2014, lors d’une première conférence qui s’était tenue à Paris pour faire le point sur la lutte contre l’État islamique, Washington avait déjà jugé la présence de l’Iran à la table des discussions non souhaitable. Il existe plusieurs raisons à cette absence, pour ne pas dire à cette exclusion délibérée. Tout d’abord, la vive opposition en coulisses des régimes sunnites du Golfe, à commencer par le royaume saoudien, à toute présence diplomatique de Téhéran, État ayant multiplié les ingérences au Moyen-Orient ces dernières années. Depuis 2003, l’Iran a indiscutablement étendu son influence en Irak en tirant profit, au premier plan, de l’invasion militaire américaine et des dissensions politiques et communautaires déchaînées sur les ruines du parti Baath. Ensuite, le rôle iranien jugé néfaste car ayant « vassalisé » le gouvernement de Bagdad, chiite, au détriment des sunnites réduits au rang de minorité et exclus des décisions. Dans ces circonstances, une réconciliation nationale n’a jamais pu voir le jour. L’Iran, enfin, a apporté un soutien indéfectible aux milices chiites (dont certaines qui concurrencent l’exécutif irakien, voire le menacent, et affaiblissent les forces régulières). Ces milices qui combattent aujourd’hui Daech et prétendent « libérer » les territoires du joug djihadiste poursuivent, pour certaines, une logique clairement confessionnelle, ce qui rend leur implication extrêmement problématique car elle alimente le cycle des représailles, tout en relégitimant le discours des djihadistes auprès des populations. Daech continue, en effet, de se présenter comme le dernier rempart contre un « déferlement » des miliciens chiites et la « désunnification » de l’Irak, ce qui éclaire en large part sa résilience idéologique, politique mais aussi tactique.

Le rétablissement de l’armée irakienne, sa reprofessionnalisation face à tous les maux qui la gangrènent (corruption, népotisme, clientélisme et communautarisme), sont donc essentiels pour éviter une « milicisation » encore plus grave de l’appareil d’État et surtout faire en sorte d’amener les hommes armés de tous bords, miliciens chiites comme combattants repentis ou tribus sunnites, à intégrer un nouvel appareil militaire et sécuritaire, doté d’un véritable esprit de corps et dont dépendra l’avenir de l’Irak comme nation – c’est d’ailleurs autour de l’armée que s’est construit le pays au cours du XXème siècle. Concernant l’Iran ainsi que les puissances sunnites de la région, il ne faut pas entretenir une vision naïve de leurs stratégies respectives. Qu’il s’agisse de l’Iran, non convié à Paris, ou des régimes sunnites dont nous avons fait nos alliés, tous ces acteurs jouent leur carte dans le présent maelstrom, selon des logiques d’États froides et cyniques, se livrant des guerres par procuration en Irak et en Syrie sans vraiment se préoccuper des conséquences tant qu’elles ne les touchent pas de plein fouet. Par ailleurs, on touche ici aux limites mêmes de l’intervention occidentale, dont la marge de manœuvre est en réalité très faible, au double plan militaire et politique du fait de ses lourdes erreurs passées.

En y envoyant ses Gardiens de la Révolution et en appuyant des milices chiites en Irak, la République islamique vise-t-elle vraiment à éradiquer Daech ?

Les milices chiites en Irak ne constituent pas un bloc monolithique et certaines sont beaucoup plus radicales que d’autres. Actuellement, on recense entre 60 000 et 120 000 hommes armés qui se trouveraient dans les rangs des « unités de mobilisation populaire » (Hachd al-cha‘abi en arabe), lesquelles sont en partie contrôlées par le gouvernement du Premier ministre Haïdar al-Abadi, qui les a appelées à la rescousse au moment de la chute de Ramadi au mois de mai, et en partie à la solde de l’Iran. Certains de ces miliciens chiites luttent sur le terrain aux côtés de tribus sunnites, comme dans la province de Salahaddin, et ne se sont pas rendues coupables d’exactions comparables à celles de Daech. Cette frange doit être normalisée et éloignée des influences extérieures afin de recomposer la future armée irakienne et, ce faisant, reconstruire l’État irakien. Ce qui est bien plus problématique dans le contexte actuel, c’est la présence de milices chiites appuyées directement par l’Iran et qui répondent de ses instructions, en marge du gouvernement irakien. Celles-ci sont étroitement coordonnées par le corps des Gardiens de la Révolution, notamment le général Qassem Soleimani, vétéran de la guerre Iran-Irak. Parmi elles, on peut citer l’Organisation Badr, établie en Iran en 1982 et visant l’instauration d’une République islamique chiite irakienne, la Ligue des Justes (‘Asa’ib Ahl al-Haq, aux mains de l’Iran et entretenant des liens étroits avec l’ancien Premier ministre chiite Nouri al-Maliki) et les Brigades du Hezbollah irakien.

Si beaucoup seraient tentés de les présenter comme « libératrices », en particulier en Occident où décideurs politiques et opinions publiques pris de panique cherchent coûte que coûte des solutions (lesquelles n’en sont pas une fois confrontées à la réalité de terrain…), ces milices chiites sont souvent aussi brutales que les djihadistes et ont commis des crimes graves contre les populations civiles sunnites (enlèvements et exécutions arbitraires) relevés par plusieurs ONG. Amnesty International, par exemple, considère que le gouvernement irakien a donné carte blanche à certaines milices chiites pour se venger des sunnites, naguère décrits comme la « colonne vertébrale » du régime de Saddam Hussein et désormais collectivement assimilés à Daech alors qu’ils en ont souvent été les premières victimes dans les territoires sous l’emprise du groupe djihadiste.

À la perspective d’un État irakien fort et pluriel, Téhéran préfère-t-il l’hypothèse d’une partition du pays ? 

De toute évidence, pour des questions d’hégémonie, l’Iran n’a aucun intérêt au rétablissement d’un Irak fort, qui retrouve son ancien poids régional. N’oublions pas non plus que l’Irak était l’ennemi juré de la République islamique iranienne, dont les dirigeants ont exulté en 2003 lors du renversement du régime baathiste par les troupes américaines. Depuis, l’Iran n’a cessé de multiplier ses ingérences et de renforcer ses canaux d’influence, au point que les nominations au sein du gouvernement irakien ne se font jamais sans son aval. C’est cette situation qui, en large part, a aliéné les sunnites au processus de transition, perçu comme illégitime car produit d’une occupation étrangère et entièrement dominé par les chiites et leur parrain iranien. Daech a bâti toute sa popularité sur son opposition à la « Perse » et aux « mécréants safavides », pour reprendre le langage médiéval des salafistes-djihadistes, convaincus qu’ils rejouent en Irak la grande Histoire de l’islam. Nombre de sunnites, qui n’étaient pourtant pas hostiles à leurs concitoyens chiites, ont développé des discours de plus en plus caricaturaux et revanchards à mesure que Bagdad était perçue comme une capitale chiite. Leur guerre de sécession actuelle et l’offensive de Daech ne peuvent, par conséquent, être dissociées du rôle joué depuis 2003 par l’Iran.

À terme,  le radicalisme de Daech ne lui aliénera-t-il pas la rue sunnite irakienne ?

Les baathistes ont endossé, depuis l’invasion militaire des États-Unis, un rôle central dans la formation et le développement de l’insurrection armée sunnite en Irak. Ceci a principalement résulté de la « débaasification » – purge de l’ancien régime, inspirée de la dénazification de l’Allemagne par les Alliés en 1945 et ayant conduit à l’effondrement de l’État irakien, déjà ravagé par des années de guerres et de sanctions – et des opérations singulièrement brutales lancées contre eux par l’armée américaine dans le « Triangle sunnite ». Est-il aussi besoin de mentionner ici le démantèlement dévastateur de l’armée irakienne par l’administrateur civil américain Paul Bremer en mai 2003 ? « Encerclés et traqués », pour reprendre la formule de la coalition, les baathistes ont donc constitué les première cellules du soulèvement et se sont parfois très tôt rapprochés de la mouvance salafiste, en particulier des combattants d’Al-Qaïda, puis de l’État islamique d’Irak proclamé pour la première fois en octobre 2006. Pour autant, s’ils partagent globalement avec les djihadistes un souci de revanche des sunnites, les baathistes et insurgés se sont opposés de nombreux sujets, qu’il s’agisse des modalités de la lutte armée ou de ses objectifs finaux.

Le dernier discours attribué à l’ancien vice-président de Saddam Hussein Izzat Al-Douri révèle-t-il des failles dans l’alliance de circonstance entre anciens baathistes et djihadistes ?

Le discours d’Izzat Ibrahim al-Douri en date du 15 mai, dans lequel il dément sa mort et s’en prend à Daech, est révélateur de ces clivages. Il illustre combien les baathistes, dans l’après-2003, sont restés divisés face à la succession des événements. Cet enregistrement permet de surcroît de nuancer la thèse selon laquelle les baathistes auraient incarné les têtes pensantes de Daech. Cette thèse est en partie fondée, surtout en ce qui concerne les membres des anciennes forces paramilitaires du régime et des mukhabarat (services de renseignement), mais tous les baathistes ne se sont pas rangés sous la bannière des djihadistes et ont même fait les frais de leur ultraviolence au cours de règlements de compte particulièrement sanglants dans le camp sunnite. Ce qui est frappant, en revanche, c’est l’obsession alimentée par la classe politique au sujet de ces anciens personnels du régime et la trace omniprésente laissée par le parti Baath dans le débat politique, synonyme de toutes les paranoïas et de toutes les craintes. Al-Douri a ainsi été présenté comme le « cerveau » de l’État islamique par le gouverneur de Salahaddin ; avant cela, Washington avait longtemps nourri l’idée d’une insurrection sunnite orchestrée de longue date par Saddam Hussein.

Tentant de rompre avec la politique sectaire et confessionnelle de son prédécesseur Al-Maliki, le Premier ministre irakien Al-Abadi a engagé des bataillons majoritairement sunnites dans la bataille de Ramadi. Or, malgré leur surnombre, ces derniers n’ont pas montré plus de bravoure que l’armée irakienne, majoritairement chiite, qui avait piteusement déserté Mossoul l’été dernier. Comment expliquez-vous ces échecs à répétition ?

Les contingents dépêchés à Ramadi, issus de l’armée régulière à majorité chiite comme des forces tribales sunnites locales, n’étaient en réalité pas aussi nombreux sur le terrain. Ils n’étaient surtout pas suffisamment entraînés, sous-équipés et sous-armés face à un groupe djihadiste dont les combattants sont connus pour leur détermination à mourir en martyrs. Ces bataillons se sont révélés incapables de faire face à l’assaut (qui couvait depuis des mois) et aux méthodes redoutables de l’État islamique, entre guérilla urbaine et attentats-suicides. Il n’y a aucune surprise dans ce constat et il était à prévoir que la contre-offensive ne serait pas aisée, en dépit des annonces initialement optimistes faites par Washington et Bagdad. Il y a encore quelques mois, n’annonçait-on pas une reprise rapide de Mossoul avant l’été 2015 ?

Outre les dysfonctionnements de l’armée, manque irrémédiablement dans l’équation militaire présente une variable décisive : les sunnites, qui vivent depuis de longs mois sous le joug de Daech et doivent impérativement intégrer la campagne contre l’EI. Or ces derniers ne se mobiliseront pas si un après-État islamique signifie un retour au statu quo ante, qui leur était insupportable. Dès la fin de l’été 2014, les États-Unis ont engagé des pourparlers avec les tribus sunnites pour qu’elles coopèrent de nouveau avec eux. L’idée était de parvenir, en un an seulement, à mettre sur pied une force tribale s’inspirant du premier « Réveil » des tribus (Sahwa en arabe) et apte à combattre efficacement Daech. Le général à la retraite John Allen, ancien adjoint du commandant en chef des forces américaines David Petraeus dans la province d’Al-Anbar et nommé en septembre 2014 au poste d’émissaire de la Maison Blanche contre les djihadistes, entendait s’appuyer sur ses contacts noués avec les tribus d’Al-Anbar pour mettre en branle cette « Sahwa 2.0. » et en faire un pilier de la stratégie de la coalition. Il s’agissait de remobiliser les tribus dans un cadre plus institutionnel, en l’espèce une garde nationale qui appuierait les frappes aériennes, serait encadrée par les conseillers militaires américains et les forces spéciales, et coopèrerait avec l’armée irakienne, les peshmergas kurdes et d’autres groupes d’auto-défense.

Prometteuse, cette politique ne s’est néanmoins pas concrétisée. La Sahwa a tout d’abord laissé un héritage bien plus amer qu’il n’y paraît de prime abord, tissé de rivalités entre tribus, de soupçons de corruption et de dépendance financière à l’égard des États-Unis et du gouvernement irakien. Ensuite, les tribus se sont divisées entre une adhésion au « califat » des djihadistes et son rejet, certains cheikhs ayant « perdu » les membres de leur clan. Cette dialectique rend très complexe la création d’une force militaire cohérente. L’État islamique a d’ailleurs anticipé l’éventualité d’un nouveau retournement tribal et assassiné des centaines de membres de tribus qui avaient annoncé prendre les armes. Alors que beaucoup était attendu du cabinet d’Al-Abadi, choisi en partie pour améliorer les relations avec les sunnites et leur fournir des armes, les tribus n’ont reçu aucun équipement sérieux à ce jour.

Aux États-Unis, certains Républicains estiment que la situation en Irak début 2009 était plutôt stable mais que la décision d’Obama de retirer les forces américaines en décembre 2011 a provoqué le chaos actuel. Le maintien d’une présence américaine musclée aurait-il pu empêcher l’écroulement de l’armée et de l’État irakiens ?    

Pareilles réactions ne sont guère étonnantes, compte tenu des critiques acerbes adressées à  Barack Obama sur la question de sa politique étrangère au Moyen-Orient depuis 2008 et sa première investiture, et ce jusque dans son propre camp. Le président américain avait axé sa campagne électorale autour du retrait militaire définitif des troupes américaines d’Irak ; à ce sujet, il aura eu le mérite d’être cohérent. Les critiques sont déjà plus valables lorsqu’il s’agit de revenir sur les déclarations qu’il avait faites, en décembre 2011, concernant la situation de l’État irakien, qu’il jugeait rétabli, souverain et représentatif de son peuple. Bien entendu, il n’en était rien et la crise couvait depuis de longs mois entre le gouvernement d’Al-Maliki et les populations sunnites des provinces qui réclamaient déjà leur autonomie sur le modèle des Kurdes. La situation a certes implosé au lendemain du retrait des États-Unis lorsqu’Al-Maliki, tout entier tourné vers une restauration autoritaire à son avantage, a fait prononcer un mandat d’arrêt contre le vice-président et Frère musulman Tareq al-Hachémi ; il est peu probable, en revanche, que le maintien d’une force militaire étrangère aurait, à ce stade de pourrissement, permis d’inverser le cours des événements.

Rappelons aussi que les États-Unis ont, au premier plan, pavé la voie au chaos actuel du fait de leur intervention aussi idéologique qu’improvisée en 2003. L’idée que le prolongement de leur présence aurait permis d’éviter un bain de sang est donc sans fondement, notamment au regard d’une décennie d’occupation catastrophique qui n’a fait, au contraire, que polariser la société irakienne. L’armée irakienne ne s’est pas effondrée d’elle-même : elle a été dissoute par la coalition. L’État et ce qu’il restait d’institutions à Bagdad et au sein des provinces ont été détruits dès la fin du régime baasiste. Mais l’exercice qui consiste à réécrire l’Histoire en permanence pour culpabiliser les uns ou absoudre les autres n’a, en fait, que peu d’intérêt car les responsabilités dans ce désastre sont amplement partagées. Et l’Occident, à nouveau, n’a que peu de prise sur les bouleversements qui déchirent l’Irak, le Moyen-Orient, et renvoient de manière plus profonde au legs postcolonial et à sa remise en cause, ainsi qu’aux séquelles effroyables de l’autoritarisme dans cette région.

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*Photo : Gregorio Borgia/AP/SIPA. AP21203110_000002.

