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Caricatures de Mahomet: 42 pour sang?

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Charlie Hebdo sondageVivons nous dans un pays schizophrène dont la schizophrénie apparaîtrait au grand jour depuis les carnages des 7 et 9 janvier ?  Alors que le dernier numéro de Charlie Hebdo se vend par millions d’exemplaires et que l’on voit des queues soviétiques devant des kiosques d’habitude désertés et des kiosquiers tout heureux de vendre autre chose que la presse people, un sondage du Journal du Dimanche nous annonce comme ça, l’air de rien, que 42 %  des français s’opposent à la publication des caricatures de Mahomet.

On a du mal à ne pas voir là une contradiction assez douloureuse, surtout qu’il n’est pas impossible, finalement, que la même personne ait acheté un numéro collector de Charlie, voire plusieurs pour les léguer à ses petits enfants, et trouve quand même qu’ils vont un peu loin, les caricaturistes. On connaît ce genre d’hypocrisie, que ce soit dans la consommation  de la pornographie, de la culture ou même de la politique. La France entière jure ses grands dieux qu’elle ne surfe pas sur les sites pornos qui sont malgré tout les plus fréquentés et de très loin. Il y a bien Wauquiez qui avait confié sa dilection, sans doute inventée, pour Youporn. Mais il s’est assez vite aperçu qu’en matière de démagogie, il pouvait faire beaucoup mieux et moins risqué pour flatter l’électeur et montrer qu’il était un homme comme les autres en réclamant régulièrement la suppression des allocations familiales, à la façon de Ciotti, qui la veut pour les familles des enfants qui n’avaient pas respecté la minute de silence. En matière de culture, idem : tout le monde trouve qu’il n’y a pas assez d’émissions sur les livres, l’histoire, pas assez d’opéras ou de pièces de théâtre mais l’encéphalogramme audimatesque d’Arte reste désespérément plat. Quant à la politique, comment croire que cette union nationale est autre chose qu’un moment imposé par la décence ? Et que les couteaux ne sont pas déjà sortis en même temps que les plans de bataille où tous les coups seront permis : après tout un homme politique, c’est fait pour faire de la politique et même si on l’a complètement oublié, il y a des élections dans deux mois.

Mais tout de même, 42% des Français qui trouvent qu’il ne fallait pas publier les caricatures, ça fait tout de même un peu peur. Si on admet, ce qui n’est pas dit, que tous les Musulmans  se sentent offensés, ce ne peut pas être 42 % de la population qui serait musulmane. Même les angoissés du Grand remplacement n’osent avancer un tel chiffre pas plus que Houellebecq dans Soumission, alors qu’il pourrait tout se permettre puisqu’il s’agit d’un roman.

Alors qui sont-ils, ces 42 % ? Le JDD nous apprend que si le Front de gauche est le moins allergique, l’UMP et en particulier les anciens électeurs de Sarkozy seraient les moins tolérants. Mais cela veut-il dire grand chose ? On nous explique à longueur de temps qu’une fraction importante de la gauche de la gauche est islamogauchiste alors que l’UMP ferait partie des durs, ceux qui veulent carrément renouer, pour les djihadistes, avec la déchéance de la nationalité ou l’indignité nationale dont fut frappé (souvenirs, souvenirs) Louis-Ferdinand Céline après la guerre, ce qui ne nous rajeunit pas.

Non, on peut hélas plus banalement penser, et ce sera équitablement partagé entre les appartenances politiques, sociales, professionnelles, les tranches d’âge et les origines géographiques, qu’il s’agit là d’une bonne vieille trouille. L’émotion rend belliqueux, on est plein d’une mâle assurance. On se sent grand et beau, on cite Voltaire sans l’avoir lu, on est prêt à mourir en martyr pour la Patrie et la Liberté d’expression, on est plus Charlie que Charlie et puis tout d’un coup, on s’aperçoit que ça a un prix : une partie de notre propre jeunesse a fait sécession devant une République dont elle n’attend plus rien et trouve dans l’islamisme cette identité vacillante qui est celle du « perdant radical » telle que la définissait Enzensberger dans un livre qu’il faut relire d’urgence[1. Hans-Magnus Enzensberger, Le perdant radical (Gallimard, 2006)]. On s’aperçoit aussi que l’on commence à brûler et attaquer nos bâtiments officiels à l’étranger, on s’aperçoit qu’il va falloir vivre avec la possibilité de voir des dingues ouvrir le feu dans la foule à n’importe quel moment, bref que la liberté d’expression, et sa défense, ont un prix concret et quotidien, depuis le 7 janvier.

Alors, finalement, comme Brassens, nos 42 % veulent bien mourir pour des idées, mais de mort lente.

Le service militaire nous protègerait du djihadisme

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armée service militaireGuillaume Bigot est notamment l’auteur des livres Le Zombie et le Fanatique  (Flammarion, 2002) et Le jour où la France tremblera (Ramsay, 2004). Il a aussi publié plus récemment La trahison des Chefs (Fayard) et dirige actuellement un groupe d’écoles de commerce.

Comment faire en sorte que les promesses d’unité et de redressement de la grande manifestation du 11 janvier soient tenues ?  

Avant de proposer une mesure concrète et décisive,  rappelons une vérité  rassurante : 20 % des militaires et des policiers français sont de confession musulmane. Pas un seul ne s’est tourné vers le djihad. Des hommes en uniforme et en armes possèdent nécessairement un esprit de corps, se considérant comme des égaux (l’égalité) et comme des frères d’arme (la fraternité). Sous les drapeaux, ils appartiennent tous à une communauté, fière et pleine de traditions. Pour bien comprendre le sens et l’efficacité de la mesure que l’on va proposer, il faut que l’on regarde une autre réalité en face. Et celle-ci est terrifiante : 22 % de ceux qui font le voyage pour grossir les rangs de Daech sont des convertis.

Quelles conséquences tirez-vous de ces deux réalités ?

La preuve irréfutable que le djihadisme séduit, qu’il répond à un besoin. C’est en fait un patriotisme de substitution. L’aboulie post-moderne, doublée d’une fascination pour la violence, peut déboucher sur un vide que seul le fanatisme le plus pur sait pour l’instant combler. Une dialectique mortifère entre un zombie qui doute et a peur de tout (nous, les agressés) et un fanatique qui ne doute et n’a peur de rien (eux, les agresseurs) s’est bel et bien enclenchée. Ce n’est pas un choc de civilisation, c’est un clash entre vide et trop plein, entre « néantisme » et totalitarisme.

Une cause à servir, fondée sur des certitudes inébranlables, dans un cadre strict, qui  transcende le matérialisme et l’individualisme, en exaltant l’héroïsme, voilà ce qui séduit dans le poison islamiste.

Quel serait l’antidote au poison djihadiste ?

Le service militaire a été suspendu en 2002. Un décret suffirait à le rétablir. La jeunesse se retrouverait, sans distinction de race, ni de religion, sous un même drapeau. Jeunes banlieusards et enfants des beaux quartiers porteraient le même uniforme et seraient placés dans un même cadre. Nous préconisions déjà ce rétablissement avec Stéphane Berthomet en 2005. Dans identité, il y a identique. Dans notre devise, il y a aussi égalité et fraternité. Il faudrait aussi appeler les femmes sous les drapeaux. Certaines jeunes filles des cités devront ainsi retirer leur voile, au moins pendant quelques mois.

Pour l’adapter aux exigences de l’heure, il faudrait donc que ce service exclue tout passe-droit. Il pourrait également être plus court. La fascination exercée par les armes et la discipline qui est celle de l’armée sont telles que quelques mois de « classes » suffiraient à transformer nos jeunes en soldats. Cette décision audacieuse mais réaliste réduirait le risque djihadiste, casserait la dynamique communautariste et ressouderait la jeunesse.

Le rétablissement du service militaire sera-t-il réellement efficace contre l’embrigadement des jeunes par l’islamisme radical ?

Nombre d’études en attestent : là où le service militaire a été maintenu, les djihadistes sont proportionnellement moins nombreux (ils l’étaient moins en France avant son abolition et plus nombreux en Belgique, ils le sont désormais plus en France qu’en Allemagne). Un autre phénomène est également très documenté : depuis la suspension du service militaire en France, les violences physiques contre les personnes ont augmenté de manière exponentielle. En initiant la jeunesse  au maniement des armes, on fera baisser le niveau de violence dans notre société. Le rétablissement du service national, militaire ou policier, est donc aussi fondé sur le plan de la sécurité. Car nous n’en avons pas fini avec les troubles intérieurs et extérieurs. Des barbares s’en sont déjà pris à des synagogues ou à des journaux. Des salauds commencent à s’en prendre à des mosquées. Disposer de troupes en nombre ne sera pas inutile pour prévenir et, si besoin, contenir des troubles.

Mais l’armée crie famine et les budgets de la Défense sont coupés…

« Nous n’avons plus les moyens », crieront les militaires. Eh bien, qu’on les leur redonne. La paix civile vaut bien une dette.  Il n’y a pas que la paix intérieure, d’ailleurs. Daech n’est pas très loin des lieux saints et l’Arabie Saoudite est un fruit mûr. L’arc de crise djihadiste débute au nord de la Chine et plonge profondément dans l’Afrique de l’ouest.

La population est-elle prête à accepter le retour du service national ?

Le glissement de terrain historique qui s’est opéré le 11 janvier a restauré le patriotisme. Les plus rétifs à l’égard du roman national, les derniers Mohicans de 68 ont fini, eux aussi, par chanter la Marseillaise. Face à cette agression, les partisans du « il est interdit d’interdire » se sont aperçus qu’il y avait des limites à tout. Le peuple a applaudi les forces de l’ordre. Mai 68 est donc dépassé au sens hégélien. La liberté sous sa version la plus excessive, qui s’était opposée à l’idée de patrie, ne l’est plus. Une certaine idée de l’ordre et de l’identité s’est réconciliée avec la liberté et c’est une avancée extraordinaire. Il reste cependant à restaurer l’égalité et la fraternité. En une journée, les Français ont compris qu’ils n’étaient pas ce peuple de beaufs ou de sous-Américains mal adaptés à la mondialisation dépeints par leurs élites. C’est une première étape.

Quid de la jeunesse ? Une certaine frange des jeunes donne l’impression de ne plus se sentir française…

Les jeunes qui ont grandi dans la raillerie des frontières et dans une identité fleurant la haine de soi vont devoir réapprendre le patriotisme. Mais nous sommes aussi face à des jeunes qui se sont trouvé une patrie de substitution. Il faudra reconquérir les esprits. Un acte patriote et non un « Patriot act ». Voilà ce que serait le rétablissement du service militaire.

Photo : Wikipedia

Muray : l’art d’être seul

Philippe Muray Journal Ultima NecatPendant près de trente ans, vous avez été la compagne puis l’épouse de Philippe Muray. Malgré de nombreuses sollicitations depuis sa mort, en 2006, vous vous êtes très rarement exprimée. À l’occasion de la parution de ce premier volume du Journal, vous nous faites l’amitié et l’honneur de rompre ce quasi-silence dans Causeur. Soyez-en remerciée.

Vous êtes donc à la fois la veuve de l’auteur, par conséquent la propriétaire légale des droits sur son œuvre, et aussi l’éditrice du Journal. Est-ce que ce n’est pas une position un peu délicate ?

Anne Muray-Sefrioui. Le plus difficile, c’était la décision de publication. Mais une fois qu’elle a été prise, j’ai agi en éditrice, en laissant les affects de côté. Du reste, c’était ma profession, je sais donc ce qu’est un livre ou une phrase. Je me sentais d’autant plus légitimée à m’en occuper moi-même que Philippe m’a toujours impliquée très étroitement dans la publication de ses livres : je relisais les manuscrits, les épreuves, et j’en suivais toutes les étapes. Comme je fais partie des éditrices old school, je respecte les auteurs, je ne cherche pas à les enfermer dans mes propres grilles. A fortiori s’agissant de Muray ! Il n’était donc pas question pour moi d’intervenir en quoi que ce soit dans le texte du Journal ni de changer la moindre virgule. En revanche, je ne m’en cache pas, j’ai supprimé quelques passages qui exposaient trop ma vie privée et celle de mes enfants : comme je l’ai écrit dans ma postface, « mon immolation à la littérature a ses limites ». Mais ces coupures ne représentent qu’une dizaine de pages sur ce volume, et il n’y en aura pas davantage dans les volumes suivants – dans le deuxième, sur lequel je travaille actuellement, il n’y en a quasiment pas.

Vous y apparaissez sous le surnom de Nanouk…

C’est le nom qu’utilisent ma famille et certains de mes amis. D’une certaine façon, c’est le nom de mon personnage dans ce grand roman qu’est le Journal.

Ce sera donc celui sous lequel vous passerez à la postérité ! Vous avez choisi d’écrire une postface parce que, dites-vous en riant, « on ne préface pas Muray » ! On préface Balzac et Chateaubriand, mais pas Muray ?

C’est lui-même qui le disait ! Il n’aurait jamais laissé qui que ce soit le surplomber par une introduction. Moi encore moins…

Quoi qu’il en soit, c’est un très beau texte, à la fois personnel et pudique, peut-être un peu court…

Comme je m’étais toujours refusée à écrire la moindre ligne sur Muray, mon projet, à l’origine, était d’écrire un texte assez long pour régler cette question. J’en avais même trouvé le titre : « Seul comme Muray ». Mais cela m’aurait entraînée trop loin, il aurait fallu livrer une part de mon intimité, et je n’y tiens pas. J’ai préféré m’en tenir à mon rôle d’éditrice, raconter le chantier énorme que représentait cette publication, puisqu’une grande partie du Journal était restée à l’état de cahiers manuscrits, et qu’il fallait aussi saisir de nombreuses années dactylographiées.

Ce premier volume couvre les années 1978-1985 : quand aurons-nous droit à la suite ?

Il est entendu avec Les Belles Lettres que le deuxième volume paraîtra en septembre 2015, nous verrons ensuite. Ce qui est intéressant à noter, c’est que ce premier tome réunit huit ans de Journal, alors que les suivants n’en contiendront que deux, avec le même nombre de pages : c’est dire à quel point il enfle considérablement d’année en année, et la place qu’il occupe dans l’ensemble de l’œuvre de Muray, puisqu’il l’a tenu pendant vingt-six ans… Il me semble d’ailleurs que ce Journal est l’un des plus copieux du xxe siècle !
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Sans vous entraîner dans l’intime, avez-vous été surprise par ces textes écrits à vos côtés ?

Par rapport à mes souvenirs, j’ai noté quelquefois des décalages, des distorsions, des interprétations divergentes des mêmes faits. Parfois, des détails qui me paraissaient insignifiants sont développés très longuement. Ce qui m’a le plus frappée, dans ce premier volume surtout, ce sont des événements qui m’avaient paru importants et qui sont complètement passés sous silence. Mais si j’ai eu la révélation de faits que j’ignorais, je n’ai pas découvert d’aspects nouveaux de la personnalité de Philippe.

Autorisez-nous une question de midinette : quand on lit le Journal (et quand on a connu Philippe), on se dit que ça n’a pas dû être facile de vivre avec lui !

Non, cela n’a pas été facile. Vivre avec un artiste, c’est exigeant. Mais il n’a pas réussi à me tuer, ce n’est pas si mal !

S’agissant de la paternité, thème central de Postérité, il avait, en somme, fait sienne la maxime « Aut libri aut liberi » – « Ou bien les livres ou bien les enfants »…

En effet, il avait fait un choix, celui de l’œuvre. Ce premier volume rend très bien compte, justement, des contraintes auxquelles le soumet sa vocation d’écrivain.

Entrons dans le Journal : on a le sentiment que le carburant, ce qui faisait vivre et écrire Muray, c’était l’orgueil.

Si l’orgueil est le sentiment de sa propre valeur, vous avez sans doute raison. « J’ai toujours pensé que j’étais célèbre », disait-il. Envisager un roman intitulé Le Genre humain – qui n’a pas été publié –, ce n’était pas modeste comme ambition ! C’est d’autant plus curieux qu’en même temps – et le phénomène est très frappant dans ce premier volume – il est totalement habité par le doute. Il ne cesse d’écrire qu’il n’y arrivera jamais. Et malgré tout, malgré les échecs et les tâtonnements, il continue, il recommence, avec une espèce d’acharnement incroyable, ce qui suppose une foi en soi exceptionnelle.

Il commence à écrire son Journal à 33 ans et, dès les toutes premières pages, il parle du Christ. Est-ce une coïncidence ?

Il y a très peu de hasards dans l’œuvre de Philippe, cette « coïncidence » n’en est certainement pas une. S’il ne s’est jamais proclamé catholique, s’il n’était pas pratiquant, son œuvre s’inscrit ouvertement dans la catholicité. Toute sa pensée s’y enracine, elle fait jouer notamment la notion de péché originel, de faute et, plus que tout, de séparation. Par ailleurs, son rapport à la foi est complexe, il écrit ainsi cette phrase très saisissante en 1983 : « J’ai toujours considéré comme une preuve de ma médiocrité morale et intellectuelle mon incapacité à m’intéresser à mon propre rapport “avec Dieu”… Si j’y crois ou pas… Et les raisons… »

Dans la période où il s’interroge sur la culture américaine, en 1983, c’est-à-dire à l’époque où le Muray que nous connaissons commence à percer, il parle du protestantisme comme d’un véritable repoussoir.

Il a toujours établi une distinction – qui est en effet devenue plus claire au fil des années – entre les pays protestants et le monde catholique. Pour lui, ce sont deux visions antinomiques, et il avait choisi son camp. Il avait compris que le péché, la rémission, le plaisir ne sont nullement incompatibles dans le catholicisme – quoi qu’en pensent ceux qui n’y connaissent rien. Pour Muray, comme pour Baudelaire, la faute et le goût de la faute vont de pair. Par ailleurs, il considérait que par essence l’art est catholique : il ne cesse de le marteler, par exemple, dans son livre sur Rubens.

Au début du Journal, il est aussi très travaillé par la question du multiple, par la « prolifération démographique », qu’il met en rapport avec l’effacement du religieux. « Avec la disparition du contrat social-religieux a disparu “le père de multitude”, remplacé par la mère démographique, il faut tout recommencer », écrit-il le 9 septembre 1979 dans un article sur Gertrude Stein.

Oui, ce thème de l’Un et du multiple est déjà présent dans ses tout premiers livres, Chant pluriel, publié en 1972, et Jubila, en 1976 : le personnage de ces deux récits, ou « romans », c’est la foule, la masse, le nombre. Il est aussi question dans le Journal d’un autre roman dont le titre, Multiplicande, suggère également l’idée de nombre, qui est centrale chez lui. Cet ouvrage n’a pas vu le jour. Et comme Philippe ne gardait pas ses manuscrits, je n’en ai aucune trace. Cela dit, cette question du multiple n’a pas disparu, elle s’est déplacée ensuite vers celle du « socialisme généralisé ».

Le Journal a une fin, qui n’est pas la mort de Muray. Le 31 décembre 2004, vingt-six ans après avoir commencé Ultima necat, il écrit ces mots – que vous citez dans la postface : « Ici se termine non seulement l’année mais aussi, et pour des raisons que je n’ai pas le temps de déployer, la rédaction de mon Journal. Disons que, d’une part, il commençait à m’ennuyer, comme ma vie, comme la vie en général, et que, d’autre part, il était devenu ce qui m’occupait suffisamment pour que je n’aie pas le temps d’écrire autre chose… » Vous en a-t-il parlé ?

Je me souviens qu’il m’a fait part de cette décision. Pourtant, les mois suivants, il lui arrivait d’évoquer telle ou telle chose qu’il avait notée. « Alors, tu continues », disais-je. « Non, ce n’est plus mon Journal », répondait-il. Et, en effet, ce sont des notes, sans presque de commentaires, des copies de correspondances ou d’articles, on n’y trouve plus du tout la même ambition. Mais c’est déjà un peu vrai pour les années précédentes, on a le sentiment qu’il en était fatigué.

On pense à la fin d’une psychanalyse. Était-ce la fonction du Journal ?  

Il me semble que sa fonction a évolué. Au début, il s’agit d’un outil de travail, d’une manière pour Muray de réfléchir sur son activité d’écrivain, de commenter la littérature des autres, c’est une sorte de réservoir à idées. Puis, à mesure que le temps passe, l’observation et la critique du monde occupent une place de plus en plus grande. Le Journal devient une œuvre littéraire en soi, ce dont Muray a parfaitement conscience, et il la revendique comme telle. Je ne crois pas qu’il faille lui attribuer une fonction « psychanalytique ». En 1995, il a rédigé une préface à son Journal, dans laquelle il définit très précisément son activité de diariste. Je vous la livre : « Qu’est-ce que tenir son Journal ? Multiplier les pensées clandestines, les actes négatifs, traverser la vie en fraude, tromper tout le monde. La société est devenue une mégère si répugnante, une poufiasse si épouvantable qu’on ne peut qu’avoir envie de la cocufier, tout le temps, dans toutes les occasions. »

Ce qui explique cette publication posthume ?

C’est Muray lui-même qui l’a écrit : « Un Journal qui se respecte ne peut être que d’outre-tombe. » Il entendait s’exprimer avec une liberté totale, et il avait parfaitement conscience que son Journal était impubliable de son vivant. Il n’avait pas envie de se faire un ennemi à chaque coin de rue…

Vous avez choisi d’interrompre ce premier volume à la fin de 1985. Pourquoi ?

D’abord, la dernière phrase est admirable : « Tout ce que j’écris s’efface. » Il était difficile de résister à une chute pareille ! C’est aussi le moment où Muray tourne la page des essais, après Le xix e Siècle à travers les âges, pour revenir au roman. Mais, surtout, ces huit ans représentent son passage à la maturité, on y voit toute la cohérence du cheminement de sa pensée. En réalité, le Muray de la fin est en germe, celui qui réfléchit à la disparition du réel, au grégarisme, à l’emprise grandissante des femmes ou aux injonctions terroristes du « Bien ». Tout est en place.

Son séjour aux États-Unis, en 1983, semble avoir été riche d’enseignements. Comme s’il y avait déchiffré notre avenir… 

En Amérique, il observe un monde qu’il ne connaissait pas et il pressent immédiatement qu’il va être le nôtre. À son retour, il écrit Le xixe Siècle à travers les âges et, dès que le livre paraît, il cesse de s’y intéresser, alors qu’il avait prévu à l’origine de lui donner une suite. Comme si, ayant réglé un problème, il pouvait passer à autre chose. Mais bien avant, dès 1981, il comprend que le monde est en train de changer de bases, que l’ennemi est là.

