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Doctorat ou baby-sitting?

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Les Lyonnais et a fortiori les étudiants de toute la région Rhône-Alpes connaissent de réputation l’université Lyon-2, autrement baptisée par les plus méprisants d’entre eux « la fac des glandeurs ». D’abord vue de l’extérieur, la fac au rabais a fière allure. Les bâtiments du campus des quais du Rhône portent dignement la devise Scientia et Labore accompagnée d’une statue du grand Claude Bernard, et ne dépareillent pas à côté de la voisine, l’université Jean-Moulin-Lyon 3. Il faut y mettre les pieds, écumer les amphithéâtres mal chauffés et user ses fonds de culotte sur les chaises branlantes en balayant d’un revers de main les écailles de peinture qui tombent parfois du plafond pour se rendre compte, de l’intérieur, de l’étendue du désastre universitaire français.

Ces derniers mois, pourtant, un scandale aurait du faire grand bruit non seulement dans le microcosme universitaire mais dans l’opinion publique : une partie des quelque 1500 enseignants vacataires sont en grève pour réclamer … un contrat de travail. Depuis la rentrée de septembre 2014, en effet, la plupart effectuent ce qu’il convient d’appeler du travail au noir, n’ayant ni convention ni salaire pour reconnaître leur tâche pourtant de plus en plus importante au sein de l’institution. Suivant les filières, et particulièrement en sciences humaines, le volume de cours assuré par les vacataires (doctorants y compris) atteint 70% du total, incluant fatalement les cours magistraux pour lesquels, en principe, les maîtres de conférence et professeurs d’université sont bien mieux armés.

Exaspéré par la situation et le peu d’écho que la mobilisation rencontre, le collectif des vacataires en grève déplore, désabusé, la dégradation dramatique de l’enseignement supérieur et de la recherche depuis une dizaine d’années. Les réformes engagées, désengagées, esquissées, n’ont eu pour seul effet de soulever un peu la poussière des salles de cours. Le budget alloué à la recherche publique stagne à 2.25% du PIB, entraînant la chute du nombre des emplois scientifiques, l’explosion de la précarité voire du chômage des jeunes docteurs. Un cercle vicieux.
Comment s’étonner alors de la fuite des cerveaux ? Comment, dans ces conditions, prétendre réparer la fracture abyssale entre l’université et les Grandes Écoles ?
Fin 2013, la gauche voulut stopper l’effondrement du rayonnement intellectuel français en le rendant plus exportable: en ligne de mire, le système franco-français des classes préparatoires. Supprimer un système à deux vitesses qui s’essouffle par une machine simple et performante faillit être séduisant.
Mais tant que des séances de baby-sitting rapportent davantage à des doctorants que leur poste d’enseignant vacataire, l’université française fera plus pitié qu’envie.

Le Danemark frappé par le terrorisme islamiste

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Un centre culturel sans prétention au cœur de Copenhague qui accueillait une conférence sur la liberté d’expression et à laquelle assistaient, entres autres, l’ambassadeur de France au Danemark et le dessinateur suédois Lars Vilks, connu pour une caricature du prophète ; quelques heures plus tard la principale synagogue, celle qui rassemble la plus grande partie de la communauté juive de la capitale. Deux endroits que la folie meurtrière d’un homme a frappés, laissant deux morts et cinq blessés, et qui endeuillent aujourd’hui ce petit pays de la Scandinavie que l’on connait surtout pour ses conteurs, ses philosophes, son art de vivre et sa propension au bonheur.

À peine un mois s’est écoulé depuis les attentats qui ont visé Paris et qui, semblait-il, avaient insufflé un esprit de fronde contre l’islamisme radical à travers le monde, celui que l’on appelle l’esprit du 11 janvier. La réalité est tout autre, c’est désormais un esprit de peur qui règne sur l’Europe, tant les évènements se suivent et se ressemblent dans le mode opératoire et le choix des victimes. Mais surtout, pour incroyablement violents que furent les attentats de Paris, ceux de Copenhague gravissent un échelon supplémentaire dans la terreur, du moins du point de vue symbolique.

Nation avant-gardiste par excellence, territoire revendiquant à hue et à dia son enchantement, terre précurseur du progrès et de l’individualisme, le Danemark illustre mieux que n’importe quel autre pays l’état de fatigue et d’usure générale de l’Occident que Michel Houellebecq met en scène dans son roman pour expliquer l’établissement de l’islam. Dans cette contrée à l’origine de toutes les avancées sociétales, où l’angélisme prime, où la relativité et l’égalitarisme se livrent une âpre concurrence et où les valeurs sont priées de ne pas s’afficher outrageusement sur la place publique, on ne peut s’empêcher de donner raison à la maxime nietzschéenne selon laquelle la nature a horreur du vide. Et par conséquent d’y voir une cible idéale de l’islamisme radical.

Le Danemark, c’est aussi le pays de la liberté d’expression, parfois jusqu’à l’extrême. Sans comparaison possible avec la France, il est quasiment permis de tout penser et de tout dire. C’est ainsi que le Danmarks Nationalsocialistiske Bevægelse, parti nazi officiel et légal, exhibe fièrement ses croix gammées lors de ses manifestations publiques, où que l’association pédophile danoise, la DPA, crée en 1985, ne fut dissoute qu’en 2004. En attaquant à Copenhague, les terroristes portaient l’estocade à la liberté d’expression et à sa sanctuarisation sans limites.  Est-il d’ailleurs nécessaire de rappeler que le Danemark fut le lieu d’origine du « blasphème », lorsqu’en 2005, le Jyllands-Posten publiait les premières caricatures de Mahomet ?

Plus encore, il y a un peu plus d’un an, Copenhague commémorait les 70 ans du sauvetage de ses citoyens juifs, une incroyable épopée où une nation entière se soulevait pour exfiltrer quelques 7 200 juifs danois (sur une population juive totale de 7 800 âmes) vers la Suède, alors territoire neutre. Terre de Justes, le Danemark ne connaît, ni d’un côté ni de l’autre, cette forme de disjonction qui peut exister entre ceux qui sont juifs et qui ne LE sont pas, phénomène dont ils s’étonnent d’ailleurs lorsqu’ils visitent la France.

En convoquant l’histoire, on ne peut s’empêcher de penser qu’à la folie meurtrière se greffe une violence symbolique qui vise directement un pays où la judéité lui est consubstantielle.

À ce stade, il est prématuré d’envisager les effets collatéraux de ces événements. Mais, les téléspectateurs de la célèbre série Forbrydelsen l’auront constaté,  le Danemark n’a pas échappé, depuis quelques années déjà, au débat sur l’islamisme radical. A l’instar de la France, les partis politiques se sont saisis de cette problématique, la gauche agitant le mouchoir de la culpabilisation et de la misère sociale, la droite l’éventail de l’échec de l’immigration. Le fonctionnement des institutions ne permettant pas à une majorité claire de gouverner sans passer par des compris, aucune des grandes décisions ne se font sans des négociations avec l’ensemble de l’éventail politique où le Dansk Folkeparti, l’équivalent du Front national, ne manque jamais de tirer son épingle du jeu en soulignant la menace islamique. Dans quelques mois, le Premier ministre danois, Helle Thorning-Schmidt remettra son mandat en jeu et les sondages ne cessent d’annoncer un basculement à droite. Dans ce contexte, il n’est pas insensé de parier sur un renforcement massif des partis ayant pris la mesure de l’islamisme et proposant des mesures radicales. Les Danois connaitront-ils pour autant la catharsis collective que la France vit actuellement ? Rien n’est moins sûr tant il prédomine, au Danemark, un rapport étrange entre le bien être individuel et la nécessité du consensualisme que Thomas Vinterberg avait illustré de manière phénoménale dans son chef d’œuvre Festen. L’avenir nous le dira.

*Photo : FREYA INGRID MORALES/SIPA. 00704873_000035.

Monsieur Netanyahou, les juifs de France, c’est une affaire de Français

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netanyahou danemark israel

Après la tuerie de Vincennes, cela pouvait passer pour une bévue, dictée par l’émotion autant que par les considérations électoralistes. Après Copenhague, c’est limite insultant. Au moment où il faut appeler les Européens à se dresser contre la terreur islamiste – et à se montrer fermes avec tous les adversaires de leurs sociétés libérales –, Benyamin Netanyahou conseille aux juifs de fuir le Vieux continent. La maison brûle, partez – quant aux autres, vos compatriotes pour lesquels, comme pour le héros de Houellebecq, « il n’y a pas d’Israël », qu’ils se débrouillent.

Puisque le Premier ministre israélien s’adresse à moi, je lui demanderai, avec tout le respect que l’on doit à sa fonction, de se mêler de ses affaires – c’est-à-dire de celles des électeurs qui lui ont confié le pouvoir. Que le chef d’un Etat souverain invite publiquement les citoyens d’autres Etats souverains – et amis – à quitter leurs pays est en soi indélicat. Qu’il le fasse dans cette période où les démocraties devraient serrer les rangs face à un ennemi commun est une faute politique. À quelques semaines d’élections où il doit remettre sa majorité en jeu, cela relève du cynisme.

À l’heure du combat, Netanyahou me conseille la trouille. C’est consternant. Mais le plus grave, c’est qu’il accrédite l’idée selon laquelle les juifs, en France et en Europe, auraient un destin à part, un « ailleurs » où ils auraient déjà un pied, comme s’ils n’étaient finalement que des voyageurs en transit dans leurs patries actuelles. Eh bien non, les juifs ne sont pas le peuple éligible au passeport israélien. On me dira que, pour un sioniste conséquent, l’avenir de tous les Juifs du monde se trouve en Israël. Je répondrai que toute théorie, toute espérance, qui se réalise se détruit du même coup : le sionisme intégralement réalisé n’est pas plus désirable que la démocratie parfaite.
Désolée, monsieur le Premier ministre, mais cette affaire de religion qui est aussi un peuple est déjà assez compliquée comme ça pour que vous n’en rajoutiez pas. Que l’on puisse être pleinement français et pleinement juif – en tout cas juif comme on l’entend –, cela n’a heureusement pas besoin d’être démontré. Mais à vous entendre, mes concitoyens non-juifs finiront par penser que ce lien particulier, qui m’attache à un pays qui n’est pas le mien mais dont la nationalité, si je la demande, m’est acquise de plein droit en raison de mon ascendance, ne se traduit pas par une périlleuse double allégeance. Déjà, certains trouvent que parler des « juifs de France » plutôt que des « Français juifs » révèle une préférence extranationale. Sensibilité sémantique exagérée, sans aucun doute. Cependant, pour beaucoup de juifs – mais pas pour tous, le sionisme est optionnel –, le lien avec Israël existe ou plutôt coexiste, sans histoire et, avec un bonheur particulier en France, avec l’amour civilisé de sa patrie. En terre laïque, tout le monde doit apprendre à vivre avec deux vérités, une pour la maison et une pour l’école ; on doit bien pouvoir se débrouiller pour aimer un pays que l’on n’habite pas sans être infidèle au sien. Reste que ces questions d’affects et d’appartenance sont délicates et qu’il convient d’en parler avec tact, pas à la hussarde comme le fait Netanyahou. De toute façon, c’est une affaire entre Français.

