Après la tuerie de Vincennes, cela pouvait passer pour une bévue, dictée par l’émotion autant que par les considérations électoralistes. Après Copenhague, c’est limite insultant. Au moment où il faut appeler les Européens à se dresser contre la terreur islamiste – et à se montrer fermes avec tous les adversaires de leurs sociétés libérales –, Benyamin Netanyahou conseille aux juifs de fuir le Vieux continent. La maison brûle, partez – quant aux autres, vos compatriotes pour lesquels, comme pour le héros de Houellebecq, « il n’y a pas d’Israël », qu’ils se débrouillent.

Puisque le Premier ministre israélien s’adresse à moi, je lui demanderai, avec tout le respect que l’on doit à sa fonction, de se mêler de ses affaires – c’est-à-dire de celles des électeurs qui lui ont confié le pouvoir. Que le chef d’un Etat souverain invite publiquement les citoyens d’autres Etats souverains – et amis – à quitter leurs pays est en soi indélicat. Qu’il le fasse dans cette période où les démocraties devraient serrer les rangs face à un ennemi commun est une faute politique. À quelques semaines d’élections où il doit remettre sa majorité en jeu, cela relève du cynisme.

À l’heure du combat, Netanyahou me conseille la trouille. C’est consternant. Mais le plus grave, c’est qu’il accrédite l’idée selon laquelle les juifs, en France et en Europe, auraient un destin à part, un « ailleurs » où ils auraient déjà un pied, comme s’ils n’étaient finalement que des voyageurs en transit dans leurs patries actuelles. Eh bien non, les juifs ne sont pas le peuple éligible au passeport israélien. On me dira que, pour un sioniste conséquent, l’avenir de tous les Juifs du monde se trouve en Israël. Je répondrai que toute théorie, toute espérance, qui se réalise se détruit du même coup : le sionisme intégralement réalisé n’est pas plus désirable que la démocratie parfaite.
Désolée, monsieur le Premier ministre, mais cette affaire de religion qui est aussi un peuple est déjà assez compliquée comme ça pour que vous n’en rajoutiez pas. Que l’on puisse être pleinement français et pleinement juif – en tout cas juif comme on l’entend –, cela n’a heureusement pas besoin d’être démontré. Mais à vous entendre, mes concitoyens non-juifs finiront par penser que ce lien particulier, qui m’attache à un pays qui n’est pas le mien mais dont la nationalité, si je la demande, m’est acquise de plein droit en raison de mon ascendance, ne se traduit pas par une périlleuse double allégeance. Déjà, certains trouvent que parler des « juifs de France » plutôt que des « Français juifs » révèle une préférence extranationale. Sensibilité sémantique exagérée, sans aucun doute. Cependant, pour beaucoup de juifs – mais pas pour tous, le sionisme est optionnel –, le lien avec Israël existe ou plutôt coexiste, sans histoire et, avec un bonheur particulier en France, avec l’amour civilisé de sa patrie. En terre laïque, tout le monde doit apprendre à vivre avec deux vérités, une pour la maison et une pour l’école ; on doit bien pouvoir se débrouiller pour aimer un pays que l’on n’habite pas sans être infidèle au sien. Reste que ces questions d’affects et d’appartenance sont délicates et qu’il convient d’en parler avec tact, pas à la hussarde comme le fait Netanyahou. De toute façon, c’est une affaire entre Français.

Qu’on ne se méprenne pas. On est obligé de payer ses impôts, pas d’aimer le pays où on les paye. Que des juifs émigrent en Israël ou que des jeunes Français de toutes obédiences partent construire leur vie ailleurs parce que les uns et les autres pensent ne plus avoir d’avenir en France, on peut s’en attrister, il serait malvenu de s’en offusquer. Si des juifs de France se sentent de plus en plus juifs et de moins en moins français, libre à eux de changer de généalogie et de devenir israéliens. Et si d’autres, notamment ceux qui vivent sur la « ligne de front » c’est-à-dire dans nos banlieues, partent poussés par la peur de l’antisémitisme au quotidien, c’est que la République a échoué à les protéger, on ne va pas, en prime, les accabler. Mais à tous ceux qui songent à l’exil parce qu’ils se croient abandonnés par leurs concitoyens, on a envie de dire que ce n’est pas le moment. Certes, depuis plus de dix ans, une partie des élites de ce pays refuse de voir que l’antisémitisme est devenu une seconde nature pour nombre de musulmans. À renvoyer dos à dos « islamophobie » et antisémitisme, on s’est interdit de voir que les coupables de l’un étaient les victimes de l’autre, au risque de désespérer Sarcelles et Créteil (ou leur population juive). Cependant, il faut être sacrément pessimiste, voire ashkénaze, pour oublier que l’antisémitisme, comme le racisme, a été décrété hors la loi en Europe et que, s’il n’en a pas disparu pour autant, il est dénoncé sans ambiguïté et combattu au plus haut niveau des Etats européens.

On pourrait comprendre que le gouvernement de l’Etat juif s’adresse aux juifs du monde entier et même qu’il cherche à les attirer en Israël. Pas comme ça et surtout pas maintenant, au moment où la culture et les libertés que nous avons reçues en héritage sont menacées en Europe. Du reste, si je renonçais à défendre mes idées ici, que me resterait-il à défendre là-bas ? Juifs ou pas, nous vivons des temps difficiles. Mais j’entends Manuel Valls proclamer que « la France, sans les juifs ne serait plus la France ». J’aimerais ajouter que les juifs, sans la France, ne seraient plus tout à fait les juifs.

*Photo : CHINE NOUVELLE/SIPA. 00704462_000001. 

Partager
Elisabeth Lévy
est fondatrice et directrice de la rédaction de Causeur.