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Comme à la maison – du peuple

Ouverte au public telle une annexe du palais présidentiel, la Maison Élysée est un lieu hybride qui décline à travers un musée, une boutique et un salon de thé, l’art de vivre à la française et le « made in France » sous toutes ses facettes. On se croirait chez le voisin d’en face, la politique en moins


Depuis les gilets jaunes, le quartier de l’Élysée est barricadé et la rue du Faubourg-Saint-Honoré fermée à la circulation de la place Beauvau à la rue Boissy-d’Anglas. Seuls les piétons peuvent déambuler sous l’œil sévère de gardes républicains armés jusqu’aux dents… Il y a des promenades plus agréables ! Pourtant, depuis juillet 2024, plus de 85 000 personnes sont venues visiter La Maison Élysée, ouverte juste en face du palais présidentiel.

Un président soucieux de partage

Ce lieu singulier, dont on parle peu, dévoile un aspect plutôt sympathique de notre actuel président : sa volonté de rendre accessible à tous l’art de vivre de cet illustre palais de la République.

Comme nous l’explique notre guide passionné, « les Journées du patrimoine et la Fête de la musique ne suffisaient pas à accueillir tous les Français qui désirent découvrir le palais de l’Élysée. Il fallait créer un prolongement pour répondre à cette demande, preuve que notre vie démocratique n’est pas aussi malade qu’on le dit. Le succès est tel que la Maison-Blanche, à Washington, nous a copiés en reprenant le même concept ! En beaucoup moins bien, bien entendu… puisque les visites y sont payantes (alors qu’elles sont gratuites ici) et qu’on se contente d’y découvrir la crème glacée préférée du président Obama et le sandwich de Donald Trump au milieu d’objets souvenirs de pacotille fabriqués en Chine alors que nous, nous célébrons la grandeur de l’artisanat français. »

L’exploit, surtout, réside dans la brièveté foudroyante des travaux, quatre mois au cours desquels Michel Goutal, architecte en chef des Monuments historiques, et Sarah Poniatowski ont métamorphosé une ancienne galerie de tableaux en créant un étage auquel on accède par un grand escalier en marbre doté d’une magnifique rambarde en fer forgé (moi, pendant ce temps, j’attends toujours que mes ouvriers terminent ma salle de bain) : quand l’Élysée veut vraiment quelque chose, ça va fissa !

Un espace en trois actes : boutique, musée, salon de thé

D’une blancheur immaculée, cette maison aux allures de théâtre se divise en trois parties distinctes : la boutique, le musée et le salon de thé.

La boutique, dans laquelle on entre de plain-pied, honore le « made in France » dans ce qu’il a de plus pittoresque : cornichons de la maison Marc, foie gras du Gers, vanille en gousse de Tahiti, huiles d’olive des Baux-de-Provence (parfumées au pesto par le chef des cuisines de l’Élysée, Fabrice Desvignes), chocolats d’Alain Ducasse et café Malongo (pour ces deux derniers, l’Élysée aurait pu nous consulter, nous lui aurions proposé mieux). Outre les produits comestibles, on trouve des montres mécaniques du Jura, des stylos-plume. Dupont, des chaussettes de la maison Broussaud, du savon de Marseille, des assiettes et des tasses de Degrenne, des parapluies de Cherbourg brodés à la main pouvant résister à des tornades de 150 km/h… Aussi insolites soient-ils, tous ces objets ont été « approuvés » par la présidence de la République française selon le modèle du Royal Warrant de la famille royale britannique.

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De Gaulle aurait-il accepté que l’on mît en vente son eau de toilette, ses pantoufles et son champagne ?

Quelques mètres plus loin, le visiteur pénètre dans la partie musée où sont exposés différents objets d’art provenant du palais, à commencer, justement, par le célèbre bureau du général, chef-d’œuvre en bois précieux, bronze et cuir de l’ébéniste de Louis XV, Charles Cressent (1740). Ce meuble majestueux porte encore les marques de cigarette de Pompidou, les taches d’encre de Mitterrand, Chirac, Sarkozy et Hollande – Giscard et Macron lui ont préféré un bureau plus moderne.

Macron est d’ailleurs le président qui a le plus modernisé les intérieurs de l’Élysée, héritier en cela de Georges Pompidou qui avait été le premier à y faire entrer l’art contemporain en commandant des meubles au designer Pierre Paulin en 1972.

Les cadeaux diplomatiques, entre symboles et bizarreries

Pendant que la voix enregistrée de Stéphane Bern raconte à qui veut l’entendre l’histoire de l’hôtel d’Évreux édifié en 1722, on se précipite dans la salle des cadeaux diplomatiques offerts au président Macron depuis 2017. On regrette de ne pouvoir admirer ceux reçus par tous ses prédécesseurs, à commencer par les bijoux de Bokassa, mais ceux-ci ont été éparpillés dans plusieurs musées nationaux. « Bientôt, je l’espère, ils seront tous ici ! » s’enflamme notre guide. Ces cadeaux n’appartiennent pas au président en personne, mais au Mobilier national, donc à la République. Certains fascinent par leur simple beauté ethnique, à l’image de la cloche de chameau d’Éthiopie, des éperons en argent de cow-boys du Chili, de la parure en coquillages de Papouasie-Nouvelle-Guinée, des chandeliers à trois branches de Thaïlande, du luth à manche long joué par la déesse Sarasvati en Inde… Un tableau figure aussi les deux lévriers du Kazakhstan offerts au président et qui courent tous les jours dans les jardins du palais avant d’être gardés par un maître-chien. Certains cadeaux sont manifestement porteurs d’un message crypté, tel ce bouffon de la commedia dell’arte offert en 2019 par le Premier ministre italien…

Ce musée prometteur rend aussi hommage à la garde républicaine, dernière unité montée de l’armée française (565 cavaliers, 400 chevaux) dont la mission première est d’assurer la protection du président et des palais nationaux depuis 1880. Sabres, selles, bottes et casques sont tous fabriqués par des artisans français d’exception, pour son peloton de tireurs d’élite, constamment déployé lors des sorties présidentielles, et sa section antidrones, mobilisée en permanence.

À l’étage, on a la surprise de découvrir le plus beau salon de thé de Paris, écrin en marbre posé sous une verrière multicolore. Les serveurs sont vêtus avec élégance et s’expriment aussi bien que les acteurs de la Comédie-Française. Loin du bruit et de la fureur, on peut se régaler d’un chocolat chaud et d’une pâtisserie confectionnée par le chef pâtissier de l’Élysée : flan vanille Pompadour (à base de vanille fraîche et entière), tarte chocolat escalier de l’Empereur, charlotte corrézienne (un dessert aux pommes dédié à Jacques Chirac et à François Hollande), tarte marron et cassis… Moi qui ne savais pas où donner mes rendez-vous galants, maintenant, je sais.

La Maison Élysée

88, rue du Faubourg-Saint-Honoré 75008 Paris
Accès libre et gratuit du mardi au samedi de 10 à 19 heures.
Visites guidées gratuites sur réservation : www.billetterie-elysee.fr

Au salon de thé : chocolat chaud 8 euros, thé et cappuccino 6 euros, pâtisseries entre 9 et 12 euros.

La boîte du bouquiniste

« Paris est la seule ville du monde où coule un fleuve encadré par deux rangées de livres », dixit Blaise Cendrars. Causeur peut y dénicher quelques pépites…


Il est des métiers oubliés et des noms inconnus. Qui se souvient de la profession de sténodactylo et qui a déjà entendu parler de Fernande Choisel ? Cette femme qui n’a rédigé que ses mémoires a pourtant écrit – tapé – des centaines de livres et de pièces de théâtre. Elle qui, enfant, a vu la tour Eiffel « monter boulon après boulon » se lance, jeune femme, dans la sténographie – ce langage des signes manuscrit qui permet de noter à la vitesse de la parole. En 1897, cette pionnière du genre voit d’un mauvais œil l’arrivée de la machine à écrire, même si celle-ci symbolise ses « idées d’avant-garde », car ce « véritable bloc d’acier, compliqué d’une foule de ressorts qui sautent à chaque frappe et d’un clavier de soixante-quinze touches » transforme ses déplacements « en véritables expéditions ». Et ses déplacements sont quotidiens : employée de l’agence de M. Compère, elle est envoyée, au gré des demandes, chez Robert de Flers, Edmond Rostand, Francis de Croisset, Gaston Leroux, Tristan Bernard… pour dactylographier leurs manuscrits ou écrire sous leur dictée.

Au printemps 1916, Fernande est demandée au théâtre des Bouffes-Parisiens. Elle est conduite dans la loge de Sacha Guitry qui lui donne quelques feuillets à mettre au propre. Elle découvre le personnage : un esprit en ébullition qui passe dans la même conversation d’un projet à un autre avant de revenir au précédent tout en décochant un galant compliment à la première dame venue et en essayant un nouveau costume, une nouvelle perruque, un nouveau maquillage… une nouvelle réplique. Un tourbillon toujours nimbé des volutes de cigarettes qu’il fume à longueur de journée.

Elle ignore alors que cette rencontre va changer sa vie.

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Satisfait de son travail appliqué, de sa minutie et de son caractère, discret et attentif, Guitry l’engage à son service exclusif à la fin des années 1920. Elle fait son entrée dans la célèbre maison de l’avenue Élisée-Reclus et devient immédiatement bien plus qu’une secrétaire : une confidente essentielle, une intendante générale.

Le « Patron » est un bourreau de travail, écrit pièce sur pièce et enchaîne les scénarios de cinéma tout en étant sur scène chaque soir, mène grand train, reçoit beaucoup, roule en Cadillac blasonnée, collectionne frénétiquement tableaux et objets d’art, et, surtout, a besoin de vivre avec une femme. Il en aura cinq, toutes comédiennes : Charlotte Lysès, Yvonne Printemps, Jacqueline Delubac, Geneviève de Séréville et Lana Marconi – celle qui « fermera mes yeux et ouvrira mes tiroirs ». Fernande est aussi la confidente de chacune d’elles, vie privée et vie publique étant indissociables chez Guitry.

Cette âme dévouée se double d’une belle plume. Les pages qu’elle consacre au déménagement qu’elle fait des trésors du maître, et de ses liasses de billets, à travers la France durant l’Exode sont savoureuses. Elle est aussi la mieux placée pour constater l’aigreur qui le ronge à la Libération, après deux mois de prison. Il a changé. Cette injustice le rend injuste envers cette complice omniprésente depuis près de vingt ans. Les crises se multiplient, elle tente de tenir puis n’en peut plus et claque la porte avec amertume en 1948.

Rideau.

À 76 ans, il fallait le faire

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Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…


La valeur peut attendre, parfois, le nombre des années. La preuve : il y a peu, ma Sauvageonne et moi, sommes allés à la Comédie de Picardie, à Amiens, pour assister à la soirée animée par Michel Fallet, 76 ans, qui lisait ses textes. Soixante-seize ans, oui ; vous avez bien lu.

Ce n’est pas lui faire injure de dire que Michel n’est plus un jeune homme. Il n’empêche qu’il a prouvé à l’auditoire qu’il détient un sacré talent d’écrivain. Ce n’est pas ma Sauvageonne qui me démentira car, en matière de plumes, elle y connaît un rayon. Sans parler de celles qui ornent son adorable tête et qui lui donnent l’allure d’une punkette des seventies, elle adore lire. Bref : on a beaucoup aimé. Michel Fallet a mené à bien une carrière d’enseignant ; il a dispensé des cours d’anglais et de maths-physique à des jeunes gens, notamment à ceux du collège Arthur-Rimbaud, à Amiens. Aimait-il cette profession ?