N’a-t-il jamais eu, même dans sa prime jeunesse, de période gauchiste, si on ose lui appliquer ce terme ?

Il a lu les grands penseurs de la gauche, Marx, Althusser, etc., et certainement beaucoup plus attentivement que ceux qui s’en réclamaient. Ce sont ces lectures qui lui ont permis d’analyser les événements avec une réelle hauteur. Un de ses amis de lycée m’a confié des lettres de Philippe qui couvrent notamment Mai 68 – il faudra que je les publie un jour –, c’est très drôle. Il observe ce qui se passe avec une acuité surprenante, c’est sans doute l’une des rares personnes à avoir compris ce qui se jouait. Mais, en même temps, il est parfaitement étranger au mouvement.

Le Muray de la maturité est un opposant, il était en guerre contre le monde. L’a-t-il toujours été ?

Par définition, un artiste est un homme seul qui s’oppose à tous les autres. Oui, il était en guerre, et d’ailleurs, dans les dernières années, quand il partait à son bureau, je lui demandais chaque matin en riant : « Tu as bien mis ton heaume ? » Plus sérieusement, il disait s’inspirer de la « pratique de la guerre » de Nietzsche : n’attaquer que ce qui est victorieux, n’attaquer que des choses pour lesquelles on ne trouvera pas d’allié, ne jamais attaquer les personnes, qui ne sont que les verres grossissants qui permettent de rendre visible une calamité publique encore cachée. C’est une attitude qui implique évidemment la solitude. Et Philippe était très seul. Il a une très belle phrase, à ce propos, en 1984 : « Le seul infini que je connaisse, d’ailleurs, c’est la solitude. Le seul infini en acte… » Du reste, il n’a jamais été mondain, sauf s’il y était vraiment contraint, et il ne se laissait pas facilement contraindre. Il évitait autant que possible les cocktails, les soirées littéraires, les débats. S’il a participé à quelques colloques, c’était uniquement dans l’objectif de republier ailleurs ses interventions. Il rencontrait les gens individuellement, et encore assez peu dans les années 1980. Muray savait très bien se protéger, protéger son travail et ses secrets.

Dans les premières années du Journal, il n’est pas franchement hilarant, il a plutôt un côté sombre, une tendance au ressassement. L’homme que vous avez connu a-t-il toujours été habité par cette rage drolatique qui rendait sa compagnie si savoureuse ?

Au début de notre vie commune, c’était surtout quelqu’un de très anxieux, mais un homme intelligent a toujours de l’humour. Évidemment, ce n’était pas du même ordre qu’à la fin de sa vie, où l’on avait l’impression de vivre avec lui dans une farce perpétuelle. Oui, nous avons tous beaucoup ri ! Il avait un tel talent pour pointer les ridicules de l’époque…

Le Journal est passionnant à cet égard, puisqu’on voit un jeune homme, puis un homme mûr, observer les mutations majeures de son époque. Muray restera-t-il, selon vous, comme l’écrivain du basculement du monde ?

Sans aucun doute. Comme on le voit dans le Journal, il est l’un des premiers à pressentir la mutation qu’il décrira sous les espèces de la fin de l’Histoire. Mais je ne parlerais pas de prescience, encore moins de prophétisme. En réalité, il arrive à cette vision du monde à travers un procédé littéraire qu’il qualifiait lui-même de « dilatation ». En poussant à l’extrême un détail qui pourrait sembler dérisoire, déniché dans la presse, la télé ou les faits divers – qu’il adorait –, il a décrit notre réalité d’aujourd’hui. C’est le procédé qu’il a utilisé dès Le xixe Siècle, en partant du déménagement du cimetière des Innocents pour saisir la vérité profonde d’une époque.

Sa difficulté avec le genre romanesque a été pour lui une terrible source de souffrance, on le voit avec l’échec du Genre humain dont il est question dans ce volume. Reste qu’il est surtout connu par un genre dont il aura peut-être été le seul représentant, la chronique d’époque, qu’il dresse dès L’Empire du Bien, et surtout avec Après l’Histoire, où l’on voit apparaître Homo festivus. N’est-ce pas la preuve qu’on peut être écrivain sans être romancier ? 

La question du genre littéraire est toujours délicate. En effet, dans ce premier volume, l’expression de son tourment à propos de la forme romanesque occupe une place considérable. Et pourtant, on peut considérer l’ensemble de ce Journal comme un roman – un roman malgré lui. Dans les tomes suivants, vous verrez, il fait d’éblouissantes peintures de personnages, de situations, de décors. Si elles se trouvaient dans un roman, au sens classique du terme, on crierait au génie. Ses derniers écrits peuvent donner l’impression trompeuse qu’il ne s’intéressait qu’aux problèmes de société, mais c’est faux. Au contraire, il savait comme personne regarder les gens, un paysage, un tableau… Il voyait tout, il avait un œil terrifiant.

Il a néanmoins publié dans sa maturité au moins deux romans qui resteront, On ferme et Postérité.

Ils n’ont pas eu le succès que Muray espérait, malheureusement. On ferme, en 1997, a marché très modestement, il s’y attendait un peu d’ailleurs. Mais Postérité avait été un four monumental dont il a énormément souffert. Il a eu du mal à se remettre ensuite au travail romanesque. Si on analyse On ferme de près, on voit qu’il y a deux parties bien distinctes. Les deux cents premières pages sont en quelque sorte la suite de Postérité, puis cela devient tout autre chose. Je pense que c’est dans cette veine-là qu’il aurait continué. Puis il a été pris par d’autres activités, c’est l’époque où il a commencé à être très sollicité. Mais il ne s’est jamais vraiment guéri de ne pas avoir écrit « le » roman. Vous savez, Muray était très drôle mais il n’était pas gai, et même quelquefois un peu dépressif. Il était régulièrement happé par le sentiment d’être arrivé au bout de ce qu’il avait à dire. Tout de même, les dernières années de sa vie, il avait bien l’intention de revenir à la fiction. Il avait commencé à écrire des nouvelles dont j’ai retrouvé les ébauches.

Il y a un grand absent dans ce Journal, c’est l’argent. Muray parle peu des problèmes matériels.

C’est vrai que le mot « argent » apparaît rarement. En revanche, il parle souvent de ses travaux alimentaires, dont il souffre énormément parce qu’il est contraint de se couper de son œuvre littéraire. Mais il voulait être à l’aise, il aimait le confort qu’apporte l’argent, les bons restaurants, les bons hôtels, la possibilité de louer une maison dans le Midi pour travailler tranquillement. Cela avait un prix, et il l’a payé en y mettant une énergie inouïe.

C’était la condition de sa liberté, non ?

Absolument. Il ne voulait dépendre d’aucune institution, qu’elle soit publique ou privée, c’est pourquoi il n’a jamais voulu enseigner ni intégrer une rédaction. Il souhaitait jouir d’une liberté de pensée absolue, ne subir aucune pression. Et puis, on ne l’imagine pas travailler en collaboration ! Faire le « nègre », ça préservait sa tranquillité, à tous les égards.

Venons-en un peu au côté vachard du Journal. On y voit des personnages, en particulier Philipe Sollers qui, dans ce premier volume, est encore, sinon un ami, du moins un allié. Mais on devine, au vu des textes qu’il lui a consacrés et des extraits que vous avez déjà dévoilés, qu’il en prend pour son grade dans les suivants…

Les gens qui tentent de résumer, sans le connaître, l’itinéraire de Muray pensent généralement qu’il a été « sollersien ». En réalité, ce qu’il en dit dès les années 1980 est très clair : il comprend qu’il a affaire à un renard et qu’il ne faut pas se laisser avoir. Il était évidemment sensible à la séduction qui se dégageait de Sollers à l’époque – après, ça s’est gâté. Mais il n’est pas dupe, il se méfie absolument tout le temps.

Il est aussi beaucoup question de Catherine Millet et Jacques Henric. À l’époque, vous paraissiez amis, vous avez passé des vacances ensemble. Était-il à ce moment-là sensible à l’avant-garde ?

Il s’intéressait encore un peu à l’avant-garde littéraire, et il a beaucoup publié dans Art Press. Avec Henric et Millet, il était surtout question de littérature, même si nous sommes allés ensemble voir des Vermeer et des Rubens en Hollande. L’art contemporain n’intéressait pas Philippe. Celui qu’il a aimé, adoré même, c’était Picasso. Pour lui, c’était l’artiste absolu : son itinéraire, sa personnalité, son énergie, son rapport avec les femmes, tout le passionnait chez lui. En gros, c’était à ses yeux le dernier génie de l’art.

En 2000, au moment de notre rencontre, Muray était encore un écrivain assez confidentiel, un plaisir pour initiés. Comment vivez-vous le fait qu’il soit quasiment « à la mode » ?

Il est certain que l’audience de Muray a véritablement explosé grâce aux lectures de Luchini. À vrai dire, quand j’ai pris contact avec lui, personne n’aurait imaginé un succès pareil. Au départ, trois dates seulement étaient fixées, et nous nous inquiétions de savoir s’il y aurait un public ! Je comptais bien sur les fans murayens, car je connaissais l’existence de ces lecteurs discrets et fidèles, mais je n’avais pas mesuré la popularité de Luchini. Je ne peux que me réjouir qu’il ait fait connaître Muray davantage… même s’il y a sans doute quelque part un quiproquo. Car ce n’est pas qu’un chroniqueur rigolo ! Justement, le Journal vient à propos pour rappeler qu’il s’agit d’abord d’un écrivain, et d’un écrivain au sens le plus puissant du terme. Ces textes qui ont tant fait rire, et qui ont permis à beaucoup de découvrir Muray, sont un point d’orgue après un très long cheminement.

Finalement, quelle place le Journal occupe-t-il dans l’œuvre de Muray ? Peut-on dire que c’est la matrice ?

À mes yeux, c’est un objet littéraire exceptionnel, qui met en lumière une pensée qui se construit et s’épanouit. J’ai du mal à admettre qu’on emploie le même terme pour les petites confessions que tant de gens se sentent obligés de publier aujourd’hui. Le Journal est non seulement central dans l’œuvre de Muray, mais il a aussi été le pivot autour duquel s’organisait son temps d’écrivain. J’irais même plus loin : dans un sens, il vivait pour écrire le Journal. Je vous ai dit à quel point il détestait les mondanités. Mais, à un moment donné, il s’est mis à accepter de sortir de temps en temps pour l’alimenter. J’ai même trouvé, en 1992 il me semble, une phrase dans laquelle il s’adresse à son Journal et lui dit en substance : « Je te dois ça, il faut que j’y aille pour te donner à manger. » Le Journal devient l’objectif, une entité envers laquelle il se sent des devoirs.
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Apologie des attentats : les punir tous, mais pas n’importe comment

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Mon ami Marc Cohen avait dans ces colonnes, et parmi les premiers, appelé à la mise en œuvre d’une répression à l’encontre des crétins qui se permettaient d’applaudir aux massacres de la semaine dernière ou de les justifier sur les réseaux sociaux. J’étais complètement d’accord avec lui. Y compris sur la nécessité d’être mesuré dans les sanctions en se dispensant de la prison ferme, trop souvent école du djihadisme. Mais en n’hésitant pas à frapper à la caisse parce que ça aussi, ça peut faire mal. Il n’a pas été le seul à le demander. Jusqu’à Christiane Taubira avec une circulaire particulièrement sévère en direction des parquets. Notre chère justice indépendante s’est mise immédiatement au garde-à-vous. Et ça commence à tomber comme à Gravelotte. Aux dernières nouvelles, ce sont près de 80 procédures correctionnelles qui ont été lancées et les premières condamnations sont tombées. La presse les annonce triomphalement, n’hésitant pas d’ailleurs à tronquer la réalité. Ainsi pour l’ivrogne qui, sévèrement bourré, avait provoqué un accident, pris la fuite et disposait d’un casier judiciaire copieusement garni pour des faits similaires (16 condamnations) avait trouvé utile de proférer un chapelet de conneries au moment de son arrestation. Il a pris quatre ans ferme, les médias nous affirmant que c’était pour ses propos stupides qu’il avait bénéficié de ce tarif. « Mensonge patriotique » vous dira-t-on, il faut faire peur aux imbéciles.

Le reste à l’avenant. Je ne suis pas opposé à ces rappels à l’ordre, encore ne faudrait-il pas se donner bonne conscience facilement et oublier qu’il y a certaines priorités. Par exemple de réinvestir les « quartiers », commencer à démanteler les mafias et récupérer les armes.

Petite perle trouvées dans notre chère PQR : « 6 mois ferme pour un homme qui avait « rigolé«  de l’attentat contre Charlie Hebdo ». Bigre. Le jeune homme de 28 ans souffrant depuis l’enfance d’une déficience mentale (légère ?) manifestement sous l’emprise d’un état alcoolique (bonjour le djihadiste), a fourni à l’audience de comparution immédiate quelques explications confuses auxquelles personne n’a rien compris. Maintien en détention quand même…

Il faut terroriser les terroristes, je suis bien d’accord. Mais sans se dispenser d’un peu de discernement. Le procureur qui avait requis un an ferme pour des « propos blessants », s’appelle Cabut. Ça ne s’invente pas…

Du bon usage de l’amalgame

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islam terrorisme amalgameDeuil en fête. La France a vécu une journée mémorable le 11 janvier. Elle est devenue l’emblème mondial de la lutte contre l’islamisme barbare.

Le sang versé à Charlie Hebdo, celui des fonctionnaires et des policiers tués en service, et celui des Juifs assassinés dans l’Hyper Cacher de Vincennes, ne l’aurait pas été en vain.

Il n’est pourtant pas sûr que tous auraient goûté la présence de Mahmoud Abbas qui, il y a peu, saluait les auteurs d’attentats perpétrés en Israël ; des princes du Golfe et du représentant d’Erdogan parmi les invités de l’Élysée à cette grande communion, bien que le Hezbollah en fût absent. « Amalgame » un peu détonnant tout de même, pour reprendre ce mot qui ponctua les discours avec une insistance si remarquable.

« Pas d’amalgame » entre les musulmans et les assassins qui se réclamaient de l’islam.

Et ceci tellement répété qu’il n’était pas difficile d’y entendre une injonction conjuratoire.

Clin d’œil malicieux de la langue : le mot amalgame aurait pour origine  l’expression arabe ‘amal al-djam’a « œuvre de l’union charnelle », d’après le Dictionnaire étymologique de la langue française de Bloch & Wartburg qui fait autorité.

Le terme « amalgame » doit-il s’appliquer comme le fait le Conseil français du culte musulman (CFCM) à la cinquantaine d’actes d’intimidation  visant des mosquées depuis les massacres du 11 janvier ? Ne s’agirait-il pas plutôt du délétère effet boomerang de la mise sous le boisseau de toute critique de l’islam et de ses exigences ? De l’abandon sournois des principes de la laïcité, de leur recul devant les accusations d’islamophobie ? Comme l’exprime Mezri Haddad, ancien ambassadeur de Tunisie à l’UNESCO, faisant le lien entre les « scènes de guerre » qui viennent de se produire et les « concessions » aux tenants de l’islam identitaire, holistique et totalitaire, au nom de la démocratie et de la tolérance républicaine[1. Le Figaro du 10-11 janvier 2015, p. 16.] ?

La crainte de cette « union charnelle » entre les musulmans et les criminels ne pourrait se justifier que si un nombre important de musulmans épousait la thèse génocidaire des meurtriers affiliés aux groupes islamistes. Alors, en effet, la majorité des musulmans deviendrait suspecte et représenterait un grave danger pour la population, juive, chrétienne, « souchienne », laïque, ainsi que pour les résistants d’origine  musulmane, croyants ou non.

L’ « amalgame » ainsi entendu, dont on nous rebat les oreilles, ne pourrait donc se produire que si, et seulement si, l’idéologie islamiste en venait à une telle diffusion — par le wahhabisme saoudien ou le salafisme qatari, importés en sus de nos fructueux échanges économiques avec ces pays — qu’elle contaminerait les musulmans de France au point de faire de ces derniers le cheval de Troie de l’islam conquérant.

Pur fantasme, me direz-vous. Sous nos latitudes en tout cas, à part quelques petites exceptions d’individus ayant mal tourné, les musulmans sont pacifistes et ne demandent qu’à vivre tranquillement. Il s’agit des pratiquants d’un islam « modéré », qui auraient définitivement biffé du Coran le devoir de guerre contre les infidèles, le petit djihad, où les fanatiques de Daesh et ceux d’Al-Qaïda trouvent leur inspiration.

Certes, on a pu célébrer ces assassinats par un feu d’artifice, comme ce fut le cas au soir du mercredi fatal près de Besançon ; certes, on a pu menacer son professeur de le « buter à la kalach » (Lille) ; certes  on a pu, comme dans plusieurs collèges, notamment en Seine-Saint-Denis (80 % d’une classe élémentaire, rapporte Le Figaro), refuser d’observer la minute de silence requise, et j’en passe, ce ne sont là que des expressions marginales d’enfants influencés par ce qu’ils entendent autour d’eux ou comme le déclarait une élève « moi, ma mère m’a dit qu’ils l’avaient bien cherché ». Et ces débordements, qui ne sont pas nouveaux — comme on a pu entendre saluer Mohammed Merah — ne suscitent que de discrètes réprobations publiques de la part de la communauté musulmane à quelques exceptions près.

La mondialisation des idées et la terrifiante caisse de résonance d’Internet radicalisent pour nombre de musulmans les positions extrémistes où l’esprit de revanche contre l’Occident emboîte le pas au fanatisme religieux. « Gouverner au nom d’Allah[2. Boualem Sansal, Hors série Connaissance Gallimard, 02013.] » devient alors le projet actif d’une revanche identitaire. Les jeunes en mal d’identité, comme le déclarait  Boualem Sansal dans une interview à Jeune Afrique (18/12/2013), « peuvent même se prendre pour des Che Guevara de l’islam. Ils se voient offrir des rêves extraordinaires, des rêves de paradis. Ils trouvent des frères en islam, voire des compagnons d’armes. C’est exaltant ».

Qui pourrait douter de la puissance de cette « union charnelle » dans notre monde dérisoire du marché des objets aussi envahissants que vite caduques ?

Qui pourrait douter qu’une Education nationale qui tremble, au nom du multiculturalisme, à enseigner l’Histoire et fractionne cette dernière en vignettes non chronologiques et en célébrations, prive en fait ses élèves du moindre recours pour la traversée de leur temps ?

On se trompe dans la mise en garde contre un « amalgame » conçu comme le produit d’une réaction simpliste d’étrangers à l’islam. Cet « amalgame », cette union faite d’un désir de mort dévorant les forces de vie, ne peut surgir que de l’islam lui-même tant qu’il sera aux prises avec ses contradictions face à la modernité.

Photo : B.K. Bangash/AP/SIPA/BKB102/443574992716/1501161245

Haute finance contre haute couture

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mode financeOn peut se gausser de ces petites cérémonies de chiffon, baptisées désormais « fashion weeks », où se retrouvent à intervalles réguliers quelques excentriques, les figures changeantes ou habituelles de ce qu’on nommait naguère le Tout-Paris, et les météorites de l’actualité plus ou moins heureuses. On peut feindre d’en être offusqué, et l’on peut certes moquer ces forains de vanités et autres figurants de la parade sociale. Il reste qu’une société sans mode, et sans la mondanité brillante qui l’accompagne, privée de sa chatoyante extravagance, serait non seulement morose, mais encore inquiétante.

Il y a dans ce genre de manifestation comme la preuve du serment tacite qu’une nation se fait à elle-même : maintenir crânement son droit à la futilité, à l’éblouissement. La mode et, au-dessus d’elle, la haute couture sont un défi à l’usure du temps, une espèce d’imprécation très humaine lancée contre l’habitude, la répétition et l’inévitable fin des choses, des êtres et des liens qui les unissent (lire l’entretien avec Viviane Blassel).

Cet univers a connu en trente ans une série d’événements qui l’a placé au centre d’un dispositif stratégique tout entier animé du désir de conquête et de rayonnement. Par ses méthodes de communication, par les moyens qu’il a mis en œuvre pour gagner des marchés et des clients, il a bouleversé tous les repères du goût et du jugement esthétique qui le gouvernaient auparavant. Sous plusieurs aspects, il peut s’apparenter à celui de l’art dit contemporain.[access capability= »lire_inedits »]

Pompidou l’audacieux

« Chère vieille France… La bonne cuisine… Les Folies Bergère… Le gai Paris… La haute couture, les bonnes exportations… Du cognac, du champagne et même du bordeaux et du bourgogne : c’est terminé ! La France a commencé et largement entamé une révolution industrielle ! » (Georges Pompidou, conférence de presse du 15 novembre 1972).

Le président ne pouvait imaginer que, quarante ans plus tard, les délocalisations, les restructurations et la numérisation proliférante auraient radicalement transformé l’économie française, projetée sans précaution dans la mondialisation, ni que le champagne connaîtrait une courbe des ventes exponentielle jusqu’en Chine et en Russie. Quant à la haute couture, alors sur le déclin, et bien que toujours peu rémunératrice par elle-même, nul ne prédisait alors qu’elle deviendrait l’étendard du secteur du luxe, deuxième source d’excédent commercial, immédiatement après l’aéronautique !

Aujourd’hui, Georges Pompidou lui rendrait assurément toute sa place dans les fleurons de notre prospérité. Deux hommes sont à l’origine de cette renaissance, deux entrepreneurs d’un genre particulier, bien différents de Marcel Boussac, dont la faillite retentissante allait faire la fortune de l’un et contribuer à celle de l’autre. Deux hommes qui, à l’instar du président Pompidou, collectionnent les artistes de leur temps.

Il se trouve que Bernard Arnault et François Pinault – car c’est d’eux qu’il s’agit – sont les contemporain de Jeff Koons et de Paul McCarthy !

De l’or parmi les ruines

Le 25 mars 1980, on enterre Marcel Boussac. Il avait été immensément riche, très avisé dans ses affaires, puis la chance l’avait quitté. Progressivement, son immense empire, principalement dans le textile, s’était effondré. Il produisait, mais il ne savait plus vendre ; par surcroît, ses convictions paternalistes lui interdisaient de licencier un seul membre de son nombreux personnel. Il meurt complètement ruiné.

