Le pont des soupirs. En cette fin de Printemps, la ligne d’horizon des français a été perturbée par un gigantesque vagin en bois posé dans les jardins du château de Versailles, censé représenter l’intimité de « la reine ». Première remarque, à la vue de l’œuvre : cela doit faire longtemps que l’artiste n’a pas vu de femme nue ! Seconde remarque : après le plug anal verdâtre de Paul McCarthty dont les Français avaient suivi, médusés, l’érection puis le dégonflage sur la place Vendôme l’année dernière, les lignes bougent vraiment dans le monde de l’art contemporain… On aurait presque pu cacher l’un dans l’autre ! Le père du « vagin », Kapoor, a expliqué longuement le propos à haute intensité politique de son œuvre à la presse. L’artiste contemporain investit de nos jours l’essentiel de son énergie créatrice dans l’explication de ses œuvres et la rhétorique ; cette période crève sous les manifestes. Des voix agacées ont dénoncé l’infamie, l’affront, voire la profanation du lieu royal… D’autres voix ont souligné avec une gravité bouffonne que ce vagin colossal avait des vertus pédagogiques féministes… L’artiste a déclaré sans rire à un journal vespéral : « J’en ai assez de faire des cadeaux à la France. La prochaine fois qu’on voudra m’inviter, il faudra avoir l’argent et ne pas demander que je le trouve moi-même ». Pas de chance pour cette fois-ci, les caisses étaient vides. Le pactole avait été englouti dans l’achat de monstrueuses fresques de « street-art » destinées à remplacer les grappes de « cadenas d’amour » qui enlaidissaient déjà considérablement le Pont-des-Arts à Paris, et qu’il a fallu décrocher pour des raisons de sécurité… Ce pont est maudit. Il a été rebaptisé « le pont des graffs » par la presse. Il a du mal se comporter dans une vie antérieure pour endurer de telles humiliations.
L’amour à la page. Authentique chef d’œuvre de l’art moderne, le sage antique Jacques Attila (pardon, Attali), ancien conseiller de François Mitterrand et de sa chienne Baltique, producteur en série de « rapports » sur le renouveau de l’économie hexagonale, nous exhorte à l’amour libre. On sent que le printemps est passé par là. Les bourgeons ont bourgeonné. Chacun a cherché sa chacune. La Nature toute entière est entrée en transe, la sève est montée dans la chair des arbres, l’écureuil taquin remue ses noisettes et l’auteur de « Verbatim » (dont l’un des violons d’Ingre est la direction d’orchestre classique… laissez-moi rire) appelle à « l’amour collaboratif » ! Ça vous a un petit goût d’amour libre post-soixante-huitard, de technocratie gestionnaire soviétique et de charabia managérial sur « l’économie du partage » pompé dans Alternatives économiques : « On peut imaginer, dans la logique de l’économie collaborative, un monde où chacun serait libre d’avoir des relations avec d’autres que son partenaire principal… » Et en toute logique, dans ce monde sans fidélité ni ferveur… « …« l’amour collaboratif« compléterait « l’économie collaborative« . Cela bouleverserait fondamentalement la notion de famille et les conditions d’éducation des enfants, dont on ne peut imaginer, sans précaution majeure, qu’ils puissent être ainsi partagés. » Comme dans la cité platonicienne, ou les lebensborn de sinistre mémoire. Jacques, à un moment, il faut savoir dire stop…
Porc et nandou. Les légionnaires et les bistrots savent bien le pouvoir d’attraction du boudin sur les foules. On apprend qu’une compagnie de théâtre a été recalée dans des conditions relativement obscures par la Mairie de Tourcoing à cause d’un spectacle impliquant des cochons. La troupe devait jouer, lors de la Fête de la musique, un show nommé « Boudin et chansons ». Le premier-adjoint Didier Droart se justifiait en ces termes à la Voix du Nord : « Je trouvais cela inapproprié » – et l’élu d’expliquer à nos confrères qu’il ne souhaitait pas « que l’on choque » une partie de la population de confession musulmane. Encore une histoire qui se termine en eau de boudin ! Terminé le cochon ! Recalé, dépassé, diabolisé ! Faudra-t-il bientôt le transporter clandestinement ? Appelez-moi Marcel Aymé, j’ai une idée de roman…
Pendant ce temps-là, en Creuse, un nandou a battu la campagne avec allégresse. Le nandou – qui est un oiseau coureur de la pampa d’Amérique du Sud – fait partie de cette famille délectable et un peu absurde des volatiles qui ne volent pas, mais tracent la route à grandes enjambées gracieuses. C’est un animal qui navigue entre l’autruche et l’émeu. Pourquoi la Creuse ? Pourquoi pas ? L’animal fugueur, échappé du jardin d’un particulier, a été capturé sur la rive droite du Thaurion, à la hauteur de Châtelus-le-Marcheix. La Montagne nous précise que l’opération a été compliquée par la nervosité de l’animal, traqué depuis plusieurs jours. Un fusil avec une seringue hypodermique a dû être utilisé… Ah la France, tu parles d’une terre d’accueil !
Au-delà même de ses aspects les plus caricaturaux, le débat sur la réforme du collège a suivi un cours assez inquiétant, qui n’incite guère à l’optimisme sur l’avenir du système éducatif. Les promoteurs de la réforme l’ont présentée d’emblée comme une réponse à la fois techniquement bien conçue et politiquement généreuse à la crise d’un système supposé à la fois « inégalitaire » et incapable de s’adapter à la diversité culturelle de la France, ce qui condamnait d’avance les critiques au statut peu enviable de « conservateurs » passéistes secrètement animés par le refus de l’égalité et par une peur panique devant des évolutions tout à la fois inéluctables et bénéfiques. Malgré cela, les interrogations de ceux que le ministre a appelés des « pseudo-intellectuels » ont manifestement touché une partie de l’opinion qui ne se limite certes pas aux secteurs les plus radicaux de la droite. Pourtant, la logique même du débat fait que, très probablement, l’essentiel de la réforme « passera », parce qu’il est difficile de s’opposer à une politique qui prétend à une triple légitimité, scientifique, démocratique et « républicaine ». La réforme prétend s’inspirer des résultats les mieux établis des « sciences sociales » pour adapter le collège et, au-delà, l’ensemble du système éducatif à l’évolution démocratique de la société sans pour autant renoncer à l’ambition républicaine d’une élévation générale du niveau culturel. Je m’efforcerai ici de montrer qu’elle s’appuie sur les raisonnements controuvés d’une mauvaise sociologie pour couvrir une politique à la fois démagogique et sans ambition ; pour cela, je partirai du débat sur le sort des disciplines humanistes enseignées au collège avant de discuter les arguments « sociologiques » des réformateurs socialistes.[access capability= »lire_inedits »]
Le latin, l’allemand et l’histoire.
Les trois disciplines qui ont été au centre des débats posent des problèmes de nature différente ; la discussion sur l’histoire porte sur ce que doit être le contenu obligatoire d’une matière enseignée à tous, alors que la défense de l’allemand et, dans une moindre mesure, du latin est accusée de (mal) dissimuler une remise en question du « collège unique » au bénéfice des bons élèves et, donc, des classes privilégiées.
Contrairement à ce qu’on pouvait croire, la controverse sur l’histoire devrait se régler assez facilement par un compromis qui sera paradoxalement rendu plus facile par la confusion générale qui règne dans les esprits. Ceux qui déplorent – à juste titre – le manque évident de sympathie pour l’histoire de France et même de l’Europe qui se reflète dans les nouveaux programmes apparaissent très vite comme des défenseurs d’un « roman national » que peu de responsables sont prêts à assumer, et dont il est trop aisé de dire que, pour autant que c’est un « roman », il ne relève pas de la science. Inversement, les réformateurs ne manquent pas de se réclamer de la science historique telle qu’elle se fait aujourd’hui, mais ils apparaissent comme les défenseurs d’un contre-roman dans lequel, pour paraphraser Nietzsche, l’histoire critique et l’histoire antiquaire sont liguées contre le passé pour promouvoir ce qui semble s’apparenter à une histoire monumentale inversée dans laquelle le souvenir des fautes et des crimes prend résolument la place autrefois occupée par la célébration des grands hommes ou des grands siècles. Un théoricien modéré de la rénovation de l’enseignement de l’histoire, l’inspecteur général Dominique Borne, parle de la nécessité, pour les nouvelles générations, de construire leur héritage[1. Répliques, « Quelle histoire pour la France ? », 28 février 2015.] ; cette notion sonne curieusement : on pourrait croire qu’on reçoit un héritage avant de l’enrichir ou de le faire fructifier (ou même d’acquitter les éventuelles dettes qui s’y trouvent incluses). Parler de construction d’un héritage est une manière de dire sans le dire que l’on ne doit rien d’autre au passé que ce que l’on y met, comme si l’action humaine pouvait se passer de l’existence préalable d’un monde commun. En fait, le débat sur l’enseignement de l’histoire s’inscrit dans une double crise de l’histoire et de la mémoire, qui est sans doute universelle, mais dont Pierre Nora a parfaitement montré pourquoi elle prend une acuité particulière en France. Il se terminera sans doute par un compromis boiteux dans lequel une partie de l’héritage historique – les Lumières, par exemple – sera sacralisée, l’« autonomie » des établissements permettant par ailleurs de satisfaire diverses demandes identitaires (ou contre-identitaires, lorsqu’il s’agit de décrier l’infortunée identité nationale).
La discussion sur l’enseignement du latin doit être replacée dans une évolution de longue durée qui a complètement détruit l’hégémonie des sections « classiques » des lycées au bénéfice des filières scientifiques (C, puis S), avant de marginaliser les langues anciennes au sein même des sections littéraires. Il y a bien longtemps que le latin a cessé d’être le marqueur social qui distinguait les élites anciennes des classes populaires et des nouvelles couches montantes, et il ne semble pas que la « droite » ait fait preuve d’une tendresse particulière à son égard. Pour s’en tenir à la période récente, on se souviendra peut-être que, cherchant un exemple de formation supérieure inutile dont on devrait remettre en cause la gratuité, le futur président Nicolas Sarkozy, chaudement approuvé par le normalien Laurent Wauquiez, n’avait pas trouvé de meilleur exemple que les lettres classiques. Cependant, malgré la difficulté croissante à faire vivre des enseignements optionnels peu valorisés par l’institution, l’enseignement du latin survivait parce que quelques parents croyaient encore en sa valeur formatrice, et ce peut-être d’autant plus qu’il attirait peu les élèves les plus faibles. C’est précisément ce que lui reprochent les auteurs d’une tribune du Monde dans laquelle les intellectuels organiques de la réforme pédagogique voisinent avec les dirigeants de Terra Novaet de l’Institut Montaigne : « En réalité, le latin n’est pas défendu pour ses vertus propres, puisque personne ne propose de le rendre obligatoire pour tous les élèves, mais pour ce à quoi il sert en pratique : l’identification et la sélection des bons élèves. »[2. « Halte à l’élitisme conservateur », par Maya Akkari, Christian Baudelot, Laurent Bigorgne, Anne-Marie Chartier, Roger Establet, François Dubet, Dominique Julia, Marc-Olivier Padis, Antoine Prost, Thierry Pech, Benjamin Stora, Le Monde, mercredi 13 mai 2015.]
Le même raisonnement vaut pour l’allemand comme première langue vivante et pour les classes bilingues : celles-ci auraient servi à « constituer des classes de niveau à l’intérieur du collège prétendu unique » et n’auraient donc jamais été autre chose que « des outils de sélection indirecte dans un contexte censé empêcher ou différer la sélection ». La cause du latin et de l’allemand n’a donc rien à voir avec « l’amour des grandes œuvres de l’antiquité ou le goût de l’amitié franco-allemande » et elle ne fait que servir le « simple désir d’entre-soi des élites ». La boucle est ainsi bouclée, qui permet de renvoyer les défenseurs de la culture classique à la recherche de la « distinction » en faisant comme si les élites françaises étaient éternellement semblables à celles de 1900 ou même à celles que produisaient les collèges jésuites de l’Ancien Régime.
L’école, l’excellence et l’égalité.
Le plus surprenant est sans doute ici de voir de bons esprits, dont beaucoup ont fait précisément le type même d’études (littéraires et « élitistes ») qu’ils veulent voir disparaître, présenter avec autant d’aplomb un raisonnement aussi bancal dans lequel, pour parler comme Saint-Simon, on trouve « autant de folies que de mots ». Si, comme on le dit, le problème majeur de l’école vient des défaillances des élèves les plus faibles dans les apprentissages fondamentaux, pourquoi est-il urgent d’enseigner une deuxième langue étrangère vivante à ceux qui ne maîtrisent pas les bases de la langue française ? En quoi le fait que le choix du latin ou de l’allemand par les « bons élèves » obéisse en partie à un calcul d’intérêt empêche-t-il que son effet sera de faire vivre ces langues et de transmettre la culture qui leur est liée ? Ne peut-on pas, enfin, considérer que les professeurs de ces matières ont quelque raison de penser qu’elles ont davantage à gagner si elles sont effectivement étudiées par 15 % ou 20 % des élèves choisis parmi les meilleurs que si elles sont « proposées » à tous en concurrence avec d’autres matières plus attrayantes ? La vérité simple est évidemment que l’avenir du latin, de l’allemand, de l’histoire ou de toute autre discipline est indifférent à nos réformateurs, dont certains se plaisent sans doute à croire que leur propre excellence scolaire doit tout à leur talent et rien au modèle institutionnel dans lequel ils ont été formés : le vrai, l’unique problème est pour eux de casser le modèle français, dont chacun dénonce le caractère férocement élitiste et précocement sélectif.