Qu’on ne se méprenne pas. On est obligé de payer ses impôts, pas d’aimer le pays où on les paye. Que des juifs émigrent en Israël ou que des jeunes Français de toutes obédiences partent construire leur vie ailleurs parce que les uns et les autres pensent ne plus avoir d’avenir en France, on peut s’en attrister, il serait malvenu de s’en offusquer. Si des juifs de France se sentent de plus en plus juifs et de moins en moins français, libre à eux de changer de généalogie et de devenir israéliens. Et si d’autres, notamment ceux qui vivent sur la « ligne de front » c’est-à-dire dans nos banlieues, partent poussés par la peur de l’antisémitisme au quotidien, c’est que la République a échoué à les protéger, on ne va pas, en prime, les accabler. Mais à tous ceux qui songent à l’exil parce qu’ils se croient abandonnés par leurs concitoyens, on a envie de dire que ce n’est pas le moment. Certes, depuis plus de dix ans, une partie des élites de ce pays refuse de voir que l’antisémitisme est devenu une seconde nature pour nombre de musulmans. À renvoyer dos à dos « islamophobie » et antisémitisme, on s’est interdit de voir que les coupables de l’un étaient les victimes de l’autre, au risque de désespérer Sarcelles et Créteil (ou leur population juive). Cependant, il faut être sacrément pessimiste, voire ashkénaze, pour oublier que l’antisémitisme, comme le racisme, a été décrété hors la loi en Europe et que, s’il n’en a pas disparu pour autant, il est dénoncé sans ambiguïté et combattu au plus haut niveau des Etats européens.

On pourrait comprendre que le gouvernement de l’Etat juif s’adresse aux juifs du monde entier et même qu’il cherche à les attirer en Israël. Pas comme ça et surtout pas maintenant, au moment où la culture et les libertés que nous avons reçues en héritage sont menacées en Europe. Du reste, si je renonçais à défendre mes idées ici, que me resterait-il à défendre là-bas ? Juifs ou pas, nous vivons des temps difficiles. Mais j’entends Manuel Valls proclamer que « la France, sans les juifs ne serait plus la France ». J’aimerais ajouter que les juifs, sans la France, ne seraient plus tout à fait les juifs.

*Photo : CHINE NOUVELLE/SIPA. 00704462_000001. 

Attentat de Copenhague : face au fascisme vert

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copenhague attentat islam

Après les attentats de janvier, on a vu légitimement le peuple de France se mobiliser contre l’atteinte  portée aux valeurs fondamentales de la République. Pourtant, dans les semaines qui ont suivi, l’unanimisme républicain s’est désagrégé et a laissé place à beaucoup de débats – c’est salutaire dans une démocratie – qui ont vu émerger trois courants de pensée tendant à disculper les terroristes et le djihadisme. Au moment où les attentats redoublent au Danemark, il est utile de s’interroger sur ces tentatives de disculpation du fascisme vert.

Tout d’abord, « le sociologisme » : il s’agit de trouver des explications sociologiques pour comprendre comment des hommes passent de l’islam au salafisme, et de l’islamisme au djihadisme. Aucune des tentatives d’explications par la précarité, le chômage ou l’exclusion sociale n’est pertinente. Elles ne permettent pas de comprendre comment un djihadiste peut être issu aussi bien d’un milieu petit-bourgeois chrétien de Normandie que de l’immigration maghrébine en Seine-Saint-Denis. Comment les conditions historiques, sociales et économiques très différentes à Paris et à Copenhague peuvent conduire dans les deux cas aux mêmes attentats : assassinats contre la liberté d’expression suivis d’assassinats contre des juifs dans les deux cas. Ce courant de pensée porté par Mediapart est une impasse.

« Le psychologisme », ensuite : il s’agit d’expliquer par la psychologie des individus leur engagement dans une entreprise sectaire. Ils seraient en quelque sorte des victimes manipulées par une autorité supérieure qui leur dicterait leurs actes contre leur volonté. Des reportages radio ou télévisés sont allés dans ce sens. On y voyait de très jeunes gens désorientés témoigner des tentatives d’enrôlement dont ils ont été victimes. Le bon sens conduit effectivement à imaginer que quelqu’un qui décide de quitter sa famille en banlieue parisienne pour aller égorger des enfants en Syrie doit avoir des vides affectifs. Certes. Mais la présentation du phénomène djihadiste sous cet angle conduit à en faire une maladie psycho-sociale comme une autre qui serait curable par une prise en  charge médicale. Le bon sens doit aussi nous amener à penser que cette explication est insuffisante et que les frères Kouachi n’étaient pas des fous, mais des combattants méthodiques, organisés, déterminés. Par le « psychologisme », on passe à côté de la dimension idéologique et politique du terrorisme : le djihadisme est avant tout un engagement politique totalitaire comme ont pu l’être le fascisme, le nazisme, ou le communisme. Il conduit les individus à dépasser leur propre existence pour la mettre au service d’une cause. Réduire cet engagement à une dérive psychique, c’est faire fi de ce dépassement. Dépassement certes dévoyé pour une cause monstrueuse, mais dépassement  souvent fascinant pour l’entourage.

Le relativisme, enfin. Après avoir renoncé à excuser le phénomène djihadiste par le contexte sociologique ou psychologique, certains s’essaient au relativisme. En résumé, l’idée serait la suivante (entendue le 11 janvier) : « Certes, ce sont des salauds, mais nous autres chrétiens avons fait la même chose ». Certains utiliseront ce relativisme disculpant en renvoyant dos-à-dos l’inquisition chrétienne et le salafisme, les croisades et les conquêtes de Soliman. D’autres mettront cela sur le compte de l’humiliation subie par les anciens colonisés. D’autres enfin, diront que l’exploitation capitaliste de l’homme par l’homme est aussi un grand crime. Certes. Mais là encore, cette explication fait l’impasse sur une dimension irréductible de l’islamisme : il produit des idées et des comportements au mieux ridicules, au pire cruels. Car il faudra dire et redire que l’Islam fondamentalisme est contre la liberté de penser, contre la liberté de vivre selon ses choix, contre la liberté de s’épanouir. L’interdiction de représenter Mahomet, le voile, les mariages forcés, l’esclavage sexuel, les coups de fouets, les mains coupées sont là pour nous rappeler toute la dimension rétrograde, totalitaire et idéologique de l’Islamisme. Comment la relativiser et la mettre en balance avec les valeurs de nos sociétés occidentales ?

« Sociologisme », « psychologisme » et relativisme constituent trois écueils pour penser le djihadisme. Ils évitent de prendre en compte sa dimension politique. C’est avant tout un combat pour obliger des hommes à vivre selon des normes qu’ils n’ont pas choisies. C’est avant tout une conquête du pouvoir par des hommes résolus, engagés et souvent courageux. En cela le djihadisme est un fascisme.

Et il faut le combattre comme on a combattu le nazisme ou le communisme. Par le « containment » et/ou l’anéantissement : pourchasser et arrêter les individus isolés au sein de nos sociétés par les moyens classiques de la police judiciaire et de la lutte anti-terroriste. Réduire l’extension de Daech et de Boko Haram par des frappes ciblées, des opérations spéciales des services secrets et le soutien aux gouvernements locaux qui peuvent lutter contre eux (cela implique le soutien à la Syrie gouvernementale, comme on soutient le régime jordanien).

Il faut surtout éviter de remettre en cause les fondamentaux de notre société. Entendre des hommes politiques, à l’UMP et au PS (mais surtout à l’UMP) débattre sur l’évolution de notre pacte laïc pour passer un hypothétique concordat avec l’Islam « de France », c’est donner raison aux djihadistes. C’est déjà une victoire pour eux. Remettre en cause la loi de 1905 par la politique sous la pression d’attentats politiques, c’est céder au fascisme. Combattre le fascisme vert, c’est être intransigeant sur nos principes républicains. C’est ne pas distinguer les citoyens entre eux – il n’y a pas de juifs, de musulmans, ou de chrétiens, mais des Français – mais exclure de notre société ceux qui veulent l’asservir.

*Photo : wiki commons.

Hubert Védrine : «Les terroristes ne peuvent pas gagner»

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Causeur. Grâce à son opposition à la guerre en Irak de 2003, la France a joui d’une aura considérable dans le monde arabe. Mais l’affaire des caricatures de Mahomet, en 2006, a mis à mal ce capital de sympathie au niveau international, créant des tensions au sein même d’une société française qui compte plusieurs millions de musulmans. À votre avis, la France devrait-elle s’adapter à ce « fait » islamique ?

Hubert Védrine. La France n’a pas à « s’adapter » à une religion, sous prétexte qu’elle serait un « fait politique majeur » ! Comme le disait avec un courage constant le regretté Abdelwahab Meddeb, « c’est à l’islam de s’adapter à l’Europe ». Mais la France doit tenir compte de trois choses :

1) L’affrontement mondial au sein de l’islam, y compris au sein des musulmans en Europe et en France, où une grosse minorité fondamentaliste veut imposer à la masse musulmane sa conception littérale de la charia (réglementation rigoriste du mode de vie dans la péninsule Arabique au viie siècle) et où une infime minorité est prête pour cela à aller jusqu’à une violence exterminatrice et terrorisante.

2) L’incompréhension, majoritaire dans l’islam, de notre définition et de notre pratique de la liberté d’expression.

3) L’existence en France d’une importante population de jeunes, de banlieue ou autres, juridiquement français, se réclamant depuis quelques années d’un islam redécouvert, fait de slogans ultra-schématiques, en fait acculturés, dévorés de frustrations, vulnérables à l’endoctrinement fanatique islamiste par des groupes activistes.

Quelle est la limite entre « tenir compte » et « s’adapter » ? 