Sarkozy et les migrants: tempête dans une fuite d’eau

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Les propos de Nicolas Sarkozy comparant l’afflux de migrants en Méditerranée à une «fuite d’eau» ont suscité un tollé à gauche. Mais avant de s’ériger en censeurs, certains auraient dû écouter la suite du discours de l’ancien président. Ils se seraient aperçus que le passage qui lui est reproché était immédiatement complété par : « ce qui est dramatique dans tout ça est que ce sont des êtres humains… ». Et, lorsqu’on écoute l’ensemble des propos, il apparaît clairement que son intention était de tourner en dérision le dispositif établi par les autorités européennes et non de plaisanter au détriment des malheureux migrants.

Le comble du ridicule est que le Président de la République et le Premier ministre se sont crus obligés de se joindre à la meute en utilisant les perpétuelles formules convenues de la gauche moralisatrice.

Or, ce que l’on peut reprocher au Président des Républicains, ce n’est pas de critiquer la politique migratoire de l’Europe, fusse-t-il sur un ton humoristique un peu lourd, mais de n’apporter à court terme aucune solution humanitaire au problème urgent auquel les nations du vieux continent sont confrontées. Depuis qu’il est revenu en politique, Sarkozy a pris l’habitude dans chacun de ses meetings de faire des plaisanteries, souvent pas très drôles mais dont il est très fier, au point qu’il en rie lui-même avant tout le monde. La maladroite phrase qui lui vaut ces derniers déboires n’en est qu’un exemple supplémentaire, elle n’est certes pas très glorieuse mais elle ne justifie pas le mauvais procès qu’on lui fait.

Les médias ont largement contribué à la confusion car ils ont presque tous reproduit en chœur les paroles de Nicolas Sarkozy en les isolant de leur contexte. Pour ma part, si je fais partie des deux tiers des français qui ne souhaitent pas son retour, je ne me sens pas pour autant autorisé à lui faire un procès d’intention déloyal. Après tout, les raisons d’attaquer l’ex-chef de l’État sur le fond ne manquent pas. À force d’imiter le quinquennat sarkozyste, François Hollande et Manuel Valls l’auraient-ils oublié?

Athènes 2015 : Un remake soft de Santiago 73?

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allende grece chili tsipras

Avant, quand on voulait faire plier un pays qui ne se soumettait pas aux exigences du capitalisme, on organisait un putsch. Cela avait le mérite de la franchise et au moins, les choses était claires: le 11 septembre 1973, les chars de Pinochet entraient dans Santiago, le palais présidentiel de la Moneda était bombardé par des avions de combat et Allende mourait les armes à la main après un ultime discours bouleversant.

Chacun pouvait se faire une idée de la brutalité de la chose, même sans connaître  tous les tenants et les aboutissants: les chiffres les plus modérés estiment à trois cents le nombre de disparus dans les deux semaines qui suivirent le putsch et à dix fois plus sur la période où la junte te militaire exerça le pouvoir. On ne parle évidemment pas des partis et des syndicats interdits et de la fin de la liberté de la presse.

Il y eut des gens pour approuver à l’époque comme il y a des gens pour approuver ce que l’on fait subir à la Grèce. Après tout, les USA n’allaient pas laisser s’installer à ses portes un régime de type socialiste, même élu tout ce qu’il y a de plus démocratiquement. Ils n’allaient pas non plus risquer un effet domino. Cuba et les tentatives du Che en Bolivie, c’était déjà largement suffisant. C’est pour cela que Nixon avait demandé dès l’élection d’Allende en 70, selon ses propres termes de «faire hurler l’économie chilienne». On se souvient le plus souvent, en matière de hurlement économique, de la grève des camionneurs financée par la CIA, via le syndicat des routiers américains. Dans un pays  comme le Chili, étroit et très long, c’était la paralysie assurée. Les difficultés d’approvisionnement des commerces et des stations services pour tenter d’exaspérer la population devaient rendre logique et acceptable le coup de force.

Aujourd’hui, pour faire plier la Grèce, la Commission européenne, l’Eurogroupe, la BCE et le FMI ont d’autres moyens. On est dans une époque postmoderne qui n’aime plus les grands récits et sait mieux cacher ses intentions de domination réelle. Les marchés, la propagande unilatérale des «experts» et certains médias ont remplacé les chars et les escadrons de la mort mais le décor est le même. Et peut-être aussi le résultat.

Les faits sont là pourtant : les Grecs ont démocratiquement élu le 25 janvier un parti de gauche radicale, Syriza. Très symboliquement, ce parti a trouvé ses députés d’appoint dans la droite souverainiste des Grecs indépendants   comme pour mieux illustrer La rose et le réséda d’Aragon : «Quand les blés sont sous la grêle/Fou qui fait le délicat/Fou qui songe à ses querelles/Au coeur du commun combat».  Mais cette onction par les électeurs dans un pays qui a inventé la démocratie et où l’on trouve les plus anciennes racines historiques et philosophiques d’un continent que l’UE prétend aujourd’hui représenter dans son intégralité, elle ne signifie rigoureusement rien pour ceux qui jouent le rôle de petits télégraphistes de ces fameux « créanciers ».

Il est vrai que l’on peut estimer que la logique qui préside au putsch larvé qui se déroule sous nos yeux aujourd’hui est là depuis le début de la crise grecque, c’est-à-dire 2010. De mémorandum en mémorandum, la Troïka (UE, BCE, FMI)  se moquait bien de la majorité présente à la Vouli, le parlement hellène : Pasok, conservateurs de la Nouvelle Démocratie ou grande coalition des deux, qu’importe le flacon pourvu que les créanciers obtiennent ce qu’ils veulent et vite. Ce qui a changé avec la victoire de Syriza, c’est que cette fois-ci, ça résiste, ça résiste vraiment.

Ainsi, l’incroyable Jeroen Dijsselbloem, président de l’Eurogroupe a pu déclarer deux jours après le scrutin: « Les Grecs doivent comprendre que les problèmes majeurs de leur économie n’ont pas disparu du seul fait qu’une élection a eu lieu. » Ce qui signifie, si l’on y réfléchit bien, que c’est l’économie (ou plutôt une certaine vision de l’économie) qui prime sur tout le reste, et notamment sur le politique alors que le primat du politique est tout de même, précisément, ce qui fonde la démocratie.

Le paradoxe est que l’on accuse aujourd’hui la Grèce de ne pas respecter les traités signés avec l’UE mais que pour qui sait lire les déclarations réitérées de Syriza, il ne s’agit pas tant de sortir de l’euro, ce qui n’a jamais été dans son programme, que de refuser un maintien dans la monnaie unique si celui-ci est assorti de conditions tellement draconiennes qu’elles en deviennent insoutenables. C’est là où se mesure tout l’aveuglement politique de l’UE : pousser un gouvernement élu par un peuple à bout de force, un gouvernement clairement mandaté pour en finir avec l’austérité, dans ses derniers retranchements, sans prendre en compte son opposition à une politique austéritaire et son profond attachement à l’UE qui lui a, jadis, beaucoup apporté.

On pourrait ainsi multiplier à l’infini les citations méprisantes ou carrément insultantes envers la gauche grecque au gouvernement: par exemple Christine Lagarde parlant des négociateurs grecs qui devaient se comporter en « adultes » ou  le ministre des Finances allemand Wolfang Schaüble qualifiant le ministre des Finances Varoufakis de «stupidement naïf». On pourrait multiplier les exemples de présentations médiatiques subtilement biaisées. On explique sur les chaines d’infos continues que le défaut grec, voire le Grexit, coûterait 700 euros par Français. Ce mode de calcul, de toute manière aberrant et démagogique, n’est pourtant jamais utilisé pour dire ce que nous coûte le capitalisme en France: cadeaux au patronat, renflouement des banques-casino, traitement social du chômage dû aux délocalisations boursières et autres plans sociaux…  Ou encore comme dans cet article du Monde du 18 juin où il est dit qu’il faut que « la raison l’emporte sur les tirades politiques. » Evidemment, Tsipras, mandaté par son peuple, est dans la « tirade » et la « raison » du côté de ceux, pour la plupart non élus, qui ont infligé à la Grèce des plans de sauvetage n’ayant rien sauvé du tout comme l’indique un article de Libé ayant obtenu copie d’un document de 2010 du FMI, classé « secret »,  qui reconnait qu’une telle thérapie de choc empêchera au bout du compte la Grèce de retrouver la croissance et de se financer sur les marchés. Bref, une saignée qui ne guérira pas le malade mais servira d’exemple pour ceux qui seraient tentés de prendre des libertés avec l’orthodoxie exigée par les marchés.

On retrouve finalement la vision nixonienne pour le Chili: « Faire hurler l’économie » et tant pis pour les dégâts sociaux qui confinent depuis plusieurs années à la crise humanitaire. L’important est que l’idée ne vienne pas à d’autres de suivre un chemin anti-austéritaire comme l’Espagne qui vient de triompher aux municipales ou le Portugal qui vote pour les législatives à l’automne.

Ce qui se joue donc aujourd’hui, c’est bien une forme de putsch. Mais alors qu’il est sur le point de réussir, il semblerait qu’il y ait un certain flottement du côté de l’UE. Angela Merkel, reine d’Europe, s’est soudain faite plus discrète. C’est que soudain, sans doute, elle mesure les conséquences d’une Grèce qui s’en irait. Pour la zone euro, bien entendu mais aussi sur un plan géopolitique. Alors que l’URSS, finalement, s’était montrée assez peu ferme lors du renversement d’Allende, personnage gênant pour elle puisqu’il était en passe de réussir une expérience socialiste et démocratique, le contexte a changé.  L’URSS est devenu la Russie et ces temps-ci, Tsipras va souvent à Moscou. Il est vrai que son pays partage au moins avec celui de Poutine le même alphabet et la même histoire religieuse.

Alors si vraiment, il n’y avait pas d’autres solutions, autant tenter le tout pour le tout semblent dire les Grecs qui n’iront pas plus loin dans la paupérisation. Et pour Merkel, et avec elle l’UE,  le putsch réussi se transformerait en victoire à la Pyrrhus.

*Photo : Wikicommons.

Etats-Unis : Ne tirez pas sur la police!

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etats unis ferguson racisme

« Toutes les villes ont un Michael Brown ! » Ce slogan a été scandé par des milliers de Noirs américains lors des récentes émeutes urbaines. Brown, un géant – 130 kg – de 18 ans, a été tué l’été dernier par un policier de Ferguson (Missouri) après avoir cambriolé avec violence une boutique de cigares. Selon les protestataires, Brown a été abattu de sang-froid alors qu’il avait les mains en l’air et qu’il implorait : « Ne tirez pas ! »

Les protestataires ont raison de souligner qu’une série d’incidents impliquant des jeunes hommes noirs et des policiers ont eu lieu dans tout le pays. Mais c’est à tort qu’ils affirment que Brown avait l’intention de se rendre. Les enquêteurs locaux ont confirmé la version du policier : ses mains ont même été éraflées par les balles.

L’enquête diligentée par le ministère de la Justice n’a pas invalidé ces conclusions. Mais cela n’a pas arrêté les manifestations, au contraire : maintenant, toute arrestation litigieuse devient une affaire politique. Des leaders noirs s’inquiètent d’une résurgence du racisme anti-noir et appellent à un nouveau mouvement des droits civiques pour le combattre dans la rue. Alors même que plusieurs indicateurs suggèrent une amélioration de la coexistence raciale – élection et réélection d’un président noir, déclin de la ségrégation résidentielle, hausse des mariages mixtes –, les États-Unis se retrouvent au bord d’une nouvelle crise raciale.[access capability= »lire_inedits »]

En avril, Baltimore, ville en pleine déliquescence à quelque 55 kilomètres au nord-est de Washington, a été le théâtre d’émeutes déclenchées par la mort de Freddie Gray. À 18 ans, le jeune homme avait un casier judiciaire chargé – avec quatre arrestations pour la seule année 2015. Il est mort dans des circonstances encore indéterminées des suites de blessures au dos, après avoir tenté d’échapper à un policier. Les enquêteurs pensent qu’il s’est blessé en se débattant au cours d’un « transfert mouvementé » (« a rough ride »),  une pratique policière visant à humilier et à épuiser des suspects en les brinquebalant menottés à l’arrière d’un fourgon lancé à vive allure.

Gray n’est que le dernier des « Mike Brown ». Il y a d’abord eu Trayvon Martin, abattu en Floride par le policier auxiliaire George Zimmerman dont la version des faits (et les contusions sérieuses) ont convaincu le jury qu’il se trouvait en situation de légitime défense. Puis Eric Garner, un vendeur de cigarettes à la sauvette qui avait résisté à son arrestation à Staten Island (New York) avant de mourir asphyxié au cours d’une bagarre avec un policier. Et il y a eu aussi Walter Scott, automobiliste tué en Caroline du Sud en essayant d’échapper à un contrôle de police. Il a été abattu dans le dos, comme le montre une vidéo particulièrement choquante de la scène.

« Les vies des Noirs comptent ! » – « Black lives matter » : le mot d’ordre du mouvement de contestation  est sans ambigüité. Ces incidents pourraient pourtant n’avoir pas grand-chose à voir avec les préjugés raciaux de la police. Du reste, le problème n’est pas nouveau, mais avec l’omniprésence des téléphones portables il est plus visible, plus médiatisé et plus dénoncé. En réalité, dans un pays de 300 millions d’habitants où les armes sont légion, une poignée de bavures dues à l’incompétence ou à la brutalité policières en cinq ans n’est peut-être pas si inquiétante.

L’ennui, c’est que nombre de données basiques qui seraient nécessaires à la bonne compréhension de la situation restent taboues, en particulier celles qui concernent la dimension raciale de la criminalité aux États-Unis. Selon le FBI, 9 millions d’arrestations ont été effectuées en 2013, dont 400 000 pour crimes violents : alors que les Noirs ne constituent que 13 % de la population américaine, ils représentent 39 % des individus interpellés pour crimes violents, 52 % des auteurs présumés d’homicides et 56 % des personnes arrêtées pour vol à main armée. À titre de comparaison, au cours de la dernière décennie, la proportion d’Américains d’origines hispanique et asiatique dans les arrestations a notablement diminué, au point de passer en dessous de celle des Blancs. Enfin, la politique de discrimination positive menée depuis des décennies a porté ses fruits : les forces de police qui procèdent aux arrestations sont très largement composées de Noirs.

Et, pourtant, la légende a la vie dure parmi les Noirs et une partie des élites : la surreprésentation des Noirs dans les arrestations serait due au racisme – et à ce qu’on appelle en France les contrôles au faciès. Dans le cas de Trayvon Martin par exemple, le procès n’a nullement prouvé que George Zimmerman avait agi par racisme, bien qu’avocats et militants aient déployé une énergie considérable pour le démontrer.

Zimmerman est le fils d’un immigré latino-américain, le quartier dans lequel il avait choisi de vivre est peuplé à 20 % par des Noirs, aussi est-il difficile de voir dans son geste un « remake » de la vieille ségrégation sudiste. Lorsqu’il a repéré Trayvon Martin, il a commencé par appeler la police pour demander de l’aide. Certains, estimant ses motivations suspectes, n’en ont pas moins cherché à alourdir encore la barque. Benjamin Jealous, président de l’Association nationale pour l’avancement des personnes de couleur (National Association for the Advancement of Colored People) a affirmé que les appels de Zimmerman à la police visaient « de façon disproportionnée de jeunes hommes noirs ». Malheureusement, cette disproportion est le lot quotidien de chaque policier.

L’Administration Obama défend également la thèse selon laquelle les jeunes Noirs seraient ciblés à cause de leur couleur de peau. Le président lui-même a déclaré, peu après la mort de Trayvon Martin, que « s’il avait eu un fils, il ressemblerait à Trayvon ». Le chef du département de la Justice Eric Holder – qui a pris sa retraite depuis – a lui aussi évoqué le jeune homme en utilisant son prénom, Trayvon. Ce même Holder, que l’historien Michael Eric Dyson décrit comme « un homme parfaitement intègre sur la question raciale » [Holder est noir NDLR], s’est rendu à Ferguson à l’automne dernier pour rencontrer la famille de Mike Brown. « Peu de choses m’ont autant bouleversé », a-t-il confié après ce rendez-vous, précisant qu’il avait « discuté avec eux non pas comme un ministre, mais comme un père ». Manifestement, l’administration Obama donne beaucoup d’importance aux symboles, tout particulièrement quand il s’agit des questions raciales. À la mort de Nelson Mandela, les États-Unis ont mis leurs drapeaux en berne pendant trois jours et le président a assisté aux obsèques en Afrique du Sud. En revanche, au lendemain de la mort de Margaret Thatcher ou de l’attentat contre Charlie Hebdo, Washington s’est contenté d’envoyer une délégation de second ordre aux célébrations.

