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Les juifs doivent rester en France

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La marche républicaine du 11 janvier fut une vibrante occasion d’unité nationale, malgré les inévitables tentatives de récupération politique et autre maladresses. Chez moi, cette mobilisation a guéri une vieille blessure personnelle.

Lorsque Mohamed Merah assassina, en mars 2012, des militaires et des écoliers juifs, ainsi que leur professeur, j’habitais Tel Aviv. Je connaissais à la fois l’aumônier catholique des parachutistes de Montauban pris pour cible, le Père Christian Venard, et des franco-israéliens proches des victimes de Toulouse. La communauté française en Israël était submergée d’émotion et de douleur. Peu après le drame, un rassemblement spontané s’organisa à Tel Aviv. Je m’y rendis, mais l’esprit était à la résignation et à la tristesse. Quelques voix chantèrent La Marseillaise, peu nombreuses, étouffées dans le silence. On m’expliqua : « Tu sais, on ne se sent plus en sécurité, cela ne sert plus à rien d’être Français. Les juifs doivent partir, venir en Israël. »

Les juifs doivent partir. Ce cri du cœur me fut pénible. Il ne m’était pas nouveau. Quiconque a vécu en Israël et discuté avec des Français ayant fait leur  alyah (montée en hébreu), leur émigration, s’expose à des discussions qui tiennent en quelques mots : la France est livrée à l’islamisme, à la délinquance, à l’antisémitisme, il n’y a plus d’avenir pour les juifs. En 2014, environ 7 000 Français ont fait leur Alyah. Le ministre israélien des Affaires étrangères Avigdor Lieberman, lui-même émigré de Moldavie, a osé se faire pressant, dimanche : « faites votre alyah, il n’y a aucune autre alternative ».

Sans ignorer que l’alyah peut être le fruit d’une décision mûrement réfléchie, notamment pour des motifs spirituels, elle ne saurait constituer la seule issue pour les Français juifs, face aux menaces qui pèsent sur eux. Tout comme des millions de Français se sont levés pour refuser la résignation, notre pays ne peut pas se résigner au sentiment d’abandon que vivent nos compatriotes juifs, et à la fatalité de leur départ.

La France abrite la troisième communauté juive mondiale, après les Etats-Unis et Israël. Elle est l’héritage vivant d’une longue et riche histoire. Elle est jalonnée de figures connues et moins connues, comme celle du Rabbi Salomon de Troyes, dit Rachi, exégète, poète et vigneron, ayant vécu en Champagne au XIe siècle, qui illumine un Moyen Âge dont on ne retient que les discriminations faites aux Juifs.

En août 1744, le roi Louis XV visite Metz, et tombe gravement malade. C’est une dysenterie, que les médecins de la Cour sont incapables de guérir. Les prières se multiplient dans le pays pour le souverain, tout particulier au sein de l’importante communauté juive de Metz. Celle-ci reçoit dans la prière que Louis XV vivra, et dépêche un de ses médecins, Isaïe Cervus Ullmann, qui sauve le roi.

En 1787, par l’Edit de tolérance, Louis XVI accorde l’état civil aux non-catholiques de France, protestants et Juifs. Il charge son ministre Malesherbes d’émanciper durablement ces derniers : « M. de Malesherbes, vous vous êtes déjà fait Protestant. Maintenant, je veux que vous vous fassiez Juif. Je vous demande de vous occuper d’eux. » La pleine égalité des droits aux juifs sera octroyée par la Révolution. En 1808, la communauté juive, organisée par Napoléon en consistoire, élabore une prière pour la République, toujours récitée le samedi matin et les jours de fête.

Le XIXe siècle est une période faste pour le judaïsme en France, à tel point que les juifs d’Allemagne forgent la célèbre formule : « Heureux comme Dieu en France ». En 1870, Gambetta accorde la citoyenneté aux juifs d’Algérie. Les victimes des pogroms en Europe orientale affluent à Paris.

Accusés d’incivisme avec l’affaire Dreyfus, les juifs de France font corps avec leur pays. Leur patriotisme pendant la Grande guerre parvient même à émouvoir Charles Maurras, pourfendeur de « l’anti-France juive et protestante ». Le chef de file de l’Action française est bouleversé par la lettre que lui adresse Pierre David, la veille de sa mort au champ d’honneur, en octobre 1915, où il lui explique son attachement à la France : « Une âpre joie se mêlera à mes dernières souffrances physiques et morales, en pensant que je les voue à la défense de la Patrie et à l’enrichissement du patrimoine moral de ma famille. »

Français depuis des siècles, les juifs ont prouvé qu’ils le sont également « par le sang versé », comme on le dit dans la Légion étrangère. Ils le sont enfin par communauté d’esprit. La France s’est forgée dans une culture judéo-chrétienne. C’est dans le Paris catholique que le peintre Marc Chagall a l’idée, pour dénoncer les persécutions nazies, de peindre en 1938 un Christ en croix revêtu du châle de prière juif, La Crucifixion blanche. C’est l’historien français Jules Isaac qui achève de convaincre le pape Jean XXIII de faire évoluer l’enseignement de l’Eglise catholique à l’égard du judaïsme.

Les juifs sont étroitement associés à la France. Ils en sont l’âme, la conscience. Le pays qui les a émancipés doit continuer à leur assurer un avenir. La France est un diamant aux mille facettes. Si les Juifs la quittent, elle perd une de ses facettes. Comme tant de pays européens, vidés de leurs foyers juifs par l’histoire, amputés d’une partie de leur culture et de leur identité.

Français « gentils » ou juifs, nous sommes dans la même barque. Ce pays est nôtre. « Moi, je n’ai pas d’Israël », déplore le personnage houllebecquien de Soumission. A l’heure où le multiculturalisme vole en éclats, la République serait bien inspirée de se rappeler des mots de Clermont-Tonnerre, en 1789 : « Il faut tout refuser aux Juifs comme nation et tout accorder aux Juifs comme individus ». Car ce sont mes compatriotes comme les autres.

*Photo : LICHTFELD EREZ/SIPA. 00692901_000053.

Intégration, échec scolaire, sécession : il est temps d’inverser le discours

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Une partie significative de notre population scolaire vient de se manifester agressivement. Elle nous fait savoir qu’elle se sent étrangère et même hostile à la société dans laquelle elle vit, à sa culture et à son école.

Cette sécession verbale risque de se durcir et de déboucher un jour prochain sur des actes de guerre civile.

Ces jeunes qui refusent de s’intégrer à notre culture voient dans le changement de culture qu’on exige d’eux une perte de leur identité originelle, et le vivent comme un reniement.

C’est d’ailleurs ce même sentiment angoissant de dissolution de l’identité dans la modernité mondialisée, qui explique l’extension de l’islamisme terroriste à l’échelle mondiale.

En ce qui concerne les jeunes de France qui refusent le difficile effort d’acculturation, ce refus se paie le plus souvent par l’échec scolaire, puis professionnel, et donc sociétal. Leur non-inclusion n’est pas une exclusion par le pays d’accueil.

Notre mauvaise conscience, qui s’exprime notamment par la dénonciation litanique de « l’islamophobie », n’est pas seulement une inversion de la cause et de l’effet : elle aggrave leur blocage et leur mal-être en les poussant à s’enfermer dans la victimisation agressive.

Les voilà donc dans l’impasse. Le sentiment d’impuissance décuple la tentation juvénile de la toute-puissance par la mort, celle qu’on donne et celle à laquelle on aspire.

Pour aider ces jeunes à sortir de leur impasse, que devons-nous leur dire ?

Nous devons leur dire avec fermeté que leur échec vient d’abord de leur rejet de notre école, de notre culture et de notre société. Que c’est à eux de faire le travail d’acculturation, d’intégration à leur pays d’accueil, un travail qui commence à l’école.

Le pays pourra alors les y aider par son école.

Il nous faut donc inverser notre discours sur les causes et les effets, poser sans inhibition les impératifs démocratiques de l’intégration à la France, et inventer une école qui permette à ses différents publics de réussir, s’ils s’y emploient.

J’ai deux Zemmour

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eric zemmour homophobie

Fin novembre, j’étais vent debout contre Éric, qui avait osé s’en prendre à la Rome éternelle en la sacrée personne de François. Fin décembre, j’ai été sidéré par la campagne de haine anti-Goldstein dont il a fait l’objet à propos de rien du tout, et avec six semaines de retard. Dans l’intervalle, j’ai quand même trouvé le temps de m’intéresser à l’UMP, à Godard et à l’homophobie, la vraie.

Joyeux Nouvel An chinois à tous !

 

Zemmour l’hérésiarque

 

Samedi 29 novembre/Moi qui suis plutôt client d’ordinaire, je n’ai guère apprécié la façon dont l’ami Zemmour a remis à sa place le père François après son discours de Strasbourg. Un Gros-Jean agnostique qui en remontre à son pape, on aura tout vu ! Je me suis ouvert à lui de ce désaccord,  et il n’en a pas semblé traumatisé : « C’est “Touche pas à mon pape” », a-t-il simplement commenté avec un bon sourire – et ça me paraît un excellent résumé.

Non seulement, à mes yeux, Éric est sorti là de son domaine de compétence mais, de son propre aveu, il l’a fait avec une certaine légèreté : sur la foi ( ?) d’extraits sélectionnés par Le Monde. Autant dire que, contrairement à son habitude, il n’aura guère réfléchi avant de foncer. C’est particulièrement périlleux lorsqu’on s’aventure sur un terrain qui n’est pas le sien…

Dès le lendemain de l’allocution de François, Zemmour fulminait sur RTL une sacrée bulle contre ce pape « postchrétien ». C’est que du haut de son ULM post-positiviste, voyez-vous, le gars Éric mélange un peu tout, immanence et transcendance, politique et religion – et surtout, en l’occurrence, catholicisme et christianisme.[access capability= »lire_inedits »]

Or s’il est vrai, hélas, que depuis mille ans déjà il y a des chrétiens non catholiques, l’inverse est carrément absurde. Peut-on faire partie du contenu et pas du contenant ? Et si oui, à quoi bon ??

Prétendre, à l’instar de Maurras, conserver l’eau du bain catholique en jetant le bébé Jésus, ça n’a pas le sens commun ! On ne sépare pas impunément la lettre de l’esprit, surtout en matière de spiritualité.

Avec la condamnation de l’Action française par Pie XI en 1926, le « vieux Maître » en avait fait lui-même l’expérience, d’autant plus amère que vaine. Rien qu’en prenant ses distances avec des écrits anti-chrétiens de jeunesse parfois borderline, il aurait non seulement pu mais dû éviter ce « suicide théorique ». Mais non ! Il a fallu qu’il s’arrête…

Raideur irresponsable de la part d’un dirigeant politique, et plus encore de la part de Maurras, qui avait déjà eu un avertissement quinze ans auparavant.

L’anecdote vaut son pesant d’hosties consacrées ! Au tout début du siècle, Charles avait été très pote avec Marc Sangnier, fondateur du Sillon. Et puis ce mouvement catho social avait viré crétin-démocrate, au point d’être condamné par saint Pie X, en 1910, et en termes définitifs : « Le Sillon convoie la Révolution, l’œil fixé sur une chimère. » Pour se venger, dit-on, certain ex-sillonistes auraient alors entrepris, avec d’autres, de dénoncer auprès du Saint-Siège Maurras et son panthéisme rampant.

Certes Pie X, dans sa grande sagesse, se refusa à condamner les errements métaphysiques du jeune Charles, classant l’affaire d’une formule casuistique comme j’aime : « Damnabilis, sed non damnandus » (« C’est condamnable, mais ça ne doit pas être condamné »).

Mais ce n’est pas tous les jours non plus qu’on est jugé par un saint de cette trempe, et son successeur, XIe du nom, n’aura pas de ces subtilités. Bref, il faudra attendre treize ans pour que l’excellent Pie XII lève la sanction, mais un peu tard : en 1939, dans les rumeurs de guerre et, déjà, le fourbissement des armes…

C’est à la fin de la foire que l’on compte les bouses ! L’Action française ne s’est jamais relevée de cette condamnation, sans que pour autant l’Église en soit sortie grandie. Alors, ne me dites pas que ça va recommencer ! Si une fois encore le fossé devait se creuser entre le trône et l’autel – c’est-à-dire entre Éric et François –, ce ne serait bon que pour les méchants ! 

Le Rassemblement Pour Rien

Lundi 1er décembre/Au lendemain de la victoire pyrrhusoïdale de Sarkozy à la primaire de l’UMP, qu’entends-je sur France Info ? « Le parti envisage de changer de nom, et pour l’instant c’est Le Rassemblement qui tient la corde. » Sérieux ? Ce serait trop beau…

Il se trouvera quand même bien, là-bas, quelqu’un pour faire valoir à qui de droit les abîmes de vacuité intellectuelle que cette appellation laisse entrevoir. Quoi qu’il en soit, pas d’affolement : on sera fixé ces jours-ci sur le nouveau nom du parti de Sarkozy et de ses meilleurs ennemis.

Vous me direz, non sans raison : l’Union pour un Mouvement Populaire, ça voulait déjà pas dire grand-chose… Pourquoi UMP plutôt que MUP ? Faut-il s’unir pour créer un mouvement, ou créer un mouvement pour s’unir ? Et accessoirement, que vient faire le peuple dans cette galère ?

Quoi qu’il en soit, ça a dégénéré en bataille de chiffonniers sur fond de byg scandal, à tel point que le boss veut repeindre la façade de la boutique. Est-ce une raison pour l’appeler « Boutique » ?

Du temps de De Gaulle, ou même encore de Chirac, on se donnait au moins la peine de préciser l’objet social de son mouvement. Rassembler « le peuple français », fort bien ; se rassembler « pour la République », passe encore… Mais un Rassemblement juste comme ça, au nom de rien, c’est plus fort que de jouer au bouchon ! Et pourquoi pas L’Attroupement, tant qu’on y est ?

Passons sur ce que ce que ça révèle du débat politique français, en état de mort cérébrale ; on s’en doutait déjà un peu. Ce qui me met en joie, dans cette affaire, c’est qu’une fois de plus Jalons avait vu juste ! Au mitan des 80’s, l’aile chiraquienne de notre mouvement ne s’appelait-elle pas déjà le Rassemblement Pour Rien (en abrégé, RaPouRi ) ? Et c’est Alain Duhamel le politologue ?

 

Le Masque et la plume 

Samedi 6 décembre/ Bertrand de Saint Vincent, vous connaissez ? Sinon, vous avez grand tort ; la plume de ce chroniqueur-là est d’or.

Avec lui, fini les bios-pavés d’un kilo… Ce matin, dans son billet du Figaro, il survole en deux feuillets quatre-vingt-quatre ans de Godard et, miracle, il y a l’essentiel.

Contrairement à ce qu’un vain peuple pense, un bon écrivain ne se doit pas d’être romancier ; seulement poète, peintre et musicien. Et même s’il a des opinions, voire des idées, il doit savoir se contenter de les esquisser… Une formule, une tournure, une simple virgule peuvent faire plus que tous les Stabilo Boss.

Ici par exemple, en quelques paragraphes, Bertrand nous conte son Jean-Luc, le peint, l’ « arrange » même à sa façon (Variations sur un thème godardien).

À dire vrai, je ne partage guère son enthousiasme apparent pour la Nouvelle Vague ; dans le genre sixties, je préfère le twist. De la bande des Cahiers, j’ai surtout retenu la morgue juvénile, des tics vite désuets, et les progrès qu’ils ont faits en s’en débarrassant. Qu’importe ! Grâce à Bertrand, j’entrevois au moins ce que j’ai pu rater.

Tout est dans la manière. Comme disait Jules Renard, « l’idée n’est rien ; sans la phrase, je vais me coucher ». Celles de BSV sont aériennes et denses, à faire rougir le bandeau d’un Goncourt.

Godard, note-t-il, « c’est le pape des années 60 (…). On le suit à la trace, lui a perdu la sienne ». Et quand enfin, après sa crise de maoïte aigüe, il revient vers le cinéma, ce n’est plus le même homme. « Il a perdu cette manière triste, désinvolte, de se moquer du monde. Ses prétentions l’encombrent. » Honneurs, prix, décorations : désormais, le King dédaigne tout, non sans esprit parfois. Ainsi quand il refuse l’ordre du Mérite : « Je n’ai d’ordre à recevoir de personne ! »

 

Bref, un sacré personnage, et le parcours qui va avec. « C’est à n’y rien comprendre. C’est du Godard », conclut joliment Saint Vincent. Jaloux, moi ? Jamais ! Plutôt l’éliminer…

 

 

Homophobie : deux ans ça suffit !

Mercredi 17 décembre, 4 h/ On se détend comme on peut. Pour certains c’est Youpomm, le site hot où « tous les fruitasmes se réalisent ». Moi, blasé comme je suis, j’ai décidé de m’accorder plutôt une pause dans mon travail en regardant en replay un doc sociétal de France 2.

 

L’« enquête » s’appelait Homos, la haine – et dès que je l’ai vue j’ai su que c’était elle ! Elle qui allait me dire ce qu’il fallait penser de la recrudescence de l’homophobie, liée non pas à la loi Taubira mais exclusivement à ses opposants… Elle qui m’expliquerait même peut-être par quelle sorte de Selbsthass j’avais pu devenir, comme lu sur un blog anonyme[1 Plutôt hostile.], un bi biphobe.

Eh bien, devinez quoi ? Ce docu-fiction m’a tellement plu qu’oubliant ma pause, j’ai pris des notes pour vous. Qu’est-ce qu’on dit ?

L’auteur, Philippe Besson, accessoirement écrivain, n’est jamais décevant dans ses engagements « citoyens ». En l’occurrence, il avait bien voulu confier en exclu à L’Obs l’objet de son entreprise : « Montrer à quel point les Manifs pour tous, ces défilés de petits Zemmour de 7 à 77 ans, avaient libéré la parole homophobe»

Autrement dit, ce doc est un C.Q.F.D. Pour Philippe et son co-enquêteur, l’affaire est pliée d’avance : l’unique responsable de l’homophobie, « ce mal qui ronge les sociétés contemporaines »[2. Ah bon, c’est si récent que ça ?], c’est la contestation du « mariage-pour-tous ». Si tout le monde avait été pour, on n’en serait pas là…

Le hic, c’est que les témoins interviewés pour l’occasion racontent exactement le contraire. Les discriminations, bien réelles, dont ils ont fait l’objet n’ont rien à voir avec les manifs incriminées, ne serait-ce que pour des raisons d’antériorité. Les jeunes Amina, Samuel et Emmanuelle ont été rejetés par des parents tradis, des « trois religions du Livre » comme on dit improprement. Quant aux « seniors », comme on dit poliment (Irène, Jean-Pierre et Martine), ce sont leurs patrons et collègues de travail qui leur ont pourri la vie.

Le cas le plus grave, c’est sans discussion celui de Bruno, sauvagement agressé, sodomisé avec une branche de taille adéquate et laissé pour mort dans un parc de Vitry-sur-Seine. À coup sûr, si ses quatre assaillants avaient porté des t-shirts rose et bleu, nos détectives n’auraient pas manqué de le signaler dans leur rapport – quitte à balancer les photos, les identités, les C.V. et, le cas échéant, quelques ragots croustillants.

Pas de chance ! Les faits remontent à 2006 et les coupables, condamnés depuis à vingt ans de taule pour tentative de meurtre, étaient des jeunes de banlieue normaux, tout juste désœuvrés. D’où l’idée, pour se distraire, de jouer à Orange mécanique avec un « pédé ». Mais à quoi bon ennuyer le téléspectateur avec de tels détails, n’est-ce pas, Philippe ?

Dans un genre plus léger, voire carrément grotesque, on a droit aussi au témoignage d’un des acteurs vedettes de Plus belle la vie : « Thomas » dans la série, Laurent dans la vie, et gay assumé dans les deux, avec une pointe de militance qui fait chanter l’ensemble.

De quoi se plaint-il, celui-là ? C’est bien simple : sa vie est un enfer ! Non seulement il doit essuyer parfois des insultes dans la rue mais surtout, se plaint-il, « on ne me propose plus que des rôles de gay ! ». Terrible discrimination en vérité – dont se contenteraient pourtant volontiers des milliers de comédiens au chômage, même pas forcément gays. Mais surtout, quel rapport avec la choucroute (de Barjot) ? Que l’on sache, les producteurs de télé et de cinéma n’étaient pas en première ligne dans le combat contre la loi Taubira…

Allez, remets-toi, Lolo ! Si pour l’instant on te cantonne dans des rôles de ce « genre », c’est que tu y excelles… Dis-toi que c’est la rançon du succès ! Regarde Clint Eastwood : il a eu le même problème, en début de carrière, avec ses rôles de cow-boy impitoyable à cigarillo.

S’il s’en est sorti, y a pas de raison que tu n’y arrives pas aussi… Pas forcément à faire le cow-boy, mais pourquoi pas un tenancier de saloon avec tablier, moustache et raie gominée ? Le même rôle que dans PBLV mais en moins gay, ça t’irait pour commencer ? En Bulgarie, en ce moment, on tourne d’excellents westerns…

Au total, j’ai rarement vu un documentaire aussi spectaculairement autophage, où chacun des intervenants vient démentir un peu plus la thèse qu’ils sont censés illustrer.

De deux choses l’une : soit l’auteur ne s’est rendu compte de rien, auquel cas il ne fait pas semblant d’être con ; soit c’est nous qu’il prend pour des cons. À lire les critiques enthousiastes qui ont salué cette pignolade, du Monstre à l’Os en passant par Télékrishna, je penche pour la deuxième hypothèse.

 

Z le maudit

Samedi 20 décembre/Depuis trop longtemps déjà ce Golem de Zemmour, qu’on n’avait pas vu grandir, salope le débat démocratique français en faisant son Cohn-Bendit à l’envers, c’est à dire subversif.