En 1976, Boussac est repris par la Société foncière et financière Agache-Willot, qui dépose à son tour le bilan en 1981. Le gouvernement socialiste est très ennuyé : l’ensemble représente encore 16 000 emplois. Au terme d’une interminable séquence politico-juridique, la préférence est accordée, en 1984, au plan de reprise de Bernard Arnault. Sorti major de Polytechnique, il dirige encore l’entreprise immobilière familiale Férinel. Avec l’assistance administrative et financière de l’État, et après la promesse – qu’il ne tiendra pas – de conserver le plus grand nombre d’emplois, il conduit une habile, implacable « restructuration ». Il revend les actifs pour ne conserver que Conforama, Le Bon Marché, et une maison de couture, un peu en déshérence mais prestigieuse, Dior. Bref, Bernard Arnault nettoie, et garde le meilleur pour lui. Le Courrier picard aura ce titre révélateur : « Boussac : des ruines qui font de l’or » (2 juin 1989). Ensuite, avec une infinie patience, sans ménager les hommes, à force de ruse, de séduction, d’alliances signées puis rompues sans préavis, guidé par une vision nette des nouveaux marchés du luxe, il construit la plus grande fortune de France.

Les deux tycoons

Un autre personnage entre en scène : François Pinault. C’est un Breton réservé. Il n’a pas l’onctuosité catholique et bourgeoise de Bernard Arnault. Ces deux hommes aiment la pénombre des calculs froids, la prudence des manœuvres réfléchies. Au début, Arnault et Pinault s’accordent : le premier revend au second Conforama. Puis ils se livrent une guerre impitoyable. De leur affrontement, de la haine qu’ils se vouent, de leur capacité à se nuire réciproquement, naissent deux splendides groupes du luxe français[1. L’industrie mondiale du luxe (à l’exception des automobiles, des yachts et des œuvres d’art) est dominée par LVMH-Moët Hennessy Louis Vuitton SA, dont le chiffre d’affaires en 2012, grâce à une croissance de ses ventes de 18,6 %, atteignait plus de 9 milliard d’euros. Kering occupe la sixième position (5,849 milliards), L’Oréal la septième (5,240 milliards d’euros), Hermès la douzième (4,481 milliards).].

Celui de Bernard Arnault, le plus vaste, est baptisé LVMH (Louis Vuitton-Moët Hennessy). Il représente le champagne (Krug, Dom Pérignon, Moët & Chandon, Mercier…), les vins (château Cheval Blanc, château d’Yquem), la maroquinerie (Louis Vuitton, Céline, Loewe, Berluti…), la mode (Givenchy, Kenzo, Emilio Pucci, Christian Dior, Marc Jacobs…), les parfums et la cosmétique, la joaillerie et les montres (Tag Heuer, de Beers, Hublot, Chaumet…), la distribution dite sélective (Le Bon Marché Rive Gauche, Sephora…), la presse (groupe Les Échos), et encore La Samaritaine (futur palace ?), le Jardin d’acclimatation (lire l’article de Janie Samet)…

Celui de François Pinault (ex-Pinault-Printemps-Redoute, devenu Kering) est beaucoup moins étendu, mais considérable tout de même : la mode (Gucci, Stella McCartney, Balenciaga, Alexander McQueen, Saint Laurent, Bottega Veneta…), la joaillerie (Boucheron), le sport comme mode et style de vie (Puma). La chaîne de magasins Printemps a été vendue et des négociations sont engagées pour la cession de La Redoute.

Chic et choc

Bernard Arnault et François Pinault ont entraîné le modèle, d’inspiration aristocratique, de la haute couture[2. Une maison de haute couture se définit légalement par des vêtements faits à la main, sur mesure, dans des ateliers dédiés ouverts toute l’année.] et, généralement, du luxe de l’autre côté du miroir, où règne l’implacable loi du marché ouvert, de la concurrence acharnée. La paix régnait entre eux jusqu’à l’entrée de François Pinault dans le capital de Gucci, entreprise de maroquinerie florentine dirigée à l’époque par Domenico De Sole, et par Tom Ford pour le style. Bernard Arnault convoitait Gucci, il s’estime trahi. Nous sommes en 1999. L’affaire Gucci précipite les adversaires dans une effarante guerre d’acquisitions, qui se trouve à l’origine de la métamorphose du luxe français et de son insolente prospérité.

Tom Ford, chez Gucci, a imposé des idées très agressives en matière de marketing. Il développe le concept de « porno chic », inauguré par le photographe Helmut Newton ; et l’on voit, dans les magazines féminins, des publicités tout à fait « explicites », qui empruntent aux pratiques du cinéma pornographique, mais habillées, maquillées, parées des attributs du luxe le plus ostentatoire. Le mouvement est lancé, la surenchère dans la provocation de posture ne s’arrêtera plus.

Le luxe contre les bourgeois

En 1995, B. Arnault a recruté John Galliano au poste de directeur artistique de Givenchy. En 1996, il le déplace chez Christian Dior, avec la consigne de « désembourgeoiser la maison ». Le couturier, indiscutablement talentueux, remplira parfaitement sa mission. En 2000, sur le podium, ses mannequins sont vêtus de hardes luxueuses pour le défilé « Clochards ». Il vante sans rire « l’ingéniosité que déploient les déshérités pour se vêtir ». Cela grince un peu, mais la presse suit : triomphe, révérence. On crie au génie. Dior est l’un des plus grands annonceurs…

Le nouveau capitalisme ne s’encombre pas de bonnes manières. Il cherche à être efficace, c’est-à-dire à écouler rapidement ses marchandises. Le luxe est l’un de ses plus rentables champs d’expérience. « Désembourgeoiser », cela veut dire qu’on délaissera la vieille clientèle sobrement élégante de la maison, et qu’on attirera, par tous les moyens, un public nouveau, rajeuni, envoûté par l’illusion féerique.

En 1947, Christian Dior installe une silhouette féminine inédite, qui va être reprise partout dans le monde. Le new-look de Dior instaure une référence esthétique reconnaissable entre toutes. Galliano et ses semblables créent des événements éblouissants, des chocs visuels, des scandales médiatiques à usage commercial, mais inventent-ils une silhouette durable, reconnaissable ? Là n’est plus la question qui guide la haute couture. Dior est à présent une maison profitable. Galliano devient incontrôlable, même par Arnault. La créature a échappé à son créateur. Il déclare, superbe : « Grâce à moi, la mode est entrée dans le xxie siècle. »

On ne rit pas

Le couturier a cédé la place au directeur artistique. Comme l’artiste contemporain, il incarne la rébellion, la transgression. Il brouille les signes évidents, rassurants de la haute couture. Aux défilés tranquilles ont succédé des blockbusters du chic, peuplés de hordes sauvages, de créatures à la beauté bizarre qui arpentent les podiums tels des conquérants pressés. La transformation des mannequins, de leur apparence, a été radicale : femmes ou hommes, ils affichent un air tantôt accablé, tantôt absent, toujours méprisant. Ils s’exposent, mais ils se refusent. Plus encore : ils s’opposent au groupe, fût-il fortuné, sélectionné, qui les observe, ils le toisent, ils le défient. Enfin, ils ne sourient jamais ; la joie, même furtive, l’esquisse d’un bonheur fugace seraient aveux de faiblesse. Le rire rend les hommes égaux, les mannequins ne sont pas nos égaux ; quelque chose de mystérieux, qui n’est pas toujours la beauté, les sépare de la communauté banale des hommes[3. Il y a de notables exceptions, ainsi Jean Paul Gaultier : ses mannequins n’ont pas toujours le « physique de l’emploi », et jouent volontiers la carte de l’humour. Quant à Gaultier lui-même, il ne craint pas de démontrer son bonheur d’être et de créer.].

Cette physionomie d’où le rire est absent, une personnalité en a fait sa signature, Anna Wintour. Elle ordonne, réglemente, sous son carré impeccable de cheveux et derrière le noir impénétrable de ses immenses lunettes, l’industrie du luxe et ses milliards de dollars. Mme Wintour, diable habillé par Prada[4. On dit que pour le personnage central de son livre (dont on a tiré un film fort médiocre) Le diable s’habille en Prada, Lauren Weisberger s’inspira de la personnalité d’Anna Wintour. Elle avait été son assistante à Vogue.], à la tête de Vogue, dispose de la puissance de feu du magazine (plus d’un million d’exemplaires vendus mensuellement aux États-Unis).

King Karl

Karl Lagerfeld, dandy de fable, figurant une manière carnavalesque d’Erich von Stroheim, ne déteste pas le rire. Il jouit d’une féroce intelligence et d’une vaste culture, bien utiles pour nourrir son torrentiel débit de mots et ses formules percutantes. Dessinant des vêtements depuis l’adolescence, graphiste avant tout, il connaît parfaitement son métier. Il a la science d’une première main. Bénéficiant d’une santé de fer, renforcée encore par une diététique savante qui lui fait des joues creuses, ce personnage plus balzacien que proustien a commencé dans la partie en même temps que Saint Laurent. Il cultiva avec ce dernier une frivolité seventies mêlée de XVIIIe siècle, jusqu’à leur brouille, en 1975. Yves Saint Laurent, prince en exil intérieur, développa sa griffe, établit la puissance de son nom, alors que la grande réussite de Lagerfeld demeure le sauvetage de Chanel, dont il a contrarié l’esprit sans le trahir.

Lagerfeld, personnage soufré, a appris les règles de la survie en milieux luxueux. Il affronte la mondialisation, il ne craint pas le diable, il dîne sans crainte avec Bernard Arnault.

Fin d’un cycle ?

Jeff Koons en 2008, Takashi Murakami en 2010, au château de Versailles, Paul McCarthy, place Vendôme, le défilé Chanel printemps-été 2015, qui s’acheva par une parodie de manifestation menée au porte-voix par Gisèle Bündchen, mannequin vedette : ricanements hypercritiques, défis de dérision, banderilles plantées dans le corps du capitalisme, non pour l’affaiblir mais pour lui redonner de l’énergie. Toute l’organisation de ce monde ne tient que par un mouvement perpétuel. Si celui-ci s’interrompt, il tombe. Cependant, la provocation, lorsqu’elle n’a plus qu’une scène de paillettes et de dorures pour se manifester, est un art perdu. La mode a achevé sa métamorphose, cherchant à entraîner avec elle nos certitudes, nos repères, nos « valeurs ». Cela lui confère une étrange parenté avec les dernières aventures de l’art. Certains de ses « héros » paient très cher leur surexposition : Alexander McQueen se suicide, John Galliano, alcoolique, provoque un scandale qui entraîne sa chute.

François Pinault, à qui l’on refusa d’élever un édifice en lieu et place des usines Renault, sur l’île Seguin, où il eût montré les œuvres qu’il possède, a réalisé son rêve dans son palais Grassi, à Venise. Bernard Arnault est aujourd’hui le banquier de la mode et le mécène des arts. L’architecte Frank Gehry a imaginé le splendide bâtiment de la Fondation Louis Vuitton. Les volumes d’exposition y sont impressionnants, mais qu’y verra-t-on, quelles œuvres y auront un droit d’accès ?

1984-2014 : trente années sont passées sur la mode et sur l’art. Dans ces deux domaines, les contraintes du monde global ont affolé le rythme, brisé les moules anciens, effacé les mémoires. Le luxe est un univers impitoyable. Et en expansion.[/access]

Photo : Wikimedia Commons

Muray : l’époque et son maître

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Philippe Muray et Elisabeth Lévy« Si Balzac t’avait connue, il n’aurait jamais écrit La Comédie humaine ! » Le soir de ce 17 décembre 2002 où Muray m’a balancé ce scud avant de claquer la porte de la Lévymobile – vieille auto qui me servait de maison roulante – nous avions décidé de mettre fin à une bouderie dont j’ai oublié le prétexte autour d’un verre au Sélect. Après quelques semaines de silence, je l’avais retrouvé à un dîner organisé par je ne sais plus qui, peut-être moi, pour concocter une éventuelle riposte collective à Daniel Lindenberg, qui publiait alors un ridicule Rappel à l’ordre, où il dressait la liste noire des « nouveaux réactionnaires » – de Gauchet à Houellebecq, de Finkielkraut à Manent, de Raynaud à Debray, Dantec et Muray. Quelques fleurons de cette mauvaise engeance étaient rassemblés ce soir-là, mais, heureusement, une cohorte de grands esprits ne fait pas un parti, et il avait été sagement décidé que chacun riposterait comme il l’entendrait[1. Muray, pour sa part, avait déjà exécuté le « petit enquêteur » dans un texte de novembre 2002 intitulé Les Nouveaux Actionnaires.]. N’empêche, on s’amusait bien. On avait de la chance. Le goulag en si brillante compagnie (avec chambres individuelles, hein ?), ça fait plus envie que le pouvoir avec Rosanvallon et Plenel – que les deux instigateurs de ce complot de pacotille exercent toujours, douze ans plus tard, leurs infatigables offices de commissaires politiques n’a rien de surprenant. C’était écrit. Dans Muray.

En attendant, cette réconciliation offerte par l’ennemi se présentait sous les meilleurs auspices. Et puis, en quelques secondes, le ton était monté, j’avais exécuté un demi-tour avec crissement de pneus sur le boulevard du Montparnasse, qui n’était pas encore la piste à bus et vélos que l’on connaît, et stoppé quelques centaines de mètres plus loin dans un bruit de freins et de fureur. « Si Balzac t’avait connue… » Muray s’éloignait à grandes enjambées, je m’étais penchée vers la fenêtre passager laissée ouverte, fulminant : « Eh bien, écris-la, La Comédie humaine, et on en reparlera ! » J’étais repartie en trombe, fort satisfaite de ma riposte. Œil pour œil. Avec Muray, il fallait faire la guerre pour survivre. J’avais oublié qu’il serait toujours celui qui tire la dernière balle. J’avais oublié le Journal.

Le Journal, c’était la bombe à retardement qu’il actionnerait de son tombeau, la mauvaise nouvelle que sa voix puissante adresserait au monde sans que le monde pût y répondre. Ultimat necat, la dernière heure, la dernière parole, celle qui tue sans réplique – la dernière clope.[access capability= »lire_inedits »] Escortés des limbes jusqu’à la lumière terrestre par la fidélité scrupuleuse et la rigueur impérieuse d’Anne Sefrioui, la messagère qu’il avait choisie, ces mots d’acide et de feu sont devenus un livre, qui est la preuve matérielle que le miracle a eu lieu : un siècle après Dieu, l’homme est mort, et Muray est immortel.

Quelques années avant sa mort, en 2006, ça commençait à se savoir. D’ailleurs, il le disait noir sur blanc, comme dans Chers djihadistes…, paru en 2002. Cette chronique du suicide de l’Occident gréco-biblique, magasin de porcelaines dont les propriétaires, après avoir tout saccagé, observent avec effroi l’approche des éléphants islamo-terroristes, se conclut par ce verdict insusceptible de recours : « Nous vaincrons. Parce que nous sommes les plus morts. » Quelqu’un eut alors l’idée absurde d’inviter Muray à une émission de télévision à laquelle je collaborais. Le producteur eut cette phrase sidérante, à la fois de sagacité et de surdité : « Tout de même, on ne peut pas dire aux gens qu’ils sont morts. » Bien sûr qu’on peut, et même, si on est écrivain, qu’on doit. Dès ses premières pages, écrites en 1978 par le jeune homme aux joues pleines qui fourbissait ses armes pour déclarer la guerre à son temps, le Journal dit qu’il n’y a rien d’autre à dire aux hommes, aucun autre message à leur adresser que le faire-part annonçant leur propre mort. 16 septembre 1978 : « Ils veulent, ils sont en train de devenir des maîtres, des conquérants. Mais par dérision, il n’y a pas plus écroulés, harassés qu’eux. » Dans le fond, la seule façon de rester vivant, c’est d’accepter d’entendre cette oraison funèbre.

Pour ses « amis » – quoique le terme soit incongru pour désigner les quelques privilégiés qui se disputaient les heures soigneusement comptées qu’il voulait bien arracher à sa vraie vie, sa vie d’écrivain – le Journal, c’était aussi sa dernière blague, la menace qu’il brandissait avec son rire aussi perçant que son regard, pour clouer le bec à l’impudent qui osait le contredire ou le déranger. On se demandait ce qu’il fallait redouter le plus : de s’y retrouver un jour, disséqué par son impitoyable microscope, aussi nu que le Grand Duc d’Andersen[2. Parmi d’innombrables bienfaits, on doit à Muray d’avoir mis fin à une falsification historique doublée d’une usurpation, en rappelant que, dans le conte d’Andersen, ce n’est pas le Roi dont seul un petit garçon peut observer la nudité, mais le Grand Duc.], avec ses risibles faiblesses et ses petits travers à l’air, ou de ne pas y figurer du tout. On voyait bien que, sa plume et son esprit s’aiguisant au fil des années, il prenait de moins en moins de gants avec la vérité et avec les puissants qu’il voyait avec jubilation rejoindre la cohorte pontifiante de ses ennemis. Le Journal n’était pas, loin s’en faut, le seul endroit où Muray, pour reprendre la formule de Péguy, « faisait des personnalités ». Alors on supputait que les rares contemporains qu’il ne voulait pas blesser de son vivant – pour être écrivain, on n’en est pas moins homme de temps en temps – seraient copieusement servis dans le Journal. En vrai, on n’avait pas si peur que ça. On pressentait bien que, dans le secret de son « atelier », comme il appelait parfois son bureau, une autre guerre se jouait, plus cruelle encore, celle que Muray livrait sans fin contre Muray. La seule qu’il ne pouvait pas gagner, car nul homme – eût-il pour nom Mozart, Balzac, Picasso, ou Philippe Muray – ne peut être à la hauteur de l’ambition démente de dire la vérité du monde, surtout quand « il n’y a plus aucune parole pour dire l’horreur et l’indicible » (Ultima necat, 31 décembre 1978).

Dans son Journal, Kafka formule cette injonction : « Dans le combat entre toi et le monde, choisis le monde. » Oui, mais s’il ne reste plus rien à sauver, pourquoi choisir le camp qu’on a décidé de combattre ? La solution, nécessairement paradoxale, de cette équation impossible est peut-être la formule magique, le secret caché entre les lignes du Journal de Muray : pour gagner la guerre contre le monde, il faut accepter de perdre contre soi-même. 31 décembre 1978 : « Il n’y a plus rien pour dire, au-delà de ce qui peut être dit. D’où la solitude, plus atroce que jamais, de chacun de nous face à la nuit. La langue, qui disait le cauchemar, la folie, a cédé sous les assauts de la raison, mais le cauchemar est toujours là, régnant dans les dehors du monde que ne peut visiter aucun discours rationalisant. » Parler, non pas des choses telles qu’elles sont, mais de ce que les choses lui font, c’est peut-être la seule façon d’occuper la place qui doit être la sienne, au centre en même temps que dans les dehors du monde. Dire, au-delà de ce qui peut être dit : Muray avait quelques raisons de penser que Dieu ne lui avait pas assigné la tâche la plus facile. En quelques siècles, ses immenses devanciers avaient réussi à inventer des formes capables de donner la parole au réel comme Dieu l’a donnée à l’homme. Il lui revenait le diabolique honneur de devoir inventer la langue permettant de dire la disparition du réel. On comprend qu’il ait régulièrement été envahi par le doute, le découragement, le sentiment de l’échec inéluctable. D’où l’impression déroutante, pour qui a connu le Muray de la maturité, qui se dégage des premières années du Journal, quand il n’a pas encore la dextérité qu’on lui connaîtra dans le maniement de l’ironie, l’arme qu’il avait choisie pour son duel avec le monde : la plainte recouvre encore l’insolente certitude, l’humilité de la défaite annoncée détrône la superbe du vainqueur, la rage étouffe le rire. Ses ailes de géant l’empêchent déjà de marcher droit, comme elles le feront toujours, mais, parfois, elles obligent sa pensée à accomplir de tels tours et détours (parfois abscons voire, oserai-je le dire, un brin ennuyeux), à satisfaire à tant d’exigences qu’il s’est imposées, qu’on se dit qu’elles pourraient presque le paralyser. Mais, tel Ulysse ne renonçant jamais à arriver à bon port, chaque fois, il sort du piège qu’il a lui-même tissé, tandis que sa voix singulière, cette voix qui paraissait déjà venir d’outre-tombe de son vivant, se fait plus nette, plus précise, au-dessus de sa mêlée intérieure. Quelque part dans le cours de l’hiver 1983, alors qu’il observe, du campus de Stanford noyé par une pluie incessante le visage de notre avenir, Muray devient Muray.

