Accueil Site Page 2280

Travailleurs détachés : quand le bâtiment s’en va

7

btp ue travailleurs detaches

Sam, aimable jeune homme d’origine africaine, est chauffeur pour Uber, la compagnie de VTC à laquelle on a fait appel pour rentrer au bercail. En bavardant avec lui, on apprend qu’il était jusqu’à récemment ouvrier en bâtiment. Pourquoi cette reconversion ? « Je ne pouvais pas m’en sortir, face à la concurrence de tous les ouvriers étrangers qui cassent les prix », confie-t-il. Lorsqu’on lui fait remarquer que l’arrivée d’Uber sur le marché français menace quant à elle les chauffeurs de taxi, il l’admet volontiers : « C’est vrai, mais il ne faut pas lutter contre la marée qui monte. » Sam n’a donc pas voulu s’épuiser à nager contre le courant. Il a simplement pris acte d’un phénomène contre lequel il ne pouvait rien, et s’est adapté en cherchant lui aussi à tirer profit du changement en cours. En l’occurrence, la libéralisation de la concurrence à l’échelle internationale, et d’abord européenne. Arrivé à destination, on songe à cet effet domino et à la meilleure manière de faire face aux grandes « marées » actuelles et à venir.

En réalité, le problème qui a poussé notre chauffeur à se reconvertir porte un nom précis : « travailleurs détachés ». Une expression qui rappelle ironiquement celle de « pièce détachée », et pour cause : des centaines d’entreprises étrangères fournissent désormais le secteur français du BTP non seulement en matériaux de construction mais aussi en ouvriers qualifiés, à la demande.[access capability= »lire_inedits »] Ces petites sociétés de sous-traitance et autres agences d’intérim pullulent dans les pays du sud ou de l’est de l’Europe, car elles ne sont pas soumises aux mêmes charges sociales, entre autres, que leurs équivalents français. Résultat : une telle concurrence déloyale, fondée sur les différences de législation d’un pays à l’autre, fait des ravages dans notre économie nationale. On estime que ce « dumping social » (en partie légal du reste) représente un manque à gagner annuel de 380 millions d’euros pour la Sécu. Et des dizaines de milliers d’emplois sont directement menacés, dans un secteur déjà violemment touché par la crise.

Comme de juste, l’expression « travailleur détaché » est une invention de notre très littéraire technocratie européenne. Elle est née d’une directive du Parlement européen et du Conseil datée du 16 décembre 1996 – nom de code 96/71/CE – adoptée dans le cadre de « l’abolition, entre les États membres, des obstacles à la libre circulation des personnes et des services ». Et à ce titre, selon Laurent Neumann, ancien directeur de la rédaction de Marianne, qui s’exprimait dans le cadre d’un débat récemment consacré à la question sur RMC : « C’est le sujet par excellence qui donne envie, ou de bonnes raisons, de détester l’Europe, et même qui explique le vote Front national. » Ce à quoi son adversaire attitré, le journaliste Éric « de droite » Brunet lui répondait par une pirouette : « Moi, je suis un type sympa, de gauche, pro-européen, je suis pour qu’il y ait des Polonais qui viennent en France ! » Avant de rappeler plus sérieusement que 300 000 Français bénéficient aussi de ce statut à l’étranger, et d’affirmer que « s’ils n’étaient pas en train de travailler dans d’autres pays, comme l’Allemagne, ils seraient à Pôle emploi ».

Comme toujours, le débat ne saurait se limiter à des positions aussi caricaturales. Officiellement, la directive européenne avait aussi pour objectif de fixer un cadre garantissant une « concurrence libre et non faussée » : limiter le détachement à une durée de deux ans, durant lesquels les travailleurs concernés sont soumis au droit du travail en vigueur dans le pays où ils sont envoyés. A première vue, il d’agit bien d’une concurrence loyale. Sauf que, primo, ce souci d’équité ne concerne que le travailleur, et pas son entreprise, qui reste soumise aux charges sociales en vigueur chez elle. Et que, deusio, ces clauses elles-mêmes demeurent bien souvent théoriques. Depuis une dizaine d’années, suite à l’élargissement de l’Union européenne à partir de 2004, et avec l’adoption de la « directive Bolkenstein » sur la libre prestation de services en 2006, le nombre d’étrangers détachés en France explose. Si la direction générale du travail dénombrait 210 000 travailleurs détachés légalement en France en 2013, Michel Sapin affirmait quant à lui que leur nombre serait « plus proche de 350 000 ». Il y en aurait donc environ 140 000 qui ne sont pas déclarés. Et qui, en conséquence, travaillent dans des conditions – de sécurité ou d’hygiène notamment – et à des tarifs défiant, littéralement, toute concurrence.

Raison de cette dérive ? Le patriotisme économique, c’est chic comme une marinière d’Arnaud Montebourg et choc comme une petite phrase de Marine Le Pen, mais ça a un prix. Une architecte parisienne qui fait régulièrement appel à de petits entrepreneurs du bâtiment nous l’assure : « Je ne fais bosser que des Français. Dans mes devis, pour une journée de travail d’un ouvrier, je compte 150 euros. » Chapeau bas. Parce qu’une entreprise étrangère paie jusqu’à 20 % de charges sociales de moins que ses concurrentes françaises, et peut donc facturer d’autant moins cher. Sans compter, lâche pour sa part un patron de PME du secteur, qu’en France « le salaire horaire minimum d’un ouvrier est d’environ 10 euros et le temps de travail hebdomadaire maximum de quarante-huit heures, alors que des Bulgares ou des Roumains acceptent de travailler pour moins de 4 euros de l’heure, de 5 heures du matin à minuit s’il le faut ». Et d’avouer, désabusé : « Quand le voisin cède à la tentation, comment vous croyez qu’on s’en sort ? On est obligé d’en faire autant, ou de déposer le bilan. »

Vu la santé du BTP français, qui a dû supprimer 25 000 emplois en 2013, et prévoit d’en sacrifier 7 000 de plus en 2014, on comprend que certains finissent par envisager de trahir la patrie des droits du travailleur. Ce sont les chiffres avancés par la Fédération française du bâtiment, puissante organisation professionnelle qui regroupe la plupart des grandes entreprises du secteur. Mais son président, Jacques Chanut, est particulièrement remonté contre les maîtres d’ouvrage qui basculent dans l’illégalité, qu’il qualifie de « receleurs » : « Les travailleurs détachés, c’était la possibilité de faire appel à une main-d’œuvre complémentaire, qui est devenue un modèle économique fondé sur la fraude au détachement. » Lui-même chef d’entreprise, il témoigne : « Tous les jours, on reçoit des mails ou des fax qui proposent des prestations de sous-traitance à des tarifs inaccessibles. Ça déstructure notre secteur et ça engendre des situations humaines inacceptables : tous ces pauvres mecs qui dorment dans leur camionnette, je ne peux plus le supporter ! »

Lorsqu’on s’adresse à des organisations professionnelles dont aucune des entreprises membres n’est cotée en Bourse, on obtient un autre son de cloche. Une représentante de la Confédération de l’artisanat et des petites entreprises du bâtiment (Capeb), par exemple, rappelle que « les artisans n’ont pas inventé le libéralisme, ce sont les grosses boîtes qui l’ont voulu ». Et s’indigne : « Avant, vous aviez la possibilité de travailler au noir. Alors les ultralibéraux ont inventé les statuts de travailleur détaché et d’auto-entrepreneur. Maintenant, on ne fait pas du noir, on applique la règle ! Et tout le monde est d’accord. » La règle, fait-on remarquer, n’étant elle-même pas toujours respectée, y compris par les petits patrons du secteur… « Tout le monde sait que le travail est trop cher en France. Il y a de plus en plus de contraintes réglementaires, de normes de sécurité, et les charges sont de plus en plus lourdes. Alors soit on abaisse le coût du travail pour tout le monde, soit on devra faire avec ça », tonne la chargée de communication. Ça ? « Chaque fois que vous voyez un ouvrier sans harnais sur un échafaudage, c’est un travailleur détaché ou un auto-entrepreneur. » 

À ce stade, on réalise qu’il serait malhonnête de s’arrêter à un cliché facile : si les petites sociétés locales qui déposent le bilan par centaines dénoncent un « coût du travail » exorbitant en France, les grands groupes qui bénéficient davantage de l’élargissement des marchés ne sont pas tous pour autant des ravis de la crèche aux 28 étoiles. En réalité, tout le monde s’accorde sur ce que le président de la FFB lui-même appelle « la complexification de la vie des entreprises ». Jacques Chanut partage en partie le constat des plus petits acteurs du secteur : « Déjà, les trente-cinq heures ont entraîné un surcoût important, mais à l’époque l’Europe n’était pas ouverte à ce point. Si l’on y ajoute le critère de pénibilité et d’autres mesures encore, les rapports avec les salariés sont de plus en plus complexes. » En revanche, que la concurrence soit plus « libre », il s’en félicite comme tout bon libéral. Simplement, il n’oublie pas la nécessité qu’elle demeure alors « non faussée ». Et ne veut pas excuser la fraude, pointant « une vraie hypocrisie » de nos dirigeants politiques, qu’il accuse de ne pas prendre le taureau par les cornes. « Quand on a bien pleuré, dit-il, rien ne se passe. »

Le député socialiste Gilles Savary l’affirme pourtant : « Seule une réponse nationale permet d’enrayer ces fraudes jugées complexes. » Dès juillet 2013, il s’était attelé à une proposition de loi « visant à lutter contre la concurrence sociale déloyale », finalement votée un an plus tard, le 10 juillet dernier. Entre-temps, les ministres du travail européens ont signé un accord sur la question du détachement dans le seul secteur du BTP, le 9 décembre 2013. Celui-ci, obtenu à l’arraché grâce au ralliement de la Pologne à la position française sur le sujet, maintient l’obligation de déclaration préalable de détachement par l’entreprise étrangère. Et la loi française, quant à elle, rend dorénavant le maître d’ouvrage responsable de l’obtention de ce document, nécessaire au contrôle. Le non-respect de cette formalité – dont une entreprise sur deux ne s’embarrassait pas jusque-là – est désormais passible de 2 000 euros d’amende par salarié. Et si ceux-ci n’ont pas été payés au SMIC par l’entreprise étrangère, c’est le commanditaire qui devra payer la différence.

Seulement voilà, encore faudrait-il que l’inspection du travail contrôle effectivement ces donneurs d’ordres, qui risquent désormais d’être privés d’aides publiques pour une durée allant jusqu’à cinq ans en cas de fraude. Or ses agents sont littéralement débordés, et un certain nombre de chantiers se déroulent en partie la nuit. Le 27 octobre dernier, François Rebsamen a donc annoncé le « redéploiement » de 175 inspecteurs dans des équipes régionales spécifiquement chargées de ces contrôles. Sous la pression des organisations professionnelles du secteur, il a également annoncé qu’une « carte d’identité professionnelle » obligatoire serait attribuée à chaque travailleur détaché dans le BTP. Ce durcissement accéléré aura-t-il l’effet dissuasif escompté ? En attendant, le 12 novembre dernier, à Bordeaux, les ouvriers du groupe Eiffage, géant français du BTP, manifestaient contre la concurrence déloyale des travailleurs détachés. Motif de leur colère : pour éviter de licencier 700 d’entre eux, la direction leur proposait de travailler quarante-deux heures par semaine au lieu de trente-cinq, sans augmentation de salaire, afin de rester concurrentiels…

On aura beau rafistoler feu nos frontières nationales en réglementant à tout va, le spectre du « plombier polonais » n’a que peu de chances de disparaître sans une harmonisation sociale européenne, elle-même hautement improbable à court terme. Les premiers pays « détacheurs » de salariés en France sont, dans l’ordre, la Pologne, le Portugal et la Roumanie, dont les systèmes de sécurité sociale ne risquent pas d’égaler demain matin le mondialement célèbre « mieux-disant » français. Reste un seul dernier véritable frein au libre-échange frénétique de maçons, de plaquistes et de carreleurs. En dépit de « l’abolition des obstacles » que constituaient jadis nos barrières douanières, un petit entrepreneur toulousain du BTP explique qu’il ne fait pas appel à des travailleurs détachés pour une raison principale : « Les ouvriers espagnols ou portugais arrivent parfois à n’importe quelle heure en vous disant qu’ils n’avaient pas compris, et il est impossible de leur demander comment avancent les travaux ou si un problème s’est posé. C’est ingérable. »

Car dans le secteur du bâtiment comme dans celui de l’hôtellerie ou de l’agriculture, particulièrement touchés par la concurrence de la main-d’œuvre étrangère, une barrière résiste encore et toujours : celle de la langue. Une limite qui n’est ni économique ni politique, mais culturelle ! Attention cependant, en la matière aussi, « l’harmonisation » est déjà en cours. Sur les forums de discussion de sites Internet spécialisés, on trouve quantité d’annonces louches rédigées dans la langue de Molière, ou presque, par des entreprises polonaises ou espagnoles proposant notamment : « Tous travaux de maçonnerie, de coffrage, de menuiserie, pose de chapes, construction de pierre, charpente, plâtrerie, peinture en bâtiment, travaux de finition… » Un effort logique puisque la plupart des annonces de Français précisent, comme celle d’un utilisateur prénommé Anthony : « Je cherche des ouvriers du bâtiment de tous corps d’état, polonais ou espagnols, mais avec un responsable qui parle français. » À défaut de salaires élevés, de conditions de travail supportables et d’une prise en charge de tous nos frais de santé, nous pourrons au moins nous vanter de l’extension de la francophonie !