Certes, la situation dans les quartiers pauvres des États-Unis est tendue, ambiguë, aussi est-il difficile pour tout président de trouver la réponse appropriée. Aussi tragiques soient ces morts violentes, il faut rappeler que la plupart des victimes sont de jeunes hommes qui résistent à une arrestation. En manifestant sa sympathie, souvent pendant que des émeutes continuent de faire rage, l’Administration accrédite dans une partie de la population américaine l’idée qu’elle encourage le désordre. À chaque fois, des récits mettant en question la version officielle se propagent rapidement. Des photos de Trayvon Martin en gangster, avec une arme à feu, ou en train de consommer de la drogue, enregistrées sur son propre téléphone portable, ont été diffusées sur Internet. Tout comme la liste des 18 arrestations de Freddie Gray, la vidéo où on voit Mike Brown commettre un vol à l’étalage et malmener le commerçant peu avant sa mort. Dans ce contexte, il n’est guère surprenant que Dan Donovan, le procureur qui a joué un rôle décisif dans l’acquittement du policier new-yorkais impliqué dans la mort d’Eric Garner, ait été ce mois-ci élu au Congrès à la faveur d’une élection partielle.

Sur la question raciale, depuis le vote des lois sur les droits civiques dans les années 1960, le gouvernement fédéral s’est octroyé une large panoplie de pouvoirs d’exception. Le département de la Justice en a fait un usage abondant. L’automne dernier, à Ferguson, il a poussé le chef de la police à la démission, alors même que le rapport définitif sur la mort de Mike Brown n’établissait aucune preuve de racisme, ni même de faute professionnelle. Il est vrai qu’au passage, on avait découvert que la police municipale arrondissait ses fins de mois en rackettant les auteurs de délits routiers (forme de corruption assez répandue dans la police américaine), et que les automobilistes noirs étaient plus souvent contrôlés que les autres (ce qui arrive souvent).

La diabolisation de la police municipale de Ferguson – démocratiquement élue – et son démantèlement constituent clairement un abus de pouvoir. Si, au moment de la mort de Michael Brown, 50 des 53 policiers de Ferguson étaient blancs, cela n’a rien à voir avec le racisme et tout avec le changement démographique et sociologique de la ville : en 1990, Ferguson était aux trois quarts blanche, aujourd’hui, elle est à deux tiers noire. La fonction publique est tout simplement en décalage avec la démographie. De même, la police de Washington reste majoritairement noire alors que, pour la première fois depuis les années 1950, les Afro-Américains sont redevenus minoritaires dans la ville. Quoi qu’il en soit, jusqu’à l’an dernier, Ferguson était considérée comme une « success story» – un coin prospère et sympathique accueillant des classes moyennes de toutes origines. Difficile de dire, cependant, si ses habitants étaient suffisamment tolérants pour embrasser cette Amérique de plus en plus diverse ou trop pauvres pour la fuir.

Après l’affaire Freddie Gray à Baltimore, ce système de pouvoir d’exception en matière raciale a atteint des sommets dans l’absurde. En effet, il a été conçu pour empêcher le pouvoir – supposé blanc par définition – de défendre des lois ou des mesures racistes. Le problème, c’est qu’à Baltimore tous ceux qui détiennent un pouvoir politique significatif sont noirs : la maire, le chef de la police, le conseil municipal et son président ainsi que l’éruptive procureur de la République Marilyn Mosby. Au niveau fédéral, la plupart des dirigeants amenés à traiter la crise à Baltimore le sont aussi : le président, le ministre de la Justice sortant ainsi que sa remplaçante Loretta Lynch.

Quand Mme Mosby a annoncé l’ouverture de poursuites contre la police locale, elle a fait cette déclaration : « Aux citoyens de Baltimore, aux manifestants de tous les États-Unis, je dis : j’entends votre appel. Pas de paix sans justice ! » L’ennui, c’est que ceux que Mosby qualifie de manifestants, d’autres les appellent émeutiers. Plus grave encore, ces propos renouent avec la justice expéditive des foules grégaires que combattait précisément le Mouvement pour les droits civiques.

Il se trouve, enfin, que trois des six policiers mis en cause pour leur responsabilité – par négligence – dans la mort de Freddie Gray sont noirs. Les charges les plus lourdes pèsent sur Caesar Goodson, le conducteur du fourgon, que le New York Times décrit comme « gentil et sociable ». Ces faits n’ont pas empêché la maire de Baltimore, Stephanie Rawlings-Blake, d’exiger que le département de la Justice ouvre une enquête pour discriminations raciales dans les pratiques et comportements, afin de déterminer si sa police, qui est à 50 % noire, ne serait pas raciste sans le savoir ni le vouloir.

Dans la politique municipale américaine, les enquêtes de ce genre sont souvent, derrière l’apparence de la confrontation, l’enjeu de combines et tractations de coulisses. Après l’enquête sur la police de Baltimore, la maire pourrait opportunément recevoir de ses amis politiques de la Maison-Blanche « l’ordre » d’accorder des ressources supplémentaires à ses amis politiques sur le terrain. Ainsi n’aura-t-elle pas à assumer la responsabilité de son clientélisme.

Les tensions raciales aux États-Unis affaiblissent la police. Aujourd’hui, dans des situations qui exigent du courage physique, les policiers sont en prime exposés à la menace de poursuites judiciaires. Au bout du compte, ils se diront que ça ne vaut pas le coup de prendre des risques. Du reste, la démobilisation semble déjà à l’œuvre : fin avril, on recensait déjà à Baltimore douze homicides de plus qu’au cours de l’année 2014. Il est vrai qu’en matière de violence urbaine, Baltimore a une longue tradition, mais nous sommes bien au-delà de ce problème endémique. C’est une crise majeure. Et elle n’a pas fini de s’aggraver.[/access]

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*Photo : SIPANY/SIPA. SIPAUSA30117930_000019.

Fête de la musique : Quand c’est trop, c’est Estrosi!

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Ceux qui, toute honte bue, regardaient, samedi soir 20 juin, la retransmission,  en direct, sur France 2 du show niçois animé par Patrick Sébastien à l’occasion de la Fête de la musique, n’ont pas été déçus. Ils ont pu voir quelques dizaines de milliers de côtedazuréens siffler copieusement le maire de Nice, Christian Estrosi. Celui-ci  avait été invité par son « copain » Sébastien à monter sur scène pour saluer la foule, tel l’imperator s’offrant aux acclamations de la plèbe en remerciement des ces « circenses » modernes.

Ce peuple, dont pourtant une partie non négligeable devait avoir voté en faveur du « motodidacte » lors des dernières municipales, n’a pas du tout apprécié qu’un politicien vienne s’immiscer dans un spectacle où les héros étaient Michel Fugain, Daniel Guichard, la Compagnie créole et même un Gérard Lenorman, ressorti, pour l’occasion, de sa naphtaline giscardienne. On peut comprendre l’amertume d’Estrosi, qui s’était décarcassé pour attirer sur la Promenade des Anglais le barnum musical de Patrick Sébastien, et sa brochette de chevaux de retour de la variétoche antédiluvienne. Le peuple est, par nature, ingrat, on lui donne à manger et il vous mord la main!

Estrosi n’a rien compris : s’il avait bossé un duo chanté avec Fugain ou Chimène Badi (même en playback, on peut bidouiller tellement de nos jours !), il aurait fait un triomphe, comme Giscard massacrant un air d’accordéon sous l’œil énamouré de Danièle Gilbert. Quitte à en faire trop, fallait y aller à fond!

Bac 2015 : une bonne correction

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ecole bac correction notes brighelli

Les enseignants de classes préparatoires ne sont jamais convoqués pour corriger le Bac, malgré les défections, les mouvements d’humeur, les menaces de grève. L’administration sait bien qu’ils sont incontrôlables : ils voient en aval les résultats du laxisme, ils ont l’habitude de noter en valeur réelle — pas de tromperie sur la marchandise, on a en prépas les notes que l’on mérite —, ils auraient sans doute une légère tendance à ne rien laisser passer.
Or, la correction du Bac est l’art de laisser passer des énormités. La seule considération de la correction de la langue suffirait à disqualifier les trois-quarts des candidats — et on demande d’enlever deux points au maximum, quel que soit l’état de l’expression. Tout ce qui n’est pas expressément demandé par l’administration n’est pas requis : on demande par exemple une introduction en devoir d’Histoire, mais on ne demande ni problématique, ni plan — on se contente de requérir plusieurs paragraphes.

Le plus beau, c’est que des IPR menacent : « Lorsqu’un professeur corrige des copies d’examen, il réalise cette mission dans le cadre strict des règlements d’épreuve qui régissent cet examen. Ils sont impératifs et ne sont pas soumis à l’appréciation personnelle du correcteur. Un fonctionnaire qui se soustrairait de son propre chef à ces obligations romprait l’égalité entre les candidats et engagerait sa responsabilité personnelle, encourant recours et sanctions. » Ce joli texte a été diffusé brièvement sur le site de l’Académie de Versailles, avant d’être retiré — l’énormité de la menace a dû finalement choquer quelques usagers.
Soyons clair : l’administration rectorale ne peut rien contre un correcteur qui déciderait d’appliquer un barème un peu exigeant. Surtout s’il se couvre en photographiant, par exemple, les énormités qu’on lui a données à corriger. J’en ai fait l’expérience moi-même, il y a une quinzaine d’années.
C’était au lendemain de la réforme de l’EAF — l’Epreuve Anticipée de Français, comme on dit dans le jargon plein de sigles de l’Education Nationale. C’était au lendemain de la réforme patronnée par Luc Ferry (2000), qui entre-temps s’était retrouvé ministre. On venait d’inventer le « sujet d’invention » — ce qui en soi serait une bonne idée, sauf que je l’imagine davantage à Bac + 5, si l’on conçoit l’épreuve comme un « à la manière de ».

Et ce fut le cas cette année-là. Un texte de Pierre Loti extrait de Fantôme d’Orient, racontant comment, des années plus tard, il était retourné en vain à Istanbul pour y retrouver Aziyadé. On proposait alors à l’élève d’écrire le journal de bord de Loti dans son voyage de retour, avec sa déception, sa mélancolie, au milieu des nécessaires observations techniques propres à ce genre si particulier. Le tout en imitation de la langue quelque peu maniérée de l’écrivain rochefortais.
La probabilité pour que des élèves (et ceux de 2003 étaient pourtant meilleurs que ceux d’aujourd’hui) captent le style un peu ampoulé de Loti, maîtrisent les code du log-book, parviennent à mixer l’émotion plus ou moins feinte, le parfum du souvenir, et le clapotis des vagues était nulle, et les copies étaient nulles, et j’ai noté en conséquence. Autant faire assumer à l’administration le poids de ses (mauvaises) décisions.
Je ne prenais pas les élèves en otages : je savais bien qu’un administratif quelconque rajouterait dix points dans mon dos.

Le résultat fut que je ne fus plus jamais convoqué au Bac. Le premier qui dit la vérité, il doit être assassiné…

J’adjure mes collègues qui vont toucher leurs copies de Bac de faire preuve, cette année, de la même rigueur. Vous n’êtes pas satisfaits de la réforme du collège ? Vous êtes choqués que le Ministère occulte l’évaluation de la réforme du lycée ? Vous trouvez que l’on vous prend pour des nouilles ? Alors, notez en votre âme, conscience et capacité. Notez les copies pour ce qu’elles valent. J’ai argumenté sur LePoint.fr en ce sens, et je voudrais vraiment me faire entendre. Les menaces des inspecteurs sont sans objet, surtout si vous vous y mettez de concert. Photographiez avec vos portables tout ce que vous trouverez d’aberrant dans les copies qui vous sont proposées, dans toutes les matières. Je me ferai un plaisir de diffuser ces documents ici-même.
Et c’est le dernier et meilleur service que vous pouvez rendre aux élèves. Leur faire comprendre qu’ils sont victimes d’une escroquerie, qui va les envoyer se fracasser sur le mur du Supérieur. Leur faire appréhender leur niveau réel — et je ne doute pas qu’il y en ait de bons, mais si rares…
On requiert de vous, enseignants, une moyenne qui permette, par projection, de conserver les fatidiques 88 ou 90% de réussite dont le ministère se targue pour affirmer que le niveau monte. Ne soyez as complices de ce maquillage : le niveau s’effondre, nous le savons tous. Et si nous continuons à noter comme le désirent les petits chefs obéissants qui dirigent les centres d’examen, nous nous faisons objectivement complices de la plus grande entreprise de désinformation scolaire des temps modernes.
De toute façon, les notes seront modifiées dans votre dos. Alors, défoulez-vous — dites la vérité des prix. Sinon, la barre descendra encore, l’année prochaine, et encore, et encore. Partout. Jusqu’en dessous du niveau de la mer.

ecole bac dessin

PS. Merci à J-PH. C. pour le joli dessin…

*Photo : Pixabay.

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Affaire Chaouat: la légèreté de Cambadélis

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yacine chaouat ps cambadelis

Un peu avant 20h30 dimanche soir, le secrétaire national du PS chargé de l’intégration républicaine a démissionné. Vingt-quatre heures après sa nomination dans la liste du nouvel exécutif du PS. Rappelons que Yacine Chaouat avait été condamné il y a quelques années en première instance puis en appel à six mois de prison avec sursis pour violences conjugales aggravées. L’ancien ministre Thierry Mariani, s’appuyant sur un article du Parisien, tweetait : « L’intégration à coup de ceinturon ? Depuis hier, Yacine Chaouat est « secrétaire national à l’intégration »du PS. »

Je ne sais pas ce qui se passe exactement dans la tête de Jean-Christophe Cambadélis. Pensait-il que dans la France de 2015, le CV de son secrétaire national, élu du XIXe arrondissement comme lui, ne serait pas dévoilé ? A-t-il tenté le coup pour voir si ça passait ? On s’amuse à imaginer Camba et Borgel tirer au sort pour savoir à quel poste serait nommé l’ancien adjoint au maire d’arrondissement : « à l’intégration républicaine ou à la condition féminine ? ».  Trêve de plaisanterie. Car le communiqué de démission de Yacine Chaouat est évocateur. Qu’on en juge : « «A la suite de ma nomination en qualité de secrétaire national adjoint chargé de l’intégration républicaine, lors du Conseil national d’hier soir, et face aux attaques sur les réseaux sociaux dont je fais l’objet et qui rejaillissent sur tout le Parti socialiste, j’ai présenté ma démission de cette fonction. J’ai commis une erreur il y a 6 ans, et la justice est passée. Après avoir payé ma dette, je regrette que l’on veuille m’appliquer une double peine. C’est avec tristesse que je constate que dans la france (sic) d’aujourd’hui on n’a pas droit à une deuxième chance quand on est musulman. »

Voilà ! Tout ça n’était qu’islamophobie et racisme. On peut comprendre son amertume. Après tout, impliqué dans l’affaire de la MNEF, celui qui l’a nommé un jour plus tôt  a bénéficié non seulement d’une deuxième chance mais aussi d’une troisième après condamnations. Mais parlons de Thomas Thévenoud.  Il est musulman, lui ? Chassé du Parti socialiste grâce au zèle du Premier secrétaire du PS pour avoir payé ses impôts à la bourre (ainsi que les majorations qui vont avec) ? Lui n’a pas frappé son épouse. Au contraire, cette dernière a même perdu son travail, à la suite de cette affaire. S’il y a une double peine quelque part, il faut plutôt aller la chercher de ce côté-là.

Voilà un parti où, comme le faisait remarquer un excellent connaisseur des arcanes solfériniennes, il devient impossible de ne pas mettre  de -e-s dans ses communiqués et où on est très vite qualifié d’irrécupérable machiste si on oublie de féminiser un titre. En revanche, nommer un bon pote même condamné pour violences conjugales, aucun problème ! Pendant ce dimanche après-midi, j’ai attendu en vain le tweet de Sandrine Mazetier, qui avait sanctionné le député Julien Aubert, coupable de l’avoir appelée « madame le Président », le privant, sans aucune base juridique pour le faire, d’un quart de son indemnité parlementaire. Nada ! On a le sens des priorités au Parti socialiste.