La goutte d’eau qui a mis le feu au vase, c’est le succès public de son dernier essai, à égalité avec une Trierweiler pourtant plus croustillante. Lorsqu’un « ennemi du peuple » commence ainsi à être en phase avec lui, plus question de débattre : il faut l’abattre ! C’est aussi ça, la France : on cause très librement de tout entre gens de qualité partageant les mêmes « fondamentaux » ; les autres, on les fait taire.

Le prétexte, pour Zemmour, ce fut donc cette interview donnée fin octobre à un quotidien italien. Un mois et demi plus tard – le temps de se faire traduire l’ensemble et d’y ajouter, pour faire joli, le mot « déportation » – l’ami Gianluca Melenchoni sonnait le tocsin sur son blog !

Au début, l’indignation hesselienne a bien pris – jusqu’au licenciement du Zemmour par iTélé… Ensuite, un certain malaise s’est installé dans le camp du Progrès, disons entre partisans de Saint-Just et lecteurs de Voltaire.

Jean-Luc lui-même a eu le culot de dénoncer publiquement les conséquences de sa propre manipulation ! À son instar, diverses personnalités « antifascistes » incontestables ont finalement demandé la grâce pour Zemmour – moins pour des raisons de principe que de tactique. La victimisation de ce criminel de la pensée ne risquait-elle point d’être contre-productive ?

Trop tard pour y songer, hélas ; le mal était fait… C’est dans l’œuf qu’il faut écraser la Bête Immonde ! On tâchera d’y penser la prochaine fois. [/access]

*Photo : Hannah.

Union nationale : on ne change pas une équipe qui perd

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charlie hebdo benoit xvi islam

Après la colère, l’espoir. Espoir que, comme il arrive souvent, le diable puisse porter pierre et que l’atroce carnage commis par trois islamistes les 7 et 9 janvier permette au moins de faire exploser le conglomérat d’aveuglements, de naïvetés, de lâchetés et d’impuissances qui a permis à cette barbarie de survenir sur notre sol. Près de deux semaines après ces tragiques attentats, cet espoir est, pour l’instant, cruellement battu en brèche. Comme si ce massacre avait produit une sidération telle, qu’au lieu de constituer un choc cathartique qui oblige à se remettre en cause pour éviter qu’une telle catastrophe ne se reproduise, elle enfermait nos “élites” dans la répétition mécanique des mêmes clichés inopérants qu’elle dresse depuis des décennies, vainement, en dérisoire barrage contre l’irruption du réel. Comme si un mélange de paresse, de confort, de sclérose et de malhonnêteté intellectuels les rendait incapables, face à un monde qui change, et cruellement, à toute allure, d’intégrer ces changements pour cesser de débiter les mêmes banalités mensongères.

Symbole de la confusion où cette affaire a plongé nos dirigeants : le 9 janvier, alors que le pays tout entier rendait hommage aux dessinateurs de Charlie Hebdo qui, malgré attentats et menaces, avaient continué à revendiquer leur liberté de caricaturer Mahomet, François Hollande, appelait à « refuser les surenchères, les stigmatisations, les caricatures ». Et, dans les colonnes des journaux comme sur les réseaux sociaux, on ne comptait plus ceux, qui tout en érigeant la liberté d’expression en valeur suprême, réclamaient qu’on fasse taire Zemmour ou Houellebecq, accusés de jeter de l’huile sur le feu…

Si l’on en croit la tonalité dominante du discours politico-médiatique, il serait surtout urgent de ne rien changer. Pourquoi il ne faut rien changer – c’est même, explicitement, le titre de l’éditorial de l’hebdomadaire La Vie : « Non, il ne faut rien changer, y écrit Jean-Pierre Denis, car il ne faut rien céder au terrorisme. Ne pas lui offrir la victoire qu’il attend, l’emprise qu’il s’efforce d’opérer sur notre vie privée et publique. » Comme si l’implantation sur le sol français d’un islamisme radical, qui travaille nos cités et nos banlieues à l’instigation de puissances moyen-orientales avec lesquelles nos dirigeants entretiennent les meilleurs rapports (et dont certains représentants défilaient avec eux à Paris, le 11 janvier, en une monstrueuse hypocrisie), comme si le nombre croissant parmi nous de “Français de papier”, qui se sentent en guerre contre le pays dont ils ont la nationalité (cette nationalité française qui n’empêchait pas Amedy Coulibaly de dire « chez nous » en parlant des pays du Moyen-Orient), comme si l’attrait de milliers de jeunes Français pour le djihadisme, comme si les cris et les tweets de joie qui ont célébré le massacre de Charlie Hebdo dans certains quartiers de nos villes, comme si tout cela était une fatalité inexplicable, une monstrueuse malchance contre laquelle il n’y aurait rien d’autre à faire que d’attendre que ça passe… Ou, plus absurde encore, comme si la réaffirmation des vieilles recettes politiques impuissantes à conjurer cette situation – et pour cause, ce sont elles qui l’ont créée – était un rempart aux dangers qu’elle engendre.

Hormis des discours s’arc-boutant sur les “valeurs de la République” – formule creuse qui sert de paravent, depuis toujours, à toutes les impuissances –, des invocations solennelles à la laïcité, des incantations rituelles à “refuser les amalgames” et un redoublement de ce discours antiraciste dont on sait qu’il n’a eu d’autre utilité historique, depuis près de quarante ans, que d’empêcher de regarder en face le phénomène migratoire, on n’aura, depuis dix jours, pas entendu grand-chose de neuf. Beaucoup se sont même employés à démontrer jusqu’au pathétique leur risible décalage avec le monde réel : pour dissuader les vocations de terroristes, Daniel Cohn-Bendit propose « un New-deal dans les quartiers », soit la poursuite et l’amplification de cette désastreuse politique de la Ville, qui a prétendu acheter la paix sociale en déversant des milliards d’euros sur les cités – avec les résultats que l’on sait ; Clémentine Autain, elle, se disait persuadée, le 11 janvier, de défiler « contre les atteintes envers les musulmans. Contre toutes les formes de racisme et de xénophobie. Contre les fascismes » – sans doute sa radio, en panne, l’avait-elle empêché de prendre connaissance des tueries survenues quelques jours plus tôt. Plus grave, notre ministre des Affaires étrangères lui-même, Laurent Fabius, alors que les mares de sang de Charlie étaient encore fraîches, proposait de bannir le mot “islamiste” du vocabulaire, comme une inconvenance dont se refusent à discuter les gens de bonne éducation…

Seule concession à cet immobilisme mental : sous des modes différents, presque personne n’ose s’opposer à l’idée que la priorité des priorités serait d’augmenter l’arsenal sécuritaire, tellement l’habitude est ancrée en France de lutter contre les conséquences plutôt que de s’attaquer aux causes, certains allant jusqu’à réclamer un Patriot Act à la française, inspiré de cette loi d’exception qui a permis aux Etats-Unis de mettre entre parenthèses l’Etat de droit chaque fois qu’ils estiment le terrorisme en cause. Ainsi, selon toute vraisemblance, la seule conséquence concrète du drame qui a frappé la France la semaine dernière sera un recul des libertés au nom de la sécurité – les dessinateurs de Charlie apprécieront d’être morts pour cela.

Alors, contre cette sclérose politico-médiatique qui voudrait nous imposer un immobilisme mortifère face à un ennemi toujours en mouvement, contre ce conservatisme qui préfère continuer à rouler droit vers le mur plutôt que d’avoir à reconnaître qu’il fait fausse route, il est urgent, au contraire, de dire avec force tout ce qui doit changer, et vite. Mais pour cela, il y a un préalable : soulever l’incroyable couvercle de plomb que les conservateurs de droite et de gauche ont posé, depuis des décennies, sur toute tentative de débat intellectuel.

Avant toute chose, il faut déclarer la guerre, non seulement au terrorisme, mais aussi à son complice, ce terrorisme intellectuel qui veut réduire au silence ceux qui veulent nous avertir des dangers – accusés avec mépris d’être des Cassandre, l’inculture contemporaine ayant oublié que la double malédiction de Cassandre fut de pouvoir prédire l’avenir, et de n’être jamais crue. Il faut que cesse cette insupportable hypocrisie voulant que sous le vocable de “liberté d’expression”, on ne défende que la liberté de ceux qui l’exercent dans un sens admis par ces “élites” irresponsables, que dans la même phrase on puisse célébrer la liberté de parole de Charlie et réclamer le licenciement de Zemmour.

Il faut que l’on accepte enfin, sans tabous, d’ouvrir tous les débats soulevés par les événements de ces derniers jours. Il faut que l’on puisse débattre, sans invective et sans exclusive, sans accusations infamantes de racisme et de xénophobie, de la part de responsabilité que les politiques migratoires des quarante dernières années ont dans la situation explosive que nous vivons – et que ceux qui pensent que cette part est inexistante, ils la réfutent, rationnellement, par des arguments posés et non par des tentatives de lynchage médiatique.

Il faut que l’on puisse parler de l’islamisme sans se trouver montré du doigt, accusé de perpétrer les pires amalgames et suspecté de vouloir jeter de l’huile sur le feu. Il faut que l’on puisse débattre sereinement, sans devoir risquer d’être taxé d’islamophobie, et avec les musulmans eux-mêmes, des passerelles existant islam et islamisme. Les porte-paroles de la communauté musulmane ne pourront pas se contenter de répéter indéfiniment que le djihadisme n’a rien à voir avec l’islam, comme si le fait que les barbares qui tuent, en France, au Nigeria, au Pakistan, en Irak ou en Syrie, ne se réclamaient de l’islam que par un malencontreux hasard, une sorte de malentendu planétaire contre lequel il n’y aurait rien à faire. La question du rapport de l’islam avec la violence doit être posée, comme Benoît XVI a tenté de le faire avec courage à Ratisbonne, et nous n’avons pas le droit de laisser nos compatriotes musulmans qui rejettent avec sincérité la violence s’enfermer à cet égard dans un déni confortable et inopérant.

Il faut que nous-mêmes nous remettions en cause sur ce que nous prétendons défendre. Pouvons-nous réellement prétendre nous opposer à l’islamisme et à ses valeurs de mort en canonisant “l’esprit Charlie”, en faisant de ce nihilisme ricanant, qui ne reconnaît rien comme sacré ni même comme respectable, qui dénie toute transcendance, mais aussi toute grandeur humaine, au profit d’un impératif catégorique de la rigolade et de la jouissance, l’essence même de l’esprit français ? « Nous sommes Charlie », entend-on partout depuis dix jours. En réalité, nous étions déjà Charlie depuis longtemps, tant cet esprit de dérision systématique avait pénétré en profondeur la société française depuis des lustres, par le canal de ses “élites médiatiques”. Autant il était indispensable de rendre hommage aux victimes tombées sous les balles des islamistes, autant il était juste et nécessaire s’incliner devant le courage de ceux qui, au risque de leurs vies, ont refusé de se coucher devant les menaces des barbares, autant il serait suicidaire de faire des dessinateurs de Charlie des guides spirituels, tant l’esprit qui les anime est bien loin de poser les bases de ce “vivre-ensemble” que nous prétendons rechercher. Le pathétique hommage de Luz à Charb, englué dans cet esprit de provocation gratuite et dans un puéril “tous des cons sauf nous”, montre bien à quel point nous aurions tort de continuer à laisser croire au monde que cet “esprit Charlie” incarne en quoi que ce soit la France, comme malheureusement les foules nigérianes ont semblé le croire. Quand l’esprit de dérision n’est plus la soupape de sécurité qu’il devrait être, le grain de sable qui empêche une société de se prendre trop au sérieux, mais qu’il en devient le principe même, la civilisation s’éloigne au profit de l’anarchie, mère de la barbarie. Comme le disait Régis Debray dans une récente interview à La Croix, « la fraternité, c’est la reconnaissance d’une paternité symbolique. On est frères en Christ, en une valeur qui vous dépasse. Il n’y a pas de fraternité sans sacralité. » 

Il faudra, de toute évidence, rebâtir dans son ensemble l’édifice de l’éducation, tant le processus de déconstruction généralisée qui est à l’œuvre dans l’Education nationale, comme l’a si bien montré François-Xavier Bellamy dans son livre Les Déshérités, est de toute évidence impropre à engendrer le civisme et à réussir l’intégration. Au lieu de perpétuer le roman national, l’école s’est laissé peu à peu gagner par le discours ambiant d’autoflagellation masochiste, et préfère enseigner aux enfants à douter du pays dans lequel ils grandissent qu’à vouloir le servir.

Mais il faudra aller plus loin encore, et remettre en cause notre sacro-sainte laïcité. Car cette laïcité républicaine que l’on présente aujourd’hui comme l’alpha et l’oméga de la lutte contre l’islamisme, c’est aussi en son nom que l’on a transformé la France en un vaste désert spirituel, où la religion, pourvu du moins qu’elle soit chrétienne, est exclue du débat public, où toute conviction fondée sur la foi est disqualifiée d’emblée, où celle-ci est repoussée avec agressivité dans la sphère privée comme pour mieux l’étouffer (que cette offensive islamiste intervienne si peu de temps après l’offensive des “libre-penseur” contre les crèches de Noël est à cet égard éminemment symbolique), où l’identité chrétienne de notre pays est niée contre toute évidence… La nature ayant horreur du vide, ce désert spirituel, occupé par un consumérisme désespérant et vide de sens, a créé un formidable appel d’air pour des formes dévoyées d’absolu – la multiplication, au sein de la jeunesse française, des candidats au djihad, en est un effroyable signal. Eric Voegelin a mis en lumière le rôle de « l’illettrisme spirituel » comme condition nécessaire au triomphe du nazisme en Allemagne : aujourd’hui ce même illettrisme spirituel constitue en France un terreau de choix pour le développement de l’islamo-nazisme.

Ou bien, nous pouvons effectivement préférer un stoïcisme de pacotille et ne rien changer. Mais nous n’aurons plus alors le loisir de pleurer si des drames comme la tuerie de Charlie ou le massacre antisémite de Vincennes se répètent et se multiplient, nous n’aurons que le droit de rougir de honte.

*Photo : DAMIEN LEPRETRE/SIPA. 00701527_000003.

Charlie Hebdo : le droit au blasphème est sacré

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charlie hebdo religion liberte

Le lendemain de la parution du désormais historique numéro de Charlie Hebdo, allumant la radio le matin, j’eu la surprise d’entendre deux  voix connues. À l’occasion du voyage du Pape aux Philippines, deux Français volontaires racontaient comment ils préparaient son arrivée, en visite chez les «enfants des  trottoirs de Manille ». Le surlendemain, j’ai reçu par e-mail une photo de cette rencontre et je me suis amusé à chercher dans la petite foule, les visages de mes neveux et de leurs trois enfants. Fleur et Mathieu tous deux brillants sujets se sont rencontrés à l’École Polytechnique. Après leurs études, chacun a commencé une carrière confortable et pleine d’avenir dans des grands groupes français. Trois enfants sont venus leur apporter la vie familiale qu’ils souhaitaient. Catholiques fervents, la trentaine juste passée, ils ont pensé qu’il fallait s’occuper des autres, et sacrifiant quelque chose, donner à leur foi un contenu concret. Brûlant leurs vaisseaux, ils s’en sont remis à une ONG humanitaire qui leur a assigné une destination. Ce fut Manille, pour s’y occuper des enfants des rues. Et pour vivre aussi dans une baraque brinquebalante sans eau chaude et sans aucun confort. Pour avoir des difficultés à scolariser leurs enfants, lesquels en ont profité pour attraper la dengue. En s’engageant à ne pas rentrer en France avant deux ans, même pour des vacances, celles-ci n’étant pas du tout prévues au programme. Le tout pour 800 euros par mois, ce qui permet à ces expatriés de faire l’expérience des conditions de vie locale.

« Parlons de moi, il n’y a que ça qui m’intéresse » disait Pierre Desproges. Je fais personnellement partie de ces athées radicaux pour qui la question de l’existence de Dieu est parfaitement oiseuse. Il n’existe pas, point. J’ajoute, que pour moi, la foi dans le surnaturel est absurde, et elle me dérange. Enfin, je me méfie des religions organisées comme de la peste. Cela étant dit, je respecte les croyants et pas seulement parce qu’ils sont les plus nombreux. Mais à la condition de la réciproque et qu’ils ne viennent pas faire du prosélytisme dans l’espace public. Le respect que je réclame, je l’ai toujours eu de la part de mes neveux et d’autres membres de ma famille. Alors même que la trajectoire philosophique et politique du mouton rouge n’a pas toujours dû être facile à assumer. Je ne serais pas surpris aussi d’avoir bénéficié sans le savoir de demandes d’intercession dans des prières. Mais d’interpellation sur mes choix, jamais.

Alors, on peut discuter de la volonté de ceux qui veulent s’occuper des autres. Prétendre que c’est une façon d’essayer de gagner son paradis. Mais il est difficile de ne pas être impressionné par cet engagement à la fois pacifique et utile. De le respecter, voire de le saluer, et peut-être d’éviter, d’injurier grossièrement leur foi.

Je n’ai pas obtempéré à la sommation d’être Charlie. Mon camarade Jérôme Leroy a bien décrit nos sentiments contradictoires. J’ai été particulièrement sensible à l’agression dont notre pays a été l’objet. L’élan national et patriotique (qui relève chez moi du démarrage au quart de tour), m’a ému et j’ai été bouleversé par la cérémonie de la préfecture où l’on a rendu les honneurs aux trois policiers tués, une descendante d’esclaves, et deux descendants d’immigrés, Français morts en service commandé. J’ai trouvé que ça avait du sens et noté que pour une fois François Hollande avait été à la hauteur.

Mais ceux qui ne l’ont pas été, ce sont ceux qui ont confectionné le fameux numéro de Charlie Hebdo, journal laïc, obligatoire, mais pas gratuit. L’organe central de la nouvelle foi « le Charlisme ».

Car le problème est bien là. Au-delà du chagrin de l’assassinat des chers Wolinski (qui avait accepté la Légion d’honneur et la portait) et Cabu, qui m’ont accompagné depuis l’enfance, au-delà de l’impératif catégorique de la défense de la liberté d’expression, être Charlie, c’était pour moi réaffirmer ce qu’était la République française.

Mais très vite on nous a fait comprendre qu’être Charlie, c’était soutenir la ligne éditoriale de ce journal. Incroyable prétention qui est d’ailleurs montée à la tête de ceux qui ont fabriqué ce numéro historique. Et qui, perdant toute mesure, ont cru bon de faire les malins. Les trois ou quatre millions de personnes qui étaient dans la rue, ils s’en considéraient propriétaires.

La couverture tout d’abord. Je rejoins complètement Elisabeth Lévy. Rien n’est pardonné, rien. Il ne manquerait plus que cela. Ensuite, si le droit au blasphème est évidemment inaliénable, il n’est pas interdit de faire preuve d’intelligence et d’esprit de responsabilité. Était-il nécessaire de reproduire à ce moment-là ce qui à l’évidence est une caricature de Mahomet sous forme de deux bites ? Pourquoi n’avoir pas attendu une semaine ou deux ? Tenant compte du fait que le bras d’honneur aux Français musulmans dont beaucoup se sont quand même bougé, est le moyen donné aux extrémistes de leur dire : « vous voyez bien, même dans ce moment-là, ils vous crachent à la gueule. ». Personnellement, je ne me suis pas mobilisé pour ça, et je sais quelques amis musulmans qui ont blêmi. J’espère aussi que la mère d’Ahmed Merabet voilée devant le cercueil de son fils dans la cour de la préfecture n’a pas ressenti l’injure.

Sur le contenu ensuite, du même tonneau. Je ne relèverai que deux des saillies misérables. Contre les cathos, évidemment. Car dans ce Charlie-là on bouffe du curé à l’ancienne. Dans un pays en voie de déchristianisation, cela tombe un peu à plat, alors on fait de la surenchère. Un certain Gérard Biard nous dit dans son éditorial : « ce qui nous a le plus fait rire, c’est que les cloches de Notre-Dame ont sonné en notre honneur. » En votre honneur ? Non mais quel culot ! Les cloches de Notre-Dame ont sonné le glas à la mémoire des morts. Pas en votre honneur, Monsieur Biard ou celui de votre journal. Simplement parce que l’église catholique s’est associée au deuil qui frappait tout le pays et a participé à la minute de recueillement. Et l’ensemble de la planète a pu voir cette foule rassemblée sur l’esplanade de Notre-Dame devant un chef-d’œuvre que nous ont donné les catholiques, et entendre ce glas pour un peuple en deuil. J’en ai ressenti un peu de fierté. Pas vous qui concluez, ricanant : « Nous n’acceptons que les cloches de Notre-Dame sonnent en notre honneur que lorsque ce sont les Femens qui les font tinter. » Les Femens maintenant, il ne manquait plus qu’elles. Grotesque groupuscule dirigée par une nazillonne ukrainienne, pratiquant la provocation confortable. Vous êtes en bonne compagnie.

On trouve aussi une caricature de Sœur Emmanuelle. En guise de merci aux cathos qui se sont mobilisés, on s’en prend à une femme décédée à 99 ans, professeur de philosophie qui avait consacré toute sa vie aux plus pauvres. Le genre de personne dont on se dit spontanément que ce serait peut-être bien qu’il y en ait plus. Selon sa décision, avait été publié après sa mort un livre en forme de mémoires posthumes. Où elle racontait ce qu’avaient été ses doutes. À l’époque, le regretté Tignous avait publié un dessin dans lequel il lui faisait dire : « ici-bas je me masturbais, au paradis je vais sucer des queues ». Cela m’avait fait sourire. Le republier précisément aujourd’hui constitue une injure gratuite et grossière qui témoigne bien d’une forme de mépris. « Risu ineptores ineptior nulla est » disait Catulle (rien n’est plus sot qu’un rire sot). Mais, et peut-être à tort, j’ai le sentiment que ce mépris concerne mes neveux qui ont choisi leur sacerdoce en mode sœur Emmanuelle. Je ne partage ni leurs convictions, ni leur engagement mais j’ai pour eux le plus grand respect.