Parmi les antiennes que répètent les réformateurs, une des plus populaires dans les médias est celle du déclin du modèle républicain de l’« ascenseur social » : il y a aujourd’hui moins d’étudiants issus des classes populaires dans les formations prestigieuses qu’il y a cinquante ou soixante ans, et l’échec scolaire est plus répandu que jamais. Curieusement, personne ne remarque que ce déclin de l’école républicaine dans sa dimension de démocratisation a précisément coïncidé avec la période au cours de laquelle on est passé de l’ouverture de l’ancien système « élitiste » à sa destruction pure et simple au nom de la lutte contre l’inégalité. La mobilité sociale était supérieure, et la différence entre les universités et les grandes écoles moindre à l’époque où les collèges d’enseignement secondaire étaient organisés en trois filières distinctes, où les meilleurs élèves commençaient le latin en sixième et où le quart seulement d’une classe d’âge accédait à l’enseignement supérieur. La même chose vaut d’ailleurs pour ce qui concerne l’efficacité de l’école dans la transmission des connaissances : la mauvaise place de la France dans les classements PISA doit être comparée au fait que, au début des années 1980, « l’enseignement français était considéré comme un des meilleurs du monde»[3. Nathalie Bulle, « L’imaginaire réformateur. PISA et les politiques de l’école », Le Débat, n° 159, p. 105.]. Cela ne signifie évidemment pas que l’on devrait ou même que l’on pourrait revenir à un système qui n’aurait pas disparu s’il avait su pleinement répondre aux évolutions de la société française[4. Philippe Raynaud et Paul Thibaud, La Fin de l’école républicaine, Paris, Calmann-Lévy, 1989.]; mais cela révèle des vérités paradoxales qui constituent un des résultats solides de la bonne sociologie de l’éducation : la massification de l’enseignement a en elle-même peu d’effets sur les inégalités sociales, et les systèmes explicitement sélectifs, fondés sur des « curricula » clairs en matière de savoir scolaire, sont, toutes choses égales par ailleurs, plus favorables à la mobilité sociale et à l’élévation générale du niveau que les systèmes uniformes. Pour les deux premiers points, la démonstration a été faite en France par Raymond Boudon dans son livre classique sur l’inégalité des chances[5. Raymond Boudon, L’Inégalité des chances, Paris, Armand Colin, 1973, rééd. Hachette, « Pluriel », 1985.], qui montre que les anticipations des familles modestes sont largement déterminées par la lisibilité des orientations et des choix qui permettent d’espérer des chances effectives de promotion. En revanche, l’uniformité des formations et l’égalité proclamée des filières et/ou des établissements favorisent ceux qui maîtrisent mieux les « codes » de la réussite scolaire. Pour ce qui concerne l’efficacité en termes de niveau proprement scolaire, il faut lire les travaux de Nathalie Bulle, qui a lumineusement montré comment « l’affaiblissement de l’intérêt intrinsèque porté aux savoirs entraîne une démoralisation de l’enseignement qui pousse les élèves à l’oisiveté tandis que la diminution des exigences académiques augmente l’opacité des normes de la réussite », ces facteurs tendant par ailleurs à se faire plus « discriminants envers les élèves issus des milieux modestes » pendant que leur impact « s’accentue avec l’hétérogénéité des classes»[6. Nathalie Bulle, op. cit., p. 106-107 et, surtout, L’École et son double. Essai sur l’évolution pédagogique en France, Hermann, 2009.].
Les raisons de ce qu’on appelle depuis trente ans « la crise de l’École » sont paradoxales, mais elles ne sont pas inintelligibles. Tous les systèmes scolaires contemporains sont soumis à une pression sélective qui est elle-même le fruit de la massification, car celle-ci augmente davantage le nombre de compétiteurs que celui des places enviées, mais le système français rend cette compétition plus dure en refusant toute sélection explicite. Le « collège unique » est le fruit naturel de la dynamique de l’égalité des conditions, mais il produit naturellement le besoin d’un minimum de différenciation interne ; si ce besoin n’est pas satisfait à l’intérieur des établissements, la fuite vers les « meilleurs » collèges ou lycée s’accentuera, qu’on ne pourra contrecarrer que par une politique autoritaire qui laissera exsangue l’ensemble de l’enseignement public, en attendant que le même sort touche l’enseignement privé sous contrat. La différenciation des formations offertes dans les collèges est du reste le seul moyen d’offrir aux élèves des classes populaires des possibilités réelles de promotion, et ce sont par conséquent ces élèves qui vont le plus souffrir de la fin des classes bilingues et de l’enseignement optionnel du latin. Le déclassement international de l’enseignement français a donc toutes les chances de s’accentuer, en attendant la fin du modèle républicain qui périra peut-être un jour sous les coups répétés de ses amants les plus fervents.[/access]
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Un peu moins de six mois après les attentats de janvier et contre toute attente, l’émigration des juifs français vers Israël marque le pas. Selon le ministère israélien de l’immigration et de l’intégration, 1710 Français se sont installés dans le pays, chiffre en baisse de presque 20% par rapport à la même période en 2014, année qui a vu 7086 juifs français faire leur Aliya (émigration vers Israël), un record absolu. Suite à l’attentat de l’Hyper Cacher de la porte de Vincennes, certains ont estimé qu’en 2015 le nombre d’Olim (immigrés juifs partant pour Israël) doublerait pour atteindre 15 000. Or, même si on prend en compte l’Aliya individuel (des juifs qui partent en Israël en tant que touristes pour entamer leur démarche d’immigration une fois sur place), ceux qui s’y installent sans prendre la nationalité israélienne et surtout le fait que les familles partent souvent pendant les mois d’été pour ne pas perturber la scolarité de leurs enfants, cet objectif ambitieux semble difficile à atteindre.
Autre chiffres intéressants publiés par le gouvernement israélien : une hausse conséquente de l’émigration des juifs ukrainiens (2936, 82% de plus que pendant les cinq premiers mois de 2014) et russes (2434, 51% de plus). Dans un tout autre ordre de grandeur, 146 citoyens italiens juifs se sont installé en Israël depuis le début de l’année, soit 46% plus qu’en 2014.
Six mois après les attentats, le journal Charlie Hebdo vit. À son rythme de convalescent. Chaque semaine le journal paraît, inégal dans ses livraisons comme presque tous les journaux. Et c’est rassurant. Les traumatismes après le choc, encore apparents, la pénible sortie de l’asphyxie médiatique et émotionnelle, l’argent brusque et ses convoitises, l’attente d’un nouveau lectorat, la défiance hostile d’ennemis irréductibles, la délectation morbide de ceux qui implorent l’oraison funèbre pour le journal, n’auront pas eu raison de l’hebdomadaire satirique. C’est en soi, déjà, une grande victoire.
Après l’émotion populaire, les polémiques intellectuelles et politiques, les fortes dissensions identitaires, l’après-Charlie est un baromètre du malaise français. L’empoignade dans cette guerre des tranchées est à la fois glaçante et passionnante. Mais laissons ce festin au bal des vautours ; qu’ils y festoient et s’y entredéchirent. La charogne est une pièce rare, c’est l’os médiatique et la moelle politique vide que l’on aime sucer. Ça n’a pas grand intérêt. Au sein du journal, malgré des tensions pour le moins prévisibles dans la rédaction, les bisbilles, l’aventure reprend ! Dans les renaissances comme dans les naissances, l’enfant qui apprend à marcher se casse la gueule, hésite, pleure, c’est un certificat de vie. Un long fleuve tranquille aurait été plus intriguant. C’est ainsi salutaire. Parlons donc, dessins, billets, colonnes, reportages, chroniques. De la chair et de l’os d’un journal dont la patte se renouvelle.
Je lis toujours avec ravissement Philippe Lançon. Assidu lecteur de ses portraits dans Libé, son Jacuzzi des ondes est un modèle d’indolence, d’élégance d’une parure littéraire éblouissante. On n’y lit sa convalescence, la vie à l’hôpital, les petites attentions tendres entre personnel et patients. On le suit, au fil de cette chronique, dans ses sorties, son alimentation, ses furtifs mais acérés commentaires de l’actualité. C’est le feuilleton d’une résistance sans aspérités, sans rancunes, d’un survivant qui confie à la force des textes, et au détachement, ses classieux espoirs.
On retrouve cette forme de mansuétude rieuse chez le chic Riss. Directeur de la rédaction, son éditorial au début du journal, d’une féroce ironie, campe le décor d’un canard qui ne ploie pas sous les injonctions. Dans son style sobre, entrecoupé de fulgurances et de saillies, Riss milite, avec la magie du dessin, cruel ou tendre, pour les migrants, contre le racisme, contre les flots d’argent aux sources impures qui irriguent la mafia du foot mondial, contre le complotisme dont Internet se fait le diligent relais…Et bien d’autres ! Riss, c’est une parole saine, pas à l’abri d’une naïveté coupable, souvent perfectible, mais dont l’allure atteste de desseins nobles. Il perle de cette écriture sans amertume quoiqu’incessible, la charmante personnalité d’un dessinateur insouciant et engagé.
La pétulante Zineb El Rhazoui, sublime hérétique, revivifie la flamme du refus de l’oppression et de la terreur. Ses fulgurances ravivent la nécessité du blasphème, sans haine, dans une systématicité qui reflète plus la constance que l’obstination. Et ce journal jadis étiqueté irresponsable, impie, médiocre¸ consacre pourtant des lectures pointilleuses de Jean-Yves Camus et l’érudition de Gérard Biard. Des reportages de bonnes factures de Laurent Léger, Guillaume Erner, Fabrice Nicolino. Les colonnes de Vinson, les Histoires d’urgences de Pelloux et la carte postale de Madenian, raffermissent les liens d’une famille, avec ses traditions, ses habitudes, ses défauts et ses charmes. Des plumes invitées ouvrent le champ vers d’autres caps.
Et splendides découvertes, les scènes de la vie hormonale de Catherine, d’une gaité et d’une acerbe tendresse. Au milieu des dessins, souvent drôles, parfois ratés, tantôt cruels mais si justes, Tantôt simplistes, cependant inexorablement nécessaires, des crayons révèlent des talents immenses comme Coco. L’inégalable Luz distribue ses géniaux coups de poings, et l’on se surprend à être peiné par son départ prochain. Mais cette catharsis est peut-être nécessaire. Bon vent camarade! Il faut injecter du sang neuf à Charlie. Il manque aux dessins du panache. La rubrique phare, les « unes » auxquelles vous avez échappé, manque d’éclat, d’irrévérence et d’inspiration. Mais peut-il y avoir chantier plus formidable sur ce terreau fait des fumiers d’esprits si prodigieux ? L’avenir peut être rose.
Six mois intenses mais finalement banals. La vie d’un journal ordinaire, fragile, mais résolument nécessaire. C’est à son inventivité, ses recrutements de nouveaux dessinateurs – il en faut -, son maintien de l’esprit impudique et moqueur, que Charlie devra son avenir. Les polémiques, les sensibilités, les hostilités seront de bien piètres remparts face au génie du dessin et à la virtuosité de la plume. C’est sur cette matière que l’hebdomadaire doit capitaliser, jouer avec des crayons contre les dangers du Monde. Ces six mois dégagent un peu plus l’horizon.
57 000 migrants sont arrivés sur les côtes italiennes depuis le début de l’année, sans compter tous ceux qui sont arrivés par la Grèce et les Balkans. Les Etats européens – et pas n’importe lesquels : la France, l’Allemagne, l’Italie – se chamaillentsur la question de leur destination.
Après le naufrage qui avait entraîné la mort de près de 366 migrants clandestins au large de l’île italienne de Lampedusa le 3 octobre 2013, les Etats membres de l’UE avaient prévu, lors du Conseil européen des 24 et 25 octobre, d’adopter des mesures communes comportant le renforcement des moyens de Frontex et du bureau européen d’appui en matière d’asile.
Après le naufrage de plus de 400 autres migrants au large de la Sicile le 12 avril 2015, les chefs d’Etats et de gouvernement de l’Union européenne se sont réunis en urgence pour un sommet exceptionnel le 23 avril. Ils ont décidé de tripler les moyens de l’opération de surveillance Triton, menée par Frontex, de saisir et détruire les embarcations transportant des migrants, d’intervenir militairement en Libye contre les réseaux de passeurs et de répartir 5 000 réfugiés syriens sur le territoire européen.
Depuis lors, la commission européenne a précisé la mise en œuvre de certaines de ces mesures. Mais 300 personnes ont encore sombré le 18 mai.
On peut d’ores et déjà s’attendre à ce que d’ici quelque temps, à la suite d’une nouvelle noyade, le conseil européen se réunisse à nouveau pour prendre de nouvelles mesures. Etcetera.
Il y a en effet peu de chances qu’une solution de fond soit trouvée dans un délai proche à l’immense question de la poussée migratoire à partir de la Lybie, au moins aussi longtemps qu’elle sera traitée par l’Europe institutionnelle.
L’affaire est embrouillée à plusieurs nivaux.
D’abord dans la compréhension du problème. L’égoïsme des uns se conjugue avec les bons sentiments des autres pour que nous ne cherchions pas à comprendre ce qui se passe au sud de la Méditerranée. Les uns détournent le regard, les autres ne voient que l’aspect moral, pas de faits.
D’où viennent ces migrants ? On entend un peu tout sur ce sujet. Il semble qu’une majorité vienne de l’Erythrée et du Sud-Soudan. Si c’était vrai, ils seraient à moitié chrétiens. L’Erythrée est composée d’une moitié de chrétiens et connaît, hors de toute considération religieuse, une dictature effroyable qui a mis toute la nation sur le pied de guerre pour défendre le pays contre l’Ethiopie ennemie, dix fois plus peuplée. Les Erythréens, chrétiens ou musulmans, sont un peuple intelligent et instruit qui ne poserait pas de gros problème d’intégration.
Le Sud-Soudan est la partie chrétienne (en tous les cas non-musulmane) du Soudan, devenue indépendante en 2009 après cinquante ans de guerre. Libérés du joug islamique, les Sud-Soudanais sont entrés en guerre civile sur une base non plus religieuse mais ethnique.
Si ces gens-là étaient bien la majorité de migrants, il n’y aurait pas lieu de craindre une invasion musulmane (quoique des migrants musulmans aient récemment jeté à l’eau les chrétiens embarqués avec eux). Le mouvement migratoire ne serait pas non plus le trop plein indifférencié d’un continent en pleine croissance démographique mais la conséquence de la guerre qui sévit dans plusieurs pays, ce qui n’est pas la même chose.
Mais il se dit aussi que beaucoup d’immigrants viennent du reste du Sahel, jusqu’au Sénégal, voire de l’Afrique profonde. Combien ? On ne sait pas.
Et puis, il y a aussi en attente dans les îles italiennes et en Grèce beaucoup de réfugiés de Syrie, un pays que la diplomatie de certains Etats européens (dont la France et la Grande-Bretagne) n’a pas peu contribué à déstabiliser. Si les efforts de M. Fabius pour renverser le régime d’Assad sont couronnés de succès, ce ne sont pas 20 ou 30 000 Syriens qu’il faudra accueillir mais 2 ou 3 millions.
Ce n’est pas seulement la compréhension du problème qui est embrouillée, c’est aussi la recherche de solutions.
La plus simple serait que l’Europe prenne le contrôle des principaux ports de départ sur la côte nord de la Libye. Cela aurait pu se faire dans la foulée de l’intervention qui a renversé Kadhafi en 2011, et qui a plongé ce pays dans le plus grand chaos, mais on ne l’a pas fait.
