C’est fou ce qu’on apprend ces jours-ci. Par exemple, j’ai découvert hier, soit l’avant-veille de mon anniversaire de 38 ans, que j’étais encore considéré comme un « jeune ». En tout cas par la justice. Dingue aussi le nombre d’occasions qu’on a, depuis une quinzaine de jours, de défendre des gens qu’on ne portait pas spécialement dans son cœur jusqu’alors. Arno Klarsfeld, par exemple.

Pour avoir rappelé le plus précisément possible ce qu’est l’antisémitisme actuel sur un plateau d’iTélé il y a un an, l’avocat a été entendu deux fois par la police, avant d’apprendre hier qu’il était convoqué le 3 février par un juge d’instruction. Motif ? Notre Inglorious Basterd national aurait « porté des allégations ou imputations d’un fait portant atteinte à l’honneur et à la considération des « jeunes de banlieue » ». Qualification fumeuse, sans doute traduisible en droit par le terme « diffamation ».

Voyons ça de plus près, en commençant par la phrase incriminée : « Non la France n’est pas antisémite, il y a le noyau dur de l’extrême droite qui l’est vigoureusement, une partie de l’ultra gauche et les islamistes, et une partie des jeunes de banlieue. » Suprise, donc : parmi tous ceux qui insultent ou s’en prennent physiquement aux Juifs, seules les personnes d’âge mûr vivant au cœur d’un centre urbain seraient désormais susceptibles d’être qualifiées d’antisémites. Les autres, ceux qui ne sont ni d’extrême-droite ni d’ultra-gauche, ne pourraient qu’être blessés dans leur « honneur » et leur « considération » si on s’avisait d’appeler par son nom leur haine des Juifs.

Joint par téléphone Arno Klarsfeld m’a confié avoir pu consulter la plainte, déposée par « une personne de 37 ans » qui aurait dit aux policiers : « Je suis un jeune de banlieue. » Moralité : la banlieue, ça conserve ! On y reste jeune jusqu’à la quarantaine… Face à un procès-verbal aussi cocasse, « le procureur aurait dû s’asseoir sur la plainte, la mettre au panier, mais il l’a transmise au juge d’instruction, s’étonne simplement Klarsfeld. Ça m’attriste que le représentant de l’Etat ait choisi de poursuivre ».

Car si le procureur a la possibilité de ne pas saisir le juge d’instruction, ce dernier est quant à lui obligé d’instruire une telle affaire lorsqu’il en est saisi. Bien sûr, pour l’avocat qui estime qu’il n’y a « pas de constitution de diffamation », la plainte n’a a priori aucune chance d’aboutir à une condamnation. Ou alors, « si je dis que les ours blancs sont beaux, un dromadaire peut porter plainte parce qu’il s’est senti offensé », résume Arno Klarsfeld.

Comme le rappelait Manuel Valls le 13 janvier dans son mémorable discours à l’Assemblée : « Il y a un antisémitisme dit historique, remontant du fond des siècles. Mais il y a surtout ce nouvel antisémitisme qui est né dans nos quartiers (…). Sur fond de détestation de l’Etat d’Israël. Et qui prône la haine du juif et de tous les juifs. » Le Premier Ministre, qui aurait sans doute dû en avertir le garde des Sceaux, ajoutait même : « Il faut le dire, il faut poser les mots pour combattre cet antisémitisme inacceptable. »

Photo : Baziz Chibane/SIPA/1110271552

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