Après les attentats de janvier, on a vu légitimement le peuple de France se mobiliser contre l’atteinte  portée aux valeurs fondamentales de la République. Pourtant, dans les semaines qui ont suivi, l’unanimisme républicain s’est désagrégé et a laissé place à beaucoup de débats – c’est salutaire dans une démocratie – qui ont vu émerger trois courants de pensée tendant à disculper les terroristes et le djihadisme. Au moment où les attentats redoublent au Danemark, il est utile de s’interroger sur ces tentatives de disculpation du fascisme vert.

Tout d’abord, « le sociologisme » : il s’agit de trouver des explications sociologiques pour comprendre comment des hommes passent de l’islam au salafisme, et de l’islamisme au djihadisme. Aucune des tentatives d’explications par la précarité, le chômage ou l’exclusion sociale n’est pertinente. Elles ne permettent pas de comprendre comment un djihadiste peut être issu aussi bien d’un milieu petit-bourgeois chrétien de Normandie que de l’immigration maghrébine en Seine-Saint-Denis. Comment les conditions historiques, sociales et économiques très différentes à Paris et à Copenhague peuvent conduire dans les deux cas aux mêmes attentats : assassinats contre la liberté d’expression suivis d’assassinats contre des juifs dans les deux cas. Ce courant de pensée porté par Mediapart est une impasse.

« Le psychologisme », ensuite : il s’agit d’expliquer par la psychologie des individus leur engagement dans une entreprise sectaire. Ils seraient en quelque sorte des victimes manipulées par une autorité supérieure qui leur dicterait leurs actes contre leur volonté. Des reportages radio ou télévisés sont allés dans ce sens. On y voyait de très jeunes gens désorientés témoigner des tentatives d’enrôlement dont ils ont été victimes. Le bon sens conduit effectivement à imaginer que quelqu’un qui décide de quitter sa famille en banlieue parisienne pour aller égorger des enfants en Syrie doit avoir des vides affectifs. Certes. Mais la présentation du phénomène djihadiste sous cet angle conduit à en faire une maladie psycho-sociale comme une autre qui serait curable par une prise en  charge médicale. Le bon sens doit aussi nous amener à penser que cette explication est insuffisante et que les frères Kouachi n’étaient pas des fous, mais des combattants méthodiques, organisés, déterminés. Par le « psychologisme », on passe à côté de la dimension idéologique et politique du terrorisme : le djihadisme est avant tout un engagement politique totalitaire comme ont pu l’être le fascisme, le nazisme, ou le communisme. Il conduit les individus à dépasser leur propre existence pour la mettre au service d’une cause. Réduire cet engagement à une dérive psychique, c’est faire fi de ce dépassement. Dépassement certes dévoyé pour une cause monstrueuse, mais dépassement  souvent fascinant pour l’entourage.

Le relativisme, enfin. Après avoir renoncé à excuser le phénomène djihadiste par le contexte sociologique ou psychologique, certains s’essaient au relativisme. En résumé, l’idée serait la suivante (entendue le 11 janvier) : « Certes, ce sont des salauds, mais nous autres chrétiens avons fait la même chose ». Certains utiliseront ce relativisme disculpant en renvoyant dos-à-dos l’inquisition chrétienne et le salafisme, les croisades et les conquêtes de Soliman. D’autres mettront cela sur le compte de l’humiliation subie par les anciens colonisés. D’autres enfin, diront que l’exploitation capitaliste de l’homme par l’homme est aussi un grand crime. Certes. Mais là encore, cette explication fait l’impasse sur une dimension irréductible de l’islamisme : il produit des idées et des comportements au mieux ridicules, au pire cruels. Car il faudra dire et redire que l’Islam fondamentalisme est contre la liberté de penser, contre la liberté de vivre selon ses choix, contre la liberté de s’épanouir. L’interdiction de représenter Mahomet, le voile, les mariages forcés, l’esclavage sexuel, les coups de fouets, les mains coupées sont là pour nous rappeler toute la dimension rétrograde, totalitaire et idéologique de l’Islamisme. Comment la relativiser et la mettre en balance avec les valeurs de nos sociétés occidentales ?

« Sociologisme », « psychologisme » et relativisme constituent trois écueils pour penser le djihadisme. Ils évitent de prendre en compte sa dimension politique. C’est avant tout un combat pour obliger des hommes à vivre selon des normes qu’ils n’ont pas choisies. C’est avant tout une conquête du pouvoir par des hommes résolus, engagés et souvent courageux. En cela le djihadisme est un fascisme.

Et il faut le combattre comme on a combattu le nazisme ou le communisme. Par le « containment » et/ou l’anéantissement : pourchasser et arrêter les individus isolés au sein de nos sociétés par les moyens classiques de la police judiciaire et de la lutte anti-terroriste. Réduire l’extension de Daech et de Boko Haram par des frappes ciblées, des opérations spéciales des services secrets et le soutien aux gouvernements locaux qui peuvent lutter contre eux (cela implique le soutien à la Syrie gouvernementale, comme on soutient le régime jordanien).

Il faut surtout éviter de remettre en cause les fondamentaux de notre société. Entendre des hommes politiques, à l’UMP et au PS (mais surtout à l’UMP) débattre sur l’évolution de notre pacte laïc pour passer un hypothétique concordat avec l’Islam « de France », c’est donner raison aux djihadistes. C’est déjà une victoire pour eux. Remettre en cause la loi de 1905 par la politique sous la pression d’attentats politiques, c’est céder au fascisme. Combattre le fascisme vert, c’est être intransigeant sur nos principes républicains. C’est ne pas distinguer les citoyens entre eux – il n’y a pas de juifs, de musulmans, ou de chrétiens, mais des Français – mais exclure de notre société ceux qui veulent l’asservir.

*Photo : wiki commons.

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Xavier Théry
travaille dans un grand groupe de communication.
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