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Gaza : le dilemme des voix juives

Dans une tribune très commentée, Delphine Horvilleur a révélé qu’elle s’était jusqu’alors sentie obligée de se taire pour ne pas nuire à Israël. En plus du Hamas, l’État juif mène aussi une guerre mondiale de la communication. Et les partisans d’Israël ne minimisent pas la tragédie qui frappe les Gazaouis.


Le texte de Delphine Horvilleur, « Ne pas se taire »1 provient d’une personne dont j’admire la plume: je pense à la façon dont elle a récemment envoyé dans les cordes l’humoriste Blanche Gardin empêtrée dans un antisémitisme qui ne voulait pas dire son nom.

Obligée de se taire

Pour elle, comme pour plusieurs de ceux et de celles qui ont approuvé ce texte, j’ai respect et amitié. Je partage plusieurs des exaspérations qu’elle exprime mais je lui reproche de les avoir publiées. Non pas que je pense que les Juifs doivent corseter leur opinion quand il s’agit d’Israël, mais je crois qu’aujourd’hui quand ils l’exposent, et plus encore quand leur voix porte loin, comme la sienne, ils doivent penser à l’usage qui sera fait de leurs paroles.

Delphine Horvilleur s’était sentie obligée de se taire pour ne pas nuire à Israël, et je pense qu’elle aurait dû continuer à garder pour elle ses états d’âme. Elle est un soldat dans la double guerre que mène Israël et qui est menée contre ce pays. Pour la guerre des armes, je n’ai, et probablement n’a-t-elle pas non plus, les moindres compétences techniques. Je n’ai pas la légitimité politique, car je ne suis pas citoyen israélien. Mais elle et moi, nous tous pour qui le terme de sionisme est une valeur, nous sommes des soldats de cette guerre mondiale de la communication contre Israël. Nous en sommes les spectateurs, parfois les victimes et nous ne devons en aucun cas en être les faire-valoir, même si cela offusque cette liberté d’expression que nous avons à notre disposition parce que nous vivons dans une démocratie et que cette démocratie est en paix.

Israël, au contraire, est une démocratie dans une guerre qu’elle n’a pas voulue, que le Hamas seul a provoquée et qu’il pourrait arrêter en rendant les otages.

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Émile Fackenheim, un rabbin réformé, a écrit que depuis la Shoah nous devons considérer qu’il existe une 614e obligation : ne pas donner à Hitler une victoire posthume. Pour moi, le Hamas, c’est Hitler, car je n’oublie pas le hadith des rochers et des arbres, article 7 de sa charte. Je ne traite pas de nazis tous les ennemis d’Israël, encore moins, évidemment, ceux qui soutiennent son existence mais fustigent telle ou telle facette de sa politique, mais je constate que la plupart des commentateurs négligent ce que le programme du Hamas a de génocidaire, ce terme si honteusement galvaudé contre Israël et qui garde ici son sens authentique.

La terrible réalité de la guerre

Il ne peut pas y avoir de paix avec le Hamas, comme il ne pouvait pas y avoir de paix avec les nazis. Je suis sûr que Delphine Horvilleur pense comme moi. Le problème, c’est que son texte donne du poids à ceux qui comme Ardisson comparent aujourd’hui Gaza à Auschwitz.

La guerre, c’est terrible. La gloire du Débarquement a remisé loin de la mémoire les milliers de civils tués dans les bombardements sur la Normandie qui l’ont précédé et que le collabo Philippe Henriot vitupérait à la radio comme exemple de la barbarie des Alliés. Plus près de nous presque personne ne s’est récrié contre les pertes humaines à Mossoul et à Raqqa. On savait ce qu’aurait signifié la victoire de Daech. On essaie de ne pas voir ce que signifierait la victoire du Hamas.

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Les organisations internationales, qui sont aussi engagées dans des combats idéologiques, ne voient que la responsabilité israélienne dans le drame de Gaza. Les chiffres des morts sont présentés comme s’ils provenaient d’autorités sanitaires indépendantes du Hamas, ce qui est absurde ; les manipulations sur ces chiffres ont été démontrées sans que cela soit pris en considération.

Les partisans d’Israël ne doivent pas minimiser la tragédie qui frappe les Gazaouis. En particulier, alors que depuis plus d’un an le Secrétaire Général de l’ONU agitait le spectre d’une famine imminente et non survenue, alors que le Hamas détournait une grande part des cargaisons des centaines de camions qu’Israël laissait passer, la situation alimentaire à Gaza semble être devenue dramatique depuis que les Israéliens ont changé d’attitude devant le refus du Hamas d’accepter leurs propositions sur le retour des otages. Ils ont arrêté les distributions mais ils ont aussi proposé des plans d’approvisionnement que les organisations onusiennes ont sèchement rejetés.

Être alarmé par la gravité de la situation alimentaire à Gaza est une exigence morale. En faire d’Israël le seul responsable est profondément injuste.

Faire des reproches

Il a fallu du panache à Delphine Horvilleur pour s’exposer à la vindicte de ceux qui, choqués par ses critiques, ne lui ont pas ménagé attaques et menaces parfois ignobles. Mais je ne doute pas qu’elle ait été encore plus blessée par les antisionistes invétérés qui, ravis de ce qu’ils considèrent comme une belle prise de guerre, ont clamé qu’Israël pourrissait de l’intérieur. Or, la population israélienne a su jusqu’à maintenant ne pas mélanger ses conflits internes avec les défis existentiels venant de l’extérieur.

Pour beaucoup de Juifs, dont je suis, la question angoissante de l’histoire de la Shoah, avec ses criminels, ses passifs et ses Justes, est celle qu’a posée Amos Oz: « Qu’aurais-je fait si j’avais été à la place des autres ? » Ce doute les a souvent conduits aux premiers rangs de la défense des Droits de l’Homme, dont le sionisme avait d’ailleurs été un bourgeon au siècle dernier.