Lecture en famille à la Comédie de Picardie © Philippe Lacoche

Sans nul doute mais il a toujours eu une idée en tête : écrire. On est en droit de ne pas lui donner tort. À l’âge de 15 ans, il a commencé à rédiger. Puis, il s’est abstenu longtemps, très longtemps, puisqu’il ne s’est remis à écrire que dans les années 1990. Depuis, il ne s’est plus arrêté ; il a bien fait. À la Comédie de Picardie, il était accompagné dans sa lecture par Claudie, par Henri, son deuxième fils, et par Monique, la mère de ce dernier. (Une lecture en famille !)

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Modeste et discret, on sentait bien qu’il avait un peu le trac. On le comprend ; il s’agissait presque de sa première vraie lecture puisqu’il en fit une, plus courte, il y a quelques années, au Musée de Picardie. Sous la table, ses pieds, nus, comme ceux de Sandie Shaw chantant « Un tout petit pantin » en 1967, remuaient sous l’effet de l’émotion. Le trio nous donna à entendre des textes poétiques et des nouvelles de grande qualité.

Michel écrit bien ; très bien. Son style est limpide, aérien, et surtout, surtout, empreint d’un humour subtil et d’une délicate mélancolie qu’il dissimule souvent sous des ambiances déjantées, presque dadaïstes. Ma sauvageonne et moi avons particulièrement aimé « Le chapeau de la girafe » et « Les portes du pénitencier » (j’ai tout de suite songé à Eric Burdon et ses géniaux Animals, et à Johnny Hallyday qui avait eu la bonne idée – Yday – d’adapter en français la chanson éponyme).

Sa prestation terminée, je l’ai retrouvé au bar de la Comédie autour d’un verre de Tariquet ; je lui ai demandé s’il avait déjà été édité. « Non ! », m’a-t-il répondu avec un doux sourire qui m’a laissé penser qu’il en avait envie. Éditeurs, vous savez ce qu’il vous reste à faire…

Un jour, des hommes volèrent à la télévision

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Il y a 50 ans, Marcel Jullian lançait Antenne 2 avec un indicatif d’ouverture qui demeure un morceau d’anthologie cathodique sur une musique de Michel Colombier. Le fondateur de la chaîne publique avait fait appel au peintre belge Jean-Michel Folon (1934-2005) pour styliser un horizon nouveau. Monsieur Nostalgie se plonge dans l’univers prophétique de cet aquarelliste humaniste.


Encore aujourd’hui, cinquante ans après sa première diffusion, ce générique long et lent, à éclosion spatiale, est une madeleine de Proust. Il est à la fois apaisant et inquiétant, il n’a toujours pas révélé toute sa puissance d’abstraction. On pourrait le regarder des heures comme un oracle qui n’en finit pas de tourner dans les airs ; il appelle le téléspectateur à pénétrer une autre réalité, à décloisonner des barrières, mais a-t-il vraiment vocation à nous divulguer un message ? Est-il une porte vers l’ailleurs ou le reflet de notre propre emprisonnement ?

Un générique digne d’une œuvre d’art

On le qualifie un peu vite d’onirique et de poétique, cette classification scolaire lui enlève une part de son mystère, réduit son écho, le « folklorise » à outrance, l’assèche. L’aquarelle doit couler, c’est le flux et reflux de l’eau qui créent le trouble et la béance. La netteté du trait est mensongère. Et puis la poésie n’est pas de nature explicative à part chez les professeurs de maintien. Depuis cinquante ans, on regarde donc des hommes « papillon » voler et former les lettres du mot « Antenne » et on s’interroge sur notre propre sort. Ils sont nous, nous sommes eux. Le décalque des silhouettes se duplique à l’infini. Déjà enfant, nous observions cette courte scène annonçant les programmes avec un mélange d’admiration et de méfiance provinciale. De toutes les manières, nous étions happés, nous ne pouvions résister à cet appel de l’imprévu.

Par sa qualité esthétique, une sobriété étrange, l’usage du temps ralenti et une forme de perte des repères, cet interlude était annonciateur des grandes interrogations du monde actuel. Il était philosophie sans la quincaille idéologique, il était humaniste sans les trémolos dans la voix, il était écologiste sans les coups de faux. Il était cette pause salutaire dans ce qui allait devenir le carnaval des informations et des variétés. Comme le calumet de la paix, sa fumée brouille encore notre jeunesse. A-t-il vraiment existé ? Ne l’avons-nous pas inventé ? Dans une société éteinte où l’accélération virtuelle est un leurre, une telle audace de couleurs et de détachement serait impossible. Elle dérouterait les cerveaux habitués à la bouillie mixée et au pépiement des images saccadées.

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L’œuvre de Jean-Michel Folon

Quelques années plus tôt, l’expérience lunaire avait déjà été tentée sur l’émission Italiques où des livres ouverts prenaient leur envol. Cette signature visuelle des années 1960 et 1970 aux tonalités douces et à l’incommunicabilité permanente est l’œuvre du peintre belge Jean-Michel Folon, également sculpteur et à l’occasion, acteur. Peu d’artistes auront marqué durablement notre environnement télévisuel et marchand de leur empreinte. Ce Buster Keaton de la mer du Nord avait élu domicile à Bougival puis dans le Gâtinais où de son atelier entouré de champs rectilignes, il récréait les impasses de la ville et les vies bouchonnées. Les vitraux de l’église de Burcy sont un témoignage de son passage en Seine-et-Marne. Folon avait d’abord conquis l’Amérique avant de connaître le succès en Une de L’Express ou du Nouvel Observateur. Chez Esquire, Time ou The New Yorker, dans les temples sacrés de l’illustration, il s’était fait un nom. Au déchiffrage de son art, il répliquait : « J’essaye de ne rien expliquer » ajoutant que ses dessins étaient le point de départ de notre imagination. Il dessinait des individus chapeautés qui ne souriaient pas, ne pleuraient pas, n’avaient aucune expression dans le visage, des « types paumés » englués dans la banalité des mouvements contraints, d’où la multiplication de signes d’injonction dans ses tableaux. Folon aspirait à les transformer en cerfs-volants, à les libérer des flèches de l’existence et des agglomérations tentaculaires. Il était férocement utopiste et regrettait que nous fussions « tout le temps en état d’obéissance ».

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Son travail d’affichiste pour le cinéma (La rose pourpre du Caire de Woody Allen), pour des festivals, des musées ou la publicité avec des marques telles qu’Olivetti, Apple ou Larousse fut une tentative d’émanciper les Hommes face aux contraintes. Cinquante ans après, on ressent intimement cette radicalité-là derrière l’apparente quiétude de son œuvre.

Des migrants au garage

Afin de faciliter l’intégration de migrants, l’État a favorisé leur embauche à l’usine Renault de Batilly (Meurthe-et-Moselle). Mais, les affaires ne tournent plus à plein régime…


Il était une fois dans l’Est, près de Metz, à Batilly, une usine Renault (produisant des véhicules utilitaires), qui sans rouler sur l’or tenait néanmoins la route.

En 2023 encore, les chaînes de montage tournaient à plein régime, avec la main-d’œuvre d’un millier d’intérimaires… des gars du cru, des Lorrains. Leurs contrats CDD ne pouvant légalement être reconduits ad vitam aeternam (ils ne peuvent excéder 1 060 jours), Renault refusa de titulariser 400 intérimaires qui devinrent des chercheurs d’emploi. Pour les remplacer, l’entreprise ne fit pas appel à une filière d’immigration illégale, mais s’en remit à l’État. Dans sa volonté d’éparpiller façon puzzle l’immigration dans toutes les régions, l’État propose aux acteurs économiques locaux le CTAI : contrat territorial d’accueil et d’intégration. C’est ainsi que mi-2023 posèrent leurs sabots en Lorraine, à l’usine de Batilly, 400 migrants, venant d’Ukraine, de Somalie, d’Afghanistan…

Migrants qui donnent aujourd’hui la migraine. Car la roue a tourné, l’usine est en crise. Renault, suivant les judicieuses directives de l’État et de l’UE, a ainsi investi 1,4 milliard dans la construction d’un Master 100 % électrique, utilitaire dont le prix de vente, 40 000 euros, dissuade les petits artisans auxquels il est destiné. Bref le carnet de commandes reste plat, la chaîne tourne au ralenti. Et le 30 janvier, la direction a annoncé un plan drastique, avec la suppression de 700 postes, dont les 400 occupés par les migrants venus d’Ukraine, de Somalie, d’Afghanistan… dont on ne sait plus que faire. Les décideurs se refilent la patate chaude. Une réunion de concertation est prévue mi-avril, avant ensuite de saisir les ministres concernés, doucement mais sûrement on s’engage sur une voie de garage…

L’État, ne pouvant plus les placer sur la case départ ou retour au pays, va sans doute intégrer et reclasser ces migrants à France Travail, l’agence dont l’appellation trompeuse prend en charge les Français, ou pas, qui ne travaillent pas.

La guerre sans effort de guerre ?

Après avoir sacrifié la défense à la protection sociale, nous n’avons pas la capacité de mener la guerre de haute intensité promise par certains scénarios. Des coupes budgétaires sont réalisables mais quand les revenus de la majorité des Français dépendent entièrement de l’État, qui oserait demander un effort « citoyen » ?


Jamais la faiblesse de nos dépenses militaires n’a été aussi flagrante. Jamais la priorité donnée à l’État providence au détriment de la défense nationale n’est apparue à ce point évidente. Personne ne semble pourtant désireux d’analyser posément les chiffres.

En 1950, la France consacrait 9 % de son PIB à ses armées et 8 % à la protection sociale. Elle occupait par ailleurs à cette époque le 12e rang mondial en termes de PIB par tête. En 1980, quelques mois avant l’accession de la gauche au pouvoir, le budget de notre défense ne représentait déjà plus que 4 % du PIB et la couverture sociale 24 %. Mais la création de richesse par habitant demeurait stable – 13e place – et la France tenait son rang de puissance moyenne.

Aujourd’hui, c’est son impuissance spectaculaire qui caractérise notre pays. Près de quarante-cinq ans après l’élection de François Mitterrand, de 39 heures en 35 heures, de CMU en RSA, sans qu’aucun gouvernement entre-temps – surtout pas ceux dits de droite – ait pu mettre un frein à l’extension infinie de la « solidarité nationale », le poids de la défense dans le PIB a chuté à 2 %, alors que la protection sociale en consume 32 % – record mondial.

Inversion des courbes

Le budget alloué aux « transferts sociaux » a donc été multiplié par quatre en soixante-quinze ans, tandis que nous divisions par quatre celui affecté à la sécurité de la nation. Dans le même temps, le PIB par habitant se voyait relégué de la 12e… à la 24e place. Résultat calamiteux d’une déchéance historique, très concrètement traduite par un surendettement endémique de 3 300 milliards d’euros.

Au moment où fleurissent les scénarios d’une guerre de « haute intensité » et le constat alarmant que nous ne pourrions la mener au mieux qu’un long week-end (plus un jour de RTT si tout se passe bien), se pose la question du financement d’un effort budgétaire sans précédent pour retrouver un minimum de crédibilité géopolitique.

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Certes, pour les raisons que l’on sait, l’Allemagne a depuis quatre-vingts ans encore plus que nous saboté son armée, réduite à une bande de beatniks en tongs. Nos voisins d’outre-Rhin disposent néanmoins d’une capacité de réarmement sans comparaison avec la nôtre. Ils consacrent déjà 90 milliards d’euros à leur Bundeswehr, alors que nous n’allouons que 50 milliards (hors pensions) à notre Grande Muette. Mais avec un taux d’endettement public de seulement 63 % à Berlin contre 110 % à Paris, ils pourraient hisser leur budget de défense à 190 milliards (quatre fois plus que nous) et maintenir cet effort pendant… dix ans !