« Le Genre humain », le roman total dont on peut suivre, dans ce premier volume, le travail préparatoire et les vicissitudes jusqu’au renoncement final, ne verra jamais le jour. Mais Muray s’est trompé. Malgré moi et malgré tous ceux dont l’affection admirative prétendait l’en empêcher, il a écrit sa Comédie humaine. Pas comme Balzac, sans doute, sous le regard vigilant, moqueur et bienveillant duquel il a écrit tout au long de sa vie – il avait face à lui le célèbre daguerréotype. Muray aimait passionnément le roman, c’est-à-dire des romans. Mais, contrairement à nombre de ses héritiers ou imitateurs qui, dans le meilleur des cas, ont réussi à écrire des fables dont Homo festivus est le héros, il savait qu’il était vain de chercher à l’imiter en remplaçant Nucingen, Rastignac ou Esther par des personnages inspirés des innombrables pitres contre lesquels se déployait sa verve assassine. À un monde nouveau, il fallait un langage nouveau, un langage dont la beauté du style exprimerait la laideur de ce monde naissant et dont la charge de vérité désintégrerait la langue mensongère qui efface l’époque derrière sa célébration obligatoire. 3 octobre 1978 : « S’il y a encore à écrire, si écrire a encore un avenir, ce sera sûrement un classicisme. Lequel ? Je ne veux pas le rater. »

Alors certes, Muray, il en a violemment souffert, a écrit peu de romans au sens que l’on donne aujourd’hui à ce terme – encore que On ferme et Postérité, les deux qui sont parvenus à nous, sont loin d’être des œuvres négligeables. Ce qui autorise les benêts qui confondent roman et littérature à prétendre qu’il n’est pas écrivain – comme si les prétendus « romans » qui encombrent les librairies avaient quelque chose à voir avec la littérature. Muray, au contraire, a respecté à la lettre la feuille de route que l’auteur d’Illusions perdues assignait à la littérature : dévoiler la comédie, exposer à la lumière les cadavres en décomposition qui peuplent les placards de l’époque. Tel le petit bonhomme de Sempé intimant à l’océan l’ordre de se coucher, il a voulu faire rendre gorge à son époque. Et à la différence de l’océan, l’époque s’est couchée devant son maître, obligée de regarder en face ses turpitudes et même d’avouer son crime : la destruction de la grammaire biblique fondée sur la séparation, la division, l’écart irrémédiable qui nous éloigne à jamais du salut, la faute qui ouvre, par la révolte contre Dieu, la possibilité de l’histoire humaine. 31 décembre 1978 : « Il est désormais, il est de nouveau certain, que l’évaluation du ciel est la condition de toute guerre contre la terre ; que c’est l’indication de l’autre monde qui engendre la critique de celui-ci ; que l’idée du salut est indispensable pour éclairer rétrospectivement celle de la chute, sans quoi la tragédie de l’espèce ne peut se comprendre. » Qu’on ne croie pas, pour autant, qu’il croyait alors trouver un secours dans la religion. « Dieu, poursuit-il le même jour, n’est pas la dernière chance des dernières années de notre fin de siècle. Son “retour” n’existe que dans l’imagination intéressée des canailles et des imbéciles. Quant à ceux qui croient qu’ils vont illuminer notre crépuscule avec leurs expériences contemplatives, on leur souhaite bien du plaisir : parler de l’hypothèse-Dieu dans le silence stupéfait, hagard de l’époque, permet surtout de mesurer la fabuleuse et sans doute définitive victoire du rationalisme. » Cette raison déraisonnante qui prétend nous délivrer en abolissant le péché originel, et avec lui l’idée même de la faute, est bien l’arme du crime ou plutôt celle du suicide du vieil Homo sapiens et de l’antique modernité. Sans faute et sans dette, pas de vie humaine, pas de liberté et pas d’art. Peut-être faut-il alors convoquer Dante et donner aux lecteurs qui s’apprêtent à sauter dans le gouffre incandescent du Journal un ultime avertissement : vous qui entrez ici, quittez toute innocence. C’est ainsi que Muray est grand.[/access]

Ultima necat: Journal intime Tome 1, 1978-1985

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Netanyahou, un tout petit bonhomme

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Benyamin Netanyahou IsraëlEh non, cher Luc, je ne suis pas « aveuglé par ma détestation de Netanyahou ». J’estime, comme beaucoup de mes compatriotes, que cet homme nous mène dans le mur. J’ose croire que ce constat, assez banal dans ces parages, ne me rend pas moins « concerné » que toi par « la pérennité » de la nation à laquelle je suis assez passionnément attaché pour y vivre quoiqu’il arrive, comme par le sort de mes frères juifs où qu’ils se trouvent.

Sur la question qui me vaut ton interpellation, je n’ai aucun problème, et je l’affirme haut et fort dans ma chronique, avec l’appel traditionnel à l’aliyah, inscrit dans la vocation même de l’Etat d’Israël. J’ai simplement constaté, mais je me trompe peut-être, que la France n’est ni l’Ethiopie, ni l’Union soviétique d’antan. Et j’ai prétendu que, formulé de cette manière, l’appel de mon valeureux Premier ministre – puisque, dans sa première version, édulcorée dans un deuxième temps, c’est bien d’une injonction qu’il s’agissait – et au moment où la communauté nationale française était frappée au cœur, avait quelque-chose de proprement indécent. Imagines-tu quelle serait la réaction du gouvernement d’Israël, quelle serait ma réaction, si, à chaque fois que le terrorisme palestinien sème la mort dans nos rues, Paris s’avisait d’inviter ses ressortissants franco-israéliens à trouver refuge dans leur mère patrie ? Je persiste et signe : ce fut une double gifle, à un gouvernement ami et à l’idéologie fondatrice de l’Etat juif dans ce qu’elle a de plus noble.

Enfin, Netanyahou n’aurait pas joué des coudes, tout aurait été arrangé par les bons soins du protocole français. Allons donc, ce fut bien pire que cela. En fait, il n’était pas invité du tout, les Français n’en voulaient pas, précisément parce qu’ils se doutaient de ce qu’il allait dire. Il est venu quand même, ce qui a valu à Mahmoud Abbas de se trouver là aussi. Merci qui ?

En fait, il n’avait aucune intention de faire le voyage pour Paris, affaire de « sécurité » vois-tu. Jusqu’au moment où il a appris que deux de ses ministres et rivaux, et pas des moindres, Naftali Bennett et Avigdor Lieberman, faisaient leurs valises. Du coup, la sécurité n’était plus un problème. Ah, les dures exigences des campagnes électorales… « Pérennité », dis-tu ? Oui, pérennité de son job. Il faut bien qu’il y ait quelque chose de pérenne en ce bas monde…

Au final, un tout petit bonhomme, qui fait un excellent travail pour nous couper de la communauté des nations civilisées, transformer le sionisme en un gros mot et l’Etat juif en un machin binational. Là où la situation exigerait un Ben Gourion, on n’a qu’un Netanyahou. Mais la déesse Fortune n’est pas seule responsable. En démocratie, on a toujours, toujours les chefs qu’on mérite.

Avec mon amitié indéfectible.

Photo : Balilty-Pool/SIPA/SIPA/1211211619

Attentats de Paris: Après l’expiation collective

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Je suis Charlie Hyper cacher flicFallait-il attendre avant de publier ces lignes ? Au pic émotionnel de la « Marche républicaine », elles pouvaient ne pas être comprises. Un peu comme à la fin d’une première séance d’analyse : malgré l’évidence des désordres psychiques exposés longuement par le patient, celui-ci est incapable d’appréhender la moindre interprétation. Mobilisant ses défenses frontales, il la réfute, s’en prend à l’analyste qu’il accuse de tous ses maux. Mû par notre cœur sorbonnard, nous avons, comme tant d’autres, « marché » pour dénoncer la barbarie des assassinats et encourager la résurgence d’un esprit critique, imprimé au XVIIe siècle par Descartes mais englouti par des décennies d’irresponsabilité politique, le tout au nom d’un impératif de paix sociale et d’entente confessionnelle. Comme au Liban. Une certaine acuité de la conscience nous a toutefois rappelé à l’ordre : ce dimanche 11 janvier nous est apparu comme un étrange exercice d’expiation collective, agrégeant sur son passage nombre de rancœurs disparates, de frustrations mêlées de désillusions, et trahissant in fine un profond désarroi de la société française. Une sorte de Yom Kippour hexagonal dont le caractère laïc le priverait du pouvoir ex opere operato. Soyons honnête jusqu’au bout : nous est venu spontanément à l’esprit, à propos de cette manifestation, le film de science-fiction « L’âge de cristal » (1976) : la mort dissimulée sous la jouissance partagée d’une renaissance. Le lendemain, une étudiante de l’Université de Nice nous apostrophe en cours : « Laissez-nous rêver ! » Son appel au rêve traduit-il « la négation partielle et la déformation de la réalité ?[1. Sandor Ferenczi, Le traumatisme, Petite Bibliothèque Payot, n° 580, 2006, p.147.] »

La masse « spontanée » des participants à cette cérémonie rédemptrice, certes, impressionne. Elle ne laisse aussi d’inquiéter tant nous savons combien l’être humain cherche à se délester et à diluer dans la foule anonyme la tragédie de ses pesanteurs individuelles. La projection vers l’extérieur est « notre première mesure de sécurité contre la douleur, la peur d’être attaqué ou l’impuissance[2. Mélanie Klein & Joan Rivière, L’amour et la haine, Petite Bibliothèque Payot, n°18, 2001, p.26.] ». L’encadrement du défilé par les politiques n’a d’ailleurs pas tardé, histoire d’amnistier les alertes successives mais ignorées, à droite comme à gauche, du terrorisme en France. Des amis parisiens se plaisaient à nous le rappeler : en 1995, une réunion interministérielle évoque la menace des banlieues dans les dix années à venir. « Quoi faire ? » demande un participant : « rien, lui répond-on, nous n’avons pas les moyens d’éteindre des incendies qu’il ne faut par conséquent pas allumer ». En octobre 2007, un des principaux responsables de l’UCLAT, l’Unité française de Coordination de la Lutte antiterroriste, déclare à la presse : « Nous sommes au plus haut niveau d’élévation de la menace terroriste. » Laissons aux spécialistes le soin d’éclaircir eux-mêmes ce qui apparaît au profane comme une énigme.

Dernier motif de nos doutes : déjà fragilisé par une fragmentation catégorielle (« Je suis juif » « Je suis flic »…), le slogan « Je suis Charlie » se voit en outre menacé par une récupération tout comme le vocabulaire de certaines « valeurs républicaines » s’est mué – pour prolonger le concept de « malthusianisme verbal » énoncé par Roland Barthes sur le français – en un « idiome sacré » aux prétentions universelles mais désincarnées. « Je suis Charlie » pourrait à terme ressembler au français académique du XVIIIe siècle, éloigné de sa base, séparé de son « étendue sociale » : flamboyant mais creux. Rien du contre-investissement psychique obligatoire afin d’endiguer le flux djihadiste. Entre espoir et crainte, la lucidité commande : souffler sur l’étincelle pour aviver une flamme que d’autres s’emploieront à éteindre.

Photo : Wikimedia Commons

Les apostats de la gauche divine

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michea guilluy amselle joffrin

Bienvenue aux enfers, où les âmes mortes errent sans fin dans la nuit. Depuis la fin de la décennie 1990, l’hérésie de gauche se paie cher, comme peuvent en témoigner Jean-Pierre Chevènement et ses inspirateurs « nationaux-républicains » emmenés par Philippe Cohen et désignés comme diables par Le Monde d’Edwy Plenel, ou Marcel Gauchet, Pierre Manent et d’autres savants rappelés à l’ordre par l’universitaire Daniel Lindenberg, petit télégraphiste du même Plenel et de Rosanvallon, toujours en pointe contre le fascisme qui vient. Quelques années plus tard, les quinquennats Sarkozy puis Hollande ayant achevé de brouiller les cartes du jeu politique, les thèses hétérodoxes d’intellectuels issus de la gauche trouvent un succès croissant auprès d’une jeunesse éprise de critique sociale, mais revenue des mythes du Progrès. Malheur aux Michéa, Guilluy et Polony qui ont abjuré leur foi de gauche ; pire que l’hérésie dont se rendent coupables des personnalités de droite ou assimilées, l’apostasie conduit au neuvième et dernier cercle de l’enfer. Sous peine de brûler, de profundis, les trois commandements de la gauche divine (Baudrillard), tu suivras.

Règle n°1 : Au clivage droite/gauche tu te tiendras

C’est bien connu, le « ni droite-ni gauche » s’attache intemporellement à l’extrême droite. Dernièrement, Natacha Polony a payé cher son indépendance d’esprit sur le plateau de Laurent Ruquier (« Où vous situez-vous ? », « Qu’est-ce qui vous différencie du Front national ? », lui demandait la procureuse Salamé). Il ne fait pas bon se dire réac sur les mœurs, et économiquement de gauche, à l’heure où Marine Le Pen semble avoir préempté ce positionnement. L’anthropologue postmoderne Jean-Loup Amselle, auteur des Nouveaux Rouges-Bruns (Lignes, 2014), s’effraie de « la montée d’une droite des valeurs qui s’accompagne souvent d’une certaine dose d’antisémitisme et qui est en général associée à une posture de “gauche du travail”, hostile au libéralisme économique » (doit-on en conclure qu’il faudrait au contraire conjuguer droite libérale du travail et gauche sociétale, autrement dit avoir le portefeuille à droite et le cœur à gauche, tel un affairiste qui aurait ses pauvres et ses discriminés ?). Bref, le rouge-brun est un personnage hybride qui effraie le théoricien de l’« hybridité » ! Ainsi Amselle fustige-t-il l’anticapitaliste Jean-Claude Michéa[1. Lire notamment La Double pensée (Climats, 2008), sur Orwell, L’Empire du moindre mal (Climats, 2007), sur le libéralisme, et Le Complexe d’Orphée (Climats, 2011), sur la gauche.] , fin lecteur de George Orwell qui étudie inlassablement le paradoxe du libéralisme, et décrypte sa nature foncièrement progressiste, individualiste et sans frontières, autant dire de gauche. Aux yeux d’Amselle, le socialisme conservateur et communautaire de ce penseur « ambigu » qu’est Michéa le rapprocherait d’un Dieudonné, admiratif des Pygmées ! On est presque surpris que notre épurateur n’aille pas jusqu’à brandir la citation apocryphe de Hitler se proclamant « économiquement de gauche, et socialement de droite ». Quelle retenue…

Règle n°2 : Tes adversaires tu fasciseras

Cela ne surprendra guère, la prose confusionniste d’Amselle suscite l’enthousiasme des Laurent Joffrin et Sylvain Bourmeau. Après avoir sévi aux Inrocks, à Mediapart puis à Libération, ce dernier s’est replié dans sa tour d’ivoire de France Culture d’où il continue à vacciner les foules contre le « péril rouge-brun » – également appelé « néo-réac » selon les moments. Tout imbu de sa science infuse, Bourmeau traque les « lepénistes de gauche » avec l’acharnement d’un Beria social-démocrate (un robinet de vitriol tiède). Les représentants de cette engeance crypto-chevènementiste, regroupés en 2012 au sein du collectif Gauche populaire, osaient braver les tabous de la gauche et parler ouvertement de sécurité, de nation et d’immigration, certains, comme le politiste Laurent Bouvet ou le géographe social Christophe Guilluy, allant jusqu’à se commettre dans les colonnes du « torchon Causeur » (sic). Messieurs les censeurs, réjouissez-vous, Bourmeau officiera désormais en tant que professeur associé à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) où il pourra évangéliser les derniers lecteurs de Libé – aux frais du contribuable, mais c’est sans doute mesquin de le remarquer.

Un autre exorciste professionnel, j’ai nommé Philippe Corcuff, maître de conférences en sciences politiques passé successivement par le PS, la chevènementie, les Verts, le NPA… avant d’atterrir à la Fédération anarchiste, vulgarise la même weltanschauung à l’usage des 3-5 ans. Son dernier opus, Les années 30 reviennent et la gauche est dans le brouillard (Textuel), se veut une œuvre pédagogique destinée à « combattre le côté obscur de la force qui contamine aujourd’hui la critique sous des apparences rebelles » (non, je n’invente rien). En effet, ceci n’est pas le synopsis du prochain épisode de Star Wars mais bien un ordre de mission contre la déplorable droitisation des esprits menée, pour les bruns, par des prêcheurs de haine « néoconservateurs » (Élisabeth Lévy, Dieudonné, Éric Zemmour, quelle équipe !) et, côté rouges, par des « entrepreneurs en identités collectives fermées » (Michéa, Bouvet, Guilluy, encore eux !). Sur le ton à la fois candide et professoral d’une aventure de Martine dictée par Alain Badiou, Corcuff hume un parfum d’années 1930 dans le maelstrom politique actuel : à l’en croire, Marine Le Pen devrait son succès à la montée d’un « postfascisme » indifféremment islamophobe, antisémite et xénophobe (et les homophobes, ils ont vendu du beurre aux Allemands ?). Diantre, que le marigot populo refoule de la goule !

Règle n°3 : Le peuple tu ignoreras

Billancourt, c’est fini. Aujourd’hui, c’est Montorgueil que Laurent Joffrin craint de désespérer. Après avoir successivement épinglé à la une de L’Obs les « néo-réacs » (mars 2011) puis, en septembre 2012, les « néo-fachos » – la short-list des suspects habituels comprenant notamment Lévy, Zemmour et le regretté Philippe Cohen – , qui sait jusqu’où Joffrin poursuivra son ascension dans l’anathème : bientôt les néo-nazis ? Ce n’est pas pour rien que la Pomponnette de la presse de gauche, hier à L’Obs, aujourd’hui chez Libération, avant-hier à L’Obs, alterne entre ces deux bercails depuis… trente-trois ans ! En attendant son prochain aller-retour, le digne successeur de Serge July, qui fut le sémillant partenaire d’Yves Montand dans « Vive la crise ! », merveille télévisuelle destinée à montrer à ces ploucs de sidérurgistes licenciés par dizaines de milliers que le risque c’est cool, man, ne sait plus sur quel peuple danser. Le 16 septembre dernier, dans un édito de Libé frisant le mea culpa, Joffrin décernait un étonnant satisfecit, à peine teinté de quelques réserves, à Christophe Guilluy, bien que celui-ci ait, dans La France périphérique  (Flammarion, 2014)., montré, cartes à l’appui, que 80 % des classes populaires, expulsées des centres-villes par la gentrification et des banlieues par l’immigration, ont atterri dans des no man’s land ruraux ou « périurbains », territoires désindustrialisés et exclus des échanges économiques. Or, à la différence des catégories protégées que sont les fonctionnaires (électeurs de gauche) et retraités (clientèle de l’UMP), ces petites gens votent massivement Front national, suscitant ordinairement une héroïque répulsion chez Joffrin, qui fit preuve, ce jour-là, d’une étonnante mansuétude pour les ploucs (et pour Guilluy qui leur donne une voix) : « Il y a là, écrivait-il, un examen de conscience politique et culturelle à ouvrir, loin des conformismes et des pensées automatiques. » Patatras, un mois et demi après ce début d’aggiornamento, Joffrin salue l’essai prophylactique d’Amselle, « un petit livre indispensable à la compréhension [du] nouveau paysage » intellectuel. Dans un de ces retournements dans lesquels il excelle, le patron de Libé fait feu sur « des intellectuels comme Christophe Guilluy ou Jean-Claude Michéa, qui donnent à leur réflexion un tour très identitaire ». Que mon mardi ignore mon lundi, en somme. Il est vrai que, si on cherche en vain dans leur œuvre trace de ce mauvais penchant « identitaire », les deux compagnons de prétoire partagent une même fibre « populiste », au meilleur sens du terme. Guilluy aggrave son cas en disséquant, à l’aide d’enquêtes de terrain, l’« insécurité culturelle » dont souffrent les classes populaires confrontées aux conséquences de l’immigration massive. Réponse, d’après l’intéressé, des propagandistes du métissage –Amselle, Corcuff, Joffrin et Bourmeau en tête : « Ils déforment mes propos et prétendent que j’oppose la France des petits Blancs aux Arabes. » Ravie d’avoir ainsi débusqué les ennemis supposés de ce peuple qu’elle ne parvient décidément pas à changer, la gauche hollando-mélenchoniste psalmodie ses mantras éculés – la lutte des classes façon La Bête humaine – ou projette ses fantasmes de lutte pour les damnés de la terre sur des banlieues moins défavorisées que nos campagnes. À l’arrivée, cela donne la préférence immigrée, tout aussi stupide et vaine que la préférence blanche – et le vote FN. Ironie de l’histoire, ces chaisières recyclent le vieux mythe droitard des classes dangereuses, ainsi que le confirme Guilluy : « Ils vivent dans le mythe de l’individu sans territoire, sans origine, sans ethnicité, sans religion. C’est un discours complètement hors-sol. La gauche panique, elle n’est plus qu’à 25 % des votants, c’est-à-dire 15 % des inscrits. Alors qu’ils devraient changer de logiciel, les gardiens du dogme préfèrent mourir en ayant tort. »

Nul n’est plus agressif qu’un animal agonisant. À la vindicte des croisés de l’antifascisme, il faut donc riposter par l’ironie ravageuse d’un Michéa. Ou esquisser un pas de côté en méditant ce que ces Cerbère disent de notre époque. En anciens rebelles passés du col Mao au Rotary Club, ces chasseurs de sorcières n’ont retenu de Mai 68 que sa récupération publicitaire. Trente ans après le ralliement de la gauche au marché, les héros sont fatigués, mais bougent encore. Leur imaginaire manichéen hante tous les professionnels du spectacle qui n’aiment rien tant qu’opposer des nostalgiques de l’ordre moral aux habituels rentiers de l’antifascisme. Si les mécréants dans mon genre peinent à préciser les contours d’une troisième voie, je ne me résous pas à ce que les rares voix dissonantes se fassent de moins en moins entendre. Courons camarades, le vieux monde nous rattrape à grands pas !

Quinze ans de diabolisation

  • Mai 1999 : Edwy Plenel fascise les « nationaux-républicains » Régis Debray et Jean-Pierre Chevènement dans son livre L’Épreuve, Stock.
  • 2002 : Daniel Lindenberg publie Le Rappel à l’ordre. Enquête sur les nouveaux réactionnaires, Seuil.
  • Mars 2011 : Le Nouvel Observateur consacre sa une aux « néo-réacs, agents de décontamination de la pensée du FN »(Élisabeth Lévy, Éric Zemmour, Ivan Rioufol, Robert Ménard, Philippe Cohen, etc.).
  • 5 avril 2011 : Le Monde épingle « les nouveaux réacs (Élisabeth Lévy, Éric Zemmour, Yvan Rioufol, Robert Ménard, Éric Brunet) au discours franchement anti-immigrés ».
  • Septembre 2012 : Le Nouvel Observateurhache menu « Les néo-fachos et leurs amis » en amalgamant Alain Finkielkraut, Alain Soral, Élisabeth Lévy, Patrick Buisson, ou encore un site américain… proche du Ku Klux Klan.
  • 6 août 2014 : Geoffroy de Lagasnerie et Édouard Louis étrillent Marcel Gauchet dans Libération : « Pourquoi il faut boycotter Les Rendez-Vous de l’histoire : un appel collectif ».
  • 1er octobre 2014 : Philippe Corcuff sort Les années 30 reviennent et la gauche est dans le brouillard, Textuel.
  • 15 octobre 2014 : Pascal Blanchard, Claude Askolovitch, Renaud Dély et Yvan Gastaut publient Les années 30 sont de retour, Flammarion.
  • 21 octobre 2014 : Jean Loup-Amselle dissèque « le racisme qui vient » dans LesNouveaux Rouges-Bruns, Lignes.
  • 31 octobre 2014 : Laurent Joffrin reprend les thèses d’Amselle dans son éditorial de Libération : « Les “rouges-bruns” attaquent ».

*Image : Soleil.

Caricatures de Mahomet: 42 pour sang?