Alors, gens de la nouvelle équipe de Charlie Hebdo, si les libertés de pensée et d’expression doivent être défendues, bec et ongles, si elles doivent avoir le moins de restrictions juridiques possibles, elles ne sont pas incompatibles avec l’exercice de l’intelligence et de la décence. Ce qui vous aurait permis de saisir la portée de l’instant. De ces quelques jours où la tragédie a accouché de quelque chose de si étonnant et peut-être de précieux.

Il y a un temps pour la provocation, la grossièreté et l’humour de fin de banquet. Il y en a aussi parfois pour le respect et la finesse. Vous avez fait votre choix. En toute liberté. La mienne est de dire que sur ce coup-là, vous avez été mauvais.

*Photo : Ray Tang/REX/REX/SIPA. REX40351496_000027.

Droit au blasphème : la possibilité d’une île catholique

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pape francois charlie hebdo blaspheme

La réaction du Pape François sur les tueries françaises était triplement attendue. On s’attendait à ce qu’il s’exprime sur ce drame, on s’attendait à ce qu’il nous surprenne par sa prose simple et percutante et on s’attendait à la teneur de ses propos.

Concernant le style, les Papimanes  – aussi nombreux que les Papefigues du temps du Benoît XVI – n’ont pas été déçu : « Si M. Gasbarri (responsable des voyages pontificaux, assis à côté du Pape pendant l’interview), qui est un grand ami, dit un gros mot sur ma mère, il doit s’attendre à recevoir un coup de poing! C’est normal… On ne peut pas provoquer, on ne peut pas insulter la foi des autres, on ne peut pas se moquer de la foi! ». La métaphore, à la portée de n’importe quel journaliste, a le mérite de la clarté et nulle explication de texte ne semble nécessaire. Et le Pape de rajouter : « J’ai pris exemple de la limite pour dire qu’en matière de liberté d’expression, il y a des limites, d’où l’exemple choisi de ma mère».

De nombreux catholiques français n’ont pas attendu le style inimitable du souverain pontife pour exprimer le point de vue de la « responsabilité » en matière de liberté d’expression. Elle est devenue le maître mot des e-curés ou autres blogueurs rendus célèbres par ces grandes cousinades en pull en capuche rose et bleu. Leurs billets d’humeur oscillaient avec justesse entre une belle et émouvante compassion envers les victimes et d’autre part, un appel au respect des croyances d’autrui pour apporter la paix. Nos commentateurs en col romain « pleurent ceux qui ne les faisaient pas rire » et déclarent de concert qu’ils « ne sont pas Charlie ». C’est d’ailleurs devenu le mot d’ordre de twittos moins subtils que les blogueurs susnommés et  pour qui la formule souvent remplace la pensée.

Mais que signifient ces réactions ou, pour employer une expression bien trop galvaudée, de quoi sont-elles le nom ? Commençons avec nos twittos imbéciles, qui répètent inlassablement : « Je ne suis pas Charlie ». Bienvenue dans le monde d’un nouveau panurgisme réactionnaire. Ulcérés à juste titre par la guimauve émotionnelle des soi-disant 60 millions « de Charlies » – sensiblerie touchante mais inappropriée à mon sens à l’horreur de ces tueries – ils s’engouffrent comme un seul homme dans la posture réactionnaire, qui devient ici pavlovienne. En se croyant plus malins que leurs compatriotes, voulant affirmer leur singularité revendiquée, ils prennent le parti de la marge, sans comprendre que la réaction pour la réaction n’a aucun sens et surtout qui n’est plus si marginale. Crise d’adolescence tardive pour certains, aussi subversive que le port d’un t-shirt du Che. Tout devient kitsch, insignifiant. Kundera triomphe d’un Muray récupéré à son insu (à ce sujet voir l’excellente saillie d’Alexandre de Vitry dans son article « Muray, moderne contre moderne » dans le Causeur de janvier).

Parlons maintenant, et cela se révèle beaucoup intéressant, de ceux qui formulent un raisonnement qui utilise mais dépasse l’étroitesse du slogan « Je ne suis pas Charlie ». Ils appellent au respect des croyances, à la « responsabilité », nous l’avons dit, et à « ne pas jeter de l’huile sur le feu ». Huile – la caricature du prophète avec la mention « Tout est pardonné », qui attise le feu – les horreurs de ces derniers jours au Pakistan et au Niger. Or, c’est exactement le même vocabulaire qu’utilisent les dignitaires musulmans en France et à travers le monde. Même son de cloche – de muezzin ? – chez Abdallah Zekri, haut responsable du CFCM, président de l’Observatoire contre l’islamophobie, chez le bien moins modéré Amar Lasfar, Président du l’UOIF (proche des frères musulmans) ou encore de la part de l’instance musulmane égyptienne Dar al-Ifta, qui adresse une « mise en garde » à Charlie Hebdo. Plus inattendu, du moins pour les esprits peu avertis, la règle de la responsabilité sévit consciencieusement du côté de certains médias anglo-saxons. Le 15 janvier, la chaine britannique Skynews censure Caroline Fourest alors qu’elle montrait à l’écran la une de Charlie Hebdo. Si la décision de la chaine est ridicule – car il suffit d’un clic pour découvrir cette une désormais mondialement connue – elle révèle d’une manière criante la puritanisme anglo-saxon qui veille à ne pas heurter ses nombreuses communautés.

Et voici précisément ce qui me gêne dans la réaction de ces nombreux catholiques réfléchis. Ils se trompent de pays.  En appelant à cet esprit de responsabilité qui règne dans les pays anglo-saxons, ils souscrivent au caractère multi-culturel de nos sociétés. Les « accommodements raisonnables » au Canada ou le « politiquement correct » américain (le vrai, pas la formule fourre-tout des zemmouriens de bas étage) constituent les outils d’une société qui reconnaît l’existence de plusieurs communautés et qui veille à ménager leur susceptibilité. Trop peu pour moi ! La France a une longue tradition blasphématrice et je ne vois pas pourquoi la présence de musulmans devrait changer la donne. Les catholiques ont pris le temps de s’y habituer – et Voltaire était bien plus violent (et plus drôle) que les dessinateurs de Charlie – s’y sont fort bien accommodé et parfois ont ri avec leur compatriotes laïcards. Depuis bien longtemps, aucun catholique ne s’offusquait des dessins parfois injurieux de Charlie, et l’ignorance prévalait le plus souvent à l’égard d’un tirage presque anecdotique. Nous autres catholiques ne pouvons jouer les vierges effarouchées, il y a bien longtemps que Charlie ne nous choquait plus. Historiquement, les querelles entre l’Eglise et la République sont apaisées  depuis l’Union sacrée de 1914 et institutionnellement réglées depuis les accords Poincaré-Cerretti de 1924. Comme le chante Sardou dans Les Deux Ecoles, la France vivait sereinement son double héritage: « Fille aînée de l’Eglise et de la Convention ». J’aime cette France pacifique bien que contradictoire, fidèle de la messe ou du bistrot, dévote et libertaire. Par leur histoire, les catholiques français « sont Charlie », qu’ils le veuillent ou non. Et si le slogan est réducteur – les dessinateurs ne constituent pas l’ensemble des victimes – il a le mérite de rappeler une part de notre identité qui a été lâchement assassinée.

De manière plus spéculative, je décèle chez certains catholiques une certaine tentation communautaire. Les manifs pour tous ont révélé la béance philosophique entre plusieurs franges de la société et dans bien des cas, l’absence de dialogue possible. Cette crise de l’ « en-commun » participe de notre crise identitaire française et naturellement, nous nous tournons davantage vers ceux qui nous ressemblent. Banalité sociologique mais j’estime que beaucoup de catholiques en ont assez de cette France moribonde incapable de proposer un socle de valeurs communes fidèle à son histoire. Leurs raisonnements intellectuels font moins appel à leur attachement à l’Occident chrétien qu’à l’universalisme catholique. De là à faire sécession ? C’est absurde de le penser mais il y a des sécessions intérieures, l’envie de prendre le large. Je perçois, malheureusement, la possibilité d’une île.

*Photo : wikipedia.

Le FN, parti gay friendly?

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marine pen fn gay

On est au soir du premier tour de l’élection présidentielle de 2012. Ce dimanche 22 avril, salle de l’Équinoxe, dans le 15e arrondissement de Paris, la famille FN est aux anges. Marine Le Pen, présidente du parti depuis quinze mois, n’est pourtant que troisième et, par conséquent, ne sera pas présente au second tour. Mais avec cette place d’honneur elle fait mieux, en pourcentage, que son père dix ans plus tôt. Rien que cela, c’est une victoire, et pas qu’une petite. Assis à une table, tel qu’au café du village, le patriarche contemple, heureux, son œuvre et celle qui désormais en dispose. Dans la salle sous perfusion de funk, c’est l’éclate. Documentariste régulier des soirées frontistes, Serge Moati en prend plein la bobine. Julien Rochedy, à l’époque patron du FNJ, le Front national de la jeunesse, affiche un sourire gin to’ sur sa belle gueule proprette. Debout l’un près de l’autre, deux garçons regardent le spectacle de la foule en fête. Ils se tiennent par la main dans l’intimité des lumières syncopées.

Vincent, 21 ans, et Adrien, 17 ans, habitent le Val-de-Marne. Ils sont en couple, comme on dit quand c’est du sérieux – cependant Adrien n’est pas tout à fait certain d’être « gay », alors que Vincent, le plus grand, n’a semble-t-il plus de doute à ce sujet. Le Front national ne les effraie manifestement pas. Ils se sentent là en terrain hospitalier. Pour eux, les « casseurs de pédés » ne sont pas, comme on serait enclin à le penser, à l’extrême droite, du moins pas au FN, au sujet duquel ils ont quelque idée qui les met d’autant plus en confiance : « Il y a beaucoup de gays dans la direction du parti », croient-ils savoir. Rien à craindre, donc. Leur « histoire », avec le FN, est celle de « petits Blancs » vivant en banlieue parisienne et s’y sentant « minoritaires ».[access capability= »lire_inedits »] « Dans ma classe, au collège, on n’était que trois Blancs, j’ai été traumatisé », raconte Adrien, dont les parents sont séparés et pas du tout adeptes des théories du Front national. « La prof d’histoire n’arrivait pas à donner ses cours, poursuit-il. Les autres refusaient qu’elle parle de l’histoire de France, ils voulaient qu’elle leur parle de la guerre d’Algérie. Il y en avait qui essayaient de s’intégrer, j’avais une copine parmi eux, mais elle se faisait  traiter de “collabo”. » Quant à Vincent, il avait à l’époque changé de filière de formation afin de ne plus être entouré « que de Noirs ». Il avait opté pour un apprentissage d’agriculteur, à la campagne, à la ferme, « avec les cochons ». Pour ces deux garçons, le Front national était comme un refuge, un foyer d’accueil où leur sexualité, qui plus est, pensaient-ils, espéraient-ils, ne ferait pas débat, quand l’homosexualité continuait d’être mal vue « en banlieue », leur aire de provenance – mais pas que là, c’est évident.

Pour les garçons perdus, Marine Le Pen c’est un peu « maman ». Elle est, pour coller à cette image maternelle, la Louve romaine davantage que la Liberté dépoitraillée guidant le peuple. La présidente du Front national donne la tétée à plein de petits Remus et Romulus, et certains parmi eux sont homosexuels. Le Refuge, à propos, est le nom d’une structure associative venant en aide aux jeunes gays et lesbiennes rejetés par leur entourage familial. Le parallèle avec le FN est moins osé qu’il n’y paraît : sans doute, pas mal de jeunes gens, et qui sait, de jeunes filles, rejoignent-ils le FN, soit parce qu’ils souffrent d’un sentiment d’inversion – politique ou sexuelle – dont ils espèrent qu’il disparaîtra une fois le pas franchi, soit parce qu’ils fuient l’image d’invertis que la société leur renvoie, alors qu’ils se savent « sains », dans leur tête et dans leur corps.

Certes, on peut penser que c’est d’abord pour les idées qu’il défend qu’on adhère au Front national. Il n’y a pas, à ce que l’on sache, de déterminisme politique lié à l’orientation sexuelle, et inversement. Mais comment expliquer que le FN, qui ne produit aucun discours « LGBT » (Lesbiennes, gays, bi, trans) et dont on ne s’attend pas à ce qu’il tende une main particulièrement charitable aux homosexuels, exerce sur une partie d’entre eux un pouvoir d’attraction somme toute assez fort ? Pourquoi les « petits Blancs » gays mal dans leur peau, « en recherche », ne se précipitent-ils tous pas dans les bras du Parti socialiste, a priori conçu pour les comprendre et les accepter « tels qu’ils sont » ? Est-ce seulement affaire de « fausse conscience », de fâcheuse erreur d’aiguillage ?

La dialectique sexualité-idéologie tourne ici à plein régime. De quoi, en effet, le « petit Blanc » gay – la question peut être élargie au « petit Blanc » hétéro – est-il demandeur ? Il veut se sentir valorisé et fort, alors qu’il ne se perçoit pas ainsi « à la base ». Les « années collège » – où l’on se jauge et se compare, où naissent les rapports furieux de domination – sont souvent déterminantes. Vincent et Adrien auront sans doute estimé qu’ils n’avaient pas leur place parmi leurs contemporains « blacks-beurs » immédiats, soit qu’ils les jugeaient trop forts pour eux, soit qu’ils se jugeaient supérieurs à eux – ces deux raisons n’étant pas exclusives l’une de l’autre. Que seraient-ils donc allés faire dans la galère PS, où prévaut une idéologie de fraternité fondée sur l’indifférenciation des origines, à leurs yeux une supercherie qui les condamne, pensent-ils, à tenir éternellement le rôle de « lope » (de salope) du « black-beur » dominant ou supposé tel ? Si on quitte le terrain idéologique pour celui, mouvant mais instructif, de l’inconscient, adhérer au FN, c’est dès lors prendre une revanche sur la vie, c’est vouloir renverser le schéma de domination, non tant sexuel que politique. Si l’on préfère, plutôt que de se donner à la puissance « black-beur », ils se donnent à la puissance FN. Ils auraient pu être Jean Genet succombant à l’appel de Tanger, ils seront Renaud Camus répondant à celui de Marine – on sait ce que les désillusions amoureuses peuvent produire en termes de retournement idéologique.

À ce stade, ce n’est pas tant l’orientation sexuelle qui préside au « choix », que l’idée que l’on se fait de sa propre valeur – une homosexualité mal vécue, elle l’est souvent à l’adolescence,  n’arrangeant toutefois rien à la situation. Dans le film Les Garçons et Guillaume, à table !, Guillaume (Gallienne) se rend à un « plan cul » sans trop imaginer, ou au contraire en fantasmant cet instant, qu’il se retrouvera face à deux Franco-Maghrébins. Mais il y a maldonne : les deux « Arabes » pensaient avoir affaire à un « cousin », un « rebeu » comme eux, or non, Guillaume est un « céfran », un « Blanc », un mets qu’ils ne goûtent pas et qu’ils renvoient comme une nourriture avariée – le personnage joué par Guillaume Gallienne n’adhère pas pour autant ensuite au Front national. Cela pour dire que ce qu’un homosexuel fuit en prenant sa carte au FN, c’est autant sa « condition première », s’il y a lieu, que son statut de dominé ou de prétendu tel dans la hiérarchie politico-sexuelle.

Et puis, au-delà des questions ethno-identitaires françaises, il y a l’attrait physique et psychique qu’exerce la « force » sur une partie des homosexuels (et des hétérosexuels bien entendu, mais c’est moins notre sujet), une force en l’occurrence et si

possible sans autre loi que celle, justement, de la force. Tout cela peut en rester au fantasme et à la pratique assistée par ordinateur ou réalisée avec la ou les personnes de son choix, quelle que soit d’ailleurs l’obédience politique à laquelle on appartient : droite, gauche, centre, la liste est longue. Ce fort penchant, cette pulsion pour ainsi dire, peut aussi s’incarner politiquement, de préférence à l’extrémité droite du champ politique, où prévaut le culte de la « force pure », qu’à son extrémité gauche, égalitaire et fraternelle en diable, laquelle, à la période soviétique, ne manquait cependant pas d’images crypto-érotiques glorifiant l’« homme nouveau ».

Mais, malheur, il arrive, c’est même assez fréquent, que l’homosexualité soit jugée contre-révolutionnaire par ceux-là mêmes qui, au début, n’y trouvaient rien ou pas grand-chose à redire. Dans Les Bienveillantes, le roman de Jonathan Littell, le « héros », Maximilien Aue, un nazi, homosexuel, surpris par la police dans Tiergarten, à Berlin, au moment où il s’adonne à une gâterie, ne doit la vie sauve qu’au calcul politique du fonctionnaire de police qui l’interroge cette nuit-là et qui se garde bien de transférer le dossier du suspect que voilà au Bureau central du Reich pour le combat contre l’homosexualité et l’avortement. Vérité révolutionnaire, mais aussi vérité biblique et vérité freudienne d’une certaine manière : l’individu qui ne pense qu’à jouir – l’image accolée parfois aux homosexuels – est improductif, donc contraire aux intérêts de la révolution et plus généralement à ceux de l’espèce humaine.

L’entendez-vous venir, le point Godwin  ? Pour l’heure, les « gays » sont les bienvenus au Front national ou à son avatar le Rassemblement bleu marine, comme l’atteste le « ralliement » à celui-ci, début décembre, d’un des fondateurs de GayLib, l’ex-« branche gay » de l’UMP, aujourd’hui associé aux centristes de l’UDI. L’« outing », dans le magazine Closer du 12 décembre du vice-président du FN Florian Philippot, qu’il soit dû à la seule « sagacité » du magazine ou qu’il lui ait été aimablement servi par un ennemi de l’« outé », peut toutefois fournir des arguments aux « conservateurs » du Front, emmenés par Marion Maréchal-Le Pen. Ces conservateurs-là, proches des catholiques de La Manif pour tous, en ont peut-être assez d’entendre en boucle « It’s Raining Men », le tube disco de 1979 devenu hymne gay, accompagné dans le refrain d’un joyeux « Hallelujah ». De là à bazarder la playlist du parti à la flamme… On ne va quand même pas, dans les congrès, danser toute la nuit sur de la bourrée auvergnate. Là-dessus, progressistes et conservateurs s’accordent, même au FN. Car si l’orientation sexuelle ne détermine pas un engagement politique d’un type particulier, l’appartenance à un « courant » plutôt qu’à un autre ne fait pas de vous obligatoirement un homophobe, ni automatiquement, à l’inverse, un ami des homos.[/access]

*Photo : LCHAM/SIPA. 00656784_000026.

Apartheid et éléments de langage

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valls apartheid terrorisme

Adressant ses vœux à la presse, le 20 janvier, le Premier ministre a pris l’apparence du responsable sérieux et de l’analyste objectif de la société française. Pour cela, il a accablé notre pays en l’assimilant à l’Afrique du sud sous le pouvoir blanc, et à l’Amérique de la ségrégation. C’est honteux, c’est dégueulasse, mais ça peut marcher : « Ces derniers jours ont souligné beaucoup des maux qui rongent notre pays ou des défis que nous avons à relever. À cela, il faut ajouter les fractures, les tensions, qui couvent depuis trop longtemps, et dont on parle uniquement par intermittence, et après on oublie, c’est ainsi ! Les émeutes de 2005, qui aujourd’hui s’en rappelle ? Et pourtant les stigmates sont toujours présents : la relégation périurbaine, les ghettos, que j’évoquais en 2005 déjà. Un apartheid territorial, social, ethnique s’est imposé à notre pays. La misère sociale à laquelle s’additionnent les discriminations quotidiennes, parce qu’on n’a pas le bon nom de famille, la bonne couleur de peau, ou bien parce qu’on est une femme. Il ne s’agit en aucun cas, et vous me connaissez, de chercher la moindre excuse, mais il faut aussi regarder la réalité de notre pays. »

Il n’y a pas d’apartheid en France. M. Valls, Premier ministre qui voudrait avoir l’habileté de son ambition, ne saurait, sans se ruiner de réputation, demeurer à la tête d’un gouvernement qui prônerait officiellement et par la loi le développement séparé des races. Mais, dans la bouche du chef du gouvernement, l’emploi de ce terme est loin d’être innocent, et bien près d’être répugnant.