Travail détaché : légal ou illégal, mais pas loyal

L’Union européenne prévoit depuis 1996 qu’une entreprise peut « détacher » une partie de ses employés, afin de répondre à une commande nécessitant leur présence dans un autre pays membre pour une durée limitée. Dans ce cadre, les « travailleurs détachés » doivent être déclarés par l’entreprise étrangère qui fait appel à eux. Ils bénéficient des mêmes droits et sont soumis aux mêmes obligations que les salariés du pays où ils sont détachés, notamment en termes de : salaire minimum, temps de travail, défraiement, règles d’hygiène et de sécurité… Premier problème posé par ce système : les entreprises qui les détachent, elles, continuent de payer leurs charges sociales dans le pays où elles sont domiciliées. Celles-ci étant plus faibles qu’en France, des entreprises peuvent ainsi facturer moins cher leurs prestations de service. Le détachement de travailleurs venus des pays de l’est et du sud de l’Europe a donc explosé dans certains secteurs, comme la construction, menaçant nos propres entreprises. Second problème : la difficulté de contrôler que les critères prévus par la législation européenne sont respectés a provoqué une importante fraude au détachement : emploi d’étrangers sans déclaration préalable, rémunération au rabais, mépris des règles d’hygiène et de sécurité… La France cherche actuellement à limiter les dégâts de cet appel d’air, alors même qu’elle détache aussi des centaines de milliers de travailleurs à l’étranger.[/access]

*Image : Soleil.

Terrorisme : les assassins ne sont pas des victimes

157

terrorisme clezio islamophobie

Je l’avoue, j’ai tout de suite pensé que l’angélisme et le déni avaient pris un sale coup, et avec la réconfortante foule du 11 janvier, c’étaient bien les deux seules choses qui me consolaient. Le discours du Premier ministre m’a fait du bien aussi, et la belle Marseillaise des députés debout. J’ai voulu y croire… J’y ai cru.

Puis il a bien fallu retourner à nos vies « normales », et reprendre le chemin de la salle des profs, où se pressent, comme chacun sait, de beaux esprits « à qui on ne la fait pas ». Et là, quelle claque !

Comment lire, sous la plume de Le Clézio, dans un article affiché en salle des profs, que ces meurtriers « ont été mis en échec (sic) à l’école », sans ressentir l’insulte faite à tous les professeurs qui, en dépit de conditions si difficiles, s’obstinent à essayer de créer chez ces enfants le goût de l’effort, de la découverte, du savoir, de la tolérance ? Dont le discours est si souvent immédiatement invalidé, à la maison, par les prêches fondamentalistes sur satellite ou les sites web délirants, quand ce n’est pas les grands frères, voire les parents ? Qui sont si rarement soutenus par leur hiérarchie, dont la devise est trop souvent de ne « surtout pas faire de vagues » ? Qui essuient quotidiennement les insultes, les incivilités, la violence de certains élèves, et qui en sortent parfois brisés, désespérés ?

Comment accepter d’entendre, de la bouche d’enseignants censés transmettre et s’efforcer d’incarner les valeurs de la République, que « Charlie est islamophobe », qu’il faut « libérer des espaces de parole » pour les pauvres petits qui refusent la minute de silence, qui se sentent « contraints », que « quand on voit comment les israéliens traitent les palestiniens… »

Que cachent vraiment ces points de suspension ? Les victimes de l’Hypercasher, eux aussi, « l’ont bien cherché « ? Fallait pas être juif ? Allez, dites-le clairement, ça fera du bien. Il y a les bonnes victimes …et les moins bonnes. Rappelez-vous Merah, autre exclu, issu de cités presque aussi dures que Gaza….Une petite larme pour lui ? Je vous en prie, mais vous me permettrez de ne pas me joindre à vous.

Comment accepter enfin d’entendre constamment que « les premières victimes de tout cela, finalement, ce sont les musulmans de France » ?  lls sont des victimes collatérales si l’on veut, et l’on se doit de les défendre, mais non, en France, en tant que musulmans, ils ne sont pas les premières victimes. Allez, un petit effort, rappelez-vous qui étaient ces morts, je parle des sanglants, des définitifs, des pas métaphoriques du tout. Vous leur devez au moins ça, vous ne croyez pas ? Ceux qui ont été tués l’ont été parce qu’athées et blasphémateurs, policiers, ou juifs.

Belles âmes si soucieuses de « prendre de la hauteur », de ne pas réagir « à chaud »… vous êtes montées trop loin, et dispensez vos perles de sagesse depuis des hauteurs où même la morale la plus élémentaire n’a plus d’oxygène. Même si cela risque de bousculer vos certitudes, forcez-vous un peu et regardez ces morts, les larmes de leurs familles chrétiennes, athées, juives ou musulmanes, les blessures des victimes de l’intolérance religieuse, la douleur des juifs qui ont désormais peur de vivre en France.

Et quand vous aurez fini de répandre votre compassion sur les meurtriers… s’il en reste un peu, pensez aux victimes ! Certes, c’est d’un commun… mais cela vous rendra un peu d’humanité.

*Photo : Pixabay.

Arno Klarsfeld convoqué par un juge pour anti-antisémitisme

107

Arno Klarsfeld antisémitisme convocation

C’est fou ce qu’on apprend ces jours-ci. Par exemple, j’ai découvert hier, soit l’avant-veille de mon anniversaire de 38 ans, que j’étais encore considéré comme un « jeune ». En tout cas par la justice. Dingue aussi le nombre d’occasions qu’on a, depuis une quinzaine de jours, de défendre des gens qu’on ne portait pas spécialement dans son cœur jusqu’alors. Arno Klarsfeld, par exemple.

Pour avoir rappelé le plus précisément possible ce qu’est l’antisémitisme actuel sur un plateau d’iTélé il y a un an, l’avocat a été entendu deux fois par la police, avant d’apprendre hier qu’il était convoqué le 3 février par un juge d’instruction. Motif ? Notre Inglorious Basterd national aurait « porté des allégations ou imputations d’un fait portant atteinte à l’honneur et à la considération des « jeunes de banlieue » ». Qualification fumeuse, sans doute traduisible en droit par le terme « diffamation ».

Voyons ça de plus près, en commençant par la phrase incriminée : « Non la France n’est pas antisémite, il y a le noyau dur de l’extrême droite qui l’est vigoureusement, une partie de l’ultra gauche et les islamistes, et une partie des jeunes de banlieue. » Suprise, donc : parmi tous ceux qui insultent ou s’en prennent physiquement aux Juifs, seules les personnes d’âge mûr vivant au cœur d’un centre urbain seraient désormais susceptibles d’être qualifiées d’antisémites. Les autres, ceux qui ne sont ni d’extrême-droite ni d’ultra-gauche, ne pourraient qu’être blessés dans leur « honneur » et leur « considération » si on s’avisait d’appeler par son nom leur haine des Juifs.

Joint par téléphone Arno Klarsfeld m’a confié avoir pu consulter la plainte, déposée par « une personne de 37 ans » qui aurait dit aux policiers : « Je suis un jeune de banlieue. » Moralité : la banlieue, ça conserve ! On y reste jeune jusqu’à la quarantaine… Face à un procès-verbal aussi cocasse, « le procureur aurait dû s’asseoir sur la plainte, la mettre au panier, mais il l’a transmise au juge d’instruction, s’étonne simplement Klarsfeld. Ça m’attriste que le représentant de l’Etat ait choisi de poursuivre ».

Car si le procureur a la possibilité de ne pas saisir le juge d’instruction, ce dernier est quant à lui obligé d’instruire une telle affaire lorsqu’il en est saisi. Bien sûr, pour l’avocat qui estime qu’il n’y a « pas de constitution de diffamation », la plainte n’a a priori aucune chance d’aboutir à une condamnation. Ou alors, « si je dis que les ours blancs sont beaux, un dromadaire peut porter plainte parce qu’il s’est senti offensé », résume Arno Klarsfeld.

Comme le rappelait Manuel Valls le 13 janvier dans son mémorable discours à l’Assemblée : « Il y a un antisémitisme dit historique, remontant du fond des siècles. Mais il y a surtout ce nouvel antisémitisme qui est né dans nos quartiers (…). Sur fond de détestation de l’Etat d’Israël. Et qui prône la haine du juif et de tous les juifs. » Le Premier Ministre, qui aurait sans doute dû en avertir le garde des Sceaux, ajoutait même : « Il faut le dire, il faut poser les mots pour combattre cet antisémitisme inacceptable. »

Photo : Baziz Chibane/SIPA/1110271552

L’Apôtre déprogrammé

39

La résistance, oui, mais pas trop longtemps non plus. La liberté d’expression, oui, mais ça dépend pour qui. Nous sommes tous Charlie, mais nous ne sommes pas tous L’Apôtre. Le film de Cheyenne Carron, que nous avions interviewée il y a quelques mois, vient en effet d’être déprogrammé dans deux salles pour « prévenir des risques d’attentats » : au cinéma Le Village de Neuilly, où il devait être diffusé le 12 janvier, sur demande de la préfecture de police ; à Nantes, où les AFC (Associations familiales catholiques) avaient prévu de le passer le 23 janvier, sur les « vifs conseils » de la DGSI. Le motif invoqué par les services français est on ne peut plus attendu : la communauté musulmane risquerait de « se sentir provoquée » par L’Apôtre, film au demeurant profond et parfaitement équilibré, qui raconte simplement la conversion d’un jeune Français de tradition musulmane au catholicisme. Les fidèles d’ Allah y sont représentés comme généralement bien intégrés et sains d’esprit, fors deux fous qui cognent l’apostat pour lui apprendre à trahir sa religion.

Concluons donc : quand, comme Houellebecq, on raconte une conversion à l’islam, on fait monter l’islamophobie ; quand, comme Cheyenne Carron, on raconte une conversion au catholicisme, par contre on fait monter l’islamophobie.