Mais le sionisme est désormais caricaturé comme le prototype de l’oppression coloniale, une image que certains extrémistes israéliens aident malheureusement à conforter. Comme chacun sait, leur poids politique est aujourd’hui accru, mais la démocratie israélienne, qu’elle soit de gauche ou de droite, a des ressources puissamment ancrées dans la population.

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L’assignation coloniale pousse par réaction certains sionistes à un examen de conscience exacerbé, même si, aux yeux de leurs ennemis, ils ne seront jamais lavés de leurs tares originelles. Ce que risquent ces militants scrupuleux, c’est de perdre de vue qu’il y a, contre des ennemis existentiels, des combats indispensables, ceux par exemple que les pacifistes n’ont pas voulu mener à Munich contre Hitler avec les conséquences que l’on sait.

Dans sa dénonciation des dérives d’Israël, Delphine Horvilleur analyse le verset du Lévitique 19/18 qui contient les termes de «Tu aimeras ton prochain comme toi-même » et propose une traduction originale du verbe qui précède cette célèbre injonction. Pour le futur négatif «al titar », qu’on traduit habituellement par « tu ne garderas pas rancune », elle propose de comprendre «si tu sais adresser des reproches», ce qui sous-entend, je suppose, que faire des reproches appropriés est la véritable marque de l’amitié.

C’est le sens de ma chronique d’aujourd’hui.


  1. https://tenoua.org/2025/05/07/gaza-israel-aimer-vraiment-son-prochain-ne-plus-se-taire/ ↩︎

Un chrétien à La Mecque

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Est-ce possible ? Ça l’a été pour Michel Santi qui y fut invité en 1975 par le Prince Abdallah d’Arabie Saoudite, appelé à devenir le Roi Abdallah bien des années plus tard.

Être exfiltré de Jérusalem par Shimon Peres en 1982 ? Encore possible pour Michel Santi, dont la vie était menacée par les Arabes de la ville qui le prenaient pour un espion.

Il ne s’agit pas là du dernier livre de John le Carré, mais d’Une jeunesse levantine (préface de Gilles Kepel, éd. Favre) qui vient de paraître, où Michel Santi relate une adolescence tout aussi chaotique que romanesque, jalonnée de rencontres exceptionnelles et de transgressions involontaires… ou pas ?

De sa description minutieuse à sa mise en état d’ihram consistant à se purifier avant de tourner autour de la Kaaba, au port de l’étoile de David à son cou quelques années plus tard par amour pour un juif français, Santi dévoile 7 ans de sa vie, entre 1975 et 1982.

Sa rencontre touchante avec celui qui n’était pas encore le «Commandant Massoud» afghan, à Beyrouth au tout début de la guerre civile libanaise alors qu’il s’est enrôlé au dispensaire de la plus radicale des milices chrétiennes, les Gardiens des Cèdres. Celle avec l’instigateur des attentats terroristes des J.O. de Munich, Abou Hassan, par ailleurs playboy et jet-setteur notoire – qui se trouve être le mari de sa cousine germaine Georgina, unique Libanaise à avoir jamais été élue Miss Univers. Le style de Michel Santi et sa maîtrise du français emmènent le lecteur – et le tiennent en haleine – tout au long de ce récit divisé en 51 chapitres d’une diversité à couper le souffle.

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Au Caire, il assiste à un concert de la légendaire Oum Kalsoum, amie des Santi qui se trouvent être des Français d’Égypte. Au Liban, il prend des risques fous en grimpant sur un camion crachant des orgues de Staline. C’est vers Jérusalem qu’il s’évade avec un déserteur de l’armée israélienne qui se trouve être à Beyrouth en 1982. À Neauphle-le-Château, il devient l’espace d’une après-midi le confident de Khomeiny. Pour en devenir l’otage en ce 31 janvier 1979 où ce dernier rentre en Iran avec ses comparses pour accomplir leur Révolution islamique.

« Je ne retourne pas pour baisser le prix du citron », lui avoue Khomeiny, qui lui livre ses projets pour faire triompher le chiisme à travers tout le Moyen-Orient. Témoignage extraordinairement précieux que nous livre Michel Santi, et d’une actualité brûlante, puisque c’est l’ensemble du projet qui lui est dévoilé par celui qui voue une haine inextinguible aux Saoud, et aux sunnites en général. Ces mots, « il y a des cadavres essentiels », du plus éminent membre du clergé chiite ayant jamais existé est significative, lourds de sens, éclairent les méfaits et atrocités commis en Iran et ailleurs, particulièrement à la lueur des événements récents. Ils évoquent la fameuse répartie de Saint-Just : « La Révolution est glacée. »

Entre les lignes, au gré des nombreuses notes explicatives et contextuelles de l’auteur, nous comprenons mieux les lignes de force qui burinent cette région. Le tour de vis hyperconservateur des Saoud suite aux attentats terroristes de La Mecque en 79, qui ont suscité l’émergence de Ben Laden. Les purges consécutives de Khomeiny qui ont conduit certains des compagnons de voyage de Santi, lors de ce fatidique voyage vers l’Iran, à être exécutés ou exilés par celui-là même qu’ils avaient porté au pouvoir. La haine réciproque des Arabes et des Juifs de Jérusalem, en 1982. Les massacres perpétrés par toutes les parties en présence durant la guerre civile libanaise, dont Santi fut témoin direct, pour certains d’entre eux comme le siège et la prise du camp palestinien de Tel el Zaatar ou le massacre du village chrétien de Damour.

Bref, j’ai été transporté, fasciné, éclairé, tétanisé, ému par la lecture de ce livre que j’ai du mal à qualifier, mais qui va compter. Pour les historiens, pour l’actualité, pour les amateurs de religion, pour un parcours humain d’une inouïe complexité.

250 pages

La rédemption par le chant

Lyrique : Le Paradis et la Péri de Robert Schumann, dernière demain !