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Charlie Hebdo sondageVivons nous dans un pays schizophrène dont la schizophrénie apparaîtrait au grand jour depuis les carnages des 7 et 9 janvier ?  Alors que le dernier numéro de Charlie Hebdo se vend par millions d’exemplaires et que l’on voit des queues soviétiques devant des kiosques d’habitude désertés et des kiosquiers tout heureux de vendre autre chose que la presse people, un sondage du Journal du Dimanche nous annonce comme ça, l’air de rien, que 42 %  des français s’opposent à la publication des caricatures de Mahomet.

On a du mal à ne pas voir là une contradiction assez douloureuse, surtout qu’il n’est pas impossible, finalement, que la même personne ait acheté un numéro collector de Charlie, voire plusieurs pour les léguer à ses petits enfants, et trouve quand même qu’ils vont un peu loin, les caricaturistes. On connaît ce genre d’hypocrisie, que ce soit dans la consommation  de la pornographie, de la culture ou même de la politique. La France entière jure ses grands dieux qu’elle ne surfe pas sur les sites pornos qui sont malgré tout les plus fréquentés et de très loin. Il y a bien Wauquiez qui avait confié sa dilection, sans doute inventée, pour Youporn. Mais il s’est assez vite aperçu qu’en matière de démagogie, il pouvait faire beaucoup mieux et moins risqué pour flatter l’électeur et montrer qu’il était un homme comme les autres en réclamant régulièrement la suppression des allocations familiales, à la façon de Ciotti, qui la veut pour les familles des enfants qui n’avaient pas respecté la minute de silence. En matière de culture, idem : tout le monde trouve qu’il n’y a pas assez d’émissions sur les livres, l’histoire, pas assez d’opéras ou de pièces de théâtre mais l’encéphalogramme audimatesque d’Arte reste désespérément plat. Quant à la politique, comment croire que cette union nationale est autre chose qu’un moment imposé par la décence ? Et que les couteaux ne sont pas déjà sortis en même temps que les plans de bataille où tous les coups seront permis : après tout un homme politique, c’est fait pour faire de la politique et même si on l’a complètement oublié, il y a des élections dans deux mois.

Mais tout de même, 42% des Français qui trouvent qu’il ne fallait pas publier les caricatures, ça fait tout de même un peu peur. Si on admet, ce qui n’est pas dit, que tous les Musulmans  se sentent offensés, ce ne peut pas être 42 % de la population qui serait musulmane. Même les angoissés du Grand remplacement n’osent avancer un tel chiffre pas plus que Houellebecq dans Soumission, alors qu’il pourrait tout se permettre puisqu’il s’agit d’un roman.

Alors qui sont-ils, ces 42 % ? Le JDD nous apprend que si le Front de gauche est le moins allergique, l’UMP et en particulier les anciens électeurs de Sarkozy seraient les moins tolérants. Mais cela veut-il dire grand chose ? On nous explique à longueur de temps qu’une fraction importante de la gauche de la gauche est islamogauchiste alors que l’UMP ferait partie des durs, ceux qui veulent carrément renouer, pour les djihadistes, avec la déchéance de la nationalité ou l’indignité nationale dont fut frappé (souvenirs, souvenirs) Louis-Ferdinand Céline après la guerre, ce qui ne nous rajeunit pas.

Non, on peut hélas plus banalement penser, et ce sera équitablement partagé entre les appartenances politiques, sociales, professionnelles, les tranches d’âge et les origines géographiques, qu’il s’agit là d’une bonne vieille trouille. L’émotion rend belliqueux, on est plein d’une mâle assurance. On se sent grand et beau, on cite Voltaire sans l’avoir lu, on est prêt à mourir en martyr pour la Patrie et la Liberté d’expression, on est plus Charlie que Charlie et puis tout d’un coup, on s’aperçoit que ça a un prix : une partie de notre propre jeunesse a fait sécession devant une République dont elle n’attend plus rien et trouve dans l’islamisme cette identité vacillante qui est celle du « perdant radical » telle que la définissait Enzensberger dans un livre qu’il faut relire d’urgence[1. Hans-Magnus Enzensberger, Le perdant radical (Gallimard, 2006)]. On s’aperçoit aussi que l’on commence à brûler et attaquer nos bâtiments officiels à l’étranger, on s’aperçoit qu’il va falloir vivre avec la possibilité de voir des dingues ouvrir le feu dans la foule à n’importe quel moment, bref que la liberté d’expression, et sa défense, ont un prix concret et quotidien, depuis le 7 janvier.

Alors, finalement, comme Brassens, nos 42 % veulent bien mourir pour des idées, mais de mort lente.

Le service militaire nous protègerait du djihadisme

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armée service militaire

armée service militaireGuillaume Bigot est notamment l’auteur des livres Le Zombie et le Fanatique  (Flammarion, 2002) et Le jour où la France tremblera (Ramsay, 2004). Il a aussi publié plus récemment La trahison des Chefs (Fayard) et dirige actuellement un groupe d’écoles de commerce.

Comment faire en sorte que les promesses d’unité et de redressement de la grande manifestation du 11 janvier soient tenues ?  

Avant de proposer une mesure concrète et décisive,  rappelons une vérité  rassurante : 20 % des militaires et des policiers français sont de confession musulmane. Pas un seul ne s’est tourné vers le djihad. Des hommes en uniforme et en armes possèdent nécessairement un esprit de corps, se considérant comme des égaux (l’égalité) et comme des frères d’arme (la fraternité). Sous les drapeaux, ils appartiennent tous à une communauté, fière et pleine de traditions. Pour bien comprendre le sens et l’efficacité de la mesure que l’on va proposer, il faut que l’on regarde une autre réalité en face. Et celle-ci est terrifiante : 22 % de ceux qui font le voyage pour grossir les rangs de Daech sont des convertis.

Quelles conséquences tirez-vous de ces deux réalités ?

La preuve irréfutable que le djihadisme séduit, qu’il répond à un besoin. C’est en fait un patriotisme de substitution. L’aboulie post-moderne, doublée d’une fascination pour la violence, peut déboucher sur un vide que seul le fanatisme le plus pur sait pour l’instant combler. Une dialectique mortifère entre un zombie qui doute et a peur de tout (nous, les agressés) et un fanatique qui ne doute et n’a peur de rien (eux, les agresseurs) s’est bel et bien enclenchée. Ce n’est pas un choc de civilisation, c’est un clash entre vide et trop plein, entre « néantisme » et totalitarisme.

Une cause à servir, fondée sur des certitudes inébranlables, dans un cadre strict, qui  transcende le matérialisme et l’individualisme, en exaltant l’héroïsme, voilà ce qui séduit dans le poison islamiste.

Quel serait l’antidote au poison djihadiste ?

Le service militaire a été suspendu en 2002. Un décret suffirait à le rétablir. La jeunesse se retrouverait, sans distinction de race, ni de religion, sous un même drapeau. Jeunes banlieusards et enfants des beaux quartiers porteraient le même uniforme et seraient placés dans un même cadre. Nous préconisions déjà ce rétablissement avec Stéphane Berthomet en 2005. Dans identité, il y a identique. Dans notre devise, il y a aussi égalité et fraternité. Il faudrait aussi appeler les femmes sous les drapeaux. Certaines jeunes filles des cités devront ainsi retirer leur voile, au moins pendant quelques mois.

Pour l’adapter aux exigences de l’heure, il faudrait donc que ce service exclue tout passe-droit. Il pourrait également être plus court. La fascination exercée par les armes et la discipline qui est celle de l’armée sont telles que quelques mois de « classes » suffiraient à transformer nos jeunes en soldats. Cette décision audacieuse mais réaliste réduirait le risque djihadiste, casserait la dynamique communautariste et ressouderait la jeunesse.

Le rétablissement du service militaire sera-t-il réellement efficace contre l’embrigadement des jeunes par l’islamisme radical ?

Nombre d’études en attestent : là où le service militaire a été maintenu, les djihadistes sont proportionnellement moins nombreux (ils l’étaient moins en France avant son abolition et plus nombreux en Belgique, ils le sont désormais plus en France qu’en Allemagne). Un autre phénomène est également très documenté : depuis la suspension du service militaire en France, les violences physiques contre les personnes ont augmenté de manière exponentielle. En initiant la jeunesse  au maniement des armes, on fera baisser le niveau de violence dans notre société. Le rétablissement du service national, militaire ou policier, est donc aussi fondé sur le plan de la sécurité. Car nous n’en avons pas fini avec les troubles intérieurs et extérieurs. Des barbares s’en sont déjà pris à des synagogues ou à des journaux. Des salauds commencent à s’en prendre à des mosquées. Disposer de troupes en nombre ne sera pas inutile pour prévenir et, si besoin, contenir des troubles.

Mais l’armée crie famine et les budgets de la Défense sont coupés…

« Nous n’avons plus les moyens », crieront les militaires. Eh bien, qu’on les leur redonne. La paix civile vaut bien une dette.  Il n’y a pas que la paix intérieure, d’ailleurs. Daech n’est pas très loin des lieux saints et l’Arabie Saoudite est un fruit mûr. L’arc de crise djihadiste débute au nord de la Chine et plonge profondément dans l’Afrique de l’ouest.

La population est-elle prête à accepter le retour du service national ?

Le glissement de terrain historique qui s’est opéré le 11 janvier a restauré le patriotisme. Les plus rétifs à l’égard du roman national, les derniers Mohicans de 68 ont fini, eux aussi, par chanter la Marseillaise. Face à cette agression, les partisans du « il est interdit d’interdire » se sont aperçus qu’il y avait des limites à tout. Le peuple a applaudi les forces de l’ordre. Mai 68 est donc dépassé au sens hégélien. La liberté sous sa version la plus excessive, qui s’était opposée à l’idée de patrie, ne l’est plus. Une certaine idée de l’ordre et de l’identité s’est réconciliée avec la liberté et c’est une avancée extraordinaire. Il reste cependant à restaurer l’égalité et la fraternité. En une journée, les Français ont compris qu’ils n’étaient pas ce peuple de beaufs ou de sous-Américains mal adaptés à la mondialisation dépeints par leurs élites. C’est une première étape.

Quid de la jeunesse ? Une certaine frange des jeunes donne l’impression de ne plus se sentir française…

Les jeunes qui ont grandi dans la raillerie des frontières et dans une identité fleurant la haine de soi vont devoir réapprendre le patriotisme. Mais nous sommes aussi face à des jeunes qui se sont trouvé une patrie de substitution. Il faudra reconquérir les esprits. Un acte patriote et non un « Patriot act ». Voilà ce que serait le rétablissement du service militaire.

Photo : Wikipedia

Muray : l’art d’être seul

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Philippe Muray Journal Ultima Necat

Philippe Muray Journal Ultima NecatPendant près de trente ans, vous avez été la compagne puis l’épouse de Philippe Muray. Malgré de nombreuses sollicitations depuis sa mort, en 2006, vous vous êtes très rarement exprimée. À l’occasion de la parution de ce premier volume du Journal, vous nous faites l’amitié et l’honneur de rompre ce quasi-silence dans Causeur. Soyez-en remerciée.

Vous êtes donc à la fois la veuve de l’auteur, par conséquent la propriétaire légale des droits sur son œuvre, et aussi l’éditrice du Journal. Est-ce que ce n’est pas une position un peu délicate ?

Anne Muray-Sefrioui. Le plus difficile, c’était la décision de publication. Mais une fois qu’elle a été prise, j’ai agi en éditrice, en laissant les affects de côté. Du reste, c’était ma profession, je sais donc ce qu’est un livre ou une phrase. Je me sentais d’autant plus légitimée à m’en occuper moi-même que Philippe m’a toujours impliquée très étroitement dans la publication de ses livres : je relisais les manuscrits, les épreuves, et j’en suivais toutes les étapes. Comme je fais partie des éditrices old school, je respecte les auteurs, je ne cherche pas à les enfermer dans mes propres grilles. A fortiori s’agissant de Muray ! Il n’était donc pas question pour moi d’intervenir en quoi que ce soit dans le texte du Journal ni de changer la moindre virgule. En revanche, je ne m’en cache pas, j’ai supprimé quelques passages qui exposaient trop ma vie privée et celle de mes enfants : comme je l’ai écrit dans ma postface, « mon immolation à la littérature a ses limites ». Mais ces coupures ne représentent qu’une dizaine de pages sur ce volume, et il n’y en aura pas davantage dans les volumes suivants – dans le deuxième, sur lequel je travaille actuellement, il n’y en a quasiment pas.

Vous y apparaissez sous le surnom de Nanouk…

C’est le nom qu’utilisent ma famille et certains de mes amis. D’une certaine façon, c’est le nom de mon personnage dans ce grand roman qu’est le Journal.

Ce sera donc celui sous lequel vous passerez à la postérité ! Vous avez choisi d’écrire une postface parce que, dites-vous en riant, « on ne préface pas Muray » ! On préface Balzac et Chateaubriand, mais pas Muray ?

C’est lui-même qui le disait ! Il n’aurait jamais laissé qui que ce soit le surplomber par une introduction. Moi encore moins…

Quoi qu’il en soit, c’est un très beau texte, à la fois personnel et pudique, peut-être un peu court…

Comme je m’étais toujours refusée à écrire la moindre ligne sur Muray, mon projet, à l’origine, était d’écrire un texte assez long pour régler cette question. J’en avais même trouvé le titre : « Seul comme Muray ». Mais cela m’aurait entraînée trop loin, il aurait fallu livrer une part de mon intimité, et je n’y tiens pas. J’ai préféré m’en tenir à mon rôle d’éditrice, raconter le chantier énorme que représentait cette publication, puisqu’une grande partie du Journal était restée à l’état de cahiers manuscrits, et qu’il fallait aussi saisir de nombreuses années dactylographiées.

Ce premier volume couvre les années 1978-1985 : quand aurons-nous droit à la suite ?

Il est entendu avec Les Belles Lettres que le deuxième volume paraîtra en septembre 2015, nous verrons ensuite. Ce qui est intéressant à noter, c’est que ce premier tome réunit huit ans de Journal, alors que les suivants n’en contiendront que deux, avec le même nombre de pages : c’est dire à quel point il enfle considérablement d’année en année, et la place qu’il occupe dans l’ensemble de l’œuvre de Muray, puisqu’il l’a tenu pendant vingt-six ans… Il me semble d’ailleurs que ce Journal est l’un des plus copieux du xxe siècle !
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Sans vous entraîner dans l’intime, avez-vous été surprise par ces textes écrits à vos côtés ?

Par rapport à mes souvenirs, j’ai noté quelquefois des décalages, des distorsions, des interprétations divergentes des mêmes faits. Parfois, des détails qui me paraissaient insignifiants sont développés très longuement. Ce qui m’a le plus frappée, dans ce premier volume surtout, ce sont des événements qui m’avaient paru importants et qui sont complètement passés sous silence. Mais si j’ai eu la révélation de faits que j’ignorais, je n’ai pas découvert d’aspects nouveaux de la personnalité de Philippe.

Autorisez-nous une question de midinette : quand on lit le Journal (et quand on a connu Philippe), on se dit que ça n’a pas dû être facile de vivre avec lui !

Non, cela n’a pas été facile. Vivre avec un artiste, c’est exigeant. Mais il n’a pas réussi à me tuer, ce n’est pas si mal !

S’agissant de la paternité, thème central de Postérité, il avait, en somme, fait sienne la maxime « Aut libri aut liberi » – « Ou bien les livres ou bien les enfants »…

En effet, il avait fait un choix, celui de l’œuvre. Ce premier volume rend très bien compte, justement, des contraintes auxquelles le soumet sa vocation d’écrivain.

Entrons dans le Journal : on a le sentiment que le carburant, ce qui faisait vivre et écrire Muray, c’était l’orgueil.

Si l’orgueil est le sentiment de sa propre valeur, vous avez sans doute raison. « J’ai toujours pensé que j’étais célèbre », disait-il. Envisager un roman intitulé Le Genre humain – qui n’a pas été publié –, ce n’était pas modeste comme ambition ! C’est d’autant plus curieux qu’en même temps – et le phénomène est très frappant dans ce premier volume – il est totalement habité par le doute. Il ne cesse d’écrire qu’il n’y arrivera jamais. Et malgré tout, malgré les échecs et les tâtonnements, il continue, il recommence, avec une espèce d’acharnement incroyable, ce qui suppose une foi en soi exceptionnelle.

Il commence à écrire son Journal à 33 ans et, dès les toutes premières pages, il parle du Christ. Est-ce une coïncidence ?

Il y a très peu de hasards dans l’œuvre de Philippe, cette « coïncidence » n’en est certainement pas une. S’il ne s’est jamais proclamé catholique, s’il n’était pas pratiquant, son œuvre s’inscrit ouvertement dans la catholicité. Toute sa pensée s’y enracine, elle fait jouer notamment la notion de péché originel, de faute et, plus que tout, de séparation. Par ailleurs, son rapport à la foi est complexe, il écrit ainsi cette phrase très saisissante en 1983 : « J’ai toujours considéré comme une preuve de ma médiocrité morale et intellectuelle mon incapacité à m’intéresser à mon propre rapport “avec Dieu”… Si j’y crois ou pas… Et les raisons… »

Dans la période où il s’interroge sur la culture américaine, en 1983, c’est-à-dire à l’époque où le Muray que nous connaissons commence à percer, il parle du protestantisme comme d’un véritable repoussoir.

Il a toujours établi une distinction – qui est en effet devenue plus claire au fil des années – entre les pays protestants et le monde catholique. Pour lui, ce sont deux visions antinomiques, et il avait choisi son camp. Il avait compris que le péché, la rémission, le plaisir ne sont nullement incompatibles dans le catholicisme – quoi qu’en pensent ceux qui n’y connaissent rien. Pour Muray, comme pour Baudelaire, la faute et le goût de la faute vont de pair. Par ailleurs, il considérait que par essence l’art est catholique : il ne cesse de le marteler, par exemple, dans son livre sur Rubens.

Au début du Journal, il est aussi très travaillé par la question du multiple, par la « prolifération démographique », qu’il met en rapport avec l’effacement du religieux. « Avec la disparition du contrat social-religieux a disparu “le père de multitude”, remplacé par la mère démographique, il faut tout recommencer », écrit-il le 9 septembre 1979 dans un article sur Gertrude Stein.

Oui, ce thème de l’Un et du multiple est déjà présent dans ses tout premiers livres, Chant pluriel, publié en 1972, et Jubila, en 1976 : le personnage de ces deux récits, ou « romans », c’est la foule, la masse, le nombre. Il est aussi question dans le Journal d’un autre roman dont le titre, Multiplicande, suggère également l’idée de nombre, qui est centrale chez lui. Cet ouvrage n’a pas vu le jour. Et comme Philippe ne gardait pas ses manuscrits, je n’en ai aucune trace. Cela dit, cette question du multiple n’a pas disparu, elle s’est déplacée ensuite vers celle du « socialisme généralisé ».

Le Journal a une fin, qui n’est pas la mort de Muray. Le 31 décembre 2004, vingt-six ans après avoir commencé Ultima necat, il écrit ces mots – que vous citez dans la postface : « Ici se termine non seulement l’année mais aussi, et pour des raisons que je n’ai pas le temps de déployer, la rédaction de mon Journal. Disons que, d’une part, il commençait à m’ennuyer, comme ma vie, comme la vie en général, et que, d’autre part, il était devenu ce qui m’occupait suffisamment pour que je n’aie pas le temps d’écrire autre chose… » Vous en a-t-il parlé ?

Je me souviens qu’il m’a fait part de cette décision. Pourtant, les mois suivants, il lui arrivait d’évoquer telle ou telle chose qu’il avait notée. « Alors, tu continues », disais-je. « Non, ce n’est plus mon Journal », répondait-il. Et, en effet, ce sont des notes, sans presque de commentaires, des copies de correspondances ou d’articles, on n’y trouve plus du tout la même ambition. Mais c’est déjà un peu vrai pour les années précédentes, on a le sentiment qu’il en était fatigué.

On pense à la fin d’une psychanalyse. Était-ce la fonction du Journal ?  

Il me semble que sa fonction a évolué. Au début, il s’agit d’un outil de travail, d’une manière pour Muray de réfléchir sur son activité d’écrivain, de commenter la littérature des autres, c’est une sorte de réservoir à idées. Puis, à mesure que le temps passe, l’observation et la critique du monde occupent une place de plus en plus grande. Le Journal devient une œuvre littéraire en soi, ce dont Muray a parfaitement conscience, et il la revendique comme telle. Je ne crois pas qu’il faille lui attribuer une fonction « psychanalytique ». En 1995, il a rédigé une préface à son Journal, dans laquelle il définit très précisément son activité de diariste. Je vous la livre : « Qu’est-ce que tenir son Journal ? Multiplier les pensées clandestines, les actes négatifs, traverser la vie en fraude, tromper tout le monde. La société est devenue une mégère si répugnante, une poufiasse si épouvantable qu’on ne peut qu’avoir envie de la cocufier, tout le temps, dans toutes les occasions. »

Ce qui explique cette publication posthume ?

C’est Muray lui-même qui l’a écrit : « Un Journal qui se respecte ne peut être que d’outre-tombe. » Il entendait s’exprimer avec une liberté totale, et il avait parfaitement conscience que son Journal était impubliable de son vivant. Il n’avait pas envie de se faire un ennemi à chaque coin de rue…

Vous avez choisi d’interrompre ce premier volume à la fin de 1985. Pourquoi ?

D’abord, la dernière phrase est admirable : « Tout ce que j’écris s’efface. » Il était difficile de résister à une chute pareille ! C’est aussi le moment où Muray tourne la page des essais, après Le xix e Siècle à travers les âges, pour revenir au roman. Mais, surtout, ces huit ans représentent son passage à la maturité, on y voit toute la cohérence du cheminement de sa pensée. En réalité, le Muray de la fin est en germe, celui qui réfléchit à la disparition du réel, au grégarisme, à l’emprise grandissante des femmes ou aux injonctions terroristes du « Bien ». Tout est en place.

Son séjour aux États-Unis, en 1983, semble avoir été riche d’enseignements. Comme s’il y avait déchiffré notre avenir… 

En Amérique, il observe un monde qu’il ne connaissait pas et il pressent immédiatement qu’il va être le nôtre. À son retour, il écrit Le xixe Siècle à travers les âges et, dès que le livre paraît, il cesse de s’y intéresser, alors qu’il avait prévu à l’origine de lui donner une suite. Comme si, ayant réglé un problème, il pouvait passer à autre chose. Mais bien avant, dès 1981, il comprend que le monde est en train de changer de bases, que l’ennemi est là.