En d’autres termes, affecter en une décennie 1 000 milliards d’euros supplémentaires à leur armée semble donc aisément à portée des Allemands – mais bien sûr pas à la nôtre. Et cet investissement gigantesque ne porterait leur dette d’État qu’à 80 % du PIB, très loin encore de l’himalayenne ardoise française. On mesure à ces données les conséquences de l’impéritie des classes dirigeantes hexagonales et de leurs électeurs (et la justesse d’une fable célèbre impliquant une cigale et une fourmi).

Élève Milton Friedman, au tableau

Tout ce qui précède conduirait un élève moyen de 6e de 1950 (ou un bon élève de terminale de 2025) à suggérer de ramener les dépenses sociales de 32 à 30 % pour augmenter le budget de la défense de 2 à 4 %. Ceci afin d’assurer la sécurité du pays sans augmenter la dette ni les impôts les plus élevés du monde – deux éléments qui expliquent, en outre, notre dégringolade au classement mondial de la richesse par habitant.

Cet élève « ultralibéral » n’aurait cependant aucune chance de faire une carrière politique au pays des droits de l’homme. Le système clientéliste mis en place avec succès par la gauche depuis 1981, et jamais remis en cause par la droite depuis, empêche a priori toute élection d’une majorité favorable à une réforme profonde de notre modèle social. En effet, 55 à 60 % des 49 millions d’électeurs voient leurs revenus dépendre de l’État. 27 à 29 millions sont soit chômeurs, retraités (17 millions), handicapés (2 millions), bénéficiaires du RSA (2 millions), salariés d’une entreprise privée dépendant des commandes publiques (2 millions) ou tout simplement fonctionnaires (6 millions).

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Pour ces millions de Français, le Trésor public n’est pas un créancier, mais un débiteur. Leur expliquer que le débit est trop important et qu’il va falloir très légèrement refermer le robinet revient à convaincre un héroïnomane de réduire ses doses – et c’est sans compter tous ceux pour qui les transferts sociaux représentent une part significative de leurs revenus (une famille nombreuse par exemple).

Un espoir nommé tronçonneuse

C’est donc fort logiquement que la représentation nationale imagine un « grand emprunt européen » ou des super-taxes contre les hyper-riches pour financer « l’effort de guerre », tout en rêvant secrètement de trouver de la vie sur Mars, ainsi qu’une banque locale disposée à financer la gabegie gauloise pour les siècles des siècles.

Comment s’étonner que nos voisins allemands ou britanniques, moins accros à la dépense publique, puissent élire des dirigeants désireux de réformer l’État providence ?

Il existe bien sûr quelques contrées en Europe du Nord dont les citoyens dépendent au moins autant de l’État que la France, mais ce sont des pays qui disposent d’un atout absent chez nous : le civisme. Notre protection sociale laxiste permet aux menteurs, tricheurs, truandeurs du monde entier d’abuser d’un système qui considère le contrôle des dépenses comme une préoccupation fasciste. Ce qui fait pas mal d’électeurs qui, dans le secret de l’isoloir, ne veulent surtout pas qu’on y mette bon ordre.

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Une lueur d’espoir demeure cependant. Elle est encore vacillante, mais danse le tango. C’est l’Argentine, nation corrompue par le péronisme et au modèle social comparable au nôtre. Des millions d’allocataires, de fonctionnaires injustifiés et de gaspillages afférents aux effets délétères cumulés ont fait chuter le pays de Carlos Gardel de la 7e place à la 64e au classement mondial de la richesse par habitant. Drogués à la dette publique et au bord de l’effondrement, les Argentins ont réussi à élire ce Javier Milei aux manières curieuses, mais au programme simple : sabrer dans les dépenses.

Les Français finiront donc peut-être par écouter le Charles Péguy, qui recommandait de « penser contre soi-même ». Dans ce cas précis, il s’agit de renoncer à la paresse et à la facilité pour retrouver le sens de l’effort, de l’intérêt général et des générations à venir – ou alors de mettre la main sur cette banque martienne qui financerait nos chars et nos Rafale.

Justice, avez-vous dit ?

Le nouvel essai de Jean-Marie Rouart tombe à point nommé. On a rarement autant critiqué la justice et l’Etat de droit qu’actuellement!


Avec Drôle de justice, Jean-Marie Rouart dénonce les dérives d’une justice de plus en plus idéologique. Le nouveau livre de l’Acédémicien tombe à pic. Après la condamnation de Marine Le Pen à quatre ans de prison, dont deux ferme, et cinq ans d’inéligibilité à effet immédiat – décision détonante – pour détournement de fonds publics, le débat s’enflamme. On ressort la fameuse phrase de François Mitterrand : « Méfiez-vous des juges, ils ont tué la monarchie. Ils tueront la république. » Le trouble s’installe, surtout quand la présidente du tribunal, Bénédicte de Perthuis, tient à affirmer que son modèle en matière de justice se nomme Eva Joly. Cette dernière avait fait preuve d’un acharnement singulier à poursuivre Roland Dumas, alors président du Conseil constitutionnel et ancien ministre des Affaires étrangères. Avec le soutien du Monde, le juge d’instruction avait « mis le paquet » pour déstabiliser l’ancien résistant. Mais Roland Dumas tint bon. Il faut relire le chapitre qu’il lui consacre dans ses mémoires, Coups et blessures. « Pendant cinquante ans, écrit-il, j’étais de l’autre côté de la barre. Je n’ai jamais eu beaucoup d’admiration pour les juges, sauf pour quelques individus, les magistrats résistants pendant l’occupation ; ou encore ceux qui, au moment de la guerre d’Algérie, refusaient de condamner sur un dossier vide. » Il ajoute : « Dès qu’une affaire touche à la politique et a quelqu’un en vue, la sérénité et la vérité laissent la place au fantasme, voire au mensonge. »

A relire: L’État de droit, c’est plus fort que toi !

Jean-Marie Rouart, dans son livre très autobiographique, s’insurge contre les abus, les excès et les manquements de la Justice. Il n’est pas avocat, comme Roland Dumas, mais c’est un écrivain dont la voix porte. Ses interventions ne passent pas inaperçues. Elles lui ont valu beaucoup d’ennuis, notamment judiciaires. Il a été flanqué à la porte, à deux reprises, ce qui n’est pas banal, du Figaro. Mais, lui aussi, tient bon. Pas question pour lui de se coucher devant la Justice. Il suffit de lire Drôle de justice pour s’en convaincre. Jean-Marie Rouart s’est illustré en prenant la défense du jardinier marocain, Omar Raddad, accusé de l’assassinat odieux de Ghislaine Marchal, divorcée d’un grand équipementier automobile. Il a pris tous les risques, et il l’a payé chèrement. Cela lui a permis de côtoyer Jacques Verges, avocat du jardinier, homme iconoclaste, « mitraillette égarée dans un sac Hermès », pour reprendre l’expression de l’académicien. Vergès, l’insaisissable, n’avait pas hésité à comparer Omar au capitaine Dreyfus. Rouart a été de ce combat, comme de beaucoup d’autres, que l’on découvre dans son livre. À propos de Vergès, il a retenu la leçon suivante : « L’argument philosophique qui sous-tendait sa défense des inculpés, c’est que les notions d’innocence et de culpabilité, autant dire le droit lui-même, sont des produits aléatoires. » Comme l’a écrit Pascal : « Vérité en-deçà des Pyrénées, erreur au-delà. » Jean-Marie Rouart, sûrement trop pudique, ne cite pas l’hommage que lui a rendu d’Omar Raddad. Alors je le fais : « Rouart ne m’a pas défendu. Il a défendu la justice. Il a défendu la France. »

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Pour Jean-Marie Rouart, « l’ordre juste » est celui des vainqueurs. « J’ai toujours éprouvé un malaise devant la bonne conscience des jurés de Nuremberg », affirme-t-il. Il ne remet pas en cause les jugements rendus à l’encontre des dirigeants nazis, c’est une évidence, mais il demande : « qui sont les juges ? Les Alliés. Et parmi ces Alliés : les Soviétiques. » Or ces derniers se sont rendus coupables d’actes criminels. Il rappelle le massacre de Katyn, en 1940, dénoncé par Robert Brasillach qui s’était rendu en Pologne, le 9 juillet 1943, et avait affirmé que les 22 000 officiers polonais avaient été exécutés par les services du NKVD, sur ordre de Staline, et non par les nazis. Brasillach, écrivain collaborateur et antisémite, fut jugé, condamné à mort pour ses écrits, et fusillé le 6 février 1945. Il aurait pu cependant être gracié – comme le demanda Albert Camus, François Mauriac, André Barsacq et beaucoup d’autres intellectuels du camp adverse de celui de Brasillach – et devenir « recyclé-maudit-fréquentable » après un séjour à l’étranger en attendant que les esprits s’apaisent. Mais de Gaulle refusa de lui accorder cette grâce car les alliés soviétiques étaient trop puissants à l’époque. Rouart, qui défend cette thèse, comme je l’ai moi-même fait dans ma biographie de Brasillach*, conclut que les crimes du stalinisme, « qui rivalisent dans l’horreur avec ceux d’Hitler », attendent toujours leurs juges officiels. « Dans ces conditions, écrit-il, comment douter de la légitimité de ceux qui prétendent incarner l’ordre juste ? » On peut également douter de l’impartialité de certaines décisions de justice qui émanent de juges syndiqués ou qui se présentent, après s’être mis en disponibilité, à la présidentielle en défendant des idées gauchistes.

Un livre courageux, donc, qui mérite d’être lu.

Jean-Marie Rouart, Drôle de justice, Albin Michel, 180 pages


* Robert Brasillach, l’illusion fasciste, préface d’Alain Griotteray, Perrin.

American nightmare

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Premier film fauché mais viscéral, The Gazer a bousculé les festivals avec son esthétique râpeuse et son énergie de cinéma brut. Tourné en 16 mm par un électricien devenu cinéaste, ce thriller indé entre rêve noir et cauchemar américain suit Frankie, une paumée du New Jersey aux prises avec une mystérieuse maladie du temps et une embrouille de voiture louche


L’image a du grain, la couleur est saturée, tout ça fait un peu cradoque mais cette esthétique du pauvre  – tournage effectué à l’économie, en pellicule 16mm –  est assez raccord, au fond, avec le style de ce movie 100 % « indé U.S », comme on dit. Ce premier long métrage a fait sensation au festival du film américain de Deauville, et à Paris, projeté dans l’édition 2024 de l’Etrange festival. Électricien de métier, son réalisateur, Ryan J. Sloan, y a englouti trois ans d’économies patiemment engrangées avec sa co-scénariste et actrice américano-canadienne Ariella Mastroianni (rien à voir avec Chiara). Au civil, ils sont mari et femme.

Syndrome cérébelleux

Brunette coiffée à la garçonne, Ariella campe ici Frankie, une prolo du New-Jersey affectée d’une maladie qui met sa vie en sursis à brève échéance : le nom scientifique est « dyschronométrie » – le terme apparaît une fois dans le dialogue au cours du film, raison pour laquelle je m’en souviens. Consulté, le dictionnaire me précise qu’il s’agit d’une « altération de la gestion des paramètres temporels du mouvement volontaire  (… ), symptômes inscrits dans un syndrome cérébelleux ».