De Robert Schumann (1810-1856), la postérité a retenu bien davantage ses chefs-d’œuvre pour piano que ses très rares compositions lyriques. À l’immense compositeur romantique l’on ne doit, en tout et pour tout, que l’opéra Genoveva, dont ce féru de littérature écrira lui-même le livret en 1848, d’après une légende médiévale. Et Manfred, tiré de Byron, un mélodrame pour voix parlée, chœur et orchestre. Reste Le Paradis et la Péri, créé à Leipzig en 1843 sous la direction du compositeur, et qui relève plus de l’oratorio que de l’opéra proprement dit. Sur un livret de son ami d’enfance Emil Flechsig (1808-1878) avec qui Schumann restera lié toute sa vie, l’œuvre se veut une allégorie de la Rédemption. Les arrière-plans fort exotiques du conte inspiré par Lalla-Rookhn : an Oriental Romance (1817), poème épique dû au grand irlandais Thomas Moore (1779-1852), projette cette féérie extatique tour à tour en Inde, en Egypte, en Syrie… Résumons : esprit céleste banni du paradis, la Péri aspire au salut. Le sang d’un héros indien, puis l’amour d’une vierge égyptienne, et enfin les larmes d’un criminel syrien repenti lui rouvriront les portes du Ciel.

Trois représentations exceptionnelles

Si Le Paradis et La Péri n’est pas souvent donné de nos jours, il faut savoir que l’œuvre  triompha en Allemagne puis dans l’Europe entière, et jusqu’à New-York cinq ans plus tard. L’on comprend bien pourquoi : une musique fluide, des mélodies enveloppantes, des chœurs à la fois énergiques et amples, des airs d’une suavité délicieuse. On est pourtant très loin des audaces instrumentales des symphonies, comme des fulgurations et des angoisses qui s’expriment dans l’écriture pianistique de Schumann. N’était le spectre assez novateur de la palette sonore (faisant la part belle aux percussions) où s’affirme déjà nettement le premier romantisme germanique, l’œuvre se raccorde encore à la tradition Sturm und Drang (« tempête et passion ») ; l’esthétique formelle de La Péri n’est pas fondamentalement éloignée de Fidelio, d’Obero ou du Freischütz.

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Sous le grand œuf de bois tressé de l’auditorium de La Seine Musicale, les architectes Shigeru Ban et Jean de Gastines ont fait, il y a moins de dix ans, une proue monumentale à l’île Seguin. C’est donc dans cette enceinte qu’est donnée, pour trois représentations exceptionnelles, une version sur instruments d’époque – marque de fabrique, comme l’on sait, d’Insula orchestra et du chœur Accentus, dont sa fondatrice, Laurence Equilbey occupe le pupitre.

Comme souvent hélas, la mise en scène n’ajoute pas grand-chose à la beauté intrinsèque de cet oratorio, qui se porte très bien d’être proposé en version de concert comme ça a été le cas – hasard du calendrier ? – à la Philharmonie de Paris, il y a quelques jours, par le Concert des Nations et la Capella National de Catalunya, sous la direction de Jordi Savall.  

Johanni van Oostrum souffrante

La présente scénographie dispose un plateau polygonal d’une matière charbonneuse, découpé par des faisceaux de lumière crue, dans lequel sombre, presque engloutie, l’épave d’un piano à queue laqué de blanc. Hommes en redingote et hauts-de-forme noirs ; chœurs en costumes de cotonnade écrue. La Péri, figure quasiment statique d’un bout à l’autre du spectacle, emprise dans une robe de bal immaculée, son bras droit gainé d’une aile vaste, blanche et célibataire, cernée d’anges noirs emplumés de lourdes ailes repliées… Sur l’obscurité d’un fond de scène enveloppé dans le manteau d’une immense toile noire sur laquelle viendra se démultiplier la projection, se déploie sur écran large une vidéo omniprésente, voire tentaculaire, épousant tour à tour la forme d’un aquarium dans le volume duquel on voit se redoubler virtuellement la silhouette de La Péri, puis des formes abstraites alternant avec paysages sylvestres ou bucoliques, cascades, volutes de fumée, colonies d’oiseaux, chromatismes variés dont les contours se noient – admettons que ce soit assez joli par instants –  la vidéaste Astrid Steiner, venue de l’univers techno, n’a pas été sollicitée en vain. Bref, formellement très éclectique, cette projection en continu a sensément pour objet d’accompagner visuellement le climat propre aux trois « actes » de la féérie. Sa plastique virtuose n’en finit pas moins par coloniser celle-ci, sans en éclairer beaucoup les développements, il est vrai assez touffus. Signé Daniela Kerck (à qui l’on doit une Norma au Théâtre du Châtelet et, l’an passé, la régie d’un Turandot à Wiesbaden, en Allemagne) le dispositif scénographique éthéré confine ainsi à l’abstraction. Sans être adepte à tout prix de la littéralité figurative, on se prend à regretter que, précisément dans cet oratorio baigné d’un imaginaire romantique où la fantasmagorie exotique se donne des ailes, le partis pris scénographique récuse délibérément la couleur locale.

© Julien Benhamou

Quasiment au pied levé, Mandy Fredrich a dû remplacer la Sud-africaine Johanni van Oostrum attendue dans le rôle-titre, mais souffrante. Il ne paraît pas qu’on ait perdu au change, la soprano germanique assumant avec brio cet emploi, dans un vibrato qui miroite jusque dans les aigus. Dans cette distribution, la palme revient au baryton Samuel Hasselhorn –  timbre à la fois charnu et délicat, phrasé impeccable, articulation ciselée. Pareillement, on applaudit à la performance du ténor allemand Sebastian Kohlhepp, tout comme à l’alto Agata Schmidt… La rédemption par le chant, en somme.   


Le Paradis et la Péri, de Robert Schumann. Oratorio pour voix solistes, chœur et orchestre, op. 50. Avec Johanni van Oostrum, Sebastian Kohlhepp, Agata Schmidt, Samuel Hasselhorn… Direction : Laurence Equilbey. Mise en scène : Daniela Kerck. Vidéo : Astrid Steiner. Chœur : accentus. Orchestre : Insula orchestra.

