42% des Français se disent pour « éviter de publier des caricatures de Mahomet », selon un sondage du Journal du dimanche paru dimanche dernier. Scandale, opprobre, consternation de la part des élites éclairées, encore une fois navrées de constater qu’une partie de la population française, après 300 ans de Lumières, adhère encore aux thèses les plus obscurantistes.

Pourtant, on a tout à fait le droit de condamner ces caricatures, sans être pour autant un lâche, un « collabo » ou un idiot utile. Oui, on a le droit de vouloir «  éviter » – car telle était la question posée par le JDD – qu’on publie le prophète avec une tête faisant clairement et cyniquement allusion à un sexe masculin (pour le dire poliment). On a le droit de comprendre l’insulte qui est faite à ceux qui croient au ciel par ceux pour qui rien n’est sacré, sans pour autant avoir la moindre excuse pour l’usage de la kalachnikov par les offensés. On peut même critiquer l’islam en tant que religion, sans penser que l’insulte soit la solution pour réformer cette religion. Certains voudraient interdire le « oui mais », au nom des circonstances. Pourtant, le « oui, mais » n’a jamais été aussi nécessaire. Compassion n’est pas soumission, et, entre « crucifier les laïcards » et faire l’apologie de Charlie Hebdo, il y a de la marge…  La liberté d’expression et la laïcité ne sont pas les seules valeurs de notre société. Le respect, la décence, le bien commun en sont aussi. S’il n’est pas question de promouvoir une laïcité positive qui fraierait le chemin à la société multiculturelle, pas question non plus de nous agenouiller devant une laïcité agressive qui promeut la dérision systématique et méprise ouvertement les croyants. Rien ne justifiera jamais qu’on renonce à la liberté d’expression, telle qu’elle est encadrée dans la loi. Mais celle-ci permet justement qu’on puisse en critiquer l’usage. Il y a des choses qui sont légales mais ne sont pas justes.

On moque l’expression « jeter de l’huile sur le feu », déresponsabilisant l’huile pour reporter la faute entière sur le feu. Mais jamais expression ne m’a paru aussi juste. Car le feu est là, c’est une réalité concrète, qui embrase les quatre coins du monde, de Boko Haram à Daesh, des zones tribales afghanes aux banlieues françaises. Nous n’avons aucun devoir de respecter « l’huile sainte » de Charlie Hebdo. Notre seul devoir est de combattre, implacablement, inlassablement ce feu. Et nous avons aussi le « devoir » de « tenir compte de ces réactions », car pendant que les Français font la queue devant leurs kiosques, ce sont des hommes musulmans ou chrétiens qui sont abattus au Niger, ce sont des églises que l’on brûle, ce sont des expatriés que l’on menace.

« Le désert des valeurs fait sortir les couteaux », résumait dans une admirable formule Régis Debray dans une interview à l’Obs. Le désert des valeurs, ce sont les libertaires, hédonistes et profanateurs de Charlie Hebdo qui l’ont, en partie, défriché, année après année. La liberté d’expression comme expression du jouir sans entraves aboutit au déversement scatologique de haine sur les réseaux sociaux. Dans un monde où on a impitoyablement détruit les ressorts de la décence commune, bafoué les valeurs de respect et d’autorité, comment s’étonner que des jeunes brandissent sans vergogne #JesuisKouachi en étendard de leur nihilisme ?

Ces tragiques évènements nous forcent à nous définir, à remplir ce « désert des valeurs ». Si les Français sont descendus en masse dans la rue dans un élan fraternel et solidaire, s’ils ont applaudi la police, s’ils se cherchent des héros, c’est parce qu’ils sont lassés de la médiocrité de leur destins de consommateurs, fatigués par le vide idéologique de la politique française, usés par le cynisme du jeu médiatique. C’est parce qu’ils ont soif d’épique, de mythes et de convivialité, pas parce qu’ils sont attachés au droit de dessiner des curés en train de s’enculer.

Dans une de ses chroniques de l’Empire du Bien, Philippe Muray écrivait  « On a bien vu, en février dernier, dans le désert du Koweit, des soldats irakiens qui se rendaient drapeau blanc dans une main, Coran dans l’autre. Un soldat occidental, il se serait rendu avec quoi ? En brandissant quoi de consensuel, donc de religieux ? Son numéro de Sécu ? Une cassette vidéo ? Son thème astral ? ».

Si nous n’avons que Charlie Hebdo à brandir, autant nous rendre tout de suite.

Photo : Gyrostat (Wikimedia, CC-BY-SA 4.0)

Vous venez de lire un article en accès libre.
Causeur ne vit que par ses lecteurs, c’est la seule garantie de son indépendance.
Pour nous soutenir, achetez Causeur en kiosque ou abonnez-vous !
Lire la suite