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Autant dire qu’à la fille on ne donne pas cher de sa peau.  Dès la première minute du film, ce handicap lui fait d’ailleurs perdre son taf de pompiste. Faute de ressources pour l’élever, Frankie a été privée de la garde de sa petite fille, éduquée par sa belle-mère suite à un drame survenu antérieurement, et dont l’intrigue labyrinthique nous dévoilera le secret… Pour pallier à ses absences cognitives, Frankie a la manie d’enregistrer son quotidien sur son petit magnéto à cassettes, messages qui lui permettent de ne pas perdre pied.

Surprise par Frankie depuis une fenêtre dans une dispute avec un type, une jeune femme, voisine de l’immeuble d’en face, lui propose contre trois mille dollars en cash d’aller garer en toute discrétion une voiture en lieu sûr, à un endroit donné. Quoique méfiante, mais trop aux abois pour refuser, Frankie fait le job. Seulement voilà, la rétribution se fait attendre. Frankie n’a pas de smartphone, alors elle se reporte sur les cabines de téléphone pour pister l’arnaqueuse : dans cette Amérique sans âge, elles n’ont pas été démantelées. Le scénar a déjà pris la forme d’un thriller louvoyant, paranoïaque, sanguinaire et grevé de cauchemars, quelque part entre Cronenberg et David Lynch…  Vous suivez ?

L’autre personnage principal de The Gazer– « Le Spectateur », en français – c’est cette ville américaine en état de déliquescence avancée, qui a toutes les apparences d’un nouveau tiers-monde.  Loin de la Start up Nation chère à Trump.

The Gazer. Film de Ryan J.Sloan. Avec Ariella Mastroianni. Etats-Unis, couleur, 2024. Durée : 1h54

En salles le 23 avril 2025

 

La banalité du « mais »

Habitué aux joutes médiatiques, hier comme dirigeant communiste, aujourd’hui comme chroniqueur politique, Olivier a des tripes et du cœur quand il s’agit de défendre ses idées. « J’aime qu’on me contredise ! » pourrait être sa devise


En quittant le studio d’Europe 1, le 23 mars, après avoir réagi à l’agression du rabbin d’Orléans, Arié Engelberg, acte odieux commis sous les yeux de son jeune fils, j’ai de nouveau fait le constat d’une triste réalité. Face au « fléau », au « poison », à l’« horreur » de l’antisémitisme et à son « effroyable » progression depuis le 7 octobre 2023, les mots commencent à manquer. Peu à peu, à force d’être répétés, ils se vident de leur sens, ils s’assèchent. Tout cela prend l’odeur rance de la banalisation. D’abord, les réactions des représentants de la communauté juive. Trop seuls. Puis celles des premiers responsables politiques. Qui est au rendez-vous ? Et pour dire quoi ? Qui ne se montre pas ?

Je suis peu à peu devenu un dénicheur compulsif des « Oui, mais… ». Je les traque. Le 8 mars, pour la Journée internationale des droits des femmes, les militantes du collectif Nous vivons, étendard mémoriel des femmes victimes du Hamas le 7-Octobre, parce que juives, n’ont pu intégrer le cortège parisien de la manifestation. « Oui, mais… » Certains se demandent alors quelle est la « couleur politique » de ce collectif. Et pour Boualem Sansal ? « Certes, il ne devrait pas être emprisonné, mais… » et sont alors cités ses propos sur le régime algérien et sur le conflit de territorialité qui l’oppose au Maroc dans le Sahara occidental. Idem pour les affiches antisémites visant Cyril Hanouna, « elles sont inacceptables, mais… » ; puis la direction des Insoumis assure ignorer les codes historiques de l’antisémitisme. Lors d’un meeting à Brest, Jean-Luc Mélenchon assure ad nauseam que « pas de bol, nous, on n’a pas ces affiches, on n’est pas au courant, on sait pas, d’accord ». C’est le haut du spectre, mais il y a tout un camaïeu de réactions, de « Oui, mais » ou de silence au sein de la gauche non insoumise qui participe à ce climat de plus en plus pestilentiel et dangereux.

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Alors comment retrouver le goût de l’avenir ? À gauche, après ces affiches intolérables, dans un accablant continuum depuis le 7-Octobre, il ne pourra y avoir de « Oui, mais… » lors des prochaines élections législatives pour prétexter une alliance avec des représentants LFI. C’est une question d’éthique politique, de respect des valeurs qui sont au cœur de notre engagement humaniste et progressiste. Il faudrait aussi davantage de créativité de la part du monde de la culture pour donner un imaginaire, une perspective, à ceux qui, comme moi, ne veulent pas d’un trumpisme à la française. Nous sommes depuis trop longtemps en cale sèche alors que la bataille idéologique ne cesse d’être menée par le camp d’en face qui a aussi ses « Oui, mais… ».

« Oui, on a le droit d’avorter, mais… » ; « Oui, la Russie a envahi l’Ukraine, mais… » ; « Oui, le réchauffement climatique est une réalité, mais… » ; « Oui, c’est la devise républicaine “Liberté, Égalité, Fraternité”, mais… » ; « Oui pour l’État de droit, mais… » ; « Oui, il faudrait davantage rémunérer le travail et mieux répartir la richesse produite, mais… » ; etc.

« Douce France » de Céline Cléber, chronique du grand embrasement à venir?

Il n’aura fallu que d’un coup de feu pour que la France s’embrase… Céline Cléber, haut-fonctionnaire et plume de droite, décrit dans un roman sa vision d’une (inévitable?) rébellion des banlieues de notre pays… Et plonge aussi son lecteur au cœur du pouvoir, pour comprendre le fonctionnement de ces services de l’État qui laissent agir ceux qui ont la haine de la France… Mais rassurez-vous, ce n’est que de la littérature…


Par une belle soirée d’été, Mohamad, jeune beur désœuvré en mal de reconnaissance de la part de ses pairs, met la main sur un pistolet et décide de s’en prendre aux « kouffars » de la petite église de son quartier de Bagneux en banlieue sud de Paris. Quand il se retrouve nez à nez avec le jeune curé chaldéen de la paroisse, plus personne ne peut l’arrêter et il abat le prêtre à bout portant. La police surgit, des coups de feux sont échangés et un jeune de la bande est tué. Immédiatement, les banlieues s’enflamment, les armes sortent des caves et plus rien ne peut arrêter la guerre civile, pas même les forces de l’ordre, rendues impuissantes par la lâcheté, le cynisme et l’incompréhension des pouvoirs publics face aux évènements. Telle est la trame du premier roman de Céline Cléber, haut-fonctionnaire évoluant dans les hautes strates du pouvoir et manifestement bien informée du fonctionnement des services du ministère de l’Intérieur.

Vous n’aurez pas de sitôt le loisir de lire un compte-rendu de cet ouvrage dans Le Monde, Télérama et autres fleurons de la presse vivre-ensembliste, qui préféreront toujours faire la promotion de n’importe quel navet pour peu que celui-ci récite le catéchisme de la religion diversitaire. C’est bien dommage, tout d’abord parce que Céline Cléber fait montre dans ce premier opus de qualités littéraires tout à fait exceptionnelles. À la manière de nos plus grands écrivains du XIXe siècle, l’auteur décortique minutieusement les ressorts de l’embrasement à venir et analyse très finement les ressorts de l’âme humaine et les jeux d’acteurs, sans jamais sombrer dans le manichéisme, qu’il s’agisse des jeunes musulmans de nos banlieues en panne d’assimilation, des hommes politiques, des hiérarques des services de l’État, des agents des forces de l’ordre et des magistrats. Elle nous présente une galerie de personnages imprégnés à des degrés divers d’un besoin de considération sociale, et inégalement armés pour résister aux petites lâchetés et compromissions à la tentation desquelles les aléas de l’existence les exposent.

Certains passages relèvent probablement, de la part de l’auteur, de l’introspection : on songe à cet égard à un chapitre, situé presque à la fin de l’ouvrage, où l’auteur relate par le menu un dialogue entre Fabrice Luchini et un préfet de la République, dialogue dont on ne sait pas très bien jusqu’à quel point il est réel ou imaginaire, mais dont le contenu reflète les doutes et les craintes qui ne peuvent que traverser l’esprit d’un grand serviteur de l’État profondément animé du désir d’œuvrer pour le bien de son pays et soucieux du devenir de celui-ci.

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L’action est située en été mais l’année n’est pas précisée. S’agit-il d’une dystopie, d’un roman d’anticipation, d’une prophétie ? Céline Cléber laisse la porte ouverte à ces trois lectures possibles, tout en indiquant qu’elle a souhaité décrire ce qui peut apparaître comme le scénario du pire afin de le conjurer. On est évidemment tenté de faire le rapprochement et la comparaison avec certains ouvrages de Michel Houellebecq, quoi que le style soit ici plus soutenu.

L’œuvre est certes de fiction, mais l’auteur, manifestement bien informée, livre au lecteur une quantité impressionnante de détails et d’anecdotes sur les jeux de pouvoir, sur le fonctionnement des services de l’État, et sur l’expansion de la mouvance islamiste. Elle décrit ainsi par le menu, par exemple, la coexistence difficile, sur le terrain, entre une association d’aide scolaire aux jeunes et la bande du quartier de Bagneux où est située une partie de l’action, et l’impossibilité pour l’association scolaire d’intervenir en direction des adolescents, sauf à prendre le risque de « contrarier » les bandes, lesquelles ont régulièrement besoin de chair fraîche et qui ne sauraient tolérer qu’on ait des velléités de soustraire à leur apprentissage intensif de la délinquance les éléments qu’elles jugent les plus prometteurs… Dans un autre chapitre du livre, Céline Cléber décrit aussi en détails comment les réseaux musulmans du pays de Gex dans le département de l’Ain tirent parti de la localisation de l’aéroport de Genève, situé à cheval sur la frontière franco-suisse, pour s’approvisionner plus facilement en armes et en cash en provenance de pays du Moyen-Orient au nez et à la barbe des douanes helvétiques et françaises.

Certains des personnages de ce roman font inévitablement penser à des acteurs connus du théâtre politique, du présent ou du passé récent. Un choix que l’auteur assume pleinement : « C’est que la vie, en particulier la vie politique, est parfois plus romanesque et plus rocambolesque que la littérature », écrit-elle en avant-propos. Le chef de l’État au moment des évènements est décrit comme un homme jeune et moderne, qui avait gagné beaucoup d’argent chez un banquier d’affaires, peu enclin à écouter ses interlocuteurs, toujours prompt à s’auto-justifier et à s’exonérer de toute responsabilité quand des problèmes surviennent, sans convictions bien arrêtées si ce n’est un « attrait pour les évolutions sociétales les plus débridées » : toute ressemblance avec l’actuel locataire de l’Élysée serait évidemment fortuite… Faut-il en conclure que l’auteur situe l’action de son roman avant l’expiration du mandat présidentiel en cours ?

Céline Cléber. Douce France, éditions du Toucan, 2025. 426 pages

Comme à la maison – du peuple

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Pâtisseries de la Maison Elysée © Sarah Steck, Alexandra Lebon, Présidence de la République

Ouverte au public telle une annexe du palais présidentiel, la Maison Élysée est un lieu hybride qui décline à travers un musée, une boutique et un salon de thé, l’art de vivre à la française et le « made in France » sous toutes ses facettes. On se croirait chez le voisin d’en face, la politique en moins


Depuis les gilets jaunes, le quartier de l’Élysée est barricadé et la rue du Faubourg-Saint-Honoré fermée à la circulation de la place Beauvau à la rue Boissy-d’Anglas. Seuls les piétons peuvent déambuler sous l’œil sévère de gardes républicains armés jusqu’aux dents… Il y a des promenades plus agréables ! Pourtant, depuis juillet 2024, plus de 85 000 personnes sont venues visiter La Maison Élysée, ouverte juste en face du palais présidentiel.