Parmi les mesures qui ont été évoquées par le Conseil européen le 23 avril, la principale est une nouvelle intervention militaire en Libye. Une telle action supposerait l’aval du Conseil de sécurité. Mais la Russie et la Chine ont eu l’impression d’avoir été trompées par les Occidentaux lorsqu’ elles ont donné cet aval à l’intervention de 2011. Il n’était prévu au départ que de sauver des populations ; or l’intervention a largement dépassé les termes du mandat, aboutissant au renversement et à l’assassinat de Kadhafi. Russie et Chine ont depuis le sentiment d’avoir été bernées et ne sont absolument pas prêtes à lever leur veto au Conseil de sécurité à toute entreprise du même genre. Il faudrait peut-être négocier avec la Russie, notamment en relâchant la pression sur l’Ukraine. Mais l’Europe ne semble pas disposée à faire sur ce front la moindre concession susceptible de rendre les Russes plus coopératifs.
On pourrait aussi encourager un pays voisin redevenu stable comme l’Egypte à intervenir, si elle le veut bien. Ce service vaut bien quelque Rafales à prix bradé. D’autant que l’Egypte a, depuis le temps des pharaons, des revendications sur le désert libyen.
Une autre solution serait que les forces spéciales de tel ou tel pays mettent hors d’état de nuire les passeurs. Si on procède de cette manière, on ne le dira pas. Mais c’est peu probable. En tout état de cause, il ne saurait s’agir d’une décision européenne, seulement d’un Etat.
Les sommets européens successifs auraient pu être l’occasion de poser le principe selon lequel, en cas de guerre ou d’oppression, ce sont les pays voisins qui ont les premiers vocation à recevoir les réfugiés, non l’Europe, mais que celle-ci serait prête à soutenir généreusement ces politiques d’accueil. On ne l’a pas fait. Cela serait contraire, dit-on, au principe de l’universalité du droit d’asile. Fort bien, en attendant, les réfugiés se noient.
Embrumée de bureaucratie et de grands principes, la Commission de Bruxelles n’est pas près de trouver une solution. Pas davantage que , quand elle a pris en main l’immigration à l’échelle européenne, elle n’a fait la preuve de la moindre efficacité.
Confronté à sa propre impuissance, M. Juncker s’est donc contenté de proposer de répartir les réfugiés entre les pays d’Europe en suivant des quotas : la Commission de Bruxelles a demandé mercredi 27 mai aux Etats de l’Union européenne de prendre en charge 40 000 candidats à l’asile syriens et érythréens arrivés en Grèce et en Italie, dont 20 000 immédiatement. Le quota français est de 6752.
Au temps de l’ Union soviétique, on savait que toute décision partant d’un a priori idéologique serait stérile. Rien ne sortait jamais des décisions du parti. Ce qui marchait, industrie de défense, lopins agricoles individuels, marchés kolkhoziens se faisait en marge ou en dehors de l’idéologie, voire contre elle.
A Bruxelles, c’est la même chose : le mieux qu’on puisse attendre d’une politique commune est qu’elle ne fasse pas trop de dégâts. Mais généralement, elle en fait. Ce qui marche – Airbus, Ariane – se fait en dehors des politiques européennes officielles et généralement sur la base de coopérations intergouvernementales à géométrie variable.
Il est probable que la question des migrations méditerranéennes ne sera résolue que quand les deux ou trois pays les plus concernés, parmi lesquels l’Italie, principal lieu de passage, et la France, destination la plus attractive se concerteront pour traiter la question et cela en liaison avec les Etats africains les plus impliqués. Il est clair qu’on n’en est pas encore là.
(Avec AFP) – Avant un nouvel Eurogroupe sur la crise grecque sans perspective d’accord avec les créanciers du pays, la fermeté du Premier ministre Alexis Tsipras semble inébranlable malgré une mise en garde alarmiste de la Banque centrale sur le risque de sortie de la zone euro, voire de l’UE.
« L’incapacité à parvenir à un accord marquerait le début d’un chemin douloureux qui mènerait d’abord à un défaut de paiement de la Grèce puis, au bout du compte, à la sortie du pays de la zone euro et, très probablement, de l’Union européenne », a prévenu la Banque de Grèce dans son rapport annuel sur l’économie du pays.
Dans cette intervention au ton très politique pour une institution monétaire, celle-ci juge que la conclusion d’un accord entre la Grèce et ses créanciers est un « impératif historique » et estime que « peu de chemin reste à parcourir » vers un compromis.
Elle appelle les deux parties à faire preuve de souplesse. La banque invite le gouvernement grec à reconnaître que l’abaissement des objectifs d’excédent primaire accepté par l’UE et le FMI lui donne « le temps nécessaire pour son ajustement budgétaire et quelques degrés de liberté supplémentaire dans la conduite de la politique budgétaire » et les créanciers à « réaffirmer et formuler en des termes plus précis leur volonté » d’octroyer à la Grèce un allègement de sa dette publique « comme initialement prévu » en 2012.
Depuis plusieurs semaines, Athènes ne parvient pas à s’entendre avec les créanciers internationaux (Fonds monétaire international, Union européenne, Banque centrale européenne) sur un train de réformes économiques qui permettrait le déblocage d’une nouvelle tranche de prêts vitale pour le pays.
Sans le feu vert des créanciers, la Grèce pourrait être dans l’incapacité de rembourser les quelque 1,5 milliard d’euros qu’elle doit au FMI d’ici à la fin juin. Alexis Tsipras joue donc sa dernière carte, au culot, en laissant planer la menace du « Grexit ».
Ce scénario, potentiellement fatal à son propre gouvernement, provoquerait la faillite des banques grecques et contraindrait le pays à une transition très douloureuse. Mais Tsipras sait aussi combien ses partenaires redoutent deux choses plus que tout : le chaos dans lequel une telle annonce plongerait les marchés, et l’obligation d’avouer à leurs citoyens qu’ils y ont laissé des dizaines de milliards d’euros.
Actuellement, les salaires des fonctionnaires grecs sont en effet payés par les impôts des contribuables français et allemands. Et se montrer compréhensif avec quelqu’un qui vous doit autant d’argent est plus facile s’il ne passe pas son temps à vous cracher dessus…
Une énième réunion des Premiers ministres et chefs d’états européens devrait avoir lieu samedi. Alexis Tsipras ferait sans doute mieux d’éviter d’y redire que le FMI est « criminel » (comme hier) ou encore que les européens sont « stupides » et « pillent la Grèce ».
Sans quoi, pour un touriste bavarois, un mois de vacances à Mykonos finira bientôt par coûter encore moins cher qu’une semaine à Tunis.
« Nos élèves de CM2 ont le niveau de ceux de troisième dans le public », fanfaronne au téléphone la voix d’Erika Léger. L’attachée de presse du Cours Hattemer peut être fière : son école n’est pas visée par l’enquête du Parisien selon laquelle un collégien de troisième sur cinq ne serait pas capable de résoudre des problèmes mathématiques du programme de… CM2. Pas étonnant, le Cours Hattemer a sa propre façon de faire : méthode syllabique, classement hebdomadaire des élèves et remises de prix, c’est un peu l’école des années 1950. Seulement voilà, le Cours Hattemer, c’est chic et c’est cher : au collège, pas moins de 10 000 euros l’année. Comme l’École alsacienne ou les grands lycées parisiens, le Cours Hattemer est réservé aux élites. Comme le chantait Sting à propos des Russes, les riches aussi aiment leurs enfants. Pour eux, ils veulent le meilleur – qui, faut-il le préciser, ne ressemble que de loin à l’école que nos gouvernants concoctent pour la masse.[access capability= »lire_inedits »]
Tradition, distinction, ici, on annonce la couleur : « Depuis 1899, l’École des Roches forme l’élite nationale et internationale. » L’établissement a la réputation d’accueillir nombre d’enfants de ministres et de diplomates. « Bonjour madame, bonjour monsieur. » Ici c’est grand, ici c’est vert, les piafs gazouillent, et même les mômes sont à peu près polis. À 100 km des premiers collèges Voltaire ou Malraux des ZUP de banlieue parisienne, Verneuil-sur-Avre, dans l’Eure, grouille d’une faune bien peu commune : des profs qui ne craignent pas leurs élèves et des élèves qui respectent leurs profs. En prime, pas de parents hystériques, « les Roches » sont un pensionnat. « Vous êtes très occupés ? Confiez-nous vos enfants en toute sécurité », exhorte leur site Internet. Et si ces chers parents ont le temps de rendre visite à leur progéniture, ils peuvent le faire en jet ou même en hélico : les 60 hectares du domaine des Roches sont prêts à les accueillir. Nikolay est un Russe du Koweït. Ses parents ne sont « que » professeurs de médecine, mais, l’année de ses 16 ans, ils ont décidé de l’envoyer finir sa scolarité en France. Environ 20 000 euros l’année, « c’est moins cher qu’en Angleterre ». Alors, tiré à quatre épingles dans l’uniforme bleu marine des Roches, le double mètre du « capitaine » de l’ensemble des élèves nous fait visiter sa « deuxième maison ». Trois terrains de tennis, un de football, un autre de rugby, une piscine, des paniers de basket et même… une piste de karting. « Aux Roches, je n’ai jamais manqué de rien », confirme-t-il sans peur du pléonasme alors qu’il croise deux jeunes filles en jogging qui gambadent dans tous les sens. « Ce n’est rien, elles font leur course d’orientation. » Il leur indique une direction. « Elles doivent retrouver des bornes aux quatre coins du domaine en un minimum de temps. » Folklore ? « Pédagogie active », répond le principal, Frédéric Catogni. « C’est à l’École des Roches qu’ont été inventés le scoutisme et les travaux pratiques », assure l’homme au crâne dégarni. La plupart de ses 400 élèves sont nés avec une cuillère d’argent dans la bouche, mais, ici, on leur apprend à s’en servir. Et sans l’aide de personne.
« Nous partons du principe qu’il faut responsabiliser et valoriser les élèves, nous les considérons comme de jeunes adultes », embraye Catherine Janvier, la directrice du collège, qui nous conduit au cours d’anglais de Mme Lindsay, une Britannique. Là, ses « jeunes adultes » se concertent, se lèvent, puis se jettent dans l’arène, au cœur d’une classe disposée en cercle. Deux petits Africains jouent une scène autour d’une veste qui recouvre un cartable. Il fait office de corps : les deux enquêteurs racontent la vie de Jack l’Éventreur. Ils lèvent les bras, s’exclament et font mine de s’engueuler, on se croirait dans un film d’Eddie Murphy. Amusée, Mme Lindsay se contente de corriger : « Ce sont eux qui font le cours et recherchent les informations. » En moins d’une heure tout est bouclé, car, dans cette classe, ils sont 14. Trois fois moins que dans certains collèges publics.
L’École des Roches, elle, est privée mais sous contrat. Elle applique le programme de l’Éducation nationale, mais à sa manière : « L’adhésion de l’enfant est primordiale », insiste Catherine Janvier, les yeux emplis de fierté. On comprend vite pourquoi c’est Nikolay qui a été choisi pour faire le guide : arrivé seul, il y a trois ans, sans parler un mot de français, le grand binoclard de 18 ans à la conjugaison parfaite s’est rapidement intégré. Ou presque. « Au début, je me sentais abandonné, j’appelais mes parents tous les jours pour qu’ils me fassent rentrer, j’avais beaucoup de mal à vivre en communauté. » Mais aujourd’hui, tous le saluent. Et lui s’émerveille : « Un an en France vaut quinze ans au Koweït. C’est Napoléon qui a mis en place le système français, il est plus dense et plus rigide que le modèle anglais. » Et la rigidité, le Russe ne déteste pas. Pour l’instant, il s’interdit les filles, et pour la suite, il pense à Lille, pas à Paris : « Trop de tentations. »
Car loin de se limiter à un strict devoir d’instruction, les Roches se veulent une école de la vie. Certes, le taux de réussite au bac frôle chaque année les 100 %, mais le bac, tout le monde l’a, l’essentiel n’est donc pas là. Il faut savoir se tenir droit et adopter « les valeurs rocheuses ». « Respect, générosité, solidarité, sens de l’effort, rigueur, exigence, énumère Catherine Janvier. Nous leur inculquons des valeurs humanistes. » En d’autres termes, être à l’aise dans son futur milieu. On aime à se le répéter, l’École des Roches forme des « élites ». « Une élite…, euh…, ce sont ceux qui vont avoir des responsabilités dans le monde de demain mais qui auront reçu une formation où l’empathie aura toute sa place », bafouille l’éducatrice. Est-ce à dire qu’aucun élève des Roches n’est devenu trader à Wall Street ? « Euh…, ce n’est pas à moi de répondre à ça. »
Installés dans leur petit costume, les minots de l’école primaire ont déjà la tête de l’emploi. Eux ne se rêvent pas pompiers mais stylistes ou chefs d’entreprise. Coupés, déjà, d’une partie de la société. Tant mieux, ici on leur apprend à bien penser. L’école est internationale. Parce que, aujourd’hui, les élites sont mondialisées. À l’entrée du domaine, une enfilade de drapeaux, dont celui de l’ONU, s’étend sur une centaine de mètres. Aux Roches, plusieurs dizaines de nationalités sont représentées, le nouveau site de l’école est en anglais – la version française attendra –, et sur les murs des classes des dessins proclament « Je suis Charlie ». « Nous formons des citoyens du monde ! », déclare, ravi, le principal Catogni, nommé depuis la rentrée par GEMS Education, la multinationale émiratie qui s’est offert l’institution.
À Verneuil-sur-Avre, comme dans Harry Potter, les élèves sont organisés en maisons et, bien sûr, chacun finance sa propre association. Dans quelques jours, une soirée est prévue parce qu’en Afrique des petits Noirs meurent de faim. L’évergétisme comme seul contact avec la réalité.