N’a-t-il jamais eu, même dans sa prime jeunesse, de période gauchiste, si on ose lui appliquer ce terme ?

Il a lu les grands penseurs de la gauche, Marx, Althusser, etc., et certainement beaucoup plus attentivement que ceux qui s’en réclamaient. Ce sont ces lectures qui lui ont permis d’analyser les événements avec une réelle hauteur. Un de ses amis de lycée m’a confié des lettres de Philippe qui couvrent notamment Mai 68 – il faudra que je les publie un jour –, c’est très drôle. Il observe ce qui se passe avec une acuité surprenante, c’est sans doute l’une des rares personnes à avoir compris ce qui se jouait. Mais, en même temps, il est parfaitement étranger au mouvement.

Le Muray de la maturité est un opposant, il était en guerre contre le monde. L’a-t-il toujours été ?

Par définition, un artiste est un homme seul qui s’oppose à tous les autres. Oui, il était en guerre, et d’ailleurs, dans les dernières années, quand il partait à son bureau, je lui demandais chaque matin en riant : « Tu as bien mis ton heaume ? » Plus sérieusement, il disait s’inspirer de la « pratique de la guerre » de Nietzsche : n’attaquer que ce qui est victorieux, n’attaquer que des choses pour lesquelles on ne trouvera pas d’allié, ne jamais attaquer les personnes, qui ne sont que les verres grossissants qui permettent de rendre visible une calamité publique encore cachée. C’est une attitude qui implique évidemment la solitude. Et Philippe était très seul. Il a une très belle phrase, à ce propos, en 1984 : « Le seul infini que je connaisse, d’ailleurs, c’est la solitude. Le seul infini en acte… » Du reste, il n’a jamais été mondain, sauf s’il y était vraiment contraint, et il ne se laissait pas facilement contraindre. Il évitait autant que possible les cocktails, les soirées littéraires, les débats. S’il a participé à quelques colloques, c’était uniquement dans l’objectif de republier ailleurs ses interventions. Il rencontrait les gens individuellement, et encore assez peu dans les années 1980. Muray savait très bien se protéger, protéger son travail et ses secrets.

Dans les premières années du Journal, il n’est pas franchement hilarant, il a plutôt un côté sombre, une tendance au ressassement. L’homme que vous avez connu a-t-il toujours été habité par cette rage drolatique qui rendait sa compagnie si savoureuse ?

Au début de notre vie commune, c’était surtout quelqu’un de très anxieux, mais un homme intelligent a toujours de l’humour. Évidemment, ce n’était pas du même ordre qu’à la fin de sa vie, où l’on avait l’impression de vivre avec lui dans une farce perpétuelle. Oui, nous avons tous beaucoup ri ! Il avait un tel talent pour pointer les ridicules de l’époque…

Le Journal est passionnant à cet égard, puisqu’on voit un jeune homme, puis un homme mûr, observer les mutations majeures de son époque. Muray restera-t-il, selon vous, comme l’écrivain du basculement du monde ?

Sans aucun doute. Comme on le voit dans le Journal, il est l’un des premiers à pressentir la mutation qu’il décrira sous les espèces de la fin de l’Histoire. Mais je ne parlerais pas de prescience, encore moins de prophétisme. En réalité, il arrive à cette vision du monde à travers un procédé littéraire qu’il qualifiait lui-même de « dilatation ». En poussant à l’extrême un détail qui pourrait sembler dérisoire, déniché dans la presse, la télé ou les faits divers – qu’il adorait –, il a décrit notre réalité d’aujourd’hui. C’est le procédé qu’il a utilisé dès Le xixe Siècle, en partant du déménagement du cimetière des Innocents pour saisir la vérité profonde d’une époque.

Sa difficulté avec le genre romanesque a été pour lui une terrible source de souffrance, on le voit avec l’échec du Genre humain dont il est question dans ce volume. Reste qu’il est surtout connu par un genre dont il aura peut-être été le seul représentant, la chronique d’époque, qu’il dresse dès L’Empire du Bien, et surtout avec Après l’Histoire, où l’on voit apparaître Homo festivus. N’est-ce pas la preuve qu’on peut être écrivain sans être romancier ? 

La question du genre littéraire est toujours délicate. En effet, dans ce premier volume, l’expression de son tourment à propos de la forme romanesque occupe une place considérable. Et pourtant, on peut considérer l’ensemble de ce Journal comme un roman – un roman malgré lui. Dans les tomes suivants, vous verrez, il fait d’éblouissantes peintures de personnages, de situations, de décors. Si elles se trouvaient dans un roman, au sens classique du terme, on crierait au génie. Ses derniers écrits peuvent donner l’impression trompeuse qu’il ne s’intéressait qu’aux problèmes de société, mais c’est faux. Au contraire, il savait comme personne regarder les gens, un paysage, un tableau… Il voyait tout, il avait un œil terrifiant.

Il a néanmoins publié dans sa maturité au moins deux romans qui resteront, On ferme et Postérité.

Ils n’ont pas eu le succès que Muray espérait, malheureusement. On ferme, en 1997, a marché très modestement, il s’y attendait un peu d’ailleurs. Mais Postérité avait été un four monumental dont il a énormément souffert. Il a eu du mal à se remettre ensuite au travail romanesque. Si on analyse On ferme de près, on voit qu’il y a deux parties bien distinctes. Les deux cents premières pages sont en quelque sorte la suite de Postérité, puis cela devient tout autre chose. Je pense que c’est dans cette veine-là qu’il aurait continué. Puis il a été pris par d’autres activités, c’est l’époque où il a commencé à être très sollicité. Mais il ne s’est jamais vraiment guéri de ne pas avoir écrit « le » roman. Vous savez, Muray était très drôle mais il n’était pas gai, et même quelquefois un peu dépressif. Il était régulièrement happé par le sentiment d’être arrivé au bout de ce qu’il avait à dire. Tout de même, les dernières années de sa vie, il avait bien l’intention de revenir à la fiction. Il avait commencé à écrire des nouvelles dont j’ai retrouvé les ébauches.

Il y a un grand absent dans ce Journal, c’est l’argent. Muray parle peu des problèmes matériels.

C’est vrai que le mot « argent » apparaît rarement. En revanche, il parle souvent de ses travaux alimentaires, dont il souffre énormément parce qu’il est contraint de se couper de son œuvre littéraire. Mais il voulait être à l’aise, il aimait le confort qu’apporte l’argent, les bons restaurants, les bons hôtels, la possibilité de louer une maison dans le Midi pour travailler tranquillement. Cela avait un prix, et il l’a payé en y mettant une énergie inouïe.

C’était la condition de sa liberté, non ?

Absolument. Il ne voulait dépendre d’aucune institution, qu’elle soit publique ou privée, c’est pourquoi il n’a jamais voulu enseigner ni intégrer une rédaction. Il souhaitait jouir d’une liberté de pensée absolue, ne subir aucune pression. Et puis, on ne l’imagine pas travailler en collaboration ! Faire le « nègre », ça préservait sa tranquillité, à tous les égards.

Venons-en un peu au côté vachard du Journal. On y voit des personnages, en particulier Philipe Sollers qui, dans ce premier volume, est encore, sinon un ami, du moins un allié. Mais on devine, au vu des textes qu’il lui a consacrés et des extraits que vous avez déjà dévoilés, qu’il en prend pour son grade dans les suivants…

Les gens qui tentent de résumer, sans le connaître, l’itinéraire de Muray pensent généralement qu’il a été « sollersien ». En réalité, ce qu’il en dit dès les années 1980 est très clair : il comprend qu’il a affaire à un renard et qu’il ne faut pas se laisser avoir. Il était évidemment sensible à la séduction qui se dégageait de Sollers à l’époque – après, ça s’est gâté. Mais il n’est pas dupe, il se méfie absolument tout le temps.

Il est aussi beaucoup question de Catherine Millet et Jacques Henric. À l’époque, vous paraissiez amis, vous avez passé des vacances ensemble. Était-il à ce moment-là sensible à l’avant-garde ?

Il s’intéressait encore un peu à l’avant-garde littéraire, et il a beaucoup publié dans Art Press. Avec Henric et Millet, il était surtout question de littérature, même si nous sommes allés ensemble voir des Vermeer et des Rubens en Hollande. L’art contemporain n’intéressait pas Philippe. Celui qu’il a aimé, adoré même, c’était Picasso. Pour lui, c’était l’artiste absolu : son itinéraire, sa personnalité, son énergie, son rapport avec les femmes, tout le passionnait chez lui. En gros, c’était à ses yeux le dernier génie de l’art.

En 2000, au moment de notre rencontre, Muray était encore un écrivain assez confidentiel, un plaisir pour initiés. Comment vivez-vous le fait qu’il soit quasiment « à la mode » ?

Il est certain que l’audience de Muray a véritablement explosé grâce aux lectures de Luchini. À vrai dire, quand j’ai pris contact avec lui, personne n’aurait imaginé un succès pareil. Au départ, trois dates seulement étaient fixées, et nous nous inquiétions de savoir s’il y aurait un public ! Je comptais bien sur les fans murayens, car je connaissais l’existence de ces lecteurs discrets et fidèles, mais je n’avais pas mesuré la popularité de Luchini. Je ne peux que me réjouir qu’il ait fait connaître Muray davantage… même s’il y a sans doute quelque part un quiproquo. Car ce n’est pas qu’un chroniqueur rigolo ! Justement, le Journal vient à propos pour rappeler qu’il s’agit d’abord d’un écrivain, et d’un écrivain au sens le plus puissant du terme. Ces textes qui ont tant fait rire, et qui ont permis à beaucoup de découvrir Muray, sont un point d’orgue après un très long cheminement.

Finalement, quelle place le Journal occupe-t-il dans l’œuvre de Muray ? Peut-on dire que c’est la matrice ?

À mes yeux, c’est un objet littéraire exceptionnel, qui met en lumière une pensée qui se construit et s’épanouit. J’ai du mal à admettre qu’on emploie le même terme pour les petites confessions que tant de gens se sentent obligés de publier aujourd’hui. Le Journal est non seulement central dans l’œuvre de Muray, mais il a aussi été le pivot autour duquel s’organisait son temps d’écrivain. J’irais même plus loin : dans un sens, il vivait pour écrire le Journal. Je vous ai dit à quel point il détestait les mondanités. Mais, à un moment donné, il s’est mis à accepter de sortir de temps en temps pour l’alimenter. J’ai même trouvé, en 1992 il me semble, une phrase dans laquelle il s’adresse à son Journal et lui dit en substance : « Je te dois ça, il faut que j’y aille pour te donner à manger. » Le Journal devient l’objectif, une entité envers laquelle il se sent des devoirs.
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Ultima necat: Journal intime Tome 1, 1978-1985

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Apologie des attentats : les punir tous, mais pas n’importe comment

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Mon ami Marc Cohen avait dans ces colonnes, et parmi les premiers, appelé à la mise en œuvre d’une répression à l’encontre des crétins qui se permettaient d’applaudir aux massacres de la semaine dernière ou de les justifier sur les réseaux sociaux. J’étais complètement d’accord avec lui. Y compris sur la nécessité d’être mesuré dans les sanctions en se dispensant de la prison ferme, trop souvent école du djihadisme. Mais en n’hésitant pas à frapper à la caisse parce que ça aussi, ça peut faire mal. Il n’a pas été le seul à le demander. Jusqu’à Christiane Taubira avec une circulaire particulièrement sévère en direction des parquets. Notre chère justice indépendante s’est mise immédiatement au garde-à-vous. Et ça commence à tomber comme à Gravelotte. Aux dernières nouvelles, ce sont près de 80 procédures correctionnelles qui ont été lancées et les premières condamnations sont tombées. La presse les annonce triomphalement, n’hésitant pas d’ailleurs à tronquer la réalité. Ainsi pour l’ivrogne qui, sévèrement bourré, avait provoqué un accident, pris la fuite et disposait d’un casier judiciaire copieusement garni pour des faits similaires (16 condamnations) avait trouvé utile de proférer un chapelet de conneries au moment de son arrestation. Il a pris quatre ans ferme, les médias nous affirmant que c’était pour ses propos stupides qu’il avait bénéficié de ce tarif. « Mensonge patriotique » vous dira-t-on, il faut faire peur aux imbéciles.

Le reste à l’avenant. Je ne suis pas opposé à ces rappels à l’ordre, encore ne faudrait-il pas se donner bonne conscience facilement et oublier qu’il y a certaines priorités. Par exemple de réinvestir les « quartiers », commencer à démanteler les mafias et récupérer les armes.

Petite perle trouvées dans notre chère PQR : « 6 mois ferme pour un homme qui avait « rigolé«  de l’attentat contre Charlie Hebdo ». Bigre. Le jeune homme de 28 ans souffrant depuis l’enfance d’une déficience mentale (légère ?) manifestement sous l’emprise d’un état alcoolique (bonjour le djihadiste), a fourni à l’audience de comparution immédiate quelques explications confuses auxquelles personne n’a rien compris. Maintien en détention quand même…

Il faut terroriser les terroristes, je suis bien d’accord. Mais sans se dispenser d’un peu de discernement. Le procureur qui avait requis un an ferme pour des « propos blessants », s’appelle Cabut. Ça ne s’invente pas…

Du bon usage de l’amalgame

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islam terrorisme amalgame

islam terrorisme amalgameDeuil en fête. La France a vécu une journée mémorable le 11 janvier. Elle est devenue l’emblème mondial de la lutte contre l’islamisme barbare.

Le sang versé à Charlie Hebdo, celui des fonctionnaires et des policiers tués en service, et celui des Juifs assassinés dans l’Hyper Cacher de Vincennes, ne l’aurait pas été en vain.

Il n’est pourtant pas sûr que tous auraient goûté la présence de Mahmoud Abbas qui, il y a peu, saluait les auteurs d’attentats perpétrés en Israël ; des princes du Golfe et du représentant d’Erdogan parmi les invités de l’Élysée à cette grande communion, bien que le Hezbollah en fût absent. « Amalgame » un peu détonnant tout de même, pour reprendre ce mot qui ponctua les discours avec une insistance si remarquable.

« Pas d’amalgame » entre les musulmans et les assassins qui se réclamaient de l’islam.

Et ceci tellement répété qu’il n’était pas difficile d’y entendre une injonction conjuratoire.

Clin d’œil malicieux de la langue : le mot amalgame aurait pour origine  l’expression arabe ‘amal al-djam’a « œuvre de l’union charnelle », d’après le Dictionnaire étymologique de la langue française de Bloch & Wartburg qui fait autorité.

Le terme « amalgame » doit-il s’appliquer comme le fait le Conseil français du culte musulman (CFCM) à la cinquantaine d’actes d’intimidation  visant des mosquées depuis les massacres du 11 janvier ? Ne s’agirait-il pas plutôt du délétère effet boomerang de la mise sous le boisseau de toute critique de l’islam et de ses exigences ? De l’abandon sournois des principes de la laïcité, de leur recul devant les accusations d’islamophobie ? Comme l’exprime Mezri Haddad, ancien ambassadeur de Tunisie à l’UNESCO, faisant le lien entre les « scènes de guerre » qui viennent de se produire et les « concessions » aux tenants de l’islam identitaire, holistique et totalitaire, au nom de la démocratie et de la tolérance républicaine[1. Le Figaro du 10-11 janvier 2015, p. 16.] ?

La crainte de cette « union charnelle » entre les musulmans et les criminels ne pourrait se justifier que si un nombre important de musulmans épousait la thèse génocidaire des meurtriers affiliés aux groupes islamistes. Alors, en effet, la majorité des musulmans deviendrait suspecte et représenterait un grave danger pour la population, juive, chrétienne, « souchienne », laïque, ainsi que pour les résistants d’origine  musulmane, croyants ou non.

L’ « amalgame » ainsi entendu, dont on nous rebat les oreilles, ne pourrait donc se produire que si, et seulement si, l’idéologie islamiste en venait à une telle diffusion — par le wahhabisme saoudien ou le salafisme qatari, importés en sus de nos fructueux échanges économiques avec ces pays — qu’elle contaminerait les musulmans de France au point de faire de ces derniers le cheval de Troie de l’islam conquérant.

Pur fantasme, me direz-vous. Sous nos latitudes en tout cas, à part quelques petites exceptions d’individus ayant mal tourné, les musulmans sont pacifistes et ne demandent qu’à vivre tranquillement. Il s’agit des pratiquants d’un islam « modéré », qui auraient définitivement biffé du Coran le devoir de guerre contre les infidèles, le petit djihad, où les fanatiques de Daesh et ceux d’Al-Qaïda trouvent leur inspiration.

Certes, on a pu célébrer ces assassinats par un feu d’artifice, comme ce fut le cas au soir du mercredi fatal près de Besançon ; certes, on a pu menacer son professeur de le « buter à la kalach » (Lille) ; certes  on a pu, comme dans plusieurs collèges, notamment en Seine-Saint-Denis (80 % d’une classe élémentaire, rapporte Le Figaro), refuser d’observer la minute de silence requise, et j’en passe, ce ne sont là que des expressions marginales d’enfants influencés par ce qu’ils entendent autour d’eux ou comme le déclarait une élève « moi, ma mère m’a dit qu’ils l’avaient bien cherché ». Et ces débordements, qui ne sont pas nouveaux — comme on a pu entendre saluer Mohammed Merah — ne suscitent que de discrètes réprobations publiques de la part de la communauté musulmane à quelques exceptions près.

La mondialisation des idées et la terrifiante caisse de résonance d’Internet radicalisent pour nombre de musulmans les positions extrémistes où l’esprit de revanche contre l’Occident emboîte le pas au fanatisme religieux. « Gouverner au nom d’Allah[2. Boualem Sansal, Hors série Connaissance Gallimard, 02013.] » devient alors le projet actif d’une revanche identitaire. Les jeunes en mal d’identité, comme le déclarait  Boualem Sansal dans une interview à Jeune Afrique (18/12/2013), « peuvent même se prendre pour des Che Guevara de l’islam. Ils se voient offrir des rêves extraordinaires, des rêves de paradis. Ils trouvent des frères en islam, voire des compagnons d’armes. C’est exaltant ».

Qui pourrait douter de la puissance de cette « union charnelle » dans notre monde dérisoire du marché des objets aussi envahissants que vite caduques ?

Qui pourrait douter qu’une Education nationale qui tremble, au nom du multiculturalisme, à enseigner l’Histoire et fractionne cette dernière en vignettes non chronologiques et en célébrations, prive en fait ses élèves du moindre recours pour la traversée de leur temps ?

On se trompe dans la mise en garde contre un « amalgame » conçu comme le produit d’une réaction simpliste d’étrangers à l’islam. Cet « amalgame », cette union faite d’un désir de mort dévorant les forces de vie, ne peut surgir que de l’islam lui-même tant qu’il sera aux prises avec ses contradictions face à la modernité.

Photo : B.K. Bangash/AP/SIPA/BKB102/443574992716/1501161245

Haute finance contre haute couture

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mode finance

mode financeOn peut se gausser de ces petites cérémonies de chiffon, baptisées désormais « fashion weeks », où se retrouvent à intervalles réguliers quelques excentriques, les figures changeantes ou habituelles de ce qu’on nommait naguère le Tout-Paris, et les météorites de l’actualité plus ou moins heureuses. On peut feindre d’en être offusqué, et l’on peut certes moquer ces forains de vanités et autres figurants de la parade sociale. Il reste qu’une société sans mode, et sans la mondanité brillante qui l’accompagne, privée de sa chatoyante extravagance, serait non seulement morose, mais encore inquiétante.

Il y a dans ce genre de manifestation comme la preuve du serment tacite qu’une nation se fait à elle-même : maintenir crânement son droit à la futilité, à l’éblouissement. La mode et, au-dessus d’elle, la haute couture sont un défi à l’usure du temps, une espèce d’imprécation très humaine lancée contre l’habitude, la répétition et l’inévitable fin des choses, des êtres et des liens qui les unissent (lire l’entretien avec Viviane Blassel).

Cet univers a connu en trente ans une série d’événements qui l’a placé au centre d’un dispositif stratégique tout entier animé du désir de conquête et de rayonnement. Par ses méthodes de communication, par les moyens qu’il a mis en œuvre pour gagner des marchés et des clients, il a bouleversé tous les repères du goût et du jugement esthétique qui le gouvernaient auparavant. Sous plusieurs aspects, il peut s’apparenter à celui de l’art dit contemporain.[access capability= »lire_inedits »]

Pompidou l’audacieux

« Chère vieille France… La bonne cuisine… Les Folies Bergère… Le gai Paris… La haute couture, les bonnes exportations… Du cognac, du champagne et même du bordeaux et du bourgogne : c’est terminé ! La France a commencé et largement entamé une révolution industrielle ! » (Georges Pompidou, conférence de presse du 15 novembre 1972).

Le président ne pouvait imaginer que, quarante ans plus tard, les délocalisations, les restructurations et la numérisation proliférante auraient radicalement transformé l’économie française, projetée sans précaution dans la mondialisation, ni que le champagne connaîtrait une courbe des ventes exponentielle jusqu’en Chine et en Russie. Quant à la haute couture, alors sur le déclin, et bien que toujours peu rémunératrice par elle-même, nul ne prédisait alors qu’elle deviendrait l’étendard du secteur du luxe, deuxième source d’excédent commercial, immédiatement après l’aéronautique !

Aujourd’hui, Georges Pompidou lui rendrait assurément toute sa place dans les fleurons de notre prospérité. Deux hommes sont à l’origine de cette renaissance, deux entrepreneurs d’un genre particulier, bien différents de Marcel Boussac, dont la faillite retentissante allait faire la fortune de l’un et contribuer à celle de l’autre. Deux hommes qui, à l’instar du président Pompidou, collectionnent les artistes de leur temps.

Il se trouve que Bernard Arnault et François Pinault – car c’est d’eux qu’il s’agit – sont les contemporain de Jeff Koons et de Paul McCarthy !

De l’or parmi les ruines

Le 25 mars 1980, on enterre Marcel Boussac. Il avait été immensément riche, très avisé dans ses affaires, puis la chance l’avait quitté. Progressivement, son immense empire, principalement dans le textile, s’était effondré. Il produisait, mais il ne savait plus vendre ; par surcroît, ses convictions paternalistes lui interdisaient de licencier un seul membre de son nombreux personnel. Il meurt complètement ruiné.