Un président soucieux de partage

Ce lieu singulier, dont on parle peu, dévoile un aspect plutôt sympathique de notre actuel président : sa volonté de rendre accessible à tous l’art de vivre de cet illustre palais de la République.

Comme nous l’explique notre guide passionné, « les Journées du patrimoine et la Fête de la musique ne suffisaient pas à accueillir tous les Français qui désirent découvrir le palais de l’Élysée. Il fallait créer un prolongement pour répondre à cette demande, preuve que notre vie démocratique n’est pas aussi malade qu’on le dit. Le succès est tel que la Maison-Blanche, à Washington, nous a copiés en reprenant le même concept ! En beaucoup moins bien, bien entendu… puisque les visites y sont payantes (alors qu’elles sont gratuites ici) et qu’on se contente d’y découvrir la crème glacée préférée du président Obama et le sandwich de Donald Trump au milieu d’objets souvenirs de pacotille fabriqués en Chine alors que nous, nous célébrons la grandeur de l’artisanat français. »

L’exploit, surtout, réside dans la brièveté foudroyante des travaux, quatre mois au cours desquels Michel Goutal, architecte en chef des Monuments historiques, et Sarah Poniatowski ont métamorphosé une ancienne galerie de tableaux en créant un étage auquel on accède par un grand escalier en marbre doté d’une magnifique rambarde en fer forgé (moi, pendant ce temps, j’attends toujours que mes ouvriers terminent ma salle de bain) : quand l’Élysée veut vraiment quelque chose, ça va fissa !

Un espace en trois actes : boutique, musée, salon de thé

D’une blancheur immaculée, cette maison aux allures de théâtre se divise en trois parties distinctes : la boutique, le musée et le salon de thé.

La boutique, dans laquelle on entre de plain-pied, honore le « made in France » dans ce qu’il a de plus pittoresque : cornichons de la maison Marc, foie gras du Gers, vanille en gousse de Tahiti, huiles d’olive des Baux-de-Provence (parfumées au pesto par le chef des cuisines de l’Élysée, Fabrice Desvignes), chocolats d’Alain Ducasse et café Malongo (pour ces deux derniers, l’Élysée aurait pu nous consulter, nous lui aurions proposé mieux). Outre les produits comestibles, on trouve des montres mécaniques du Jura, des stylos-plume. Dupont, des chaussettes de la maison Broussaud, du savon de Marseille, des assiettes et des tasses de Degrenne, des parapluies de Cherbourg brodés à la main pouvant résister à des tornades de 150 km/h… Aussi insolites soient-ils, tous ces objets ont été « approuvés » par la présidence de la République française selon le modèle du Royal Warrant de la famille royale britannique.

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De Gaulle aurait-il accepté que l’on mît en vente son eau de toilette, ses pantoufles et son champagne ?

Quelques mètres plus loin, le visiteur pénètre dans la partie musée où sont exposés différents objets d’art provenant du palais, à commencer, justement, par le célèbre bureau du général, chef-d’œuvre en bois précieux, bronze et cuir de l’ébéniste de Louis XV, Charles Cressent (1740). Ce meuble majestueux porte encore les marques de cigarette de Pompidou, les taches d’encre de Mitterrand, Chirac, Sarkozy et Hollande – Giscard et Macron lui ont préféré un bureau plus moderne.

Macron est d’ailleurs le président qui a le plus modernisé les intérieurs de l’Élysée, héritier en cela de Georges Pompidou qui avait été le premier à y faire entrer l’art contemporain en commandant des meubles au designer Pierre Paulin en 1972.

Les cadeaux diplomatiques, entre symboles et bizarreries

Pendant que la voix enregistrée de Stéphane Bern raconte à qui veut l’entendre l’histoire de l’hôtel d’Évreux édifié en 1722, on se précipite dans la salle des cadeaux diplomatiques offerts au président Macron depuis 2017. On regrette de ne pouvoir admirer ceux reçus par tous ses prédécesseurs, à commencer par les bijoux de Bokassa, mais ceux-ci ont été éparpillés dans plusieurs musées nationaux. « Bientôt, je l’espère, ils seront tous ici ! » s’enflamme notre guide. Ces cadeaux n’appartiennent pas au président en personne, mais au Mobilier national, donc à la République. Certains fascinent par leur simple beauté ethnique, à l’image de la cloche de chameau d’Éthiopie, des éperons en argent de cow-boys du Chili, de la parure en coquillages de Papouasie-Nouvelle-Guinée, des chandeliers à trois branches de Thaïlande, du luth à manche long joué par la déesse Sarasvati en Inde… Un tableau figure aussi les deux lévriers du Kazakhstan offerts au président et qui courent tous les jours dans les jardins du palais avant d’être gardés par un maître-chien. Certains cadeaux sont manifestement porteurs d’un message crypté, tel ce bouffon de la commedia dell’arte offert en 2019 par le Premier ministre italien…

Ce musée prometteur rend aussi hommage à la garde républicaine, dernière unité montée de l’armée française (565 cavaliers, 400 chevaux) dont la mission première est d’assurer la protection du président et des palais nationaux depuis 1880. Sabres, selles, bottes et casques sont tous fabriqués par des artisans français d’exception, pour son peloton de tireurs d’élite, constamment déployé lors des sorties présidentielles, et sa section antidrones, mobilisée en permanence.

À l’étage, on a la surprise de découvrir le plus beau salon de thé de Paris, écrin en marbre posé sous une verrière multicolore. Les serveurs sont vêtus avec élégance et s’expriment aussi bien que les acteurs de la Comédie-Française. Loin du bruit et de la fureur, on peut se régaler d’un chocolat chaud et d’une pâtisserie confectionnée par le chef pâtissier de l’Élysée : flan vanille Pompadour (à base de vanille fraîche et entière), tarte chocolat escalier de l’Empereur, charlotte corrézienne (un dessert aux pommes dédié à Jacques Chirac et à François Hollande), tarte marron et cassis… Moi qui ne savais pas où donner mes rendez-vous galants, maintenant, je sais.

La Maison Élysée

88, rue du Faubourg-Saint-Honoré 75008 Paris
Accès libre et gratuit du mardi au samedi de 10 à 19 heures.
Visites guidées gratuites sur réservation : www.billetterie-elysee.fr

Au salon de thé : chocolat chaud 8 euros, thé et cappuccino 6 euros, pâtisseries entre 9 et 12 euros.

La boîte du bouquiniste

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Fernande Choisel © D.R.

« Paris est la seule ville du monde où coule un fleuve encadré par deux rangées de livres », dixit Blaise Cendrars. Causeur peut y dénicher quelques pépites…


Il est des métiers oubliés et des noms inconnus. Qui se souvient de la profession de sténodactylo et qui a déjà entendu parler de Fernande Choisel ? Cette femme qui n’a rédigé que ses mémoires a pourtant écrit – tapé – des centaines de livres et de pièces de théâtre. Elle qui, enfant, a vu la tour Eiffel « monter boulon après boulon » se lance, jeune femme, dans la sténographie – ce langage des signes manuscrit qui permet de noter à la vitesse de la parole. En 1897, cette pionnière du genre voit d’un mauvais œil l’arrivée de la machine à écrire, même si celle-ci symbolise ses « idées d’avant-garde », car ce « véritable bloc d’acier, compliqué d’une foule de ressorts qui sautent à chaque frappe et d’un clavier de soixante-quinze touches » transforme ses déplacements « en véritables expéditions ». Et ses déplacements sont quotidiens : employée de l’agence de M. Compère, elle est envoyée, au gré des demandes, chez Robert de Flers, Edmond Rostand, Francis de Croisset, Gaston Leroux, Tristan Bernard… pour dactylographier leurs manuscrits ou écrire sous leur dictée.

Au printemps 1916, Fernande est demandée au théâtre des Bouffes-Parisiens. Elle est conduite dans la loge de Sacha Guitry qui lui donne quelques feuillets à mettre au propre. Elle découvre le personnage : un esprit en ébullition qui passe dans la même conversation d’un projet à un autre avant de revenir au précédent tout en décochant un galant compliment à la première dame venue et en essayant un nouveau costume, une nouvelle perruque, un nouveau maquillage… une nouvelle réplique. Un tourbillon toujours nimbé des volutes de cigarettes qu’il fume à longueur de journée.

Elle ignore alors que cette rencontre va changer sa vie.

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Satisfait de son travail appliqué, de sa minutie et de son caractère, discret et attentif, Guitry l’engage à son service exclusif à la fin des années 1920. Elle fait son entrée dans la célèbre maison de l’avenue Élisée-Reclus et devient immédiatement bien plus qu’une secrétaire : une confidente essentielle, une intendante générale.

Le « Patron » est un bourreau de travail, écrit pièce sur pièce et enchaîne les scénarios de cinéma tout en étant sur scène chaque soir, mène grand train, reçoit beaucoup, roule en Cadillac blasonnée, collectionne frénétiquement tableaux et objets d’art, et, surtout, a besoin de vivre avec une femme. Il en aura cinq, toutes comédiennes : Charlotte Lysès, Yvonne Printemps, Jacqueline Delubac, Geneviève de Séréville et Lana Marconi – celle qui « fermera mes yeux et ouvrira mes tiroirs ». Fernande est aussi la confidente de chacune d’elles, vie privée et vie publique étant indissociables chez Guitry.

Cette âme dévouée se double d’une belle plume. Les pages qu’elle consacre au déménagement qu’elle fait des trésors du maître, et de ses liasses de billets, à travers la France durant l’Exode sont savoureuses. Elle est aussi la mieux placée pour constater l’aigreur qui le ronge à la Libération, après deux mois de prison. Il a changé. Cette injustice le rend injuste envers cette complice omniprésente depuis près de vingt ans. Les crises se multiplient, elle tente de tenir puis n’en peut plus et claque la porte avec amertume en 1948.

Rideau.

À 76 ans, il fallait le faire

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Michel Fallet © Philippe Lacoche

Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…


La valeur peut attendre, parfois, le nombre des années. La preuve : il y a peu, ma Sauvageonne et moi, sommes allés à la Comédie de Picardie, à Amiens, pour assister à la soirée animée par Michel Fallet, 76 ans, qui lisait ses textes. Soixante-seize ans, oui ; vous avez bien lu.

Ce n’est pas lui faire injure de dire que Michel n’est plus un jeune homme. Il n’empêche qu’il a prouvé à l’auditoire qu’il détient un sacré talent d’écrivain. Ce n’est pas ma Sauvageonne qui me démentira car, en matière de plumes, elle y connaît un rayon. Sans parler de celles qui ornent son adorable tête et qui lui donnent l’allure d’une punkette des seventies, elle adore lire. Bref : on a beaucoup aimé. Michel Fallet a mené à bien une carrière d’enseignant ; il a dispensé des cours d’anglais et de maths-physique à des jeunes gens, notamment à ceux du collège Arthur-Rimbaud, à Amiens. Aimait-il cette profession ?

Lecture en famille à la Comédie de Picardie © Philippe Lacoche

Sans nul doute mais il a toujours eu une idée en tête : écrire. On est en droit de ne pas lui donner tort. À l’âge de 15 ans, il a commencé à rédiger. Puis, il s’est abstenu longtemps, très longtemps, puisqu’il ne s’est remis à écrire que dans les années 1990. Depuis, il ne s’est plus arrêté ; il a bien fait. À la Comédie de Picardie, il était accompagné dans sa lecture par Claudie, par Henri, son deuxième fils, et par Monique, la mère de ce dernier. (Une lecture en famille !)