Tenir compte, cela signifie être réaliste, cesser de nier les problèmes (« le problème n’est pas l’islamisme mais le chômage ») et donc nommer la menace (l’islamisme radical), en mesurer l’ampleur, agir fortement et à bon escient, en menant ou en orchestrant une vaste contre-offensive sécuritaire, éducative, sociale, culturelle et théologique, etc.

Cette contre-offensive généralisée, Manuel Valls l’a baptisée « guerre contre le terrorisme, le djihadisme et l’islamisme radical », dans un discours unanimement salué sur les bancs de l’Assemblée nationale. Concrètement, qu’implique cette feuille de route ?

Le Premier ministre a eu raison de mettre fin à un trop long déni. Il s’agit de se protéger, de neutraliser le danger en renforçant les défenses immunitaires chez les populations à risque (par leur culture, leur éducation, leurs valeurs, leur théologie), mais aussi en faisant émerger l’islam de France, ce qui aurait un retentissement très positif chez les musulmans en Europe, au Maghreb et en Afrique.[access capability= »lire_inedits »] Les musulmans de France ont là l’occasion de jouer un rôle historique. Tâche de longue haleine ! Mais ayons confiance : les terroristes peuvent certes infliger des souffrances atroces, ils ne peuvent pas gagner. Ils perdront.

En attendant la victoire que vous nous promettez, le Qatar et l’Arabie saoudite contribuent à la diffusion d’un islamisme d’inspiration salafiste, où s’abreuvent les terroristes de l’État islamique. Nos relations étroites avec ces deux pétromonarchies nous ont-elles fait fermer les yeux sur la propagation de certaines formes d’islam particulièrement dangereuses ?

Ne nous polarisons pas sur le rôle du Qatar. Et je vous rappelle que ce n’est pas la France qui a instauré des relations spéciales avec l’Arabie saoudite, mais les États-Unis, en 1945, quand Roosevelt a conclu avec le souverain saoudien (chez lequel du pétrole avait été découvert en 1938) l’accord pétrole contre sécurité, lors de la fameuse rencontre sur le Quincy. Cette politique a été poursuivie jusqu’à il y a peu, y compris après le 11 Septembre, et, malgré la réislamisation active du monde arabe, n’a été remise en question par les États-Unis que depuis l’exploitation de leur gaz de schiste.

D’accord, mais la France a fait sienne cette politique, en jouant exclusivement et avec constance la carte du sunnisme le plus conservateur…

Avec l’Arabie saoudite, la France avait suivi cette même ligne, mais grâce au nucléaire elle a toujours été moins dépendante du pétrole arabe que les États-Unis. Est-ce pour cela que la politique de prosélytisme wahhabite de l’Arabie saoudite (et ces dernières années, du Qatar) a été minimisée ? Peut-être, mais je pense plutôt que c’est dû à une sous-évaluation de l’islam, et du phénomène islamiste en général (des Français qui en majorité ne croient plus à rien n’arrivent plus à croire que l’on croie encore à une religion, a fortiori que l’on tue pour des croyances !). Ensuite, peut-être avons-nous été endormis par l’idée confortable que ces rivalités entre branches de l’islam ne concernaient que les pays musulmans, en oubliant la question des musulmans en Europe. Une plus grande lucidité va s’imposer.

La lucidité nous commande aussi de voir que l’État islamique bénéficie de certaines complicités passives. D’aucuns soupçonnent la Turquie, pourtant deuxième contingent de l’OTAN, d’abriter des camps d’entraînement de l’État islamique ou, à tout le moins, de faciliter le passage des djihadistes vers la Syrie. Vu le double jeu d’Erdogan, pourquoi sommes-nous aussi indulgents avec Ankara ?

Nous avons vécu sur l’idée d’une Turquie moderne, laïque, désislamisée en profondeur par Atatürk. Ce n’est plus le cas. Elle était dans l’OTAN parce que, sous la guerre froide, pour les États-Unis, sa position au sud de l’URSS était stratégique (c’est pour équilibrer les fusées américaines implantées en Turquie que Khrouchtchev avait essayé de mettre des fusées soviétiques à Cuba). Mais la guerre froide est finie. L’Europe avait accepté la candidature turque, n’osant pas la refuser pour ne pas passer pour un club « chrétien ».

Croyez-vous vraiment que l’adhésion turque aurait changé la donne ?

La Turquie se serait-elle autant réislamisée que sous Erdogan (et ce n’est peut-être qu’un début) si elle avait été acceptée plus vite en Europe ? Impossible à dire. De toute façon, il aurait été impossible de faire ratifier un traité d’adhésion de la Turquie par les 28 États membres, car plusieurs d’entre eux s’y seraient opposés. Et puis, l’Europe est inconséquente : ainsi, elle a approuvé que soit brisé en Turquie le rempart de la laïcité qu’était l’armée. Finalement, que de promesses vaines ! Récemment, les États-Unis n’ont même pas obtenu un engagement clair des Turcs contre l’État islamique car ces derniers veulent d’abord : premièrement, empêcher un Kurdistan indépendant, deuxièmement, renverser le régime chiite syrien. On mesure la confusion !

Dans ce domaine, la France n’a pas non plus de quoi pavoiser. Alors que notre diplomatie avait fait de la chute de Bachar el-Assad sa priorité, l’heure est aujourd’hui à la lutte contre les djihadistes de l’État islamique, dont certains sont français. Retrouvez-vous votre latin dans notre politique syrienne ?

Le cas syrien est un casse-tête. Début 2011, Nicolas Sarkozy et Alain Juppé croyaient que, si elle était aidée, l’opposition démocrate au président Assad pourrait le renverser dans une sorte de printemps de Damas, et que c’était souhaitable et sans risque islamiste. Après mai 2012, François Hollande et Laurent Fabius ont persévéré dans cette analyse et poursuivi cette politique, jusqu’à regretter que les frappes occidentales prévues en août 2013 n’aient pas eu lieu. Ils pensent que cela aurait permis aux opposants démocrates syriens de prendre le pouvoir et d’empêcher l’apparition de Daesh. Beaucoup de spécialiste de la Syrie estiment au contraire que, même au début, les « démocrates », peu nombreux et pas organisés sur le terrain, auraient été débordés par les islamistes, ce que redoutaient les minorités chrétiennes, druzes, kurdes et, bien sûr, alaouites de Syrie.

Or, il est impossible de trancher entre ces deux analyses. Aujourd’hui, une chose est sûre : Assad est toujours là, et le rapport de force sur le terrain ne change pas. Les « modérés » ne contrôlent quasiment rien. Les Américains et les Français jugent moralement impossible de coopérer avec le régime Assad et, même, de renoncer à ce que son renversement soit l’objectif principal. Dans ces conditions, il est impossible de constituer une coalition efficace – donc avec aussi l’Iran ( ! ), la Turquie ( ! ), voire la Syrie d’Assad ( ! ) – pour éradiquer l’État islamique. On ne peut que l’endiguer. Cela exclut aussi que les services syriens coopèrent avec l’Occident contre Daesh. Remettre la Russie dans le jeu, en essayant de trouver une sortie par le haut à l’impasse ukrainienne, ce que François Hollande semble essayer de faire, changerait peut-être la donne.

Jusqu’ici, Paris campe sur ses positions, et ce sont plutôt les États-Unis qui semblent envisager de nouvelles alliances. Ainsi, dans sa volonté d’endiguer Daesh, Washington paraît tenté de jouer la carte chiite. Si les négociations sur le nucléaire se soldaient par un accord, le régime des mollahs pourrait-il constituer un allié de poids dans la guerre contre le djihadisme ?

Malgré les sanctions strictes qui lui ont été imposées sous l’impulsion américaine, l’Iran poursuit son programme nucléaire. Mais Obama a compris qu’on avait plus de chances d’obtenir un changement de ce régime, voire sa dissolution, en jouant la carte de sa réinsertion dans le jeu international (un scénario que redoutent les plus durs à Téhéran) qu’en le maintenant en survie artificielle à coups de sanctions. Je ne fais pas de la question nucléaire un enjeu secondaire, mais attention à ne pas rater le train de l’Histoire.

Il y a quatre ans, beaucoup pensaient que le « train de l’Histoire » allait apporter démocratie et prospérité au monde arabe. Alors que les « printemps arabes » ont fait exploser des États comme la Syrie, la Libye et l’Irak, seule la Tunisie, où les islamistes ont perdu les dernières élections, tire son épingle du jeu. Que nous enseigne le cas tunisien ?

L’exemple tunisien nous rappelle que la Tunisie… est un cas particulier. Un pays de taille et de classes moyennes, historiquement varié – pays phénicien, maghrébin, arabe et d’immigration méditerranéenne –, ouvert sur le monde, très marqué par la France comme par l’héritage remarquable de Bourguiba, assez bien développé (niveau de formation, place des femmes). Ce n’est pas surprenant que, dans ce pays-là, la poussée islamiste, importante après la chute de Ben Ali, ait été contenue démocratiquement par des élections, et ramenée en quelques mois à son poids politique réel (Ennahdha représente environ un tiers du corps électoral). Partant, l’avenir y est relativement encourageant, contrairement à celui des autres pays dévastés par le « printemps arabe »…[/access]

*Photo : Hannah.

La France au défi

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Attentat antisémite meurtrier à Copenhague

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danemark synagogue copenhague

Un deuxième attentat a frappé Copenhague cette nuit. Si les motivations du premier attentat paraissaient déjà fort claires, celles du second sont totalement explicites, puisqu’il visait une synagogue du centre-ville.

C’est vers minuit qu’a eu lieu l’attaque à l’arme automatique de la synagogue, où se tenait une cérémonie. Selon la police danoise, deux policiers ont été blessés devant le lieu de culte et un jeune homme a été assassiné. D’après une association communautaire locale, ce jeune homme était un juif qui veillait à la sécurité devant la synagogue

La police danoise a annoncé ce matin qu’elle pensait avoir abattu près de la gare de Copenhague l’auteur des deux attaques. Celui-ci aurait tiré sur les policiers qui voulaient vérifier son identité avant d’être instantanément et définitivement neutralisé par les forces de l’ordre, que nous remercions au passage, en souhaitant que les nombreux policiers danois blessés hier dans l’exercice de leurs fonctions se rétablissent au plus vite.

« Nous pensons qu’il s’agit du même homme qui est l’auteur des deux fusillades », a déclaré un porte-parole de la police, Torben Moelgaard Jensen, lors d’une conférence de presse.

À l’heure qu’il est, l’identité du tueur présumé reste inconnue. Ses motifs eux, sont désormais connus, même si le mot « antisémitisme » semble largement banni ce matin des chaînes et des sites d’infos.