Chrétiens donc martyrs

43

Chrétiens d'orient persécution Livre noir

À l’entrée « Chrétiens » du nouveau dictionnaire des idées reçues, on pourrait écrire avec la concision flaubertienne : « Persécutés ». Voilà bien quinze ans en effet que rapports, discours, livres, enquêtes, documentaires se succèdent et s’empilent pour tenter de cerner le sujet. Le malheur veut que ce sujet soit vaste comme le monde et que, pour traîner ci et là dans les esprits comme un lieu commun, il n’en désigne pas moins une réalité. Malgré son titre bâtard comme une circonlocution qui n’arriverait pas à désigner réellement son objet, Le Livre noir de la condition des chrétiens dans le monde, très gros ouvrage qu’ont dirigé trois pontes du catholicisme européen – Mgr di Falco, évêque médiatique français, Timothy Radcliffe, sujet britannique anciennement général des dominicains, et Andrea Riccardi, fondateur de la Communauté de Sant’Egidio, très influente en Italie dans le service des pauvres et le dialogue interreligieux – en renouvelle cependant l’approche. Les 70 spécialistes qui traitent la question ne sont pas d’abord des analystes en chambre, mais des hommes de terrain, clercs ou laïcs, qui témoignent de ce qu’ils ont vu, ou même de ce qu’ils ont subi directement.
[access capability= »lire_inedits »]

Si l’on regarde la carte éditée par l’AED (Aide à l’Église en détresse), qui publie elle aussi son substantiel rapport annuel sur la « liberté religieuse dans le monde », il apparaît bien vite ce que l’on redoutait : une large bande rouge sang inonde le globe un peu au nord du tropique du Cancer, de la Libye à la Corée du Nord. Cette ceinture purpurine n’est certes pas constituée de la seule hémoglobine des chrétiens : sous les régimes tyranniques, totalitaires ou « fondamentalistes » qui peuplent encore la terre de fantômes quotidiens, chaque confession religieuse et parfois chaque athée ou considéré comme tel risque la persécution. Pourtant, le christianisme contemporain souffre de caractéristiques propres qui de plus sont apparemment contradictoires. Première religion du monde, le christianisme dans son ensemble représente la foi et/ou la culture d’un tiers de l’humanité. Son universalité – son oikouménè, comme on dit, c’est-à-dire sa vocation diffusive, jusqu’aux quatre coins de la terre habitée – promet évidemment que partout où il y a matière à persécuter, il y a chrétien, au Vietnam comme au Nigeria. L’autre attribut éminent de ce christianisme, c’est qu’il n’est pas une armée. Depuis le bon mot de Staline, rien n’a changé : le pape n’a toujours pas de divisions. Et, malgré la doxa qui court dans un certain monde, on n’a jamais vu le judéo-croisé George Bush ériger des cathédrales en Irak ou pratiquer la conversion forcée des populations sunnites. Que les premières nations du monde soient fondées sur une culture chrétienne ne change rien au sort des humiliés. Au contraire, même, pourrait-on dire, leur erreurs géopolitiques ont singulièrement accru « le prix à payer » par ces véritables damnés de la terre que sont les chrétiens des pays pauvres.

Il est si pénible de redonner une fois encore le nom de la religion que professent les principaux bourreaux de chrétiens aujourd’hui qu’on hésite même, de guerre lasse, à l’écrire. Tout le monde le sait bien dans le fond. Et dans l’éternel débat que l’on n’a toujours pas réussi à trancher, savoir si cette confession est en elle-même homicide ou si ce sont ses surgeons contemporains seulement qui aiment le goût du sang, on risque de manquer encore le sujet. On se dit que ce n’est pas en faisant de la théologie musulmane que l’on comprendra la raison du sort des chrétiens. Il est pourtant glaçant de constater que, malgré la volonté des auteurs du livre de ne pas « stigmatiser », les deux tiers de ses pages d’horreur concernent les pays de culture ou de religion musulmane. Peut-on ne pas lire des témoignages comme celui du père Dominique Rézeau, dernier prêtre français officiant en Libye, qui parle de ce Noir chrétien, « pensez donc, presque un “non-être” ici », qui, roué de coups dans la rue jusqu’à en perdre un œil, est ensuite dépouillé par les passants de ses maigres possessions et qui, lorsqu’il va porter plainte, est jeté en prison par la police ? Ou encore qui parle de ces trois religieuses, françaises et italienne, broyées dans leur voiture à Tripoli par un camion. Comment ne pas songer au million de chrétiens qui vivent en Arabie saoudite, pour la plupart philippins, et qui, au nom du wahhabisme, non seulement n’ont pas le droit au moindre office religieux ni de mettre une guirlande sur un sapin de Noël, mais non plus d’enterrer leurs morts ?

Dieu merci, les raisons de persécuter les chrétiens dans le monde sont variées, et il n’y a pas que les adeptes de Mahomet, dégénérés ou pas, qui s’y mettent. Il y a aussi ces jeunes filles congolaises que raconte la journaliste italienne féministe-catholique Lucetta Scaraffia, victimes de soudards que leur animisme a persuadés que le viol d’une vierge les rendrait plus virils. Il y a encore ces Indiens de sous-castes que les hindous nationalistes et fiers de l’être méprisent et oppriment avec parfois l’accord de leur gouvernement local. Il y a, toujours en Asie, ces bons bonzes du Sri Lanka qui, loin de l’imagerie d’Épinal du bouddhisme dalaï-lama, traitent les religieuses catholiques cinghalaises de « prostituées de Jésus » ou encore de « démons envoyés par leur Dieu », attaquent des églises et parfois tuent des chrétiens. Il y a toujours la Chine, où le développement vertigineux du protestantisme évangélique, notamment dans le nord du pays, inquiète un pouvoir que l’on sait de manière générale assez peu rompu à la tolérance à l’égard de qui que ce soit. La Chine qui, soit dit en passant, devrait devenir en 2030 le premier pays protestant du monde, pour le nombre d’individus, phénomène dont feraient bien de se soucier les observateurs géopolitiques.

Mais il y a aussi ces chrétiens que persécutent d’autres chrétiens, comme les catholiques et protestants de Russie qui pour ne représenter que 2 % de la population subissent pourtant les foudres de la puissante Église orthodoxe. Plus étonnant au premier abord, les catholiques conscients et engagés d’Amérique du Sud et d’Amérique centrale qui, lorsqu’ils défendent les pauvres et les sans-terre, comme au Brésil, sont menacés de mort par les grands propriétaires sans que l’État central n’intervienne ; ou comme cet évêque mexicain qui, ayant voué sa vie à la cause des opprimés en tout genre, notamment des homosexuels et transsexuels, vit sous la menace des cartels et des paramilitaires qui réclament qu’on le remplace par un prélat « vraiment catholique »

Bref, en quittant cette littérature éprouvante, on se dit que si Tertullien avait raison et que « le sang des martyrs est semence de chrétiens », le xxiie siècle sera chrétien ou ne sera pas.
[/access]

Le Livre noir de la condition des chrétiens dans le monde, dir. Jean-Michel di Falco, Timothy Radcliffe, Andrea Riccardi, XO, 2014.

Photo : Vianney Le Caer/SIPA/1408160944

«Je ne suis pas Charlie, je suis Gaza !»

69

Lyon Charlie HebdoIl faut lire la presse régionale. La PQR, en jargon de la corporation. Cette terre canardière, elle, ne ment pas. Non parce que les humbles correspondants locaux (CLP), payés une misère, seraient plus vertueux que les « stars » de la profession, mais parce qu’ils sont amenés à rencontrer chaque jour, chez le boulanger, au bistrot ou à la sortie de l’école, les gens dont ils ont parlé, et qui ont vu les mêmes choses qu’eux. Les CLP couvrant les communes de l’est lyonnais pour le quotidien Le Progrès ont été sollicités par la rédaction en chef de ce vénérable journal, fondé en 1859,  déjà républicain sous l’Empire, pour enquêter sur les causes de l’absence remarquée des citoyens de l’équivalent rhodanien du 9-3 à la marche du 11 janvier, qui avait réuni 300.000 personnes, du jamais vu dans la capitale des Gaules.

Ce qu’ils ont découvert, et rapporté sans fard ni concessions à la pensée « padamalgam » est édifiant.

D’abord cette photo d’un immense tag sur le mur d’un immeuble du quartier Terraillon, à Bron, où l’on peut lire : « Voilà le dernier dessin de Charlie » illustré d’un bonhomme stylisé tirant des balles sur un homme à terre, sous lequel est inscrit « police ». Le sentiment des tagueurs envers les gens de Charlie se traduit graphiquement par un « bande de putes ! » en lettres capitales. L’orthographe de cette intervention graphique est impeccable, à la différence de celle des graffitis « apolitiques » qui agrémentent en permanence les murs du secteur.

Contrairement à ce que nous serinent les Askolovitch, Joffrin et consorts, nos amis « de la diversité » ne sont pas tous restés, dimanche, cloitrés chez eux parce qu’il auraient été morts de peur, ou terrassés par la honte. Certains d’entre eux, les plus déterminés, sont sortis pour dire ce qu’ils avaient à dire, insulter les policiers des quartiers, et crier leur haine des « insulteurs du Prophète ». Des incidents ont été signalés à Vénissieux, Vaulx-en-Velin, Villeurbanne, Lyon 1er, la Part-Dieu, qui ont donné lieu à une dizaine d’interpellations, et à des convocations au tribunal pour y répondre « d’apologie du crime ». L’agitation a même franchi les murs de la maison d’arrêt de Corbas, où l’administration pénitentiaire a dû intervenir pour mettre fin au chahut d’allégresse organisé par les détenus pour saluer les « exploits » des frères Kouachi et d’Amédy Coulibaly.

Le lendemain, dans les établissements scolaires du secteur, l’organisation de la minute de silence a été un casse-tête pour les chefs d’établissements, pour éviter que les inévitables incidents ne sortent des murs de l’école. Un prof de Vénissieux rapporte que des gamins hurlent « Je tue Charlie ! » dans les couloirs. Au lycée Albert-Camus (!) de Rilleux, quelques élèves ont été « autorisés à ne pas participer à ce moment de recueillement », organisé classe par classe. Le proviseur avait sans doute déjà lu le dernier opus de Michel Houellebecq…

Dans un lycée professionnel d’une commune de l’est lyonnais, que la journaliste Laurence Loison ne nomme pas, sans doute pour ne pas la stigmatiser, le proviseur concède : « C’est vrai que l’on a eu un peu de peine à imposer le silence… », mais se déclare fier « d’avoir réuni 350 élèves dans la cour sans raffut idéologique ». Une jeune fille aurait crié « Allah Akbar ! » pendant la cérémonie, dit la rumeur entendue par la journaliste, qui la rapporte au proviseur. Ce dernier ne dément pas, mais minimise, indiquant qu’elle n’a pas dit cela à la cantonade, mais en parlant à sa voisine… D’ailleurs, il l’a convoquée avec sa mère dès l’après midi dans son bureau. Quelle fermeté !

De l’autre côté de la grille, on peut constater que les élèves qui sortent du collège ont bien compris la leçon de monsieur le proviseur. Un porte parole de ce groupe, soutenu par ses camarades garçons et filles, explique : « Ils l’ont cherché ! Ils ont insulté le Prophète ! Je ne suis pas Charlie, je suis Gaza. » Les thèses complotistes fusent : « C’est un coup monté ! Depuis quand traverse-t-on Paris en trois minutes sans pouvoir être arrêté ? Et cette carte d’identité oubliée par hasard ? »

Selon le ministère de l’Education nationale,  les incidents  relatifs  à ce « moment de recueillement » général n’auraient concerné que 70 établissements sur les 60.000 que compte notre pays.

Alors, madame Najat Vallaud-Belkacem, un conseil : à Villeurbanne, cette charmante cité dont vous avez décidé de faire votre patrie politique, on trouve une multitude de boutiques proposant aux déficients auditifs des appareils performants, quoiqu’onéreux, pour mieux entendre. Comme la plupart d’entre elles sont tenues par des commerçants appartenant à la communauté juive, vous feriez d’une pierre deux coups en allant faire l’acquisition d’une de ces merveilles de la technologie moderne. La PQR ne manquerait pas alors de tresser vos louanges…

Photo : Pascal Fayolle/SIPA/1501112040.

La liberté d’expression, pour quoi faire ?

297

Charlie Hebdo caricature Mahomet laïcité42% des Français se disent pour « éviter de publier des caricatures de Mahomet », selon un sondage du Journal du dimanche paru dimanche dernier. Scandale, opprobre, consternation de la part des élites éclairées, encore une fois navrées de constater qu’une partie de la population française, après 300 ans de Lumières, adhère encore aux thèses les plus obscurantistes.