En 1976, Boussac est repris par la Société foncière et financière Agache-Willot, qui dépose à son tour le bilan en 1981. Le gouvernement socialiste est très ennuyé : l’ensemble représente encore 16 000 emplois. Au terme d’une interminable séquence politico-juridique, la préférence est accordée, en 1984, au plan de reprise de Bernard Arnault. Sorti major de Polytechnique, il dirige encore l’entreprise immobilière familiale Férinel. Avec l’assistance administrative et financière de l’État, et après la promesse – qu’il ne tiendra pas – de conserver le plus grand nombre d’emplois, il conduit une habile, implacable « restructuration ». Il revend les actifs pour ne conserver que Conforama, Le Bon Marché, et une maison de couture, un peu en déshérence mais prestigieuse, Dior. Bref, Bernard Arnault nettoie, et garde le meilleur pour lui. Le Courrier picard aura ce titre révélateur : « Boussac : des ruines qui font de l’or » (2 juin 1989). Ensuite, avec une infinie patience, sans ménager les hommes, à force de ruse, de séduction, d’alliances signées puis rompues sans préavis, guidé par une vision nette des nouveaux marchés du luxe, il construit la plus grande fortune de France.

Les deux tycoons

Un autre personnage entre en scène : François Pinault. C’est un Breton réservé. Il n’a pas l’onctuosité catholique et bourgeoise de Bernard Arnault. Ces deux hommes aiment la pénombre des calculs froids, la prudence des manœuvres réfléchies. Au début, Arnault et Pinault s’accordent : le premier revend au second Conforama. Puis ils se livrent une guerre impitoyable. De leur affrontement, de la haine qu’ils se vouent, de leur capacité à se nuire réciproquement, naissent deux splendides groupes du luxe français[1. L’industrie mondiale du luxe (à l’exception des automobiles, des yachts et des œuvres d’art) est dominée par LVMH-Moët Hennessy Louis Vuitton SA, dont le chiffre d’affaires en 2012, grâce à une croissance de ses ventes de 18,6 %, atteignait plus de 9 milliard d’euros. Kering occupe la sixième position (5,849 milliards), L’Oréal la septième (5,240 milliards d’euros), Hermès la douzième (4,481 milliards).].

Celui de Bernard Arnault, le plus vaste, est baptisé LVMH (Louis Vuitton-Moët Hennessy). Il représente le champagne (Krug, Dom Pérignon, Moët & Chandon, Mercier…), les vins (château Cheval Blanc, château d’Yquem), la maroquinerie (Louis Vuitton, Céline, Loewe, Berluti…), la mode (Givenchy, Kenzo, Emilio Pucci, Christian Dior, Marc Jacobs…), les parfums et la cosmétique, la joaillerie et les montres (Tag Heuer, de Beers, Hublot, Chaumet…), la distribution dite sélective (Le Bon Marché Rive Gauche, Sephora…), la presse (groupe Les Échos), et encore La Samaritaine (futur palace ?), le Jardin d’acclimatation (lire l’article de Janie Samet)…

Celui de François Pinault (ex-Pinault-Printemps-Redoute, devenu Kering) est beaucoup moins étendu, mais considérable tout de même : la mode (Gucci, Stella McCartney, Balenciaga, Alexander McQueen, Saint Laurent, Bottega Veneta…), la joaillerie (Boucheron), le sport comme mode et style de vie (Puma). La chaîne de magasins Printemps a été vendue et des négociations sont engagées pour la cession de La Redoute.

Chic et choc

Bernard Arnault et François Pinault ont entraîné le modèle, d’inspiration aristocratique, de la haute couture[2. Une maison de haute couture se définit légalement par des vêtements faits à la main, sur mesure, dans des ateliers dédiés ouverts toute l’année.] et, généralement, du luxe de l’autre côté du miroir, où règne l’implacable loi du marché ouvert, de la concurrence acharnée. La paix régnait entre eux jusqu’à l’entrée de François Pinault dans le capital de Gucci, entreprise de maroquinerie florentine dirigée à l’époque par Domenico De Sole, et par Tom Ford pour le style. Bernard Arnault convoitait Gucci, il s’estime trahi. Nous sommes en 1999. L’affaire Gucci précipite les adversaires dans une effarante guerre d’acquisitions, qui se trouve à l’origine de la métamorphose du luxe français et de son insolente prospérité.

Tom Ford, chez Gucci, a imposé des idées très agressives en matière de marketing. Il développe le concept de « porno chic », inauguré par le photographe Helmut Newton ; et l’on voit, dans les magazines féminins, des publicités tout à fait « explicites », qui empruntent aux pratiques du cinéma pornographique, mais habillées, maquillées, parées des attributs du luxe le plus ostentatoire. Le mouvement est lancé, la surenchère dans la provocation de posture ne s’arrêtera plus.

Le luxe contre les bourgeois

En 1995, B. Arnault a recruté John Galliano au poste de directeur artistique de Givenchy. En 1996, il le déplace chez Christian Dior, avec la consigne de « désembourgeoiser la maison ». Le couturier, indiscutablement talentueux, remplira parfaitement sa mission. En 2000, sur le podium, ses mannequins sont vêtus de hardes luxueuses pour le défilé « Clochards ». Il vante sans rire « l’ingéniosité que déploient les déshérités pour se vêtir ». Cela grince un peu, mais la presse suit : triomphe, révérence. On crie au génie. Dior est l’un des plus grands annonceurs…

Le nouveau capitalisme ne s’encombre pas de bonnes manières. Il cherche à être efficace, c’est-à-dire à écouler rapidement ses marchandises. Le luxe est l’un de ses plus rentables champs d’expérience. « Désembourgeoiser », cela veut dire qu’on délaissera la vieille clientèle sobrement élégante de la maison, et qu’on attirera, par tous les moyens, un public nouveau, rajeuni, envoûté par l’illusion féerique.

En 1947, Christian Dior installe une silhouette féminine inédite, qui va être reprise partout dans le monde. Le new-look de Dior instaure une référence esthétique reconnaissable entre toutes. Galliano et ses semblables créent des événements éblouissants, des chocs visuels, des scandales médiatiques à usage commercial, mais inventent-ils une silhouette durable, reconnaissable ? Là n’est plus la question qui guide la haute couture. Dior est à présent une maison profitable. Galliano devient incontrôlable, même par Arnault. La créature a échappé à son créateur. Il déclare, superbe : « Grâce à moi, la mode est entrée dans le xxie siècle. »

On ne rit pas

Le couturier a cédé la place au directeur artistique. Comme l’artiste contemporain, il incarne la rébellion, la transgression. Il brouille les signes évidents, rassurants de la haute couture. Aux défilés tranquilles ont succédé des blockbusters du chic, peuplés de hordes sauvages, de créatures à la beauté bizarre qui arpentent les podiums tels des conquérants pressés. La transformation des mannequins, de leur apparence, a été radicale : femmes ou hommes, ils affichent un air tantôt accablé, tantôt absent, toujours méprisant. Ils s’exposent, mais ils se refusent. Plus encore : ils s’opposent au groupe, fût-il fortuné, sélectionné, qui les observe, ils le toisent, ils le défient. Enfin, ils ne sourient jamais ; la joie, même furtive, l’esquisse d’un bonheur fugace seraient aveux de faiblesse. Le rire rend les hommes égaux, les mannequins ne sont pas nos égaux ; quelque chose de mystérieux, qui n’est pas toujours la beauté, les sépare de la communauté banale des hommes[3. Il y a de notables exceptions, ainsi Jean Paul Gaultier : ses mannequins n’ont pas toujours le « physique de l’emploi », et jouent volontiers la carte de l’humour. Quant à Gaultier lui-même, il ne craint pas de démontrer son bonheur d’être et de créer.].

Cette physionomie d’où le rire est absent, une personnalité en a fait sa signature, Anna Wintour. Elle ordonne, réglemente, sous son carré impeccable de cheveux et derrière le noir impénétrable de ses immenses lunettes, l’industrie du luxe et ses milliards de dollars. Mme Wintour, diable habillé par Prada[4. On dit que pour le personnage central de son livre (dont on a tiré un film fort médiocre) Le diable s’habille en Prada, Lauren Weisberger s’inspira de la personnalité d’Anna Wintour. Elle avait été son assistante à Vogue.], à la tête de Vogue, dispose de la puissance de feu du magazine (plus d’un million d’exemplaires vendus mensuellement aux États-Unis).

King Karl

Karl Lagerfeld, dandy de fable, figurant une manière carnavalesque d’Erich von Stroheim, ne déteste pas le rire. Il jouit d’une féroce intelligence et d’une vaste culture, bien utiles pour nourrir son torrentiel débit de mots et ses formules percutantes. Dessinant des vêtements depuis l’adolescence, graphiste avant tout, il connaît parfaitement son métier. Il a la science d’une première main. Bénéficiant d’une santé de fer, renforcée encore par une diététique savante qui lui fait des joues creuses, ce personnage plus balzacien que proustien a commencé dans la partie en même temps que Saint Laurent. Il cultiva avec ce dernier une frivolité seventies mêlée de XVIIIe siècle, jusqu’à leur brouille, en 1975. Yves Saint Laurent, prince en exil intérieur, développa sa griffe, établit la puissance de son nom, alors que la grande réussite de Lagerfeld demeure le sauvetage de Chanel, dont il a contrarié l’esprit sans le trahir.

Lagerfeld, personnage soufré, a appris les règles de la survie en milieux luxueux. Il affronte la mondialisation, il ne craint pas le diable, il dîne sans crainte avec Bernard Arnault.

Fin d’un cycle ?

Jeff Koons en 2008, Takashi Murakami en 2010, au château de Versailles, Paul McCarthy, place Vendôme, le défilé Chanel printemps-été 2015, qui s’acheva par une parodie de manifestation menée au porte-voix par Gisèle Bündchen, mannequin vedette : ricanements hypercritiques, défis de dérision, banderilles plantées dans le corps du capitalisme, non pour l’affaiblir mais pour lui redonner de l’énergie. Toute l’organisation de ce monde ne tient que par un mouvement perpétuel. Si celui-ci s’interrompt, il tombe. Cependant, la provocation, lorsqu’elle n’a plus qu’une scène de paillettes et de dorures pour se manifester, est un art perdu. La mode a achevé sa métamorphose, cherchant à entraîner avec elle nos certitudes, nos repères, nos « valeurs ». Cela lui confère une étrange parenté avec les dernières aventures de l’art. Certains de ses « héros » paient très cher leur surexposition : Alexander McQueen se suicide, John Galliano, alcoolique, provoque un scandale qui entraîne sa chute.

François Pinault, à qui l’on refusa d’élever un édifice en lieu et place des usines Renault, sur l’île Seguin, où il eût montré les œuvres qu’il possède, a réalisé son rêve dans son palais Grassi, à Venise. Bernard Arnault est aujourd’hui le banquier de la mode et le mécène des arts. L’architecte Frank Gehry a imaginé le splendide bâtiment de la Fondation Louis Vuitton. Les volumes d’exposition y sont impressionnants, mais qu’y verra-t-on, quelles œuvres y auront un droit d’accès ?

1984-2014 : trente années sont passées sur la mode et sur l’art. Dans ces deux domaines, les contraintes du monde global ont affolé le rythme, brisé les moules anciens, effacé les mémoires. Le luxe est un univers impitoyable. Et en expansion.[/access]

Photo : Wikimedia Commons

Muray : l’époque et son maître

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Philippe Muray et Elisabeth Lévy

Philippe Muray et Elisabeth Lévy« Si Balzac t’avait connue, il n’aurait jamais écrit La Comédie humaine ! » Le soir de ce 17 décembre 2002 où Muray m’a balancé ce scud avant de claquer la porte de la Lévymobile – vieille auto qui me servait de maison roulante – nous avions décidé de mettre fin à une bouderie dont j’ai oublié le prétexte autour d’un verre au Sélect. Après quelques semaines de silence, je l’avais retrouvé à un dîner organisé par je ne sais plus qui, peut-être moi, pour concocter une éventuelle riposte collective à Daniel Lindenberg, qui publiait alors un ridicule Rappel à l’ordre, où il dressait la liste noire des « nouveaux réactionnaires » – de Gauchet à Houellebecq, de Finkielkraut à Manent, de Raynaud à Debray, Dantec et Muray. Quelques fleurons de cette mauvaise engeance étaient rassemblés ce soir-là, mais, heureusement, une cohorte de grands esprits ne fait pas un parti, et il avait été sagement décidé que chacun riposterait comme il l’entendrait[1. Muray, pour sa part, avait déjà exécuté le « petit enquêteur » dans un texte de novembre 2002 intitulé Les Nouveaux Actionnaires.]. N’empêche, on s’amusait bien. On avait de la chance. Le goulag en si brillante compagnie (avec chambres individuelles, hein ?), ça fait plus envie que le pouvoir avec Rosanvallon et Plenel – que les deux instigateurs de ce complot de pacotille exercent toujours, douze ans plus tard, leurs infatigables offices de commissaires politiques n’a rien de surprenant. C’était écrit. Dans Muray.

En attendant, cette réconciliation offerte par l’ennemi se présentait sous les meilleurs auspices. Et puis, en quelques secondes, le ton était monté, j’avais exécuté un demi-tour avec crissement de pneus sur le boulevard du Montparnasse, qui n’était pas encore la piste à bus et vélos que l’on connaît, et stoppé quelques centaines de mètres plus loin dans un bruit de freins et de fureur. « Si Balzac t’avait connue… » Muray s’éloignait à grandes enjambées, je m’étais penchée vers la fenêtre passager laissée ouverte, fulminant : « Eh bien, écris-la, La Comédie humaine, et on en reparlera ! » J’étais repartie en trombe, fort satisfaite de ma riposte. Œil pour œil. Avec Muray, il fallait faire la guerre pour survivre. J’avais oublié qu’il serait toujours celui qui tire la dernière balle. J’avais oublié le Journal.

Le Journal, c’était la bombe à retardement qu’il actionnerait de son tombeau, la mauvaise nouvelle que sa voix puissante adresserait au monde sans que le monde pût y répondre. Ultimat necat, la dernière heure, la dernière parole, celle qui tue sans réplique – la dernière clope.[access capability= »lire_inedits »] Escortés des limbes jusqu’à la lumière terrestre par la fidélité scrupuleuse et la rigueur impérieuse d’Anne Sefrioui, la messagère qu’il avait choisie, ces mots d’acide et de feu sont devenus un livre, qui est la preuve matérielle que le miracle a eu lieu : un siècle après Dieu, l’homme est mort, et Muray est immortel.

Quelques années avant sa mort, en 2006, ça commençait à se savoir. D’ailleurs, il le disait noir sur blanc, comme dans Chers djihadistes…, paru en 2002. Cette chronique du suicide de l’Occident gréco-biblique, magasin de porcelaines dont les propriétaires, après avoir tout saccagé, observent avec effroi l’approche des éléphants islamo-terroristes, se conclut par ce verdict insusceptible de recours : « Nous vaincrons. Parce que nous sommes les plus morts. » Quelqu’un eut alors l’idée absurde d’inviter Muray à une émission de télévision à laquelle je collaborais. Le producteur eut cette phrase sidérante, à la fois de sagacité et de surdité : « Tout de même, on ne peut pas dire aux gens qu’ils sont morts. » Bien sûr qu’on peut, et même, si on est écrivain, qu’on doit. Dès ses premières pages, écrites en 1978 par le jeune homme aux joues pleines qui fourbissait ses armes pour déclarer la guerre à son temps, le Journal dit qu’il n’y a rien d’autre à dire aux hommes, aucun autre message à leur adresser que le faire-part annonçant leur propre mort. 16 septembre 1978 : « Ils veulent, ils sont en train de devenir des maîtres, des conquérants. Mais par dérision, il n’y a pas plus écroulés, harassés qu’eux. » Dans le fond, la seule façon de rester vivant, c’est d’accepter d’entendre cette oraison funèbre.

Pour ses « amis » – quoique le terme soit incongru pour désigner les quelques privilégiés qui se disputaient les heures soigneusement comptées qu’il voulait bien arracher à sa vraie vie, sa vie d’écrivain – le Journal, c’était aussi sa dernière blague, la menace qu’il brandissait avec son rire aussi perçant que son regard, pour clouer le bec à l’impudent qui osait le contredire ou le déranger. On se demandait ce qu’il fallait redouter le plus : de s’y retrouver un jour, disséqué par son impitoyable microscope, aussi nu que le Grand Duc d’Andersen[2. Parmi d’innombrables bienfaits, on doit à Muray d’avoir mis fin à une falsification historique doublée d’une usurpation, en rappelant que, dans le conte d’Andersen, ce n’est pas le Roi dont seul un petit garçon peut observer la nudité, mais le Grand Duc.], avec ses risibles faiblesses et ses petits travers à l’air, ou de ne pas y figurer du tout. On voyait bien que, sa plume et son esprit s’aiguisant au fil des années, il prenait de moins en moins de gants avec la vérité et avec les puissants qu’il voyait avec jubilation rejoindre la cohorte pontifiante de ses ennemis. Le Journal n’était pas, loin s’en faut, le seul endroit où Muray, pour reprendre la formule de Péguy, « faisait des personnalités ». Alors on supputait que les rares contemporains qu’il ne voulait pas blesser de son vivant – pour être écrivain, on n’en est pas moins homme de temps en temps – seraient copieusement servis dans le Journal. En vrai, on n’avait pas si peur que ça. On pressentait bien que, dans le secret de son « atelier », comme il appelait parfois son bureau, une autre guerre se jouait, plus cruelle encore, celle que Muray livrait sans fin contre Muray. La seule qu’il ne pouvait pas gagner, car nul homme – eût-il pour nom Mozart, Balzac, Picasso, ou Philippe Muray – ne peut être à la hauteur de l’ambition démente de dire la vérité du monde, surtout quand « il n’y a plus aucune parole pour dire l’horreur et l’indicible » (Ultima necat, 31 décembre 1978).

Dans son Journal, Kafka formule cette injonction : « Dans le combat entre toi et le monde, choisis le monde. » Oui, mais s’il ne reste plus rien à sauver, pourquoi choisir le camp qu’on a décidé de combattre ? La solution, nécessairement paradoxale, de cette équation impossible est peut-être la formule magique, le secret caché entre les lignes du Journal de Muray : pour gagner la guerre contre le monde, il faut accepter de perdre contre soi-même. 31 décembre 1978 : « Il n’y a plus rien pour dire, au-delà de ce qui peut être dit. D’où la solitude, plus atroce que jamais, de chacun de nous face à la nuit. La langue, qui disait le cauchemar, la folie, a cédé sous les assauts de la raison, mais le cauchemar est toujours là, régnant dans les dehors du monde que ne peut visiter aucun discours rationalisant. » Parler, non pas des choses telles qu’elles sont, mais de ce que les choses lui font, c’est peut-être la seule façon d’occuper la place qui doit être la sienne, au centre en même temps que dans les dehors du monde. Dire, au-delà de ce qui peut être dit : Muray avait quelques raisons de penser que Dieu ne lui avait pas assigné la tâche la plus facile. En quelques siècles, ses immenses devanciers avaient réussi à inventer des formes capables de donner la parole au réel comme Dieu l’a donnée à l’homme. Il lui revenait le diabolique honneur de devoir inventer la langue permettant de dire la disparition du réel. On comprend qu’il ait régulièrement été envahi par le doute, le découragement, le sentiment de l’échec inéluctable. D’où l’impression déroutante, pour qui a connu le Muray de la maturité, qui se dégage des premières années du Journal, quand il n’a pas encore la dextérité qu’on lui connaîtra dans le maniement de l’ironie, l’arme qu’il avait choisie pour son duel avec le monde : la plainte recouvre encore l’insolente certitude, l’humilité de la défaite annoncée détrône la superbe du vainqueur, la rage étouffe le rire. Ses ailes de géant l’empêchent déjà de marcher droit, comme elles le feront toujours, mais, parfois, elles obligent sa pensée à accomplir de tels tours et détours (parfois abscons voire, oserai-je le dire, un brin ennuyeux), à satisfaire à tant d’exigences qu’il s’est imposées, qu’on se dit qu’elles pourraient presque le paralyser. Mais, tel Ulysse ne renonçant jamais à arriver à bon port, chaque fois, il sort du piège qu’il a lui-même tissé, tandis que sa voix singulière, cette voix qui paraissait déjà venir d’outre-tombe de son vivant, se fait plus nette, plus précise, au-dessus de sa mêlée intérieure. Quelque part dans le cours de l’hiver 1983, alors qu’il observe, du campus de Stanford noyé par une pluie incessante le visage de notre avenir, Muray devient Muray.