Durée : 2h.
La Seine Musicale, île Seguin, Boulogne-Billancourt.
Le 16 mai, 20h. Le 17 mai, 18h.

Bayrou droit dans ses notes

Hier à l’Assemblée nationale, le Premier ministre a été auditionné pendant plus de cinq heures par la commission d’enquête sur les violences scolaires. Malgré l’attitude inquisitoriale, aux visées politiciennes évidentes, du co-rapporteur LFI Paul Vannier, il a pu apporter, avec force documents, des éclairages importants sur l’abominable affaire Bétharram.


Il était logique que François Bayrou soit entendu par la commission sur les « modalités du contrôle par l’État et de la prévention des violences dans les établissements scolaires ». Habitant à une quinzaine de kilomètres de Bétharram, école privée catholique où trois de ses enfants ont été scolarisés et où son épouse a été un temps dame catéchiste, le chef du gouvernement était ministre de l’Education nationale lorsqu’une première plainte a été déposée en 1996 contre un surveillant de l’établissement suite à des coups portés à un élève. Quoi de plus normal que de lui demander de revenir sur cet épisode de sa vie politique et familiale, certes vieux de près de trente ans ?

LFI instrumentalise une affaire atroce

L’audition aurait donc pu se dérouler dans une ambiance sereine et constructive, ne serait-ce que par respect pour les victimes de ce scandale sans nom (on parle de 300 enfants agressés au cours de plusieurs décennies, et d’une trentaine de pédocriminels protégés par leur hiérarchie) mais aussi en vertu d’une certaine décence républicaine – François Bayrou n’est, rappelons-le, soupçonné d’aucune infraction dans ce dossier, il peut même estimer être une victime indirecte de Bétharram puisque l’une de ses filles a récemment indiqué avoir été tabassée, enfant, par l’un des bourreaux de l’établissement.

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Mais c’était sans compter sur le jeu trouble de l’un des deux corapporteurs de la commission, le député insoumis Paul Vannier, qui s’est comporté non pas en élu de la nation contrôlant l’action de l’exécutif – ainsi que son mandat l’exige – mais en accusateur public proférant, sans preuves solides ni respect du contradictoire, de graves allégations contre François Bayrou. « Pourquoi n’avez-vous pas protégé les élèves de Notre-Dame de Betharram, victimes de violences pédocriminelles ? » lui avait-il carrément lancé le 11 février dernier lors d’une question au gouvernement.

Triste farce

Hier, la séance a même tourné à la triste farce lorsque le Premier ministre a été interrogé par M. Vannier au sujet de la claque qu’il a donnée à Strasbourg en 2002 devant les caméras à un jeune garçon lors de sa campagne présidentielle. Comme si l’enfer de Bétharram avait un quelconque rapport avec cette minuscule anecdote…

Mais surtout, quoiqu’en disent depuis ce matin les commentateurs apeurés à l’idée de passer pour des soutiens du pouvoir, M. Bayrou a apporté hier devant la commission des réponses claires aux insinuations infâmantes de son opposant mélenchoniste.

S’il a confirmé avoir demandé, en 1996, au recteur de Bordeaux une enquête urgente sur Bétharram suite aux révélations par la presse d’une première plainte pour coups et blessures (sans agression sexuelle), le Premier ministre a aussi reconnu n’avoir lu que la conclusion – plutôt favorable – du rapport de ladite inspection laissant croire à un cas isolé et pas à une violence systémique. Et s’il ne se rappelle plus avoir conversé, deux ans plus tard en 1998, alors qu’il était redevenu élu d’opposition, avec son voisin magistrat Christian Mirande au sujet d’un dossier de viol impliquant un religieux de l’établissement, il a admis que ce fait était possible, tout en relevant que son interlocuteur assure ne pas pour autant avoir violé le secret de l’instruction lors de cet échange.

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Bref, François Bayrou n’a manifestement pas fait preuve dans cette affaire d’un zèle exceptionnel ni d’une grande clairvoyance. Cela constitue-t-il une grave faute ? Sur le plan judiciaire, certainement pas. Sur le plan politique, il est peu probable que cela lui vaille une motion de censure. Sur le plan moral, qui croira qu’il aurait pu se douter et donc empêcher les horreurs de Bétharram ?

Causons ! Le podcast de Causeur

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Avec Ivan Rioufol et Jeremy Stubbs.


Ivan Rioufol porte un regard critique sur l’ouverture de Cannes, le grand oral télévisé du Président de la République, l’audition du Premier ministre devant la commission d’enquête de l’Assemblée sur les violences à l’école, et les élections à la présidence des Républicains.

Le festival de Cannes est définitivement réduit au statut de symbole caricatural de la pensée mondaine, conformiste et progressiste. En revanche, le débat télévisé entre Emmanuel Macron et ses différents interlocuteurs, notamment Agnès Verdier-Molinié et surtout Robert Ménard, a eu le mérite de révéler la fragilité du chef de l’Etat, poussé dans ses retranchements sur une série de questions dont l’immigration. La prolixité de cet exercice contraste avec la concision de la conférence de presse du nouveau Pape, Léon XIV, qui n’a duré que 11 minutes.

L’interrogation de François Bayrou par le co-rapporteur de la commission parlementaire, le député LFI Paul Vannier, a rappelé l’époque des tribunaux révolutionnaires. Les élus d’extrême-gauche se posent en nouveaux coupeurs de tête en cherchant, non la vérité, mais la démission du chef du gouvernement.

La rivalité qui oppose Bruno Retailleau et Laurent Wauquiez montre deux intelligences qui ont toutes les deux les capacités nécessaires pour présider le parti des Républicains. Des deux, Retailleau a peut-être l’avantage en termes de courage politique. Le grand bémol, c’est que les deux candidats continuent de refuser l’idée d’une grande alliance des partis de droite qui représente le seul moyen de battre la gauche et le centre en 2027.

Les migrants, la fête au village et le parc d’attractions

Offrir un séjour pour éviter des débordements lors d’une prochaine fête de village aux Pays-Bas: c’est la drôle idée du Centraal Orgaan opvang asielzoekers (Accueil des Demandeurs d’Asile) qui a ulcéré une ministre. Récit.