*Photo : Copenhagen Police/AP/SIPA. AP21693138_000012.

Charlie Hebdo : Attentat meurtrier au Danemark

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Un attentat vient d’avoir lieu aux alentours de 16 heures ce samedi 14 février au centre culturel Krudttønden à Copenhague. La cible des terroristes (on a parlé de deux tireurs, puis d’un seul) était une réunion-débat en hommage à Charlie Hebdo, autour du thème « L’art, le blasphème et la liberté d’expression ». Parmi les invités, se trouvaient notamment l’ambassadeur de France au Danemark François Zimeray, la leader des Femen Inna Shevchenko et le dessinateur suédois Lars Vilks.

D’après un premier bilan, un mort « non identifié » a été tué pendant la fusillade. Trois policiers qui protégeaient les lieux ont été blessés par balle. Le ou les terroristes seraient actuellement en fuite d’après les autorités locales.

« Ils nous ont tiré dessus de l’extérieur. C’était la même intention que Charlie Hebdo sauf qu’ils n’ont pas réussi à rentrer, a déclaré François Zimeray à l’AFP. Ni l’ambassadeur, ni Mlle Shevchenko ni Lars Vilks n’ont été blessés.

Rappelons que Lars Vilks, artiste suédois de renom, est devenu une cible pour les terroristes islamiques depuis qu’il a publié en 2007 dans le journal suédois Nerikes Allehanda une caricature de Mahomet jugée blasphématoire par les intégristes islamistes, mais aussi par nombre d’institutions islamiques officielles, dans le monde arabo-musulman, comme en Occident.

Ainsi, le 30 août 2007, Ekmeleddin Mehmet İhsanoğlu, secrétaire général de l’Organisation de la Conférence Islamique, avait exigé que la Suède « punisse immédiatement le dessinateur et les éditeurs du journal »

Le 15 septembre suivant, Abou Omar al-Baghdadi, chef de l’Etat Islamique en Iraq – alors filiale d’Al Qaïda- offrait un récompense de 100 000 dollars pour le meurtre de Lars Vilks, qui vit sous protection policière depuis.

*Photo : Janus Engel/AP/SIPA AP21693138_000004.

L’Ange gardien : rédemption noire

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jerome leroy ange gardien

Noir d’encre déchiré de flammes, le dernier grand roman de Jérôme Leroy, Le Bloc, revisitait sans concession à l’espérance les thèmes de l’amitié et de la trahison sur fond de prise du pouvoir par un parti d’extrême droite. D’un noir moins dense, car sous-tendu par une vision presque optimiste de la nature humaine, son nouvel opus, L’Ange gardien, peut se lire comme une réflexion fiévreuse sur la rédemption. Sur la capacité des hommes à se remettre debout dans un monde qui tombe.

Comme dans Le Bloc, l’histoire se déroule dans une France quasi contemporaine, celle que Leroy ne cesse de pourfendre, écrasée par la « mondialisation heureuse » et dépecée par les grands prédateurs ; une France déliquescente où les « valeurs républicaines » ne sont plus qu’une formule qui fait pleurer les nostalgiques et ricaner les puissants lorsqu’ils sont sûrs qu’on ne les enregistre pas. Dans ce pays en mille morceaux subsiste pourtant une institution omnipotente, l’Unité, instance secrète dont seuls les agents connaissent l’existence, mais dont mêmes eux ignorent tout de la structure, de la direction et des objectifs, sinon qu’ils se réclament du concept encore plus obscur de « l’État profond ».[access capability= »lire_inedits »] Depuis un demi-siècle, c’est elle qui manœuvre l’opinion, dirige les dirigeants, élabore les stratégies et élimine ceux qui pourraient lui faire obstacle. Le plus froid des monstres froids, puisqu’il n’a ni sang ni tête, juste des agents qu’il envoie torturer ou assassiner, sans que ces derniers puissent savoir s’ils ne figurent pas sur la liste, et s’ils ne seront pas abattus une fois leur mission accomplie. Dans cet univers hautement paranoïaque, deux hommes, deux pécheurs vont pourtant être réunis par une jeune femme, Kardiatou Diop, qui va leur donner l’occasion de se racheter.

Le premier, Berthet, la soixantaine altière, passionné de poésie contemporaine, a été l’un des meilleurs agents de l’Unité. Le tueur absolu. Mais cet ange déchu est devenu un ange gardien lorsqu’en septembre 1992, juste après avoir égorgé un innocent afin de faire porter le chapeau à d’autres innocents, il a croisé Kardiatou, collégienne dans une ZEP de Roubaix, sublime comme une idole noire. Aussitôt, c’est l’illumination. Sans cesser ses activités, le tueur va désormais se racheter en offrant à cette parfaite inconnue un amour absolument gratuit, pur et illimité.

Les fautes que doit expier le second, le romancier Martin Joubert, sont d’un autre ordre : c’est d’avoir renoncé, au nom du confort, à sa vocation de professeur, de passeur de savoir et d’espoir, mais aussi à son intégrité d’écrivain. Résultat, son œuvre patine, mais son couple explose, de même que son surpoids et sa consommation quotidienne de Xanax. La rédemption de Berthet passait par l’amour, celle de Joubert passera par la révolte. Révolte contre le système tout entier lorsque, recruté par Berthet, il acceptera d’écrire, sous la dictée de celui-ci, un roman à clef dévoilant la façon dont l’Unité a pourri ses fondations.

Quant à leur rencontre, explosive, elle va se réaliser sous l’égide de l’Unité, qui a ourdi un complot machiavélique visant à faire assassiner Kardiatou. À cette occasion, Berthet sacrifiera sa vie, et Joubert, son confort : entré en clandestinité, il fera connaître au monde les crimes de l’Unité. Et suscitera du coup, par sa propre rédemption, celle de la société tout entière, réveillée par la divulgation, secouée jusqu’aux tréfonds et enfin libérée de ceux qui « se prenaient pour Dieu, avec un pouvoir illimité merveilleusement confondu avec la puissance démocratique ».[/access]

L’Ange gardien, Jérôme Leroy, Gallimard, 2014.

*Photo : Hannah.

L'Ange gardien

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Le Docteur est occupé!

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petiot jean pierre lucovich

« La rue Lauriston ?…Une légende, monsieur le Président » déclarait Henri Lafont au cours de son procès en décembre 1944. Aplomb incroyable du tortionnaire ou fanfaronnade d’un criminel avant le couperet de la guillotine. « Quatre années au milieu des orchidées, des dahlias et des Bentley, ça se paie, non ? » ajoutait-il, la lucidité du condamné en prime. Dans son dernier roman « Satan habite au 21 » paru aux éditions de l’Archipel, Jean-Pierre de Lucovich croise le regard du sinistre Lafont et de toute une bande de malfaisants. Des affreux de la Carlingue, des grossiums du marché noir, des miliciens amateurs d’art ou de misérables délateurs de paliers, tout ce que le Gai Paris compte d’engeances, figure dans cette fiction sur fond d’Occupation. Le Docteur Petiot tient une place brûlante dans ce chaudron. Insaisissable, cet as du déguisement se joue de la Brigade Criminelle qui perd continuellement sa trace. Il se permet même de doubler les impitoyables pégriots du « 93 », plus adeptes du Luger Parabellum que de l’audience de conciliation.

Seul, Jérôme Dracéna, détective privé, amateur de jolies actrices, mi-justicier, mi-mariole, tente de barrer la route à ce dangereux psychopathe, proche cousin du Dr Mabuse. Lucovich, ex-journaliste mondain, grand connaisseur du gotha s’est transformé en historien rigoureux doublé d’un romancier généreux. Sa documentation ne souffre d’aucune lacune. Sur un canevas de faits vérifiés, il laisse libre cours à son imagination. Son héros n’est pas un inconnu pour ceux qui ont eu la chance de lire son précédent livre Occupe-toi d’Arletty ! couronné par le Prix Arsène-Lupin 2012. On se demande ce que font les scénaristes de télévision pour ne pas s’emparer immédiatement de ces deux romans. Tous les ingrédients d’une série à succès sont présents : des personnages attachants, des bourre-pif, des filles de joie, des méchants vraiment très méchants, des gros bras au cœur tendre et des larmes qui vous submergent quand, au petit matin, une rafle vient enlever votre charmante voisine. Lucovich a fignolé tous les détails pour que son requiem sonne juste. Quand nous lisions, il y a une trentaine d’années, ses Carnets des Hommes en vogue, il avait déjà le sens de la formule, l’œil pour remarquer une imperceptible ride chez une femme, le nez pour sentir un parfum de luxe ou le palais pour décrire la carte d’un restaurant étoilé. Lucovich pratique le name-dropping historique (Rudy de Mérode, Joanovici, Viviane Romance, Ginette Leclerc, Jean Luchaire, etc…) avec gourmandise. De cette ambiguïté entre le vrai et le faux, naît un plaisir de lecture à l’ancienne.

Nous sommes loin des auteurs qui nous perdent dans les méandres de l’autofiction, voie de garage de la littérature française. Avec lui, on ne s’ennuie pas. Lucovich ne mégote pas sur les rebondissements, ses lecteurs ont droit à la totale. C’est-à-dire une succession de chapitres échevelés où tous les genres sont permis (action, érotisme, émotion, suspense, etc…). Une belle variété et des changements de vitesses rapides qui tiennent le lecteur toujours éveillé. Avec, en filigrane, une connaissance exacte du monde des spectacles (cinéma et chanson) de ces années-là. Ce gros roman d’hiver se dévore au coin du feu…pas trop près tout de même. Arletty y parle avec l’accent de Courbevoie, Pierre Brasseur provoque des esclandres dans les cabarets, les vélos-taxis ont remplacé les automobiles et les salons particuliers de Lapérouse incitent aux débordements affectifs. « Satan habite au 21 » ne fait pas toc ! Entre le couvre-feu et les topinambours, la vie des Parisiens s’assombrit sous le ciel fridolin. La Libération est pourtant proche mais Petiot semble échapper à toutes les polices officielles ou non. Depuis que Jérôme Dracéna a découvert le charnier de la rue Le Sueur, il est bien décidé à prendre rendez-vous avec le Docteur.

Satan habite au 21, Jean-Pierre de Lucovich – L’Archipel.

Satan habite au 21

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Doctorat ou baby-sitting?