On récapitule : payer ses impôts en retard et ne pas dire « madame la Présidente », c’est plus grave que de corriger sa femme à coup de ceinturon ou, par exemple, détourner l’argent des étudiants qui cotisent à une mutuelle. Qu’on imagine les cris d’orfraie si la nouvelle équipe des Républicains avait compté un élu condamné pour des faits analogues. La démission de Yacine Chaouat ne change rien. Le seul fait que Jean-Christophe Cambadélis l’ait nommé suffit à discréditer par avance son parti en matière de féminisme. Si cette affaire peut servir à quelque chose, c’est sans doute à cela : voilà au moins un sujet sur lequel le PS ne pourra plus faire la leçon de morale sans déclencher un rire nerveux.

*Photo : wikicommons.

Un jeune homme nommé Jean-Paul

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jean paul gaultier cardin

Jean-Paul Gaultier au Grand Palais ? Après Niki de Saint Phalle, en même temps que Vélasquez ! Lui, le funambule de la couture qui n’a jamais pris la mode pour un art et qui, dès ses premiers défilés, l’a désacralisée, désembourgeoisée, en imposant le style punk dans un éclat de rire iconoclaste et talentueux ! Lui, qui n’a jamais renié ses origines, et a su, a voulu, rester populaire !

Né à Bagneux, le gamin d’Arcueil jouait à habiller son ours en peluche dans le salon de coiffure de sa mémé, pendant qu’elle frisottait ses clientes. Il a fait son chemin, depuis ce jour des années 1970, où, arrivé de Londres, il débarqua chez moi, son carton à dessins sous le bras, pour me soumettre ses premières créations, des bijoux, dont d’étonnants bracelets découpés en rondelles, placés dans des boîtes de conserve : « Est-ce que j’ai une chance à Paris ? »[access capability= »lire_inedits »]

Il avait vingt ans et quelques et déjà ce rire en cascade, qu’il accompagnait de grands gestes, ces yeux de gamin ébloui. Il était venu chercher l’assurance qu’il ne faisait pas fausse route en se lançant dans la création. Pas un penny en poche mais une ambition à vous ouvrir toutes les portes.

Bide et boum !

Il faut croire que je ne fus pas la seule à l’encourager. Après un passage chez Pierre Cardin, où il ramassait les épingles sans perdre une miette du spectacle, et deux arrêts « couture » chez Jacques Esterel et Jean Patou (il y assistait Michel Goma), il me fit parvenir une invitation, en 1976. J’étais conviée au planétarium du Palais de la découverte à sa première collection, réalisée, il l’avouera plus tard, avec des tissus de quatre sous achetés au marché Saint-Pierre. Ce jour-là, déconvenue totale, le bide ! Salle vide, 15 personnes en tout (ses copains, sa famille) au lieu des 200 journalistes espérés. À la même heure, un ténor incontournable, Issey Miyake ou Castelbajac peut-être, attendait la presse à l’autre bout de Paris : pour les journalistes, il n’y avait alors pas à hésiter.

Deux ans plus tard, salle Wagram, Jean-Paul faisait salle comble, et nous laissait bouche bée devant son podium, où défilaient des corsets de grand-mère – satin rose, baleinage et laçages 1900 – mutés en robes sexy, avec des seins surpiqués en obus : du Feydeau à sa façon. Mais pour qui, pour où ? Pour Madonna, diva de tous les fantasmes, dont il devait créer plus tard les costumes de scène avec un sens hollywoodien qui s’explique : Cinémonde a été son premier livre d’images…

Anti-mannequins

La presse le baptisera sans grande imagination « l’Enfant terrible de la mode ». À 62 ans, il l’est encore. Ses coups d’éclat lui ont valu d’être considéré, avec Thierry Mugler et Claude Montana, comme l’un des trois mousquetaires de la création, invités, à partir des années 1980, à défiler sur les mêmes podiums que ceux des grands couturiers.

De ce jour, on commença à s’amuser aux collections. JPG, c’était Galliano avant John : une pochette-surprise permanente, un érotisme bon enfant, un brassage d’inspirations punk ! Séduire est facile, durer est une autre histoire. Or, cela fait quarante ans que ses coups de canif dans l’élégance discrète de la bourgeoisie, ses équipées sauvages, son humour dévastateur, et sa technique de plus en plus au point nous fascinent.

Rien ne l’arrêtait : aux mannequins stars – Inès de la Fressange, Carla Bruni, Linda Evangelista, Naomi Campbell, que les couturiers s’arrachaient – il osa substituer sa concierge, son épicière, sa comptable, sa secrétaire, ses copines, ses voisines, grandes, petites, rondelettes, rigolotes : on jubila !

Une fantaisie insolente

Chaque show Gaultier était un happening permanent où l’on accourait, coincée entre Lauren Bacall et Kim Basinger, au coude-à-coude avec Catherine Deneuve, dans les lieux les plus insolites, sur les toits de Paris, dans le garage de la RATP… Chaque défilé était une surprise, du jamais-vu, telle sa fameuse collection masculine où, pour la première fois, il fit défiler des hommes en jupes longues, ou encore dans la galerie Vivienne réquisitionnée pour un soir, la collection Rabbi Jacob, toute en lévites et papillotes, sous les grands chapeaux des hassidim. Sa fantaisie insolente ne connaissait pas de limite : Jean Paul posait une manche sur deux sur un tailleur, brodait de jais les pointes des seins sur des robes de mousseline chair, terminait en tutu de tulle les jambes d’un blue-jean. Tout cela forge son identité, au point qu’il est sollicité par Hermès, au début des années 2000, pour assurer le style faubourg Saint-Honoré : le jour de la conférence de presse qui officialisait le contrat, on vit Jean-Louis Dumas Hermès sortir du cercle Interallié une marinière nouée sur son veston gris ! Le premier show Hermès de Gaultier a lieu dans un manège : pur-sang et concours d’élégance ! La reprise durera dix ans – reprise tous terrains, puisqu’Hermès acquerra la moitié de la société Gaultier, avant de la revendre à Puig.

Après avoir époustouflé 1 500 000 visiteurs à Montréal, Dallas, San Francisco, Madrid, Rotterdam, Stockholm, New York, Londres, Melbourne, l’enfant terrible de la mode Après avoir époustouflé un million cinq cent mille visiteurs à Montréal, Dallas, San Francisco, Madrid, Rotterdam, Stockholm, New York, Londres, Melbourne, l’enfant terrible de la mode est au Grand Palais. Paris offre à son enfant terrible un lieu à sa démesure.[/access]

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La petite musique de la radio

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radio france musique pleyel

C’était moins bien, avant. Il y avait un auditorium, des studios, plein de trucs. Mais que c’était moche ! Que c’était sans âme ! Personne ne voulait y aller, même les orchestres maison préféraient jouer ailleurs, le National au Théâtre des Champs-Élysées, le Philharmonique salle Pleyel.

Et puis un jour, ras-le-bol. La plus grande radio de l’univers, avec ses deux chœurs et ses deux orchestres, a droit à sa salle de concert, non mais ! Pour la première fois de son histoire, on lui en construit une. Un cirque de bois trop petit pour les typhons de Mahler mais parfait pour les ondes de Mozart, pour la musique de chambre, le piano, la chanson, le jazz, le fado du soir et le raga du matin. L’auditorium le plus chaleureux de Paris où les gens viennent par plaisir, si si, plaisir, à Radio France, on n’a jamais vu ça.

Hélas, hélas ! C’était trop beau. Déjà le 14 novembre, l’auditorium, on l’a inauguré en catimini : pas de vagues qu’ils disaient. Surtout pas d’ombre à la Philharmonie de La Villette ! L’État met toutes ses plaques sur la case Philharmonie. Quai Kennedy, on veut pas vous entendre. Les musiciens tiraient une gueule ! Et voilà qu’à peine l’extase entraperçue, les vieux démons rappliquent. Il paraît que la direction veut fermer un des orchestres, et même France Musique. Grève.

Normal, la grève. Il reste quelques bonnes voix sur France Musique et les orchestres sont remplis de musiciens formidables. Qui veut du mal aux gens bien ? Défendons-les, défendons-nous.

Mais bon, vous avez deviné. C’est pas le problème. Le problème, c’est qu’il est tard. Il y a dix ans, tout le monde savait que la radio ne pourrait plus se payer deux gros orchestres d’un rapport notoriété-qualité-prix couci-couça. On savait que depuis les années 1980 National et Philharmonique n’étaient plus complémentaires mais rivaux, que la guerre était déclarée, qu’elle ne donnait rien de fameux. On savait que la radio hertzienne n’était pas un rêve d’avenir, qu’il était loin le temps où la symphonie incarnait l’élan collectif, que l’antenne se foutait de ses orchestres comme les orchestres de l’antenne. On savait tout ça, mais on avait encore le temps de trouver des solutions. Par exemple libérer l’Orchestre national, l’aider à prendre son vol, à trouver un nid qui le mettrait en valeur et l’obligerait à briller au lieu de tristement faire ses heures (qu’il ne fait même pas).

Maintenant, il y a le feu. Le gouvernement coupe les vivres. La bête à 2 500 dos qui ne connaissait pas la crise doit payer 20 millions d’euros à ses créanciers et raboter 50 millions avant 2019. Malédiction, voilà que la Cour des comptes s’en mêle : deux orchestres jumeaux sous un seul toit, c’est un de trop. Et d’indiquer quatre sorties, dont « la plus cohérente » serait la fusion. Horreur ! crient les musiciens, on préfère garder deux noms et tailler dedans. Très, très bizarre. Ce que proposait la Cour c’était pas Byzance, mais ça se tenait. Alors que la chasse aux effectifs, comment ça marche ? On jouera des symphonies sans trompettes ?

Moi, pour sauver mes potes, je ne vois qu’une défense : l’attaque. C’est les congés, pas Beethoven, qui ruinent la radio. Allez voir ailleurs ! Vous voulez faire faire des économies à la Maison ronde ? On va vous en trouver. Le Chœur de Radio France, voilà. Ça, c’est vraiment mauvais…

Oops. Pardon. Mauvais mais sympas aussi, les collègues du chœur. Sauvons notre mauvais chœur. Tiens, et si au lieu de la radio on commençait par France Télévisions?

*Photo : wikicommons.

André Fraigneau, clandestin capital

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andre fraigneau galimard

« Je suis l’exemple vivant que la bataille du singulier contre le pluriel n’a pas été gagnée par ce dernier » : c’est en ces termes qu’André Fraigneau concluait un entretien peu de temps avant sa mort. Clandestin capital, André Fraigneau (1905-1991) l’aura été toute sa vie durant, lui qui incarna la figure du dandy littéraire. Très tôt, il avait défini son credo esthétique et éthique : « ne rien devoir à son époque, ne rien solliciter d’elle, parier contre ses goûts et ses fanatismes ». A la lecture de ce programme, comment s’étonner que cet homme secret, qui cessa d’écrire à 55 ans, ait, génération après génération, fasciné nombre d’impétrants en littérature, devenus ses aficionados ?

S’il ne fut jamais le chef d’une école, Fraigneau exerça néanmoins une influence secrète sur une cohorte de cadets, séduits par sa double quête esthétique et mystique, entre jansénisme et dandysme. Voilà ce que le lecteur attentif retient de ses livres : une leçon à la fois de style et de vie. Quiconque lit le Journal profane d’un solitaire, méditation sur Port-Royal ou Le Songe de l’Empereur, portrait de Julien l’Apostat, rejoint ipso facto la conjuration des esprits libres qui font leur ces leitmotive d’André Fraigneau (et de son double littéraire, Guillaume Francoeur) : la chasse au bonheur et la tentation de la grandeur.

Cette amicale conspiration se trouve synthétisée par l’essai que publient les éditions Séguier : André Fraigneau ou l’élégance du phénix témoigne en effet de la présence de cet écrivain pour happy few, qui incarna à la perfection « le gardien d’une ambition raffinée », pour citer Bertrand Galimard Flavigny, le maître d’œuvre du volume. Dans sa préface, Michel Déon évoque ce « coup de foudre de l’amitié » qui les lia à jamais, son aîné Fraigneau et lui-même, et leur commune passion pour l’Italie, qu’ils illustrèrent jadis par un beau livre, Venise que j’aime.

Bertrand Galimard Flavigny cède vite la parole à André Fraigneau lui-même, qui répond à ses questions et ressuscite cinquante ans de vie artistique et littéraire. Avant de choisir la plume, le touche-à-tout Fraigneau hésita entre le crayon et le pinceau. Mélomane averti, cet ami des Six évoque ainsi sa jeunesse parisienne, quand Les Deux Magots étaient la tranquillité même. Saint-Germain-des-Prés un village ». Le jeune homme était alors conseiller littéraire chez Grasset, ou, pour citer ses propres mots, « incitateur ». Recommandé par Cocteau, Fraigneau avait pour mission de rédiger des résumés de moins de deux pages, les seuls que Grasset daignât lire… Il découvrit ainsi Yourcenar, qui tomba amoureuse de lui – un comble : l’amateur de garçons poursuivi par une amatrice de femmes. Par la force des choses, il fréquenta les auteurs de la maison, les fameux 4M, Mauriac, Malraux, Morand et Maurois. Et Carco, Cendrars et Bernanos… et même un certain Maurice Sachs. Il publia ses premiers écrits chez Gallimard, sans douter un seul instant de son avenir littéraire : « Je croyais, je crois à la nuit profonde et aux chemins obscurs de la Providence ». Au fil des pages, apparaissent Barrès et Cocteau, Auric et Salvat, Nimier et Boutang – la fine fleur de l’esprit français.

En octobre 1941, avec la même naïveté d’un Jouhandeau (et pour les mêmes raisons, plus sexuelles que politiques), il commit l’erreur de se rendre à Weimar à l’invitation du fringant lieutenant Heller. Fraigneau paya cette faute par un purgatoire auquel mirent fin, dans les années cinquante, quelques cadets, dont Roger Nimier. Selon le joli mot de l’un de ses résurrecteurs, André Fraigneau a inventé un nouveau temps, « le présent du subjectif », à merveille illustré dans le délicieux recueil publié par Le Dilettante, En bonne compagnie, celle de Cocteau, « mainteneur et novateur » ; Radiguet, « prince de la jeunesse » ; Anna de Noailles et Louise de Vilmorin ; bref, un feu d’artifice et un moment de haute civilisation.

Rien d’académique dans ce tableau d’un monde évanoui ; au contraire, la primauté du cœur, mais un cœur dompté par la raison classique. D’où ces perles de lucidité qui valent toutes les bibliothèques : « La littérature française est une longue suite de préciosités, souvent contradictoires, que coupe à intervalles fixes un cri, le plus nu et le plus humain qui puisse être. C’est un cri de foi, de révolte, d’amour ou de mort. » Ou « L’esprit classique diffère de l’esprit romantique en ceci qu’il s’offre le luxe d’innover dans la tradition ; il ne croit pas utile de feindre l’ignorance ou le mépris pour ce qui a précédé son épanouissement. L’égoïsme ingrat lui paraît une faiblesse, et l’amitié fidèle, le secret de la force et du bonheur. » Qui dit mieux pour définir une posture minoritaire de nos jours où prédominent le soupçon et la déconstruction ?

 

Bertrand Galimard Flavigny, André Fraigneau ou l’élégance du phénix, Séguier.

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Irak : tous les anciens baathistes ne sont pas avec Daech

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Chercheuse spécialiste de l’Irak et du Moyen-Orient, associée au CERI-Sciences Po, à l’IREMAM et à la FRS, Myriam Benraad est notamment l’auteur d’Irak, la revanche de l’Histoire. De l’occupation étrangère à l’État islamique (Paris, Vendémiaire, 2015) et Irak : de Babylone à l’Etat islamique (Paris, Cavalier Bleu, 2015). Son décryptage de la décomposition de l’Irak après l’opération militaire américaine de 2003 apporte un éclairage nouveau sur la genèse et le développement de l’Etat islamique. Né sur les décombres de la nation irakienne, Daech ne pourra être défait que par la coalition de ses opposants sunnites et chiites, avec le concours de l’ensemble de la communauté internationale, de l’Arabie Saoudite à l’Iran. Une équation qui reste à construire.