Les élèves n’ont qu’un accès limité à l’actualité, et quand on demande à Nikolay s’il connaît des gens d’un autre milieu, le jeune homme paraît surpris : il a du mal à se figurer que cela existe. Pour mieux nous expliquer, l’élève modèle se sert de ses doigts, dessine un rond, et se justifie en rigolant : « Vous voyez, ça, c’est le globe. Eh bien, les Roches, c’est à côté. »[/access]
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La nature a horreur du vide. L’islam aussi. Les mosquées en France sont pleines à craquer et on en manque cruellement pour étancher la soif de Dieu de centaines de milliers de fidèles. Les églises en France sont vides, sans parler de celles, fort nombreuses, qui sont désaffectées, faute de catholiques vraiment pratiquants. Fort de ce constat, Dalil Boubakeur, le recteur de la Grande Mosquée de Paris, a suggéré qu’on remplisse ces édifices religieux de musulmans qui n’ont pas où prier. Une sorte de DAL (droit au logement) dont bénéficierait l’islam sans abri…
Pour appuyer sa supplique, le saint homme a expliqué que les deux religions révéraient le même Dieu et que leurs rituels étaient, somme toute, très proches. Je vais souvent dans les églises. Je n’y ai vu aucun catholique déchaussé et prosterné. En revanche, j’ai pu constater la très forte présence, tableaux et vitraux, de la maman de Jésus, ce dernier étant également représenté les bras en croix. Je vais parfois dans les mosquées. Je n’y ai vu aucune image de Mahomet, le Jésus de chez eux : c’est interdit sous peine de mort. Et je n’y ai entendu aucun équivalent oriental du Dies irae ou du Te Deum. Mais bon, M. Boubakeur doit savoir des choses que moi, pauvre mécréant, j’ignore…
Les propos du recteur de la Grande Mosquée de Paris ont suscité une mini-tempête à droite. Non, non et non ! Jamais ça ! La charge symbolique de la suggestion de M. Boubakeur est en effet tout sauf légère. On pouvait s’attendre à voir des curés révoltés arborer un badge « Touche pas à mon clocher ». On pouvait imaginer que des cardinaux et des évêques indiqueraient à M. Boubakeur en termes amicaux (la guerre n’est pas à leur ordre du jour) que sa suggestion est « inopportune ». Rien. Nib de nib. Que dalle. L’Eglise de France s’est habituée à tendre l’autre joue. Et elle respecte scrupuleusement l’enseignement du Christ, « Rendez à César ce qui est à César », même si César s’appelle en l’occurrence Mahomet.
Maintenant il nous faut faire appel à un autre sage que Dalil Boubakeur : M. de La Palice. Si les églises sont vides, c’est qu’elles ne sont pas pleines, aurait-il dit. Si elles étaient pleines, M. Boubakeur n’aurait pas essayé d’exercer sur elles un droit de préemption. C’est aux catholiques de les remplir ! C’est à l’épiscopat français de dire que la foi catholique lui paraît préférable à toute autre (c’est quand même le job pour lequel ils sont payés).
Nous ne sommes pas à Fontenoy avec sa guerre en dentelles. Messieurs les curés, tirez les premiers ! La maison brûle et ne croyez pas que c’est avec de l’eau bénite que vous allez éteindre l’incendie. Sinon ne venez pas pleurnicher quand vos églises connaîtront le sort de Sainte-Sophie de Byzance devenue Constantinople.
Dans deux articles du Point.fr, j’ai évoqué (très brièvement, et plus par manière de plaisanterie que pour accabler cette ambulance) la Fédération Indépendante et Démocratique Lycéenne (FIDL). Dans l’un, je la traitais de « couveuse du PS » ; dans l’autre, j’en remettais une couche (culotte) en parlant de « pouponnière des futurs cadres » du même parti.
Un certain Xavier Hasendhal (il était déjà à la FIDL en 2010 — dans le Val d’Oise : il y est toujours cinq ans plus tard ? Quelqu’un a dit à son lycée que les redoublements étaient désormais interdits ?) me reproche ces propos qui n’avaient d’autre fin qu’une écorchure ironique légère : « Je vous contact au sujet de deux articles que vous avez récemment rédigé sur le site Le Point.fr. » m’écrit-il. Phôtes d’orthographe comprises (ah, l’accord du participe avec le COD antéposé, quel nœud d’embrouilles ! Pourquoi Mme Vallaud-Belkacem n’y met-elle pas bon ordre ?), alors qu’il continue en m’affirmant que contrairement à ce que je feignais d’affirmer dans un article tout au second degré, « nous tenons à la langue française et que nous l’utilisons dans toute sa largeur au quotidien » — qu’est-ce diable que la largeur de la langue ?
Il me somme donc « de retirer ces lignes de [mes] articles, à moins de prouver [mes] dires avec des éléments tangibles. » Sinon, menace-t-il, il pourrait tirer les conséquences (juridiques ? Allons donc !) de ces propos « diffamatoires ».
Pauvre chou ! Sais-tu bien qui je suis ? comme dit Corneille (1606-1684, je le porte à ta connaissance, car je sens bien qu’il faut ici faire œuvre de pédagogie…). Sais-tu bien qu’il ne faut pas trop chatouiller le Brighelli qui sommeille ? Et que l’on ne gagne rien à menacer quand on n’a pas de quoi étayer ses accusations ?
Oui, la FIDL est la pouponnière du PS, et même la pouponnière de ses dirigeants. Depuis 1987 (cette Fédération est née dans les remous du mouvement contre la réforme Devaquet, qui laissa sur le carreau Malek Oussekine, divin cadeau pour des jeunes qui se cherchaient et couraient très vite devant les forces de l’ordre, contrairement à d’autres jeunes vingt ans avant), nombre des dirigeants de la FIDL ont appartenu ou appartiennent à l’élite de la rue de Solferino. Si je cumule les responsables de la FIDL (Carine Seiler, Delphine Batho, future ministre, Sonia Samadi ou Léa Filoche, digne fille de son père, que je connais un peu et dont j’ai parlé ici même) et ceux de SOS Racisme (après tout, les deux ont été condamnés ensemble dans de vilaines affaires), organisation sœur de la FIDL (Julien Dray, Harlem Désir, Malek Boutih, Dominique Sopo ou Cindy Léoni, ces deux derniers membres en même temps du Mouvement des Jeunes Socialistes, la garderie des futurs cadres du parti), si je tiens compte aussi de ceux, parmi les précités, qui sont aujourd’hui dans l’organigramme de la mairie de Paris et ceux qui sont passés par des partis frères (le MRG pour Fodé Sylla à SOS Racisme, le courant mélenchonien pour nombre d’autres « lycéens »), je peux vraiment dire que ce mouvement, qui par définition n’a pas vocation à retenir ses membres dès lors qu’ils ont fini par passer le Bac, est une officine de sélection et de recrutement des élites socialistes. Tout comme l’UNEF de Bruno Julliard (qui a lui aussi battu des records de longévité estudiantine, cinq ans d’études de 1999 à 2006) est, au niveau universitaire, la chambre d’écho de la FIDL[1. Souvenir personnel de Bruno Julliard, invité comme moi dans l’émission À vous de juger, en 2005, et se penchant sans cesse sur Maman Aubry pour lui demander ce qu’il fallait dire, ou si ce qu’il avait dit était bien. Au moins, ils s’occupent de leurs poussins, au PS.].
« Elites » est bien sûr un mot très exagéré — et d’ailleurs honni par Najat Vallaud-Belkacem, qui sauf erreur n’a pas cru bon de tenter la première sélection de la FIDL, mais la reçoit à sa demande et en a obtenu un soutien sans faille parfaitement désintéressé. La FIDL a par exemple protesté — à juste titre — contre la réforme Chatel des lycées, mais n’a rien dit contre l’inique réforme du collège, qui la continue (elle la continue si bien que le ministère en a reporté sine die le bilan). Deux poids, deux mesures, alors qu’il s’agit d’un même projet d’économies à la petite semaine, avec pour effet l’appauvrissement des contenus et la paupérisation intellectuelle des plus déshérités.
Alors au lieu de me chercher des noises pour une plaisanterie dans un contexte de charge ironique, la FIDL ferait mieux de s’interroger sur ce qui serait bon pour les élèves : je me tiens à sa disposition pour lui donner un cours du soir (magistral, bien entendu) sur la question. Et je ferai preuve de mansuétude avec elle.
Le comité de soutien de Vincent Lambert a posté sur Internet, le 9 juin, une vidéo de lui dans sa chambre du CHU de Reims. Cette initiative a comme double objectif de montrer à la France entière dans quel état il se trouve et de susciter un grand mouvement d’opinion en faveur de son maintien en vie. Certes, on peut se demander s’il était bienvenu de filmer cet homme au moment même où sa mère lui apprenait par téléphone que la Cour européenne des droits de l’homme venait de confirmer la décision du Conseil d’Etat autorisant l’équipe médicale à mettre fin à ses jours. Aimerions-nous voir aujourd’hui le visage d’un prévenu au moment où le président d’un tribunal lui lit sa sentence de mort ? D’ailleurs, le fait qu’on lui fasse une telle annonce, de surcroît par téléphone, m’a mise également mal à l’aise.
Mais, hormis ces importantes réserves, je ne peux que souscrire à l’idée qu’il est temps de montrer qui est Vincent Lambert, tant les enjeux pour sa propre vie et pour les milliers de personnes se trouvant dans son cas sont fondamentaux. En effet, à partir du moment où l’Etat et la société s’arrogent le droit de décider de son sort, le droit à l’intimité, avancé surtout par les partisans de son décès, ne me paraît pas pertinent, tant les circonstances sont ici exceptionnelles.
Que voyons-nous sur ces images ? Un homme, réveillé, qui manifeste une certaine conscience et qui a même un échange de regards avec son frère. L’argument de l’état végétatif, dont se prévalent le Conseil d’Etat puis la CEDH pour justifier leur décision, me laisse profondément perplexe car ce que l’on voit ne semble pas vraiment correspondre à l’affirmation selon laquelle il ne présenterait « aucun signe en faveur d’un état de conscience minimale ».
Le jour même de la décision de la Cour, le Figaro a posé aux internautes la question suivante concernant Vincent Lambert : « Approuvez-vous la décision de la CEDH de valider l’arrêt des soins ? » La réponse était oui à 73%. Un sondage plus affiné permettrait de mieux saisir les raisons d’une telle approbation. Il est évident que beaucoup, par ignorance de son état, ont fait intuitivement confiance au jugement « éclairé » du Conseil d’Etat et des juges de Strasbourg qui, contrairement à nos hommes politiques, bénéficient encore aujourd’hui d’un certain crédit.
Or, la publication de cette vidéo, aussi dérangeante soit-elle pour certains, intervient alors même que cinq juges de la CEDH, ayant pris part au vote, ont publiquement exprimé dans un texte joint à l’arrêt, leur profond désaccord sur la décision de la Cour. Ces images mettent crûment en lumière ce que qu’écrivent ces juges, à savoir : « Vincent Lambert est vivant et l’on s’occupe de lui. Il est également nourri – et l’eau et la nourriture représentent deux éléments basiques essentiels au maintien de la vie et intimement liés à la dignité humaine ». Ils s’étonnent, par ailleurs, que les autorités françaises aient refusé son transfert du CHU de Reims, ne disposant pas de structures d’accueil adapté, vers un centre spécialisé dans la prise en charge des grands handicapés.
Face à ce constat, les juges posent la question suivante : « Qu’est-ce qui peut justifier qu’un État autorise un médecin en l’occurrence non pas à « débrancher » Vincent Lambert (celui-ci n’est pas branché à une machine qui le maintiendrait artificiellement en vie) mais plutôt à cesser ou à s’abstenir de le nourrir et de l’hydrater, de manière à, en fait, l’affamer jusqu’à la mort ? »
Les juges reprennent à leur compte l’argument des parties requérantes, selon lequel Vincent Lambert, en survivant 31 jours à un premier arrêt de son alimentation, décidé en 2013 par son ancien médecin, le docteur Kariger, a fait preuve d’une force de vie exceptionnelle. « Si réellement M. Vincent Lambert avait eu la volonté ferme de ne plus vivre, si réellement il avait « lâché » psychologiquement, si réellement il avait eu le désir profond de mourir, M. Vincent Lambert serait déjà, à l’heure actuelle, mort. Il n’aurait en effet pas tenu 31 jours sans alimentation s’il n’avait pas trouvé en lui une force intérieure l’appelant à se battre pour rester en vie. Mais il est incontestable que, par ses actes, Monsieur Vincent Lambert a manifesté une force de vie qu’il ne serait pas acceptable d’occulter. À l’inverse, tous les soignants de patients en état de conscience altérée le disent : une personne dans son état qui se laisse aller meurt en dix jours. Ici, sans manger, et avec une hydratation réduite à 500 ml par jour, il a survécu 31 jours. »
Pouvons-nous ignorer cette force vitale dont semble avoir fait preuve Vincent Lambert et qui a pesé, de façon déterminante, sur la décision de ces cinq juges de voter contre l’arrêt ? « Laisser partir Vincent », cette devise d’une cause, défendue et relayée dans les médias, avant tout par sa femme Rachel et son neveu François, par son ancien médecin, le docteur Kariger, avec l’appui de militants de l’euthanasie semble trouver aujourd’hui un écho largement favorable dans l’opinion publique. Or, cette cause, c’est celle qui va conduire un homme vers une mort lente et douloureuse, suite à l’arrêt de son alimentation et de son hydratation.
Comment au moins ne pas entendre (à défaut de soutenir) le fait que, pour lui éviter ce sort, ses parents, certains membres de sa famille et ses amis soient prêts à tout, y compris à se soumettre à la vindicte médiatique ? Celle-ci d’ailleurs n’a pas tardé à se déclencher suite à la diffusion de la vidéo à la télévision. Que n’a-t-on déjà entendu ces derniers jours ! Par exemple, une Christine Ockrent déchaînée mercredi 10 sur RTL, qui, en surjouant l’indignation, a accusé les parents, catholiques conservateurs, de faire partie d’une secte et d’agir par idéologie. Derrière ce rejet collectif, on voit transparaître la crainte de la mort, le refus de réaliser, à travers le visage de Vincent Lambert, notre fragilité et notre finitude.
Nous sommes en train d’ouvrir une boite de Pandore qui ne se refermera plus, un monde où les plus fragiles, notamment les grands handicapés, qu’ils soient dans un état végétatif ou pauci-relationnel, mais aussi certains malades d’Alzheimer, dont certains ne peuvent plus communiquer du tout avec l’extérieur, seront à la merci de ceux (proches, équipes médicales, Etat) qui décideront à leur place du moment où ils devront mourir. Souvenons-nous, dans Arsenic et Vieilles Dentelles, le héros incarné par Cary Grant découvre avec horreur que ses deux vieilles braves tantes empoisonnent – soi-disant par compassion, en fait par folie – des hommes seuls pour leur épargner souffrances et solitude. Présentées comme des personnes dérangées dans le film, on peut se demander si elles seraient encore perçues ainsi aujourd’hui. Sont-elles destinées à devenir demain nos héroïnes ?
Qu’on le veuille ou non, ce visage de Vincent Lambert qu’on ne saurait voir interroge, bouleverse. « Le visage est exposé, menacé, comme nous invitant à un acte de violence. En même temps, le visage est ce qui nous interdit de tuer » écrivait Emmanuel Lévinas[1. Ethique et infini.]. C’est un appel à notre conscience.