Pourtant, on a tout à fait le droit de condamner ces caricatures, sans être pour autant un lâche, un « collabo » ou un idiot utile. Oui, on a le droit de vouloir «  éviter » – car telle était la question posée par le JDD – qu’on publie le prophète avec une tête faisant clairement et cyniquement allusion à un sexe masculin (pour le dire poliment). On a le droit de comprendre l’insulte qui est faite à ceux qui croient au ciel par ceux pour qui rien n’est sacré, sans pour autant avoir la moindre excuse pour l’usage de la kalachnikov par les offensés. On peut même critiquer l’islam en tant que religion, sans penser que l’insulte soit la solution pour réformer cette religion. Certains voudraient interdire le « oui mais », au nom des circonstances. Pourtant, le « oui, mais » n’a jamais été aussi nécessaire. Compassion n’est pas soumission, et, entre « crucifier les laïcards » et faire l’apologie de Charlie Hebdo, il y a de la marge…  La liberté d’expression et la laïcité ne sont pas les seules valeurs de notre société. Le respect, la décence, le bien commun en sont aussi. S’il n’est pas question de promouvoir une laïcité positive qui fraierait le chemin à la société multiculturelle, pas question non plus de nous agenouiller devant une laïcité agressive qui promeut la dérision systématique et méprise ouvertement les croyants. Rien ne justifiera jamais qu’on renonce à la liberté d’expression, telle qu’elle est encadrée dans la loi. Mais celle-ci permet justement qu’on puisse en critiquer l’usage. Il y a des choses qui sont légales mais ne sont pas justes.

On moque l’expression « jeter de l’huile sur le feu », déresponsabilisant l’huile pour reporter la faute entière sur le feu. Mais jamais expression ne m’a paru aussi juste. Car le feu est là, c’est une réalité concrète, qui embrase les quatre coins du monde, de Boko Haram à Daesh, des zones tribales afghanes aux banlieues françaises. Nous n’avons aucun devoir de respecter « l’huile sainte » de Charlie Hebdo. Notre seul devoir est de combattre, implacablement, inlassablement ce feu. Et nous avons aussi le « devoir » de « tenir compte de ces réactions », car pendant que les Français font la queue devant leurs kiosques, ce sont des hommes musulmans ou chrétiens qui sont abattus au Niger, ce sont des églises que l’on brûle, ce sont des expatriés que l’on menace.

« Le désert des valeurs fait sortir les couteaux », résumait dans une admirable formule Régis Debray dans une interview à l’Obs. Le désert des valeurs, ce sont les libertaires, hédonistes et profanateurs de Charlie Hebdo qui l’ont, en partie, défriché, année après année. La liberté d’expression comme expression du jouir sans entraves aboutit au déversement scatologique de haine sur les réseaux sociaux. Dans un monde où on a impitoyablement détruit les ressorts de la décence commune, bafoué les valeurs de respect et d’autorité, comment s’étonner que des jeunes brandissent sans vergogne #JesuisKouachi en étendard de leur nihilisme ?

Ces tragiques évènements nous forcent à nous définir, à remplir ce « désert des valeurs ». Si les Français sont descendus en masse dans la rue dans un élan fraternel et solidaire, s’ils ont applaudi la police, s’ils se cherchent des héros, c’est parce qu’ils sont lassés de la médiocrité de leur destins de consommateurs, fatigués par le vide idéologique de la politique française, usés par le cynisme du jeu médiatique. C’est parce qu’ils ont soif d’épique, de mythes et de convivialité, pas parce qu’ils sont attachés au droit de dessiner des curés en train de s’enculer.

Dans une de ses chroniques de l’Empire du Bien, Philippe Muray écrivait  « On a bien vu, en février dernier, dans le désert du Koweit, des soldats irakiens qui se rendaient drapeau blanc dans une main, Coran dans l’autre. Un soldat occidental, il se serait rendu avec quoi ? En brandissant quoi de consensuel, donc de religieux ? Son numéro de Sécu ? Une cassette vidéo ? Son thème astral ? ».

Si nous n’avons que Charlie Hebdo à brandir, autant nous rendre tout de suite.

Photo : Gyrostat (Wikimedia, CC-BY-SA 4.0)

Créteil, la barbarie à visage urbain

29

Créteil antisémitismeL’historien Michel Abitbol, dans son ouvrage de référence Le Passé d’une discorde – Juifs et Arabes du VIIe siècle à nos jours[1. Éditions Perrin. En poche dans la collection « Tempus ».], faisait litière du mythe de « l’âge d’or andalou », qui  aurait vu une cohabitation harmonieuse entre juifs et musulmans en terre d’islam jusqu’à l’irruption du colonialisme et du sionisme. La réalité est plus contrastée, notamment au Maghreb, où l’on observe des déchaînements pogromistes environ tous les demi-siècles, lorsque les dettes accumulées auprès des prêteurs juifs devenaient si lourdes que seule l’élimination physique des créanciers permettait de remettre les compteurs à zéro…

Bien entendu, cet objectif bassement matériel s’habillait de justifications complotistes, dont la plus fréquente était l’accusation de meurtre rituel pratiqué par les rabbins au moment de Pessah…

L’idée d’une violence légitime contre des juifs supposés s’être enrichis sur le dos du pauvre fellah a continué à cheminer dans la conscience des « dominés », qu’ils vivent dans le monde arabo-musulman sous le joug de despotes corrompus, ou dans les cités-ghettos des métropoles occidentales.
[access capability= »lire_inedits »]

D’après un récent rapport de la Fondapol, dirigé par le sociologue Dominique Reynié, l’affirmation selon laquelle « les juifs ont trop de pouvoir dans le domaine de l’économie et la finance » est approuvée par 67 % des musulmans interrogés[2. Les habituels « sociologues de l’excuse » ont tenté de remettre en question cette étude réalisée par l’IFOP sur un échantillon significatif sélectionné selon la méthode des quotas. Ses résultats sont donc aussi fiables (ou peu fiables) que les habituels sondages électoraux.], alors qu’elle ne suscite l’approbation que de 22 % de la population française dans son ensemble.

Conséquence ou concomitance, les agressions contre les juifs ou les institutions juives ont quadruplé au cours des dix dernières années, commises dans la quasi-totalité des cas par des individus relevant de la culture arabo-musulmane. Comme il n’y a plus de lien direct entre le prêteur juif et le débiteur non juif, c’est en tant qu’appartenant à une catégorie de la population économiquement mieux lotie et supposée s’être enrichie au détriment du pauvre musulman qu’il serait juste de procéder contre eux à ce que, jadis, les anarchistes glorifiaient sous le nom de « récupération individuelle ». Dans les cas extrêmes, cela aboutit à des crimes barbares, comme celui d’Ilan Halimi par le gang du même nom, et la toute récente agression d’un jeune couple de Créteil, composé d’un juif et de sa compagne non juive, aggravé du viol de la jeune femme, âgée de 19 ans. Si les hésitations des pouvoirs publics relatives à la nature du crime (crapuleux ou raciste ?) avaient sans doute contribué à égarer l’enquête de la PJ dans l’affaire Halimi, dans celle de Créteil, le gouvernement et le président de la République ont très vite désigné ce crime par son nom : un acte barbare et antisémite.

J’ajouterai, pour ma part, qu’il s’agit d’une sorte de privatisation du pogrom, que l’on adapte à l’esprit du temps. L’accusation de « crime rituel » n’étant plus opératoire, un antisionisme de base, tel qu’il se manifeste en slogans dans les manifestations pro-Hamas, fera l’affaire : on glisse rapidement du «  Israël assassin ! » à «  Mort aux juifs ! », traduction en français des imprécations en arabe diffusées par les chaînes satellitaires et le Web djihadiste.

Les auteurs de cette agression, rapidement arrêtés, vont subir les foudres de la loi, qui considère la motivation raciste comme une circonstance aggravante. Fort bien.

Mais qu’un tel acte puisse être commis après le meurtre d’Ilan Halimi, les lourdes condamnations de ses principaux auteurs et la publicité donnée à cette affaire, montre bien les limites de la dissuasion judiciaire et de l’opprobre public dans la lutte contre les criminels. Décréter « grande cause nationale » la lutte contre l’antisémitisme, comme l’ont fait le Premier ministre Manuel Valls et le ministre de l’Intérieur Bernard Cazeneuve est réconfortant, mais largement insuffisant si on en reste là.

Il serait temps d’utiliser un langage susceptible d’être compris par les pogromistes, qui reconnaisse aux victimes potentielles leur droit à l’autodéfense dans le cadre de la légalité républicaine. Celle-ci  autorise la détention d’armes par des personnes ayant apporté la preuve qu’elles courent un danger réel, comme des menaces de mort. Bien sûr, il n’est pas question d’armer tous les juifs de France et de Navarre. Mais la dissuasion, tous les experts en stratégie le savent, se fonde d’abord sur la psychologie : ce juif que je me propose d’agresser a peut-être les moyens de se défendre, ou peut-être pas…

 

C’est à l’État de défendre les citoyens

À Causeur, plutôt qu’éluder les désaccords, nous les exposons. Face à la montée d’agressions où la violence est aggravée par l’antisémitisme, notre ami Luc Rosenzweig suggère d’autoriser les juifs vivant dans les zones à risques à s’armer. En toute légalité, bien sûr. Tout d’abord, la situation est préoccupante, mais pas grave au point d’en arriver à cette extrémité. Surtout, nous pensons au contraire que le monopole de la violence légale doit rester à l’État. Que l’on fasse pression sur lui, et d’abord par la voie des urnes, pour que force reste à la loi, fort bien. Que des citoyens, juifs ou non, s’organisent pour alerter la police, d’accord, puisque ça marche. Enfin, et c’est l’essentiel, il ne s’agit pas de s’improviser justiciers mais de réclamer que la justice juge et sanctionne, c’est-à-dire emprisonne au lieu de voir en chaque délinquant une victime du racisme ou du colonialisme. On ne luttera pas plus contre la violence, antisémite ou non, en prenant les armes qu’avec des proclamations indignées. Que la loi soit appliquée, ce serait un bon début.

Élisabeth Lévy et Gil Mihaely
[/access]

Photo : Erez Lichtfeld/SIPA/1412071730

Finkielkraut analyse la Marche du 11 janvier et ses suites

65

alain finkielkraut academie

Interrogé par Elisabeth Lévy, Alain Finkielkraut revient sur le succès « inattendu » de la marche républicaine du 11 janvier, mais se demande encore si « le camp de la lucidité » finira par l’emporter contre « la philosophie de l’excuse ».

Marx ou pas Marx ? Débat entre Marcel Gauchet et André Senik à l’IHS

27

A droite comme à gauche (principalement à gauche, en vrai), on adore les débats contradictoires, surtout quand les invités sont d’accord sur tout ou presque. Si vous ne me croyez pas, remember Blois, et l’invraisemblable tentative de mise à l’index de Marcel Gauchet par quelques « nourrissons de la théorie critique » (Gérard Lebovici).

Il existe une poignée d’irréductibles, pour qui on ne peut débattre qu’entre gens bien élevés et en franche opposition.

Ce sera indubitablement le cas ce jeudi 22 janvier dans les locaux de l’Institut d’Histoire sociale, où l’on débattra d’un sujet chaud bouillant, in my opinion : Le totalitarisme communiste vient-il de Marx ou de Lénine ?

On y retrouvera, tiens, tiens, l’infréquentable Marcel Gauchet. Le philosophe, directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales, et rédacteur en chef de la revue Le Débat, a récemment écrit : « Je considère le léninisme comme une trahison pure et simple du marxisme. (…) Lénine, c’est le contraire même du marxisme, mais incorporé au marxisme lui-même. »[1. Alain Badiou et Marcel Gauchet, Que faire ? Dialogue sur le communisme, le capitalisme et l’avenir de la démocratie. Philosophie éditions 2014]

Face à lui, le sémillant anticommuniste André Senik, agrégé de philosophie et membre du comité de rédaction d’Histoire et Liberté. Contrairement à son ami Marcel Gauchet, il soutient pour sa part que Marx est le penseur du totalitarisme communiste dont Lénine a été l’héritier fidèle[2. André Senik, Le premier coupable ? in  Histoire et Liberté n° 55, p.87].

De quoi réjouir les amis du dissensus, donc.

Renseignements pratiques sur le site de l’IHS.