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Les Lyonnais et a fortiori les étudiants de toute la région Rhône-Alpes connaissent de réputation l’université Lyon-2, autrement baptisée par les plus méprisants d’entre eux « la fac des glandeurs ». D’abord vue de l’extérieur, la fac au rabais a fière allure. Les bâtiments du campus des quais du Rhône portent dignement la devise Scientia et Labore accompagnée d’une statue du grand Claude Bernard, et ne dépareillent pas à côté de la voisine, l’université Jean-Moulin-Lyon 3. Il faut y mettre les pieds, écumer les amphithéâtres mal chauffés et user ses fonds de culotte sur les chaises branlantes en balayant d’un revers de main les écailles de peinture qui tombent parfois du plafond pour se rendre compte, de l’intérieur, de l’étendue du désastre universitaire français.

Ces derniers mois, pourtant, un scandale aurait du faire grand bruit non seulement dans le microcosme universitaire mais dans l’opinion publique : une partie des quelque 1500 enseignants vacataires sont en grève pour réclamer … un contrat de travail. Depuis la rentrée de septembre 2014, en effet, la plupart effectuent ce qu’il convient d’appeler du travail au noir, n’ayant ni convention ni salaire pour reconnaître leur tâche pourtant de plus en plus importante au sein de l’institution. Suivant les filières, et particulièrement en sciences humaines, le volume de cours assuré par les vacataires (doctorants y compris) atteint 70% du total, incluant fatalement les cours magistraux pour lesquels, en principe, les maîtres de conférence et professeurs d’université sont bien mieux armés.

Exaspéré par la situation et le peu d’écho que la mobilisation rencontre, le collectif des vacataires en grève déplore, désabusé, la dégradation dramatique de l’enseignement supérieur et de la recherche depuis une dizaine d’années. Les réformes engagées, désengagées, esquissées, n’ont eu pour seul effet de soulever un peu la poussière des salles de cours. Le budget alloué à la recherche publique stagne à 2.25% du PIB, entraînant la chute du nombre des emplois scientifiques, l’explosion de la précarité voire du chômage des jeunes docteurs. Un cercle vicieux.
Comment s’étonner alors de la fuite des cerveaux ? Comment, dans ces conditions, prétendre réparer la fracture abyssale entre l’université et les Grandes Écoles ?
Fin 2013, la gauche voulut stopper l’effondrement du rayonnement intellectuel français en le rendant plus exportable: en ligne de mire, le système franco-français des classes préparatoires. Supprimer un système à deux vitesses qui s’essouffle par une machine simple et performante faillit être séduisant.
Mais tant que des séances de baby-sitting rapportent davantage à des doctorants que leur poste d’enseignant vacataire, l’université française fera plus pitié qu’envie.

Le Danemark frappé par le terrorisme islamiste

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danemark attentat copenhague blaspheme juifs

danemark attentat copenhague blaspheme juifs

Un centre culturel sans prétention au cœur de Copenhague qui accueillait une conférence sur la liberté d’expression et à laquelle assistaient, entres autres, l’ambassadeur de France au Danemark et le dessinateur suédois Lars Vilks, connu pour une caricature du prophète ; quelques heures plus tard la principale synagogue, celle qui rassemble la plus grande partie de la communauté juive de la capitale. Deux endroits que la folie meurtrière d’un homme a frappés, laissant deux morts et cinq blessés, et qui endeuillent aujourd’hui ce petit pays de la Scandinavie que l’on connait surtout pour ses conteurs, ses philosophes, son art de vivre et sa propension au bonheur.

À peine un mois s’est écoulé depuis les attentats qui ont visé Paris et qui, semblait-il, avaient insufflé un esprit de fronde contre l’islamisme radical à travers le monde, celui que l’on appelle l’esprit du 11 janvier. La réalité est tout autre, c’est désormais un esprit de peur qui règne sur l’Europe, tant les évènements se suivent et se ressemblent dans le mode opératoire et le choix des victimes. Mais surtout, pour incroyablement violents que furent les attentats de Paris, ceux de Copenhague gravissent un échelon supplémentaire dans la terreur, du moins du point de vue symbolique.

Nation avant-gardiste par excellence, territoire revendiquant à hue et à dia son enchantement, terre précurseur du progrès et de l’individualisme, le Danemark illustre mieux que n’importe quel autre pays l’état de fatigue et d’usure générale de l’Occident que Michel Houellebecq met en scène dans son roman pour expliquer l’établissement de l’islam. Dans cette contrée à l’origine de toutes les avancées sociétales, où l’angélisme prime, où la relativité et l’égalitarisme se livrent une âpre concurrence et où les valeurs sont priées de ne pas s’afficher outrageusement sur la place publique, on ne peut s’empêcher de donner raison à la maxime nietzschéenne selon laquelle la nature a horreur du vide. Et par conséquent d’y voir une cible idéale de l’islamisme radical.

Le Danemark, c’est aussi le pays de la liberté d’expression, parfois jusqu’à l’extrême. Sans comparaison possible avec la France, il est quasiment permis de tout penser et de tout dire. C’est ainsi que le Danmarks Nationalsocialistiske Bevægelse, parti nazi officiel et légal, exhibe fièrement ses croix gammées lors de ses manifestations publiques, où que l’association pédophile danoise, la DPA, crée en 1985, ne fut dissoute qu’en 2004. En attaquant à Copenhague, les terroristes portaient l’estocade à la liberté d’expression et à sa sanctuarisation sans limites.  Est-il d’ailleurs nécessaire de rappeler que le Danemark fut le lieu d’origine du « blasphème », lorsqu’en 2005, le Jyllands-Posten publiait les premières caricatures de Mahomet ?

Plus encore, il y a un peu plus d’un an, Copenhague commémorait les 70 ans du sauvetage de ses citoyens juifs, une incroyable épopée où une nation entière se soulevait pour exfiltrer quelques 7 200 juifs danois (sur une population juive totale de 7 800 âmes) vers la Suède, alors territoire neutre. Terre de Justes, le Danemark ne connaît, ni d’un côté ni de l’autre, cette forme de disjonction qui peut exister entre ceux qui sont juifs et qui ne LE sont pas, phénomène dont ils s’étonnent d’ailleurs lorsqu’ils visitent la France.

En convoquant l’histoire, on ne peut s’empêcher de penser qu’à la folie meurtrière se greffe une violence symbolique qui vise directement un pays où la judéité lui est consubstantielle.

À ce stade, il est prématuré d’envisager les effets collatéraux de ces événements. Mais, les téléspectateurs de la célèbre série Forbrydelsen l’auront constaté,  le Danemark n’a pas échappé, depuis quelques années déjà, au débat sur l’islamisme radical. A l’instar de la France, les partis politiques se sont saisis de cette problématique, la gauche agitant le mouchoir de la culpabilisation et de la misère sociale, la droite l’éventail de l’échec de l’immigration. Le fonctionnement des institutions ne permettant pas à une majorité claire de gouverner sans passer par des compris, aucune des grandes décisions ne se font sans des négociations avec l’ensemble de l’éventail politique où le Dansk Folkeparti, l’équivalent du Front national, ne manque jamais de tirer son épingle du jeu en soulignant la menace islamique. Dans quelques mois, le Premier ministre danois, Helle Thorning-Schmidt remettra son mandat en jeu et les sondages ne cessent d’annoncer un basculement à droite. Dans ce contexte, il n’est pas insensé de parier sur un renforcement massif des partis ayant pris la mesure de l’islamisme et proposant des mesures radicales. Les Danois connaitront-ils pour autant la catharsis collective que la France vit actuellement ? Rien n’est moins sûr tant il prédomine, au Danemark, un rapport étrange entre le bien être individuel et la nécessité du consensualisme que Thomas Vinterberg avait illustré de manière phénoménale dans son chef d’œuvre Festen. L’avenir nous le dira.

*Photo : FREYA INGRID MORALES/SIPA. 00704873_000035.

Monsieur Netanyahou, les juifs de France, c’est une affaire de Français

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netanyahou danemark israel

netanyahou danemark israel

Après la tuerie de Vincennes, cela pouvait passer pour une bévue, dictée par l’émotion autant que par les considérations électoralistes. Après Copenhague, c’est limite insultant. Au moment où il faut appeler les Européens à se dresser contre la terreur islamiste – et à se montrer fermes avec tous les adversaires de leurs sociétés libérales –, Benyamin Netanyahou conseille aux juifs de fuir le Vieux continent. La maison brûle, partez – quant aux autres, vos compatriotes pour lesquels, comme pour le héros de Houellebecq, « il n’y a pas d’Israël », qu’ils se débrouillent.

Puisque le Premier ministre israélien s’adresse à moi, je lui demanderai, avec tout le respect que l’on doit à sa fonction, de se mêler de ses affaires – c’est-à-dire de celles des électeurs qui lui ont confié le pouvoir. Que le chef d’un Etat souverain invite publiquement les citoyens d’autres Etats souverains – et amis – à quitter leurs pays est en soi indélicat. Qu’il le fasse dans cette période où les démocraties devraient serrer les rangs face à un ennemi commun est une faute politique. À quelques semaines d’élections où il doit remettre sa majorité en jeu, cela relève du cynisme.

À l’heure du combat, Netanyahou me conseille la trouille. C’est consternant. Mais le plus grave, c’est qu’il accrédite l’idée selon laquelle les juifs, en France et en Europe, auraient un destin à part, un « ailleurs » où ils auraient déjà un pied, comme s’ils n’étaient finalement que des voyageurs en transit dans leurs patries actuelles. Eh bien non, les juifs ne sont pas le peuple éligible au passeport israélien. On me dira que, pour un sioniste conséquent, l’avenir de tous les Juifs du monde se trouve en Israël. Je répondrai que toute théorie, toute espérance, qui se réalise se détruit du même coup : le sionisme intégralement réalisé n’est pas plus désirable que la démocratie parfaite.
Désolée, monsieur le Premier ministre, mais cette affaire de religion qui est aussi un peuple est déjà assez compliquée comme ça pour que vous n’en rajoutiez pas. Que l’on puisse être pleinement français et pleinement juif – en tout cas juif comme on l’entend –, cela n’a heureusement pas besoin d’être démontré. Mais à vous entendre, mes concitoyens non-juifs finiront par penser que ce lien particulier, qui m’attache à un pays qui n’est pas le mien mais dont la nationalité, si je la demande, m’est acquise de plein droit en raison de mon ascendance, ne se traduit pas par une périlleuse double allégeance. Déjà, certains trouvent que parler des « juifs de France » plutôt que des « Français juifs » révèle une préférence extranationale. Sensibilité sémantique exagérée, sans aucun doute. Cependant, pour beaucoup de juifs – mais pas pour tous, le sionisme est optionnel –, le lien avec Israël existe ou plutôt coexiste, sans histoire et, avec un bonheur particulier en France, avec l’amour civilisé de sa patrie. En terre laïque, tout le monde doit apprendre à vivre avec deux vérités, une pour la maison et une pour l’école ; on doit bien pouvoir se débrouiller pour aimer un pays que l’on n’habite pas sans être infidèle au sien. Reste que ces questions d’affects et d’appartenance sont délicates et qu’il convient d’en parler avec tact, pas à la hussarde comme le fait Netanyahou. De toute façon, c’est une affaire entre Français.