Le pont des soupirs. En cette fin de Printemps, la ligne d’horizon des français a été perturbée par un gigantesque vagin en bois posé dans les jardins du château de Versailles, censé représenter l’intimité de « la reine ». Première remarque, à la vue de l’œuvre : cela doit faire longtemps que l’artiste n’a pas vu de femme nue ! Seconde remarque : après le plug anal verdâtre de Paul McCarthty dont les Français avaient suivi, médusés, l’érection puis le dégonflage sur la place Vendôme l’année dernière, les lignes bougent vraiment dans le monde de l’art contemporain… On aurait presque pu cacher l’un dans l’autre ! Le père du « vagin », Kapoor, a expliqué longuement le propos à haute intensité politique de son œuvre à la presse. L’artiste contemporain investit de nos jours l’essentiel de son énergie créatrice dans l’explication de ses œuvres et la rhétorique ; cette période crève sous les manifestes. Des voix agacées ont dénoncé l’infamie, l’affront, voire la profanation du lieu royal… D’autres voix ont souligné avec une gravité bouffonne que ce vagin colossal avait des vertus pédagogiques féministes… L’artiste a déclaré sans rire à un journal vespéral : « J’en ai assez de faire des cadeaux à la France. La prochaine fois qu’on voudra m’inviter, il faudra avoir l’argent et ne pas demander que je le trouve moi-même ». Pas de chance pour cette fois-ci, les caisses étaient vides. Le pactole avait été englouti dans l’achat de monstrueuses fresques de « street-art » destinées à remplacer les grappes de « cadenas d’amour » qui enlaidissaient déjà considérablement le Pont-des-Arts à Paris, et qu’il a fallu décrocher pour des raisons de sécurité… Ce pont est maudit. Il a été rebaptisé « le pont des graffs » par la presse. Il a du mal se comporter dans une vie antérieure pour endurer de telles humiliations.
L’amour à la page. Authentique chef d’œuvre de l’art moderne, le sage antique Jacques Attila (pardon, Attali), ancien conseiller de François Mitterrand et de sa chienne Baltique, producteur en série de « rapports » sur le renouveau de l’économie hexagonale, nous exhorte à l’amour libre. On sent que le printemps est passé par là. Les bourgeons ont bourgeonné. Chacun a cherché sa chacune. La Nature toute entière est entrée en transe, la sève est montée dans la chair des arbres, l’écureuil taquin remue ses noisettes et l’auteur de « Verbatim » (dont l’un des violons d’Ingre est la direction d’orchestre classique… laissez-moi rire) appelle à « l’amour collaboratif » ! Ça vous a un petit goût d’amour libre post-soixante-huitard, de technocratie gestionnaire soviétique et de charabia managérial sur « l’économie du partage » pompé dans Alternatives économiques : « On peut imaginer, dans la logique de l’économie collaborative, un monde où chacun serait libre d’avoir des relations avec d’autres que son partenaire principal… » Et en toute logique, dans ce monde sans fidélité ni ferveur… « …« l’amour collaboratif« compléterait « l’économie collaborative« . Cela bouleverserait fondamentalement la notion de famille et les conditions d’éducation des enfants, dont on ne peut imaginer, sans précaution majeure, qu’ils puissent être ainsi partagés. » Comme dans la cité platonicienne, ou les lebensborn de sinistre mémoire. Jacques, à un moment, il faut savoir dire stop…
Porc et nandou. Les légionnaires et les bistrots savent bien le pouvoir d’attraction du boudin sur les foules. On apprend qu’une compagnie de théâtre a été recalée dans des conditions relativement obscures par la Mairie de Tourcoing à cause d’un spectacle impliquant des cochons. La troupe devait jouer, lors de la Fête de la musique, un show nommé « Boudin et chansons ». Le premier-adjoint Didier Droart se justifiait en ces termes à la Voix du Nord : « Je trouvais cela inapproprié » – et l’élu d’expliquer à nos confrères qu’il ne souhaitait pas « que l’on choque » une partie de la population de confession musulmane. Encore une histoire qui se termine en eau de boudin ! Terminé le cochon ! Recalé, dépassé, diabolisé ! Faudra-t-il bientôt le transporter clandestinement ? Appelez-moi Marcel Aymé, j’ai une idée de roman…
Pendant ce temps-là, en Creuse, un nandou a battu la campagne avec allégresse. Le nandou – qui est un oiseau coureur de la pampa d’Amérique du Sud – fait partie de cette famille délectable et un peu absurde des volatiles qui ne volent pas, mais tracent la route à grandes enjambées gracieuses. C’est un animal qui navigue entre l’autruche et l’émeu. Pourquoi la Creuse ? Pourquoi pas ? L’animal fugueur, échappé du jardin d’un particulier, a été capturé sur la rive droite du Thaurion, à la hauteur de Châtelus-le-Marcheix. La Montagne nous précise que l’opération a été compliquée par la nervosité de l’animal, traqué depuis plusieurs jours. Un fusil avec une seringue hypodermique a dû être utilisé… Ah la France, tu parles d’une terre d’accueil !
Au-delà même de ses aspects les plus caricaturaux, le débat sur la réforme du collège a suivi un cours assez inquiétant, qui n’incite guère à l’optimisme sur l’avenir du système éducatif. Les promoteurs de la réforme l’ont présentée d’emblée comme une réponse à la fois techniquement bien conçue et politiquement généreuse à la crise d’un système supposé à la fois « inégalitaire » et incapable de s’adapter à la diversité culturelle de la France, ce qui condamnait d’avance les critiques au statut peu enviable de « conservateurs » passéistes secrètement animés par le refus de l’égalité et par une peur panique devant des évolutions tout à la fois inéluctables et bénéfiques. Malgré cela, les interrogations de ceux que le ministre a appelés des « pseudo-intellectuels » ont manifestement touché une partie de l’opinion qui ne se limite certes pas aux secteurs les plus radicaux de la droite. Pourtant, la logique même du débat fait que, très probablement, l’essentiel de la réforme « passera », parce qu’il est difficile de s’opposer à une politique qui prétend à une triple légitimité, scientifique, démocratique et « républicaine ». La réforme prétend s’inspirer des résultats les mieux établis des « sciences sociales » pour adapter le collège et, au-delà, l’ensemble du système éducatif à l’évolution démocratique de la société sans pour autant renoncer à l’ambition républicaine d’une élévation générale du niveau culturel. Je m’efforcerai ici de montrer qu’elle s’appuie sur les raisonnements controuvés d’une mauvaise sociologie pour couvrir une politique à la fois démagogique et sans ambition ; pour cela, je partirai du débat sur le sort des disciplines humanistes enseignées au collège avant de discuter les arguments « sociologiques » des réformateurs socialistes.[access capability= »lire_inedits »]
Le latin, l’allemand et l’histoire.
Les trois disciplines qui ont été au centre des débats posent des problèmes de nature différente ; la discussion sur l’histoire porte sur ce que doit être le contenu obligatoire d’une matière enseignée à tous, alors que la défense de l’allemand et, dans une moindre mesure, du latin est accusée de (mal) dissimuler une remise en question du « collège unique » au bénéfice des bons élèves et, donc, des classes privilégiées.
Contrairement à ce qu’on pouvait croire, la controverse sur l’histoire devrait se régler assez facilement par un compromis qui sera paradoxalement rendu plus facile par la confusion générale qui règne dans les esprits. Ceux qui déplorent – à juste titre – le manque évident de sympathie pour l’histoire de France et même de l’Europe qui se reflète dans les nouveaux programmes apparaissent très vite comme des défenseurs d’un « roman national » que peu de responsables sont prêts à assumer, et dont il est trop aisé de dire que, pour autant que c’est un « roman », il ne relève pas de la science. Inversement, les réformateurs ne manquent pas de se réclamer de la science historique telle qu’elle se fait aujourd’hui, mais ils apparaissent comme les défenseurs d’un contre-roman dans lequel, pour paraphraser Nietzsche, l’histoire critique et l’histoire antiquaire sont liguées contre le passé pour promouvoir ce qui semble s’apparenter à une histoire monumentale inversée dans laquelle le souvenir des fautes et des crimes prend résolument la place autrefois occupée par la célébration des grands hommes ou des grands siècles. Un théoricien modéré de la rénovation de l’enseignement de l’histoire, l’inspecteur général Dominique Borne, parle de la nécessité, pour les nouvelles générations, de construire leur héritage[1. Répliques, « Quelle histoire pour la France ? », 28 février 2015.] ; cette notion sonne curieusement : on pourrait croire qu’on reçoit un héritage avant de l’enrichir ou de le faire fructifier (ou même d’acquitter les éventuelles dettes qui s’y trouvent incluses). Parler de construction d’un héritage est une manière de dire sans le dire que l’on ne doit rien d’autre au passé que ce que l’on y met, comme si l’action humaine pouvait se passer de l’existence préalable d’un monde commun. En fait, le débat sur l’enseignement de l’histoire s’inscrit dans une double crise de l’histoire et de la mémoire, qui est sans doute universelle, mais dont Pierre Nora a parfaitement montré pourquoi elle prend une acuité particulière en France. Il se terminera sans doute par un compromis boiteux dans lequel une partie de l’héritage historique – les Lumières, par exemple – sera sacralisée, l’« autonomie » des établissements permettant par ailleurs de satisfaire diverses demandes identitaires (ou contre-identitaires, lorsqu’il s’agit de décrier l’infortunée identité nationale).
La discussion sur l’enseignement du latin doit être replacée dans une évolution de longue durée qui a complètement détruit l’hégémonie des sections « classiques » des lycées au bénéfice des filières scientifiques (C, puis S), avant de marginaliser les langues anciennes au sein même des sections littéraires. Il y a bien longtemps que le latin a cessé d’être le marqueur social qui distinguait les élites anciennes des classes populaires et des nouvelles couches montantes, et il ne semble pas que la « droite » ait fait preuve d’une tendresse particulière à son égard. Pour s’en tenir à la période récente, on se souviendra peut-être que, cherchant un exemple de formation supérieure inutile dont on devrait remettre en cause la gratuité, le futur président Nicolas Sarkozy, chaudement approuvé par le normalien Laurent Wauquiez, n’avait pas trouvé de meilleur exemple que les lettres classiques. Cependant, malgré la difficulté croissante à faire vivre des enseignements optionnels peu valorisés par l’institution, l’enseignement du latin survivait parce que quelques parents croyaient encore en sa valeur formatrice, et ce peut-être d’autant plus qu’il attirait peu les élèves les plus faibles. C’est précisément ce que lui reprochent les auteurs d’une tribune du Monde dans laquelle les intellectuels organiques de la réforme pédagogique voisinent avec les dirigeants de Terra Novaet de l’Institut Montaigne : « En réalité, le latin n’est pas défendu pour ses vertus propres, puisque personne ne propose de le rendre obligatoire pour tous les élèves, mais pour ce à quoi il sert en pratique : l’identification et la sélection des bons élèves. »[2. « Halte à l’élitisme conservateur », par Maya Akkari, Christian Baudelot, Laurent Bigorgne, Anne-Marie Chartier, Roger Establet, François Dubet, Dominique Julia, Marc-Olivier Padis, Antoine Prost, Thierry Pech, Benjamin Stora, Le Monde, mercredi 13 mai 2015.]
Le même raisonnement vaut pour l’allemand comme première langue vivante et pour les classes bilingues : celles-ci auraient servi à « constituer des classes de niveau à l’intérieur du collège prétendu unique » et n’auraient donc jamais été autre chose que « des outils de sélection indirecte dans un contexte censé empêcher ou différer la sélection ». La cause du latin et de l’allemand n’a donc rien à voir avec « l’amour des grandes œuvres de l’antiquité ou le goût de l’amitié franco-allemande » et elle ne fait que servir le « simple désir d’entre-soi des élites ». La boucle est ainsi bouclée, qui permet de renvoyer les défenseurs de la culture classique à la recherche de la « distinction » en faisant comme si les élites françaises étaient éternellement semblables à celles de 1900 ou même à celles que produisaient les collèges jésuites de l’Ancien Régime.
L’école, l’excellence et l’égalité.
Le plus surprenant est sans doute ici de voir de bons esprits, dont beaucoup ont fait précisément le type même d’études (littéraires et « élitistes ») qu’ils veulent voir disparaître, présenter avec autant d’aplomb un raisonnement aussi bancal dans lequel, pour parler comme Saint-Simon, on trouve « autant de folies que de mots ». Si, comme on le dit, le problème majeur de l’école vient des défaillances des élèves les plus faibles dans les apprentissages fondamentaux, pourquoi est-il urgent d’enseigner une deuxième langue étrangère vivante à ceux qui ne maîtrisent pas les bases de la langue française ? En quoi le fait que le choix du latin ou de l’allemand par les « bons élèves » obéisse en partie à un calcul d’intérêt empêche-t-il que son effet sera de faire vivre ces langues et de transmettre la culture qui leur est liée ? Ne peut-on pas, enfin, considérer que les professeurs de ces matières ont quelque raison de penser qu’elles ont davantage à gagner si elles sont effectivement étudiées par 15 % ou 20 % des élèves choisis parmi les meilleurs que si elles sont « proposées » à tous en concurrence avec d’autres matières plus attrayantes ? La vérité simple est évidemment que l’avenir du latin, de l’allemand, de l’histoire ou de toute autre discipline est indifférent à nos réformateurs, dont certains se plaisent sans doute à croire que leur propre excellence scolaire doit tout à leur talent et rien au modèle institutionnel dans lequel ils ont été formés : le vrai, l’unique problème est pour eux de casser le modèle français, dont chacun dénonce le caractère férocement élitiste et précocement sélectif.
