Ornikar, voilà une société qui a réussi le prodige d’être dans toutes les bouches alors qu’elle n’a pas encore démarré son activité. Même le New York Times s’est fendu d’une « une » dans son édition internationale, sur cette start-up montée par deux jeunes français diplômés d’école de commerce. « Une auto-école en France se cogne au mur des régulations » annonce le correspondant américain bien aise de mettre en avant les lourdeurs françaises.

Ornikar, c’est une plateforme en ligne pour le permis de conduire. Un site qui met en relation un candidat au volant et un enseignant. L’élève, en trois clics, peut décider de prendre des cours sur son lieu de vacances, (mais attention, il faut justifier d’un titre de résidence) puis continuer ses leçons dans sa commune d’origine, et enfin passer son permis chez sa grand-mère (toujours la question du titre de résidence) car l’attente de la date d’examen y est moins longue.

À première vue, Ornikar est aux auto-écoles ce qu’AirBnB est aux services hôteliers, ou Uber aux taxis : une offre innovante qui met en ligne des services adaptés à la demande de chacun, pour un prix plus compétitif. Alors, bien sûr, les acteurs du marché traditionnel ont de quoi s’inquiéter. Assises confortablement sur un domaine à la clientèle assurée, les agences n’ont pas toujours su évoluer et s’adapter aux besoins de leurs clients.

La jeune entreprise met ainsi le doigt dans un rouage compliqué et « mal fait », d’après Philippe Colombani, directeur de l’Union nationale des instructeurs de conduite (UNIC). Lui-même reconnaît « les problèmes du système ». Pour autant, la réforme annoncée par Bercy sur les professions réglementées, qui concerne aussi les auto-écoles, dérégule tout mais ne règle rien. Le souci, expose Philippe Colombani, ne vient pas des écoles privées: «  L’auto-école est dépendante de l’administration qui délivre un nombre limité de droits au permis, du coup, l’élève est dépendant de l’auto-école qui lui délivre ce droit. »

Concrètement, les vingt heures réglementaires ‘avèrent  très rarement suffisantes pour accéder à l’examen de conduite. Car, au numerus clausus des places de permis, l’auto-école répond par une course au niveau. Seuls les meilleurs ont le droit de conduire devant les examinateurs. Les recalés, de leur côté, peuvent prendre un ticket pour la prochaine session, en espérant qu’ils soient qualifiés. « C’est là qu’il y a des abus, précise Philippe, certains gérants d’auto-école en profitent pour multiplier les leçons des élèves pris en otage. J’en connais un qui est monté à 80 heures de conduite. »

Pas étonnant donc que la clientèle se précipite au portillon des nouveaux internautes, garants des prix cassés. Malgré cela, Ornikar n’est pas ce pourfendeur des vieux doctes que les Américains, et autres journalistes méridionaux, ont fantasmé. « Nous, on veut respecter les règles, pas les briser » insiste gentiment Benjamin Gaignault, co-fondateur de la jeune entreprise.

Contrairement à AirBnB ou Uber, Ornikar s’est soumise aux rréglementationsde la profession : obligation d’avoir un local de 25 m2 minimum avec une salle pour le code et une pour la pratique, une télévision, un lecteur DVD, une voiture double commande et un moniteur accrédité.

Ces conditions remplies, la société peut déposer une demande d’agrément auprès de la Préfecture. La réponse, pour les deux jeunes entrepreneurs, se fait toujours attendre. Apparemment, le verdict pose un « problème politique », insinue Benjamin Gaignault. En attendant, la société ne peut pas fonctionner et « nous, on paye notre bail dans le vide depuis 9 mois » souffle encore le co-directeur d’Ornikar.

En fait, Ornikar soulève une question qui gêne le ministère de l’Intérieur. La petite entreprise qui n’a pas encore pris du service propose de faire passer la conduite à ses futurs élèves en candidat libre. Une voie qui existe légalement mais qui n’a été empruntée que très rarement. Or cette méthode est une manne ouverte aux nouvelles demandes d’examen. Jusqu’à maintenant, l’administration réussissait à vassaliser les auto-écoles en leur accordant un nombre limité de droit au permis, calculé au prorata de leurs élèves inscrits pour la première fois et des inspecteurs de la fonction publique disponibles dans le département. Un système paralysant que Philippe Colombani déplore : « Chaque élève devrait avoir son droit au permis, indépendamment de l’auto-école, mais ce n’est pas le cas. Les écoles sont bridées par l’administration. Et les élèves en pâtissent. »

Avec Ornikar, plus moyen de contrôler les candidatures. L’administration devra faire face à la réalité du marché et accorder plus de places à l’examen final, donc assurer plus d’inspecteurs.  Des inspecteurs qui sont des fonctionnaires, qui coûtent chers, et dont il est impensable d’augmenter le nombre. Philippe Colombani milite depuis longtemps pour la privatisation de l’examen du permis de conduire, mais s’y oppose « un problème politique et surtout électoral ». Comme un refrain qui revient…

En attendant, Benjamin Gaignault porte l’optimisme de son âge : « Bernard Cazeneuve, ministre de l’Intérieur, prépare une réforme qui devrait multiplier le nombre de places d’examens. » Et tout ça, sans créer de nouveaux postes d’examinateurs de la fonction publique. Et sans en diminuer bien sûr. Abracadabra !

Pour le reste, vous connaissez la musique : un petit problème politique…un grand nombre de fonctionnaires.

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Nastia Houdiakova
est journaliste à Causeurest journaliste  à Causeur
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