Travailleurs détachés : quand le bâtiment s’en va

7
btp ue travailleurs detaches

btp ue travailleurs detaches

Sam, aimable jeune homme d’origine africaine, est chauffeur pour Uber, la compagnie de VTC à laquelle on a fait appel pour rentrer au bercail. En bavardant avec lui, on apprend qu’il était jusqu’à récemment ouvrier en bâtiment. Pourquoi cette reconversion ? « Je ne pouvais pas m’en sortir, face à la concurrence de tous les ouvriers étrangers qui cassent les prix », confie-t-il. Lorsqu’on lui fait remarquer que l’arrivée d’Uber sur le marché français menace quant à elle les chauffeurs de taxi, il l’admet volontiers : « C’est vrai, mais il ne faut pas lutter contre la marée qui monte. » Sam n’a donc pas voulu s’épuiser à nager contre le courant. Il a simplement pris acte d’un phénomène contre lequel il ne pouvait rien, et s’est adapté en cherchant lui aussi à tirer profit du changement en cours. En l’occurrence, la libéralisation de la concurrence à l’échelle internationale, et d’abord européenne. Arrivé à destination, on songe à cet effet domino et à la meilleure manière de faire face aux grandes « marées » actuelles et à venir.

En réalité, le problème qui a poussé notre chauffeur à se reconvertir porte un nom précis : « travailleurs détachés ». Une expression qui rappelle ironiquement celle de « pièce détachée », et pour cause : des centaines d’entreprises étrangères fournissent désormais le secteur français du BTP non seulement en matériaux de construction mais aussi en ouvriers qualifiés, à la demande.[access capability= »lire_inedits »] Ces petites sociétés de sous-traitance et autres agences d’intérim pullulent dans les pays du sud ou de l’est de l’Europe, car elles ne sont pas soumises aux mêmes charges sociales, entre autres, que leurs équivalents français. Résultat : une telle concurrence déloyale, fondée sur les différences de législation d’un pays à l’autre, fait des ravages dans notre économie nationale. On estime que ce « dumping social » (en partie légal du reste) représente un manque à gagner annuel de 380 millions d’euros pour la Sécu. Et des dizaines de milliers d’emplois sont directement menacés, dans un secteur déjà violemment touché par la crise.

Comme de juste, l’expression « travailleur détaché » est une invention de notre très littéraire technocratie européenne. Elle est née d’une directive du Parlement européen et du Conseil datée du 16 décembre 1996 – nom de code 96/71/CE – adoptée dans le cadre de « l’abolition, entre les États membres, des obstacles à la libre circulation des personnes et des services ». Et à ce titre, selon Laurent Neumann, ancien directeur de la rédaction de Marianne, qui s’exprimait dans le cadre d’un débat récemment consacré à la question sur RMC : « C’est le sujet par excellence qui donne envie, ou de bonnes raisons, de détester l’Europe, et même qui explique le vote Front national. » Ce à quoi son adversaire attitré, le journaliste Éric « de droite » Brunet lui répondait par une pirouette : « Moi, je suis un type sympa, de gauche, pro-européen, je suis pour qu’il y ait des Polonais qui viennent en France ! » Avant de rappeler plus sérieusement que 300 000 Français bénéficient aussi de ce statut à l’étranger, et d’affirmer que « s’ils n’étaient pas en train de travailler dans d’autres pays, comme l’Allemagne, ils seraient à Pôle emploi ».

Comme toujours, le débat ne saurait se limiter à des positions aussi caricaturales. Officiellement, la directive européenne avait aussi pour objectif de fixer un cadre garantissant une « concurrence libre et non faussée » : limiter le détachement à une durée de deux ans, durant lesquels les travailleurs concernés sont soumis au droit du travail en vigueur dans le pays où ils sont envoyés. A première vue, il d’agit bien d’une concurrence loyale. Sauf que, primo, ce souci d’équité ne concerne que le travailleur, et pas son entreprise, qui reste soumise aux charges sociales en vigueur chez elle. Et que, deusio, ces clauses elles-mêmes demeurent bien souvent théoriques. Depuis une dizaine d’années, suite à l’élargissement de l’Union européenne à partir de 2004, et avec l’adoption de la « directive Bolkenstein » sur la libre prestation de services en 2006, le nombre d’étrangers détachés en France explose. Si la direction générale du travail dénombrait 210 000 travailleurs détachés légalement en France en 2013, Michel Sapin affirmait quant à lui que leur nombre serait « plus proche de 350 000 ». Il y en aurait donc environ 140 000 qui ne sont pas déclarés. Et qui, en conséquence, travaillent dans des conditions – de sécurité ou d’hygiène notamment – et à des tarifs défiant, littéralement, toute concurrence.

Raison de cette dérive ? Le patriotisme économique, c’est chic comme une marinière d’Arnaud Montebourg et choc comme une petite phrase de Marine Le Pen, mais ça a un prix. Une architecte parisienne qui fait régulièrement appel à de petits entrepreneurs du bâtiment nous l’assure : « Je ne fais bosser que des Français. Dans mes devis, pour une journée de travail d’un ouvrier, je compte 150 euros. » Chapeau bas. Parce qu’une entreprise étrangère paie jusqu’à 20 % de charges sociales de moins que ses concurrentes françaises, et peut donc facturer d’autant moins cher. Sans compter, lâche pour sa part un patron de PME du secteur, qu’en France « le salaire horaire minimum d’un ouvrier est d’environ 10 euros et le temps de travail hebdomadaire maximum de quarante-huit heures, alors que des Bulgares ou des Roumains acceptent de travailler pour moins de 4 euros de l’heure, de 5 heures du matin à minuit s’il le faut ». Et d’avouer, désabusé : « Quand le voisin cède à la tentation, comment vous croyez qu’on s’en sort ? On est obligé d’en faire autant, ou de déposer le bilan. »

Vu la santé du BTP français, qui a dû supprimer 25 000 emplois en 2013, et prévoit d’en sacrifier 7 000 de plus en 2014, on comprend que certains finissent par envisager de trahir la patrie des droits du travailleur. Ce sont les chiffres avancés par la Fédération française du bâtiment, puissante organisation professionnelle qui regroupe la plupart des grandes entreprises du secteur. Mais son président, Jacques Chanut, est particulièrement remonté contre les maîtres d’ouvrage qui basculent dans l’illégalité, qu’il qualifie de « receleurs » : « Les travailleurs détachés, c’était la possibilité de faire appel à une main-d’œuvre complémentaire, qui est devenue un modèle économique fondé sur la fraude au détachement. » Lui-même chef d’entreprise, il témoigne : « Tous les jours, on reçoit des mails ou des fax qui proposent des prestations de sous-traitance à des tarifs inaccessibles. Ça déstructure notre secteur et ça engendre des situations humaines inacceptables : tous ces pauvres mecs qui dorment dans leur camionnette, je ne peux plus le supporter ! »

Lorsqu’on s’adresse à des organisations professionnelles dont aucune des entreprises membres n’est cotée en Bourse, on obtient un autre son de cloche. Une représentante de la Confédération de l’artisanat et des petites entreprises du bâtiment (Capeb), par exemple, rappelle que « les artisans n’ont pas inventé le libéralisme, ce sont les grosses boîtes qui l’ont voulu ». Et s’indigne : « Avant, vous aviez la possibilité de travailler au noir. Alors les ultralibéraux ont inventé les statuts de travailleur détaché et d’auto-entrepreneur. Maintenant, on ne fait pas du noir, on applique la règle ! Et tout le monde est d’accord. » La règle, fait-on remarquer, n’étant elle-même pas toujours respectée, y compris par les petits patrons du secteur… « Tout le monde sait que le travail est trop cher en France. Il y a de plus en plus de contraintes réglementaires, de normes de sécurité, et les charges sont de plus en plus lourdes. Alors soit on abaisse le coût du travail pour tout le monde, soit on devra faire avec ça », tonne la chargée de communication. Ça ? « Chaque fois que vous voyez un ouvrier sans harnais sur un échafaudage, c’est un travailleur détaché ou un auto-entrepreneur. » 

À ce stade, on réalise qu’il serait malhonnête de s’arrêter à un cliché facile : si les petites sociétés locales qui déposent le bilan par centaines dénoncent un « coût du travail » exorbitant en France, les grands groupes qui bénéficient davantage de l’élargissement des marchés ne sont pas tous pour autant des ravis de la crèche aux 28 étoiles. En réalité, tout le monde s’accorde sur ce que le président de la FFB lui-même appelle « la complexification de la vie des entreprises ». Jacques Chanut partage en partie le constat des plus petits acteurs du secteur : « Déjà, les trente-cinq heures ont entraîné un surcoût important, mais à l’époque l’Europe n’était pas ouverte à ce point. Si l’on y ajoute le critère de pénibilité et d’autres mesures encore, les rapports avec les salariés sont de plus en plus complexes. » En revanche, que la concurrence soit plus « libre », il s’en félicite comme tout bon libéral. Simplement, il n’oublie pas la nécessité qu’elle demeure alors « non faussée ». Et ne veut pas excuser la fraude, pointant « une vraie hypocrisie » de nos dirigeants politiques, qu’il accuse de ne pas prendre le taureau par les cornes. « Quand on a bien pleuré, dit-il, rien ne se passe. »

Le député socialiste Gilles Savary l’affirme pourtant : « Seule une réponse nationale permet d’enrayer ces fraudes jugées complexes. » Dès juillet 2013, il s’était attelé à une proposition de loi « visant à lutter contre la concurrence sociale déloyale », finalement votée un an plus tard, le 10 juillet dernier. Entre-temps, les ministres du travail européens ont signé un accord sur la question du détachement dans le seul secteur du BTP, le 9 décembre 2013. Celui-ci, obtenu à l’arraché grâce au ralliement de la Pologne à la position française sur le sujet, maintient l’obligation de déclaration préalable de détachement par l’entreprise étrangère. Et la loi française, quant à elle, rend dorénavant le maître d’ouvrage responsable de l’obtention de ce document, nécessaire au contrôle. Le non-respect de cette formalité – dont une entreprise sur deux ne s’embarrassait pas jusque-là – est désormais passible de 2 000 euros d’amende par salarié. Et si ceux-ci n’ont pas été payés au SMIC par l’entreprise étrangère, c’est le commanditaire qui devra payer la différence.

Seulement voilà, encore faudrait-il que l’inspection du travail contrôle effectivement ces donneurs d’ordres, qui risquent désormais d’être privés d’aides publiques pour une durée allant jusqu’à cinq ans en cas de fraude. Or ses agents sont littéralement débordés, et un certain nombre de chantiers se déroulent en partie la nuit. Le 27 octobre dernier, François Rebsamen a donc annoncé le « redéploiement » de 175 inspecteurs dans des équipes régionales spécifiquement chargées de ces contrôles. Sous la pression des organisations professionnelles du secteur, il a également annoncé qu’une « carte d’identité professionnelle » obligatoire serait attribuée à chaque travailleur détaché dans le BTP. Ce durcissement accéléré aura-t-il l’effet dissuasif escompté ? En attendant, le 12 novembre dernier, à Bordeaux, les ouvriers du groupe Eiffage, géant français du BTP, manifestaient contre la concurrence déloyale des travailleurs détachés. Motif de leur colère : pour éviter de licencier 700 d’entre eux, la direction leur proposait de travailler quarante-deux heures par semaine au lieu de trente-cinq, sans augmentation de salaire, afin de rester concurrentiels…

On aura beau rafistoler feu nos frontières nationales en réglementant à tout va, le spectre du « plombier polonais » n’a que peu de chances de disparaître sans une harmonisation sociale européenne, elle-même hautement improbable à court terme. Les premiers pays « détacheurs » de salariés en France sont, dans l’ordre, la Pologne, le Portugal et la Roumanie, dont les systèmes de sécurité sociale ne risquent pas d’égaler demain matin le mondialement célèbre « mieux-disant » français. Reste un seul dernier véritable frein au libre-échange frénétique de maçons, de plaquistes et de carreleurs. En dépit de « l’abolition des obstacles » que constituaient jadis nos barrières douanières, un petit entrepreneur toulousain du BTP explique qu’il ne fait pas appel à des travailleurs détachés pour une raison principale : « Les ouvriers espagnols ou portugais arrivent parfois à n’importe quelle heure en vous disant qu’ils n’avaient pas compris, et il est impossible de leur demander comment avancent les travaux ou si un problème s’est posé. C’est ingérable. »

Car dans le secteur du bâtiment comme dans celui de l’hôtellerie ou de l’agriculture, particulièrement touchés par la concurrence de la main-d’œuvre étrangère, une barrière résiste encore et toujours : celle de la langue. Une limite qui n’est ni économique ni politique, mais culturelle ! Attention cependant, en la matière aussi, « l’harmonisation » est déjà en cours. Sur les forums de discussion de sites Internet spécialisés, on trouve quantité d’annonces louches rédigées dans la langue de Molière, ou presque, par des entreprises polonaises ou espagnoles proposant notamment : « Tous travaux de maçonnerie, de coffrage, de menuiserie, pose de chapes, construction de pierre, charpente, plâtrerie, peinture en bâtiment, travaux de finition… » Un effort logique puisque la plupart des annonces de Français précisent, comme celle d’un utilisateur prénommé Anthony : « Je cherche des ouvriers du bâtiment de tous corps d’état, polonais ou espagnols, mais avec un responsable qui parle français. » À défaut de salaires élevés, de conditions de travail supportables et d’une prise en charge de tous nos frais de santé, nous pourrons au moins nous vanter de l’extension de la francophonie !