Parmi les antiennes que répètent les réformateurs, une des plus populaires dans les médias est celle du déclin du modèle républicain de l’« ascenseur social » : il y a aujourd’hui moins d’étudiants issus des classes populaires dans les formations prestigieuses qu’il y a cinquante ou soixante ans, et l’échec scolaire est plus répandu que jamais. Curieusement, personne ne remarque que ce déclin de l’école républicaine dans sa dimension de démocratisation a précisément coïncidé avec la période au cours de laquelle on est passé de l’ouverture de l’ancien système « élitiste » à sa destruction pure et simple au nom de la lutte contre l’inégalité. La mobilité sociale était supérieure, et la différence entre les universités et les grandes écoles moindre à l’époque où les collèges d’enseignement secondaire étaient organisés en trois filières distinctes, où les meilleurs élèves commençaient le latin en sixième et où le quart seulement d’une classe d’âge accédait à l’enseignement supérieur. La même chose vaut d’ailleurs pour ce qui concerne l’efficacité de l’école dans la transmission des connaissances : la mauvaise place de la France dans les classements PISA doit être comparée au fait que, au début des années 1980, « l’enseignement français était considéré comme un des meilleurs du monde»[3. Nathalie Bulle, « L’imaginaire réformateur. PISA et les politiques de l’école », Le Débat, n° 159, p. 105.]. Cela ne signifie évidemment pas que l’on devrait ou même que l’on pourrait revenir à un système qui n’aurait pas disparu s’il avait su pleinement répondre aux évolutions de la société française[4. Philippe Raynaud et Paul Thibaud, La Fin de l’école républicaine, Paris, Calmann-Lévy, 1989.]; mais cela révèle des vérités paradoxales qui constituent un des résultats solides de la bonne sociologie de l’éducation : la massification de l’enseignement a en elle-même peu d’effets sur les inégalités sociales, et les systèmes explicitement sélectifs, fondés sur des « curricula » clairs en matière de savoir scolaire, sont, toutes choses égales par ailleurs, plus favorables à la mobilité sociale et à l’élévation générale du niveau que les systèmes uniformes. Pour les deux premiers points, la démonstration a été faite en France par Raymond Boudon dans son livre classique sur l’inégalité des chances[5. Raymond Boudon, L’Inégalité des chances, Paris, Armand Colin, 1973, rééd. Hachette, « Pluriel », 1985.], qui montre que les anticipations des familles modestes sont largement déterminées par la lisibilité des orientations et des choix qui permettent d’espérer des chances effectives de promotion. En revanche, l’uniformité des formations et l’égalité proclamée des filières et/ou des établissements favorisent ceux qui maîtrisent mieux les « codes » de la réussite scolaire. Pour ce qui concerne l’efficacité en termes de niveau proprement scolaire, il faut lire les travaux de Nathalie Bulle, qui a lumineusement montré comment « l’affaiblissement de l’intérêt intrinsèque porté aux savoirs entraîne une démoralisation de l’enseignement qui pousse les élèves à l’oisiveté tandis que la diminution des exigences académiques augmente l’opacité des normes de la réussite », ces facteurs tendant par ailleurs à se faire plus « discriminants envers les élèves issus des milieux modestes » pendant que leur impact « s’accentue avec l’hétérogénéité des classes»[6. Nathalie Bulle, op. cit., p. 106-107 et, surtout, L’École et son double. Essai sur l’évolution pédagogique en France, Hermann, 2009.].
Les raisons de ce qu’on appelle depuis trente ans « la crise de l’École » sont paradoxales, mais elles ne sont pas inintelligibles. Tous les systèmes scolaires contemporains sont soumis à une pression sélective qui est elle-même le fruit de la massification, car celle-ci augmente davantage le nombre de compétiteurs que celui des places enviées, mais le système français rend cette compétition plus dure en refusant toute sélection explicite. Le « collège unique » est le fruit naturel de la dynamique de l’égalité des conditions, mais il produit naturellement le besoin d’un minimum de différenciation interne ; si ce besoin n’est pas satisfait à l’intérieur des établissements, la fuite vers les « meilleurs » collèges ou lycée s’accentuera, qu’on ne pourra contrecarrer que par une politique autoritaire qui laissera exsangue l’ensemble de l’enseignement public, en attendant que le même sort touche l’enseignement privé sous contrat. La différenciation des formations offertes dans les collèges est du reste le seul moyen d’offrir aux élèves des classes populaires des possibilités réelles de promotion, et ce sont par conséquent ces élèves qui vont le plus souffrir de la fin des classes bilingues et de l’enseignement optionnel du latin. Le déclassement international de l’enseignement français a donc toutes les chances de s’accentuer, en attendant la fin du modèle républicain qui périra peut-être un jour sous les coups répétés de ses amants les plus fervents.[/access]
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Un peu moins de six mois après les attentats de janvier et contre toute attente, l’émigration des juifs français vers Israël marque le pas. Selon le ministère israélien de l’immigration et de l’intégration, 1710 Français se sont installés dans le pays, chiffre en baisse de presque 20% par rapport à la même période en 2014, année qui a vu 7086 juifs français faire leur Aliya (émigration vers Israël), un record absolu. Suite à l’attentat de l’Hyper Cacher de la porte de Vincennes, certains ont estimé qu’en 2015 le nombre d’Olim (immigrés juifs partant pour Israël) doublerait pour atteindre 15 000. Or, même si on prend en compte l’Aliya individuel (des juifs qui partent en Israël en tant que touristes pour entamer leur démarche d’immigration une fois sur place), ceux qui s’y installent sans prendre la nationalité israélienne et surtout le fait que les familles partent souvent pendant les mois d’été pour ne pas perturber la scolarité de leurs enfants, cet objectif ambitieux semble difficile à atteindre.
Autre chiffres intéressants publiés par le gouvernement israélien : une hausse conséquente de l’émigration des juifs ukrainiens (2936, 82% de plus que pendant les cinq premiers mois de 2014) et russes (2434, 51% de plus). Dans un tout autre ordre de grandeur, 146 citoyens italiens juifs se sont installé en Israël depuis le début de l’année, soit 46% plus qu’en 2014.
Six mois après les attentats, le journal Charlie Hebdo vit. À son rythme de convalescent. Chaque semaine le journal paraît, inégal dans ses livraisons comme presque tous les journaux. Et c’est rassurant. Les traumatismes après le choc, encore apparents, la pénible sortie de l’asphyxie médiatique et émotionnelle, l’argent brusque et ses convoitises, l’attente d’un nouveau lectorat, la défiance hostile d’ennemis irréductibles, la délectation morbide de ceux qui implorent l’oraison funèbre pour le journal, n’auront pas eu raison de l’hebdomadaire satirique. C’est en soi, déjà, une grande victoire.
Après l’émotion populaire, les polémiques intellectuelles et politiques, les fortes dissensions identitaires, l’après-Charlie est un baromètre du malaise français. L’empoignade dans cette guerre des tranchées est à la fois glaçante et passionnante. Mais laissons ce festin au bal des vautours ; qu’ils y festoient et s’y entredéchirent. La charogne est une pièce rare, c’est l’os médiatique et la moelle politique vide que l’on aime sucer. Ça n’a pas grand intérêt. Au sein du journal, malgré des tensions pour le moins prévisibles dans la rédaction, les bisbilles, l’aventure reprend ! Dans les renaissances comme dans les naissances, l’enfant qui apprend à marcher se casse la gueule, hésite, pleure, c’est un certificat de vie. Un long fleuve tranquille aurait été plus intriguant. C’est ainsi salutaire. Parlons donc, dessins, billets, colonnes, reportages, chroniques. De la chair et de l’os d’un journal dont la patte se renouvelle.
Je lis toujours avec ravissement Philippe Lançon. Assidu lecteur de ses portraits dans Libé, son Jacuzzi des ondes est un modèle d’indolence, d’élégance d’une parure littéraire éblouissante. On n’y lit sa convalescence, la vie à l’hôpital, les petites attentions tendres entre personnel et patients. On le suit, au fil de cette chronique, dans ses sorties, son alimentation, ses furtifs mais acérés commentaires de l’actualité. C’est le feuilleton d’une résistance sans aspérités, sans rancunes, d’un survivant qui confie à la force des textes, et au détachement, ses classieux espoirs.
On retrouve cette forme de mansuétude rieuse chez le chic Riss. Directeur de la rédaction, son éditorial au début du journal, d’une féroce ironie, campe le décor d’un canard qui ne ploie pas sous les injonctions. Dans son style sobre, entrecoupé de fulgurances et de saillies, Riss milite, avec la magie du dessin, cruel ou tendre, pour les migrants, contre le racisme, contre les flots d’argent aux sources impures qui irriguent la mafia du foot mondial, contre le complotisme dont Internet se fait le diligent relais…Et bien d’autres ! Riss, c’est une parole saine, pas à l’abri d’une naïveté coupable, souvent perfectible, mais dont l’allure atteste de desseins nobles. Il perle de cette écriture sans amertume quoiqu’incessible, la charmante personnalité d’un dessinateur insouciant et engagé.
La pétulante Zineb El Rhazoui, sublime hérétique, revivifie la flamme du refus de l’oppression et de la terreur. Ses fulgurances ravivent la nécessité du blasphème, sans haine, dans une systématicité qui reflète plus la constance que l’obstination. Et ce journal jadis étiqueté irresponsable, impie, médiocre¸ consacre pourtant des lectures pointilleuses de Jean-Yves Camus et l’érudition de Gérard Biard. Des reportages de bonnes factures de Laurent Léger, Guillaume Erner, Fabrice Nicolino. Les colonnes de Vinson, les Histoires d’urgences de Pelloux et la carte postale de Madenian, raffermissent les liens d’une famille, avec ses traditions, ses habitudes, ses défauts et ses charmes. Des plumes invitées ouvrent le champ vers d’autres caps.
Et splendides découvertes, les scènes de la vie hormonale de Catherine, d’une gaité et d’une acerbe tendresse. Au milieu des dessins, souvent drôles, parfois ratés, tantôt cruels mais si justes, Tantôt simplistes, cependant inexorablement nécessaires, des crayons révèlent des talents immenses comme Coco. L’inégalable Luz distribue ses géniaux coups de poings, et l’on se surprend à être peiné par son départ prochain. Mais cette catharsis est peut-être nécessaire. Bon vent camarade! Il faut injecter du sang neuf à Charlie. Il manque aux dessins du panache. La rubrique phare, les « unes » auxquelles vous avez échappé, manque d’éclat, d’irrévérence et d’inspiration. Mais peut-il y avoir chantier plus formidable sur ce terreau fait des fumiers d’esprits si prodigieux ? L’avenir peut être rose.
Six mois intenses mais finalement banals. La vie d’un journal ordinaire, fragile, mais résolument nécessaire. C’est à son inventivité, ses recrutements de nouveaux dessinateurs – il en faut -, son maintien de l’esprit impudique et moqueur, que Charlie devra son avenir. Les polémiques, les sensibilités, les hostilités seront de bien piètres remparts face au génie du dessin et à la virtuosité de la plume. C’est sur cette matière que l’hebdomadaire doit capitaliser, jouer avec des crayons contre les dangers du Monde. Ces six mois dégagent un peu plus l’horizon.
57 000 migrants sont arrivés sur les côtes italiennes depuis le début de l’année, sans compter tous ceux qui sont arrivés par la Grèce et les Balkans. Les Etats européens – et pas n’importe lesquels : la France, l’Allemagne, l’Italie – se chamaillentsur la question de leur destination.
Après le naufrage qui avait entraîné la mort de près de 366 migrants clandestins au large de l’île italienne de Lampedusa le 3 octobre 2013, les Etats membres de l’UE avaient prévu, lors du Conseil européen des 24 et 25 octobre, d’adopter des mesures communes comportant le renforcement des moyens de Frontex et du bureau européen d’appui en matière d’asile.
Après le naufrage de plus de 400 autres migrants au large de la Sicile le 12 avril 2015, les chefs d’Etats et de gouvernement de l’Union européenne se sont réunis en urgence pour un sommet exceptionnel le 23 avril. Ils ont décidé de tripler les moyens de l’opération de surveillance Triton, menée par Frontex, de saisir et détruire les embarcations transportant des migrants, d’intervenir militairement en Libye contre les réseaux de passeurs et de répartir 5 000 réfugiés syriens sur le territoire européen.
Depuis lors, la commission européenne a précisé la mise en œuvre de certaines de ces mesures. Mais 300 personnes ont encore sombré le 18 mai.
On peut d’ores et déjà s’attendre à ce que d’ici quelque temps, à la suite d’une nouvelle noyade, le conseil européen se réunisse à nouveau pour prendre de nouvelles mesures. Etcetera.
Il y a en effet peu de chances qu’une solution de fond soit trouvée dans un délai proche à l’immense question de la poussée migratoire à partir de la Lybie, au moins aussi longtemps qu’elle sera traitée par l’Europe institutionnelle.
L’affaire est embrouillée à plusieurs nivaux.
D’abord dans la compréhension du problème. L’égoïsme des uns se conjugue avec les bons sentiments des autres pour que nous ne cherchions pas à comprendre ce qui se passe au sud de la Méditerranée. Les uns détournent le regard, les autres ne voient que l’aspect moral, pas de faits.
D’où viennent ces migrants ? On entend un peu tout sur ce sujet. Il semble qu’une majorité vienne de l’Erythrée et du Sud-Soudan. Si c’était vrai, ils seraient à moitié chrétiens. L’Erythrée est composée d’une moitié de chrétiens et connaît, hors de toute considération religieuse, une dictature effroyable qui a mis toute la nation sur le pied de guerre pour défendre le pays contre l’Ethiopie ennemie, dix fois plus peuplée. Les Erythréens, chrétiens ou musulmans, sont un peuple intelligent et instruit qui ne poserait pas de gros problème d’intégration.
Le Sud-Soudan est la partie chrétienne (en tous les cas non-musulmane) du Soudan, devenue indépendante en 2009 après cinquante ans de guerre. Libérés du joug islamique, les Sud-Soudanais sont entrés en guerre civile sur une base non plus religieuse mais ethnique.
Si ces gens-là étaient bien la majorité de migrants, il n’y aurait pas lieu de craindre une invasion musulmane (quoique des migrants musulmans aient récemment jeté à l’eau les chrétiens embarqués avec eux). Le mouvement migratoire ne serait pas non plus le trop plein indifférencié d’un continent en pleine croissance démographique mais la conséquence de la guerre qui sévit dans plusieurs pays, ce qui n’est pas la même chose.
Mais il se dit aussi que beaucoup d’immigrants viennent du reste du Sahel, jusqu’au Sénégal, voire de l’Afrique profonde. Combien ? On ne sait pas.
Et puis, il y a aussi en attente dans les îles italiennes et en Grèce beaucoup de réfugiés de Syrie, un pays que la diplomatie de certains Etats européens (dont la France et la Grande-Bretagne) n’a pas peu contribué à déstabiliser. Si les efforts de M. Fabius pour renverser le régime d’Assad sont couronnés de succès, ce ne sont pas 20 ou 30 000 Syriens qu’il faudra accueillir mais 2 ou 3 millions.
Ce n’est pas seulement la compréhension du problème qui est embrouillée, c’est aussi la recherche de solutions.
La plus simple serait que l’Europe prenne le contrôle des principaux ports de départ sur la côte nord de la Libye. Cela aurait pu se faire dans la foulée de l’intervention qui a renversé Kadhafi en 2011, et qui a plongé ce pays dans le plus grand chaos, mais on ne l’a pas fait.