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Modeste et discret, on sentait bien qu’il avait un peu le trac. On le comprend ; il s’agissait presque de sa première vraie lecture puisqu’il en fit une, plus courte, il y a quelques années, au Musée de Picardie. Sous la table, ses pieds, nus, comme ceux de Sandie Shaw chantant « Un tout petit pantin » en 1967, remuaient sous l’effet de l’émotion. Le trio nous donna à entendre des textes poétiques et des nouvelles de grande qualité.

Michel écrit bien ; très bien. Son style est limpide, aérien, et surtout, surtout, empreint d’un humour subtil et d’une délicate mélancolie qu’il dissimule souvent sous des ambiances déjantées, presque dadaïstes. Ma sauvageonne et moi avons particulièrement aimé « Le chapeau de la girafe » et « Les portes du pénitencier » (j’ai tout de suite songé à Eric Burdon et ses géniaux Animals, et à Johnny Hallyday qui avait eu la bonne idée – Yday – d’adapter en français la chanson éponyme).

Sa prestation terminée, je l’ai retrouvé au bar de la Comédie autour d’un verre de Tariquet ; je lui ai demandé s’il avait déjà été édité. « Non ! », m’a-t-il répondu avec un doux sourire qui m’a laissé penser qu’il en avait envie. Éditeurs, vous savez ce qu’il vous reste à faire…

Un jour, des hommes volèrent à la télévision

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Jean-Michel Folon dans l'émission "Surprise sur prise" sur TF1, le 22 avril 1991 © PASCUCCI/TF1/SIPA

Il y a 50 ans, Marcel Jullian lançait Antenne 2 avec un indicatif d’ouverture qui demeure un morceau d’anthologie cathodique sur une musique de Michel Colombier. Le fondateur de la chaîne publique avait fait appel au peintre belge Jean-Michel Folon (1934-2005) pour styliser un horizon nouveau. Monsieur Nostalgie se plonge dans l’univers prophétique de cet aquarelliste humaniste.


Encore aujourd’hui, cinquante ans après sa première diffusion, ce générique long et lent, à éclosion spatiale, est une madeleine de Proust. Il est à la fois apaisant et inquiétant, il n’a toujours pas révélé toute sa puissance d’abstraction. On pourrait le regarder des heures comme un oracle qui n’en finit pas de tourner dans les airs ; il appelle le téléspectateur à pénétrer une autre réalité, à décloisonner des barrières, mais a-t-il vraiment vocation à nous divulguer un message ? Est-il une porte vers l’ailleurs ou le reflet de notre propre emprisonnement ?

Un générique digne d’une œuvre d’art

On le qualifie un peu vite d’onirique et de poétique, cette classification scolaire lui enlève une part de son mystère, réduit son écho, le « folklorise » à outrance, l’assèche. L’aquarelle doit couler, c’est le flux et reflux de l’eau qui créent le trouble et la béance. La netteté du trait est mensongère. Et puis la poésie n’est pas de nature explicative à part chez les professeurs de maintien. Depuis cinquante ans, on regarde donc des hommes « papillon » voler et former les lettres du mot « Antenne » et on s’interroge sur notre propre sort. Ils sont nous, nous sommes eux. Le décalque des silhouettes se duplique à l’infini. Déjà enfant, nous observions cette courte scène annonçant les programmes avec un mélange d’admiration et de méfiance provinciale. De toutes les manières, nous étions happés, nous ne pouvions résister à cet appel de l’imprévu.

Par sa qualité esthétique, une sobriété étrange, l’usage du temps ralenti et une forme de perte des repères, cet interlude était annonciateur des grandes interrogations du monde actuel. Il était philosophie sans la quincaille idéologique, il était humaniste sans les trémolos dans la voix, il était écologiste sans les coups de faux. Il était cette pause salutaire dans ce qui allait devenir le carnaval des informations et des variétés. Comme le calumet de la paix, sa fumée brouille encore notre jeunesse. A-t-il vraiment existé ? Ne l’avons-nous pas inventé ? Dans une société éteinte où l’accélération virtuelle est un leurre, une telle audace de couleurs et de détachement serait impossible. Elle dérouterait les cerveaux habitués à la bouillie mixée et au pépiement des images saccadées.

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L’œuvre de Jean-Michel Folon

Quelques années plus tôt, l’expérience lunaire avait déjà été tentée sur l’émission Italiques où des livres ouverts prenaient leur envol. Cette signature visuelle des années 1960 et 1970 aux tonalités douces et à l’incommunicabilité permanente est l’œuvre du peintre belge Jean-Michel Folon, également sculpteur et à l’occasion, acteur. Peu d’artistes auront marqué durablement notre environnement télévisuel et marchand de leur empreinte. Ce Buster Keaton de la mer du Nord avait élu domicile à Bougival puis dans le Gâtinais où de son atelier entouré de champs rectilignes, il récréait les impasses de la ville et les vies bouchonnées. Les vitraux de l’église de Burcy sont un témoignage de son passage en Seine-et-Marne. Folon avait d’abord conquis l’Amérique avant de connaître le succès en Une de L’Express ou du Nouvel Observateur. Chez Esquire, Time ou The New Yorker, dans les temples sacrés de l’illustration, il s’était fait un nom. Au déchiffrage de son art, il répliquait : « J’essaye de ne rien expliquer » ajoutant que ses dessins étaient le point de départ de notre imagination. Il dessinait des individus chapeautés qui ne souriaient pas, ne pleuraient pas, n’avaient aucune expression dans le visage, des « types paumés » englués dans la banalité des mouvements contraints, d’où la multiplication de signes d’injonction dans ses tableaux. Folon aspirait à les transformer en cerfs-volants, à les libérer des flèches de l’existence et des agglomérations tentaculaires. Il était férocement utopiste et regrettait que nous fussions « tout le temps en état d’obéissance ».

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Son travail d’affichiste pour le cinéma (La rose pourpre du Caire de Woody Allen), pour des festivals, des musées ou la publicité avec des marques telles qu’Olivetti, Apple ou Larousse fut une tentative d’émanciper les Hommes face aux contraintes. Cinquante ans après, on ressent intimement cette radicalité-là derrière l’apparente quiétude de son œuvre.

Des migrants au garage

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© Renault

Afin de faciliter l’intégration de migrants, l’État a favorisé leur embauche à l’usine Renault de Batilly (Meurthe-et-Moselle). Mais, les affaires ne tournent plus à plein régime…


Il était une fois dans l’Est, près de Metz, à Batilly, une usine Renault (produisant des véhicules utilitaires), qui sans rouler sur l’or tenait néanmoins la route.

En 2023 encore, les chaînes de montage tournaient à plein régime, avec la main-d’œuvre d’un millier d’intérimaires… des gars du cru, des Lorrains. Leurs contrats CDD ne pouvant légalement être reconduits ad vitam aeternam (ils ne peuvent excéder 1 060 jours), Renault refusa de titulariser 400 intérimaires qui devinrent des chercheurs d’emploi. Pour les remplacer, l’entreprise ne fit pas appel à une filière d’immigration illégale, mais s’en remit à l’État. Dans sa volonté d’éparpiller façon puzzle l’immigration dans toutes les régions, l’État propose aux acteurs économiques locaux le CTAI : contrat territorial d’accueil et d’intégration. C’est ainsi que mi-2023 posèrent leurs sabots en Lorraine, à l’usine de Batilly, 400 migrants, venant d’Ukraine, de Somalie, d’Afghanistan…

Migrants qui donnent aujourd’hui la migraine. Car la roue a tourné, l’usine est en crise. Renault, suivant les judicieuses directives de l’État et de l’UE, a ainsi investi 1,4 milliard dans la construction d’un Master 100 % électrique, utilitaire dont le prix de vente, 40 000 euros, dissuade les petits artisans auxquels il est destiné. Bref le carnet de commandes reste plat, la chaîne tourne au ralenti. Et le 30 janvier, la direction a annoncé un plan drastique, avec la suppression de 700 postes, dont les 400 occupés par les migrants venus d’Ukraine, de Somalie, d’Afghanistan… dont on ne sait plus que faire. Les décideurs se refilent la patate chaude. Une réunion de concertation est prévue mi-avril, avant ensuite de saisir les ministres concernés, doucement mais sûrement on s’engage sur une voie de garage…

L’État, ne pouvant plus les placer sur la case départ ou retour au pays, va sans doute intégrer et reclasser ces migrants à France Travail, l’agence dont l’appellation trompeuse prend en charge les Français, ou pas, qui ne travaillent pas.

La guerre sans effort de guerre ?

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Emmanuel Macron visite la base aérienne 116 « Lieutenant-Colonel Papin » à Luxeuil-Les-Bains (Haute-Saône), 18 mars 2025. Une visite marquée par des annonces sur le réarmement de la France et la promesse d'investissements pour moderniser les infrastructures militaires © Christian Liewig/Pool/SIPA

Après avoir sacrifié la défense à la protection sociale, nous n’avons pas la capacité de mener la guerre de haute intensité promise par certains scénarios. Des coupes budgétaires sont réalisables mais quand les revenus de la majorité des Français dépendent entièrement de l’État, qui oserait demander un effort « citoyen » ?


Jamais la faiblesse de nos dépenses militaires n’a été aussi flagrante. Jamais la priorité donnée à l’État providence au détriment de la défense nationale n’est apparue à ce point évidente. Personne ne semble pourtant désireux d’analyser posément les chiffres.

En 1950, la France consacrait 9 % de son PIB à ses armées et 8 % à la protection sociale. Elle occupait par ailleurs à cette époque le 12e rang mondial en termes de PIB par tête. En 1980, quelques mois avant l’accession de la gauche au pouvoir, le budget de notre défense ne représentait déjà plus que 4 % du PIB et la couverture sociale 24 %. Mais la création de richesse par habitant demeurait stable – 13e place – et la France tenait son rang de puissance moyenne.

Aujourd’hui, c’est son impuissance spectaculaire qui caractérise notre pays. Près de quarante-cinq ans après l’élection de François Mitterrand, de 39 heures en 35 heures, de CMU en RSA, sans qu’aucun gouvernement entre-temps – surtout pas ceux dits de droite – ait pu mettre un frein à l’extension infinie de la « solidarité nationale », le poids de la défense dans le PIB a chuté à 2 %, alors que la protection sociale en consume 32 % – record mondial.

Inversion des courbes

Le budget alloué aux « transferts sociaux » a donc été multiplié par quatre en soixante-quinze ans, tandis que nous divisions par quatre celui affecté à la sécurité de la nation. Dans le même temps, le PIB par habitant se voyait relégué de la 12e… à la 24e place. Résultat calamiteux d’une déchéance historique, très concrètement traduite par un surendettement endémique de 3 300 milliards d’euros.

Au moment où fleurissent les scénarios d’une guerre de « haute intensité » et le constat alarmant que nous ne pourrions la mener au mieux qu’un long week-end (plus un jour de RTT si tout se passe bien), se pose la question du financement d’un effort budgétaire sans précédent pour retrouver un minimum de crédibilité géopolitique.

