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La razzia ou le commerce de l’Autre

Un mode de soumission vieux comme l’Antique


La razzia ou le commerce de l’Autre
"Un navire français et des corsaires barbaresques", peint vers 1615 par le peintre hollandais Aert Anthoniszoon. DR.

Les nombreuses scènes de pillage qui accompagnent le mouvement social depuis un mois en France ont été qualifiées par certains observateurs taquins de razzias. Mais au fait quezaco une razzia ?


La Méditerranée : six alphabets différents, des centaines de ports, une excellente réputation scolaire. Le lycéen de seconde apprend qu’elle fut « un espace d’échanges et de conflits à la croisée de trois civilisations ». On appelle cela la circulation des hommes. C’est très exact. Certains circulaient même en chiourme, les chaînes aux pieds. Cette pratique avait un nom, la razzia. Le mot vient de l’arabe ghazwa, expédition guerrière ou un raid. La chose ne nait pas avec l’islam ; déjà les Anciens volaient les troupeaux et vendaient le voisinage au marché. Elle s’est cependant répandue après la prédication de Mahomet. Dès le VIIe s., la conquête musulmane suit parfois plusieurs vagues d’incursions et d’intimidation. On razzie pour vendre, on vend pour s’enrichir, on s’enrichit pour accumuler et on accumule pour conquérir. Et dans le même temps, on soumet au tribut pour affaiblir. Pillage et conquête : un excellent ménage dans l’histoire de l’expansion pionnière de l’islam.

Charles Martel : super flic des Francs

On peut regarder Poitiers sous cet angle. L’évènement a longtemps été dramatisé dans les manuels : en gros, Charles Martel arrête les Arabes à Poitiers et sauve l’Europe de l’islam. Les historiens en ont depuis un peu rabattu. Ferdinand Lot (1866-1952) a vu dans cette campagne moins un projet d’occupation immédiate jusqu’à la Loire qu’une « razzia mal réussie ». En 732, l’armée d’Abd al-Rahman essentiellement composée de berbères islamisés, venus de l’Espagne conquise depuis 711, ravage l’Aquitaine. La faiblesse du comte local Eudes invite l’émir à pousser son avantage jusqu’à la Loire et l’abbaye de Saint Martin de Tours avant d’être surpris et arrêté par un Charles Martel qui cherchait autant à établir un protectorat dans l’Aquitaine affaiblie que sauver l’Europe d’un grand péril. La bataille n’a pas mis fin à la présence musulmane en Gaule franque. Narbonne n’est reprise aux sarrasins par Pépin le Bref qu’en 759. Poitiers ne fut ni un fait divers ni un tournant militaire majeur, mais plutôt une opération de police qui arrêta une expédition de grande ampleur.

Les razzias ne s’arrêtent pas là. Fin du IXe siècle, des guerriers musulmans venus d’Al-Andalus s’installent au Fraxinet, pas loin de Saint-Tropez, dans le massif bien nommé des Maures, une base d’où partaient des expéditions sur les routes alpines. En juillet 972, ces ravisseurs professionnels commettent une erreur de clientèle : ils enlèvent Maïeul, abbé de Cluny, revenant de Rome. Un otage de prix mais un choix politique terrible. Cluny paie la note mais les seigneurs chrétiens s’unissent et détruisent la place forte de Fraxinet.

A partir de l’An Mil, la Méditerranée connaît une furieuse poussée chrétienne. Après les croisades, Génois, Vénitiens et Catalans dominent les routes commerciales. Puis les Ottomans rebattent les cartes : Constantinople, Rhodes, Tripoli, Chypre sont conquises. Mare Nostrum redevient, du moins dans sa partie orientale « une mer musulmane ». Deux frères turcs, Arudj et Khayr ad-Dîn, dits Barberousse, prennent Alger et y installent une base de corsaires qui reconnaît l’autorité nominale du Palais de Topkapi. Les corsaires de Barberousse procèdent avec méthode : navires légers, rapides, équipages qui connaissent les anses, les vents, les routes marchandes et mouillages où surprendre les proies. On guette et on prend par surprise plutôt qu’on ne poursuit. Liparie est ravagée en 1544. A Gozo en 1551, cinq milles habitants sont capturés. Quatre cents cinquante à Sartène, en Corse en 1583. En 1627, des corsaires poussent jusqu’en Islande et y enlèvent plusieurs centaines de personnes ! Une règle, le moindre risque : « les Algériens sont de très mauvais marins. Ils n’ont que des connaissances nulles ou imparfaites de navigation. Leur grand art est l’abordage, ils y sont redoutables ainsi qu’à l’arme blanche » raillera en 1781 Césaire-Philippe Vallière, consul français à Alger.

La razzia : une guerre par proxys ?

Les captifs ont leur marché, leurs tarifs, leurs intermédiaires. On les dépouille, on les identifie et on les classe par ordre d’âge et de fortune. Le noble avisé cache sa particule : cela évite d’augmenter la rançon. Beaucoup travaillent aux galères, dans les ateliers ou comme domestiques en attendant d’être rachetés. Côtés chrétiens, les Trinitaires et les Mercédaires collectent des fonds pour les libérer. Certains désespèrent d’être rachetés (financièrement) et choisissent l’apostasie. Quelques prisonniers se convertissent à l’islam et font carrière chez leurs anciens maîtres. Ainsi Mourad Bey, né Giacomo Santi, d’origine corse, capturé enfant, gravit les échelons du pouvoir tunisien jusqu’au titre de pacha en 1631. La razzia fournissait à la fois main-d’œuvre, argent et parfois futurs gouvernants.

Au XIXe siècle, les Etats européens se renforcent. L’idée d’abolir la course en même temps que l’esclavage fait son chemin. À Vienne en 1815 l’amiral britannique Sidney Smith dénonce la contradiction d’une Europe qui prétend abolir la traite atlantique tout en tolérant les bagnes et bourses d’esclaves en Méditerranée. L’année suivante, 1816, Chateaubriand monte à la tribune de la Chambre des pairs et lance : « Faisons cesser l’esclavage des Blancs. Cet esclavage existe depuis trop longtemps sur les côtes de la Barbarie. »La même année une flotte anglo-néerlandaise bombarde Alger et obtient la libération des captifs. En 1830, la prise d’Alger par les Français marque une rupture décisive ; la conquête qui s’ensuivra répondra à une ambition assez différente. Reste que la piraterie disparaît en Méditerranée.

La piraterie ne résume pas les rapports entre les deux rives. Les échanges furent considérables, y compris entre ennemis. La razzia n’en demeure pas moins un phénomène crucial. Elle a permis pendant des siècles à des puissances du Sud d’avoir une emprise considérable au nord sans y déployer d’immenses garnisons ni pénétrer dans les terres. Du Fraxinet aux régences barbaresques, la prédation devient parfois un mode de gouvernement pour ne pas dire de soumission.




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