Parmi les mesures qui ont été évoquées par le Conseil européen le 23 avril, la principale est une nouvelle intervention militaire en Libye. Une telle action supposerait l’aval du Conseil de sécurité. Mais la Russie et la Chine ont eu l’impression d’avoir été trompées par les Occidentaux lorsqu’ elles ont donné cet aval à l’intervention de 2011. Il n’était prévu au départ que de sauver des populations ; or l’intervention a largement dépassé les termes du mandat, aboutissant au renversement et à l’assassinat de Kadhafi. Russie et Chine ont depuis le sentiment d’avoir été bernées et ne sont absolument pas prêtes à lever leur veto au Conseil de sécurité à toute entreprise du même genre. Il faudrait peut-être négocier avec la Russie, notamment en relâchant la pression sur l’Ukraine. Mais l’Europe ne semble pas disposée à faire sur ce front la moindre concession susceptible de rendre les Russes plus coopératifs.
On pourrait aussi encourager un pays voisin redevenu stable comme l’Egypte à intervenir, si elle le veut bien. Ce service vaut bien quelque Rafales à prix bradé. D’autant que l’Egypte a, depuis le temps des pharaons, des revendications sur le désert libyen.
Une autre solution serait que les forces spéciales de tel ou tel pays mettent hors d’état de nuire les passeurs. Si on procède de cette manière, on ne le dira pas. Mais c’est peu probable. En tout état de cause, il ne saurait s’agir d’une décision européenne, seulement d’un Etat.
Les sommets européens successifs auraient pu être l’occasion de poser le principe selon lequel, en cas de guerre ou d’oppression, ce sont les pays voisins qui ont les premiers vocation à recevoir les réfugiés, non l’Europe, mais que celle-ci serait prête à soutenir généreusement ces politiques d’accueil. On ne l’a pas fait. Cela serait contraire, dit-on, au principe de l’universalité du droit d’asile. Fort bien, en attendant, les réfugiés se noient.
Embrumée de bureaucratie et de grands principes, la Commission de Bruxelles n’est pas près de trouver une solution. Pas davantage que , quand elle a pris en main l’immigration à l’échelle européenne, elle n’a fait la preuve de la moindre efficacité.
Confronté à sa propre impuissance, M. Juncker s’est donc contenté de proposer de répartir les réfugiés entre les pays d’Europe en suivant des quotas : la Commission de Bruxelles a demandé mercredi 27 mai aux Etats de l’Union européenne de prendre en charge 40 000 candidats à l’asile syriens et érythréens arrivés en Grèce et en Italie, dont 20 000 immédiatement. Le quota français est de 6752.
Au temps de l’ Union soviétique, on savait que toute décision partant d’un a priori idéologique serait stérile. Rien ne sortait jamais des décisions du parti. Ce qui marchait, industrie de défense, lopins agricoles individuels, marchés kolkhoziens se faisait en marge ou en dehors de l’idéologie, voire contre elle.
A Bruxelles, c’est la même chose : le mieux qu’on puisse attendre d’une politique commune est qu’elle ne fasse pas trop de dégâts. Mais généralement, elle en fait. Ce qui marche – Airbus, Ariane – se fait en dehors des politiques européennes officielles et généralement sur la base de coopérations intergouvernementales à géométrie variable.
Il est probable que la question des migrations méditerranéennes ne sera résolue que quand les deux ou trois pays les plus concernés, parmi lesquels l’Italie, principal lieu de passage, et la France, destination la plus attractive se concerteront pour traiter la question et cela en liaison avec les Etats africains les plus impliqués. Il est clair qu’on n’en est pas encore là.
(Avec AFP) – Avant un nouvel Eurogroupe sur la crise grecque sans perspective d’accord avec les créanciers du pays, la fermeté du Premier ministre Alexis Tsipras semble inébranlable malgré une mise en garde alarmiste de la Banque centrale sur le risque de sortie de la zone euro, voire de l’UE.
« L’incapacité à parvenir à un accord marquerait le début d’un chemin douloureux qui mènerait d’abord à un défaut de paiement de la Grèce puis, au bout du compte, à la sortie du pays de la zone euro et, très probablement, de l’Union européenne », a prévenu la Banque de Grèce dans son rapport annuel sur l’économie du pays.
Dans cette intervention au ton très politique pour une institution monétaire, celle-ci juge que la conclusion d’un accord entre la Grèce et ses créanciers est un « impératif historique » et estime que « peu de chemin reste à parcourir » vers un compromis.
Elle appelle les deux parties à faire preuve de souplesse. La banque invite le gouvernement grec à reconnaître que l’abaissement des objectifs d’excédent primaire accepté par l’UE et le FMI lui donne « le temps nécessaire pour son ajustement budgétaire et quelques degrés de liberté supplémentaire dans la conduite de la politique budgétaire » et les créanciers à « réaffirmer et formuler en des termes plus précis leur volonté » d’octroyer à la Grèce un allègement de sa dette publique « comme initialement prévu » en 2012.
Depuis plusieurs semaines, Athènes ne parvient pas à s’entendre avec les créanciers internationaux (Fonds monétaire international, Union européenne, Banque centrale européenne) sur un train de réformes économiques qui permettrait le déblocage d’une nouvelle tranche de prêts vitale pour le pays.
Sans le feu vert des créanciers, la Grèce pourrait être dans l’incapacité de rembourser les quelque 1,5 milliard d’euros qu’elle doit au FMI d’ici à la fin juin. Alexis Tsipras joue donc sa dernière carte, au culot, en laissant planer la menace du « Grexit ».
Ce scénario, potentiellement fatal à son propre gouvernement, provoquerait la faillite des banques grecques et contraindrait le pays à une transition très douloureuse. Mais Tsipras sait aussi combien ses partenaires redoutent deux choses plus que tout : le chaos dans lequel une telle annonce plongerait les marchés, et l’obligation d’avouer à leurs citoyens qu’ils y ont laissé des dizaines de milliards d’euros.
Actuellement, les salaires des fonctionnaires grecs sont en effet payés par les impôts des contribuables français et allemands. Et se montrer compréhensif avec quelqu’un qui vous doit autant d’argent est plus facile s’il ne passe pas son temps à vous cracher dessus…
Une énième réunion des Premiers ministres et chefs d’états européens devrait avoir lieu samedi. Alexis Tsipras ferait sans doute mieux d’éviter d’y redire que le FMI est « criminel » (comme hier) ou encore que les européens sont « stupides » et « pillent la Grèce ».
Sans quoi, pour un touriste bavarois, un mois de vacances à Mykonos finira bientôt par coûter encore moins cher qu’une semaine à Tunis.
« Nos élèves de CM2 ont le niveau de ceux de troisième dans le public », fanfaronne au téléphone la voix d’Erika Léger. L’attachée de presse du Cours Hattemer peut être fière : son école n’est pas visée par l’enquête du Parisien selon laquelle un collégien de troisième sur cinq ne serait pas capable de résoudre des problèmes mathématiques du programme de… CM2. Pas étonnant, le Cours Hattemer a sa propre façon de faire : méthode syllabique, classement hebdomadaire des élèves et remises de prix, c’est un peu l’école des années 1950. Seulement voilà, le Cours Hattemer, c’est chic et c’est cher : au collège, pas moins de 10 000 euros l’année. Comme l’École alsacienne ou les grands lycées parisiens, le Cours Hattemer est réservé aux élites. Comme le chantait Sting à propos des Russes, les riches aussi aiment leurs enfants. Pour eux, ils veulent le meilleur – qui, faut-il le préciser, ne ressemble que de loin à l’école que nos gouvernants concoctent pour la masse.[access capability= »lire_inedits »]
Tradition, distinction, ici, on annonce la couleur : « Depuis 1899, l’École des Roches forme l’élite nationale et internationale. » L’établissement a la réputation d’accueillir nombre d’enfants de ministres et de diplomates. « Bonjour madame, bonjour monsieur. » Ici c’est grand, ici c’est vert, les piafs gazouillent, et même les mômes sont à peu près polis. À 100 km des premiers collèges Voltaire ou Malraux des ZUP de banlieue parisienne, Verneuil-sur-Avre, dans l’Eure, grouille d’une faune bien peu commune : des profs qui ne craignent pas leurs élèves et des élèves qui respectent leurs profs. En prime, pas de parents hystériques, « les Roches » sont un pensionnat. « Vous êtes très occupés ? Confiez-nous vos enfants en toute sécurité », exhorte leur site Internet. Et si ces chers parents ont le temps de rendre visite à leur progéniture, ils peuvent le faire en jet ou même en hélico : les 60 hectares du domaine des Roches sont prêts à les accueillir. Nikolay est un Russe du Koweït. Ses parents ne sont « que » professeurs de médecine, mais, l’année de ses 16 ans, ils ont décidé de l’envoyer finir sa scolarité en France. Environ 20 000 euros l’année, « c’est moins cher qu’en Angleterre ». Alors, tiré à quatre épingles dans l’uniforme bleu marine des Roches, le double mètre du « capitaine » de l’ensemble des élèves nous fait visiter sa « deuxième maison ». Trois terrains de tennis, un de football, un autre de rugby, une piscine, des paniers de basket et même… une piste de karting. « Aux Roches, je n’ai jamais manqué de rien », confirme-t-il sans peur du pléonasme alors qu’il croise deux jeunes filles en jogging qui gambadent dans tous les sens. « Ce n’est rien, elles font leur course d’orientation. » Il leur indique une direction. « Elles doivent retrouver des bornes aux quatre coins du domaine en un minimum de temps. » Folklore ? « Pédagogie active », répond le principal, Frédéric Catogni. « C’est à l’École des Roches qu’ont été inventés le scoutisme et les travaux pratiques », assure l’homme au crâne dégarni. La plupart de ses 400 élèves sont nés avec une cuillère d’argent dans la bouche, mais, ici, on leur apprend à s’en servir. Et sans l’aide de personne.
« Nous partons du principe qu’il faut responsabiliser et valoriser les élèves, nous les considérons comme de jeunes adultes », embraye Catherine Janvier, la directrice du collège, qui nous conduit au cours d’anglais de Mme Lindsay, une Britannique. Là, ses « jeunes adultes » se concertent, se lèvent, puis se jettent dans l’arène, au cœur d’une classe disposée en cercle. Deux petits Africains jouent une scène autour d’une veste qui recouvre un cartable. Il fait office de corps : les deux enquêteurs racontent la vie de Jack l’Éventreur. Ils lèvent les bras, s’exclament et font mine de s’engueuler, on se croirait dans un film d’Eddie Murphy. Amusée, Mme Lindsay se contente de corriger : « Ce sont eux qui font le cours et recherchent les informations. » En moins d’une heure tout est bouclé, car, dans cette classe, ils sont 14. Trois fois moins que dans certains collèges publics.
L’École des Roches, elle, est privée mais sous contrat. Elle applique le programme de l’Éducation nationale, mais à sa manière : « L’adhésion de l’enfant est primordiale », insiste Catherine Janvier, les yeux emplis de fierté. On comprend vite pourquoi c’est Nikolay qui a été choisi pour faire le guide : arrivé seul, il y a trois ans, sans parler un mot de français, le grand binoclard de 18 ans à la conjugaison parfaite s’est rapidement intégré. Ou presque. « Au début, je me sentais abandonné, j’appelais mes parents tous les jours pour qu’ils me fassent rentrer, j’avais beaucoup de mal à vivre en communauté. » Mais aujourd’hui, tous le saluent. Et lui s’émerveille : « Un an en France vaut quinze ans au Koweït. C’est Napoléon qui a mis en place le système français, il est plus dense et plus rigide que le modèle anglais. » Et la rigidité, le Russe ne déteste pas. Pour l’instant, il s’interdit les filles, et pour la suite, il pense à Lille, pas à Paris : « Trop de tentations. »
Car loin de se limiter à un strict devoir d’instruction, les Roches se veulent une école de la vie. Certes, le taux de réussite au bac frôle chaque année les 100 %, mais le bac, tout le monde l’a, l’essentiel n’est donc pas là. Il faut savoir se tenir droit et adopter « les valeurs rocheuses ». « Respect, générosité, solidarité, sens de l’effort, rigueur, exigence, énumère Catherine Janvier. Nous leur inculquons des valeurs humanistes. » En d’autres termes, être à l’aise dans son futur milieu. On aime à se le répéter, l’École des Roches forme des « élites ». « Une élite…, euh…, ce sont ceux qui vont avoir des responsabilités dans le monde de demain mais qui auront reçu une formation où l’empathie aura toute sa place », bafouille l’éducatrice. Est-ce à dire qu’aucun élève des Roches n’est devenu trader à Wall Street ? « Euh…, ce n’est pas à moi de répondre à ça. »
Installés dans leur petit costume, les minots de l’école primaire ont déjà la tête de l’emploi. Eux ne se rêvent pas pompiers mais stylistes ou chefs d’entreprise. Coupés, déjà, d’une partie de la société. Tant mieux, ici on leur apprend à bien penser. L’école est internationale. Parce que, aujourd’hui, les élites sont mondialisées. À l’entrée du domaine, une enfilade de drapeaux, dont celui de l’ONU, s’étend sur une centaine de mètres. Aux Roches, plusieurs dizaines de nationalités sont représentées, le nouveau site de l’école est en anglais – la version française attendra –, et sur les murs des classes des dessins proclament « Je suis Charlie ». « Nous formons des citoyens du monde ! », déclare, ravi, le principal Catogni, nommé depuis la rentrée par GEMS Education, la multinationale émiratie qui s’est offert l’institution.
À Verneuil-sur-Avre, comme dans Harry Potter, les élèves sont organisés en maisons et, bien sûr, chacun finance sa propre association. Dans quelques jours, une soirée est prévue parce qu’en Afrique des petits Noirs meurent de faim. L’évergétisme comme seul contact avec la réalité.