Daoud Boughezala. Sous l’égide de la France, la conférence de Paris a récemment réuni plusieurs pays de la coalition contre l’État islamique (EI), dont des représentants du gouvernement irakien. En l’absence de l’Iran, dont l’armée et les milices combattent Daech en Irak, est-il possible de développer une stratégie militaire et politique crédible contre l’EI ?

Myriam Benraad. En septembre 2014, lors d’une première conférence qui s’était tenue à Paris pour faire le point sur la lutte contre l’État islamique, Washington avait déjà jugé la présence de l’Iran à la table des discussions non souhaitable. Il existe plusieurs raisons à cette absence, pour ne pas dire à cette exclusion délibérée. Tout d’abord, la vive opposition en coulisses des régimes sunnites du Golfe, à commencer par le royaume saoudien, à toute présence diplomatique de Téhéran, État ayant multiplié les ingérences au Moyen-Orient ces dernières années. Depuis 2003, l’Iran a indiscutablement étendu son influence en Irak en tirant profit, au premier plan, de l’invasion militaire américaine et des dissensions politiques et communautaires déchaînées sur les ruines du parti Baath. Ensuite, le rôle iranien jugé néfaste car ayant « vassalisé » le gouvernement de Bagdad, chiite, au détriment des sunnites réduits au rang de minorité et exclus des décisions. Dans ces circonstances, une réconciliation nationale n’a jamais pu voir le jour. L’Iran, enfin, a apporté un soutien indéfectible aux milices chiites (dont certaines qui concurrencent l’exécutif irakien, voire le menacent, et affaiblissent les forces régulières). Ces milices qui combattent aujourd’hui Daech et prétendent « libérer » les territoires du joug djihadiste poursuivent, pour certaines, une logique clairement confessionnelle, ce qui rend leur implication extrêmement problématique car elle alimente le cycle des représailles, tout en relégitimant le discours des djihadistes auprès des populations. Daech continue, en effet, de se présenter comme le dernier rempart contre un « déferlement » des miliciens chiites et la « désunnification » de l’Irak, ce qui éclaire en large part sa résilience idéologique, politique mais aussi tactique.

Le rétablissement de l’armée irakienne, sa reprofessionnalisation face à tous les maux qui la gangrènent (corruption, népotisme, clientélisme et communautarisme), sont donc essentiels pour éviter une « milicisation » encore plus grave de l’appareil d’État et surtout faire en sorte d’amener les hommes armés de tous bords, miliciens chiites comme combattants repentis ou tribus sunnites, à intégrer un nouvel appareil militaire et sécuritaire, doté d’un véritable esprit de corps et dont dépendra l’avenir de l’Irak comme nation – c’est d’ailleurs autour de l’armée que s’est construit le pays au cours du XXème siècle. Concernant l’Iran ainsi que les puissances sunnites de la région, il ne faut pas entretenir une vision naïve de leurs stratégies respectives. Qu’il s’agisse de l’Iran, non convié à Paris, ou des régimes sunnites dont nous avons fait nos alliés, tous ces acteurs jouent leur carte dans le présent maelstrom, selon des logiques d’États froides et cyniques, se livrant des guerres par procuration en Irak et en Syrie sans vraiment se préoccuper des conséquences tant qu’elles ne les touchent pas de plein fouet. Par ailleurs, on touche ici aux limites mêmes de l’intervention occidentale, dont la marge de manœuvre est en réalité très faible, au double plan militaire et politique du fait de ses lourdes erreurs passées.

En y envoyant ses Gardiens de la Révolution et en appuyant des milices chiites en Irak, la République islamique vise-t-elle vraiment à éradiquer Daech ?

Les milices chiites en Irak ne constituent pas un bloc monolithique et certaines sont beaucoup plus radicales que d’autres. Actuellement, on recense entre 60 000 et 120 000 hommes armés qui se trouveraient dans les rangs des « unités de mobilisation populaire » (Hachd al-cha‘abi en arabe), lesquelles sont en partie contrôlées par le gouvernement du Premier ministre Haïdar al-Abadi, qui les a appelées à la rescousse au moment de la chute de Ramadi au mois de mai, et en partie à la solde de l’Iran. Certains de ces miliciens chiites luttent sur le terrain aux côtés de tribus sunnites, comme dans la province de Salahaddin, et ne se sont pas rendues coupables d’exactions comparables à celles de Daech. Cette frange doit être normalisée et éloignée des influences extérieures afin de recomposer la future armée irakienne et, ce faisant, reconstruire l’État irakien. Ce qui est bien plus problématique dans le contexte actuel, c’est la présence de milices chiites appuyées directement par l’Iran et qui répondent de ses instructions, en marge du gouvernement irakien. Celles-ci sont étroitement coordonnées par le corps des Gardiens de la Révolution, notamment le général Qassem Soleimani, vétéran de la guerre Iran-Irak. Parmi elles, on peut citer l’Organisation Badr, établie en Iran en 1982 et visant l’instauration d’une République islamique chiite irakienne, la Ligue des Justes (‘Asa’ib Ahl al-Haq, aux mains de l’Iran et entretenant des liens étroits avec l’ancien Premier ministre chiite Nouri al-Maliki) et les Brigades du Hezbollah irakien.

Si beaucoup seraient tentés de les présenter comme « libératrices », en particulier en Occident où décideurs politiques et opinions publiques pris de panique cherchent coûte que coûte des solutions (lesquelles n’en sont pas une fois confrontées à la réalité de terrain…), ces milices chiites sont souvent aussi brutales que les djihadistes et ont commis des crimes graves contre les populations civiles sunnites (enlèvements et exécutions arbitraires) relevés par plusieurs ONG. Amnesty International, par exemple, considère que le gouvernement irakien a donné carte blanche à certaines milices chiites pour se venger des sunnites, naguère décrits comme la « colonne vertébrale » du régime de Saddam Hussein et désormais collectivement assimilés à Daech alors qu’ils en ont souvent été les premières victimes dans les territoires sous l’emprise du groupe djihadiste.

À la perspective d’un État irakien fort et pluriel, Téhéran préfère-t-il l’hypothèse d’une partition du pays ? 

De toute évidence, pour des questions d’hégémonie, l’Iran n’a aucun intérêt au rétablissement d’un Irak fort, qui retrouve son ancien poids régional. N’oublions pas non plus que l’Irak était l’ennemi juré de la République islamique iranienne, dont les dirigeants ont exulté en 2003 lors du renversement du régime baathiste par les troupes américaines. Depuis, l’Iran n’a cessé de multiplier ses ingérences et de renforcer ses canaux d’influence, au point que les nominations au sein du gouvernement irakien ne se font jamais sans son aval. C’est cette situation qui, en large part, a aliéné les sunnites au processus de transition, perçu comme illégitime car produit d’une occupation étrangère et entièrement dominé par les chiites et leur parrain iranien. Daech a bâti toute sa popularité sur son opposition à la « Perse » et aux « mécréants safavides », pour reprendre le langage médiéval des salafistes-djihadistes, convaincus qu’ils rejouent en Irak la grande Histoire de l’islam. Nombre de sunnites, qui n’étaient pourtant pas hostiles à leurs concitoyens chiites, ont développé des discours de plus en plus caricaturaux et revanchards à mesure que Bagdad était perçue comme une capitale chiite. Leur guerre de sécession actuelle et l’offensive de Daech ne peuvent, par conséquent, être dissociées du rôle joué depuis 2003 par l’Iran.

À terme,  le radicalisme de Daech ne lui aliénera-t-il pas la rue sunnite irakienne ?

Les baathistes ont endossé, depuis l’invasion militaire des États-Unis, un rôle central dans la formation et le développement de l’insurrection armée sunnite en Irak. Ceci a principalement résulté de la « débaasification » – purge de l’ancien régime, inspirée de la dénazification de l’Allemagne par les Alliés en 1945 et ayant conduit à l’effondrement de l’État irakien, déjà ravagé par des années de guerres et de sanctions – et des opérations singulièrement brutales lancées contre eux par l’armée américaine dans le « Triangle sunnite ». Est-il aussi besoin de mentionner ici le démantèlement dévastateur de l’armée irakienne par l’administrateur civil américain Paul Bremer en mai 2003 ? « Encerclés et traqués », pour reprendre la formule de la coalition, les baathistes ont donc constitué les première cellules du soulèvement et se sont parfois très tôt rapprochés de la mouvance salafiste, en particulier des combattants d’Al-Qaïda, puis de l’État islamique d’Irak proclamé pour la première fois en octobre 2006. Pour autant, s’ils partagent globalement avec les djihadistes un souci de revanche des sunnites, les baathistes et insurgés se sont opposés de nombreux sujets, qu’il s’agisse des modalités de la lutte armée ou de ses objectifs finaux.

Le dernier discours attribué à l’ancien vice-président de Saddam Hussein Izzat Al-Douri révèle-t-il des failles dans l’alliance de circonstance entre anciens baathistes et djihadistes ?

Le discours d’Izzat Ibrahim al-Douri en date du 15 mai, dans lequel il dément sa mort et s’en prend à Daech, est révélateur de ces clivages. Il illustre combien les baathistes, dans l’après-2003, sont restés divisés face à la succession des événements. Cet enregistrement permet de surcroît de nuancer la thèse selon laquelle les baathistes auraient incarné les têtes pensantes de Daech. Cette thèse est en partie fondée, surtout en ce qui concerne les membres des anciennes forces paramilitaires du régime et des mukhabarat (services de renseignement), mais tous les baathistes ne se sont pas rangés sous la bannière des djihadistes et ont même fait les frais de leur ultraviolence au cours de règlements de compte particulièrement sanglants dans le camp sunnite. Ce qui est frappant, en revanche, c’est l’obsession alimentée par la classe politique au sujet de ces anciens personnels du régime et la trace omniprésente laissée par le parti Baath dans le débat politique, synonyme de toutes les paranoïas et de toutes les craintes. Al-Douri a ainsi été présenté comme le « cerveau » de l’État islamique par le gouverneur de Salahaddin ; avant cela, Washington avait longtemps nourri l’idée d’une insurrection sunnite orchestrée de longue date par Saddam Hussein.

Tentant de rompre avec la politique sectaire et confessionnelle de son prédécesseur Al-Maliki, le Premier ministre irakien Al-Abadi a engagé des bataillons majoritairement sunnites dans la bataille de Ramadi. Or, malgré leur surnombre, ces derniers n’ont pas montré plus de bravoure que l’armée irakienne, majoritairement chiite, qui avait piteusement déserté Mossoul l’été dernier. Comment expliquez-vous ces échecs à répétition ?

Les contingents dépêchés à Ramadi, issus de l’armée régulière à majorité chiite comme des forces tribales sunnites locales, n’étaient en réalité pas aussi nombreux sur le terrain. Ils n’étaient surtout pas suffisamment entraînés, sous-équipés et sous-armés face à un groupe djihadiste dont les combattants sont connus pour leur détermination à mourir en martyrs. Ces bataillons se sont révélés incapables de faire face à l’assaut (qui couvait depuis des mois) et aux méthodes redoutables de l’État islamique, entre guérilla urbaine et attentats-suicides. Il n’y a aucune surprise dans ce constat et il était à prévoir que la contre-offensive ne serait pas aisée, en dépit des annonces initialement optimistes faites par Washington et Bagdad. Il y a encore quelques mois, n’annonçait-on pas une reprise rapide de Mossoul avant l’été 2015 ?

Outre les dysfonctionnements de l’armée, manque irrémédiablement dans l’équation militaire présente une variable décisive : les sunnites, qui vivent depuis de longs mois sous le joug de Daech et doivent impérativement intégrer la campagne contre l’EI. Or ces derniers ne se mobiliseront pas si un après-État islamique signifie un retour au statu quo ante, qui leur était insupportable. Dès la fin de l’été 2014, les États-Unis ont engagé des pourparlers avec les tribus sunnites pour qu’elles coopèrent de nouveau avec eux. L’idée était de parvenir, en un an seulement, à mettre sur pied une force tribale s’inspirant du premier « Réveil » des tribus (Sahwa en arabe) et apte à combattre efficacement Daech. Le général à la retraite John Allen, ancien adjoint du commandant en chef des forces américaines David Petraeus dans la province d’Al-Anbar et nommé en septembre 2014 au poste d’émissaire de la Maison Blanche contre les djihadistes, entendait s’appuyer sur ses contacts noués avec les tribus d’Al-Anbar pour mettre en branle cette « Sahwa 2.0. » et en faire un pilier de la stratégie de la coalition. Il s’agissait de remobiliser les tribus dans un cadre plus institutionnel, en l’espèce une garde nationale qui appuierait les frappes aériennes, serait encadrée par les conseillers militaires américains et les forces spéciales, et coopèrerait avec l’armée irakienne, les peshmergas kurdes et d’autres groupes d’auto-défense.

Prometteuse, cette politique ne s’est néanmoins pas concrétisée. La Sahwa a tout d’abord laissé un héritage bien plus amer qu’il n’y paraît de prime abord, tissé de rivalités entre tribus, de soupçons de corruption et de dépendance financière à l’égard des États-Unis et du gouvernement irakien. Ensuite, les tribus se sont divisées entre une adhésion au « califat » des djihadistes et son rejet, certains cheikhs ayant « perdu » les membres de leur clan. Cette dialectique rend très complexe la création d’une force militaire cohérente. L’État islamique a d’ailleurs anticipé l’éventualité d’un nouveau retournement tribal et assassiné des centaines de membres de tribus qui avaient annoncé prendre les armes. Alors que beaucoup était attendu du cabinet d’Al-Abadi, choisi en partie pour améliorer les relations avec les sunnites et leur fournir des armes, les tribus n’ont reçu aucun équipement sérieux à ce jour.

Aux États-Unis, certains Républicains estiment que la situation en Irak début 2009 était plutôt stable mais que la décision d’Obama de retirer les forces américaines en décembre 2011 a provoqué le chaos actuel. Le maintien d’une présence américaine musclée aurait-il pu empêcher l’écroulement de l’armée et de l’État irakiens ?    

Pareilles réactions ne sont guère étonnantes, compte tenu des critiques acerbes adressées à  Barack Obama sur la question de sa politique étrangère au Moyen-Orient depuis 2008 et sa première investiture, et ce jusque dans son propre camp. Le président américain avait axé sa campagne électorale autour du retrait militaire définitif des troupes américaines d’Irak ; à ce sujet, il aura eu le mérite d’être cohérent. Les critiques sont déjà plus valables lorsqu’il s’agit de revenir sur les déclarations qu’il avait faites, en décembre 2011, concernant la situation de l’État irakien, qu’il jugeait rétabli, souverain et représentatif de son peuple. Bien entendu, il n’en était rien et la crise couvait depuis de longs mois entre le gouvernement d’Al-Maliki et les populations sunnites des provinces qui réclamaient déjà leur autonomie sur le modèle des Kurdes. La situation a certes implosé au lendemain du retrait des États-Unis lorsqu’Al-Maliki, tout entier tourné vers une restauration autoritaire à son avantage, a fait prononcer un mandat d’arrêt contre le vice-président et Frère musulman Tareq al-Hachémi ; il est peu probable, en revanche, que le maintien d’une force militaire étrangère aurait, à ce stade de pourrissement, permis d’inverser le cours des événements.

Rappelons aussi que les États-Unis ont, au premier plan, pavé la voie au chaos actuel du fait de leur intervention aussi idéologique qu’improvisée en 2003. L’idée que le prolongement de leur présence aurait permis d’éviter un bain de sang est donc sans fondement, notamment au regard d’une décennie d’occupation catastrophique qui n’a fait, au contraire, que polariser la société irakienne. L’armée irakienne ne s’est pas effondrée d’elle-même : elle a été dissoute par la coalition. L’État et ce qu’il restait d’institutions à Bagdad et au sein des provinces ont été détruits dès la fin du régime baasiste. Mais l’exercice qui consiste à réécrire l’Histoire en permanence pour culpabiliser les uns ou absoudre les autres n’a, en fait, que peu d’intérêt car les responsabilités dans ce désastre sont amplement partagées. Et l’Occident, à nouveau, n’a que peu de prise sur les bouleversements qui déchirent l’Irak, le Moyen-Orient, et renvoient de manière plus profonde au legs postcolonial et à sa remise en cause, ainsi qu’aux séquelles effroyables de l’autoritarisme dans cette région.