Et si, en France, on offrait aux « jeunes des quartiers » un séjour dans un parc d’attractions1 pour les éloigner de fêtes de village ou fêtes foraines où ils pourraient semer la pagaille? Élucubrations, caricature malveillante de bonnes intentions ? En fait, cela se rapproche d’un projet de l’instance néerlandaise chargée de l’Accueil de Demandeurs d’Asile, le COA.
Dès qu’elle en a eu vent, cependant, la ministre de l’Asile et des Migrations, Mme Marjolein Faber, a opposé son véto, fustigeant « un voyage d’agrément aux frais des contribuables ».

Prime pour mauvaise conduite

Car le voyage offert par le COA était destiné aux migrants mineurs d’un centre d’accueil situé dans le village Sint Anne dans la province de Frise où, en mai 2024, trois jeunes autochtones furent blessés de coups de couteau lors de la fête annuelle. Des habitants du centre figurent comme suspects. Pas étonnant, donc, que les villageois préfèrent célébrer la prochaine fête, qui commence le 16 mai, entre eux.
Le COA, une fois n’est pas coutume, était de leur côté. Mais sa solution revenait, selon la ministre Faber, à une « prime pour mauvaise conduite à de potentiels fauteurs de troubles ».
Car le parc d’attraction en question, situé à Efteling, dans la province de Brabant, se situe à 240 kilomètres au sud du camp pour jeunes migrants. Des familles néerlandaises peu fortunées doivent se saigner à quatre veines pour s’y offrir une journée.
Comme de coutume, la presse néerlandaise dite de qualité a vilipendé la ministre pour sa mesquinerie et cette fâcheuse tendance à considérer tout demandeur d’asile comme un criminel en puissance. « Un voyage en car, d’accord, mais pour les expulser » a-t-elle répondu, pour chambrer ses critiques. La ministre est membre du Parti pour la Liberté de M. Geert Wilders, pilier principal de la coalition gouvernementale. Dans les journaux, il n’est pas rare de la voir caricaturée en garde-chiourme, sanglée dans un uniforme style nazi.
Le COA a finalement annulé le projet controversé, mais a promis d’organiser d’autres activités pour les quelque quarante jeunes, sur 400 résidents, du centre de Sint Anne, village de quelque 4500 habitants. Des campagnes de financement collectif par des citoyens outrés par la ministre ont recueilli plus de 250000 euros pour les jeunes, de quoi les choyer sur la Côte d’Azur durant les trois jours de fête dans leur village en Frise.

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Drague lourde

Les grands médias néerlandais ont évidemment sacrifié leur devoir d’informer sur l’autel de l’indignation morale. La presse régionale avait, elle, fait son boulot en rappelant que certains jeunes étrangers s’étaient récemment distingués par leur drague lourde de jeunes filles, par des vols, cambriolages et actes d’agression contre les contrôleurs de bus. Un site d’information avait décrit leur centre d’accueil comme une caverne d’Ali Baba, où les fruits des larcins étaient mis en vente sur internet2.
Rien de tout cela n’a évidemment percé la bulle de suffisance des grands médias, décrivant parfois à tort les demandeurs d’asile adolescents comme des enfants, sous-entendus innocents et souffrant de la cruauté de la ministre. Un chroniqueur de l’audiovisuel public les plaignait, « condamnés qu’ils sont à vivre dans un trou comme Sint Anne3 ». Les violences pendant la fête foraine de 2024 n’auraient été qu’une « rixe » entre de jeunes locaux, les identités des suspects passées sous silence.
Ce qui rappelle le drame de Crépol dans la Drôme, où, en novembre 2023, le jeune Thomas Perotto fut mortellement poignardé. L’utilisation du mot rixe faisait alors débat, car impliquant que les torts étaient partagés entre villageois et jeunes issus de l’immigration algérienne venus importuner le « bal d’hiver ». Toujours est-il que le sang versé, à Crépol comme à Sint Anne, a été celui de jeunes Blancs, non pas celle de leurs agresseurs présumés.
Pas étonnant qu’aux Pays-Bas, de plus en plus de villages résistent, parfois violemment et avec succès, aux projets d’y installer des centres de migrants, lesquels y sont aussi peu appréciés que des usines de traitement de déchets nucléaires. Et à chaque fois, le soutien au parti de Mme Faber y monte en flèche.


  1. https://www.efteling.com/fr ↩︎
  2. http://franekeractueel.nl/ ↩︎
  3. https://www.youtube.com/watch?v=echSO3uReFI ↩︎

Le mur des comptes

Chaque mois, le vice-président de l’Institut des libertés décode l’actualité économique. Et le compte n’y est pas.


La fiche de paie française est la plus lourdement ponctionnée d’Europe. Pour distribuer 100 euros de salaire brut, une entreprise doit débourser 142 euros, dont il ne reste en fin de compte que 77 euros dans la poche de son employé ! C’est la raison pour laquelle Éric Ciotti propose la suppression totale de la CSG et de la CRDS sur les revenus du travail. La mesure aurait pour effet de libérer 10 % de pouvoir d’achat chez les salariés. Concrètement, selon le patron des députés UDR, cela représente un 13e mois sans coûter un centime de plus à l’employeur. Une bonne idée.

Jusqu’où les taxes et les charges sociales peuvent-elles grever un salaire français ? Sur les plus hauts revenus du travail, l’ensemble des prélèvements peut grimper jusqu’à 65 % de la somme décaissée par l’employeur. Un record d’Europe là encore. Il faut dire que bon nombre de postes sociaux sont déplafonnés, par exemple l’Assurance maladie (13 %). En Allemagne, celle-ci est limitée à 4 500 euros par contribuable… Ce système a pour conséquence de réduire l’attractivité de notre pays aux yeux des investisseurs, notamment dans les domaines des technologies, où les meilleurs collaborateurs ont, à juste titre, des prétentions salariales élevées. Comme d’habitude, pour compenser, en partie du moins, les conséquences néfastes de ses décisions idéologiques, le législateur a inventé une usine à gaz : le régime des « impatriés », bénéficiant aux salariés de haut niveau venant de l’étranger. Ce n’est pas avec de tels dispositifs qu’on pourra « réindustrialiser la France ».