Manuel Valls doit pourtant avoir le souvenir d’un incident, qui lui fut cuisant. Le 10 juin 2009, il s’était fait remarquer par une observation à voix haute, dans une brève séquence filmée qui le montrait en maire d’Evry pressé, satisfait, un peu arrogant, et surtout oublieux – apparemment ou volontairement – d’un indiscret micro-cravate, alors qu’il était filmé par la chaîne Direct 8 pour l’émission Politiquement parlant, qu’animait avec entrain une journaliste nommée Valérie Trierweiler. Circulant au milieu des stands de ce qui semblait être un marché ou une brocante, et considérant la surreprésentation des minorités ethniques, il avait lancé au factotum qui le suivait : « Belle image de la ville d’Evry ! Tu me mets quelques Blancs, quelques Whites, quelques Blancos. »

Concert de cris d’orfraie ! Le fringant socialiste de pouvoir fut accablé du soupçon de racisme, vilipendé, condamné. M. Valls montrait son vrai visage, arrachant ainsi son beau masque d’hidalgo cambré ! Il se défendit sur le plateau de Direct 8 avec des « éléments de langage », dont ne furent pas dupes les moralisateurs de la chose publique : « Evidemment avec les stands qu’il y avait là, [j’ai eu] le sentiment que la ville, tout à coup, ça n’est que cela, (…) alors que j’ai l’idée au fond d’une diversité, d’un mélange, qui ne peut pas être uniquement le ghetto. On peut le dire, ça ? (…) On a besoin d’un mélange. Ce qui a tué une partie de la République, c’est évidemment la ghettoïsation, la ségrégation territoriale, sociale, ethnique, qui sont une réalité. Un véritable apartheid s’est construit, que les gens bien-pensants voient de temps en temps leur éclater à la figure, comme ça a été le cas en 2005, à l’occasion des émeutes dans les banlieues. »

Apartheid ! Ce mot infâme était déjà prononcé par le jeune politicien, afin de se tirer d’un mauvais pas. Ah les bien-pensants, ces cousins en ligne directe des « mieux-disants culturels », comme ils sont utiles aux socialistes de pouvoir, lorsqu’il s’agit pour eux de s’affranchir de la « banalité du mal » français ! Le socialiste de pouvoir ne saurait être un bien-pensant. Au contraire, le socialiste de pouvoir est un affranchi, un être de la rupture et du combat contre toutes les injustices. Il démontre une vivacité d’adaptation, augmentée d’un altruisme totalement étranger à un conservateur, lequel est par nature et destination crispé, replié sur ses privilèges. C’est pour ces raisons que les riches socialistes de pouvoir ont mérité leur prospérité, et que les conservateurs l’ont usurpée. Les premiers sont légitimes, les seconds intolérables. Il est sain de vilipender un conservateur, il est vilain d’accuser un socialiste de pouvoir. Derrière un conservateur, il y a une femme arrogante, des enfants capricieux, une maîtresse cupide en bas de soie noirs, des relations de mondanité froide ; derrière un socialiste de pouvoir, il y a une femme digne, des enfants solidaires, une maîtresse aimante, des amitiés solides. Il arrive que les choses ne se passent pas précisément comme l’ordre de la morale laïque et obligatoire l’exigerait, alors un chœur s’élève et reprend la formule : « Cela ne lui ressemble pas, ce n’est pas l’homme que je connais ! » Le socialiste de pouvoir n’est d’ailleurs pas un homme que l’on connaît mais un homme que l’on imagine.

Manuel Vals, par son discours à la presse, a émis un signal en direction des banlieues, des pauvres, des femmes, des émigrés, de l’ultra-gauche, enfin de tous ceux qui constituaient les réserves électorales du Parti socialiste, et qui lui permettaient de gagner quelques précieux points en cas de ballotage. À ces franges utiles, à ces masses d’appoint, détournées de leur fonction de vote utilitaire, il désigne le crime suprême de la France, prétendue patrie des droits de l’homme, mais en réalité l’autre pays de l’apartheid.

Il faut voir dans cette calomnie d’État un vrai programme politique, qui déploiera ses sortilèges dans les deux années à venir. Qu’importe à M. Valls que la France, généreuse, méthodique, supérieurement organisée, hantée par son devoir social et moral, ait courageusement affronté la très délicate question de l’exclusion : son programme de rénovation urbanistique est sans équivalent en Europe et peut-être dans le monde. L’Agence nationale pour la rénovation urbaine (ANRU) a versé 1 milliard d’Euros en 2014 (7,6 milliards depuis les débuts opérationnels de l’Agence, soit une quinzaine d’année). Cet argent a largement contribué à l’amélioration de conditions de vie dans les « quartiers ».

Mais cela est balayé d’un revers de communication. La déclaration de M. Valls a valeur de programme. Nous n’en avons pas fini avec le péché d’apartheid. Il faut absolument maintenir la fiction d’une France aigrie, peureuse, repliée, et de ses « souchiens » racistes, antisémites, prêts à toutes les compromissions pétainistes, à toutes les soumissions coraniques. Rokhaya Diallo s’en réjouira, qui s’oppose à la loi contre le voile. À Télérama.fr, le 14 janvier, elle tenait ces propos : « Notre pays est malade : la France est une mère-patrie qui ne reconnaît pas une partie de ses enfants. Dans ces cas-là, quand on n’a pas l’attention de ses parents, on va se chercher d’autres parents… Et parfois ces parents, ce sont des extrémistes qui encouragent des actes abominables. C’est ce qui s’est produit. […] La France s’est toujours vendue comme un pays qui vit en harmonie avec ses minorités. Mais je suis désolée, il y a eu une marche pour l’égalité en 1983 : il ne s’est rien passé après. Il y a eu des émeutes au début des années 90 : il ne s’est rien passé après. Puis des révoltes en 2005, en 2007, en 2009… Toujours rien. Il n’y a pas eu de réponse politique à toutes ces expressions de colère, de rage parfois, qui ont été manifestées par les habitants des quartiers populaires. De façon concrète, je pense qu’il faut vraiment adopter aujourd’hui une vraie politique d’égalité. La crise économique creuse les inégalités entre les citoyens. François Hollande a été élu sur un programme de gauche mais il ne montre aucun signe d’intérêt pour les populations les plus fragiles, or la pauvreté est l’un des terreaux de ce type de comportement. Tant qu’il y aura des inégalités criantes, l’existence de discriminations économiques et politiques, on donnera des arguments pour séduire les personnes les plus instables psychologiquement, les plus fragiles et les plus enragées. »

Pourtant, la France  a parfaitement « reconnu ses enfants Kouachi », lesquels, orphelins de père, sans ressources, ont été placés à la Fondation Claude Pompidou des Monédières, magnifique région de Haute-Corrèze. Ils y ont suivi une scolarité normale de 1994 à 2000 : « Ils ont bénéficié d’un encadrement adapté. Ils ont été scolarisés au collège […], ont fait des efforts à ce niveau-là […], n’ont posé aucun problème de comportement. Ils étaient passionnés de football […], totalement intégrés à l’établissement » (Patrick Fournier, chef du service éducatif  de l’établissement, directeur adjoint du centre).

Mais je crains que cet argumentaire laisse de marbre Rokhaya Diallo, qui déclarait sans rire dans l’émission L’Info.com du 11 mars 2011, que la France avait « beaucoup de choses à apprendre des États-Unis [pour tout ce qui est relatif aux minorités et] pour protester contre les discriminations » !

*Photo : Philippe Wojazer/AP/SIPA. AP21681268_000008.

Charlie Hebdo : boulevard du ressentiment

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charlie hebdo islamophobie fabius

Evidemment, on pourrait commencer par souligner le scandale que constitue l’absence de Cabu et Wolinski à la grande marche républicaine du dimanche 11 janvier (Une absence qui ne fait pas honneur à la corporation des dessinateurs de presse…) Evidemment, on pourrait aussi se féliciter, en liminaire, que dans leur rage meurtrière les assassins de Charlie Hebdo aient miraculeusement épargné Reiser et le Professeur Choron… On aurait pu tenter de plaisanter. J’ai personnellement tendance à chercher à rire pour me rassurer, comme les enfants chantent dans le noir pour chasser les fantômes. Avant de prendre la plume sur le drame on est saisi d’un vertige : à quoi bon rajouter une larme dans l’océan des commentaires ?  À quoi bon prendre la parole après Robert Badinter, Mickaël Youn et Francis Lalanne ? (Dont la chanson-hommage « Je suis Charlie » constitue le second attentat contre l’hebdo en moins de dix jours…) Autorisons-nous quelques notules.

Sans surprise les hommes politiques ont été prompts à récupérer le drame et capitaliser sur l’émotion collective. On a vu le premier secrétaire du PS M. Cambadélis batailler tout seul, avec un sens éprouvé du ridicule, contre la présence du Front national dans la grande alliance républicaine contre la barbarie islamiste. On a vu de spectaculaires retournements de vestes, qui ont du faire frémir tous les amateurs de beau linge, tant les coutures ont craqué. On a entendu le militant Besancenot, ancien cycliste d’extrême gauche, dénoncer à la télévision l’innommable crime, alors qu’il condamnait il y a encore deux ans les « Unes » mahométanes de l’hebdomadaire satirique qu’il jugeait « non appropriées ». On a vu, bien trop vu, M. Cohn-Bendit depuis l’attentat, lui le symbole momifié de Mai 68, pleurer partout Charb, Cabu, Wolinski et consorts, alors qu’il qualifiait de « cons » et « masos » les joyeux drilles de Charlie après leurs Unes sur les caricatures du prophète. Il déclarait à l’AFP en 2012 : « J’ai toujours compris la provocation : c’est taper sur ceux qui ont le pouvoir. Autant que je sache, ce ne sont pas les salafistes qui ont le pouvoir ». Il faut dire qu’à l’époque on est allé très loin à gauche, et à la gauche de la gauche, pour dénoncer les gens de Charlie et leur propension – entre deux caricatures du pape – à se foutre de la gueule de l’Islam, perçue comme la religion des « damnés de la terre », par-là même intouchables… Parmi les réactions, signalons celle de l’économiste iconoclaste autorisé, Frédéric Lordon, qui dans une longue charge contre le slogan « Je suis Charlie » (gimmick selon lui dangereux par l’unanimisme qu’il a instauré, et les « injonctions » diverses qu’il a induit) croit utile d’écrire : « On pouvait donc sans doute se sentir Charlie pour l’hommage aux personnes tuées – à la condition toutefois de se souvenir que, des personnes tuées il y en a régulièrement, Zied et Bouna il y a quelque temps, Rémi Fraisse il y a peu ». Tout est dans le « sans doute », évidemment. On signale aussi un fascinant communiqué d’Attac, qui fait bien attention de ne surtout jamais appeler un chat un chat, et noie le poisson dans un océan de relativisme, mettant presque sur le même plan terrorisme et chômage… « Attac a également le devoir de déconstruire le discours des responsables politiques et des médias dominants qui omet totalement d’expliquer que les tueries de Charlie et de Vincennes ont des causes sociales et politiques. Il nous faut combattre avec la même force l’islamophobie, l’antisémitisme, la xénophobie et les politiques d’austérité qui fournissent le terreau des inégalités, des fractures et de la désespérance sociales ». Car il est vrai, ma brave Dame, c’est la société qui est violente ! On a entendu des voix pour accuser le racisme supposé de la société française avoir inspiré les assassins de Charlie ! On a peu entendu le terme « islamistes » dans la bouche des commentateurs et des politiques, ils ont préféré (et de loin) parler de fondamentalistes, de fanatiques, d’intégristes… Il ne faut pas stigmatiser. Padamalgam. Le ministre des Affaires étrangères Laurent Fabius, qui n’est pas à un gag près, a même vendu la mèche sur Europe 1 : « Je ne veux pas faire le censeur, mais je pense que l’expression islamiste est probablement pas celle qu’il faut utiliser. J’appelle ça des terroristes. » Une précaution de langage visant à ne pas heurter la sensibilité (que l’on sait immense) des « islamistes » ?

Si dans les hautes sphères on a tenté de contraindre la parole, cette dernière semble s’être libérée partout ailleurs… Lors de la grande marche républicaine du 11 janvier il y avait un peu moins de 4 millions de personnes dans les rues, sachant que le pays comporte 66 millions d’habitants, calculer le nombre de personnes qui n’y étaient pas, ainsi que l’âge du capitaine ! On a eu beau mobiliser le tissus associatif, éditer des pin’s, imprimer des autocollants et évoquer l’épisode tragique dans le feuilleton Plus belle la vie (de France 3), rien n’y a fait… certains n’ont montré aucune compassion pour les victimes (qu’ils s’agissent des policiers, des punks de Charlie ou des clients de l’Hypercasher), aucun dégoût pour la violence islamiste, ou si peu, aucun sentiment d’appartenance collective face au drame… La grande vomissure de haine s’est déversée sur les réseaux sociaux, dans les forums internet, sur les zincs des troquets … Plus grave, depuis la tuerie, on a enregistré une cinquantaine d’interpellations pour apologie du terrorisme, et déjà une dizaine de condamnation a été prononcée. Le vivre-ensemble a pris un sacré coup dans l’aile ! L’attentat à la rédaction de Charlie a révélé cruellement une école de la République impuissante face aux provocations et aux violences – des centaines d’incidents ont été signalés à travers le pays lors de la minute de silence organisée en mémoire des victimes. À Senlis, dans l’Oise, un lycéen a été passé à tabac par des élèves d’un établissement voisin, qui lui reprochaient d’avoir exprimé sa tristesse face au drame. La victime est issue du lycée général de la ville. Les agresseurs d’un établissement professionnel. Le Parisien parle de « guerre des lycées », et indique que les caïds heurtés dans leurs convictions (Wesh su’l’Coran !) prétendent vouloir continuer à « buter du Charlie Hebdo ». Presque simultanément à Châteauroux dans l’Indre un lycéen était tabassé par trois camarades pour avoir affiché son soutien au mouvement «Je suis Charlie». Une élève justifie l’extrême violence au Figaro : «Faut comprendre aussi, toucher à la religion, c’est plus que limite» ; quant au chef d’établissement il semble avoir pris toute la mesure du problème : « C’est de leur âge » déclare t-il. La crispation religieuse et communautaire semble être à son comble. Bravades adolescentes ? Pas que… Réponse du Ministère ? Le déploiement en grande pompe de « référents laïcité »… On serait presque tentés d’en rire.

Au-delà des débats sur le sexe des anges, sur la formule chimique exacte qui fabrique les terroristes (Responsabilité des prisons ? Responsabilité des autorités laissant les coudées franches à des imams intégristes dans certains territoires, etc. ?) il faut s’interroger sur toute cette France qui non seulement « n’est pas Charlie » (c’est son droit), mais exprime – à travers une insensée sympathie envers les assassins du 7 janvier – sa haine de la France, sa haine de la liberté d’expression, sa haine de l’autre… Et ce que le drame de Charlie nous révèle, à travers les diverses prises de paroles et actes qui ont suivi, c’est le terrible ressentiment qui semble animer une partie de nos compatriotes, tentés par un repli communautaire tragique, et par un obscurantisme qui nous conduit droit à l’affrontement.

En cela les pathétiques portes-flingues du 7 janvier ont déjà réussi leur coup : accélérer encore le clash entre les communautés, les religions, les « cultures »… S’il est urgent de réformer les services de renseignement, il l’est tout autant de prendre acte de ce ressentiment qui gonfle comme une voile, et d’en souligner inlassablement la bêtise. La bêtise-beauf, qui est la chose du monde la mieux partagée. Mais comme le déclarait Cabu à nos confrères du Parisien en octobre dernier : « Bien sûr, on vise à dénoncer la bêtise. Mais comme le beauf a rarement conscience d’être beauf, cela ne sert pas à grand-chose… »

*Photo : B.K. Bangash/AP/SIPA. AP21679221_000006.

Viva la muerte!

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islam charia ben jelloun

En dehors des hispanisants, qui se soucie encore de José Millán-Astray ? Cet aimable garçon a inventé le cri de ralliement franquiste, « Viva la Muerte », et a lancé en outre à Unamuno un « Mort à l’intelligence » mémorable (en fait, « Muera la intelectualidad traidora », « Mort à l’intellectualité traîtresse » — mais c’est du pareil au même).

Tous les totalitarismes procèdent à de telles inversions. « L’ignorance, c’est la force », « la liberté, c’est l’esclavage », disent conjointement Big Brother et la superstition.
Oui, je crois que l’Islam se nourrit aujourd’hui, globalement, de ces inversions mortifères. Globalement, et pas « l’Islam intégriste », ni « le wahhabisme », ni « l’Islam fondamentaliste ». Comme l’explique Wafa Sultan avec la véhémence de ceux qui ont vu la mort de près, ces distinctions byzantines n’existent pas en pays musulmans. L’Islam est un.

Dans un remarquable article paru dans le New York Times, Tahar Ben Jelloun, qui lui aussi en connaît un bout sur la question, écrit : « Islam has become more than a religion: To many French youths of immigrant origin, it now provides a culture that France itself has not managed to instill. For some, a desire for life has been replaced by a desire for death: the death of others, of infidels, and one’s own death as a martyr bound for paradise.(…) The French government has not paid serious and sustained attention to the situation in its often dreary suburbs, a neglected zone where unsocialized youths live — or merely survive. Islamist recruiters target this empty space, abandoned by the state. »

Par égard pour quelqu’un que je connais et qui après dix ans d’anglais le parle moins bien qu’une vache auvergnate, traduisons : « L’Islam est bien plus qu’une religion : pour nombre de jeunes Français d’origine immigrée, il est désormais une culture qui se glisse à la place de celle que la France a négligé d’instaurer en eux. Pour certains, le désir de mourir s’est substitué au désir de vivre : la mort des « infidèles », ou sa propre mort en martyr accédant au Paradis (…) Le gouvernement français n’a accordé aucune attention sérieuse ni durable à la situation qui s’est instaurée dans les banlieues abandonnées, ces zones grises où vit — ou survit — une jeunesse déshéritée. Les recruteurs islamistes ciblent ces territoires vides, abandonnés par l’Etat. »

Je ne suis pas un grand lecteur du Monde, depuis qu’il a quitté la rue des Italiens. Il a un côté « journal officiel du libéralisme de gauche » qui me défrise. Mais bon, parfois, je vérifie mes préjugés, en espérant qu’ils ne se vérifieront pas. Mais Le Monde en général ne donne aucun démenti à mon sentiment.

Sauf vendredi dernier. Dans Le Monde des livres conjoint ce jour-là au quotidien, plusieurs écrivains d’importances variables donnaient leur avis sur les événements en cours. Passons sur la lettre filandreuse écrite par Le Clézio, décidément embaumé de son vivant depuis son prix Nobel. Kamel Daoud, Lydie Salvayre ou Amélie Nothomb disent des choses intelligentes. Mais Olivier Rolin, qui a lui aussi fait un crochet par l’ENS et le maoïsme, comme un que je connais, et dont je ne saurais trop recommander Tigre en papier, le seul roman vrai des années 68 et suivantes, m’a agréablement surpris.
Au fait, pourquoi suis-je surpris ? Les maoïstes ont toujours eu un côté intelligemment nationaliste — c’est ce qui les distingue des trotskystes béats.
Qu’écrit cet aimable garçon ? En homme de culture, il fait l’étymologie de la « phobie » que l’on accole ces temps-ci à l’Islam : non pas haine, explique-t-il, mais crainte. Et il poursuit : « Si ce mot a un sens, ce n’est donc pas celui de « haine des Musulmans », qui serait déplorable en effet, mais celui de « crainte de l’Islam ». Alors, ce serait une grande faute d’avoir peur de l’Islam ? J’aimerais qu’on m’explique pourquoi. Au nom de « nos valeurs », justement. J’entends, je lis partout que les Kouachi, les Coulibaly, « n’ont rien à voir avec l’Islam ». Et Boko Haram, qui répand une ignoble terreur dans le nord du Nigéria, non plus ? Ni les égorgeurs du « califat » de Mossoul, ni leurs sinistres rivaux d’Al-Qaïda, ni les talibans, qui tirent sur les petites filles pour leur interdire l’école ? Ni les juges mauritaniens qui viennent de condamner à mort pour blasphème et apostasie un homme coupable d’avoir critiqué une décision de Mahomet ? Ni les assassins par lapidation d’un couple d’amoureux, crime qui a décidé Abderrahmane Sissako à faire son beau film, Timbuktu ? J’aimerais qu’on me dise où, dans quel pays, l’Islam établi respecte les libertés d’opinion, d’expression, de croyance, où il admet qu’une femme est l’égale d’un homme. La charia n’a rien à voir avec l’Islam ? »
Il faudra que je pense à citer ce passage le jour où j’expliquerai en cours ce que sont des interrogations rhétoriques…

L’Inspection générale a mis Les Perses d’Eschyle au programme des prépas scientifiques. J’expliquais l’autre jour les sous-entendus de l’une des premières phrases du Messager, 17mn54 après le début : « L’armée barbare tout entière a péri. »

Barbare, pour les Grecs, est celui qui ne parle pas grec. Ni Eschyle, ni Hérodote ou Thucydide, ne supposent un instant que les Perses, tout barbares qu’ils soient, n’ont pas de civilisation. Ils n’écrivent d’ailleurs que pour rendre compte de cette différence — même s’ils supposent in petto que le monde grec a quelques longueurs d’avance, ne serait-ce que dans l’absence d’hubris.
Le sens du mot a dérivé ensuite. Pour les Romains, le barbarus, outre le fait qu’il accumule les barbarismes linguistiques, habite de l’autre côté du limen, hors des frontières de l’Empire. De linguistique qu’elle était, la notion est devenue géographique. Et comme les Vandales méritaient bien leur nom, elle s’est généralisée : le barbare, c’est celui qui prend Rome et qui la pille. Le destructeur de civilisations. L’homme des ruines.
Bien sûr, la réalité fut moins simpliste. Quand les grandes invasions ont commencé, les barbares étaient déjà là, par millions, dans l’armée ou dans les services. Travailleurs immigrés de Romains enfainéantisés. Toute coïncidence… etc.

L’un des rares films qui continue, à la dixième projection, de me détruire sur place s’intitule Les Invasions barbares. Un vieux prof d’Histoire y meurt d’un cancer, au milieu de ses amis, certes, mais conscient que le monde qu’il laisse derrière lui n’est plus que l’ombre des mondes qu’il a aimés — la Grèce de Périclès, la Florence de Machiavel, le Paris de Diderot. Ou la Cordoue d’Averroès. Il y a dans les civilisations des moments de lumière, et des zones d’ombre. Ma foi, j’ai parfois l’impression qu’une burqa immense est en train de s’abattre sur l’Europe, et que le gang des barbares ne se contente plus du malheureux Ilan Halimi : il est là, parmi nous, derrière chaque voile, et dans chaque déni. « Nous autres civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles.»

*Photo : Dying regime.

Les juifs doivent rester en France

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juifs france alyah israel

juifs france alyah israel

La marche républicaine du 11 janvier fut une vibrante occasion d’unité nationale, malgré les inévitables tentatives de récupération politique et autre maladresses. Chez moi, cette mobilisation a guéri une vieille blessure personnelle.