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*Photo : Gregorio Borgia/AP/SIPA. AP21203110_000002.

Sarkozy et les migrants: tempête dans une fuite d’eau

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Les propos de Nicolas Sarkozy comparant l’afflux de migrants en Méditerranée à une «fuite d’eau» ont suscité un tollé à gauche. Mais avant de s’ériger en censeurs, certains auraient dû écouter la suite du discours de l’ancien président. Ils se seraient aperçus que le passage qui lui est reproché était immédiatement complété par : « ce qui est dramatique dans tout ça est que ce sont des êtres humains… ». Et, lorsqu’on écoute l’ensemble des propos, il apparaît clairement que son intention était de tourner en dérision le dispositif établi par les autorités européennes et non de plaisanter au détriment des malheureux migrants.

Le comble du ridicule est que le Président de la République et le Premier ministre se sont crus obligés de se joindre à la meute en utilisant les perpétuelles formules convenues de la gauche moralisatrice.

Or, ce que l’on peut reprocher au Président des Républicains, ce n’est pas de critiquer la politique migratoire de l’Europe, fusse-t-il sur un ton humoristique un peu lourd, mais de n’apporter à court terme aucune solution humanitaire au problème urgent auquel les nations du vieux continent sont confrontées. Depuis qu’il est revenu en politique, Sarkozy a pris l’habitude dans chacun de ses meetings de faire des plaisanteries, souvent pas très drôles mais dont il est très fier, au point qu’il en rie lui-même avant tout le monde. La maladroite phrase qui lui vaut ces derniers déboires n’en est qu’un exemple supplémentaire, elle n’est certes pas très glorieuse mais elle ne justifie pas le mauvais procès qu’on lui fait.

Les médias ont largement contribué à la confusion car ils ont presque tous reproduit en chœur les paroles de Nicolas Sarkozy en les isolant de leur contexte. Pour ma part, si je fais partie des deux tiers des français qui ne souhaitent pas son retour, je ne me sens pas pour autant autorisé à lui faire un procès d’intention déloyal. Après tout, les raisons d’attaquer l’ex-chef de l’État sur le fond ne manquent pas. À force d’imiter le quinquennat sarkozyste, François Hollande et Manuel Valls l’auraient-ils oublié?

Athènes 2015 : Un remake soft de Santiago 73?

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allende grece chili tsipras

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Avant, quand on voulait faire plier un pays qui ne se soumettait pas aux exigences du capitalisme, on organisait un putsch. Cela avait le mérite de la franchise et au moins, les choses était claires: le 11 septembre 1973, les chars de Pinochet entraient dans Santiago, le palais présidentiel de la Moneda était bombardé par des avions de combat et Allende mourait les armes à la main après un ultime discours bouleversant.

Chacun pouvait se faire une idée de la brutalité de la chose, même sans connaître  tous les tenants et les aboutissants: les chiffres les plus modérés estiment à trois cents le nombre de disparus dans les deux semaines qui suivirent le putsch et à dix fois plus sur la période où la junte te militaire exerça le pouvoir. On ne parle évidemment pas des partis et des syndicats interdits et de la fin de la liberté de la presse.

Il y eut des gens pour approuver à l’époque comme il y a des gens pour approuver ce que l’on fait subir à la Grèce. Après tout, les USA n’allaient pas laisser s’installer à ses portes un régime de type socialiste, même élu tout ce qu’il y a de plus démocratiquement. Ils n’allaient pas non plus risquer un effet domino. Cuba et les tentatives du Che en Bolivie, c’était déjà largement suffisant. C’est pour cela que Nixon avait demandé dès l’élection d’Allende en 70, selon ses propres termes de «faire hurler l’économie chilienne». On se souvient le plus souvent, en matière de hurlement économique, de la grève des camionneurs financée par la CIA, via le syndicat des routiers américains. Dans un pays  comme le Chili, étroit et très long, c’était la paralysie assurée. Les difficultés d’approvisionnement des commerces et des stations services pour tenter d’exaspérer la population devaient rendre logique et acceptable le coup de force.

Aujourd’hui, pour faire plier la Grèce, la Commission européenne, l’Eurogroupe, la BCE et le FMI ont d’autres moyens. On est dans une époque postmoderne qui n’aime plus les grands récits et sait mieux cacher ses intentions de domination réelle. Les marchés, la propagande unilatérale des «experts» et certains médias ont remplacé les chars et les escadrons de la mort mais le décor est le même. Et peut-être aussi le résultat.

Les faits sont là pourtant : les Grecs ont démocratiquement élu le 25 janvier un parti de gauche radicale, Syriza. Très symboliquement, ce parti a trouvé ses députés d’appoint dans la droite souverainiste des Grecs indépendants   comme pour mieux illustrer La rose et le réséda d’Aragon : «Quand les blés sont sous la grêle/Fou qui fait le délicat/Fou qui songe à ses querelles/Au coeur du commun combat».  Mais cette onction par les électeurs dans un pays qui a inventé la démocratie et où l’on trouve les plus anciennes racines historiques et philosophiques d’un continent que l’UE prétend aujourd’hui représenter dans son intégralité, elle ne signifie rigoureusement rien pour ceux qui jouent le rôle de petits télégraphistes de ces fameux « créanciers ».

Il est vrai que l’on peut estimer que la logique qui préside au putsch larvé qui se déroule sous nos yeux aujourd’hui est là depuis le début de la crise grecque, c’est-à-dire 2010. De mémorandum en mémorandum, la Troïka (UE, BCE, FMI)  se moquait bien de la majorité présente à la Vouli, le parlement hellène : Pasok, conservateurs de la Nouvelle Démocratie ou grande coalition des deux, qu’importe le flacon pourvu que les créanciers obtiennent ce qu’ils veulent et vite. Ce qui a changé avec la victoire de Syriza, c’est que cette fois-ci, ça résiste, ça résiste vraiment.

Ainsi, l’incroyable Jeroen Dijsselbloem, président de l’Eurogroupe a pu déclarer deux jours après le scrutin: « Les Grecs doivent comprendre que les problèmes majeurs de leur économie n’ont pas disparu du seul fait qu’une élection a eu lieu. » Ce qui signifie, si l’on y réfléchit bien, que c’est l’économie (ou plutôt une certaine vision de l’économie) qui prime sur tout le reste, et notamment sur le politique alors que le primat du politique est tout de même, précisément, ce qui fonde la démocratie.

Le paradoxe est que l’on accuse aujourd’hui la Grèce de ne pas respecter les traités signés avec l’UE mais que pour qui sait lire les déclarations réitérées de Syriza, il ne s’agit pas tant de sortir de l’euro, ce qui n’a jamais été dans son programme, que de refuser un maintien dans la monnaie unique si celui-ci est assorti de conditions tellement draconiennes qu’elles en deviennent insoutenables. C’est là où se mesure tout l’aveuglement politique de l’UE : pousser un gouvernement élu par un peuple à bout de force, un gouvernement clairement mandaté pour en finir avec l’austérité, dans ses derniers retranchements, sans prendre en compte son opposition à une politique austéritaire et son profond attachement à l’UE qui lui a, jadis, beaucoup apporté.

On pourrait ainsi multiplier à l’infini les citations méprisantes ou carrément insultantes envers la gauche grecque au gouvernement: par exemple Christine Lagarde parlant des négociateurs grecs qui devaient se comporter en « adultes » ou  le ministre des Finances allemand Wolfang Schaüble qualifiant le ministre des Finances Varoufakis de «stupidement naïf». On pourrait multiplier les exemples de présentations médiatiques subtilement biaisées. On explique sur les chaines d’infos continues que le défaut grec, voire le Grexit, coûterait 700 euros par Français. Ce mode de calcul, de toute manière aberrant et démagogique, n’est pourtant jamais utilisé pour dire ce que nous coûte le capitalisme en France: cadeaux au patronat, renflouement des banques-casino, traitement social du chômage dû aux délocalisations boursières et autres plans sociaux…  Ou encore comme dans cet article du Monde du 18 juin où il est dit qu’il faut que « la raison l’emporte sur les tirades politiques. » Evidemment, Tsipras, mandaté par son peuple, est dans la « tirade » et la « raison » du côté de ceux, pour la plupart non élus, qui ont infligé à la Grèce des plans de sauvetage n’ayant rien sauvé du tout comme l’indique un article de Libé ayant obtenu copie d’un document de 2010 du FMI, classé « secret »,  qui reconnait qu’une telle thérapie de choc empêchera au bout du compte la Grèce de retrouver la croissance et de se financer sur les marchés. Bref, une saignée qui ne guérira pas le malade mais servira d’exemple pour ceux qui seraient tentés de prendre des libertés avec l’orthodoxie exigée par les marchés.

On retrouve finalement la vision nixonienne pour le Chili: « Faire hurler l’économie » et tant pis pour les dégâts sociaux qui confinent depuis plusieurs années à la crise humanitaire. L’important est que l’idée ne vienne pas à d’autres de suivre un chemin anti-austéritaire comme l’Espagne qui vient de triompher aux municipales ou le Portugal qui vote pour les législatives à l’automne.

Ce qui se joue donc aujourd’hui, c’est bien une forme de putsch. Mais alors qu’il est sur le point de réussir, il semblerait qu’il y ait un certain flottement du côté de l’UE. Angela Merkel, reine d’Europe, s’est soudain faite plus discrète. C’est que soudain, sans doute, elle mesure les conséquences d’une Grèce qui s’en irait. Pour la zone euro, bien entendu mais aussi sur un plan géopolitique. Alors que l’URSS, finalement, s’était montrée assez peu ferme lors du renversement d’Allende, personnage gênant pour elle puisqu’il était en passe de réussir une expérience socialiste et démocratique, le contexte a changé.  L’URSS est devenu la Russie et ces temps-ci, Tsipras va souvent à Moscou. Il est vrai que son pays partage au moins avec celui de Poutine le même alphabet et la même histoire religieuse.

Alors si vraiment, il n’y avait pas d’autres solutions, autant tenter le tout pour le tout semblent dire les Grecs qui n’iront pas plus loin dans la paupérisation. Et pour Merkel, et avec elle l’UE,  le putsch réussi se transformerait en victoire à la Pyrrhus.

*Photo : Wikicommons.

Etats-Unis : Ne tirez pas sur la police!

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etats unis ferguson racisme

etats unis ferguson racisme

« Toutes les villes ont un Michael Brown ! » Ce slogan a été scandé par des milliers de Noirs américains lors des récentes émeutes urbaines. Brown, un géant – 130 kg – de 18 ans, a été tué l’été dernier par un policier de Ferguson (Missouri) après avoir cambriolé avec violence une boutique de cigares. Selon les protestataires, Brown a été abattu de sang-froid alors qu’il avait les mains en l’air et qu’il implorait : « Ne tirez pas ! »

Les protestataires ont raison de souligner qu’une série d’incidents impliquant des jeunes hommes noirs et des policiers ont eu lieu dans tout le pays. Mais c’est à tort qu’ils affirment que Brown avait l’intention de se rendre. Les enquêteurs locaux ont confirmé la version du policier : ses mains ont même été éraflées par les balles.

L’enquête diligentée par le ministère de la Justice n’a pas invalidé ces conclusions. Mais cela n’a pas arrêté les manifestations, au contraire : maintenant, toute arrestation litigieuse devient une affaire politique. Des leaders noirs s’inquiètent d’une résurgence du racisme anti-noir et appellent à un nouveau mouvement des droits civiques pour le combattre dans la rue. Alors même que plusieurs indicateurs suggèrent une amélioration de la coexistence raciale – élection et réélection d’un président noir, déclin de la ségrégation résidentielle, hausse des mariages mixtes –, les États-Unis se retrouvent au bord d’une nouvelle crise raciale.[access capability= »lire_inedits »]

En avril, Baltimore, ville en pleine déliquescence à quelque 55 kilomètres au nord-est de Washington, a été le théâtre d’émeutes déclenchées par la mort de Freddie Gray. À 18 ans, le jeune homme avait un casier judiciaire chargé – avec quatre arrestations pour la seule année 2015. Il est mort dans des circonstances encore indéterminées des suites de blessures au dos, après avoir tenté d’échapper à un policier. Les enquêteurs pensent qu’il s’est blessé en se débattant au cours d’un « transfert mouvementé » (« a rough ride »),  une pratique policière visant à humilier et à épuiser des suspects en les brinquebalant menottés à l’arrière d’un fourgon lancé à vive allure.

Gray n’est que le dernier des « Mike Brown ». Il y a d’abord eu Trayvon Martin, abattu en Floride par le policier auxiliaire George Zimmerman dont la version des faits (et les contusions sérieuses) ont convaincu le jury qu’il se trouvait en situation de légitime défense. Puis Eric Garner, un vendeur de cigarettes à la sauvette qui avait résisté à son arrestation à Staten Island (New York) avant de mourir asphyxié au cours d’une bagarre avec un policier. Et il y a eu aussi Walter Scott, automobiliste tué en Caroline du Sud en essayant d’échapper à un contrôle de police. Il a été abattu dans le dos, comme le montre une vidéo particulièrement choquante de la scène.

« Les vies des Noirs comptent ! » – « Black lives matter » : le mot d’ordre du mouvement de contestation  est sans ambigüité. Ces incidents pourraient pourtant n’avoir pas grand-chose à voir avec les préjugés raciaux de la police. Du reste, le problème n’est pas nouveau, mais avec l’omniprésence des téléphones portables il est plus visible, plus médiatisé et plus dénoncé. En réalité, dans un pays de 300 millions d’habitants où les armes sont légion, une poignée de bavures dues à l’incompétence ou à la brutalité policières en cinq ans n’est peut-être pas si inquiétante.

L’ennui, c’est que nombre de données basiques qui seraient nécessaires à la bonne compréhension de la situation restent taboues, en particulier celles qui concernent la dimension raciale de la criminalité aux États-Unis. Selon le FBI, 9 millions d’arrestations ont été effectuées en 2013, dont 400 000 pour crimes violents : alors que les Noirs ne constituent que 13 % de la population américaine, ils représentent 39 % des individus interpellés pour crimes violents, 52 % des auteurs présumés d’homicides et 56 % des personnes arrêtées pour vol à main armée. À titre de comparaison, au cours de la dernière décennie, la proportion d’Américains d’origines hispanique et asiatique dans les arrestations a notablement diminué, au point de passer en dessous de celle des Blancs. Enfin, la politique de discrimination positive menée depuis des décennies a porté ses fruits : les forces de police qui procèdent aux arrestations sont très largement composées de Noirs.

Et, pourtant, la légende a la vie dure parmi les Noirs et une partie des élites : la surreprésentation des Noirs dans les arrestations serait due au racisme – et à ce qu’on appelle en France les contrôles au faciès. Dans le cas de Trayvon Martin par exemple, le procès n’a nullement prouvé que George Zimmerman avait agi par racisme, bien qu’avocats et militants aient déployé une énergie considérable pour le démontrer.

Zimmerman est le fils d’un immigré latino-américain, le quartier dans lequel il avait choisi de vivre est peuplé à 20 % par des Noirs, aussi est-il difficile de voir dans son geste un « remake » de la vieille ségrégation sudiste. Lorsqu’il a repéré Trayvon Martin, il a commencé par appeler la police pour demander de l’aide. Certains, estimant ses motivations suspectes, n’en ont pas moins cherché à alourdir encore la barque. Benjamin Jealous, président de l’Association nationale pour l’avancement des personnes de couleur (National Association for the Advancement of Colored People) a affirmé que les appels de Zimmerman à la police visaient « de façon disproportionnée de jeunes hommes noirs ». Malheureusement, cette disproportion est le lot quotidien de chaque policier.