Edouard Philippe © D.R.

Le plan d’investissement dans les compétences (PIC) est un nouveau fiasco à 15 milliards d’euros pour le gouvernement. Lancé par Édouard Philippe en 2018 – et stoppé six ans après faute de résultats – il devait édifier « une société de compétences ». Les sommes abyssales englouties sont telles que même la Cour des comptes a fini par pointer des impacts « insuffisants et fragmentés » et un « espoir irréaliste ».

Un agriculteur français gagne en moyenne 5 000 euros par an et par hectare s’il loue ses terres à un fournisseur d’énergie désirant exploiter un dispositif photovoltaïque ou un système aérogénérateur. C’est beaucoup plus qu’en louant son champ à un autre agriculteur. Le Parlement vient de doubler la production électrique autorisée par ferme. Ça tombe bien, cela permettra d’importer un peu plus de panneaux solaires et d’éoliennes chinoises, et donc de creuser encore plus le déficit du commerce extérieur !

Illustration diagnostic de performance energetique (DPE) sur un bien immobilier © MOURAD ALLILI/SIPA

En vigueur depuis le 1er janvier, l’interdiction des logements classés G (les plus énergivores, car souvent mal isolés) a retiré 567 000 logements du marché locatif officiel. Une telle prohibition ne peut que développer le marché noir, comme on le constate à chaque fois que des textes stupides sont adoptés. Elle empêche aussi de nombreux étudiants de trouver une chambre à louer en ville.

L’Algérie coûte plus de 9 milliards d’euros par an aux contribuables français. Telle est l’estimation de l’eurodéputée Sarah Knafo (Reconquête). Parmi les principales dépenses qu’elle a recensées : les aides sociales versées aux Algériens vivant en France (1,6 milliard), les logements sociaux occupés dans notre pays par des Algériens (1,5 milliard), les fraudes aux pensions de retraite (880 millions), les impayés aux hôpitaux publics (100 millions).

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La Commission de Bruxelles a subventionné à hauteur de 10 millions d’euros un programme de recherche sur le Coran pour « explorer son influence sur la culture et la religion en Europe au cours du dernier millénaire ». Tout cela ne poserait pas de problème si les premiers intéressés n’étaient les Frères musulmans, qui souhaitent imposer leur révisionnisme historique et transformer le Vieux Continent en nation islamique. Il est peu probable que les peuples des États membres de l’Union aient adhéré au projet européen pour arriver à ce type de projets suicidaires.

Pas facile de vendre une SCPI (sociétés civiles de placement immobilier) de nos jours.  Un certain nombre d’entre elles (d’une valorisation cumulée de 2,4 milliards d’euros) se trouvent actuellement sur le marché sans trouver preneur. Un comble pour un placement présenté par ses promoteurs comme « liquide » ! Les SCPI étaient censées protéger les épargnants, car elles ne risquaient pas, disait-on, les déconvenues de la Bourse ! La réalité est tout à fait différente puisque depuis janvier 2023, on déplore de fortes chutes de valeurs : Soprorente (Fiducial Gérance) -31,6 % ; Accimmo Pierre (BNP Paribas REIM) -31,2 % ; Laffitte Pierre (AEW Patrimoine) -20,7 % ; Fructipierre (AEW Patrimoine) -19,2 %.

François Ecalle © REVELLI-BEAUMONT NICOLO/SIPA

Mécomptes publics. C’est le titre du dernier livre de François Ecalle[1], ancien conseiller maître à la Cour des comptes. En revenant de façon très pédagogique sur quarante ans de dysfonctionnements et de tentatives avortées de réformes, l’auteur explique comment notre pays a sombré dans l’apocalypse budgétaire. Le lobby anti-austéritaire peut toutefois dormir tranquille : les sondages montrent que seul un tiers des Français savent que l’endettement de la France a dépassé les 100 % du PIB. Dans le même ordre d’idée, le lobby antinucléaire peut aussi dormir tranquille : plus de 50 % de nos compatriotes pensent que la fumée blanche qui sort des centrales nucléaires est du gaz à effet de serre.

Mécomptes publics: Réflexions sur les politiques publiques

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[1] Mécomptes publics : conception et contrôle des politiques économiques depuis 1980, Odile Jacob, 2025.

Alain Finkielkraut: «La justice s’assigne une mission civilisatrice»

Alors que Marine Le Pen et Nicolas Sarkozy sont visés par des condamnations judiciaires retentissantes, Alain Finkielkraut dénonce une dérive du pouvoir judiciaire, devenu selon lui un acteur politique à part entière. Sans soutenir le RN, il fustige une justice animée par des passions idéologiques, au détriment de l’État de droit


Causeur. Marine Le Pen a été condamnée en première instance à une peine d’inéligibilité assortie d’une exécution provisoire. Pour vous, la justice est sortie de ses gonds. Pour les bons esprits, cela signifie simplement que la loi est la même pour tous. Que leur répondez-vous ?

Alain Finkielkraut. Pour lever toute ambiguïté, une précision s’impose : je n’ai jamais voté pour le Rassemblement national et je n’ai pas l’intention de le faire dans l’avenir. Non que je veuille dresser autour de ce parti un cordon sanitaire. À la différence des antifascistes qui ont absolument besoin de cet ennemi pour vivre, j’ai pris acte de sa rupture avec le pétainisme des origines et je m’en réjouis. Je constate également que le « front républicain » mis en place aux dernières élections législatives a fait entrer à l’Assemblée nationale des antisémites forcenés et obsessionnels. Avec les députés de La France insoumise, la haine des juifs est, pour la première fois depuis la guerre, présente au cœur de la vie politique française. Tel est le résultat paradoxal et pathétique du grand rassemblement contre la peste brune. Le haro sur les vieux démons a profité aux fougueux démons de la Jeune Garde. Il faut mettre sa montre à l’heure si l’on ne veut pas rater son rendez-vous avec l’histoire. Plus encore que le courage, c’est la ponctualité qui fait la valeur de l’engagement.