Lorsque Mohamed Merah assassina, en mars 2012, des militaires et des écoliers juifs, ainsi que leur professeur, j’habitais Tel Aviv. Je connaissais à la fois l’aumônier catholique des parachutistes de Montauban pris pour cible, le Père Christian Venard, et des franco-israéliens proches des victimes de Toulouse. La communauté française en Israël était submergée d’émotion et de douleur. Peu après le drame, un rassemblement spontané s’organisa à Tel Aviv. Je m’y rendis, mais l’esprit était à la résignation et à la tristesse. Quelques voix chantèrent La Marseillaise, peu nombreuses, étouffées dans le silence. On m’expliqua : « Tu sais, on ne se sent plus en sécurité, cela ne sert plus à rien d’être Français. Les juifs doivent partir, venir en Israël. »

Les juifs doivent partir. Ce cri du cœur me fut pénible. Il ne m’était pas nouveau. Quiconque a vécu en Israël et discuté avec des Français ayant fait leur  alyah (montée en hébreu), leur émigration, s’expose à des discussions qui tiennent en quelques mots : la France est livrée à l’islamisme, à la délinquance, à l’antisémitisme, il n’y a plus d’avenir pour les juifs. En 2014, environ 7 000 Français ont fait leur Alyah. Le ministre israélien des Affaires étrangères Avigdor Lieberman, lui-même émigré de Moldavie, a osé se faire pressant, dimanche : « faites votre alyah, il n’y a aucune autre alternative ».

Sans ignorer que l’alyah peut être le fruit d’une décision mûrement réfléchie, notamment pour des motifs spirituels, elle ne saurait constituer la seule issue pour les Français juifs, face aux menaces qui pèsent sur eux. Tout comme des millions de Français se sont levés pour refuser la résignation, notre pays ne peut pas se résigner au sentiment d’abandon que vivent nos compatriotes juifs, et à la fatalité de leur départ.

La France abrite la troisième communauté juive mondiale, après les Etats-Unis et Israël. Elle est l’héritage vivant d’une longue et riche histoire. Elle est jalonnée de figures connues et moins connues, comme celle du Rabbi Salomon de Troyes, dit Rachi, exégète, poète et vigneron, ayant vécu en Champagne au XIe siècle, qui illumine un Moyen Âge dont on ne retient que les discriminations faites aux Juifs.

En août 1744, le roi Louis XV visite Metz, et tombe gravement malade. C’est une dysenterie, que les médecins de la Cour sont incapables de guérir. Les prières se multiplient dans le pays pour le souverain, tout particulier au sein de l’importante communauté juive de Metz. Celle-ci reçoit dans la prière que Louis XV vivra, et dépêche un de ses médecins, Isaïe Cervus Ullmann, qui sauve le roi.

En 1787, par l’Edit de tolérance, Louis XVI accorde l’état civil aux non-catholiques de France, protestants et Juifs. Il charge son ministre Malesherbes d’émanciper durablement ces derniers : « M. de Malesherbes, vous vous êtes déjà fait Protestant. Maintenant, je veux que vous vous fassiez Juif. Je vous demande de vous occuper d’eux. » La pleine égalité des droits aux juifs sera octroyée par la Révolution. En 1808, la communauté juive, organisée par Napoléon en consistoire, élabore une prière pour la République, toujours récitée le samedi matin et les jours de fête.

Le XIXe siècle est une période faste pour le judaïsme en France, à tel point que les juifs d’Allemagne forgent la célèbre formule : « Heureux comme Dieu en France ». En 1870, Gambetta accorde la citoyenneté aux juifs d’Algérie. Les victimes des pogroms en Europe orientale affluent à Paris.

Accusés d’incivisme avec l’affaire Dreyfus, les juifs de France font corps avec leur pays. Leur patriotisme pendant la Grande guerre parvient même à émouvoir Charles Maurras, pourfendeur de « l’anti-France juive et protestante ». Le chef de file de l’Action française est bouleversé par la lettre que lui adresse Pierre David, la veille de sa mort au champ d’honneur, en octobre 1915, où il lui explique son attachement à la France : « Une âpre joie se mêlera à mes dernières souffrances physiques et morales, en pensant que je les voue à la défense de la Patrie et à l’enrichissement du patrimoine moral de ma famille. »

Français depuis des siècles, les juifs ont prouvé qu’ils le sont également « par le sang versé », comme on le dit dans la Légion étrangère. Ils le sont enfin par communauté d’esprit. La France s’est forgée dans une culture judéo-chrétienne. C’est dans le Paris catholique que le peintre Marc Chagall a l’idée, pour dénoncer les persécutions nazies, de peindre en 1938 un Christ en croix revêtu du châle de prière juif, La Crucifixion blanche. C’est l’historien français Jules Isaac qui achève de convaincre le pape Jean XXIII de faire évoluer l’enseignement de l’Eglise catholique à l’égard du judaïsme.

Les juifs sont étroitement associés à la France. Ils en sont l’âme, la conscience. Le pays qui les a émancipés doit continuer à leur assurer un avenir. La France est un diamant aux mille facettes. Si les Juifs la quittent, elle perd une de ses facettes. Comme tant de pays européens, vidés de leurs foyers juifs par l’histoire, amputés d’une partie de leur culture et de leur identité.

Français « gentils » ou juifs, nous sommes dans la même barque. Ce pays est nôtre. « Moi, je n’ai pas d’Israël », déplore le personnage houllebecquien de Soumission. A l’heure où le multiculturalisme vole en éclats, la République serait bien inspirée de se rappeler des mots de Clermont-Tonnerre, en 1789 : « Il faut tout refuser aux Juifs comme nation et tout accorder aux Juifs comme individus ». Car ce sont mes compatriotes comme les autres.

*Photo : LICHTFELD EREZ/SIPA. 00692901_000053.

Intégration, échec scolaire, sécession : il est temps d’inverser le discours

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Une partie significative de notre population scolaire vient de se manifester agressivement. Elle nous fait savoir qu’elle se sent étrangère et même hostile à la société dans laquelle elle vit, à sa culture et à son école.

Cette sécession verbale risque de se durcir et de déboucher un jour prochain sur des actes de guerre civile.

Ces jeunes qui refusent de s’intégrer à notre culture voient dans le changement de culture qu’on exige d’eux une perte de leur identité originelle, et le vivent comme un reniement.

C’est d’ailleurs ce même sentiment angoissant de dissolution de l’identité dans la modernité mondialisée, qui explique l’extension de l’islamisme terroriste à l’échelle mondiale.

En ce qui concerne les jeunes de France qui refusent le difficile effort d’acculturation, ce refus se paie le plus souvent par l’échec scolaire, puis professionnel, et donc sociétal. Leur non-inclusion n’est pas une exclusion par le pays d’accueil.

Notre mauvaise conscience, qui s’exprime notamment par la dénonciation litanique de « l’islamophobie », n’est pas seulement une inversion de la cause et de l’effet : elle aggrave leur blocage et leur mal-être en les poussant à s’enfermer dans la victimisation agressive.

Les voilà donc dans l’impasse. Le sentiment d’impuissance décuple la tentation juvénile de la toute-puissance par la mort, celle qu’on donne et celle à laquelle on aspire.

Pour aider ces jeunes à sortir de leur impasse, que devons-nous leur dire ?

Nous devons leur dire avec fermeté que leur échec vient d’abord de leur rejet de notre école, de notre culture et de notre société. Que c’est à eux de faire le travail d’acculturation, d’intégration à leur pays d’accueil, un travail qui commence à l’école.

Le pays pourra alors les y aider par son école.

Il nous faut donc inverser notre discours sur les causes et les effets, poser sans inhibition les impératifs démocratiques de l’intégration à la France, et inventer une école qui permette à ses différents publics de réussir, s’ils s’y emploient.

J’ai deux Zemmour

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eric zemmour homophobie

eric zemmour homophobie

Fin novembre, j’étais vent debout contre Éric, qui avait osé s’en prendre à la Rome éternelle en la sacrée personne de François. Fin décembre, j’ai été sidéré par la campagne de haine anti-Goldstein dont il a fait l’objet à propos de rien du tout, et avec six semaines de retard. Dans l’intervalle, j’ai quand même trouvé le temps de m’intéresser à l’UMP, à Godard et à l’homophobie, la vraie.

Joyeux Nouvel An chinois à tous !

 

Zemmour l’hérésiarque

 

Samedi 29 novembre/Moi qui suis plutôt client d’ordinaire, je n’ai guère apprécié la façon dont l’ami Zemmour a remis à sa place le père François après son discours de Strasbourg. Un Gros-Jean agnostique qui en remontre à son pape, on aura tout vu ! Je me suis ouvert à lui de ce désaccord,  et il n’en a pas semblé traumatisé : « C’est “Touche pas à mon pape” », a-t-il simplement commenté avec un bon sourire – et ça me paraît un excellent résumé.

Non seulement, à mes yeux, Éric est sorti là de son domaine de compétence mais, de son propre aveu, il l’a fait avec une certaine légèreté : sur la foi ( ?) d’extraits sélectionnés par Le Monde. Autant dire que, contrairement à son habitude, il n’aura guère réfléchi avant de foncer. C’est particulièrement périlleux lorsqu’on s’aventure sur un terrain qui n’est pas le sien…

Dès le lendemain de l’allocution de François, Zemmour fulminait sur RTL une sacrée bulle contre ce pape « postchrétien ». C’est que du haut de son ULM post-positiviste, voyez-vous, le gars Éric mélange un peu tout, immanence et transcendance, politique et religion – et surtout, en l’occurrence, catholicisme et christianisme.[access capability= »lire_inedits »]

Or s’il est vrai, hélas, que depuis mille ans déjà il y a des chrétiens non catholiques, l’inverse est carrément absurde. Peut-on faire partie du contenu et pas du contenant ? Et si oui, à quoi bon ??

Prétendre, à l’instar de Maurras, conserver l’eau du bain catholique en jetant le bébé Jésus, ça n’a pas le sens commun ! On ne sépare pas impunément la lettre de l’esprit, surtout en matière de spiritualité.

Avec la condamnation de l’Action française par Pie XI en 1926, le « vieux Maître » en avait fait lui-même l’expérience, d’autant plus amère que vaine. Rien qu’en prenant ses distances avec des écrits anti-chrétiens de jeunesse parfois borderline, il aurait non seulement pu mais dû éviter ce « suicide théorique ». Mais non ! Il a fallu qu’il s’arrête…

Raideur irresponsable de la part d’un dirigeant politique, et plus encore de la part de Maurras, qui avait déjà eu un avertissement quinze ans auparavant.

L’anecdote vaut son pesant d’hosties consacrées ! Au tout début du siècle, Charles avait été très pote avec Marc Sangnier, fondateur du Sillon. Et puis ce mouvement catho social avait viré crétin-démocrate, au point d’être condamné par saint Pie X, en 1910, et en termes définitifs : « Le Sillon convoie la Révolution, l’œil fixé sur une chimère. » Pour se venger, dit-on, certain ex-sillonistes auraient alors entrepris, avec d’autres, de dénoncer auprès du Saint-Siège Maurras et son panthéisme rampant.

Certes Pie X, dans sa grande sagesse, se refusa à condamner les errements métaphysiques du jeune Charles, classant l’affaire d’une formule casuistique comme j’aime : « Damnabilis, sed non damnandus » (« C’est condamnable, mais ça ne doit pas être condamné »).

Mais ce n’est pas tous les jours non plus qu’on est jugé par un saint de cette trempe, et son successeur, XIe du nom, n’aura pas de ces subtilités. Bref, il faudra attendre treize ans pour que l’excellent Pie XII lève la sanction, mais un peu tard : en 1939, dans les rumeurs de guerre et, déjà, le fourbissement des armes…

C’est à la fin de la foire que l’on compte les bouses ! L’Action française ne s’est jamais relevée de cette condamnation, sans que pour autant l’Église en soit sortie grandie. Alors, ne me dites pas que ça va recommencer ! Si une fois encore le fossé devait se creuser entre le trône et l’autel – c’est-à-dire entre Éric et François –, ce ne serait bon que pour les méchants ! 

Le Rassemblement Pour Rien

Lundi 1er décembre/Au lendemain de la victoire pyrrhusoïdale de Sarkozy à la primaire de l’UMP, qu’entends-je sur France Info ? « Le parti envisage de changer de nom, et pour l’instant c’est Le Rassemblement qui tient la corde. » Sérieux ? Ce serait trop beau…

Il se trouvera quand même bien, là-bas, quelqu’un pour faire valoir à qui de droit les abîmes de vacuité intellectuelle que cette appellation laisse entrevoir. Quoi qu’il en soit, pas d’affolement : on sera fixé ces jours-ci sur le nouveau nom du parti de Sarkozy et de ses meilleurs ennemis.

Vous me direz, non sans raison : l’Union pour un Mouvement Populaire, ça voulait déjà pas dire grand-chose… Pourquoi UMP plutôt que MUP ? Faut-il s’unir pour créer un mouvement, ou créer un mouvement pour s’unir ? Et accessoirement, que vient faire le peuple dans cette galère ?

Quoi qu’il en soit, ça a dégénéré en bataille de chiffonniers sur fond de byg scandal, à tel point que le boss veut repeindre la façade de la boutique. Est-ce une raison pour l’appeler « Boutique » ?

Du temps de De Gaulle, ou même encore de Chirac, on se donnait au moins la peine de préciser l’objet social de son mouvement. Rassembler « le peuple français », fort bien ; se rassembler « pour la République », passe encore… Mais un Rassemblement juste comme ça, au nom de rien, c’est plus fort que de jouer au bouchon ! Et pourquoi pas L’Attroupement, tant qu’on y est ?

Passons sur ce que ce que ça révèle du débat politique français, en état de mort cérébrale ; on s’en doutait déjà un peu. Ce qui me met en joie, dans cette affaire, c’est qu’une fois de plus Jalons avait vu juste ! Au mitan des 80’s, l’aile chiraquienne de notre mouvement ne s’appelait-elle pas déjà le Rassemblement Pour Rien (en abrégé, RaPouRi ) ? Et c’est Alain Duhamel le politologue ?

 

Le Masque et la plume 

Samedi 6 décembre/ Bertrand de Saint Vincent, vous connaissez ? Sinon, vous avez grand tort ; la plume de ce chroniqueur-là est d’or.

Avec lui, fini les bios-pavés d’un kilo… Ce matin, dans son billet du Figaro, il survole en deux feuillets quatre-vingt-quatre ans de Godard et, miracle, il y a l’essentiel.

Contrairement à ce qu’un vain peuple pense, un bon écrivain ne se doit pas d’être romancier ; seulement poète, peintre et musicien. Et même s’il a des opinions, voire des idées, il doit savoir se contenter de les esquisser… Une formule, une tournure, une simple virgule peuvent faire plus que tous les Stabilo Boss.

Ici par exemple, en quelques paragraphes, Bertrand nous conte son Jean-Luc, le peint, l’ « arrange » même à sa façon (Variations sur un thème godardien).

À dire vrai, je ne partage guère son enthousiasme apparent pour la Nouvelle Vague ; dans le genre sixties, je préfère le twist. De la bande des Cahiers, j’ai surtout retenu la morgue juvénile, des tics vite désuets, et les progrès qu’ils ont faits en s’en débarrassant. Qu’importe ! Grâce à Bertrand, j’entrevois au moins ce que j’ai pu rater.

Tout est dans la manière. Comme disait Jules Renard, « l’idée n’est rien ; sans la phrase, je vais me coucher ». Celles de BSV sont aériennes et denses, à faire rougir le bandeau d’un Goncourt.

Godard, note-t-il, « c’est le pape des années 60 (…). On le suit à la trace, lui a perdu la sienne ». Et quand enfin, après sa crise de maoïte aigüe, il revient vers le cinéma, ce n’est plus le même homme. « Il a perdu cette manière triste, désinvolte, de se moquer du monde. Ses prétentions l’encombrent. » Honneurs, prix, décorations : désormais, le King dédaigne tout, non sans esprit parfois. Ainsi quand il refuse l’ordre du Mérite : « Je n’ai d’ordre à recevoir de personne ! »

 

Bref, un sacré personnage, et le parcours qui va avec. « C’est à n’y rien comprendre. C’est du Godard », conclut joliment Saint Vincent. Jaloux, moi ? Jamais ! Plutôt l’éliminer…

 

 

Homophobie : deux ans ça suffit !

Mercredi 17 décembre, 4 h/ On se détend comme on peut. Pour certains c’est Youpomm, le site hot où « tous les fruitasmes se réalisent ». Moi, blasé comme je suis, j’ai décidé de m’accorder plutôt une pause dans mon travail en regardant en replay un doc sociétal de France 2.

 

L’« enquête » s’appelait Homos, la haine – et dès que je l’ai vue j’ai su que c’était elle ! Elle qui allait me dire ce qu’il fallait penser de la recrudescence de l’homophobie, liée non pas à la loi Taubira mais exclusivement à ses opposants… Elle qui m’expliquerait même peut-être par quelle sorte de Selbsthass j’avais pu devenir, comme lu sur un blog anonyme[1 Plutôt hostile.], un bi biphobe.

Eh bien, devinez quoi ? Ce docu-fiction m’a tellement plu qu’oubliant ma pause, j’ai pris des notes pour vous. Qu’est-ce qu’on dit ?

L’auteur, Philippe Besson, accessoirement écrivain, n’est jamais décevant dans ses engagements « citoyens ». En l’occurrence, il avait bien voulu confier en exclu à L’Obs l’objet de son entreprise : « Montrer à quel point les Manifs pour tous, ces défilés de petits Zemmour de 7 à 77 ans, avaient libéré la parole homophobe»

Autrement dit, ce doc est un C.Q.F.D. Pour Philippe et son co-enquêteur, l’affaire est pliée d’avance : l’unique responsable de l’homophobie, « ce mal qui ronge les sociétés contemporaines »[2. Ah bon, c’est si récent que ça ?], c’est la contestation du « mariage-pour-tous ». Si tout le monde avait été pour, on n’en serait pas là…

Le hic, c’est que les témoins interviewés pour l’occasion racontent exactement le contraire. Les discriminations, bien réelles, dont ils ont fait l’objet n’ont rien à voir avec les manifs incriminées, ne serait-ce que pour des raisons d’antériorité. Les jeunes Amina, Samuel et Emmanuelle ont été rejetés par des parents tradis, des « trois religions du Livre » comme on dit improprement. Quant aux « seniors », comme on dit poliment (Irène, Jean-Pierre et Martine), ce sont leurs patrons et collègues de travail qui leur ont pourri la vie.

Le cas le plus grave, c’est sans discussion celui de Bruno, sauvagement agressé, sodomisé avec une branche de taille adéquate et laissé pour mort dans un parc de Vitry-sur-Seine. À coup sûr, si ses quatre assaillants avaient porté des t-shirts rose et bleu, nos détectives n’auraient pas manqué de le signaler dans leur rapport – quitte à balancer les photos, les identités, les C.V. et, le cas échéant, quelques ragots croustillants.

Pas de chance ! Les faits remontent à 2006 et les coupables, condamnés depuis à vingt ans de taule pour tentative de meurtre, étaient des jeunes de banlieue normaux, tout juste désœuvrés. D’où l’idée, pour se distraire, de jouer à Orange mécanique avec un « pédé ». Mais à quoi bon ennuyer le téléspectateur avec de tels détails, n’est-ce pas, Philippe ?

Dans un genre plus léger, voire carrément grotesque, on a droit aussi au témoignage d’un des acteurs vedettes de Plus belle la vie : « Thomas » dans la série, Laurent dans la vie, et gay assumé dans les deux, avec une pointe de militance qui fait chanter l’ensemble.

De quoi se plaint-il, celui-là ? C’est bien simple : sa vie est un enfer ! Non seulement il doit essuyer parfois des insultes dans la rue mais surtout, se plaint-il, « on ne me propose plus que des rôles de gay ! ». Terrible discrimination en vérité – dont se contenteraient pourtant volontiers des milliers de comédiens au chômage, même pas forcément gays. Mais surtout, quel rapport avec la choucroute (de Barjot) ? Que l’on sache, les producteurs de télé et de cinéma n’étaient pas en première ligne dans le combat contre la loi Taubira…

Allez, remets-toi, Lolo ! Si pour l’instant on te cantonne dans des rôles de ce « genre », c’est que tu y excelles… Dis-toi que c’est la rançon du succès ! Regarde Clint Eastwood : il a eu le même problème, en début de carrière, avec ses rôles de cow-boy impitoyable à cigarillo.

S’il s’en est sorti, y a pas de raison que tu n’y arrives pas aussi… Pas forcément à faire le cow-boy, mais pourquoi pas un tenancier de saloon avec tablier, moustache et raie gominée ? Le même rôle que dans PBLV mais en moins gay, ça t’irait pour commencer ? En Bulgarie, en ce moment, on tourne d’excellents westerns…

Au total, j’ai rarement vu un documentaire aussi spectaculairement autophage, où chacun des intervenants vient démentir un peu plus la thèse qu’ils sont censés illustrer.

De deux choses l’une : soit l’auteur ne s’est rendu compte de rien, auquel cas il ne fait pas semblant d’être con ; soit c’est nous qu’il prend pour des cons. À lire les critiques enthousiastes qui ont salué cette pignolade, du Monstre à l’Os en passant par Télékrishna, je penche pour la deuxième hypothèse.

 

Z le maudit

Samedi 20 décembre/Depuis trop longtemps déjà ce Golem de Zemmour, qu’on n’avait pas vu grandir, salope le débat démocratique français en faisant son Cohn-Bendit à l’envers, c’est à dire subversif.