Travail détaché : légal ou illégal, mais pas loyal

L’Union européenne prévoit depuis 1996 qu’une entreprise peut « détacher » une partie de ses employés, afin de répondre à une commande nécessitant leur présence dans un autre pays membre pour une durée limitée. Dans ce cadre, les « travailleurs détachés » doivent être déclarés par l’entreprise étrangère qui fait appel à eux. Ils bénéficient des mêmes droits et sont soumis aux mêmes obligations que les salariés du pays où ils sont détachés, notamment en termes de : salaire minimum, temps de travail, défraiement, règles d’hygiène et de sécurité… Premier problème posé par ce système : les entreprises qui les détachent, elles, continuent de payer leurs charges sociales dans le pays où elles sont domiciliées. Celles-ci étant plus faibles qu’en France, des entreprises peuvent ainsi facturer moins cher leurs prestations de service. Le détachement de travailleurs venus des pays de l’est et du sud de l’Europe a donc explosé dans certains secteurs, comme la construction, menaçant nos propres entreprises. Second problème : la difficulté de contrôler que les critères prévus par la législation européenne sont respectés a provoqué une importante fraude au détachement : emploi d’étrangers sans déclaration préalable, rémunération au rabais, mépris des règles d’hygiène et de sécurité… La France cherche actuellement à limiter les dégâts de cet appel d’air, alors même qu’elle détache aussi des centaines de milliers de travailleurs à l’étranger.[/access]

*Image : Soleil.

Terrorisme : les assassins ne sont pas des victimes

157
terrorisme clezio islamophobie

terrorisme clezio islamophobie

Je l’avoue, j’ai tout de suite pensé que l’angélisme et le déni avaient pris un sale coup, et avec la réconfortante foule du 11 janvier, c’étaient bien les deux seules choses qui me consolaient. Le discours du Premier ministre m’a fait du bien aussi, et la belle Marseillaise des députés debout. J’ai voulu y croire… J’y ai cru.

Puis il a bien fallu retourner à nos vies « normales », et reprendre le chemin de la salle des profs, où se pressent, comme chacun sait, de beaux esprits « à qui on ne la fait pas ». Et là, quelle claque !

Comment lire, sous la plume de Le Clézio, dans un article affiché en salle des profs, que ces meurtriers « ont été mis en échec (sic) à l’école », sans ressentir l’insulte faite à tous les professeurs qui, en dépit de conditions si difficiles, s’obstinent à essayer de créer chez ces enfants le goût de l’effort, de la découverte, du savoir, de la tolérance ? Dont le discours est si souvent immédiatement invalidé, à la maison, par les prêches fondamentalistes sur satellite ou les sites web délirants, quand ce n’est pas les grands frères, voire les parents ? Qui sont si rarement soutenus par leur hiérarchie, dont la devise est trop souvent de ne « surtout pas faire de vagues » ? Qui essuient quotidiennement les insultes, les incivilités, la violence de certains élèves, et qui en sortent parfois brisés, désespérés ?

Comment accepter d’entendre, de la bouche d’enseignants censés transmettre et s’efforcer d’incarner les valeurs de la République, que « Charlie est islamophobe », qu’il faut « libérer des espaces de parole » pour les pauvres petits qui refusent la minute de silence, qui se sentent « contraints », que « quand on voit comment les israéliens traitent les palestiniens… »

Que cachent vraiment ces points de suspension ? Les victimes de l’Hypercasher, eux aussi, « l’ont bien cherché « ? Fallait pas être juif ? Allez, dites-le clairement, ça fera du bien. Il y a les bonnes victimes …et les moins bonnes. Rappelez-vous Merah, autre exclu, issu de cités presque aussi dures que Gaza….Une petite larme pour lui ? Je vous en prie, mais vous me permettrez de ne pas me joindre à vous.

Comment accepter enfin d’entendre constamment que « les premières victimes de tout cela, finalement, ce sont les musulmans de France » ?  lls sont des victimes collatérales si l’on veut, et l’on se doit de les défendre, mais non, en France, en tant que musulmans, ils ne sont pas les premières victimes. Allez, un petit effort, rappelez-vous qui étaient ces morts, je parle des sanglants, des définitifs, des pas métaphoriques du tout. Vous leur devez au moins ça, vous ne croyez pas ? Ceux qui ont été tués l’ont été parce qu’athées et blasphémateurs, policiers, ou juifs.

Belles âmes si soucieuses de « prendre de la hauteur », de ne pas réagir « à chaud »… vous êtes montées trop loin, et dispensez vos perles de sagesse depuis des hauteurs où même la morale la plus élémentaire n’a plus d’oxygène. Même si cela risque de bousculer vos certitudes, forcez-vous un peu et regardez ces morts, les larmes de leurs familles chrétiennes, athées, juives ou musulmanes, les blessures des victimes de l’intolérance religieuse, la douleur des juifs qui ont désormais peur de vivre en France.

Et quand vous aurez fini de répandre votre compassion sur les meurtriers… s’il en reste un peu, pensez aux victimes ! Certes, c’est d’un commun… mais cela vous rendra un peu d’humanité.

*Photo : Pixabay.

Arno Klarsfeld convoqué par un juge pour anti-antisémitisme

107
Arno Klarsfeld antisémitisme convocation

Arno Klarsfeld antisémitisme convocation

C’est fou ce qu’on apprend ces jours-ci. Par exemple, j’ai découvert hier, soit l’avant-veille de mon anniversaire de 38 ans, que j’étais encore considéré comme un « jeune ». En tout cas par la justice. Dingue aussi le nombre d’occasions qu’on a, depuis une quinzaine de jours, de défendre des gens qu’on ne portait pas spécialement dans son cœur jusqu’alors. Arno Klarsfeld, par exemple.

Pour avoir rappelé le plus précisément possible ce qu’est l’antisémitisme actuel sur un plateau d’iTélé il y a un an, l’avocat a été entendu deux fois par la police, avant d’apprendre hier qu’il était convoqué le 3 février par un juge d’instruction. Motif ? Notre Inglorious Basterd national aurait « porté des allégations ou imputations d’un fait portant atteinte à l’honneur et à la considération des « jeunes de banlieue » ». Qualification fumeuse, sans doute traduisible en droit par le terme « diffamation ».

Voyons ça de plus près, en commençant par la phrase incriminée : « Non la France n’est pas antisémite, il y a le noyau dur de l’extrême droite qui l’est vigoureusement, une partie de l’ultra gauche et les islamistes, et une partie des jeunes de banlieue. » Suprise, donc : parmi tous ceux qui insultent ou s’en prennent physiquement aux Juifs, seules les personnes d’âge mûr vivant au cœur d’un centre urbain seraient désormais susceptibles d’être qualifiées d’antisémites. Les autres, ceux qui ne sont ni d’extrême-droite ni d’ultra-gauche, ne pourraient qu’être blessés dans leur « honneur » et leur « considération » si on s’avisait d’appeler par son nom leur haine des Juifs.

Joint par téléphone Arno Klarsfeld m’a confié avoir pu consulter la plainte, déposée par « une personne de 37 ans » qui aurait dit aux policiers : « Je suis un jeune de banlieue. » Moralité : la banlieue, ça conserve ! On y reste jeune jusqu’à la quarantaine… Face à un procès-verbal aussi cocasse, « le procureur aurait dû s’asseoir sur la plainte, la mettre au panier, mais il l’a transmise au juge d’instruction, s’étonne simplement Klarsfeld. Ça m’attriste que le représentant de l’Etat ait choisi de poursuivre ».

Car si le procureur a la possibilité de ne pas saisir le juge d’instruction, ce dernier est quant à lui obligé d’instruire une telle affaire lorsqu’il en est saisi. Bien sûr, pour l’avocat qui estime qu’il n’y a « pas de constitution de diffamation », la plainte n’a a priori aucune chance d’aboutir à une condamnation. Ou alors, « si je dis que les ours blancs sont beaux, un dromadaire peut porter plainte parce qu’il s’est senti offensé », résume Arno Klarsfeld.

Comme le rappelait Manuel Valls le 13 janvier dans son mémorable discours à l’Assemblée : « Il y a un antisémitisme dit historique, remontant du fond des siècles. Mais il y a surtout ce nouvel antisémitisme qui est né dans nos quartiers (…). Sur fond de détestation de l’Etat d’Israël. Et qui prône la haine du juif et de tous les juifs. » Le Premier Ministre, qui aurait sans doute dû en avertir le garde des Sceaux, ajoutait même : « Il faut le dire, il faut poser les mots pour combattre cet antisémitisme inacceptable. »

Photo : Baziz Chibane/SIPA/1110271552

L’Apôtre déprogrammé

39

La résistance, oui, mais pas trop longtemps non plus. La liberté d’expression, oui, mais ça dépend pour qui. Nous sommes tous Charlie, mais nous ne sommes pas tous L’Apôtre. Le film de Cheyenne Carron, que nous avions interviewée il y a quelques mois, vient en effet d’être déprogrammé dans deux salles pour « prévenir des risques d’attentats » : au cinéma Le Village de Neuilly, où il devait être diffusé le 12 janvier, sur demande de la préfecture de police ; à Nantes, où les AFC (Associations familiales catholiques) avaient prévu de le passer le 23 janvier, sur les « vifs conseils » de la DGSI. Le motif invoqué par les services français est on ne peut plus attendu : la communauté musulmane risquerait de « se sentir provoquée » par L’Apôtre, film au demeurant profond et parfaitement équilibré, qui raconte simplement la conversion d’un jeune Français de tradition musulmane au catholicisme. Les fidèles d’ Allah y sont représentés comme généralement bien intégrés et sains d’esprit, fors deux fous qui cognent l’apostat pour lui apprendre à trahir sa religion.

Concluons donc : quand, comme Houellebecq, on raconte une conversion à l’islam, on fait monter l’islamophobie ; quand, comme Cheyenne Carron, on raconte une conversion au catholicisme, par contre on fait monter l’islamophobie.