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Certes, pour les raisons que l’on sait, l’Allemagne a depuis quatre-vingts ans encore plus que nous saboté son armée, réduite à une bande de beatniks en tongs. Nos voisins d’outre-Rhin disposent néanmoins d’une capacité de réarmement sans comparaison avec la nôtre. Ils consacrent déjà 90 milliards d’euros à leur Bundeswehr, alors que nous n’allouons que 50 milliards (hors pensions) à notre Grande Muette. Mais avec un taux d’endettement public de seulement 63 % à Berlin contre 110 % à Paris, ils pourraient hisser leur budget de défense à 190 milliards (quatre fois plus que nous) et maintenir cet effort pendant… dix ans !

En d’autres termes, affecter en une décennie 1 000 milliards d’euros supplémentaires à leur armée semble donc aisément à portée des Allemands – mais bien sûr pas à la nôtre. Et cet investissement gigantesque ne porterait leur dette d’État qu’à 80 % du PIB, très loin encore de l’himalayenne ardoise française. On mesure à ces données les conséquences de l’impéritie des classes dirigeantes hexagonales et de leurs électeurs (et la justesse d’une fable célèbre impliquant une cigale et une fourmi).

Élève Milton Friedman, au tableau

Tout ce qui précède conduirait un élève moyen de 6e de 1950 (ou un bon élève de terminale de 2025) à suggérer de ramener les dépenses sociales de 32 à 30 % pour augmenter le budget de la défense de 2 à 4 %. Ceci afin d’assurer la sécurité du pays sans augmenter la dette ni les impôts les plus élevés du monde – deux éléments qui expliquent, en outre, notre dégringolade au classement mondial de la richesse par habitant.

Cet élève « ultralibéral » n’aurait cependant aucune chance de faire une carrière politique au pays des droits de l’homme. Le système clientéliste mis en place avec succès par la gauche depuis 1981, et jamais remis en cause par la droite depuis, empêche a priori toute élection d’une majorité favorable à une réforme profonde de notre modèle social. En effet, 55 à 60 % des 49 millions d’électeurs voient leurs revenus dépendre de l’État. 27 à 29 millions sont soit chômeurs, retraités (17 millions), handicapés (2 millions), bénéficiaires du RSA (2 millions), salariés d’une entreprise privée dépendant des commandes publiques (2 millions) ou tout simplement fonctionnaires (6 millions).

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Pour ces millions de Français, le Trésor public n’est pas un créancier, mais un débiteur. Leur expliquer que le débit est trop important et qu’il va falloir très légèrement refermer le robinet revient à convaincre un héroïnomane de réduire ses doses – et c’est sans compter tous ceux pour qui les transferts sociaux représentent une part significative de leurs revenus (une famille nombreuse par exemple).

Un espoir nommé tronçonneuse

C’est donc fort logiquement que la représentation nationale imagine un « grand emprunt européen » ou des super-taxes contre les hyper-riches pour financer « l’effort de guerre », tout en rêvant secrètement de trouver de la vie sur Mars, ainsi qu’une banque locale disposée à financer la gabegie gauloise pour les siècles des siècles.

Comment s’étonner que nos voisins allemands ou britanniques, moins accros à la dépense publique, puissent élire des dirigeants désireux de réformer l’État providence ?

Il existe bien sûr quelques contrées en Europe du Nord dont les citoyens dépendent au moins autant de l’État que la France, mais ce sont des pays qui disposent d’un atout absent chez nous : le civisme. Notre protection sociale laxiste permet aux menteurs, tricheurs, truandeurs du monde entier d’abuser d’un système qui considère le contrôle des dépenses comme une préoccupation fasciste. Ce qui fait pas mal d’électeurs qui, dans le secret de l’isoloir, ne veulent surtout pas qu’on y mette bon ordre.

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Une lueur d’espoir demeure cependant. Elle est encore vacillante, mais danse le tango. C’est l’Argentine, nation corrompue par le péronisme et au modèle social comparable au nôtre. Des millions d’allocataires, de fonctionnaires injustifiés et de gaspillages afférents aux effets délétères cumulés ont fait chuter le pays de Carlos Gardel de la 7e place à la 64e au classement mondial de la richesse par habitant. Drogués à la dette publique et au bord de l’effondrement, les Argentins ont réussi à élire ce Javier Milei aux manières curieuses, mais au programme simple : sabrer dans les dépenses.

Les Français finiront donc peut-être par écouter le Charles Péguy, qui recommandait de « penser contre soi-même ». Dans ce cas précis, il s’agit de renoncer à la paresse et à la facilité pour retrouver le sens de l’effort, de l’intérêt général et des générations à venir – ou alors de mettre la main sur cette banque martienne qui financerait nos chars et nos Rafale.

Justice, avez-vous dit ?

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Le romancier Jean-Marie Rouart. L'ancienne juge et députée d'extrème gauche Eva Joly © BALTEL/SIPA / DR/

Le nouvel essai de Jean-Marie Rouart tombe à point nommé. On a rarement autant critiqué la justice et l’Etat de droit qu’actuellement!


Avec Drôle de justice, Jean-Marie Rouart dénonce les dérives d’une justice de plus en plus idéologique. Le nouveau livre de l’Acédémicien tombe à pic. Après la condamnation de Marine Le Pen à quatre ans de prison, dont deux ferme, et cinq ans d’inéligibilité à effet immédiat – décision détonante – pour détournement de fonds publics, le débat s’enflamme. On ressort la fameuse phrase de François Mitterrand : « Méfiez-vous des juges, ils ont tué la monarchie. Ils tueront la république. » Le trouble s’installe, surtout quand la présidente du tribunal, Bénédicte de Perthuis, tient à affirmer que son modèle en matière de justice se nomme Eva Joly. Cette dernière avait fait preuve d’un acharnement singulier à poursuivre Roland Dumas, alors président du Conseil constitutionnel et ancien ministre des Affaires étrangères. Avec le soutien du Monde, le juge d’instruction avait « mis le paquet » pour déstabiliser l’ancien résistant. Mais Roland Dumas tint bon. Il faut relire le chapitre qu’il lui consacre dans ses mémoires, Coups et blessures. « Pendant cinquante ans, écrit-il, j’étais de l’autre côté de la barre. Je n’ai jamais eu beaucoup d’admiration pour les juges, sauf pour quelques individus, les magistrats résistants pendant l’occupation ; ou encore ceux qui, au moment de la guerre d’Algérie, refusaient de condamner sur un dossier vide. » Il ajoute : « Dès qu’une affaire touche à la politique et a quelqu’un en vue, la sérénité et la vérité laissent la place au fantasme, voire au mensonge. »

A relire: L’État de droit, c’est plus fort que toi !

Jean-Marie Rouart, dans son livre très autobiographique, s’insurge contre les abus, les excès et les manquements de la Justice. Il n’est pas avocat, comme Roland Dumas, mais c’est un écrivain dont la voix porte. Ses interventions ne passent pas inaperçues. Elles lui ont valu beaucoup d’ennuis, notamment judiciaires. Il a été flanqué à la porte, à deux reprises, ce qui n’est pas banal, du Figaro. Mais, lui aussi, tient bon. Pas question pour lui de se coucher devant la Justice. Il suffit de lire Drôle de justice pour s’en convaincre. Jean-Marie Rouart s’est illustré en prenant la défense du jardinier marocain, Omar Raddad, accusé de l’assassinat odieux de Ghislaine Marchal, divorcée d’un grand équipementier automobile. Il a pris tous les risques, et il l’a payé chèrement. Cela lui a permis de côtoyer Jacques Verges, avocat du jardinier, homme iconoclaste, « mitraillette égarée dans un sac Hermès », pour reprendre l’expression de l’académicien. Vergès, l’insaisissable, n’avait pas hésité à comparer Omar au capitaine Dreyfus. Rouart a été de ce combat, comme de beaucoup d’autres, que l’on découvre dans son livre. À propos de Vergès, il a retenu la leçon suivante : « L’argument philosophique qui sous-tendait sa défense des inculpés, c’est que les notions d’innocence et de culpabilité, autant dire le droit lui-même, sont des produits aléatoires. » Comme l’a écrit Pascal : « Vérité en-deçà des Pyrénées, erreur au-delà. » Jean-Marie Rouart, sûrement trop pudique, ne cite pas l’hommage que lui a rendu d’Omar Raddad. Alors je le fais : « Rouart ne m’a pas défendu. Il a défendu la justice. Il a défendu la France. »

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Pour Jean-Marie Rouart, « l’ordre juste » est celui des vainqueurs. « J’ai toujours éprouvé un malaise devant la bonne conscience des jurés de Nuremberg », affirme-t-il. Il ne remet pas en cause les jugements rendus à l’encontre des dirigeants nazis, c’est une évidence, mais il demande : « qui sont les juges ? Les Alliés. Et parmi ces Alliés : les Soviétiques. » Or ces derniers se sont rendus coupables d’actes criminels. Il rappelle le massacre de Katyn, en 1940, dénoncé par Robert Brasillach qui s’était rendu en Pologne, le 9 juillet 1943, et avait affirmé que les 22 000 officiers polonais avaient été exécutés par les services du NKVD, sur ordre de Staline, et non par les nazis. Brasillach, écrivain collaborateur et antisémite, fut jugé, condamné à mort pour ses écrits, et fusillé le 6 février 1945. Il aurait pu cependant être gracié – comme le demanda Albert Camus, François Mauriac, André Barsacq et beaucoup d’autres intellectuels du camp adverse de celui de Brasillach – et devenir « recyclé-maudit-fréquentable » après un séjour à l’étranger en attendant que les esprits s’apaisent. Mais de Gaulle refusa de lui accorder cette grâce car les alliés soviétiques étaient trop puissants à l’époque. Rouart, qui défend cette thèse, comme je l’ai moi-même fait dans ma biographie de Brasillach*, conclut que les crimes du stalinisme, « qui rivalisent dans l’horreur avec ceux d’Hitler », attendent toujours leurs juges officiels. « Dans ces conditions, écrit-il, comment douter de la légitimité de ceux qui prétendent incarner l’ordre juste ? » On peut également douter de l’impartialité de certaines décisions de justice qui émanent de juges syndiqués ou qui se présentent, après s’être mis en disponibilité, à la présidentielle en défendant des idées gauchistes.

Un livre courageux, donc, qui mérite d’être lu.

Jean-Marie Rouart, Drôle de justice, Albin Michel, 180 pages


* Robert Brasillach, l’illusion fasciste, préface d’Alain Griotteray, Perrin.

American nightmare

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© D.R.

Premier film fauché mais viscéral, The Gazer a bousculé les festivals avec son esthétique râpeuse et son énergie de cinéma brut. Tourné en 16 mm par un électricien devenu cinéaste, ce thriller indé entre rêve noir et cauchemar américain suit Frankie, une paumée du New Jersey aux prises avec une mystérieuse maladie du temps et une embrouille de voiture louche


L’image a du grain, la couleur est saturée, tout ça fait un peu cradoque mais cette esthétique du pauvre  – tournage effectué à l’économie, en pellicule 16mm –  est assez raccord, au fond, avec le style de ce movie 100 % « indé U.S », comme on dit. Ce premier long métrage a fait sensation au festival du film américain de Deauville, et à Paris, projeté dans l’édition 2024 de l’Etrange festival. Électricien de métier, son réalisateur, Ryan J. Sloan, y a englouti trois ans d’économies patiemment engrangées avec sa co-scénariste et actrice américano-canadienne Ariella Mastroianni (rien à voir avec Chiara). Au civil, ils sont mari et femme.

Syndrome cérébelleux

Brunette coiffée à la garçonne, Ariella campe ici Frankie, une prolo du New-Jersey affectée d’une maladie qui met sa vie en sursis à brève échéance : le nom scientifique est « dyschronométrie » – le terme apparaît une fois dans le dialogue au cours du film, raison pour laquelle je m’en souviens. Consulté, le dictionnaire me précise qu’il s’agit d’une « altération de la gestion des paramètres temporels du mouvement volontaire  (… ), symptômes inscrits dans un syndrome cérébelleux ».