La goutte d’eau qui a mis le feu au vase, c’est le succès public de son dernier essai, à égalité avec une Trierweiler pourtant plus croustillante. Lorsqu’un « ennemi du peuple » commence ainsi à être en phase avec lui, plus question de débattre : il faut l’abattre ! C’est aussi ça, la France : on cause très librement de tout entre gens de qualité partageant les mêmes « fondamentaux » ; les autres, on les fait taire.

Le prétexte, pour Zemmour, ce fut donc cette interview donnée fin octobre à un quotidien italien. Un mois et demi plus tard – le temps de se faire traduire l’ensemble et d’y ajouter, pour faire joli, le mot « déportation » – l’ami Gianluca Melenchoni sonnait le tocsin sur son blog !

Au début, l’indignation hesselienne a bien pris – jusqu’au licenciement du Zemmour par iTélé… Ensuite, un certain malaise s’est installé dans le camp du Progrès, disons entre partisans de Saint-Just et lecteurs de Voltaire.

Jean-Luc lui-même a eu le culot de dénoncer publiquement les conséquences de sa propre manipulation ! À son instar, diverses personnalités « antifascistes » incontestables ont finalement demandé la grâce pour Zemmour – moins pour des raisons de principe que de tactique. La victimisation de ce criminel de la pensée ne risquait-elle point d’être contre-productive ?

Trop tard pour y songer, hélas ; le mal était fait… C’est dans l’œuf qu’il faut écraser la Bête Immonde ! On tâchera d’y penser la prochaine fois. [/access]

*Photo : Hannah.

Union nationale : on ne change pas une équipe qui perd

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charlie hebdo benoit xvi islam

charlie hebdo benoit xvi islam

Après la colère, l’espoir. Espoir que, comme il arrive souvent, le diable puisse porter pierre et que l’atroce carnage commis par trois islamistes les 7 et 9 janvier permette au moins de faire exploser le conglomérat d’aveuglements, de naïvetés, de lâchetés et d’impuissances qui a permis à cette barbarie de survenir sur notre sol. Près de deux semaines après ces tragiques attentats, cet espoir est, pour l’instant, cruellement battu en brèche. Comme si ce massacre avait produit une sidération telle, qu’au lieu de constituer un choc cathartique qui oblige à se remettre en cause pour éviter qu’une telle catastrophe ne se reproduise, elle enfermait nos “élites” dans la répétition mécanique des mêmes clichés inopérants qu’elle dresse depuis des décennies, vainement, en dérisoire barrage contre l’irruption du réel. Comme si un mélange de paresse, de confort, de sclérose et de malhonnêteté intellectuels les rendait incapables, face à un monde qui change, et cruellement, à toute allure, d’intégrer ces changements pour cesser de débiter les mêmes banalités mensongères.

Symbole de la confusion où cette affaire a plongé nos dirigeants : le 9 janvier, alors que le pays tout entier rendait hommage aux dessinateurs de Charlie Hebdo qui, malgré attentats et menaces, avaient continué à revendiquer leur liberté de caricaturer Mahomet, François Hollande, appelait à « refuser les surenchères, les stigmatisations, les caricatures ». Et, dans les colonnes des journaux comme sur les réseaux sociaux, on ne comptait plus ceux, qui tout en érigeant la liberté d’expression en valeur suprême, réclamaient qu’on fasse taire Zemmour ou Houellebecq, accusés de jeter de l’huile sur le feu…

Si l’on en croit la tonalité dominante du discours politico-médiatique, il serait surtout urgent de ne rien changer. Pourquoi il ne faut rien changer – c’est même, explicitement, le titre de l’éditorial de l’hebdomadaire La Vie : « Non, il ne faut rien changer, y écrit Jean-Pierre Denis, car il ne faut rien céder au terrorisme. Ne pas lui offrir la victoire qu’il attend, l’emprise qu’il s’efforce d’opérer sur notre vie privée et publique. » Comme si l’implantation sur le sol français d’un islamisme radical, qui travaille nos cités et nos banlieues à l’instigation de puissances moyen-orientales avec lesquelles nos dirigeants entretiennent les meilleurs rapports (et dont certains représentants défilaient avec eux à Paris, le 11 janvier, en une monstrueuse hypocrisie), comme si le nombre croissant parmi nous de “Français de papier”, qui se sentent en guerre contre le pays dont ils ont la nationalité (cette nationalité française qui n’empêchait pas Amedy Coulibaly de dire « chez nous » en parlant des pays du Moyen-Orient), comme si l’attrait de milliers de jeunes Français pour le djihadisme, comme si les cris et les tweets de joie qui ont célébré le massacre de Charlie Hebdo dans certains quartiers de nos villes, comme si tout cela était une fatalité inexplicable, une monstrueuse malchance contre laquelle il n’y aurait rien d’autre à faire que d’attendre que ça passe… Ou, plus absurde encore, comme si la réaffirmation des vieilles recettes politiques impuissantes à conjurer cette situation – et pour cause, ce sont elles qui l’ont créée – était un rempart aux dangers qu’elle engendre.

Hormis des discours s’arc-boutant sur les “valeurs de la République” – formule creuse qui sert de paravent, depuis toujours, à toutes les impuissances –, des invocations solennelles à la laïcité, des incantations rituelles à “refuser les amalgames” et un redoublement de ce discours antiraciste dont on sait qu’il n’a eu d’autre utilité historique, depuis près de quarante ans, que d’empêcher de regarder en face le phénomène migratoire, on n’aura, depuis dix jours, pas entendu grand-chose de neuf. Beaucoup se sont même employés à démontrer jusqu’au pathétique leur risible décalage avec le monde réel : pour dissuader les vocations de terroristes, Daniel Cohn-Bendit propose « un New-deal dans les quartiers », soit la poursuite et l’amplification de cette désastreuse politique de la Ville, qui a prétendu acheter la paix sociale en déversant des milliards d’euros sur les cités – avec les résultats que l’on sait ; Clémentine Autain, elle, se disait persuadée, le 11 janvier, de défiler « contre les atteintes envers les musulmans. Contre toutes les formes de racisme et de xénophobie. Contre les fascismes » – sans doute sa radio, en panne, l’avait-elle empêché de prendre connaissance des tueries survenues quelques jours plus tôt. Plus grave, notre ministre des Affaires étrangères lui-même, Laurent Fabius, alors que les mares de sang de Charlie étaient encore fraîches, proposait de bannir le mot “islamiste” du vocabulaire, comme une inconvenance dont se refusent à discuter les gens de bonne éducation…

Seule concession à cet immobilisme mental : sous des modes différents, presque personne n’ose s’opposer à l’idée que la priorité des priorités serait d’augmenter l’arsenal sécuritaire, tellement l’habitude est ancrée en France de lutter contre les conséquences plutôt que de s’attaquer aux causes, certains allant jusqu’à réclamer un Patriot Act à la française, inspiré de cette loi d’exception qui a permis aux Etats-Unis de mettre entre parenthèses l’Etat de droit chaque fois qu’ils estiment le terrorisme en cause. Ainsi, selon toute vraisemblance, la seule conséquence concrète du drame qui a frappé la France la semaine dernière sera un recul des libertés au nom de la sécurité – les dessinateurs de Charlie apprécieront d’être morts pour cela.

Alors, contre cette sclérose politico-médiatique qui voudrait nous imposer un immobilisme mortifère face à un ennemi toujours en mouvement, contre ce conservatisme qui préfère continuer à rouler droit vers le mur plutôt que d’avoir à reconnaître qu’il fait fausse route, il est urgent, au contraire, de dire avec force tout ce qui doit changer, et vite. Mais pour cela, il y a un préalable : soulever l’incroyable couvercle de plomb que les conservateurs de droite et de gauche ont posé, depuis des décennies, sur toute tentative de débat intellectuel.

Avant toute chose, il faut déclarer la guerre, non seulement au terrorisme, mais aussi à son complice, ce terrorisme intellectuel qui veut réduire au silence ceux qui veulent nous avertir des dangers – accusés avec mépris d’être des Cassandre, l’inculture contemporaine ayant oublié que la double malédiction de Cassandre fut de pouvoir prédire l’avenir, et de n’être jamais crue. Il faut que cesse cette insupportable hypocrisie voulant que sous le vocable de “liberté d’expression”, on ne défende que la liberté de ceux qui l’exercent dans un sens admis par ces “élites” irresponsables, que dans la même phrase on puisse célébrer la liberté de parole de Charlie et réclamer le licenciement de Zemmour.

Il faut que l’on accepte enfin, sans tabous, d’ouvrir tous les débats soulevés par les événements de ces derniers jours. Il faut que l’on puisse débattre, sans invective et sans exclusive, sans accusations infamantes de racisme et de xénophobie, de la part de responsabilité que les politiques migratoires des quarante dernières années ont dans la situation explosive que nous vivons – et que ceux qui pensent que cette part est inexistante, ils la réfutent, rationnellement, par des arguments posés et non par des tentatives de lynchage médiatique.

Il faut que l’on puisse parler de l’islamisme sans se trouver montré du doigt, accusé de perpétrer les pires amalgames et suspecté de vouloir jeter de l’huile sur le feu. Il faut que l’on puisse débattre sereinement, sans devoir risquer d’être taxé d’islamophobie, et avec les musulmans eux-mêmes, des passerelles existant islam et islamisme. Les porte-paroles de la communauté musulmane ne pourront pas se contenter de répéter indéfiniment que le djihadisme n’a rien à voir avec l’islam, comme si le fait que les barbares qui tuent, en France, au Nigeria, au Pakistan, en Irak ou en Syrie, ne se réclamaient de l’islam que par un malencontreux hasard, une sorte de malentendu planétaire contre lequel il n’y aurait rien à faire. La question du rapport de l’islam avec la violence doit être posée, comme Benoît XVI a tenté de le faire avec courage à Ratisbonne, et nous n’avons pas le droit de laisser nos compatriotes musulmans qui rejettent avec sincérité la violence s’enfermer à cet égard dans un déni confortable et inopérant.

Il faut que nous-mêmes nous remettions en cause sur ce que nous prétendons défendre. Pouvons-nous réellement prétendre nous opposer à l’islamisme et à ses valeurs de mort en canonisant “l’esprit Charlie”, en faisant de ce nihilisme ricanant, qui ne reconnaît rien comme sacré ni même comme respectable, qui dénie toute transcendance, mais aussi toute grandeur humaine, au profit d’un impératif catégorique de la rigolade et de la jouissance, l’essence même de l’esprit français ? « Nous sommes Charlie », entend-on partout depuis dix jours. En réalité, nous étions déjà Charlie depuis longtemps, tant cet esprit de dérision systématique avait pénétré en profondeur la société française depuis des lustres, par le canal de ses “élites médiatiques”. Autant il était indispensable de rendre hommage aux victimes tombées sous les balles des islamistes, autant il était juste et nécessaire s’incliner devant le courage de ceux qui, au risque de leurs vies, ont refusé de se coucher devant les menaces des barbares, autant il serait suicidaire de faire des dessinateurs de Charlie des guides spirituels, tant l’esprit qui les anime est bien loin de poser les bases de ce “vivre-ensemble” que nous prétendons rechercher. Le pathétique hommage de Luz à Charb, englué dans cet esprit de provocation gratuite et dans un puéril “tous des cons sauf nous”, montre bien à quel point nous aurions tort de continuer à laisser croire au monde que cet “esprit Charlie” incarne en quoi que ce soit la France, comme malheureusement les foules nigérianes ont semblé le croire. Quand l’esprit de dérision n’est plus la soupape de sécurité qu’il devrait être, le grain de sable qui empêche une société de se prendre trop au sérieux, mais qu’il en devient le principe même, la civilisation s’éloigne au profit de l’anarchie, mère de la barbarie. Comme le disait Régis Debray dans une récente interview à La Croix, « la fraternité, c’est la reconnaissance d’une paternité symbolique. On est frères en Christ, en une valeur qui vous dépasse. Il n’y a pas de fraternité sans sacralité. » 

Il faudra, de toute évidence, rebâtir dans son ensemble l’édifice de l’éducation, tant le processus de déconstruction généralisée qui est à l’œuvre dans l’Education nationale, comme l’a si bien montré François-Xavier Bellamy dans son livre Les Déshérités, est de toute évidence impropre à engendrer le civisme et à réussir l’intégration. Au lieu de perpétuer le roman national, l’école s’est laissé peu à peu gagner par le discours ambiant d’autoflagellation masochiste, et préfère enseigner aux enfants à douter du pays dans lequel ils grandissent qu’à vouloir le servir.

Mais il faudra aller plus loin encore, et remettre en cause notre sacro-sainte laïcité. Car cette laïcité républicaine que l’on présente aujourd’hui comme l’alpha et l’oméga de la lutte contre l’islamisme, c’est aussi en son nom que l’on a transformé la France en un vaste désert spirituel, où la religion, pourvu du moins qu’elle soit chrétienne, est exclue du débat public, où toute conviction fondée sur la foi est disqualifiée d’emblée, où celle-ci est repoussée avec agressivité dans la sphère privée comme pour mieux l’étouffer (que cette offensive islamiste intervienne si peu de temps après l’offensive des “libre-penseur” contre les crèches de Noël est à cet égard éminemment symbolique), où l’identité chrétienne de notre pays est niée contre toute évidence… La nature ayant horreur du vide, ce désert spirituel, occupé par un consumérisme désespérant et vide de sens, a créé un formidable appel d’air pour des formes dévoyées d’absolu – la multiplication, au sein de la jeunesse française, des candidats au djihad, en est un effroyable signal. Eric Voegelin a mis en lumière le rôle de « l’illettrisme spirituel » comme condition nécessaire au triomphe du nazisme en Allemagne : aujourd’hui ce même illettrisme spirituel constitue en France un terreau de choix pour le développement de l’islamo-nazisme.

Ou bien, nous pouvons effectivement préférer un stoïcisme de pacotille et ne rien changer. Mais nous n’aurons plus alors le loisir de pleurer si des drames comme la tuerie de Charlie ou le massacre antisémite de Vincennes se répètent et se multiplient, nous n’aurons que le droit de rougir de honte.

*Photo : DAMIEN LEPRETRE/SIPA. 00701527_000003.

Charlie Hebdo : le droit au blasphème est sacré

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charlie hebdo religion liberte

charlie hebdo religion liberte

Le lendemain de la parution du désormais historique numéro de Charlie Hebdo, allumant la radio le matin, j’eu la surprise d’entendre deux  voix connues. À l’occasion du voyage du Pape aux Philippines, deux Français volontaires racontaient comment ils préparaient son arrivée, en visite chez les «enfants des  trottoirs de Manille ». Le surlendemain, j’ai reçu par e-mail une photo de cette rencontre et je me suis amusé à chercher dans la petite foule, les visages de mes neveux et de leurs trois enfants. Fleur et Mathieu tous deux brillants sujets se sont rencontrés à l’École Polytechnique. Après leurs études, chacun a commencé une carrière confortable et pleine d’avenir dans des grands groupes français. Trois enfants sont venus leur apporter la vie familiale qu’ils souhaitaient. Catholiques fervents, la trentaine juste passée, ils ont pensé qu’il fallait s’occuper des autres, et sacrifiant quelque chose, donner à leur foi un contenu concret. Brûlant leurs vaisseaux, ils s’en sont remis à une ONG humanitaire qui leur a assigné une destination. Ce fut Manille, pour s’y occuper des enfants des rues. Et pour vivre aussi dans une baraque brinquebalante sans eau chaude et sans aucun confort. Pour avoir des difficultés à scolariser leurs enfants, lesquels en ont profité pour attraper la dengue. En s’engageant à ne pas rentrer en France avant deux ans, même pour des vacances, celles-ci n’étant pas du tout prévues au programme. Le tout pour 800 euros par mois, ce qui permet à ces expatriés de faire l’expérience des conditions de vie locale.

« Parlons de moi, il n’y a que ça qui m’intéresse » disait Pierre Desproges. Je fais personnellement partie de ces athées radicaux pour qui la question de l’existence de Dieu est parfaitement oiseuse. Il n’existe pas, point. J’ajoute, que pour moi, la foi dans le surnaturel est absurde, et elle me dérange. Enfin, je me méfie des religions organisées comme de la peste. Cela étant dit, je respecte les croyants et pas seulement parce qu’ils sont les plus nombreux. Mais à la condition de la réciproque et qu’ils ne viennent pas faire du prosélytisme dans l’espace public. Le respect que je réclame, je l’ai toujours eu de la part de mes neveux et d’autres membres de ma famille. Alors même que la trajectoire philosophique et politique du mouton rouge n’a pas toujours dû être facile à assumer. Je ne serais pas surpris aussi d’avoir bénéficié sans le savoir de demandes d’intercession dans des prières. Mais d’interpellation sur mes choix, jamais.

Alors, on peut discuter de la volonté de ceux qui veulent s’occuper des autres. Prétendre que c’est une façon d’essayer de gagner son paradis. Mais il est difficile de ne pas être impressionné par cet engagement à la fois pacifique et utile. De le respecter, voire de le saluer, et peut-être d’éviter, d’injurier grossièrement leur foi.

Je n’ai pas obtempéré à la sommation d’être Charlie. Mon camarade Jérôme Leroy a bien décrit nos sentiments contradictoires. J’ai été particulièrement sensible à l’agression dont notre pays a été l’objet. L’élan national et patriotique (qui relève chez moi du démarrage au quart de tour), m’a ému et j’ai été bouleversé par la cérémonie de la préfecture où l’on a rendu les honneurs aux trois policiers tués, une descendante d’esclaves, et deux descendants d’immigrés, Français morts en service commandé. J’ai trouvé que ça avait du sens et noté que pour une fois François Hollande avait été à la hauteur.

Mais ceux qui ne l’ont pas été, ce sont ceux qui ont confectionné le fameux numéro de Charlie Hebdo, journal laïc, obligatoire, mais pas gratuit. L’organe central de la nouvelle foi « le Charlisme ».

Car le problème est bien là. Au-delà du chagrin de l’assassinat des chers Wolinski (qui avait accepté la Légion d’honneur et la portait) et Cabu, qui m’ont accompagné depuis l’enfance, au-delà de l’impératif catégorique de la défense de la liberté d’expression, être Charlie, c’était pour moi réaffirmer ce qu’était la République française.

Mais très vite on nous a fait comprendre qu’être Charlie, c’était soutenir la ligne éditoriale de ce journal. Incroyable prétention qui est d’ailleurs montée à la tête de ceux qui ont fabriqué ce numéro historique. Et qui, perdant toute mesure, ont cru bon de faire les malins. Les trois ou quatre millions de personnes qui étaient dans la rue, ils s’en considéraient propriétaires.

La couverture tout d’abord. Je rejoins complètement Elisabeth Lévy. Rien n’est pardonné, rien. Il ne manquerait plus que cela. Ensuite, si le droit au blasphème est évidemment inaliénable, il n’est pas interdit de faire preuve d’intelligence et d’esprit de responsabilité. Était-il nécessaire de reproduire à ce moment-là ce qui à l’évidence est une caricature de Mahomet sous forme de deux bites ? Pourquoi n’avoir pas attendu une semaine ou deux ? Tenant compte du fait que le bras d’honneur aux Français musulmans dont beaucoup se sont quand même bougé, est le moyen donné aux extrémistes de leur dire : « vous voyez bien, même dans ce moment-là, ils vous crachent à la gueule. ». Personnellement, je ne me suis pas mobilisé pour ça, et je sais quelques amis musulmans qui ont blêmi. J’espère aussi que la mère d’Ahmed Merabet voilée devant le cercueil de son fils dans la cour de la préfecture n’a pas ressenti l’injure.

Sur le contenu ensuite, du même tonneau. Je ne relèverai que deux des saillies misérables. Contre les cathos, évidemment. Car dans ce Charlie-là on bouffe du curé à l’ancienne. Dans un pays en voie de déchristianisation, cela tombe un peu à plat, alors on fait de la surenchère. Un certain Gérard Biard nous dit dans son éditorial : « ce qui nous a le plus fait rire, c’est que les cloches de Notre-Dame ont sonné en notre honneur. » En votre honneur ? Non mais quel culot ! Les cloches de Notre-Dame ont sonné le glas à la mémoire des morts. Pas en votre honneur, Monsieur Biard ou celui de votre journal. Simplement parce que l’église catholique s’est associée au deuil qui frappait tout le pays et a participé à la minute de recueillement. Et l’ensemble de la planète a pu voir cette foule rassemblée sur l’esplanade de Notre-Dame devant un chef-d’œuvre que nous ont donné les catholiques, et entendre ce glas pour un peuple en deuil. J’en ai ressenti un peu de fierté. Pas vous qui concluez, ricanant : « Nous n’acceptons que les cloches de Notre-Dame sonnent en notre honneur que lorsque ce sont les Femens qui les font tinter. » Les Femens maintenant, il ne manquait plus qu’elles. Grotesque groupuscule dirigée par une nazillonne ukrainienne, pratiquant la provocation confortable. Vous êtes en bonne compagnie.

On trouve aussi une caricature de Sœur Emmanuelle. En guise de merci aux cathos qui se sont mobilisés, on s’en prend à une femme décédée à 99 ans, professeur de philosophie qui avait consacré toute sa vie aux plus pauvres. Le genre de personne dont on se dit spontanément que ce serait peut-être bien qu’il y en ait plus. Selon sa décision, avait été publié après sa mort un livre en forme de mémoires posthumes. Où elle racontait ce qu’avaient été ses doutes. À l’époque, le regretté Tignous avait publié un dessin dans lequel il lui faisait dire : « ici-bas je me masturbais, au paradis je vais sucer des queues ». Cela m’avait fait sourire. Le republier précisément aujourd’hui constitue une injure gratuite et grossière qui témoigne bien d’une forme de mépris. « Risu ineptores ineptior nulla est » disait Catulle (rien n’est plus sot qu’un rire sot). Mais, et peut-être à tort, j’ai le sentiment que ce mépris concerne mes neveux qui ont choisi leur sacerdoce en mode sœur Emmanuelle. Je ne partage ni leurs convictions, ni leur engagement mais j’ai pour eux le plus grand respect.