L’Administration Obama défend également la thèse selon laquelle les jeunes Noirs seraient ciblés à cause de leur couleur de peau. Le président lui-même a déclaré, peu après la mort de Trayvon Martin, que « s’il avait eu un fils, il ressemblerait à Trayvon ». Le chef du département de la Justice Eric Holder – qui a pris sa retraite depuis – a lui aussi évoqué le jeune homme en utilisant son prénom, Trayvon. Ce même Holder, que l’historien Michael Eric Dyson décrit comme « un homme parfaitement intègre sur la question raciale » [Holder est noir NDLR], s’est rendu à Ferguson à l’automne dernier pour rencontrer la famille de Mike Brown. « Peu de choses m’ont autant bouleversé », a-t-il confié après ce rendez-vous, précisant qu’il avait « discuté avec eux non pas comme un ministre, mais comme un père ». Manifestement, l’administration Obama donne beaucoup d’importance aux symboles, tout particulièrement quand il s’agit des questions raciales. À la mort de Nelson Mandela, les États-Unis ont mis leurs drapeaux en berne pendant trois jours et le président a assisté aux obsèques en Afrique du Sud. En revanche, au lendemain de la mort de Margaret Thatcher ou de l’attentat contre Charlie Hebdo, Washington s’est contenté d’envoyer une délégation de second ordre aux célébrations.

Certes, la situation dans les quartiers pauvres des États-Unis est tendue, ambiguë, aussi est-il difficile pour tout président de trouver la réponse appropriée. Aussi tragiques soient ces morts violentes, il faut rappeler que la plupart des victimes sont de jeunes hommes qui résistent à une arrestation. En manifestant sa sympathie, souvent pendant que des émeutes continuent de faire rage, l’Administration accrédite dans une partie de la population américaine l’idée qu’elle encourage le désordre. À chaque fois, des récits mettant en question la version officielle se propagent rapidement. Des photos de Trayvon Martin en gangster, avec une arme à feu, ou en train de consommer de la drogue, enregistrées sur son propre téléphone portable, ont été diffusées sur Internet. Tout comme la liste des 18 arrestations de Freddie Gray, la vidéo où on voit Mike Brown commettre un vol à l’étalage et malmener le commerçant peu avant sa mort. Dans ce contexte, il n’est guère surprenant que Dan Donovan, le procureur qui a joué un rôle décisif dans l’acquittement du policier new-yorkais impliqué dans la mort d’Eric Garner, ait été ce mois-ci élu au Congrès à la faveur d’une élection partielle.

Sur la question raciale, depuis le vote des lois sur les droits civiques dans les années 1960, le gouvernement fédéral s’est octroyé une large panoplie de pouvoirs d’exception. Le département de la Justice en a fait un usage abondant. L’automne dernier, à Ferguson, il a poussé le chef de la police à la démission, alors même que le rapport définitif sur la mort de Mike Brown n’établissait aucune preuve de racisme, ni même de faute professionnelle. Il est vrai qu’au passage, on avait découvert que la police municipale arrondissait ses fins de mois en rackettant les auteurs de délits routiers (forme de corruption assez répandue dans la police américaine), et que les automobilistes noirs étaient plus souvent contrôlés que les autres (ce qui arrive souvent).

La diabolisation de la police municipale de Ferguson – démocratiquement élue – et son démantèlement constituent clairement un abus de pouvoir. Si, au moment de la mort de Michael Brown, 50 des 53 policiers de Ferguson étaient blancs, cela n’a rien à voir avec le racisme et tout avec le changement démographique et sociologique de la ville : en 1990, Ferguson était aux trois quarts blanche, aujourd’hui, elle est à deux tiers noire. La fonction publique est tout simplement en décalage avec la démographie. De même, la police de Washington reste majoritairement noire alors que, pour la première fois depuis les années 1950, les Afro-Américains sont redevenus minoritaires dans la ville. Quoi qu’il en soit, jusqu’à l’an dernier, Ferguson était considérée comme une « success story» – un coin prospère et sympathique accueillant des classes moyennes de toutes origines. Difficile de dire, cependant, si ses habitants étaient suffisamment tolérants pour embrasser cette Amérique de plus en plus diverse ou trop pauvres pour la fuir.

Après l’affaire Freddie Gray à Baltimore, ce système de pouvoir d’exception en matière raciale a atteint des sommets dans l’absurde. En effet, il a été conçu pour empêcher le pouvoir – supposé blanc par définition – de défendre des lois ou des mesures racistes. Le problème, c’est qu’à Baltimore tous ceux qui détiennent un pouvoir politique significatif sont noirs : la maire, le chef de la police, le conseil municipal et son président ainsi que l’éruptive procureur de la République Marilyn Mosby. Au niveau fédéral, la plupart des dirigeants amenés à traiter la crise à Baltimore le sont aussi : le président, le ministre de la Justice sortant ainsi que sa remplaçante Loretta Lynch.

Quand Mme Mosby a annoncé l’ouverture de poursuites contre la police locale, elle a fait cette déclaration : « Aux citoyens de Baltimore, aux manifestants de tous les États-Unis, je dis : j’entends votre appel. Pas de paix sans justice ! » L’ennui, c’est que ceux que Mosby qualifie de manifestants, d’autres les appellent émeutiers. Plus grave encore, ces propos renouent avec la justice expéditive des foules grégaires que combattait précisément le Mouvement pour les droits civiques.

Il se trouve, enfin, que trois des six policiers mis en cause pour leur responsabilité – par négligence – dans la mort de Freddie Gray sont noirs. Les charges les plus lourdes pèsent sur Caesar Goodson, le conducteur du fourgon, que le New York Times décrit comme « gentil et sociable ». Ces faits n’ont pas empêché la maire de Baltimore, Stephanie Rawlings-Blake, d’exiger que le département de la Justice ouvre une enquête pour discriminations raciales dans les pratiques et comportements, afin de déterminer si sa police, qui est à 50 % noire, ne serait pas raciste sans le savoir ni le vouloir.

Dans la politique municipale américaine, les enquêtes de ce genre sont souvent, derrière l’apparence de la confrontation, l’enjeu de combines et tractations de coulisses. Après l’enquête sur la police de Baltimore, la maire pourrait opportunément recevoir de ses amis politiques de la Maison-Blanche « l’ordre » d’accorder des ressources supplémentaires à ses amis politiques sur le terrain. Ainsi n’aura-t-elle pas à assumer la responsabilité de son clientélisme.

Les tensions raciales aux États-Unis affaiblissent la police. Aujourd’hui, dans des situations qui exigent du courage physique, les policiers sont en prime exposés à la menace de poursuites judiciaires. Au bout du compte, ils se diront que ça ne vaut pas le coup de prendre des risques. Du reste, la démobilisation semble déjà à l’œuvre : fin avril, on recensait déjà à Baltimore douze homicides de plus qu’au cours de l’année 2014. Il est vrai qu’en matière de violence urbaine, Baltimore a une longue tradition, mais nous sommes bien au-delà de ce problème endémique. C’est une crise majeure. Et elle n’a pas fini de s’aggraver.[/access]

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*Photo : SIPANY/SIPA. SIPAUSA30117930_000019.

Fête de la musique : Quand c’est trop, c’est Estrosi!

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Ceux qui, toute honte bue, regardaient, samedi soir 20 juin, la retransmission,  en direct, sur France 2 du show niçois animé par Patrick Sébastien à l’occasion de la Fête de la musique, n’ont pas été déçus. Ils ont pu voir quelques dizaines de milliers de côtedazuréens siffler copieusement le maire de Nice, Christian Estrosi. Celui-ci  avait été invité par son « copain » Sébastien à monter sur scène pour saluer la foule, tel l’imperator s’offrant aux acclamations de la plèbe en remerciement des ces « circenses » modernes.

Ce peuple, dont pourtant une partie non négligeable devait avoir voté en faveur du « motodidacte » lors des dernières municipales, n’a pas du tout apprécié qu’un politicien vienne s’immiscer dans un spectacle où les héros étaient Michel Fugain, Daniel Guichard, la Compagnie créole et même un Gérard Lenorman, ressorti, pour l’occasion, de sa naphtaline giscardienne. On peut comprendre l’amertume d’Estrosi, qui s’était décarcassé pour attirer sur la Promenade des Anglais le barnum musical de Patrick Sébastien, et sa brochette de chevaux de retour de la variétoche antédiluvienne. Le peuple est, par nature, ingrat, on lui donne à manger et il vous mord la main!

Estrosi n’a rien compris : s’il avait bossé un duo chanté avec Fugain ou Chimène Badi (même en playback, on peut bidouiller tellement de nos jours !), il aurait fait un triomphe, comme Giscard massacrant un air d’accordéon sous l’œil énamouré de Danièle Gilbert. Quitte à en faire trop, fallait y aller à fond!

Bac 2015 : une bonne correction

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Education nationale rentrée 2015

ecole bac correction notes brighelli

Les enseignants de classes préparatoires ne sont jamais convoqués pour corriger le Bac, malgré les défections, les mouvements d’humeur, les menaces de grève. L’administration sait bien qu’ils sont incontrôlables : ils voient en aval les résultats du laxisme, ils ont l’habitude de noter en valeur réelle — pas de tromperie sur la marchandise, on a en prépas les notes que l’on mérite —, ils auraient sans doute une légère tendance à ne rien laisser passer.
Or, la correction du Bac est l’art de laisser passer des énormités. La seule considération de la correction de la langue suffirait à disqualifier les trois-quarts des candidats — et on demande d’enlever deux points au maximum, quel que soit l’état de l’expression. Tout ce qui n’est pas expressément demandé par l’administration n’est pas requis : on demande par exemple une introduction en devoir d’Histoire, mais on ne demande ni problématique, ni plan — on se contente de requérir plusieurs paragraphes.

Le plus beau, c’est que des IPR menacent : « Lorsqu’un professeur corrige des copies d’examen, il réalise cette mission dans le cadre strict des règlements d’épreuve qui régissent cet examen. Ils sont impératifs et ne sont pas soumis à l’appréciation personnelle du correcteur. Un fonctionnaire qui se soustrairait de son propre chef à ces obligations romprait l’égalité entre les candidats et engagerait sa responsabilité personnelle, encourant recours et sanctions. » Ce joli texte a été diffusé brièvement sur le site de l’Académie de Versailles, avant d’être retiré — l’énormité de la menace a dû finalement choquer quelques usagers.
Soyons clair : l’administration rectorale ne peut rien contre un correcteur qui déciderait d’appliquer un barème un peu exigeant. Surtout s’il se couvre en photographiant, par exemple, les énormités qu’on lui a données à corriger. J’en ai fait l’expérience moi-même, il y a une quinzaine d’années.
C’était au lendemain de la réforme de l’EAF — l’Epreuve Anticipée de Français, comme on dit dans le jargon plein de sigles de l’Education Nationale. C’était au lendemain de la réforme patronnée par Luc Ferry (2000), qui entre-temps s’était retrouvé ministre. On venait d’inventer le « sujet d’invention » — ce qui en soi serait une bonne idée, sauf que je l’imagine davantage à Bac + 5, si l’on conçoit l’épreuve comme un « à la manière de ».

Et ce fut le cas cette année-là. Un texte de Pierre Loti extrait de Fantôme d’Orient, racontant comment, des années plus tard, il était retourné en vain à Istanbul pour y retrouver Aziyadé. On proposait alors à l’élève d’écrire le journal de bord de Loti dans son voyage de retour, avec sa déception, sa mélancolie, au milieu des nécessaires observations techniques propres à ce genre si particulier. Le tout en imitation de la langue quelque peu maniérée de l’écrivain rochefortais.
La probabilité pour que des élèves (et ceux de 2003 étaient pourtant meilleurs que ceux d’aujourd’hui) captent le style un peu ampoulé de Loti, maîtrisent les code du log-book, parviennent à mixer l’émotion plus ou moins feinte, le parfum du souvenir, et le clapotis des vagues était nulle, et les copies étaient nulles, et j’ai noté en conséquence. Autant faire assumer à l’administration le poids de ses (mauvaises) décisions.
Je ne prenais pas les élèves en otages : je savais bien qu’un administratif quelconque rajouterait dix points dans mon dos.

Le résultat fut que je ne fus plus jamais convoqué au Bac. Le premier qui dit la vérité, il doit être assassiné…

J’adjure mes collègues qui vont toucher leurs copies de Bac de faire preuve, cette année, de la même rigueur. Vous n’êtes pas satisfaits de la réforme du collège ? Vous êtes choqués que le Ministère occulte l’évaluation de la réforme du lycée ? Vous trouvez que l’on vous prend pour des nouilles ? Alors, notez en votre âme, conscience et capacité. Notez les copies pour ce qu’elles valent. J’ai argumenté sur LePoint.fr en ce sens, et je voudrais vraiment me faire entendre. Les menaces des inspecteurs sont sans objet, surtout si vous vous y mettez de concert. Photographiez avec vos portables tout ce que vous trouverez d’aberrant dans les copies qui vous sont proposées, dans toutes les matières. Je me ferai un plaisir de diffuser ces documents ici-même.
Et c’est le dernier et meilleur service que vous pouvez rendre aux élèves. Leur faire comprendre qu’ils sont victimes d’une escroquerie, qui va les envoyer se fracasser sur le mur du Supérieur. Leur faire appréhender leur niveau réel — et je ne doute pas qu’il y en ait de bons, mais si rares…
On requiert de vous, enseignants, une moyenne qui permette, par projection, de conserver les fatidiques 88 ou 90% de réussite dont le ministère se targue pour affirmer que le niveau monte. Ne soyez as complices de ce maquillage : le niveau s’effondre, nous le savons tous. Et si nous continuons à noter comme le désirent les petits chefs obéissants qui dirigent les centres d’examen, nous nous faisons objectivement complices de la plus grande entreprise de désinformation scolaire des temps modernes.
De toute façon, les notes seront modifiées dans votre dos. Alors, défoulez-vous — dites la vérité des prix. Sinon, la barre descendra encore, l’année prochaine, et encore, et encore. Partout. Jusqu’en dessous du niveau de la mer.

ecole bac dessin

PS. Merci à J-PH. C. pour le joli dessin…

*Photo : Pixabay.

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Affaire Chaouat: la légèreté de Cambadélis

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yacine chaouat ps cambadelis

yacine chaouat ps cambadelis

Un peu avant 20h30 dimanche soir, le secrétaire national du PS chargé de l’intégration républicaine a démissionné. Vingt-quatre heures après sa nomination dans la liste du nouvel exécutif du PS. Rappelons que Yacine Chaouat avait été condamné il y a quelques années en première instance puis en appel à six mois de prison avec sursis pour violences conjugales aggravées. L’ancien ministre Thierry Mariani, s’appuyant sur un article du Parisien, tweetait : « L’intégration à coup de ceinturon ? Depuis hier, Yacine Chaouat est « secrétaire national à l’intégration »du PS. »

Je ne sais pas ce qui se passe exactement dans la tête de Jean-Christophe Cambadélis. Pensait-il que dans la France de 2015, le CV de son secrétaire national, élu du XIXe arrondissement comme lui, ne serait pas dévoilé ? A-t-il tenté le coup pour voir si ça passait ? On s’amuse à imaginer Camba et Borgel tirer au sort pour savoir à quel poste serait nommé l’ancien adjoint au maire d’arrondissement : « à l’intégration républicaine ou à la condition féminine ? ».  Trêve de plaisanterie. Car le communiqué de démission de Yacine Chaouat est évocateur. Qu’on en juge : « «A la suite de ma nomination en qualité de secrétaire national adjoint chargé de l’intégration républicaine, lors du Conseil national d’hier soir, et face aux attaques sur les réseaux sociaux dont je fais l’objet et qui rejaillissent sur tout le Parti socialiste, j’ai présenté ma démission de cette fonction. J’ai commis une erreur il y a 6 ans, et la justice est passée. Après avoir payé ma dette, je regrette que l’on veuille m’appliquer une double peine. C’est avec tristesse que je constate que dans la france (sic) d’aujourd’hui on n’a pas droit à une deuxième chance quand on est musulman. »

Voilà ! Tout ça n’était qu’islamophobie et racisme. On peut comprendre son amertume. Après tout, impliqué dans l’affaire de la MNEF, celui qui l’a nommé un jour plus tôt  a bénéficié non seulement d’une deuxième chance mais aussi d’une troisième après condamnations. Mais parlons de Thomas Thévenoud.  Il est musulman, lui ? Chassé du Parti socialiste grâce au zèle du Premier secrétaire du PS pour avoir payé ses impôts à la bourre (ainsi que les majorations qui vont avec) ? Lui n’a pas frappé son épouse. Au contraire, cette dernière a même perdu son travail, à la suite de cette affaire. S’il y a une double peine quelque part, il faut plutôt aller la chercher de ce côté-là.