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Autant dire qu’à la fille on ne donne pas cher de sa peau.  Dès la première minute du film, ce handicap lui fait d’ailleurs perdre son taf de pompiste. Faute de ressources pour l’élever, Frankie a été privée de la garde de sa petite fille, éduquée par sa belle-mère suite à un drame survenu antérieurement, et dont l’intrigue labyrinthique nous dévoilera le secret… Pour pallier à ses absences cognitives, Frankie a la manie d’enregistrer son quotidien sur son petit magnéto à cassettes, messages qui lui permettent de ne pas perdre pied.

Surprise par Frankie depuis une fenêtre dans une dispute avec un type, une jeune femme, voisine de l’immeuble d’en face, lui propose contre trois mille dollars en cash d’aller garer en toute discrétion une voiture en lieu sûr, à un endroit donné. Quoique méfiante, mais trop aux abois pour refuser, Frankie fait le job. Seulement voilà, la rétribution se fait attendre. Frankie n’a pas de smartphone, alors elle se reporte sur les cabines de téléphone pour pister l’arnaqueuse : dans cette Amérique sans âge, elles n’ont pas été démantelées. Le scénar a déjà pris la forme d’un thriller louvoyant, paranoïaque, sanguinaire et grevé de cauchemars, quelque part entre Cronenberg et David Lynch…  Vous suivez ?

L’autre personnage principal de The Gazer– « Le Spectateur », en français – c’est cette ville américaine en état de déliquescence avancée, qui a toutes les apparences d’un nouveau tiers-monde.  Loin de la Start up Nation chère à Trump.

The Gazer. Film de Ryan J.Sloan. Avec Ariella Mastroianni. Etats-Unis, couleur, 2024. Durée : 1h54

En salles le 23 avril 2025

 

La banalité du « mais »

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Marche en soutien au rabbin d'Orléans et contre l'antisémitisme. Arié Engelberg avait été agressé en pleine rue à Orléans le samedi 22 mars 2025 © Charles Bury/SIPA

Habitué aux joutes médiatiques, hier comme dirigeant communiste, aujourd’hui comme chroniqueur politique, Olivier a des tripes et du cœur quand il s’agit de défendre ses idées. « J’aime qu’on me contredise ! » pourrait être sa devise


En quittant le studio d’Europe 1, le 23 mars, après avoir réagi à l’agression du rabbin d’Orléans, Arié Engelberg, acte odieux commis sous les yeux de son jeune fils, j’ai de nouveau fait le constat d’une triste réalité. Face au « fléau », au « poison », à l’« horreur » de l’antisémitisme et à son « effroyable » progression depuis le 7 octobre 2023, les mots commencent à manquer. Peu à peu, à force d’être répétés, ils se vident de leur sens, ils s’assèchent. Tout cela prend l’odeur rance de la banalisation. D’abord, les réactions des représentants de la communauté juive. Trop seuls. Puis celles des premiers responsables politiques. Qui est au rendez-vous ? Et pour dire quoi ? Qui ne se montre pas ?

Je suis peu à peu devenu un dénicheur compulsif des « Oui, mais… ». Je les traque. Le 8 mars, pour la Journée internationale des droits des femmes, les militantes du collectif Nous vivons, étendard mémoriel des femmes victimes du Hamas le 7-Octobre, parce que juives, n’ont pu intégrer le cortège parisien de la manifestation. « Oui, mais… » Certains se demandent alors quelle est la « couleur politique » de ce collectif. Et pour Boualem Sansal ? « Certes, il ne devrait pas être emprisonné, mais… » et sont alors cités ses propos sur le régime algérien et sur le conflit de territorialité qui l’oppose au Maroc dans le Sahara occidental. Idem pour les affiches antisémites visant Cyril Hanouna, « elles sont inacceptables, mais… » ; puis la direction des Insoumis assure ignorer les codes historiques de l’antisémitisme. Lors d’un meeting à Brest, Jean-Luc Mélenchon assure ad nauseam que « pas de bol, nous, on n’a pas ces affiches, on n’est pas au courant, on sait pas, d’accord ». C’est le haut du spectre, mais il y a tout un camaïeu de réactions, de « Oui, mais » ou de silence au sein de la gauche non insoumise qui participe à ce climat de plus en plus pestilentiel et dangereux.

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Alors comment retrouver le goût de l’avenir ? À gauche, après ces affiches intolérables, dans un accablant continuum depuis le 7-Octobre, il ne pourra y avoir de « Oui, mais… » lors des prochaines élections législatives pour prétexter une alliance avec des représentants LFI. C’est une question d’éthique politique, de respect des valeurs qui sont au cœur de notre engagement humaniste et progressiste. Il faudrait aussi davantage de créativité de la part du monde de la culture pour donner un imaginaire, une perspective, à ceux qui, comme moi, ne veulent pas d’un trumpisme à la française. Nous sommes depuis trop longtemps en cale sèche alors que la bataille idéologique ne cesse d’être menée par le camp d’en face qui a aussi ses « Oui, mais… ».

« Oui, on a le droit d’avorter, mais… » ; « Oui, la Russie a envahi l’Ukraine, mais… » ; « Oui, le réchauffement climatique est une réalité, mais… » ; « Oui, c’est la devise républicaine “Liberté, Égalité, Fraternité”, mais… » ; « Oui pour l’État de droit, mais… » ; « Oui, il faudrait davantage rémunérer le travail et mieux répartir la richesse produite, mais… » ; etc.

« Douce France » de Céline Cléber, chronique du grand embrasement à venir?

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Violences urbaines à Marseilles suite à la mort de Nahel, tué après un refus d'obtempérer, Marseille, le 30 juin 2023 © SENER YILMAZ ASLAN/SIPA

Il n’aura fallu que d’un coup de feu pour que la France s’embrase… Céline Cléber, haut-fonctionnaire et plume de droite, décrit dans un roman sa vision d’une (inévitable?) rébellion des banlieues de notre pays… Et plonge aussi son lecteur au cœur du pouvoir, pour comprendre le fonctionnement de ces services de l’État qui laissent agir ceux qui ont la haine de la France… Mais rassurez-vous, ce n’est que de la littérature…


Par une belle soirée d’été, Mohamad, jeune beur désœuvré en mal de reconnaissance de la part de ses pairs, met la main sur un pistolet et décide de s’en prendre aux « kouffars » de la petite église de son quartier de Bagneux en banlieue sud de Paris. Quand il se retrouve nez à nez avec le jeune curé chaldéen de la paroisse, plus personne ne peut l’arrêter et il abat le prêtre à bout portant. La police surgit, des coups de feux sont échangés et un jeune de la bande est tué. Immédiatement, les banlieues s’enflamment, les armes sortent des caves et plus rien ne peut arrêter la guerre civile, pas même les forces de l’ordre, rendues impuissantes par la lâcheté, le cynisme et l’incompréhension des pouvoirs publics face aux évènements. Telle est la trame du premier roman de Céline Cléber, haut-fonctionnaire évoluant dans les hautes strates du pouvoir et manifestement bien informée du fonctionnement des services du ministère de l’Intérieur.

Vous n’aurez pas de sitôt le loisir de lire un compte-rendu de cet ouvrage dans Le Monde, Télérama et autres fleurons de la presse vivre-ensembliste, qui préféreront toujours faire la promotion de n’importe quel navet pour peu que celui-ci récite le catéchisme de la religion diversitaire. C’est bien dommage, tout d’abord parce que Céline Cléber fait montre dans ce premier opus de qualités littéraires tout à fait exceptionnelles. À la manière de nos plus grands écrivains du XIXe siècle, l’auteur décortique minutieusement les ressorts de l’embrasement à venir et analyse très finement les ressorts de l’âme humaine et les jeux d’acteurs, sans jamais sombrer dans le manichéisme, qu’il s’agisse des jeunes musulmans de nos banlieues en panne d’assimilation, des hommes politiques, des hiérarques des services de l’État, des agents des forces de l’ordre et des magistrats. Elle nous présente une galerie de personnages imprégnés à des degrés divers d’un besoin de considération sociale, et inégalement armés pour résister aux petites lâchetés et compromissions à la tentation desquelles les aléas de l’existence les exposent.

Certains passages relèvent probablement, de la part de l’auteur, de l’introspection : on songe à cet égard à un chapitre, situé presque à la fin de l’ouvrage, où l’auteur relate par le menu un dialogue entre Fabrice Luchini et un préfet de la République, dialogue dont on ne sait pas très bien jusqu’à quel point il est réel ou imaginaire, mais dont le contenu reflète les doutes et les craintes qui ne peuvent que traverser l’esprit d’un grand serviteur de l’État profondément animé du désir d’œuvrer pour le bien de son pays et soucieux du devenir de celui-ci.

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L’action est située en été mais l’année n’est pas précisée. S’agit-il d’une dystopie, d’un roman d’anticipation, d’une prophétie ? Céline Cléber laisse la porte ouverte à ces trois lectures possibles, tout en indiquant qu’elle a souhaité décrire ce qui peut apparaître comme le scénario du pire afin de le conjurer. On est évidemment tenté de faire le rapprochement et la comparaison avec certains ouvrages de Michel Houellebecq, quoi que le style soit ici plus soutenu.

L’œuvre est certes de fiction, mais l’auteur, manifestement bien informée, livre au lecteur une quantité impressionnante de détails et d’anecdotes sur les jeux de pouvoir, sur le fonctionnement des services de l’État, et sur l’expansion de la mouvance islamiste. Elle décrit ainsi par le menu, par exemple, la coexistence difficile, sur le terrain, entre une association d’aide scolaire aux jeunes et la bande du quartier de Bagneux où est située une partie de l’action, et l’impossibilité pour l’association scolaire d’intervenir en direction des adolescents, sauf à prendre le risque de « contrarier » les bandes, lesquelles ont régulièrement besoin de chair fraîche et qui ne sauraient tolérer qu’on ait des velléités de soustraire à leur apprentissage intensif de la délinquance les éléments qu’elles jugent les plus prometteurs… Dans un autre chapitre du livre, Céline Cléber décrit aussi en détails comment les réseaux musulmans du pays de Gex dans le département de l’Ain tirent parti de la localisation de l’aéroport de Genève, situé à cheval sur la frontière franco-suisse, pour s’approvisionner plus facilement en armes et en cash en provenance de pays du Moyen-Orient au nez et à la barbe des douanes helvétiques et françaises.

Certains des personnages de ce roman font inévitablement penser à des acteurs connus du théâtre politique, du présent ou du passé récent. Un choix que l’auteur assume pleinement : « C’est que la vie, en particulier la vie politique, est parfois plus romanesque et plus rocambolesque que la littérature », écrit-elle en avant-propos. Le chef de l’État au moment des évènements est décrit comme un homme jeune et moderne, qui avait gagné beaucoup d’argent chez un banquier d’affaires, peu enclin à écouter ses interlocuteurs, toujours prompt à s’auto-justifier et à s’exonérer de toute responsabilité quand des problèmes surviennent, sans convictions bien arrêtées si ce n’est un « attrait pour les évolutions sociétales les plus débridées » : toute ressemblance avec l’actuel locataire de l’Élysée serait évidemment fortuite… Faut-il en conclure que l’auteur situe l’action de son roman avant l’expiration du mandat présidentiel en cours ?

Céline Cléber. Douce France, éditions du Toucan, 2025. 426 pages