Alors, gens de la nouvelle équipe de Charlie Hebdo, si les libertés de pensée et d’expression doivent être défendues, bec et ongles, si elles doivent avoir le moins de restrictions juridiques possibles, elles ne sont pas incompatibles avec l’exercice de l’intelligence et de la décence. Ce qui vous aurait permis de saisir la portée de l’instant. De ces quelques jours où la tragédie a accouché de quelque chose de si étonnant et peut-être de précieux.

Il y a un temps pour la provocation, la grossièreté et l’humour de fin de banquet. Il y en a aussi parfois pour le respect et la finesse. Vous avez fait votre choix. En toute liberté. La mienne est de dire que sur ce coup-là, vous avez été mauvais.

*Photo : Ray Tang/REX/REX/SIPA. REX40351496_000027.

Droit au blasphème : la possibilité d’une île catholique

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pape francois charlie hebdo blaspheme

pape francois charlie hebdo blaspheme

La réaction du Pape François sur les tueries françaises était triplement attendue. On s’attendait à ce qu’il s’exprime sur ce drame, on s’attendait à ce qu’il nous surprenne par sa prose simple et percutante et on s’attendait à la teneur de ses propos.

Concernant le style, les Papimanes  – aussi nombreux que les Papefigues du temps du Benoît XVI – n’ont pas été déçu : « Si M. Gasbarri (responsable des voyages pontificaux, assis à côté du Pape pendant l’interview), qui est un grand ami, dit un gros mot sur ma mère, il doit s’attendre à recevoir un coup de poing! C’est normal… On ne peut pas provoquer, on ne peut pas insulter la foi des autres, on ne peut pas se moquer de la foi! ». La métaphore, à la portée de n’importe quel journaliste, a le mérite de la clarté et nulle explication de texte ne semble nécessaire. Et le Pape de rajouter : « J’ai pris exemple de la limite pour dire qu’en matière de liberté d’expression, il y a des limites, d’où l’exemple choisi de ma mère».

De nombreux catholiques français n’ont pas attendu le style inimitable du souverain pontife pour exprimer le point de vue de la « responsabilité » en matière de liberté d’expression. Elle est devenue le maître mot des e-curés ou autres blogueurs rendus célèbres par ces grandes cousinades en pull en capuche rose et bleu. Leurs billets d’humeur oscillaient avec justesse entre une belle et émouvante compassion envers les victimes et d’autre part, un appel au respect des croyances d’autrui pour apporter la paix. Nos commentateurs en col romain « pleurent ceux qui ne les faisaient pas rire » et déclarent de concert qu’ils « ne sont pas Charlie ». C’est d’ailleurs devenu le mot d’ordre de twittos moins subtils que les blogueurs susnommés et  pour qui la formule souvent remplace la pensée.

Mais que signifient ces réactions ou, pour employer une expression bien trop galvaudée, de quoi sont-elles le nom ? Commençons avec nos twittos imbéciles, qui répètent inlassablement : « Je ne suis pas Charlie ». Bienvenue dans le monde d’un nouveau panurgisme réactionnaire. Ulcérés à juste titre par la guimauve émotionnelle des soi-disant 60 millions « de Charlies » – sensiblerie touchante mais inappropriée à mon sens à l’horreur de ces tueries – ils s’engouffrent comme un seul homme dans la posture réactionnaire, qui devient ici pavlovienne. En se croyant plus malins que leurs compatriotes, voulant affirmer leur singularité revendiquée, ils prennent le parti de la marge, sans comprendre que la réaction pour la réaction n’a aucun sens et surtout qui n’est plus si marginale. Crise d’adolescence tardive pour certains, aussi subversive que le port d’un t-shirt du Che. Tout devient kitsch, insignifiant. Kundera triomphe d’un Muray récupéré à son insu (à ce sujet voir l’excellente saillie d’Alexandre de Vitry dans son article « Muray, moderne contre moderne » dans le Causeur de janvier).

Parlons maintenant, et cela se révèle beaucoup intéressant, de ceux qui formulent un raisonnement qui utilise mais dépasse l’étroitesse du slogan « Je ne suis pas Charlie ». Ils appellent au respect des croyances, à la « responsabilité », nous l’avons dit, et à « ne pas jeter de l’huile sur le feu ». Huile – la caricature du prophète avec la mention « Tout est pardonné », qui attise le feu – les horreurs de ces derniers jours au Pakistan et au Niger. Or, c’est exactement le même vocabulaire qu’utilisent les dignitaires musulmans en France et à travers le monde. Même son de cloche – de muezzin ? – chez Abdallah Zekri, haut responsable du CFCM, président de l’Observatoire contre l’islamophobie, chez le bien moins modéré Amar Lasfar, Président du l’UOIF (proche des frères musulmans) ou encore de la part de l’instance musulmane égyptienne Dar al-Ifta, qui adresse une « mise en garde » à Charlie Hebdo. Plus inattendu, du moins pour les esprits peu avertis, la règle de la responsabilité sévit consciencieusement du côté de certains médias anglo-saxons. Le 15 janvier, la chaine britannique Skynews censure Caroline Fourest alors qu’elle montrait à l’écran la une de Charlie Hebdo. Si la décision de la chaine est ridicule – car il suffit d’un clic pour découvrir cette une désormais mondialement connue – elle révèle d’une manière criante la puritanisme anglo-saxon qui veille à ne pas heurter ses nombreuses communautés.

Et voici précisément ce qui me gêne dans la réaction de ces nombreux catholiques réfléchis. Ils se trompent de pays.  En appelant à cet esprit de responsabilité qui règne dans les pays anglo-saxons, ils souscrivent au caractère multi-culturel de nos sociétés. Les « accommodements raisonnables » au Canada ou le « politiquement correct » américain (le vrai, pas la formule fourre-tout des zemmouriens de bas étage) constituent les outils d’une société qui reconnaît l’existence de plusieurs communautés et qui veille à ménager leur susceptibilité. Trop peu pour moi ! La France a une longue tradition blasphématrice et je ne vois pas pourquoi la présence de musulmans devrait changer la donne. Les catholiques ont pris le temps de s’y habituer – et Voltaire était bien plus violent (et plus drôle) que les dessinateurs de Charlie – s’y sont fort bien accommodé et parfois ont ri avec leur compatriotes laïcards. Depuis bien longtemps, aucun catholique ne s’offusquait des dessins parfois injurieux de Charlie, et l’ignorance prévalait le plus souvent à l’égard d’un tirage presque anecdotique. Nous autres catholiques ne pouvons jouer les vierges effarouchées, il y a bien longtemps que Charlie ne nous choquait plus. Historiquement, les querelles entre l’Eglise et la République sont apaisées  depuis l’Union sacrée de 1914 et institutionnellement réglées depuis les accords Poincaré-Cerretti de 1924. Comme le chante Sardou dans Les Deux Ecoles, la France vivait sereinement son double héritage: « Fille aînée de l’Eglise et de la Convention ». J’aime cette France pacifique bien que contradictoire, fidèle de la messe ou du bistrot, dévote et libertaire. Par leur histoire, les catholiques français « sont Charlie », qu’ils le veuillent ou non. Et si le slogan est réducteur – les dessinateurs ne constituent pas l’ensemble des victimes – il a le mérite de rappeler une part de notre identité qui a été lâchement assassinée.

De manière plus spéculative, je décèle chez certains catholiques une certaine tentation communautaire. Les manifs pour tous ont révélé la béance philosophique entre plusieurs franges de la société et dans bien des cas, l’absence de dialogue possible. Cette crise de l’ « en-commun » participe de notre crise identitaire française et naturellement, nous nous tournons davantage vers ceux qui nous ressemblent. Banalité sociologique mais j’estime que beaucoup de catholiques en ont assez de cette France moribonde incapable de proposer un socle de valeurs communes fidèle à son histoire. Leurs raisonnements intellectuels font moins appel à leur attachement à l’Occident chrétien qu’à l’universalisme catholique. De là à faire sécession ? C’est absurde de le penser mais il y a des sécessions intérieures, l’envie de prendre le large. Je perçois, malheureusement, la possibilité d’une île.

*Photo : wikipedia.

Le FN, parti gay friendly?

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marine pen fn gay

marine pen fn gay

On est au soir du premier tour de l’élection présidentielle de 2012. Ce dimanche 22 avril, salle de l’Équinoxe, dans le 15e arrondissement de Paris, la famille FN est aux anges. Marine Le Pen, présidente du parti depuis quinze mois, n’est pourtant que troisième et, par conséquent, ne sera pas présente au second tour. Mais avec cette place d’honneur elle fait mieux, en pourcentage, que son père dix ans plus tôt. Rien que cela, c’est une victoire, et pas qu’une petite. Assis à une table, tel qu’au café du village, le patriarche contemple, heureux, son œuvre et celle qui désormais en dispose. Dans la salle sous perfusion de funk, c’est l’éclate. Documentariste régulier des soirées frontistes, Serge Moati en prend plein la bobine. Julien Rochedy, à l’époque patron du FNJ, le Front national de la jeunesse, affiche un sourire gin to’ sur sa belle gueule proprette. Debout l’un près de l’autre, deux garçons regardent le spectacle de la foule en fête. Ils se tiennent par la main dans l’intimité des lumières syncopées.

Vincent, 21 ans, et Adrien, 17 ans, habitent le Val-de-Marne. Ils sont en couple, comme on dit quand c’est du sérieux – cependant Adrien n’est pas tout à fait certain d’être « gay », alors que Vincent, le plus grand, n’a semble-t-il plus de doute à ce sujet. Le Front national ne les effraie manifestement pas. Ils se sentent là en terrain hospitalier. Pour eux, les « casseurs de pédés » ne sont pas, comme on serait enclin à le penser, à l’extrême droite, du moins pas au FN, au sujet duquel ils ont quelque idée qui les met d’autant plus en confiance : « Il y a beaucoup de gays dans la direction du parti », croient-ils savoir. Rien à craindre, donc. Leur « histoire », avec le FN, est celle de « petits Blancs » vivant en banlieue parisienne et s’y sentant « minoritaires ».[access capability= »lire_inedits »] « Dans ma classe, au collège, on n’était que trois Blancs, j’ai été traumatisé », raconte Adrien, dont les parents sont séparés et pas du tout adeptes des théories du Front national. « La prof d’histoire n’arrivait pas à donner ses cours, poursuit-il. Les autres refusaient qu’elle parle de l’histoire de France, ils voulaient qu’elle leur parle de la guerre d’Algérie. Il y en avait qui essayaient de s’intégrer, j’avais une copine parmi eux, mais elle se faisait  traiter de “collabo”. » Quant à Vincent, il avait à l’époque changé de filière de formation afin de ne plus être entouré « que de Noirs ». Il avait opté pour un apprentissage d’agriculteur, à la campagne, à la ferme, « avec les cochons ». Pour ces deux garçons, le Front national était comme un refuge, un foyer d’accueil où leur sexualité, qui plus est, pensaient-ils, espéraient-ils, ne ferait pas débat, quand l’homosexualité continuait d’être mal vue « en banlieue », leur aire de provenance – mais pas que là, c’est évident.

Pour les garçons perdus, Marine Le Pen c’est un peu « maman ». Elle est, pour coller à cette image maternelle, la Louve romaine davantage que la Liberté dépoitraillée guidant le peuple. La présidente du Front national donne la tétée à plein de petits Remus et Romulus, et certains parmi eux sont homosexuels. Le Refuge, à propos, est le nom d’une structure associative venant en aide aux jeunes gays et lesbiennes rejetés par leur entourage familial. Le parallèle avec le FN est moins osé qu’il n’y paraît : sans doute, pas mal de jeunes gens, et qui sait, de jeunes filles, rejoignent-ils le FN, soit parce qu’ils souffrent d’un sentiment d’inversion – politique ou sexuelle – dont ils espèrent qu’il disparaîtra une fois le pas franchi, soit parce qu’ils fuient l’image d’invertis que la société leur renvoie, alors qu’ils se savent « sains », dans leur tête et dans leur corps.

Certes, on peut penser que c’est d’abord pour les idées qu’il défend qu’on adhère au Front national. Il n’y a pas, à ce que l’on sache, de déterminisme politique lié à l’orientation sexuelle, et inversement. Mais comment expliquer que le FN, qui ne produit aucun discours « LGBT » (Lesbiennes, gays, bi, trans) et dont on ne s’attend pas à ce qu’il tende une main particulièrement charitable aux homosexuels, exerce sur une partie d’entre eux un pouvoir d’attraction somme toute assez fort ? Pourquoi les « petits Blancs » gays mal dans leur peau, « en recherche », ne se précipitent-ils tous pas dans les bras du Parti socialiste, a priori conçu pour les comprendre et les accepter « tels qu’ils sont » ? Est-ce seulement affaire de « fausse conscience », de fâcheuse erreur d’aiguillage ?

La dialectique sexualité-idéologie tourne ici à plein régime. De quoi, en effet, le « petit Blanc » gay – la question peut être élargie au « petit Blanc » hétéro – est-il demandeur ? Il veut se sentir valorisé et fort, alors qu’il ne se perçoit pas ainsi « à la base ». Les « années collège » – où l’on se jauge et se compare, où naissent les rapports furieux de domination – sont souvent déterminantes. Vincent et Adrien auront sans doute estimé qu’ils n’avaient pas leur place parmi leurs contemporains « blacks-beurs » immédiats, soit qu’ils les jugeaient trop forts pour eux, soit qu’ils se jugeaient supérieurs à eux – ces deux raisons n’étant pas exclusives l’une de l’autre. Que seraient-ils donc allés faire dans la galère PS, où prévaut une idéologie de fraternité fondée sur l’indifférenciation des origines, à leurs yeux une supercherie qui les condamne, pensent-ils, à tenir éternellement le rôle de « lope » (de salope) du « black-beur » dominant ou supposé tel ? Si on quitte le terrain idéologique pour celui, mouvant mais instructif, de l’inconscient, adhérer au FN, c’est dès lors prendre une revanche sur la vie, c’est vouloir renverser le schéma de domination, non tant sexuel que politique. Si l’on préfère, plutôt que de se donner à la puissance « black-beur », ils se donnent à la puissance FN. Ils auraient pu être Jean Genet succombant à l’appel de Tanger, ils seront Renaud Camus répondant à celui de Marine – on sait ce que les désillusions amoureuses peuvent produire en termes de retournement idéologique.

À ce stade, ce n’est pas tant l’orientation sexuelle qui préside au « choix », que l’idée que l’on se fait de sa propre valeur – une homosexualité mal vécue, elle l’est souvent à l’adolescence,  n’arrangeant toutefois rien à la situation. Dans le film Les Garçons et Guillaume, à table !, Guillaume (Gallienne) se rend à un « plan cul » sans trop imaginer, ou au contraire en fantasmant cet instant, qu’il se retrouvera face à deux Franco-Maghrébins. Mais il y a maldonne : les deux « Arabes » pensaient avoir affaire à un « cousin », un « rebeu » comme eux, or non, Guillaume est un « céfran », un « Blanc », un mets qu’ils ne goûtent pas et qu’ils renvoient comme une nourriture avariée – le personnage joué par Guillaume Gallienne n’adhère pas pour autant ensuite au Front national. Cela pour dire que ce qu’un homosexuel fuit en prenant sa carte au FN, c’est autant sa « condition première », s’il y a lieu, que son statut de dominé ou de prétendu tel dans la hiérarchie politico-sexuelle.

Et puis, au-delà des questions ethno-identitaires françaises, il y a l’attrait physique et psychique qu’exerce la « force » sur une partie des homosexuels (et des hétérosexuels bien entendu, mais c’est moins notre sujet), une force en l’occurrence et si

possible sans autre loi que celle, justement, de la force. Tout cela peut en rester au fantasme et à la pratique assistée par ordinateur ou réalisée avec la ou les personnes de son choix, quelle que soit d’ailleurs l’obédience politique à laquelle on appartient : droite, gauche, centre, la liste est longue. Ce fort penchant, cette pulsion pour ainsi dire, peut aussi s’incarner politiquement, de préférence à l’extrémité droite du champ politique, où prévaut le culte de la « force pure », qu’à son extrémité gauche, égalitaire et fraternelle en diable, laquelle, à la période soviétique, ne manquait cependant pas d’images crypto-érotiques glorifiant l’« homme nouveau ».

Mais, malheur, il arrive, c’est même assez fréquent, que l’homosexualité soit jugée contre-révolutionnaire par ceux-là mêmes qui, au début, n’y trouvaient rien ou pas grand-chose à redire. Dans Les Bienveillantes, le roman de Jonathan Littell, le « héros », Maximilien Aue, un nazi, homosexuel, surpris par la police dans Tiergarten, à Berlin, au moment où il s’adonne à une gâterie, ne doit la vie sauve qu’au calcul politique du fonctionnaire de police qui l’interroge cette nuit-là et qui se garde bien de transférer le dossier du suspect que voilà au Bureau central du Reich pour le combat contre l’homosexualité et l’avortement. Vérité révolutionnaire, mais aussi vérité biblique et vérité freudienne d’une certaine manière : l’individu qui ne pense qu’à jouir – l’image accolée parfois aux homosexuels – est improductif, donc contraire aux intérêts de la révolution et plus généralement à ceux de l’espèce humaine.

L’entendez-vous venir, le point Godwin  ? Pour l’heure, les « gays » sont les bienvenus au Front national ou à son avatar le Rassemblement bleu marine, comme l’atteste le « ralliement » à celui-ci, début décembre, d’un des fondateurs de GayLib, l’ex-« branche gay » de l’UMP, aujourd’hui associé aux centristes de l’UDI. L’« outing », dans le magazine Closer du 12 décembre du vice-président du FN Florian Philippot, qu’il soit dû à la seule « sagacité » du magazine ou qu’il lui ait été aimablement servi par un ennemi de l’« outé », peut toutefois fournir des arguments aux « conservateurs » du Front, emmenés par Marion Maréchal-Le Pen. Ces conservateurs-là, proches des catholiques de La Manif pour tous, en ont peut-être assez d’entendre en boucle « It’s Raining Men », le tube disco de 1979 devenu hymne gay, accompagné dans le refrain d’un joyeux « Hallelujah ». De là à bazarder la playlist du parti à la flamme… On ne va quand même pas, dans les congrès, danser toute la nuit sur de la bourrée auvergnate. Là-dessus, progressistes et conservateurs s’accordent, même au FN. Car si l’orientation sexuelle ne détermine pas un engagement politique d’un type particulier, l’appartenance à un « courant » plutôt qu’à un autre ne fait pas de vous obligatoirement un homophobe, ni automatiquement, à l’inverse, un ami des homos.[/access]

*Photo : LCHAM/SIPA. 00656784_000026.

Apartheid et éléments de langage

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valls apartheid terrorisme

valls apartheid terrorisme

Adressant ses vœux à la presse, le 20 janvier, le Premier ministre a pris l’apparence du responsable sérieux et de l’analyste objectif de la société française. Pour cela, il a accablé notre pays en l’assimilant à l’Afrique du sud sous le pouvoir blanc, et à l’Amérique de la ségrégation. C’est honteux, c’est dégueulasse, mais ça peut marcher : « Ces derniers jours ont souligné beaucoup des maux qui rongent notre pays ou des défis que nous avons à relever. À cela, il faut ajouter les fractures, les tensions, qui couvent depuis trop longtemps, et dont on parle uniquement par intermittence, et après on oublie, c’est ainsi ! Les émeutes de 2005, qui aujourd’hui s’en rappelle ? Et pourtant les stigmates sont toujours présents : la relégation périurbaine, les ghettos, que j’évoquais en 2005 déjà. Un apartheid territorial, social, ethnique s’est imposé à notre pays. La misère sociale à laquelle s’additionnent les discriminations quotidiennes, parce qu’on n’a pas le bon nom de famille, la bonne couleur de peau, ou bien parce qu’on est une femme. Il ne s’agit en aucun cas, et vous me connaissez, de chercher la moindre excuse, mais il faut aussi regarder la réalité de notre pays. »

Il n’y a pas d’apartheid en France. M. Valls, Premier ministre qui voudrait avoir l’habileté de son ambition, ne saurait, sans se ruiner de réputation, demeurer à la tête d’un gouvernement qui prônerait officiellement et par la loi le développement séparé des races. Mais, dans la bouche du chef du gouvernement, l’emploi de ce terme est loin d’être innocent, et bien près d’être répugnant.