Alors que reprochez-vous au Rassemblement national ?

Le RN doit être combattu pour ce qu’il dit aujourd’hui : son programme économique aberrant, son tropisme poutinien. Nos souverainistes n’ont rien de plus pressé que de sacrifier la souveraineté ukrainienne à la voracité du Kremlin. Les mêmes qui refusent de voir les nations disparaître dans la bureaucratie européenne se pâment devant l’Empire russe en voie de reconstitution. Bref, ce n’est pas le sympathisant en moi qui s’insurge contre la condamnation de Marine Le Pen, c’est le citoyen. Quatre ans de prison et une inéligibilité avec exécution immédiate pour avoir fait travailler des assistants au service du parti et non au Parlement européen est une peine exorbitante. Il ne s’agit pas, en l’occurrence, d’appliquer la loi, mais de barrer la route de l’Élysée à une candidate jugée dangereuse, comme cela avait été déjà le cas pour François Fillon en 2017. Et déchoir sans attendre Marine Le Pen de son mandat de conseillère départementale du Pas-de-Calais, c’est vider la procédure d’appel de toute substance, et donc bafouer l’État de droit. Selon que vous serez de gauche ou de droite, les jugements de la magistrature vous rendront blanc ou noir.

Non seulement la favorite du premier tour pourrait être interdite d’élection, mais un ancien président pourrait être emprisonné. Peut-on dire que la Justice s’oppose à la volonté populaire ? Et est-ce lié à l’hubris des juges ou à des lois mal faites ?

Sans preuves, mais à partir d’un « faisceau d’indices », le Parquet national financier a requis contre Nicolas Sarkozy sept ans de prison dans l’affaire libyenne. Les procureurs ont dénoncé la cupidité effrénée de l’ancien président et demandé qu’il soit privé de son autorité parentale ! Ce ne sont pas des réquisitoires sévères, mais des réquisitoires haineux proférés la bave aux lèvres. Faut-il être de droite, faut-il être sarkozyste, pour s’en inquiéter et pour s’indigner aussi de sa condamnation à trois ans de prison dont un an ferme sous forme de bracelet électronique en réponse à un acte de corruption qui n’a pas été commis ? Non. Il faut simplement avoir gardé en soi un peu de décence commune. Nicolas Sarkozy n’en finit pas de payer pour avoir osé critiquer la magistrature et envisager une réforme de l’instruction.

« Le système a sorti la bombe nucléaire », a déclaré Marine Le Pen. Le mot « système » (ensemble de pratiques organisées en fonction d’un but, nous dit Le Robert) est-il pertinent ?

Je ne sais pas très bien ce qu’est le « système ». Je retiens plutôt la grande leçon de Montesquieu : « Pour qu’on ne puisse pas abuser du pouvoir, il faut que, par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir. » Aujourd’hui rien n’arrête le pouvoir judiciaire. Rompant avec l’esprit du libéralisme, il enfreint les règles et piétine les principes afin d’assouvir ses pulsions justicières. Tous les moyens lui semblent bons pour écarter les responsables politiques considérés comme déviants et pour punir ceux qui ont osé contester ses pratiques. Et gare aux mauvais esprits qui y trouvent à redire ! Ils fragilisent l’État de droit, ils s’attaquent à l’indépendance de la Justice, ils rêvent d’instaurer une démocratie illibérale…

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Il existe en France, comme dans toute société, une pensée dominante qui inspire l’élite dans bon nombre de ses décisions. Vous avez enseigné à Polytechnique. Avez-vous perçu un conformisme idéologique dans cette école où étudie la crème de la crème ? Comment cela s’exprimait-il ?

À l’époque où j’enseignais à l’école Polytechnique, l’idéologie woke n’avait pas encore fait son apparition. Mes cours et mes séminaires se déroulaient dans le calme. Le climat a sans doute changé : bien que professeur émérite, je n’ai jamais été invité par mon successeur ou par le directeur de l’école à faire une conférence. Je suis d’ailleurs persona non grata sur tous les campus, à part peut-être l’Institut catholique de la rue de Vaugirard. Mais n’ayons pas d’inquiétude : comme le dit France Universités, l’instance représentative des universités françaises, le wokisme et l’islamo-gauchisme sont des « fantasmes » véhiculés par l’extrême droite.

Éric Zemmour au Centre universitaire méditerranéen (CUM) de Nice, 21 novembre 2018 © SYSPEO/SIPA

Éric Zemmour vient d’être condamné sur la base de la loi Gayssot que vous approuvez. Est-ce aux juges d’écrire l’histoire ?

J’approuve la loi Gayssot car, comme l’a dit Patrick Moynihan, « tout le monde a le droit d’avoir ses propres opinions, pas ses propres faits », et parce qu’affirmer calmement que « les juifs ne sont pas morts à Auschwitz ou à Treblinka » est bien plus atroce que de crier « Mort aux juifs ! ». Mais le cas d’Éric Zemmour ne relève pas de la loi Gayssot. En soutenant que Pétain a sauvé des juifs, il ne rectifie pas l’histoire, il ne conteste pas les faits, il n’est nullement négationniste. Voici ce qu’écrit Renaud Meltz dans sa biographie sans complaisance de Pierre Laval : « Dès leur arrivée, les chefs de la gestapo ont été alertés par Abetz que Laval ne se plierait pas à toutes les exigences antisémites. Indifférent à la question raciale, il distinguait les juifs étrangers de ses compatriotes. Il entendait défendre ceux-ci quitte à sacrifier ceux-là. » Meltz ajoute que « lors de la grande rafle du Vel’ d’Hiv’, les chefs de la gestapo sont entrés dans la logique nationalitaire de Laval (sauver les Français) et obtenu en retour le concours de la police française ». Ce que je ne pardonne pas à Éric Zemmour, c’est d’avoir mis ce pacte diabolique au crédit du régime de Vichy. Comme l’écrit Maurice Garçon, qui n’était pas précisément philosémite : « Laval et Pétain livrent des trains entiers de malheureux cueillis en Zone libre. Ceux-là sont surtout des juifs étrangers. Nous livrons nos hôtes. » Ce manquement aux lois sacrées de l’hospitalité est une tache supplémentaire sur l’État français. Je condamne donc fermement les propos d’Éric Zemmour, mais il ne revient pas aux tribunaux de trancher cette querelle.