Chrétiens donc martyrs

43
Chrétiens d'orient persécution Livre noir

Chrétiens d'orient persécution Livre noir

À l’entrée « Chrétiens » du nouveau dictionnaire des idées reçues, on pourrait écrire avec la concision flaubertienne : « Persécutés ». Voilà bien quinze ans en effet que rapports, discours, livres, enquêtes, documentaires se succèdent et s’empilent pour tenter de cerner le sujet. Le malheur veut que ce sujet soit vaste comme le monde et que, pour traîner ci et là dans les esprits comme un lieu commun, il n’en désigne pas moins une réalité. Malgré son titre bâtard comme une circonlocution qui n’arriverait pas à désigner réellement son objet, Le Livre noir de la condition des chrétiens dans le monde, très gros ouvrage qu’ont dirigé trois pontes du catholicisme européen – Mgr di Falco, évêque médiatique français, Timothy Radcliffe, sujet britannique anciennement général des dominicains, et Andrea Riccardi, fondateur de la Communauté de Sant’Egidio, très influente en Italie dans le service des pauvres et le dialogue interreligieux – en renouvelle cependant l’approche. Les 70 spécialistes qui traitent la question ne sont pas d’abord des analystes en chambre, mais des hommes de terrain, clercs ou laïcs, qui témoignent de ce qu’ils ont vu, ou même de ce qu’ils ont subi directement.
[access capability= »lire_inedits »]

Si l’on regarde la carte éditée par l’AED (Aide à l’Église en détresse), qui publie elle aussi son substantiel rapport annuel sur la « liberté religieuse dans le monde », il apparaît bien vite ce que l’on redoutait : une large bande rouge sang inonde le globe un peu au nord du tropique du Cancer, de la Libye à la Corée du Nord. Cette ceinture purpurine n’est certes pas constituée de la seule hémoglobine des chrétiens : sous les régimes tyranniques, totalitaires ou « fondamentalistes » qui peuplent encore la terre de fantômes quotidiens, chaque confession religieuse et parfois chaque athée ou considéré comme tel risque la persécution. Pourtant, le christianisme contemporain souffre de caractéristiques propres qui de plus sont apparemment contradictoires. Première religion du monde, le christianisme dans son ensemble représente la foi et/ou la culture d’un tiers de l’humanité. Son universalité – son oikouménè, comme on dit, c’est-à-dire sa vocation diffusive, jusqu’aux quatre coins de la terre habitée – promet évidemment que partout où il y a matière à persécuter, il y a chrétien, au Vietnam comme au Nigeria. L’autre attribut éminent de ce christianisme, c’est qu’il n’est pas une armée. Depuis le bon mot de Staline, rien n’a changé : le pape n’a toujours pas de divisions. Et, malgré la doxa qui court dans un certain monde, on n’a jamais vu le judéo-croisé George Bush ériger des cathédrales en Irak ou pratiquer la conversion forcée des populations sunnites. Que les premières nations du monde soient fondées sur une culture chrétienne ne change rien au sort des humiliés. Au contraire, même, pourrait-on dire, leur erreurs géopolitiques ont singulièrement accru « le prix à payer » par ces véritables damnés de la terre que sont les chrétiens des pays pauvres.

Il est si pénible de redonner une fois encore le nom de la religion que professent les principaux bourreaux de chrétiens aujourd’hui qu’on hésite même, de guerre lasse, à l’écrire. Tout le monde le sait bien dans le fond. Et dans l’éternel débat que l’on n’a toujours pas réussi à trancher, savoir si cette confession est en elle-même homicide ou si ce sont ses surgeons contemporains seulement qui aiment le goût du sang, on risque de manquer encore le sujet. On se dit que ce n’est pas en faisant de la théologie musulmane que l’on comprendra la raison du sort des chrétiens. Il est pourtant glaçant de constater que, malgré la volonté des auteurs du livre de ne pas « stigmatiser », les deux tiers de ses pages d’horreur concernent les pays de culture ou de religion musulmane. Peut-on ne pas lire des témoignages comme celui du père Dominique Rézeau, dernier prêtre français officiant en Libye, qui parle de ce Noir chrétien, « pensez donc, presque un “non-être” ici », qui, roué de coups dans la rue jusqu’à en perdre un œil, est ensuite dépouillé par les passants de ses maigres possessions et qui, lorsqu’il va porter plainte, est jeté en prison par la police ? Ou encore qui parle de ces trois religieuses, françaises et italienne, broyées dans leur voiture à Tripoli par un camion. Comment ne pas songer au million de chrétiens qui vivent en Arabie saoudite, pour la plupart philippins, et qui, au nom du wahhabisme, non seulement n’ont pas le droit au moindre office religieux ni de mettre une guirlande sur un sapin de Noël, mais non plus d’enterrer leurs morts ?

Dieu merci, les raisons de persécuter les chrétiens dans le monde sont variées, et il n’y a pas que les adeptes de Mahomet, dégénérés ou pas, qui s’y mettent. Il y a aussi ces jeunes filles congolaises que raconte la journaliste italienne féministe-catholique Lucetta Scaraffia, victimes de soudards que leur animisme a persuadés que le viol d’une vierge les rendrait plus virils. Il y a encore ces Indiens de sous-castes que les hindous nationalistes et fiers de l’être méprisent et oppriment avec parfois l’accord de leur gouvernement local. Il y a, toujours en Asie, ces bons bonzes du Sri Lanka qui, loin de l’imagerie d’Épinal du bouddhisme dalaï-lama, traitent les religieuses catholiques cinghalaises de « prostituées de Jésus » ou encore de « démons envoyés par leur Dieu », attaquent des églises et parfois tuent des chrétiens. Il y a toujours la Chine, où le développement vertigineux du protestantisme évangélique, notamment dans le nord du pays, inquiète un pouvoir que l’on sait de manière générale assez peu rompu à la tolérance à l’égard de qui que ce soit. La Chine qui, soit dit en passant, devrait devenir en 2030 le premier pays protestant du monde, pour le nombre d’individus, phénomène dont feraient bien de se soucier les observateurs géopolitiques.

Mais il y a aussi ces chrétiens que persécutent d’autres chrétiens, comme les catholiques et protestants de Russie qui pour ne représenter que 2 % de la population subissent pourtant les foudres de la puissante Église orthodoxe. Plus étonnant au premier abord, les catholiques conscients et engagés d’Amérique du Sud et d’Amérique centrale qui, lorsqu’ils défendent les pauvres et les sans-terre, comme au Brésil, sont menacés de mort par les grands propriétaires sans que l’État central n’intervienne ; ou comme cet évêque mexicain qui, ayant voué sa vie à la cause des opprimés en tout genre, notamment des homosexuels et transsexuels, vit sous la menace des cartels et des paramilitaires qui réclament qu’on le remplace par un prélat « vraiment catholique »

Bref, en quittant cette littérature éprouvante, on se dit que si Tertullien avait raison et que « le sang des martyrs est semence de chrétiens », le xxiie siècle sera chrétien ou ne sera pas.
[/access]

Le Livre noir de la condition des chrétiens dans le monde, dir. Jean-Michel di Falco, Timothy Radcliffe, Andrea Riccardi, XO, 2014.

Photo : Vianney Le Caer/SIPA/1408160944

Le livre noir de la condition des chrétiens dans le monde

Price: ---

0 used & new available from

«Je ne suis pas Charlie, je suis Gaza !»

69
Lyon Charlie Hebdo

Lyon Charlie HebdoIl faut lire la presse régionale. La PQR, en jargon de la corporation. Cette terre canardière, elle, ne ment pas. Non parce que les humbles correspondants locaux (CLP), payés une misère, seraient plus vertueux que les « stars » de la profession, mais parce qu’ils sont amenés à rencontrer chaque jour, chez le boulanger, au bistrot ou à la sortie de l’école, les gens dont ils ont parlé, et qui ont vu les mêmes choses qu’eux. Les CLP couvrant les communes de l’est lyonnais pour le quotidien Le Progrès ont été sollicités par la rédaction en chef de ce vénérable journal, fondé en 1859,  déjà républicain sous l’Empire, pour enquêter sur les causes de l’absence remarquée des citoyens de l’équivalent rhodanien du 9-3 à la marche du 11 janvier, qui avait réuni 300.000 personnes, du jamais vu dans la capitale des Gaules.

Ce qu’ils ont découvert, et rapporté sans fard ni concessions à la pensée « padamalgam » est édifiant.

D’abord cette photo d’un immense tag sur le mur d’un immeuble du quartier Terraillon, à Bron, où l’on peut lire : « Voilà le dernier dessin de Charlie » illustré d’un bonhomme stylisé tirant des balles sur un homme à terre, sous lequel est inscrit « police ». Le sentiment des tagueurs envers les gens de Charlie se traduit graphiquement par un « bande de putes ! » en lettres capitales. L’orthographe de cette intervention graphique est impeccable, à la différence de celle des graffitis « apolitiques » qui agrémentent en permanence les murs du secteur.

Contrairement à ce que nous serinent les Askolovitch, Joffrin et consorts, nos amis « de la diversité » ne sont pas tous restés, dimanche, cloitrés chez eux parce qu’il auraient été morts de peur, ou terrassés par la honte. Certains d’entre eux, les plus déterminés, sont sortis pour dire ce qu’ils avaient à dire, insulter les policiers des quartiers, et crier leur haine des « insulteurs du Prophète ». Des incidents ont été signalés à Vénissieux, Vaulx-en-Velin, Villeurbanne, Lyon 1er, la Part-Dieu, qui ont donné lieu à une dizaine d’interpellations, et à des convocations au tribunal pour y répondre « d’apologie du crime ». L’agitation a même franchi les murs de la maison d’arrêt de Corbas, où l’administration pénitentiaire a dû intervenir pour mettre fin au chahut d’allégresse organisé par les détenus pour saluer les « exploits » des frères Kouachi et d’Amédy Coulibaly.

Le lendemain, dans les établissements scolaires du secteur, l’organisation de la minute de silence a été un casse-tête pour les chefs d’établissements, pour éviter que les inévitables incidents ne sortent des murs de l’école. Un prof de Vénissieux rapporte que des gamins hurlent « Je tue Charlie ! » dans les couloirs. Au lycée Albert-Camus (!) de Rilleux, quelques élèves ont été « autorisés à ne pas participer à ce moment de recueillement », organisé classe par classe. Le proviseur avait sans doute déjà lu le dernier opus de Michel Houellebecq…

Dans un lycée professionnel d’une commune de l’est lyonnais, que la journaliste Laurence Loison ne nomme pas, sans doute pour ne pas la stigmatiser, le proviseur concède : « C’est vrai que l’on a eu un peu de peine à imposer le silence… », mais se déclare fier « d’avoir réuni 350 élèves dans la cour sans raffut idéologique ». Une jeune fille aurait crié « Allah Akbar ! » pendant la cérémonie, dit la rumeur entendue par la journaliste, qui la rapporte au proviseur. Ce dernier ne dément pas, mais minimise, indiquant qu’elle n’a pas dit cela à la cantonade, mais en parlant à sa voisine… D’ailleurs, il l’a convoquée avec sa mère dès l’après midi dans son bureau. Quelle fermeté !

De l’autre côté de la grille, on peut constater que les élèves qui sortent du collège ont bien compris la leçon de monsieur le proviseur. Un porte parole de ce groupe, soutenu par ses camarades garçons et filles, explique : « Ils l’ont cherché ! Ils ont insulté le Prophète ! Je ne suis pas Charlie, je suis Gaza. » Les thèses complotistes fusent : « C’est un coup monté ! Depuis quand traverse-t-on Paris en trois minutes sans pouvoir être arrêté ? Et cette carte d’identité oubliée par hasard ? »

Selon le ministère de l’Education nationale,  les incidents  relatifs  à ce « moment de recueillement » général n’auraient concerné que 70 établissements sur les 60.000 que compte notre pays.

Alors, madame Najat Vallaud-Belkacem, un conseil : à Villeurbanne, cette charmante cité dont vous avez décidé de faire votre patrie politique, on trouve une multitude de boutiques proposant aux déficients auditifs des appareils performants, quoiqu’onéreux, pour mieux entendre. Comme la plupart d’entre elles sont tenues par des commerçants appartenant à la communauté juive, vous feriez d’une pierre deux coups en allant faire l’acquisition d’une de ces merveilles de la technologie moderne. La PQR ne manquerait pas alors de tresser vos louanges…

Photo : Pascal Fayolle/SIPA/1501112040.

La liberté d’expression, pour quoi faire ?

297
Charlie Hebdo caricature Mahomet laïcité

Charlie Hebdo caricature Mahomet laïcité42% des Français se disent pour « éviter de publier des caricatures de Mahomet », selon un sondage du Journal du dimanche paru dimanche dernier. Scandale, opprobre, consternation de la part des élites éclairées, encore une fois navrées de constater qu’une partie de la population française, après 300 ans de Lumières, adhère encore aux thèses les plus obscurantistes.