Qu’on ne se méprenne pas. On est obligé de payer ses impôts, pas d’aimer le pays où on les paye. Que des juifs émigrent en Israël ou que des jeunes Français de toutes obédiences partent construire leur vie ailleurs parce que les uns et les autres pensent ne plus avoir d’avenir en France, on peut s’en attrister, il serait malvenu de s’en offusquer. Si des juifs de France se sentent de plus en plus juifs et de moins en moins français, libre à eux de changer de généalogie et de devenir israéliens. Et si d’autres, notamment ceux qui vivent sur la « ligne de front » c’est-à-dire dans nos banlieues, partent poussés par la peur de l’antisémitisme au quotidien, c’est que la République a échoué à les protéger, on ne va pas, en prime, les accabler. Mais à tous ceux qui songent à l’exil parce qu’ils se croient abandonnés par leurs concitoyens, on a envie de dire que ce n’est pas le moment. Certes, depuis plus de dix ans, une partie des élites de ce pays refuse de voir que l’antisémitisme est devenu une seconde nature pour nombre de musulmans. À renvoyer dos à dos « islamophobie » et antisémitisme, on s’est interdit de voir que les coupables de l’un étaient les victimes de l’autre, au risque de désespérer Sarcelles et Créteil (ou leur population juive). Cependant, il faut être sacrément pessimiste, voire ashkénaze, pour oublier que l’antisémitisme, comme le racisme, a été décrété hors la loi en Europe et que, s’il n’en a pas disparu pour autant, il est dénoncé sans ambiguïté et combattu au plus haut niveau des Etats européens.

On pourrait comprendre que le gouvernement de l’Etat juif s’adresse aux juifs du monde entier et même qu’il cherche à les attirer en Israël. Pas comme ça et surtout pas maintenant, au moment où la culture et les libertés que nous avons reçues en héritage sont menacées en Europe. Du reste, si je renonçais à défendre mes idées ici, que me resterait-il à défendre là-bas ? Juifs ou pas, nous vivons des temps difficiles. Mais j’entends Manuel Valls proclamer que « la France, sans les juifs ne serait plus la France ». J’aimerais ajouter que les juifs, sans la France, ne seraient plus tout à fait les juifs.

*Photo : CHINE NOUVELLE/SIPA. 00704462_000001. 

Attentat de Copenhague : face au fascisme vert

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copenhague attentat islam

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Après les attentats de janvier, on a vu légitimement le peuple de France se mobiliser contre l’atteinte  portée aux valeurs fondamentales de la République. Pourtant, dans les semaines qui ont suivi, l’unanimisme républicain s’est désagrégé et a laissé place à beaucoup de débats – c’est salutaire dans une démocratie – qui ont vu émerger trois courants de pensée tendant à disculper les terroristes et le djihadisme. Au moment où les attentats redoublent au Danemark, il est utile de s’interroger sur ces tentatives de disculpation du fascisme vert.

Tout d’abord, « le sociologisme » : il s’agit de trouver des explications sociologiques pour comprendre comment des hommes passent de l’islam au salafisme, et de l’islamisme au djihadisme. Aucune des tentatives d’explications par la précarité, le chômage ou l’exclusion sociale n’est pertinente. Elles ne permettent pas de comprendre comment un djihadiste peut être issu aussi bien d’un milieu petit-bourgeois chrétien de Normandie que de l’immigration maghrébine en Seine-Saint-Denis. Comment les conditions historiques, sociales et économiques très différentes à Paris et à Copenhague peuvent conduire dans les deux cas aux mêmes attentats : assassinats contre la liberté d’expression suivis d’assassinats contre des juifs dans les deux cas. Ce courant de pensée porté par Mediapart est une impasse.

« Le psychologisme », ensuite : il s’agit d’expliquer par la psychologie des individus leur engagement dans une entreprise sectaire. Ils seraient en quelque sorte des victimes manipulées par une autorité supérieure qui leur dicterait leurs actes contre leur volonté. Des reportages radio ou télévisés sont allés dans ce sens. On y voyait de très jeunes gens désorientés témoigner des tentatives d’enrôlement dont ils ont été victimes. Le bon sens conduit effectivement à imaginer que quelqu’un qui décide de quitter sa famille en banlieue parisienne pour aller égorger des enfants en Syrie doit avoir des vides affectifs. Certes. Mais la présentation du phénomène djihadiste sous cet angle conduit à en faire une maladie psycho-sociale comme une autre qui serait curable par une prise en  charge médicale. Le bon sens doit aussi nous amener à penser que cette explication est insuffisante et que les frères Kouachi n’étaient pas des fous, mais des combattants méthodiques, organisés, déterminés. Par le « psychologisme », on passe à côté de la dimension idéologique et politique du terrorisme : le djihadisme est avant tout un engagement politique totalitaire comme ont pu l’être le fascisme, le nazisme, ou le communisme. Il conduit les individus à dépasser leur propre existence pour la mettre au service d’une cause. Réduire cet engagement à une dérive psychique, c’est faire fi de ce dépassement. Dépassement certes dévoyé pour une cause monstrueuse, mais dépassement  souvent fascinant pour l’entourage.

Le relativisme, enfin. Après avoir renoncé à excuser le phénomène djihadiste par le contexte sociologique ou psychologique, certains s’essaient au relativisme. En résumé, l’idée serait la suivante (entendue le 11 janvier) : « Certes, ce sont des salauds, mais nous autres chrétiens avons fait la même chose ». Certains utiliseront ce relativisme disculpant en renvoyant dos-à-dos l’inquisition chrétienne et le salafisme, les croisades et les conquêtes de Soliman. D’autres mettront cela sur le compte de l’humiliation subie par les anciens colonisés. D’autres enfin, diront que l’exploitation capitaliste de l’homme par l’homme est aussi un grand crime. Certes. Mais là encore, cette explication fait l’impasse sur une dimension irréductible de l’islamisme : il produit des idées et des comportements au mieux ridicules, au pire cruels. Car il faudra dire et redire que l’Islam fondamentalisme est contre la liberté de penser, contre la liberté de vivre selon ses choix, contre la liberté de s’épanouir. L’interdiction de représenter Mahomet, le voile, les mariages forcés, l’esclavage sexuel, les coups de fouets, les mains coupées sont là pour nous rappeler toute la dimension rétrograde, totalitaire et idéologique de l’Islamisme. Comment la relativiser et la mettre en balance avec les valeurs de nos sociétés occidentales ?

« Sociologisme », « psychologisme » et relativisme constituent trois écueils pour penser le djihadisme. Ils évitent de prendre en compte sa dimension politique. C’est avant tout un combat pour obliger des hommes à vivre selon des normes qu’ils n’ont pas choisies. C’est avant tout une conquête du pouvoir par des hommes résolus, engagés et souvent courageux. En cela le djihadisme est un fascisme.

Et il faut le combattre comme on a combattu le nazisme ou le communisme. Par le « containment » et/ou l’anéantissement : pourchasser et arrêter les individus isolés au sein de nos sociétés par les moyens classiques de la police judiciaire et de la lutte anti-terroriste. Réduire l’extension de Daech et de Boko Haram par des frappes ciblées, des opérations spéciales des services secrets et le soutien aux gouvernements locaux qui peuvent lutter contre eux (cela implique le soutien à la Syrie gouvernementale, comme on soutient le régime jordanien).

Il faut surtout éviter de remettre en cause les fondamentaux de notre société. Entendre des hommes politiques, à l’UMP et au PS (mais surtout à l’UMP) débattre sur l’évolution de notre pacte laïc pour passer un hypothétique concordat avec l’Islam « de France », c’est donner raison aux djihadistes. C’est déjà une victoire pour eux. Remettre en cause la loi de 1905 par la politique sous la pression d’attentats politiques, c’est céder au fascisme. Combattre le fascisme vert, c’est être intransigeant sur nos principes républicains. C’est ne pas distinguer les citoyens entre eux – il n’y a pas de juifs, de musulmans, ou de chrétiens, mais des Français – mais exclure de notre société ceux qui veulent l’asservir.

*Photo : wiki commons.

Hubert Védrine : «Les terroristes ne peuvent pas gagner»

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vedrine syrie turquie

vedrine syrie turquie

Causeur. Grâce à son opposition à la guerre en Irak de 2003, la France a joui d’une aura considérable dans le monde arabe. Mais l’affaire des caricatures de Mahomet, en 2006, a mis à mal ce capital de sympathie au niveau international, créant des tensions au sein même d’une société française qui compte plusieurs millions de musulmans. À votre avis, la France devrait-elle s’adapter à ce « fait » islamique ?

Hubert Védrine. La France n’a pas à « s’adapter » à une religion, sous prétexte qu’elle serait un « fait politique majeur » ! Comme le disait avec un courage constant le regretté Abdelwahab Meddeb, « c’est à l’islam de s’adapter à l’Europe ». Mais la France doit tenir compte de trois choses :

1) L’affrontement mondial au sein de l’islam, y compris au sein des musulmans en Europe et en France, où une grosse minorité fondamentaliste veut imposer à la masse musulmane sa conception littérale de la charia (réglementation rigoriste du mode de vie dans la péninsule Arabique au viie siècle) et où une infime minorité est prête pour cela à aller jusqu’à une violence exterminatrice et terrorisante.

2) L’incompréhension, majoritaire dans l’islam, de notre définition et de notre pratique de la liberté d’expression.

3) L’existence en France d’une importante population de jeunes, de banlieue ou autres, juridiquement français, se réclamant depuis quelques années d’un islam redécouvert, fait de slogans ultra-schématiques, en fait acculturés, dévorés de frustrations, vulnérables à l’endoctrinement fanatique islamiste par des groupes activistes.

Quelle est la limite entre « tenir compte » et « s’adapter » ? 