Les élèves n’ont qu’un accès limité à l’actualité, et quand on demande à Nikolay s’il connaît des gens d’un autre milieu, le jeune homme paraît surpris : il a du mal à se figurer que cela existe. Pour mieux nous expliquer, l’élève modèle se sert de ses doigts, dessine un rond, et se justifie en rigolant : « Vous voyez, ça, c’est le globe. Eh bien, les Roches, c’est à côté. »[/access]
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La nature a horreur du vide. L’islam aussi. Les mosquées en France sont pleines à craquer et on en manque cruellement pour étancher la soif de Dieu de centaines de milliers de fidèles. Les églises en France sont vides, sans parler de celles, fort nombreuses, qui sont désaffectées, faute de catholiques vraiment pratiquants. Fort de ce constat, Dalil Boubakeur, le recteur de la Grande Mosquée de Paris, a suggéré qu’on remplisse ces édifices religieux de musulmans qui n’ont pas où prier. Une sorte de DAL (droit au logement) dont bénéficierait l’islam sans abri…
Pour appuyer sa supplique, le saint homme a expliqué que les deux religions révéraient le même Dieu et que leurs rituels étaient, somme toute, très proches. Je vais souvent dans les églises. Je n’y ai vu aucun catholique déchaussé et prosterné. En revanche, j’ai pu constater la très forte présence, tableaux et vitraux, de la maman de Jésus, ce dernier étant également représenté les bras en croix. Je vais parfois dans les mosquées. Je n’y ai vu aucune image de Mahomet, le Jésus de chez eux : c’est interdit sous peine de mort. Et je n’y ai entendu aucun équivalent oriental du Dies irae ou du Te Deum. Mais bon, M. Boubakeur doit savoir des choses que moi, pauvre mécréant, j’ignore…
Les propos du recteur de la Grande Mosquée de Paris ont suscité une mini-tempête à droite. Non, non et non ! Jamais ça ! La charge symbolique de la suggestion de M. Boubakeur est en effet tout sauf légère. On pouvait s’attendre à voir des curés révoltés arborer un badge « Touche pas à mon clocher ». On pouvait imaginer que des cardinaux et des évêques indiqueraient à M. Boubakeur en termes amicaux (la guerre n’est pas à leur ordre du jour) que sa suggestion est « inopportune ». Rien. Nib de nib. Que dalle. L’Eglise de France s’est habituée à tendre l’autre joue. Et elle respecte scrupuleusement l’enseignement du Christ, « Rendez à César ce qui est à César », même si César s’appelle en l’occurrence Mahomet.
Maintenant il nous faut faire appel à un autre sage que Dalil Boubakeur : M. de La Palice. Si les églises sont vides, c’est qu’elles ne sont pas pleines, aurait-il dit. Si elles étaient pleines, M. Boubakeur n’aurait pas essayé d’exercer sur elles un droit de préemption. C’est aux catholiques de les remplir ! C’est à l’épiscopat français de dire que la foi catholique lui paraît préférable à toute autre (c’est quand même le job pour lequel ils sont payés).
Nous ne sommes pas à Fontenoy avec sa guerre en dentelles. Messieurs les curés, tirez les premiers ! La maison brûle et ne croyez pas que c’est avec de l’eau bénite que vous allez éteindre l’incendie. Sinon ne venez pas pleurnicher quand vos églises connaîtront le sort de Sainte-Sophie de Byzance devenue Constantinople.
Dans deux articles du Point.fr, j’ai évoqué (très brièvement, et plus par manière de plaisanterie que pour accabler cette ambulance) la Fédération Indépendante et Démocratique Lycéenne (FIDL). Dans l’un, je la traitais de « couveuse du PS » ; dans l’autre, j’en remettais une couche (culotte) en parlant de « pouponnière des futurs cadres » du même parti.
Un certain Xavier Hasendhal (il était déjà à la FIDL en 2010 — dans le Val d’Oise : il y est toujours cinq ans plus tard ? Quelqu’un a dit à son lycée que les redoublements étaient désormais interdits ?) me reproche ces propos qui n’avaient d’autre fin qu’une écorchure ironique légère : « Je vous contact au sujet de deux articles que vous avez récemment rédigé sur le site Le Point.fr. » m’écrit-il. Phôtes d’orthographe comprises (ah, l’accord du participe avec le COD antéposé, quel nœud d’embrouilles ! Pourquoi Mme Vallaud-Belkacem n’y met-elle pas bon ordre ?), alors qu’il continue en m’affirmant que contrairement à ce que je feignais d’affirmer dans un article tout au second degré, « nous tenons à la langue française et que nous l’utilisons dans toute sa largeur au quotidien » — qu’est-ce diable que la largeur de la langue ?
Il me somme donc « de retirer ces lignes de [mes] articles, à moins de prouver [mes] dires avec des éléments tangibles. » Sinon, menace-t-il, il pourrait tirer les conséquences (juridiques ? Allons donc !) de ces propos « diffamatoires ».
Pauvre chou ! Sais-tu bien qui je suis ? comme dit Corneille (1606-1684, je le porte à ta connaissance, car je sens bien qu’il faut ici faire œuvre de pédagogie…). Sais-tu bien qu’il ne faut pas trop chatouiller le Brighelli qui sommeille ? Et que l’on ne gagne rien à menacer quand on n’a pas de quoi étayer ses accusations ?
Oui, la FIDL est la pouponnière du PS, et même la pouponnière de ses dirigeants. Depuis 1987 (cette Fédération est née dans les remous du mouvement contre la réforme Devaquet, qui laissa sur le carreau Malek Oussekine, divin cadeau pour des jeunes qui se cherchaient et couraient très vite devant les forces de l’ordre, contrairement à d’autres jeunes vingt ans avant), nombre des dirigeants de la FIDL ont appartenu ou appartiennent à l’élite de la rue de Solferino. Si je cumule les responsables de la FIDL (Carine Seiler, Delphine Batho, future ministre, Sonia Samadi ou Léa Filoche, digne fille de son père, que je connais un peu et dont j’ai parlé ici même) et ceux de SOS Racisme (après tout, les deux ont été condamnés ensemble dans de vilaines affaires), organisation sœur de la FIDL (Julien Dray, Harlem Désir, Malek Boutih, Dominique Sopo ou Cindy Léoni, ces deux derniers membres en même temps du Mouvement des Jeunes Socialistes, la garderie des futurs cadres du parti), si je tiens compte aussi de ceux, parmi les précités, qui sont aujourd’hui dans l’organigramme de la mairie de Paris et ceux qui sont passés par des partis frères (le MRG pour Fodé Sylla à SOS Racisme, le courant mélenchonien pour nombre d’autres « lycéens »), je peux vraiment dire que ce mouvement, qui par définition n’a pas vocation à retenir ses membres dès lors qu’ils ont fini par passer le Bac, est une officine de sélection et de recrutement des élites socialistes. Tout comme l’UNEF de Bruno Julliard (qui a lui aussi battu des records de longévité estudiantine, cinq ans d’études de 1999 à 2006) est, au niveau universitaire, la chambre d’écho de la FIDL[1. Souvenir personnel de Bruno Julliard, invité comme moi dans l’émission À vous de juger, en 2005, et se penchant sans cesse sur Maman Aubry pour lui demander ce qu’il fallait dire, ou si ce qu’il avait dit était bien. Au moins, ils s’occupent de leurs poussins, au PS.].
« Elites » est bien sûr un mot très exagéré — et d’ailleurs honni par Najat Vallaud-Belkacem, qui sauf erreur n’a pas cru bon de tenter la première sélection de la FIDL, mais la reçoit à sa demande et en a obtenu un soutien sans faille parfaitement désintéressé. La FIDL a par exemple protesté — à juste titre — contre la réforme Chatel des lycées, mais n’a rien dit contre l’inique réforme du collège, qui la continue (elle la continue si bien que le ministère en a reporté sine die le bilan). Deux poids, deux mesures, alors qu’il s’agit d’un même projet d’économies à la petite semaine, avec pour effet l’appauvrissement des contenus et la paupérisation intellectuelle des plus déshérités.
Alors au lieu de me chercher des noises pour une plaisanterie dans un contexte de charge ironique, la FIDL ferait mieux de s’interroger sur ce qui serait bon pour les élèves : je me tiens à sa disposition pour lui donner un cours du soir (magistral, bien entendu) sur la question. Et je ferai preuve de mansuétude avec elle.
Le comité de soutien de Vincent Lambert a posté sur Internet, le 9 juin, une vidéo de lui dans sa chambre du CHU de Reims. Cette initiative a comme double objectif de montrer à la France entière dans quel état il se trouve et de susciter un grand mouvement d’opinion en faveur de son maintien en vie. Certes, on peut se demander s’il était bienvenu de filmer cet homme au moment même où sa mère lui apprenait par téléphone que la Cour européenne des droits de l’homme venait de confirmer la décision du Conseil d’Etat autorisant l’équipe médicale à mettre fin à ses jours. Aimerions-nous voir aujourd’hui le visage d’un prévenu au moment où le président d’un tribunal lui lit sa sentence de mort ? D’ailleurs, le fait qu’on lui fasse une telle annonce, de surcroît par téléphone, m’a mise également mal à l’aise.
Mais, hormis ces importantes réserves, je ne peux que souscrire à l’idée qu’il est temps de montrer qui est Vincent Lambert, tant les enjeux pour sa propre vie et pour les milliers de personnes se trouvant dans son cas sont fondamentaux. En effet, à partir du moment où l’Etat et la société s’arrogent le droit de décider de son sort, le droit à l’intimité, avancé surtout par les partisans de son décès, ne me paraît pas pertinent, tant les circonstances sont ici exceptionnelles.
Que voyons-nous sur ces images ? Un homme, réveillé, qui manifeste une certaine conscience et qui a même un échange de regards avec son frère. L’argument de l’état végétatif, dont se prévalent le Conseil d’Etat puis la CEDH pour justifier leur décision, me laisse profondément perplexe car ce que l’on voit ne semble pas vraiment correspondre à l’affirmation selon laquelle il ne présenterait « aucun signe en faveur d’un état de conscience minimale ».
Le jour même de la décision de la Cour, le Figaro a posé aux internautes la question suivante concernant Vincent Lambert : « Approuvez-vous la décision de la CEDH de valider l’arrêt des soins ? » La réponse était oui à 73%. Un sondage plus affiné permettrait de mieux saisir les raisons d’une telle approbation. Il est évident que beaucoup, par ignorance de son état, ont fait intuitivement confiance au jugement « éclairé » du Conseil d’Etat et des juges de Strasbourg qui, contrairement à nos hommes politiques, bénéficient encore aujourd’hui d’un certain crédit.
Or, la publication de cette vidéo, aussi dérangeante soit-elle pour certains, intervient alors même que cinq juges de la CEDH, ayant pris part au vote, ont publiquement exprimé dans un texte joint à l’arrêt, leur profond désaccord sur la décision de la Cour. Ces images mettent crûment en lumière ce que qu’écrivent ces juges, à savoir : « Vincent Lambert est vivant et l’on s’occupe de lui. Il est également nourri – et l’eau et la nourriture représentent deux éléments basiques essentiels au maintien de la vie et intimement liés à la dignité humaine ». Ils s’étonnent, par ailleurs, que les autorités françaises aient refusé son transfert du CHU de Reims, ne disposant pas de structures d’accueil adapté, vers un centre spécialisé dans la prise en charge des grands handicapés.
Face à ce constat, les juges posent la question suivante : « Qu’est-ce qui peut justifier qu’un État autorise un médecin en l’occurrence non pas à « débrancher » Vincent Lambert (celui-ci n’est pas branché à une machine qui le maintiendrait artificiellement en vie) mais plutôt à cesser ou à s’abstenir de le nourrir et de l’hydrater, de manière à, en fait, l’affamer jusqu’à la mort ? »
Les juges reprennent à leur compte l’argument des parties requérantes, selon lequel Vincent Lambert, en survivant 31 jours à un premier arrêt de son alimentation, décidé en 2013 par son ancien médecin, le docteur Kariger, a fait preuve d’une force de vie exceptionnelle. « Si réellement M. Vincent Lambert avait eu la volonté ferme de ne plus vivre, si réellement il avait « lâché » psychologiquement, si réellement il avait eu le désir profond de mourir, M. Vincent Lambert serait déjà, à l’heure actuelle, mort. Il n’aurait en effet pas tenu 31 jours sans alimentation s’il n’avait pas trouvé en lui une force intérieure l’appelant à se battre pour rester en vie. Mais il est incontestable que, par ses actes, Monsieur Vincent Lambert a manifesté une force de vie qu’il ne serait pas acceptable d’occulter. À l’inverse, tous les soignants de patients en état de conscience altérée le disent : une personne dans son état qui se laisse aller meurt en dix jours. Ici, sans manger, et avec une hydratation réduite à 500 ml par jour, il a survécu 31 jours. »
Pouvons-nous ignorer cette force vitale dont semble avoir fait preuve Vincent Lambert et qui a pesé, de façon déterminante, sur la décision de ces cinq juges de voter contre l’arrêt ? « Laisser partir Vincent », cette devise d’une cause, défendue et relayée dans les médias, avant tout par sa femme Rachel et son neveu François, par son ancien médecin, le docteur Kariger, avec l’appui de militants de l’euthanasie semble trouver aujourd’hui un écho largement favorable dans l’opinion publique. Or, cette cause, c’est celle qui va conduire un homme vers une mort lente et douloureuse, suite à l’arrêt de son alimentation et de son hydratation.
Comment au moins ne pas entendre (à défaut de soutenir) le fait que, pour lui éviter ce sort, ses parents, certains membres de sa famille et ses amis soient prêts à tout, y compris à se soumettre à la vindicte médiatique ? Celle-ci d’ailleurs n’a pas tardé à se déclencher suite à la diffusion de la vidéo à la télévision. Que n’a-t-on déjà entendu ces derniers jours ! Par exemple, une Christine Ockrent déchaînée mercredi 10 sur RTL, qui, en surjouant l’indignation, a accusé les parents, catholiques conservateurs, de faire partie d’une secte et d’agir par idéologie. Derrière ce rejet collectif, on voit transparaître la crainte de la mort, le refus de réaliser, à travers le visage de Vincent Lambert, notre fragilité et notre finitude.
Nous sommes en train d’ouvrir une boite de Pandore qui ne se refermera plus, un monde où les plus fragiles, notamment les grands handicapés, qu’ils soient dans un état végétatif ou pauci-relationnel, mais aussi certains malades d’Alzheimer, dont certains ne peuvent plus communiquer du tout avec l’extérieur, seront à la merci de ceux (proches, équipes médicales, Etat) qui décideront à leur place du moment où ils devront mourir. Souvenons-nous, dans Arsenic et Vieilles Dentelles, le héros incarné par Cary Grant découvre avec horreur que ses deux vieilles braves tantes empoisonnent – soi-disant par compassion, en fait par folie – des hommes seuls pour leur épargner souffrances et solitude. Présentées comme des personnes dérangées dans le film, on peut se demander si elles seraient encore perçues ainsi aujourd’hui. Sont-elles destinées à devenir demain nos héroïnes ?
Qu’on le veuille ou non, ce visage de Vincent Lambert qu’on ne saurait voir interroge, bouleverse. « Le visage est exposé, menacé, comme nous invitant à un acte de violence. En même temps, le visage est ce qui nous interdit de tuer » écrivait Emmanuel Lévinas[1. Ethique et infini.]. C’est un appel à notre conscience.