Manuel Valls doit pourtant avoir le souvenir d’un incident, qui lui fut cuisant. Le 10 juin 2009, il s’était fait remarquer par une observation à voix haute, dans une brève séquence filmée qui le montrait en maire d’Evry pressé, satisfait, un peu arrogant, et surtout oublieux – apparemment ou volontairement – d’un indiscret micro-cravate, alors qu’il était filmé par la chaîne Direct 8 pour l’émission Politiquement parlant, qu’animait avec entrain une journaliste nommée Valérie Trierweiler. Circulant au milieu des stands de ce qui semblait être un marché ou une brocante, et considérant la surreprésentation des minorités ethniques, il avait lancé au factotum qui le suivait : « Belle image de la ville d’Evry ! Tu me mets quelques Blancs, quelques Whites, quelques Blancos. »

Concert de cris d’orfraie ! Le fringant socialiste de pouvoir fut accablé du soupçon de racisme, vilipendé, condamné. M. Valls montrait son vrai visage, arrachant ainsi son beau masque d’hidalgo cambré ! Il se défendit sur le plateau de Direct 8 avec des « éléments de langage », dont ne furent pas dupes les moralisateurs de la chose publique : « Evidemment avec les stands qu’il y avait là, [j’ai eu] le sentiment que la ville, tout à coup, ça n’est que cela, (…) alors que j’ai l’idée au fond d’une diversité, d’un mélange, qui ne peut pas être uniquement le ghetto. On peut le dire, ça ? (…) On a besoin d’un mélange. Ce qui a tué une partie de la République, c’est évidemment la ghettoïsation, la ségrégation territoriale, sociale, ethnique, qui sont une réalité. Un véritable apartheid s’est construit, que les gens bien-pensants voient de temps en temps leur éclater à la figure, comme ça a été le cas en 2005, à l’occasion des émeutes dans les banlieues. »

Apartheid ! Ce mot infâme était déjà prononcé par le jeune politicien, afin de se tirer d’un mauvais pas. Ah les bien-pensants, ces cousins en ligne directe des « mieux-disants culturels », comme ils sont utiles aux socialistes de pouvoir, lorsqu’il s’agit pour eux de s’affranchir de la « banalité du mal » français ! Le socialiste de pouvoir ne saurait être un bien-pensant. Au contraire, le socialiste de pouvoir est un affranchi, un être de la rupture et du combat contre toutes les injustices. Il démontre une vivacité d’adaptation, augmentée d’un altruisme totalement étranger à un conservateur, lequel est par nature et destination crispé, replié sur ses privilèges. C’est pour ces raisons que les riches socialistes de pouvoir ont mérité leur prospérité, et que les conservateurs l’ont usurpée. Les premiers sont légitimes, les seconds intolérables. Il est sain de vilipender un conservateur, il est vilain d’accuser un socialiste de pouvoir. Derrière un conservateur, il y a une femme arrogante, des enfants capricieux, une maîtresse cupide en bas de soie noirs, des relations de mondanité froide ; derrière un socialiste de pouvoir, il y a une femme digne, des enfants solidaires, une maîtresse aimante, des amitiés solides. Il arrive que les choses ne se passent pas précisément comme l’ordre de la morale laïque et obligatoire l’exigerait, alors un chœur s’élève et reprend la formule : « Cela ne lui ressemble pas, ce n’est pas l’homme que je connais ! » Le socialiste de pouvoir n’est d’ailleurs pas un homme que l’on connaît mais un homme que l’on imagine.

Manuel Vals, par son discours à la presse, a émis un signal en direction des banlieues, des pauvres, des femmes, des émigrés, de l’ultra-gauche, enfin de tous ceux qui constituaient les réserves électorales du Parti socialiste, et qui lui permettaient de gagner quelques précieux points en cas de ballotage. À ces franges utiles, à ces masses d’appoint, détournées de leur fonction de vote utilitaire, il désigne le crime suprême de la France, prétendue patrie des droits de l’homme, mais en réalité l’autre pays de l’apartheid.

Il faut voir dans cette calomnie d’État un vrai programme politique, qui déploiera ses sortilèges dans les deux années à venir. Qu’importe à M. Valls que la France, généreuse, méthodique, supérieurement organisée, hantée par son devoir social et moral, ait courageusement affronté la très délicate question de l’exclusion : son programme de rénovation urbanistique est sans équivalent en Europe et peut-être dans le monde. L’Agence nationale pour la rénovation urbaine (ANRU) a versé 1 milliard d’Euros en 2014 (7,6 milliards depuis les débuts opérationnels de l’Agence, soit une quinzaine d’année). Cet argent a largement contribué à l’amélioration de conditions de vie dans les « quartiers ».

Mais cela est balayé d’un revers de communication. La déclaration de M. Valls a valeur de programme. Nous n’en avons pas fini avec le péché d’apartheid. Il faut absolument maintenir la fiction d’une France aigrie, peureuse, repliée, et de ses « souchiens » racistes, antisémites, prêts à toutes les compromissions pétainistes, à toutes les soumissions coraniques. Rokhaya Diallo s’en réjouira, qui s’oppose à la loi contre le voile. À Télérama.fr, le 14 janvier, elle tenait ces propos : « Notre pays est malade : la France est une mère-patrie qui ne reconnaît pas une partie de ses enfants. Dans ces cas-là, quand on n’a pas l’attention de ses parents, on va se chercher d’autres parents… Et parfois ces parents, ce sont des extrémistes qui encouragent des actes abominables. C’est ce qui s’est produit. […] La France s’est toujours vendue comme un pays qui vit en harmonie avec ses minorités. Mais je suis désolée, il y a eu une marche pour l’égalité en 1983 : il ne s’est rien passé après. Il y a eu des émeutes au début des années 90 : il ne s’est rien passé après. Puis des révoltes en 2005, en 2007, en 2009… Toujours rien. Il n’y a pas eu de réponse politique à toutes ces expressions de colère, de rage parfois, qui ont été manifestées par les habitants des quartiers populaires. De façon concrète, je pense qu’il faut vraiment adopter aujourd’hui une vraie politique d’égalité. La crise économique creuse les inégalités entre les citoyens. François Hollande a été élu sur un programme de gauche mais il ne montre aucun signe d’intérêt pour les populations les plus fragiles, or la pauvreté est l’un des terreaux de ce type de comportement. Tant qu’il y aura des inégalités criantes, l’existence de discriminations économiques et politiques, on donnera des arguments pour séduire les personnes les plus instables psychologiquement, les plus fragiles et les plus enragées. »

Pourtant, la France  a parfaitement « reconnu ses enfants Kouachi », lesquels, orphelins de père, sans ressources, ont été placés à la Fondation Claude Pompidou des Monédières, magnifique région de Haute-Corrèze. Ils y ont suivi une scolarité normale de 1994 à 2000 : « Ils ont bénéficié d’un encadrement adapté. Ils ont été scolarisés au collège […], ont fait des efforts à ce niveau-là […], n’ont posé aucun problème de comportement. Ils étaient passionnés de football […], totalement intégrés à l’établissement » (Patrick Fournier, chef du service éducatif  de l’établissement, directeur adjoint du centre).

Mais je crains que cet argumentaire laisse de marbre Rokhaya Diallo, qui déclarait sans rire dans l’émission L’Info.com du 11 mars 2011, que la France avait « beaucoup de choses à apprendre des États-Unis [pour tout ce qui est relatif aux minorités et] pour protester contre les discriminations » !

*Photo : Philippe Wojazer/AP/SIPA. AP21681268_000008.

Charlie Hebdo : boulevard du ressentiment

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charlie hebdo islamophobie fabius

charlie hebdo islamophobie fabius

Evidemment, on pourrait commencer par souligner le scandale que constitue l’absence de Cabu et Wolinski à la grande marche républicaine du dimanche 11 janvier (Une absence qui ne fait pas honneur à la corporation des dessinateurs de presse…) Evidemment, on pourrait aussi se féliciter, en liminaire, que dans leur rage meurtrière les assassins de Charlie Hebdo aient miraculeusement épargné Reiser et le Professeur Choron… On aurait pu tenter de plaisanter. J’ai personnellement tendance à chercher à rire pour me rassurer, comme les enfants chantent dans le noir pour chasser les fantômes. Avant de prendre la plume sur le drame on est saisi d’un vertige : à quoi bon rajouter une larme dans l’océan des commentaires ?  À quoi bon prendre la parole après Robert Badinter, Mickaël Youn et Francis Lalanne ? (Dont la chanson-hommage « Je suis Charlie » constitue le second attentat contre l’hebdo en moins de dix jours…) Autorisons-nous quelques notules.

Sans surprise les hommes politiques ont été prompts à récupérer le drame et capitaliser sur l’émotion collective. On a vu le premier secrétaire du PS M. Cambadélis batailler tout seul, avec un sens éprouvé du ridicule, contre la présence du Front national dans la grande alliance républicaine contre la barbarie islamiste. On a vu de spectaculaires retournements de vestes, qui ont du faire frémir tous les amateurs de beau linge, tant les coutures ont craqué. On a entendu le militant Besancenot, ancien cycliste d’extrême gauche, dénoncer à la télévision l’innommable crime, alors qu’il condamnait il y a encore deux ans les « Unes » mahométanes de l’hebdomadaire satirique qu’il jugeait « non appropriées ». On a vu, bien trop vu, M. Cohn-Bendit depuis l’attentat, lui le symbole momifié de Mai 68, pleurer partout Charb, Cabu, Wolinski et consorts, alors qu’il qualifiait de « cons » et « masos » les joyeux drilles de Charlie après leurs Unes sur les caricatures du prophète. Il déclarait à l’AFP en 2012 : « J’ai toujours compris la provocation : c’est taper sur ceux qui ont le pouvoir. Autant que je sache, ce ne sont pas les salafistes qui ont le pouvoir ». Il faut dire qu’à l’époque on est allé très loin à gauche, et à la gauche de la gauche, pour dénoncer les gens de Charlie et leur propension – entre deux caricatures du pape – à se foutre de la gueule de l’Islam, perçue comme la religion des « damnés de la terre », par-là même intouchables… Parmi les réactions, signalons celle de l’économiste iconoclaste autorisé, Frédéric Lordon, qui dans une longue charge contre le slogan « Je suis Charlie » (gimmick selon lui dangereux par l’unanimisme qu’il a instauré, et les « injonctions » diverses qu’il a induit) croit utile d’écrire : « On pouvait donc sans doute se sentir Charlie pour l’hommage aux personnes tuées – à la condition toutefois de se souvenir que, des personnes tuées il y en a régulièrement, Zied et Bouna il y a quelque temps, Rémi Fraisse il y a peu ». Tout est dans le « sans doute », évidemment. On signale aussi un fascinant communiqué d’Attac, qui fait bien attention de ne surtout jamais appeler un chat un chat, et noie le poisson dans un océan de relativisme, mettant presque sur le même plan terrorisme et chômage… « Attac a également le devoir de déconstruire le discours des responsables politiques et des médias dominants qui omet totalement d’expliquer que les tueries de Charlie et de Vincennes ont des causes sociales et politiques. Il nous faut combattre avec la même force l’islamophobie, l’antisémitisme, la xénophobie et les politiques d’austérité qui fournissent le terreau des inégalités, des fractures et de la désespérance sociales ». Car il est vrai, ma brave Dame, c’est la société qui est violente ! On a entendu des voix pour accuser le racisme supposé de la société française avoir inspiré les assassins de Charlie ! On a peu entendu le terme « islamistes » dans la bouche des commentateurs et des politiques, ils ont préféré (et de loin) parler de fondamentalistes, de fanatiques, d’intégristes… Il ne faut pas stigmatiser. Padamalgam. Le ministre des Affaires étrangères Laurent Fabius, qui n’est pas à un gag près, a même vendu la mèche sur Europe 1 : « Je ne veux pas faire le censeur, mais je pense que l’expression islamiste est probablement pas celle qu’il faut utiliser. J’appelle ça des terroristes. » Une précaution de langage visant à ne pas heurter la sensibilité (que l’on sait immense) des « islamistes » ?

Si dans les hautes sphères on a tenté de contraindre la parole, cette dernière semble s’être libérée partout ailleurs… Lors de la grande marche républicaine du 11 janvier il y avait un peu moins de 4 millions de personnes dans les rues, sachant que le pays comporte 66 millions d’habitants, calculer le nombre de personnes qui n’y étaient pas, ainsi que l’âge du capitaine ! On a eu beau mobiliser le tissus associatif, éditer des pin’s, imprimer des autocollants et évoquer l’épisode tragique dans le feuilleton Plus belle la vie (de France 3), rien n’y a fait… certains n’ont montré aucune compassion pour les victimes (qu’ils s’agissent des policiers, des punks de Charlie ou des clients de l’Hypercasher), aucun dégoût pour la violence islamiste, ou si peu, aucun sentiment d’appartenance collective face au drame… La grande vomissure de haine s’est déversée sur les réseaux sociaux, dans les forums internet, sur les zincs des troquets … Plus grave, depuis la tuerie, on a enregistré une cinquantaine d’interpellations pour apologie du terrorisme, et déjà une dizaine de condamnation a été prononcée. Le vivre-ensemble a pris un sacré coup dans l’aile ! L’attentat à la rédaction de Charlie a révélé cruellement une école de la République impuissante face aux provocations et aux violences – des centaines d’incidents ont été signalés à travers le pays lors de la minute de silence organisée en mémoire des victimes. À Senlis, dans l’Oise, un lycéen a été passé à tabac par des élèves d’un établissement voisin, qui lui reprochaient d’avoir exprimé sa tristesse face au drame. La victime est issue du lycée général de la ville. Les agresseurs d’un établissement professionnel. Le Parisien parle de « guerre des lycées », et indique que les caïds heurtés dans leurs convictions (Wesh su’l’Coran !) prétendent vouloir continuer à « buter du Charlie Hebdo ». Presque simultanément à Châteauroux dans l’Indre un lycéen était tabassé par trois camarades pour avoir affiché son soutien au mouvement «Je suis Charlie». Une élève justifie l’extrême violence au Figaro : «Faut comprendre aussi, toucher à la religion, c’est plus que limite» ; quant au chef d’établissement il semble avoir pris toute la mesure du problème : « C’est de leur âge » déclare t-il. La crispation religieuse et communautaire semble être à son comble. Bravades adolescentes ? Pas que… Réponse du Ministère ? Le déploiement en grande pompe de « référents laïcité »… On serait presque tentés d’en rire.

Au-delà des débats sur le sexe des anges, sur la formule chimique exacte qui fabrique les terroristes (Responsabilité des prisons ? Responsabilité des autorités laissant les coudées franches à des imams intégristes dans certains territoires, etc. ?) il faut s’interroger sur toute cette France qui non seulement « n’est pas Charlie » (c’est son droit), mais exprime – à travers une insensée sympathie envers les assassins du 7 janvier – sa haine de la France, sa haine de la liberté d’expression, sa haine de l’autre… Et ce que le drame de Charlie nous révèle, à travers les diverses prises de paroles et actes qui ont suivi, c’est le terrible ressentiment qui semble animer une partie de nos compatriotes, tentés par un repli communautaire tragique, et par un obscurantisme qui nous conduit droit à l’affrontement.

En cela les pathétiques portes-flingues du 7 janvier ont déjà réussi leur coup : accélérer encore le clash entre les communautés, les religions, les « cultures »… S’il est urgent de réformer les services de renseignement, il l’est tout autant de prendre acte de ce ressentiment qui gonfle comme une voile, et d’en souligner inlassablement la bêtise. La bêtise-beauf, qui est la chose du monde la mieux partagée. Mais comme le déclarait Cabu à nos confrères du Parisien en octobre dernier : « Bien sûr, on vise à dénoncer la bêtise. Mais comme le beauf a rarement conscience d’être beauf, cela ne sert pas à grand-chose… »

*Photo : B.K. Bangash/AP/SIPA. AP21679221_000006.

Viva la muerte!

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islam charia ben jelloun

islam charia ben jelloun

En dehors des hispanisants, qui se soucie encore de José Millán-Astray ? Cet aimable garçon a inventé le cri de ralliement franquiste, « Viva la Muerte », et a lancé en outre à Unamuno un « Mort à l’intelligence » mémorable (en fait, « Muera la intelectualidad traidora », « Mort à l’intellectualité traîtresse » — mais c’est du pareil au même).

Tous les totalitarismes procèdent à de telles inversions. « L’ignorance, c’est la force », « la liberté, c’est l’esclavage », disent conjointement Big Brother et la superstition.
Oui, je crois que l’Islam se nourrit aujourd’hui, globalement, de ces inversions mortifères. Globalement, et pas « l’Islam intégriste », ni « le wahhabisme », ni « l’Islam fondamentaliste ». Comme l’explique Wafa Sultan avec la véhémence de ceux qui ont vu la mort de près, ces distinctions byzantines n’existent pas en pays musulmans. L’Islam est un.

Dans un remarquable article paru dans le New York Times, Tahar Ben Jelloun, qui lui aussi en connaît un bout sur la question, écrit : « Islam has become more than a religion: To many French youths of immigrant origin, it now provides a culture that France itself has not managed to instill. For some, a desire for life has been replaced by a desire for death: the death of others, of infidels, and one’s own death as a martyr bound for paradise.(…) The French government has not paid serious and sustained attention to the situation in its often dreary suburbs, a neglected zone where unsocialized youths live — or merely survive. Islamist recruiters target this empty space, abandoned by the state. »

Par égard pour quelqu’un que je connais et qui après dix ans d’anglais le parle moins bien qu’une vache auvergnate, traduisons : « L’Islam est bien plus qu’une religion : pour nombre de jeunes Français d’origine immigrée, il est désormais une culture qui se glisse à la place de celle que la France a négligé d’instaurer en eux. Pour certains, le désir de mourir s’est substitué au désir de vivre : la mort des « infidèles », ou sa propre mort en martyr accédant au Paradis (…) Le gouvernement français n’a accordé aucune attention sérieuse ni durable à la situation qui s’est instaurée dans les banlieues abandonnées, ces zones grises où vit — ou survit — une jeunesse déshéritée. Les recruteurs islamistes ciblent ces territoires vides, abandonnés par l’Etat. »

Je ne suis pas un grand lecteur du Monde, depuis qu’il a quitté la rue des Italiens. Il a un côté « journal officiel du libéralisme de gauche » qui me défrise. Mais bon, parfois, je vérifie mes préjugés, en espérant qu’ils ne se vérifieront pas. Mais Le Monde en général ne donne aucun démenti à mon sentiment.

Sauf vendredi dernier. Dans Le Monde des livres conjoint ce jour-là au quotidien, plusieurs écrivains d’importances variables donnaient leur avis sur les événements en cours. Passons sur la lettre filandreuse écrite par Le Clézio, décidément embaumé de son vivant depuis son prix Nobel. Kamel Daoud, Lydie Salvayre ou Amélie Nothomb disent des choses intelligentes. Mais Olivier Rolin, qui a lui aussi fait un crochet par l’ENS et le maoïsme, comme un que je connais, et dont je ne saurais trop recommander Tigre en papier, le seul roman vrai des années 68 et suivantes, m’a agréablement surpris.
Au fait, pourquoi suis-je surpris ? Les maoïstes ont toujours eu un côté intelligemment nationaliste — c’est ce qui les distingue des trotskystes béats.
Qu’écrit cet aimable garçon ? En homme de culture, il fait l’étymologie de la « phobie » que l’on accole ces temps-ci à l’Islam : non pas haine, explique-t-il, mais crainte. Et il poursuit : « Si ce mot a un sens, ce n’est donc pas celui de « haine des Musulmans », qui serait déplorable en effet, mais celui de « crainte de l’Islam ». Alors, ce serait une grande faute d’avoir peur de l’Islam ? J’aimerais qu’on m’explique pourquoi. Au nom de « nos valeurs », justement. J’entends, je lis partout que les Kouachi, les Coulibaly, « n’ont rien à voir avec l’Islam ». Et Boko Haram, qui répand une ignoble terreur dans le nord du Nigéria, non plus ? Ni les égorgeurs du « califat » de Mossoul, ni leurs sinistres rivaux d’Al-Qaïda, ni les talibans, qui tirent sur les petites filles pour leur interdire l’école ? Ni les juges mauritaniens qui viennent de condamner à mort pour blasphème et apostasie un homme coupable d’avoir critiqué une décision de Mahomet ? Ni les assassins par lapidation d’un couple d’amoureux, crime qui a décidé Abderrahmane Sissako à faire son beau film, Timbuktu ? J’aimerais qu’on me dise où, dans quel pays, l’Islam établi respecte les libertés d’opinion, d’expression, de croyance, où il admet qu’une femme est l’égale d’un homme. La charia n’a rien à voir avec l’Islam ? »
Il faudra que je pense à citer ce passage le jour où j’expliquerai en cours ce que sont des interrogations rhétoriques…

L’Inspection générale a mis Les Perses d’Eschyle au programme des prépas scientifiques. J’expliquais l’autre jour les sous-entendus de l’une des premières phrases du Messager, 17mn54 après le début : « L’armée barbare tout entière a péri. »

Barbare, pour les Grecs, est celui qui ne parle pas grec. Ni Eschyle, ni Hérodote ou Thucydide, ne supposent un instant que les Perses, tout barbares qu’ils soient, n’ont pas de civilisation. Ils n’écrivent d’ailleurs que pour rendre compte de cette différence — même s’ils supposent in petto que le monde grec a quelques longueurs d’avance, ne serait-ce que dans l’absence d’hubris.
Le sens du mot a dérivé ensuite. Pour les Romains, le barbarus, outre le fait qu’il accumule les barbarismes linguistiques, habite de l’autre côté du limen, hors des frontières de l’Empire. De linguistique qu’elle était, la notion est devenue géographique. Et comme les Vandales méritaient bien leur nom, elle s’est généralisée : le barbare, c’est celui qui prend Rome et qui la pille. Le destructeur de civilisations. L’homme des ruines.
Bien sûr, la réalité fut moins simpliste. Quand les grandes invasions ont commencé, les barbares étaient déjà là, par millions, dans l’armée ou dans les services. Travailleurs immigrés de Romains enfainéantisés. Toute coïncidence… etc.

L’un des rares films qui continue, à la dixième projection, de me détruire sur place s’intitule Les Invasions barbares. Un vieux prof d’Histoire y meurt d’un cancer, au milieu de ses amis, certes, mais conscient que le monde qu’il laisse derrière lui n’est plus que l’ombre des mondes qu’il a aimés — la Grèce de Périclès, la Florence de Machiavel, le Paris de Diderot. Ou la Cordoue d’Averroès. Il y a dans les civilisations des moments de lumière, et des zones d’ombre. Ma foi, j’ai parfois l’impression qu’une burqa immense est en train de s’abattre sur l’Europe, et que le gang des barbares ne se contente plus du malheureux Ilan Halimi : il est là, parmi nous, derrière chaque voile, et dans chaque déni. « Nous autres civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles.»

*Photo : Dying regime.