Tenir compte, cela signifie être réaliste, cesser de nier les problèmes (« le problème n’est pas l’islamisme mais le chômage ») et donc nommer la menace (l’islamisme radical), en mesurer l’ampleur, agir fortement et à bon escient, en menant ou en orchestrant une vaste contre-offensive sécuritaire, éducative, sociale, culturelle et théologique, etc.

Cette contre-offensive généralisée, Manuel Valls l’a baptisée « guerre contre le terrorisme, le djihadisme et l’islamisme radical », dans un discours unanimement salué sur les bancs de l’Assemblée nationale. Concrètement, qu’implique cette feuille de route ?

Le Premier ministre a eu raison de mettre fin à un trop long déni. Il s’agit de se protéger, de neutraliser le danger en renforçant les défenses immunitaires chez les populations à risque (par leur culture, leur éducation, leurs valeurs, leur théologie), mais aussi en faisant émerger l’islam de France, ce qui aurait un retentissement très positif chez les musulmans en Europe, au Maghreb et en Afrique.[access capability= »lire_inedits »] Les musulmans de France ont là l’occasion de jouer un rôle historique. Tâche de longue haleine ! Mais ayons confiance : les terroristes peuvent certes infliger des souffrances atroces, ils ne peuvent pas gagner. Ils perdront.

En attendant la victoire que vous nous promettez, le Qatar et l’Arabie saoudite contribuent à la diffusion d’un islamisme d’inspiration salafiste, où s’abreuvent les terroristes de l’État islamique. Nos relations étroites avec ces deux pétromonarchies nous ont-elles fait fermer les yeux sur la propagation de certaines formes d’islam particulièrement dangereuses ?

Ne nous polarisons pas sur le rôle du Qatar. Et je vous rappelle que ce n’est pas la France qui a instauré des relations spéciales avec l’Arabie saoudite, mais les États-Unis, en 1945, quand Roosevelt a conclu avec le souverain saoudien (chez lequel du pétrole avait été découvert en 1938) l’accord pétrole contre sécurité, lors de la fameuse rencontre sur le Quincy. Cette politique a été poursuivie jusqu’à il y a peu, y compris après le 11 Septembre, et, malgré la réislamisation active du monde arabe, n’a été remise en question par les États-Unis que depuis l’exploitation de leur gaz de schiste.

D’accord, mais la France a fait sienne cette politique, en jouant exclusivement et avec constance la carte du sunnisme le plus conservateur…

Avec l’Arabie saoudite, la France avait suivi cette même ligne, mais grâce au nucléaire elle a toujours été moins dépendante du pétrole arabe que les États-Unis. Est-ce pour cela que la politique de prosélytisme wahhabite de l’Arabie saoudite (et ces dernières années, du Qatar) a été minimisée ? Peut-être, mais je pense plutôt que c’est dû à une sous-évaluation de l’islam, et du phénomène islamiste en général (des Français qui en majorité ne croient plus à rien n’arrivent plus à croire que l’on croie encore à une religion, a fortiori que l’on tue pour des croyances !). Ensuite, peut-être avons-nous été endormis par l’idée confortable que ces rivalités entre branches de l’islam ne concernaient que les pays musulmans, en oubliant la question des musulmans en Europe. Une plus grande lucidité va s’imposer.

La lucidité nous commande aussi de voir que l’État islamique bénéficie de certaines complicités passives. D’aucuns soupçonnent la Turquie, pourtant deuxième contingent de l’OTAN, d’abriter des camps d’entraînement de l’État islamique ou, à tout le moins, de faciliter le passage des djihadistes vers la Syrie. Vu le double jeu d’Erdogan, pourquoi sommes-nous aussi indulgents avec Ankara ?

Nous avons vécu sur l’idée d’une Turquie moderne, laïque, désislamisée en profondeur par Atatürk. Ce n’est plus le cas. Elle était dans l’OTAN parce que, sous la guerre froide, pour les États-Unis, sa position au sud de l’URSS était stratégique (c’est pour équilibrer les fusées américaines implantées en Turquie que Khrouchtchev avait essayé de mettre des fusées soviétiques à Cuba). Mais la guerre froide est finie. L’Europe avait accepté la candidature turque, n’osant pas la refuser pour ne pas passer pour un club « chrétien ».

Croyez-vous vraiment que l’adhésion turque aurait changé la donne ?

La Turquie se serait-elle autant réislamisée que sous Erdogan (et ce n’est peut-être qu’un début) si elle avait été acceptée plus vite en Europe ? Impossible à dire. De toute façon, il aurait été impossible de faire ratifier un traité d’adhésion de la Turquie par les 28 États membres, car plusieurs d’entre eux s’y seraient opposés. Et puis, l’Europe est inconséquente : ainsi, elle a approuvé que soit brisé en Turquie le rempart de la laïcité qu’était l’armée. Finalement, que de promesses vaines ! Récemment, les États-Unis n’ont même pas obtenu un engagement clair des Turcs contre l’État islamique car ces derniers veulent d’abord : premièrement, empêcher un Kurdistan indépendant, deuxièmement, renverser le régime chiite syrien. On mesure la confusion !

Dans ce domaine, la France n’a pas non plus de quoi pavoiser. Alors que notre diplomatie avait fait de la chute de Bachar el-Assad sa priorité, l’heure est aujourd’hui à la lutte contre les djihadistes de l’État islamique, dont certains sont français. Retrouvez-vous votre latin dans notre politique syrienne ?

Le cas syrien est un casse-tête. Début 2011, Nicolas Sarkozy et Alain Juppé croyaient que, si elle était aidée, l’opposition démocrate au président Assad pourrait le renverser dans une sorte de printemps de Damas, et que c’était souhaitable et sans risque islamiste. Après mai 2012, François Hollande et Laurent Fabius ont persévéré dans cette analyse et poursuivi cette politique, jusqu’à regretter que les frappes occidentales prévues en août 2013 n’aient pas eu lieu. Ils pensent que cela aurait permis aux opposants démocrates syriens de prendre le pouvoir et d’empêcher l’apparition de Daesh. Beaucoup de spécialiste de la Syrie estiment au contraire que, même au début, les « démocrates », peu nombreux et pas organisés sur le terrain, auraient été débordés par les islamistes, ce que redoutaient les minorités chrétiennes, druzes, kurdes et, bien sûr, alaouites de Syrie.

Or, il est impossible de trancher entre ces deux analyses. Aujourd’hui, une chose est sûre : Assad est toujours là, et le rapport de force sur le terrain ne change pas. Les « modérés » ne contrôlent quasiment rien. Les Américains et les Français jugent moralement impossible de coopérer avec le régime Assad et, même, de renoncer à ce que son renversement soit l’objectif principal. Dans ces conditions, il est impossible de constituer une coalition efficace – donc avec aussi l’Iran ( ! ), la Turquie ( ! ), voire la Syrie d’Assad ( ! ) – pour éradiquer l’État islamique. On ne peut que l’endiguer. Cela exclut aussi que les services syriens coopèrent avec l’Occident contre Daesh. Remettre la Russie dans le jeu, en essayant de trouver une sortie par le haut à l’impasse ukrainienne, ce que François Hollande semble essayer de faire, changerait peut-être la donne.

Jusqu’ici, Paris campe sur ses positions, et ce sont plutôt les États-Unis qui semblent envisager de nouvelles alliances. Ainsi, dans sa volonté d’endiguer Daesh, Washington paraît tenté de jouer la carte chiite. Si les négociations sur le nucléaire se soldaient par un accord, le régime des mollahs pourrait-il constituer un allié de poids dans la guerre contre le djihadisme ?

Malgré les sanctions strictes qui lui ont été imposées sous l’impulsion américaine, l’Iran poursuit son programme nucléaire. Mais Obama a compris qu’on avait plus de chances d’obtenir un changement de ce régime, voire sa dissolution, en jouant la carte de sa réinsertion dans le jeu international (un scénario que redoutent les plus durs à Téhéran) qu’en le maintenant en survie artificielle à coups de sanctions. Je ne fais pas de la question nucléaire un enjeu secondaire, mais attention à ne pas rater le train de l’Histoire.

Il y a quatre ans, beaucoup pensaient que le « train de l’Histoire » allait apporter démocratie et prospérité au monde arabe. Alors que les « printemps arabes » ont fait exploser des États comme la Syrie, la Libye et l’Irak, seule la Tunisie, où les islamistes ont perdu les dernières élections, tire son épingle du jeu. Que nous enseigne le cas tunisien ?

L’exemple tunisien nous rappelle que la Tunisie… est un cas particulier. Un pays de taille et de classes moyennes, historiquement varié – pays phénicien, maghrébin, arabe et d’immigration méditerranéenne –, ouvert sur le monde, très marqué par la France comme par l’héritage remarquable de Bourguiba, assez bien développé (niveau de formation, place des femmes). Ce n’est pas surprenant que, dans ce pays-là, la poussée islamiste, importante après la chute de Ben Ali, ait été contenue démocratiquement par des élections, et ramenée en quelques mois à son poids politique réel (Ennahdha représente environ un tiers du corps électoral). Partant, l’avenir y est relativement encourageant, contrairement à celui des autres pays dévastés par le « printemps arabe »…[/access]

*Photo : Hannah.

La France au défi

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Attentat antisémite meurtrier à Copenhague

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danemark synagogue copenhague

danemark synagogue copenhague

Un deuxième attentat a frappé Copenhague cette nuit. Si les motivations du premier attentat paraissaient déjà fort claires, celles du second sont totalement explicites, puisqu’il visait une synagogue du centre-ville.

C’est vers minuit qu’a eu lieu l’attaque à l’arme automatique de la synagogue, où se tenait une cérémonie. Selon la police danoise, deux policiers ont été blessés devant le lieu de culte et un jeune homme a été assassiné. D’après une association communautaire locale, ce jeune homme était un juif qui veillait à la sécurité devant la synagogue

La police danoise a annoncé ce matin qu’elle pensait avoir abattu près de la gare de Copenhague l’auteur des deux attaques. Celui-ci aurait tiré sur les policiers qui voulaient vérifier son identité avant d’être instantanément et définitivement neutralisé par les forces de l’ordre, que nous remercions au passage, en souhaitant que les nombreux policiers danois blessés hier dans l’exercice de leurs fonctions se rétablissent au plus vite.

« Nous pensons qu’il s’agit du même homme qui est l’auteur des deux fusillades », a déclaré un porte-parole de la police, Torben Moelgaard Jensen, lors d’une conférence de presse.

