Un centre culturel sans prétention au cœur de Copenhague qui accueillait une conférence sur la liberté d’expression et à laquelle assistaient, entres autres, l’ambassadeur de France au Danemark et le dessinateur suédois Lars Vilks, connu pour une caricature du prophète ; quelques heures plus tard la principale synagogue, celle qui rassemble la plus grande partie de la communauté juive de la capitale. Deux endroits que la folie meurtrière d’un homme a frappés, laissant deux morts et cinq blessés, et qui endeuillent aujourd’hui ce petit pays de la Scandinavie que l’on connait surtout pour ses conteurs, ses philosophes, son art de vivre et sa propension au bonheur.

À peine un mois s’est écoulé depuis les attentats qui ont visé Paris et qui, semblait-il, avaient insufflé un esprit de fronde contre l’islamisme radical à travers le monde, celui que l’on appelle l’esprit du 11 janvier. La réalité est tout autre, c’est désormais un esprit de peur qui règne sur l’Europe, tant les évènements se suivent et se ressemblent dans le mode opératoire et le choix des victimes. Mais surtout, pour incroyablement violents que furent les attentats de Paris, ceux de Copenhague gravissent un échelon supplémentaire dans la terreur, du moins du point de vue symbolique.

Nation avant-gardiste par excellence, territoire revendiquant à hue et à dia son enchantement, terre précurseur du progrès et de l’individualisme, le Danemark illustre mieux que n’importe quel autre pays l’état de fatigue et d’usure générale de l’Occident que Michel Houellebecq met en scène dans son roman pour expliquer l’établissement de l’islam. Dans cette contrée à l’origine de toutes les avancées sociétales, où l’angélisme prime, où la relativité et l’égalitarisme se livrent une âpre concurrence et où les valeurs sont priées de ne pas s’afficher outrageusement sur la place publique, on ne peut s’empêcher de donner raison à la maxime nietzschéenne selon laquelle la nature a horreur du vide. Et par conséquent d’y voir une cible idéale de l’islamisme radical.

Le Danemark, c’est aussi le pays de la liberté d’expression, parfois jusqu’à l’extrême. Sans comparaison possible avec la France, il est quasiment permis de tout penser et de tout dire. C’est ainsi que le Danmarks Nationalsocialistiske Bevægelse, parti nazi officiel et légal, exhibe fièrement ses croix gammées lors de ses manifestations publiques, où que l’association pédophile danoise, la DPA, crée en 1985, ne fut dissoute qu’en 2004. En attaquant à Copenhague, les terroristes portaient l’estocade à la liberté d’expression et à sa sanctuarisation sans limites.  Est-il d’ailleurs nécessaire de rappeler que le Danemark fut le lieu d’origine du « blasphème », lorsqu’en 2005, le Jyllands-Posten publiait les premières caricatures de Mahomet ?

Plus encore, il y a un peu plus d’un an, Copenhague commémorait les 70 ans du sauvetage de ses citoyens juifs, une incroyable épopée où une nation entière se soulevait pour exfiltrer quelques 7 200 juifs danois (sur une population juive totale de 7 800 âmes) vers la Suède, alors territoire neutre. Terre de Justes, le Danemark ne connaît, ni d’un côté ni de l’autre, cette forme de disjonction qui peut exister entre ceux qui sont juifs et qui ne LE sont pas, phénomène dont ils s’étonnent d’ailleurs lorsqu’ils visitent la France.

En convoquant l’histoire, on ne peut s’empêcher de penser qu’à la folie meurtrière se greffe une violence symbolique qui vise directement un pays où la judéité lui est consubstantielle.

À ce stade, il est prématuré d’envisager les effets collatéraux de ces événements. Mais, les téléspectateurs de la célèbre série Forbrydelsen l’auront constaté,  le Danemark n’a pas échappé, depuis quelques années déjà, au débat sur l’islamisme radical. A l’instar de la France, les partis politiques se sont saisis de cette problématique, la gauche agitant le mouchoir de la culpabilisation et de la misère sociale, la droite l’éventail de l’échec de l’immigration. Le fonctionnement des institutions ne permettant pas à une majorité claire de gouverner sans passer par des compris, aucune des grandes décisions ne se font sans des négociations avec l’ensemble de l’éventail politique où le Dansk Folkeparti, l’équivalent du Front national, ne manque jamais de tirer son épingle du jeu en soulignant la menace islamique. Dans quelques mois, le Premier ministre danois, Helle Thorning-Schmidt remettra son mandat en jeu et les sondages ne cessent d’annoncer un basculement à droite. Dans ce contexte, il n’est pas insensé de parier sur un renforcement massif des partis ayant pris la mesure de l’islamisme et proposant des mesures radicales. Les Danois connaitront-ils pour autant la catharsis collective que la France vit actuellement ? Rien n’est moins sûr tant il prédomine, au Danemark, un rapport étrange entre le bien être individuel et la nécessité du consensualisme que Thomas Vinterberg avait illustré de manière phénoménale dans son chef d’œuvre Festen. L’avenir nous le dira.

*Photo : FREYA INGRID MORALES/SIPA. 00704873_000035.

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