Pourtant, on a tout à fait le droit de condamner ces caricatures, sans être pour autant un lâche, un « collabo » ou un idiot utile. Oui, on a le droit de vouloir «  éviter » – car telle était la question posée par le JDD – qu’on publie le prophète avec une tête faisant clairement et cyniquement allusion à un sexe masculin (pour le dire poliment). On a le droit de comprendre l’insulte qui est faite à ceux qui croient au ciel par ceux pour qui rien n’est sacré, sans pour autant avoir la moindre excuse pour l’usage de la kalachnikov par les offensés. On peut même critiquer l’islam en tant que religion, sans penser que l’insulte soit la solution pour réformer cette religion. Certains voudraient interdire le « oui mais », au nom des circonstances. Pourtant, le « oui, mais » n’a jamais été aussi nécessaire. Compassion n’est pas soumission, et, entre « crucifier les laïcards » et faire l’apologie de Charlie Hebdo, il y a de la marge…  La liberté d’expression et la laïcité ne sont pas les seules valeurs de notre société. Le respect, la décence, le bien commun en sont aussi. S’il n’est pas question de promouvoir une laïcité positive qui fraierait le chemin à la société multiculturelle, pas question non plus de nous agenouiller devant une laïcité agressive qui promeut la dérision systématique et méprise ouvertement les croyants. Rien ne justifiera jamais qu’on renonce à la liberté d’expression, telle qu’elle est encadrée dans la loi. Mais celle-ci permet justement qu’on puisse en critiquer l’usage. Il y a des choses qui sont légales mais ne sont pas justes.

On moque l’expression « jeter de l’huile sur le feu », déresponsabilisant l’huile pour reporter la faute entière sur le feu. Mais jamais expression ne m’a paru aussi juste. Car le feu est là, c’est une réalité concrète, qui embrase les quatre coins du monde, de Boko Haram à Daesh, des zones tribales afghanes aux banlieues françaises. Nous n’avons aucun devoir de respecter « l’huile sainte » de Charlie Hebdo. Notre seul devoir est de combattre, implacablement, inlassablement ce feu. Et nous avons aussi le « devoir » de « tenir compte de ces réactions », car pendant que les Français font la queue devant leurs kiosques, ce sont des hommes musulmans ou chrétiens qui sont abattus au Niger, ce sont des églises que l’on brûle, ce sont des expatriés que l’on menace.

« Le désert des valeurs fait sortir les couteaux », résumait dans une admirable formule Régis Debray dans une interview à l’Obs. Le désert des valeurs, ce sont les libertaires, hédonistes et profanateurs de Charlie Hebdo qui l’ont, en partie, défriché, année après année. La liberté d’expression comme expression du jouir sans entraves aboutit au déversement scatologique de haine sur les réseaux sociaux. Dans un monde où on a impitoyablement détruit les ressorts de la décence commune, bafoué les valeurs de respect et d’autorité, comment s’étonner que des jeunes brandissent sans vergogne #JesuisKouachi en étendard de leur nihilisme ?

Ces tragiques évènements nous forcent à nous définir, à remplir ce « désert des valeurs ». Si les Français sont descendus en masse dans la rue dans un élan fraternel et solidaire, s’ils ont applaudi la police, s’ils se cherchent des héros, c’est parce qu’ils sont lassés de la médiocrité de leur destins de consommateurs, fatigués par le vide idéologique de la politique française, usés par le cynisme du jeu médiatique. C’est parce qu’ils ont soif d’épique, de mythes et de convivialité, pas parce qu’ils sont attachés au droit de dessiner des curés en train de s’enculer.

Dans une de ses chroniques de l’Empire du Bien, Philippe Muray écrivait  « On a bien vu, en février dernier, dans le désert du Koweit, des soldats irakiens qui se rendaient drapeau blanc dans une main, Coran dans l’autre. Un soldat occidental, il se serait rendu avec quoi ? En brandissant quoi de consensuel, donc de religieux ? Son numéro de Sécu ? Une cassette vidéo ? Son thème astral ? ».

Si nous n’avons que Charlie Hebdo à brandir, autant nous rendre tout de suite.

Photo : Gyrostat (Wikimedia, CC-BY-SA 4.0)

Créteil, la barbarie à visage urbain

29
Créteil antisémitisme

Créteil antisémitismeL’historien Michel Abitbol, dans son ouvrage de référence Le Passé d’une discorde – Juifs et Arabes du VIIe siècle à nos jours[1. Éditions Perrin. En poche dans la collection « Tempus ».], faisait litière du mythe de « l’âge d’or andalou », qui  aurait vu une cohabitation harmonieuse entre juifs et musulmans en terre d’islam jusqu’à l’irruption du colonialisme et du sionisme. La réalité est plus contrastée, notamment au Maghreb, où l’on observe des déchaînements pogromistes environ tous les demi-siècles, lorsque les dettes accumulées auprès des prêteurs juifs devenaient si lourdes que seule l’élimination physique des créanciers permettait de remettre les compteurs à zéro…

Bien entendu, cet objectif bassement matériel s’habillait de justifications complotistes, dont la plus fréquente était l’accusation de meurtre rituel pratiqué par les rabbins au moment de Pessah…

L’idée d’une violence légitime contre des juifs supposés s’être enrichis sur le dos du pauvre fellah a continué à cheminer dans la conscience des « dominés », qu’ils vivent dans le monde arabo-musulman sous le joug de despotes corrompus, ou dans les cités-ghettos des métropoles occidentales.
[access capability= »lire_inedits »]

D’après un récent rapport de la Fondapol, dirigé par le sociologue Dominique Reynié, l’affirmation selon laquelle « les juifs ont trop de pouvoir dans le domaine de l’économie et la finance » est approuvée par 67 % des musulmans interrogés[2. Les habituels « sociologues de l’excuse » ont tenté de remettre en question cette étude réalisée par l’IFOP sur un échantillon significatif sélectionné selon la méthode des quotas. Ses résultats sont donc aussi fiables (ou peu fiables) que les habituels sondages électoraux.], alors qu’elle ne suscite l’approbation que de 22 % de la population française dans son ensemble.

Conséquence ou concomitance, les agressions contre les juifs ou les institutions juives ont quadruplé au cours des dix dernières années, commises dans la quasi-totalité des cas par des individus relevant de la culture arabo-musulmane. Comme il n’y a plus de lien direct entre le prêteur juif et le débiteur non juif, c’est en tant qu’appartenant à une catégorie de la population économiquement mieux lotie et supposée s’être enrichie au détriment du pauvre musulman qu’il serait juste de procéder contre eux à ce que, jadis, les anarchistes glorifiaient sous le nom de « récupération individuelle ». Dans les cas extrêmes, cela aboutit à des crimes barbares, comme celui d’Ilan Halimi par le gang du même nom, et la toute récente agression d’un jeune couple de Créteil, composé d’un juif et de sa compagne non juive, aggravé du viol de la jeune femme, âgée de 19 ans. Si les hésitations des pouvoirs publics relatives à la nature du crime (crapuleux ou raciste ?) avaient sans doute contribué à égarer l’enquête de la PJ dans l’affaire Halimi, dans celle de Créteil, le gouvernement et le président de la République ont très vite désigné ce crime par son nom : un acte barbare et antisémite.

J’ajouterai, pour ma part, qu’il s’agit d’une sorte de privatisation du pogrom, que l’on adapte à l’esprit du temps. L’accusation de « crime rituel » n’étant plus opératoire, un antisionisme de base, tel qu’il se manifeste en slogans dans les manifestations pro-Hamas, fera l’affaire : on glisse rapidement du «  Israël assassin ! » à «  Mort aux juifs ! », traduction en français des imprécations en arabe diffusées par les chaînes satellitaires et le Web djihadiste.

Les auteurs de cette agression, rapidement arrêtés, vont subir les foudres de la loi, qui considère la motivation raciste comme une circonstance aggravante. Fort bien.

Mais qu’un tel acte puisse être commis après le meurtre d’Ilan Halimi, les lourdes condamnations de ses principaux auteurs et la publicité donnée à cette affaire, montre bien les limites de la dissuasion judiciaire et de l’opprobre public dans la lutte contre les criminels. Décréter « grande cause nationale » la lutte contre l’antisémitisme, comme l’ont fait le Premier ministre Manuel Valls et le ministre de l’Intérieur Bernard Cazeneuve est réconfortant, mais largement insuffisant si on en reste là.

Il serait temps d’utiliser un langage susceptible d’être compris par les pogromistes, qui reconnaisse aux victimes potentielles leur droit à l’autodéfense dans le cadre de la légalité républicaine. Celle-ci  autorise la détention d’armes par des personnes ayant apporté la preuve qu’elles courent un danger réel, comme des menaces de mort. Bien sûr, il n’est pas question d’armer tous les juifs de France et de Navarre. Mais la dissuasion, tous les experts en stratégie le savent, se fonde d’abord sur la psychologie : ce juif que je me propose d’agresser a peut-être les moyens de se défendre, ou peut-être pas…

 

C’est à l’État de défendre les citoyens

À Causeur, plutôt qu’éluder les désaccords, nous les exposons. Face à la montée d’agressions où la violence est aggravée par l’antisémitisme, notre ami Luc Rosenzweig suggère d’autoriser les juifs vivant dans les zones à risques à s’armer. En toute légalité, bien sûr. Tout d’abord, la situation est préoccupante, mais pas grave au point d’en arriver à cette extrémité. Surtout, nous pensons au contraire que le monopole de la violence légale doit rester à l’État. Que l’on fasse pression sur lui, et d’abord par la voie des urnes, pour que force reste à la loi, fort bien. Que des citoyens, juifs ou non, s’organisent pour alerter la police, d’accord, puisque ça marche. Enfin, et c’est l’essentiel, il ne s’agit pas de s’improviser justiciers mais de réclamer que la justice juge et sanctionne, c’est-à-dire emprisonne au lieu de voir en chaque délinquant une victime du racisme ou du colonialisme. On ne luttera pas plus contre la violence, antisémite ou non, en prenant les armes qu’avec des proclamations indignées. Que la loi soit appliquée, ce serait un bon début.

Élisabeth Lévy et Gil Mihaely
[/access]

Photo : Erez Lichtfeld/SIPA/1412071730

Finkielkraut analyse la Marche du 11 janvier et ses suites

65

alain finkielkraut academie

Interrogé par Elisabeth Lévy, Alain Finkielkraut revient sur le succès « inattendu » de la marche républicaine du 11 janvier, mais se demande encore si « le camp de la lucidité » finira par l’emporter contre « la philosophie de l’excuse ».

Marx ou pas Marx ? Débat entre Marcel Gauchet et André Senik à l’IHS

27

A droite comme à gauche (principalement à gauche, en vrai), on adore les débats contradictoires, surtout quand les invités sont d’accord sur tout ou presque. Si vous ne me croyez pas, remember Blois, et l’invraisemblable tentative de mise à l’index de Marcel Gauchet par quelques « nourrissons de la théorie critique » (Gérard Lebovici).

Il existe une poignée d’irréductibles, pour qui on ne peut débattre qu’entre gens bien élevés et en franche opposition.

Ce sera indubitablement le cas ce jeudi 22 janvier dans les locaux de l’Institut d’Histoire sociale, où l’on débattra d’un sujet chaud bouillant, in my opinion : Le totalitarisme communiste vient-il de Marx ou de Lénine ?

On y retrouvera, tiens, tiens, l’infréquentable Marcel Gauchet. Le philosophe, directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales, et rédacteur en chef de la revue Le Débat, a récemment écrit : « Je considère le léninisme comme une trahison pure et simple du marxisme. (…) Lénine, c’est le contraire même du marxisme, mais incorporé au marxisme lui-même. »[1. Alain Badiou et Marcel Gauchet, Que faire ? Dialogue sur le communisme, le capitalisme et l’avenir de la démocratie. Philosophie éditions 2014]

Face à lui, le sémillant anticommuniste André Senik, agrégé de philosophie et membre du comité de rédaction d’Histoire et Liberté. Contrairement à son ami Marcel Gauchet, il soutient pour sa part que Marx est le penseur du totalitarisme communiste dont Lénine a été l’héritier fidèle[2. André Senik, Le premier coupable ? in  Histoire et Liberté n° 55, p.87].

De quoi réjouir les amis du dissensus, donc.

Renseignements pratiques sur le site de l’IHS.