À l’heure qu’il est, l’identité du tueur présumé reste inconnue. Ses motifs eux, sont désormais connus, même si le mot « antisémitisme » semble largement banni ce matin des chaînes et des sites d’infos.

*Photo : Copenhagen Police/AP/SIPA. AP21693138_000012.

Charlie Hebdo : Attentat meurtrier au Danemark

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Un attentat vient d’avoir lieu aux alentours de 16 heures ce samedi 14 février au centre culturel Krudttønden à Copenhague. La cible des terroristes (on a parlé de deux tireurs, puis d’un seul) était une réunion-débat en hommage à Charlie Hebdo, autour du thème « L’art, le blasphème et la liberté d’expression ». Parmi les invités, se trouvaient notamment l’ambassadeur de France au Danemark François Zimeray, la leader des Femen Inna Shevchenko et le dessinateur suédois Lars Vilks.

D’après un premier bilan, un mort « non identifié » a été tué pendant la fusillade. Trois policiers qui protégeaient les lieux ont été blessés par balle. Le ou les terroristes seraient actuellement en fuite d’après les autorités locales.

« Ils nous ont tiré dessus de l’extérieur. C’était la même intention que Charlie Hebdo sauf qu’ils n’ont pas réussi à rentrer, a déclaré François Zimeray à l’AFP. Ni l’ambassadeur, ni Mlle Shevchenko ni Lars Vilks n’ont été blessés.

Rappelons que Lars Vilks, artiste suédois de renom, est devenu une cible pour les terroristes islamiques depuis qu’il a publié en 2007 dans le journal suédois Nerikes Allehanda une caricature de Mahomet jugée blasphématoire par les intégristes islamistes, mais aussi par nombre d’institutions islamiques officielles, dans le monde arabo-musulman, comme en Occident.

Ainsi, le 30 août 2007, Ekmeleddin Mehmet İhsanoğlu, secrétaire général de l’Organisation de la Conférence Islamique, avait exigé que la Suède « punisse immédiatement le dessinateur et les éditeurs du journal »

Le 15 septembre suivant, Abou Omar al-Baghdadi, chef de l’Etat Islamique en Iraq – alors filiale d’Al Qaïda- offrait un récompense de 100 000 dollars pour le meurtre de Lars Vilks, qui vit sous protection policière depuis.

*Photo : Janus Engel/AP/SIPA AP21693138_000004.

L’Ange gardien : rédemption noire

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jerome leroy ange gardien

jerome leroy ange gardien

Noir d’encre déchiré de flammes, le dernier grand roman de Jérôme Leroy, Le Bloc, revisitait sans concession à l’espérance les thèmes de l’amitié et de la trahison sur fond de prise du pouvoir par un parti d’extrême droite. D’un noir moins dense, car sous-tendu par une vision presque optimiste de la nature humaine, son nouvel opus, L’Ange gardien, peut se lire comme une réflexion fiévreuse sur la rédemption. Sur la capacité des hommes à se remettre debout dans un monde qui tombe.

Comme dans Le Bloc, l’histoire se déroule dans une France quasi contemporaine, celle que Leroy ne cesse de pourfendre, écrasée par la « mondialisation heureuse » et dépecée par les grands prédateurs ; une France déliquescente où les « valeurs républicaines » ne sont plus qu’une formule qui fait pleurer les nostalgiques et ricaner les puissants lorsqu’ils sont sûrs qu’on ne les enregistre pas. Dans ce pays en mille morceaux subsiste pourtant une institution omnipotente, l’Unité, instance secrète dont seuls les agents connaissent l’existence, mais dont mêmes eux ignorent tout de la structure, de la direction et des objectifs, sinon qu’ils se réclament du concept encore plus obscur de « l’État profond ».[access capability= »lire_inedits »] Depuis un demi-siècle, c’est elle qui manœuvre l’opinion, dirige les dirigeants, élabore les stratégies et élimine ceux qui pourraient lui faire obstacle. Le plus froid des monstres froids, puisqu’il n’a ni sang ni tête, juste des agents qu’il envoie torturer ou assassiner, sans que ces derniers puissent savoir s’ils ne figurent pas sur la liste, et s’ils ne seront pas abattus une fois leur mission accomplie. Dans cet univers hautement paranoïaque, deux hommes, deux pécheurs vont pourtant être réunis par une jeune femme, Kardiatou Diop, qui va leur donner l’occasion de se racheter.

Le premier, Berthet, la soixantaine altière, passionné de poésie contemporaine, a été l’un des meilleurs agents de l’Unité. Le tueur absolu. Mais cet ange déchu est devenu un ange gardien lorsqu’en septembre 1992, juste après avoir égorgé un innocent afin de faire porter le chapeau à d’autres innocents, il a croisé Kardiatou, collégienne dans une ZEP de Roubaix, sublime comme une idole noire. Aussitôt, c’est l’illumination. Sans cesser ses activités, le tueur va désormais se racheter en offrant à cette parfaite inconnue un amour absolument gratuit, pur et illimité.

Les fautes que doit expier le second, le romancier Martin Joubert, sont d’un autre ordre : c’est d’avoir renoncé, au nom du confort, à sa vocation de professeur, de passeur de savoir et d’espoir, mais aussi à son intégrité d’écrivain. Résultat, son œuvre patine, mais son couple explose, de même que son surpoids et sa consommation quotidienne de Xanax. La rédemption de Berthet passait par l’amour, celle de Joubert passera par la révolte. Révolte contre le système tout entier lorsque, recruté par Berthet, il acceptera d’écrire, sous la dictée de celui-ci, un roman à clef dévoilant la façon dont l’Unité a pourri ses fondations.

Quant à leur rencontre, explosive, elle va se réaliser sous l’égide de l’Unité, qui a ourdi un complot machiavélique visant à faire assassiner Kardiatou. À cette occasion, Berthet sacrifiera sa vie, et Joubert, son confort : entré en clandestinité, il fera connaître au monde les crimes de l’Unité. Et suscitera du coup, par sa propre rédemption, celle de la société tout entière, réveillée par la divulgation, secouée jusqu’aux tréfonds et enfin libérée de ceux qui « se prenaient pour Dieu, avec un pouvoir illimité merveilleusement confondu avec la puissance démocratique ».[/access]

L’Ange gardien, Jérôme Leroy, Gallimard, 2014.

*Photo : Hannah.

L'Ange gardien

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Le Docteur est occupé!

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petiot jean pierre lucovich

petiot jean pierre lucovich

« La rue Lauriston ?…Une légende, monsieur le Président » déclarait Henri Lafont au cours de son procès en décembre 1944. Aplomb incroyable du tortionnaire ou fanfaronnade d’un criminel avant le couperet de la guillotine. « Quatre années au milieu des orchidées, des dahlias et des Bentley, ça se paie, non ? » ajoutait-il, la lucidité du condamné en prime. Dans son dernier roman « Satan habite au 21 » paru aux éditions de l’Archipel, Jean-Pierre de Lucovich croise le regard du sinistre Lafont et de toute une bande de malfaisants. Des affreux de la Carlingue, des grossiums du marché noir, des miliciens amateurs d’art ou de misérables délateurs de paliers, tout ce que le Gai Paris compte d’engeances, figure dans cette fiction sur fond d’Occupation. Le Docteur Petiot tient une place brûlante dans ce chaudron. Insaisissable, cet as du déguisement se joue de la Brigade Criminelle qui perd continuellement sa trace. Il se permet même de doubler les impitoyables pégriots du « 93 », plus adeptes du Luger Parabellum que de l’audience de conciliation.

Seul, Jérôme Dracéna, détective privé, amateur de jolies actrices, mi-justicier, mi-mariole, tente de barrer la route à ce dangereux psychopathe, proche cousin du Dr Mabuse. Lucovich, ex-journaliste mondain, grand connaisseur du gotha s’est transformé en historien rigoureux doublé d’un romancier généreux. Sa documentation ne souffre d’aucune lacune. Sur un canevas de faits vérifiés, il laisse libre cours à son imagination. Son héros n’est pas un inconnu pour ceux qui ont eu la chance de lire son précédent livre Occupe-toi d’Arletty ! couronné par le Prix Arsène-Lupin 2012. On se demande ce que font les scénaristes de télévision pour ne pas s’emparer immédiatement de ces deux romans. Tous les ingrédients d’une série à succès sont présents : des personnages attachants, des bourre-pif, des filles de joie, des méchants vraiment très méchants, des gros bras au cœur tendre et des larmes qui vous submergent quand, au petit matin, une rafle vient enlever votre charmante voisine. Lucovich a fignolé tous les détails pour que son requiem sonne juste. Quand nous lisions, il y a une trentaine d’années, ses Carnets des Hommes en vogue, il avait déjà le sens de la formule, l’œil pour remarquer une imperceptible ride chez une femme, le nez pour sentir un parfum de luxe ou le palais pour décrire la carte d’un restaurant étoilé. Lucovich pratique le name-dropping historique (Rudy de Mérode, Joanovici, Viviane Romance, Ginette Leclerc, Jean Luchaire, etc…) avec gourmandise. De cette ambiguïté entre le vrai et le faux, naît un plaisir de lecture à l’ancienne.

Nous sommes loin des auteurs qui nous perdent dans les méandres de l’autofiction, voie de garage de la littérature française. Avec lui, on ne s’ennuie pas. Lucovich ne mégote pas sur les rebondissements, ses lecteurs ont droit à la totale. C’est-à-dire une succession de chapitres échevelés où tous les genres sont permis (action, érotisme, émotion, suspense, etc…). Une belle variété et des changements de vitesses rapides qui tiennent le lecteur toujours éveillé. Avec, en filigrane, une connaissance exacte du monde des spectacles (cinéma et chanson) de ces années-là. Ce gros roman d’hiver se dévore au coin du feu…pas trop près tout de même. Arletty y parle avec l’accent de Courbevoie, Pierre Brasseur provoque des esclandres dans les cabarets, les vélos-taxis ont remplacé les automobiles et les salons particuliers de Lapérouse incitent aux débordements affectifs. « Satan habite au 21 » ne fait pas toc ! Entre le couvre-feu et les topinambours, la vie des Parisiens s’assombrit sous le ciel fridolin. La Libération est pourtant proche mais Petiot semble échapper à toutes les polices officielles ou non. Depuis que Jérôme Dracéna a découvert le charnier de la rue Le Sueur, il est bien décidé à prendre rendez-vous avec le Docteur.

Satan habite au 21, Jean-Pierre de Lucovich – L’Archipel.

Satan habite au 21

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