Voilà un parti où, comme le faisait remarquer un excellent connaisseur des arcanes solfériniennes, il devient impossible de ne pas mettre  de -e-s dans ses communiqués et où on est très vite qualifié d’irrécupérable machiste si on oublie de féminiser un titre. En revanche, nommer un bon pote même condamné pour violences conjugales, aucun problème ! Pendant ce dimanche après-midi, j’ai attendu en vain le tweet de Sandrine Mazetier, qui avait sanctionné le député Julien Aubert, coupable de l’avoir appelée « madame le Président », le privant, sans aucune base juridique pour le faire, d’un quart de son indemnité parlementaire. Nada ! On a le sens des priorités au Parti socialiste.

On récapitule : payer ses impôts en retard et ne pas dire « madame la Présidente », c’est plus grave que de corriger sa femme à coup de ceinturon ou, par exemple, détourner l’argent des étudiants qui cotisent à une mutuelle. Qu’on imagine les cris d’orfraie si la nouvelle équipe des Républicains avait compté un élu condamné pour des faits analogues. La démission de Yacine Chaouat ne change rien. Le seul fait que Jean-Christophe Cambadélis l’ait nommé suffit à discréditer par avance son parti en matière de féminisme. Si cette affaire peut servir à quelque chose, c’est sans doute à cela : voilà au moins un sujet sur lequel le PS ne pourra plus faire la leçon de morale sans déclencher un rire nerveux.

*Photo : wikicommons.

Un jeune homme nommé Jean-Paul

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jean paul gaultier cardin

jean paul gaultier cardin

Jean-Paul Gaultier au Grand Palais ? Après Niki de Saint Phalle, en même temps que Vélasquez ! Lui, le funambule de la couture qui n’a jamais pris la mode pour un art et qui, dès ses premiers défilés, l’a désacralisée, désembourgeoisée, en imposant le style punk dans un éclat de rire iconoclaste et talentueux ! Lui, qui n’a jamais renié ses origines, et a su, a voulu, rester populaire !

Né à Bagneux, le gamin d’Arcueil jouait à habiller son ours en peluche dans le salon de coiffure de sa mémé, pendant qu’elle frisottait ses clientes. Il a fait son chemin, depuis ce jour des années 1970, où, arrivé de Londres, il débarqua chez moi, son carton à dessins sous le bras, pour me soumettre ses premières créations, des bijoux, dont d’étonnants bracelets découpés en rondelles, placés dans des boîtes de conserve : « Est-ce que j’ai une chance à Paris ? »[access capability= »lire_inedits »]

Il avait vingt ans et quelques et déjà ce rire en cascade, qu’il accompagnait de grands gestes, ces yeux de gamin ébloui. Il était venu chercher l’assurance qu’il ne faisait pas fausse route en se lançant dans la création. Pas un penny en poche mais une ambition à vous ouvrir toutes les portes.

Bide et boum !

Il faut croire que je ne fus pas la seule à l’encourager. Après un passage chez Pierre Cardin, où il ramassait les épingles sans perdre une miette du spectacle, et deux arrêts « couture » chez Jacques Esterel et Jean Patou (il y assistait Michel Goma), il me fit parvenir une invitation, en 1976. J’étais conviée au planétarium du Palais de la découverte à sa première collection, réalisée, il l’avouera plus tard, avec des tissus de quatre sous achetés au marché Saint-Pierre. Ce jour-là, déconvenue totale, le bide ! Salle vide, 15 personnes en tout (ses copains, sa famille) au lieu des 200 journalistes espérés. À la même heure, un ténor incontournable, Issey Miyake ou Castelbajac peut-être, attendait la presse à l’autre bout de Paris : pour les journalistes, il n’y avait alors pas à hésiter.

Deux ans plus tard, salle Wagram, Jean-Paul faisait salle comble, et nous laissait bouche bée devant son podium, où défilaient des corsets de grand-mère – satin rose, baleinage et laçages 1900 – mutés en robes sexy, avec des seins surpiqués en obus : du Feydeau à sa façon. Mais pour qui, pour où ? Pour Madonna, diva de tous les fantasmes, dont il devait créer plus tard les costumes de scène avec un sens hollywoodien qui s’explique : Cinémonde a été son premier livre d’images…

Anti-mannequins

La presse le baptisera sans grande imagination « l’Enfant terrible de la mode ». À 62 ans, il l’est encore. Ses coups d’éclat lui ont valu d’être considéré, avec Thierry Mugler et Claude Montana, comme l’un des trois mousquetaires de la création, invités, à partir des années 1980, à défiler sur les mêmes podiums que ceux des grands couturiers.

De ce jour, on commença à s’amuser aux collections. JPG, c’était Galliano avant John : une pochette-surprise permanente, un érotisme bon enfant, un brassage d’inspirations punk ! Séduire est facile, durer est une autre histoire. Or, cela fait quarante ans que ses coups de canif dans l’élégance discrète de la bourgeoisie, ses équipées sauvages, son humour dévastateur, et sa technique de plus en plus au point nous fascinent.

Rien ne l’arrêtait : aux mannequins stars – Inès de la Fressange, Carla Bruni, Linda Evangelista, Naomi Campbell, que les couturiers s’arrachaient – il osa substituer sa concierge, son épicière, sa comptable, sa secrétaire, ses copines, ses voisines, grandes, petites, rondelettes, rigolotes : on jubila !

Une fantaisie insolente

Chaque show Gaultier était un happening permanent où l’on accourait, coincée entre Lauren Bacall et Kim Basinger, au coude-à-coude avec Catherine Deneuve, dans les lieux les plus insolites, sur les toits de Paris, dans le garage de la RATP… Chaque défilé était une surprise, du jamais-vu, telle sa fameuse collection masculine où, pour la première fois, il fit défiler des hommes en jupes longues, ou encore dans la galerie Vivienne réquisitionnée pour un soir, la collection Rabbi Jacob, toute en lévites et papillotes, sous les grands chapeaux des hassidim. Sa fantaisie insolente ne connaissait pas de limite : Jean Paul posait une manche sur deux sur un tailleur, brodait de jais les pointes des seins sur des robes de mousseline chair, terminait en tutu de tulle les jambes d’un blue-jean. Tout cela forge son identité, au point qu’il est sollicité par Hermès, au début des années 2000, pour assurer le style faubourg Saint-Honoré : le jour de la conférence de presse qui officialisait le contrat, on vit Jean-Louis Dumas Hermès sortir du cercle Interallié une marinière nouée sur son veston gris ! Le premier show Hermès de Gaultier a lieu dans un manège : pur-sang et concours d’élégance ! La reprise durera dix ans – reprise tous terrains, puisqu’Hermès acquerra la moitié de la société Gaultier, avant de la revendre à Puig.

Après avoir époustouflé 1 500 000 visiteurs à Montréal, Dallas, San Francisco, Madrid, Rotterdam, Stockholm, New York, Londres, Melbourne, l’enfant terrible de la mode Après avoir époustouflé un million cinq cent mille visiteurs à Montréal, Dallas, San Francisco, Madrid, Rotterdam, Stockholm, New York, Londres, Melbourne, l’enfant terrible de la mode est au Grand Palais. Paris offre à son enfant terrible un lieu à sa démesure.[/access]

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La petite musique de la radio

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radio france musique pleyel

radio france musique pleyel

C’était moins bien, avant. Il y avait un auditorium, des studios, plein de trucs. Mais que c’était moche ! Que c’était sans âme ! Personne ne voulait y aller, même les orchestres maison préféraient jouer ailleurs, le National au Théâtre des Champs-Élysées, le Philharmonique salle Pleyel.

Et puis un jour, ras-le-bol. La plus grande radio de l’univers, avec ses deux chœurs et ses deux orchestres, a droit à sa salle de concert, non mais ! Pour la première fois de son histoire, on lui en construit une. Un cirque de bois trop petit pour les typhons de Mahler mais parfait pour les ondes de Mozart, pour la musique de chambre, le piano, la chanson, le jazz, le fado du soir et le raga du matin. L’auditorium le plus chaleureux de Paris où les gens viennent par plaisir, si si, plaisir, à Radio France, on n’a jamais vu ça.

Hélas, hélas ! C’était trop beau. Déjà le 14 novembre, l’auditorium, on l’a inauguré en catimini : pas de vagues qu’ils disaient. Surtout pas d’ombre à la Philharmonie de La Villette ! L’État met toutes ses plaques sur la case Philharmonie. Quai Kennedy, on veut pas vous entendre. Les musiciens tiraient une gueule ! Et voilà qu’à peine l’extase entraperçue, les vieux démons rappliquent. Il paraît que la direction veut fermer un des orchestres, et même France Musique. Grève.

Normal, la grève. Il reste quelques bonnes voix sur France Musique et les orchestres sont remplis de musiciens formidables. Qui veut du mal aux gens bien ? Défendons-les, défendons-nous.

Mais bon, vous avez deviné. C’est pas le problème. Le problème, c’est qu’il est tard. Il y a dix ans, tout le monde savait que la radio ne pourrait plus se payer deux gros orchestres d’un rapport notoriété-qualité-prix couci-couça. On savait que depuis les années 1980 National et Philharmonique n’étaient plus complémentaires mais rivaux, que la guerre était déclarée, qu’elle ne donnait rien de fameux. On savait que la radio hertzienne n’était pas un rêve d’avenir, qu’il était loin le temps où la symphonie incarnait l’élan collectif, que l’antenne se foutait de ses orchestres comme les orchestres de l’antenne. On savait tout ça, mais on avait encore le temps de trouver des solutions. Par exemple libérer l’Orchestre national, l’aider à prendre son vol, à trouver un nid qui le mettrait en valeur et l’obligerait à briller au lieu de tristement faire ses heures (qu’il ne fait même pas).

Maintenant, il y a le feu. Le gouvernement coupe les vivres. La bête à 2 500 dos qui ne connaissait pas la crise doit payer 20 millions d’euros à ses créanciers et raboter 50 millions avant 2019. Malédiction, voilà que la Cour des comptes s’en mêle : deux orchestres jumeaux sous un seul toit, c’est un de trop. Et d’indiquer quatre sorties, dont « la plus cohérente » serait la fusion. Horreur ! crient les musiciens, on préfère garder deux noms et tailler dedans. Très, très bizarre. Ce que proposait la Cour c’était pas Byzance, mais ça se tenait. Alors que la chasse aux effectifs, comment ça marche ? On jouera des symphonies sans trompettes ?

Moi, pour sauver mes potes, je ne vois qu’une défense : l’attaque. C’est les congés, pas Beethoven, qui ruinent la radio. Allez voir ailleurs ! Vous voulez faire faire des économies à la Maison ronde ? On va vous en trouver. Le Chœur de Radio France, voilà. Ça, c’est vraiment mauvais…

Oops. Pardon. Mauvais mais sympas aussi, les collègues du chœur. Sauvons notre mauvais chœur. Tiens, et si au lieu de la radio on commençait par France Télévisions?

*Photo : wikicommons.

André Fraigneau, clandestin capital

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andre fraigneau galimard

andre fraigneau galimard

« Je suis l’exemple vivant que la bataille du singulier contre le pluriel n’a pas été gagnée par ce dernier » : c’est en ces termes qu’André Fraigneau concluait un entretien peu de temps avant sa mort. Clandestin capital, André Fraigneau (1905-1991) l’aura été toute sa vie durant, lui qui incarna la figure du dandy littéraire. Très tôt, il avait défini son credo esthétique et éthique : « ne rien devoir à son époque, ne rien solliciter d’elle, parier contre ses goûts et ses fanatismes ». A la lecture de ce programme, comment s’étonner que cet homme secret, qui cessa d’écrire à 55 ans, ait, génération après génération, fasciné nombre d’impétrants en littérature, devenus ses aficionados ?

S’il ne fut jamais le chef d’une école, Fraigneau exerça néanmoins une influence secrète sur une cohorte de cadets, séduits par sa double quête esthétique et mystique, entre jansénisme et dandysme. Voilà ce que le lecteur attentif retient de ses livres : une leçon à la fois de style et de vie. Quiconque lit le Journal profane d’un solitaire, méditation sur Port-Royal ou Le Songe de l’Empereur, portrait de Julien l’Apostat, rejoint ipso facto la conjuration des esprits libres qui font leur ces leitmotive d’André Fraigneau (et de son double littéraire, Guillaume Francoeur) : la chasse au bonheur et la tentation de la grandeur.

Cette amicale conspiration se trouve synthétisée par l’essai que publient les éditions Séguier : André Fraigneau ou l’élégance du phénix témoigne en effet de la présence de cet écrivain pour happy few, qui incarna à la perfection « le gardien d’une ambition raffinée », pour citer Bertrand Galimard Flavigny, le maître d’œuvre du volume. Dans sa préface, Michel Déon évoque ce « coup de foudre de l’amitié » qui les lia à jamais, son aîné Fraigneau et lui-même, et leur commune passion pour l’Italie, qu’ils illustrèrent jadis par un beau livre, Venise que j’aime.

Bertrand Galimard Flavigny cède vite la parole à André Fraigneau lui-même, qui répond à ses questions et ressuscite cinquante ans de vie artistique et littéraire. Avant de choisir la plume, le touche-à-tout Fraigneau hésita entre le crayon et le pinceau. Mélomane averti, cet ami des Six évoque ainsi sa jeunesse parisienne, quand Les Deux Magots étaient la tranquillité même. Saint-Germain-des-Prés un village ». Le jeune homme était alors conseiller littéraire chez Grasset, ou, pour citer ses propres mots, « incitateur ». Recommandé par Cocteau, Fraigneau avait pour mission de rédiger des résumés de moins de deux pages, les seuls que Grasset daignât lire… Il découvrit ainsi Yourcenar, qui tomba amoureuse de lui – un comble : l’amateur de garçons poursuivi par une amatrice de femmes. Par la force des choses, il fréquenta les auteurs de la maison, les fameux 4M, Mauriac, Malraux, Morand et Maurois. Et Carco, Cendrars et Bernanos… et même un certain Maurice Sachs. Il publia ses premiers écrits chez Gallimard, sans douter un seul instant de son avenir littéraire : « Je croyais, je crois à la nuit profonde et aux chemins obscurs de la Providence ». Au fil des pages, apparaissent Barrès et Cocteau, Auric et Salvat, Nimier et Boutang – la fine fleur de l’esprit français.

En octobre 1941, avec la même naïveté d’un Jouhandeau (et pour les mêmes raisons, plus sexuelles que politiques), il commit l’erreur de se rendre à Weimar à l’invitation du fringant lieutenant Heller. Fraigneau paya cette faute par un purgatoire auquel mirent fin, dans les années cinquante, quelques cadets, dont Roger Nimier. Selon le joli mot de l’un de ses résurrecteurs, André Fraigneau a inventé un nouveau temps, « le présent du subjectif », à merveille illustré dans le délicieux recueil publié par Le Dilettante, En bonne compagnie, celle de Cocteau, « mainteneur et novateur » ; Radiguet, « prince de la jeunesse » ; Anna de Noailles et Louise de Vilmorin ; bref, un feu d’artifice et un moment de haute civilisation.

Rien d’académique dans ce tableau d’un monde évanoui ; au contraire, la primauté du cœur, mais un cœur dompté par la raison classique. D’où ces perles de lucidité qui valent toutes les bibliothèques : « La littérature française est une longue suite de préciosités, souvent contradictoires, que coupe à intervalles fixes un cri, le plus nu et le plus humain qui puisse être. C’est un cri de foi, de révolte, d’amour ou de mort. » Ou « L’esprit classique diffère de l’esprit romantique en ceci qu’il s’offre le luxe d’innover dans la tradition ; il ne croit pas utile de feindre l’ignorance ou le mépris pour ce qui a précédé son épanouissement. L’égoïsme ingrat lui paraît une faiblesse, et l’amitié fidèle, le secret de la force et du bonheur. » Qui dit mieux pour définir une posture minoritaire de nos jours où prédominent le soupçon et la déconstruction ?

 

Bertrand Galimard Flavigny, André Fraigneau ou l’élégance du phénix, Séguier.

ANDRE FRAIGNEAU OU L'ELEGANCE DU PHENIX

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André Fraigneau, En bonne compagnie, Le Dilettante.

En bonne compagnie

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