« Le Genre humain », le roman total dont on peut suivre, dans ce premier volume, le travail préparatoire et les vicissitudes jusqu’au renoncement final, ne verra jamais le jour. Mais Muray s’est trompé. Malgré moi et malgré tous ceux dont l’affection admirative prétendait l’en empêcher, il a écrit sa Comédie humaine. Pas comme Balzac, sans doute, sous le regard vigilant, moqueur et bienveillant duquel il a écrit tout au long de sa vie – il avait face à lui le célèbre daguerréotype. Muray aimait passionnément le roman, c’est-à-dire des romans. Mais, contrairement à nombre de ses héritiers ou imitateurs qui, dans le meilleur des cas, ont réussi à écrire des fables dont Homo festivus est le héros, il savait qu’il était vain de chercher à l’imiter en remplaçant Nucingen, Rastignac ou Esther par des personnages inspirés des innombrables pitres contre lesquels se déployait sa verve assassine. À un monde nouveau, il fallait un langage nouveau, un langage dont la beauté du style exprimerait la laideur de ce monde naissant et dont la charge de vérité désintégrerait la langue mensongère qui efface l’époque derrière sa célébration obligatoire. 3 octobre 1978 : « S’il y a encore à écrire, si écrire a encore un avenir, ce sera sûrement un classicisme. Lequel ? Je ne veux pas le rater. »

Alors certes, Muray, il en a violemment souffert, a écrit peu de romans au sens que l’on donne aujourd’hui à ce terme – encore que On ferme et Postérité, les deux qui sont parvenus à nous, sont loin d’être des œuvres négligeables. Ce qui autorise les benêts qui confondent roman et littérature à prétendre qu’il n’est pas écrivain – comme si les prétendus « romans » qui encombrent les librairies avaient quelque chose à voir avec la littérature. Muray, au contraire, a respecté à la lettre la feuille de route que l’auteur d’Illusions perdues assignait à la littérature : dévoiler la comédie, exposer à la lumière les cadavres en décomposition qui peuplent les placards de l’époque. Tel le petit bonhomme de Sempé intimant à l’océan l’ordre de se coucher, il a voulu faire rendre gorge à son époque. Et à la différence de l’océan, l’époque s’est couchée devant son maître, obligée de regarder en face ses turpitudes et même d’avouer son crime : la destruction de la grammaire biblique fondée sur la séparation, la division, l’écart irrémédiable qui nous éloigne à jamais du salut, la faute qui ouvre, par la révolte contre Dieu, la possibilité de l’histoire humaine. 31 décembre 1978 : « Il est désormais, il est de nouveau certain, que l’évaluation du ciel est la condition de toute guerre contre la terre ; que c’est l’indication de l’autre monde qui engendre la critique de celui-ci ; que l’idée du salut est indispensable pour éclairer rétrospectivement celle de la chute, sans quoi la tragédie de l’espèce ne peut se comprendre. » Qu’on ne croie pas, pour autant, qu’il croyait alors trouver un secours dans la religion. « Dieu, poursuit-il le même jour, n’est pas la dernière chance des dernières années de notre fin de siècle. Son “retour” n’existe que dans l’imagination intéressée des canailles et des imbéciles. Quant à ceux qui croient qu’ils vont illuminer notre crépuscule avec leurs expériences contemplatives, on leur souhaite bien du plaisir : parler de l’hypothèse-Dieu dans le silence stupéfait, hagard de l’époque, permet surtout de mesurer la fabuleuse et sans doute définitive victoire du rationalisme. » Cette raison déraisonnante qui prétend nous délivrer en abolissant le péché originel, et avec lui l’idée même de la faute, est bien l’arme du crime ou plutôt celle du suicide du vieil Homo sapiens et de l’antique modernité. Sans faute et sans dette, pas de vie humaine, pas de liberté et pas d’art. Peut-être faut-il alors convoquer Dante et donner aux lecteurs qui s’apprêtent à sauter dans le gouffre incandescent du Journal un ultime avertissement : vous qui entrez ici, quittez toute innocence. C’est ainsi que Muray est grand.[/access]

Ultima necat: Journal intime Tome 1, 1978-1985

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Netanyahou, un tout petit bonhomme

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Benyamin Netanyahou Israël

Benyamin Netanyahou IsraëlEh non, cher Luc, je ne suis pas « aveuglé par ma détestation de Netanyahou ». J’estime, comme beaucoup de mes compatriotes, que cet homme nous mène dans le mur. J’ose croire que ce constat, assez banal dans ces parages, ne me rend pas moins « concerné » que toi par « la pérennité » de la nation à laquelle je suis assez passionnément attaché pour y vivre quoiqu’il arrive, comme par le sort de mes frères juifs où qu’ils se trouvent.

Sur la question qui me vaut ton interpellation, je n’ai aucun problème, et je l’affirme haut et fort dans ma chronique, avec l’appel traditionnel à l’aliyah, inscrit dans la vocation même de l’Etat d’Israël. J’ai simplement constaté, mais je me trompe peut-être, que la France n’est ni l’Ethiopie, ni l’Union soviétique d’antan. Et j’ai prétendu que, formulé de cette manière, l’appel de mon valeureux Premier ministre – puisque, dans sa première version, édulcorée dans un deuxième temps, c’est bien d’une injonction qu’il s’agissait – et au moment où la communauté nationale française était frappée au cœur, avait quelque-chose de proprement indécent. Imagines-tu quelle serait la réaction du gouvernement d’Israël, quelle serait ma réaction, si, à chaque fois que le terrorisme palestinien sème la mort dans nos rues, Paris s’avisait d’inviter ses ressortissants franco-israéliens à trouver refuge dans leur mère patrie ? Je persiste et signe : ce fut une double gifle, à un gouvernement ami et à l’idéologie fondatrice de l’Etat juif dans ce qu’elle a de plus noble.

Enfin, Netanyahou n’aurait pas joué des coudes, tout aurait été arrangé par les bons soins du protocole français. Allons donc, ce fut bien pire que cela. En fait, il n’était pas invité du tout, les Français n’en voulaient pas, précisément parce qu’ils se doutaient de ce qu’il allait dire. Il est venu quand même, ce qui a valu à Mahmoud Abbas de se trouver là aussi. Merci qui ?

En fait, il n’avait aucune intention de faire le voyage pour Paris, affaire de « sécurité » vois-tu. Jusqu’au moment où il a appris que deux de ses ministres et rivaux, et pas des moindres, Naftali Bennett et Avigdor Lieberman, faisaient leurs valises. Du coup, la sécurité n’était plus un problème. Ah, les dures exigences des campagnes électorales… « Pérennité », dis-tu ? Oui, pérennité de son job. Il faut bien qu’il y ait quelque chose de pérenne en ce bas monde…

Au final, un tout petit bonhomme, qui fait un excellent travail pour nous couper de la communauté des nations civilisées, transformer le sionisme en un gros mot et l’Etat juif en un machin binational. Là où la situation exigerait un Ben Gourion, on n’a qu’un Netanyahou. Mais la déesse Fortune n’est pas seule responsable. En démocratie, on a toujours, toujours les chefs qu’on mérite.

Avec mon amitié indéfectible.

Photo : Balilty-Pool/SIPA/SIPA/1211211619

Attentats de Paris: Après l’expiation collective

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Je suis Charlie Hyper cacher flic

Je suis Charlie Hyper cacher flicFallait-il attendre avant de publier ces lignes ? Au pic émotionnel de la « Marche républicaine », elles pouvaient ne pas être comprises. Un peu comme à la fin d’une première séance d’analyse : malgré l’évidence des désordres psychiques exposés longuement par le patient, celui-ci est incapable d’appréhender la moindre interprétation. Mobilisant ses défenses frontales, il la réfute, s’en prend à l’analyste qu’il accuse de tous ses maux. Mû par notre cœur sorbonnard, nous avons, comme tant d’autres, « marché » pour dénoncer la barbarie des assassinats et encourager la résurgence d’un esprit critique, imprimé au XVIIe siècle par Descartes mais englouti par des décennies d’irresponsabilité politique, le tout au nom d’un impératif de paix sociale et d’entente confessionnelle. Comme au Liban. Une certaine acuité de la conscience nous a toutefois rappelé à l’ordre : ce dimanche 11 janvier nous est apparu comme un étrange exercice d’expiation collective, agrégeant sur son passage nombre de rancœurs disparates, de frustrations mêlées de désillusions, et trahissant in fine un profond désarroi de la société française. Une sorte de Yom Kippour hexagonal dont le caractère laïc le priverait du pouvoir ex opere operato. Soyons honnête jusqu’au bout : nous est venu spontanément à l’esprit, à propos de cette manifestation, le film de science-fiction « L’âge de cristal » (1976) : la mort dissimulée sous la jouissance partagée d’une renaissance. Le lendemain, une étudiante de l’Université de Nice nous apostrophe en cours : « Laissez-nous rêver ! » Son appel au rêve traduit-il « la négation partielle et la déformation de la réalité ?[1. Sandor Ferenczi, Le traumatisme, Petite Bibliothèque Payot, n° 580, 2006, p.147.] »

La masse « spontanée » des participants à cette cérémonie rédemptrice, certes, impressionne. Elle ne laisse aussi d’inquiéter tant nous savons combien l’être humain cherche à se délester et à diluer dans la foule anonyme la tragédie de ses pesanteurs individuelles. La projection vers l’extérieur est « notre première mesure de sécurité contre la douleur, la peur d’être attaqué ou l’impuissance[2. Mélanie Klein & Joan Rivière, L’amour et la haine, Petite Bibliothèque Payot, n°18, 2001, p.26.] ». L’encadrement du défilé par les politiques n’a d’ailleurs pas tardé, histoire d’amnistier les alertes successives mais ignorées, à droite comme à gauche, du terrorisme en France. Des amis parisiens se plaisaient à nous le rappeler : en 1995, une réunion interministérielle évoque la menace des banlieues dans les dix années à venir. « Quoi faire ? » demande un participant : « rien, lui répond-on, nous n’avons pas les moyens d’éteindre des incendies qu’il ne faut par conséquent pas allumer ». En octobre 2007, un des principaux responsables de l’UCLAT, l’Unité française de Coordination de la Lutte antiterroriste, déclare à la presse : « Nous sommes au plus haut niveau d’élévation de la menace terroriste. » Laissons aux spécialistes le soin d’éclaircir eux-mêmes ce qui apparaît au profane comme une énigme.

Dernier motif de nos doutes : déjà fragilisé par une fragmentation catégorielle (« Je suis juif » « Je suis flic »…), le slogan « Je suis Charlie » se voit en outre menacé par une récupération tout comme le vocabulaire de certaines « valeurs républicaines » s’est mué – pour prolonger le concept de « malthusianisme verbal » énoncé par Roland Barthes sur le français – en un « idiome sacré » aux prétentions universelles mais désincarnées. « Je suis Charlie » pourrait à terme ressembler au français académique du XVIIIe siècle, éloigné de sa base, séparé de son « étendue sociale » : flamboyant mais creux. Rien du contre-investissement psychique obligatoire afin d’endiguer le flux djihadiste. Entre espoir et crainte, la lucidité commande : souffler sur l’étincelle pour aviver une flamme que d’autres s’emploieront à éteindre.

Photo : Wikimedia Commons

Les apostats de la gauche divine

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michea guilluy amselle joffrin

michea guilluy amselle joffrin

Bienvenue aux enfers, où les âmes mortes errent sans fin dans la nuit. Depuis la fin de la décennie 1990, l’hérésie de gauche se paie cher, comme peuvent en témoigner Jean-Pierre Chevènement et ses inspirateurs « nationaux-républicains » emmenés par Philippe Cohen et désignés comme diables par Le Monde d’Edwy Plenel, ou Marcel Gauchet, Pierre Manent et d’autres savants rappelés à l’ordre par l’universitaire Daniel Lindenberg, petit télégraphiste du même Plenel et de Rosanvallon, toujours en pointe contre le fascisme qui vient. Quelques années plus tard, les quinquennats Sarkozy puis Hollande ayant achevé de brouiller les cartes du jeu politique, les thèses hétérodoxes d’intellectuels issus de la gauche trouvent un succès croissant auprès d’une jeunesse éprise de critique sociale, mais revenue des mythes du Progrès. Malheur aux Michéa, Guilluy et Polony qui ont abjuré leur foi de gauche ; pire que l’hérésie dont se rendent coupables des personnalités de droite ou assimilées, l’apostasie conduit au neuvième et dernier cercle de l’enfer. Sous peine de brûler, de profundis, les trois commandements de la gauche divine (Baudrillard), tu suivras.

Règle n°1 : Au clivage droite/gauche tu te tiendras

C’est bien connu, le « ni droite-ni gauche » s’attache intemporellement à l’extrême droite. Dernièrement, Natacha Polony a payé cher son indépendance d’esprit sur le plateau de Laurent Ruquier (« Où vous situez-vous ? », « Qu’est-ce qui vous différencie du Front national ? », lui demandait la procureuse Salamé). Il ne fait pas bon se dire réac sur les mœurs, et économiquement de gauche, à l’heure où Marine Le Pen semble avoir préempté ce positionnement. L’anthropologue postmoderne Jean-Loup Amselle, auteur des Nouveaux Rouges-Bruns (Lignes, 2014), s’effraie de « la montée d’une droite des valeurs qui s’accompagne souvent d’une certaine dose d’antisémitisme et qui est en général associée à une posture de “gauche du travail”, hostile au libéralisme économique » (doit-on en conclure qu’il faudrait au contraire conjuguer droite libérale du travail et gauche sociétale, autrement dit avoir le portefeuille à droite et le cœur à gauche, tel un affairiste qui aurait ses pauvres et ses discriminés ?). Bref, le rouge-brun est un personnage hybride qui effraie le théoricien de l’« hybridité » ! Ainsi Amselle fustige-t-il l’anticapitaliste Jean-Claude Michéa[1. Lire notamment La Double pensée (Climats, 2008), sur Orwell, L’Empire du moindre mal (Climats, 2007), sur le libéralisme, et Le Complexe d’Orphée (Climats, 2011), sur la gauche.] , fin lecteur de George Orwell qui étudie inlassablement le paradoxe du libéralisme, et décrypte sa nature foncièrement progressiste, individualiste et sans frontières, autant dire de gauche. Aux yeux d’Amselle, le socialisme conservateur et communautaire de ce penseur « ambigu » qu’est Michéa le rapprocherait d’un Dieudonné, admiratif des Pygmées ! On est presque surpris que notre épurateur n’aille pas jusqu’à brandir la citation apocryphe de Hitler se proclamant « économiquement de gauche, et socialement de droite ». Quelle retenue…

Règle n°2 : Tes adversaires tu fasciseras

Cela ne surprendra guère, la prose confusionniste d’Amselle suscite l’enthousiasme des Laurent Joffrin et Sylvain Bourmeau. Après avoir sévi aux Inrocks, à Mediapart puis à Libération, ce dernier s’est replié dans sa tour d’ivoire de France Culture d’où il continue à vacciner les foules contre le « péril rouge-brun » – également appelé « néo-réac » selon les moments. Tout imbu de sa science infuse, Bourmeau traque les « lepénistes de gauche » avec l’acharnement d’un Beria social-démocrate (un robinet de vitriol tiède). Les représentants de cette engeance crypto-chevènementiste, regroupés en 2012 au sein du collectif Gauche populaire, osaient braver les tabous de la gauche et parler ouvertement de sécurité, de nation et d’immigration, certains, comme le politiste Laurent Bouvet ou le géographe social Christophe Guilluy, allant jusqu’à se commettre dans les colonnes du « torchon Causeur » (sic). Messieurs les censeurs, réjouissez-vous, Bourmeau officiera désormais en tant que professeur associé à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) où il pourra évangéliser les derniers lecteurs de Libé – aux frais du contribuable, mais c’est sans doute mesquin de le remarquer.

Un autre exorciste professionnel, j’ai nommé Philippe Corcuff, maître de conférences en sciences politiques passé successivement par le PS, la chevènementie, les Verts, le NPA… avant d’atterrir à la Fédération anarchiste, vulgarise la même weltanschauung à l’usage des 3-5 ans. Son dernier opus, Les années 30 reviennent et la gauche est dans le brouillard (Textuel), se veut une œuvre pédagogique destinée à « combattre le côté obscur de la force qui contamine aujourd’hui la critique sous des apparences rebelles » (non, je n’invente rien). En effet, ceci n’est pas le synopsis du prochain épisode de Star Wars mais bien un ordre de mission contre la déplorable droitisation des esprits menée, pour les bruns, par des prêcheurs de haine « néoconservateurs » (Élisabeth Lévy, Dieudonné, Éric Zemmour, quelle équipe !) et, côté rouges, par des « entrepreneurs en identités collectives fermées » (Michéa, Bouvet, Guilluy, encore eux !). Sur le ton à la fois candide et professoral d’une aventure de Martine dictée par Alain Badiou, Corcuff hume un parfum d’années 1930 dans le maelstrom politique actuel : à l’en croire, Marine Le Pen devrait son succès à la montée d’un « postfascisme » indifféremment islamophobe, antisémite et xénophobe (et les homophobes, ils ont vendu du beurre aux Allemands ?). Diantre, que le marigot populo refoule de la goule !

Règle n°3 : Le peuple tu ignoreras

Billancourt, c’est fini. Aujourd’hui, c’est Montorgueil que Laurent Joffrin craint de désespérer. Après avoir successivement épinglé à la une de L’Obs les « néo-réacs » (mars 2011) puis, en septembre 2012, les « néo-fachos » – la short-list des suspects habituels comprenant notamment Lévy, Zemmour et le regretté Philippe Cohen – , qui sait jusqu’où Joffrin poursuivra son ascension dans l’anathème : bientôt les néo-nazis ? Ce n’est pas pour rien que la Pomponnette de la presse de gauche, hier à L’Obs, aujourd’hui chez Libération, avant-hier à L’Obs, alterne entre ces deux bercails depuis… trente-trois ans ! En attendant son prochain aller-retour, le digne successeur de Serge July, qui fut le sémillant partenaire d’Yves Montand dans « Vive la crise ! », merveille télévisuelle destinée à montrer à ces ploucs de sidérurgistes licenciés par dizaines de milliers que le risque c’est cool, man, ne sait plus sur quel peuple danser. Le 16 septembre dernier, dans un édito de Libé frisant le mea culpa, Joffrin décernait un étonnant satisfecit, à peine teinté de quelques réserves, à Christophe Guilluy, bien que celui-ci ait, dans La France périphérique  (Flammarion, 2014)., montré, cartes à l’appui, que 80 % des classes populaires, expulsées des centres-villes par la gentrification et des banlieues par l’immigration, ont atterri dans des no man’s land ruraux ou « périurbains », territoires désindustrialisés et exclus des échanges économiques. Or, à la différence des catégories protégées que sont les fonctionnaires (électeurs de gauche) et retraités (clientèle de l’UMP), ces petites gens votent massivement Front national, suscitant ordinairement une héroïque répulsion chez Joffrin, qui fit preuve, ce jour-là, d’une étonnante mansuétude pour les ploucs (et pour Guilluy qui leur donne une voix) : « Il y a là, écrivait-il, un examen de conscience politique et culturelle à ouvrir, loin des conformismes et des pensées automatiques. » Patatras, un mois et demi après ce début d’aggiornamento, Joffrin salue l’essai prophylactique d’Amselle, « un petit livre indispensable à la compréhension [du] nouveau paysage » intellectuel. Dans un de ces retournements dans lesquels il excelle, le patron de Libé fait feu sur « des intellectuels comme Christophe Guilluy ou Jean-Claude Michéa, qui donnent à leur réflexion un tour très identitaire ». Que mon mardi ignore mon lundi, en somme. Il est vrai que, si on cherche en vain dans leur œuvre trace de ce mauvais penchant « identitaire », les deux compagnons de prétoire partagent une même fibre « populiste », au meilleur sens du terme. Guilluy aggrave son cas en disséquant, à l’aide d’enquêtes de terrain, l’« insécurité culturelle » dont souffrent les classes populaires confrontées aux conséquences de l’immigration massive. Réponse, d’après l’intéressé, des propagandistes du métissage –Amselle, Corcuff, Joffrin et Bourmeau en tête : « Ils déforment mes propos et prétendent que j’oppose la France des petits Blancs aux Arabes. » Ravie d’avoir ainsi débusqué les ennemis supposés de ce peuple qu’elle ne parvient décidément pas à changer, la gauche hollando-mélenchoniste psalmodie ses mantras éculés – la lutte des classes façon La Bête humaine – ou projette ses fantasmes de lutte pour les damnés de la terre sur des banlieues moins défavorisées que nos campagnes. À l’arrivée, cela donne la préférence immigrée, tout aussi stupide et vaine que la préférence blanche – et le vote FN. Ironie de l’histoire, ces chaisières recyclent le vieux mythe droitard des classes dangereuses, ainsi que le confirme Guilluy : « Ils vivent dans le mythe de l’individu sans territoire, sans origine, sans ethnicité, sans religion. C’est un discours complètement hors-sol. La gauche panique, elle n’est plus qu’à 25 % des votants, c’est-à-dire 15 % des inscrits. Alors qu’ils devraient changer de logiciel, les gardiens du dogme préfèrent mourir en ayant tort. »

Nul n’est plus agressif qu’un animal agonisant. À la vindicte des croisés de l’antifascisme, il faut donc riposter par l’ironie ravageuse d’un Michéa. Ou esquisser un pas de côté en méditant ce que ces Cerbère disent de notre époque. En anciens rebelles passés du col Mao au Rotary Club, ces chasseurs de sorcières n’ont retenu de Mai 68 que sa récupération publicitaire. Trente ans après le ralliement de la gauche au marché, les héros sont fatigués, mais bougent encore. Leur imaginaire manichéen hante tous les professionnels du spectacle qui n’aiment rien tant qu’opposer des nostalgiques de l’ordre moral aux habituels rentiers de l’antifascisme. Si les mécréants dans mon genre peinent à préciser les contours d’une troisième voie, je ne me résous pas à ce que les rares voix dissonantes se fassent de moins en moins entendre. Courons camarades, le vieux monde nous rattrape à grands pas !

Quinze ans de diabolisation

  • Mai 1999 : Edwy Plenel fascise les « nationaux-républicains » Régis Debray et Jean-Pierre Chevènement dans son livre L’Épreuve, Stock.
  • 2002 : Daniel Lindenberg publie Le Rappel à l’ordre. Enquête sur les nouveaux réactionnaires, Seuil.
  • Mars 2011 : Le Nouvel Observateur consacre sa une aux « néo-réacs, agents de décontamination de la pensée du FN »(Élisabeth Lévy, Éric Zemmour, Ivan Rioufol, Robert Ménard, Philippe Cohen, etc.).
  • 5 avril 2011 : Le Monde épingle « les nouveaux réacs (Élisabeth Lévy, Éric Zemmour, Yvan Rioufol, Robert Ménard, Éric Brunet) au discours franchement anti-immigrés ».
  • Septembre 2012 : Le Nouvel Observateurhache menu « Les néo-fachos et leurs amis » en amalgamant Alain Finkielkraut, Alain Soral, Élisabeth Lévy, Patrick Buisson, ou encore un site américain… proche du Ku Klux Klan.
  • 6 août 2014 : Geoffroy de Lagasnerie et Édouard Louis étrillent Marcel Gauchet dans Libération : « Pourquoi il faut boycotter Les Rendez-Vous de l’histoire : un appel collectif ».
  • 1er octobre 2014 : Philippe Corcuff sort Les années 30 reviennent et la gauche est dans le brouillard, Textuel.
  • 15 octobre 2014 : Pascal Blanchard, Claude Askolovitch, Renaud Dély et Yvan Gastaut publient Les années 30 sont de retour, Flammarion.
  • 21 octobre 2014 : Jean Loup-Amselle dissèque « le racisme qui vient » dans LesNouveaux Rouges-Bruns, Lignes.
  • 31 octobre 2014 : Laurent Joffrin reprend les thèses d’Amselle dans son éditorial de Libération : « Les “rouges-bruns” attaquent ».

*Image : Soleil.