Marine Le Pen fait partie de ceux qui ont le plus tempêté depuis vingt ans contre la corruption au sommet du pouvoir et prôné des mesures sévères pour la combattre. Les politiques se sont-ils piégés avec la « moralisation » de la vie politique ?

Marine Le Pen militait avec ardeur pour la moralisation de la vie publique. Avec un zèle infatigable, elle réclamait des sentences exemplaires et notamment que Jérôme Cahuzac soit inéligible à vie. Comme un boomerang, cette hargne lui revient maintenant en pleine figure. De manière plus générale, les responsables politiques se sont eux-mêmes lié les mains et privés progressivement de leur pouvoir d’agir pour complaire au pouvoir judiciaire allié au pouvoir médiatique.

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La gauche manifeste pour défendre l’État de droit. Est-il en danger ?

L’État de droit est en danger quand les responsables du Rassemblement national se voient accusés de n’avoir pas donné aux faits qui leur étaient reprochés une interprétation conforme à celle du tribunal. Ils auraient dû plaider coupable, avouer leur forfait, et prononcer des paroles de contrition pour espérer l’indulgence des juges. On hésite devant un tel discours entre deux adjectifs : orwellien et kafkaïen.

L’une des mesures phares du RN est de changer la loi, voire la Constitution, afin de mettre en place un principe de préférence nationale en matière de prestations sociales. Ce projet heurte-t-il l’idée que vous vous faites des droits en France ? Où l’équilibre se trouve-t-il entre ce que la collectivité doit à l’Homme et ce qu’elle doit au Citoyen ?

Je ne sais pas si la préférence nationale doit être inscrite dans la Constitution. Ce que je sais en revanche, c’est que sans une telle préférence la nation cesse d’exister. « Comment les hommes l’aimeraient si leur patrie n’est rien de plus pour eux que pour les étrangers, et qu’elle ne leur accorde que ce qu’elle ne peut refuser à personne », écrivait très justement Jean-Jacques Rousseau. Au nom de l’idée d’humanité universelle que les nazis voulaient éradiquer, on estime aujourd’hui que « le peuple se gouvernant lui-même, loin de donner force et vie à la justice politique comme on l’avait pensé jusque-là, concrétise au contraire une injustice primordiale, celle qui consiste à se séparer et à se préférer » (Pierre Manent). Mettre fin à cette injustice et frapper ses partisans du sceau de l’infamie : telle est la mission civilisatrice que s’assigne le pouvoir judiciaire. Telle est l’urgence à laquelle il répond. Tel est le sens de son combat et la justification de son corporatisme.

Notre-Dame du silence

Habitué aux joutes médiatiques, hier comme dirigeant communiste, aujourd’hui comme chroniqueur politique, Olivier a des tripes et du cœur quand il s’agit de défendre ses idées. « J’aime qu’on me contredise ! » pourrait être sa devise


Alain Esquerre, lanceur d’alerte et victime qui a permis de déchirer le très long silence sur l’« affaire Bétharram », a un espoir : « Parvenir à susciter une réflexion sur le sens du déni collectif dont a souffert la société béarnaise, particulièrement ses enfants. » Et ailleurs, dans le pays, combien d’autres Bétharram ? Pas uniquement dans le privé, mais là où des enfants du hasard et de nulle part ont été « accueillis », puis dévorés. De quoi ce silence est-il le nom ? Que dit-il exactement de la façon « dont nous nous traitons les uns les autres ». Beth arram, en Béarn, signifie « beau rameau ». C’est ce rameau qu’Alain Esquerre et plus de 200 victimes, dont la moitié pour des violences et des crimes sexuels, tendent à notre humanité douloureuse. Le silence s’est transformé en un cri que personne aujourd’hui ne peut ignorer.

Hélène Perlant, fille aînée de François Bayrou, ancienne élève de l’établissement, dit « ça ne parle pas » et, avec pudeur et courage, elle explique le mécanisme de cet enfermement bien au-delà des murs de l’institution catholique béarnaise. Nationalement et localement, oubliant les victimes dont ils n’ont pas parlé, des « responsables » politiques n’ont eu qu’un objectif : atteindre et faire chuter François Bayrou. Silencieux avant sa nomination à Matignon, ils sont allés chercher une éphémère lumière médiatique de la pire des manières.

À la fin de son ouvrage, Le Silence de Bétharram (Michel Lafon), Alain Esquerre publie le poème d’une personne qui, elle, a voulu rester dans l’anonymat.

« Les enfants de Bétharram
Ont des soleils en pointillé,
Des rires volés aux jours de larmes
Et des printemps à réparer »

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La glace d’un très long hiver sur la plus grande affaire pédocriminelle des cinquante dernières années vient de fondre grâce à un homme qui a parlé, puis mis en ligne un groupe Facebook dédié aux victimes. Sans l’aide d’un avocat, sans réseaux, il a simplement tendu un rameau numérique avec l’espérance de mains qui viendraient le saisir. 

Pour réparer des printemps, il s’agit de comprendre le processus du déni collectif. « Comment pouvons-nous faire mieux ? » interroge Esquerre. La société y est-elle prête ? Récemment, dans une rue paloise, une dame très distinguée m’a abordé avec un seul message concernant Bétharram : « Mais pourquoi remuer aujourd’hui toute cette merde, c’est du passé. » La vulgarité de son propos n’était pas raccord avec sa tenue vestimentaire. Avec une grave erreur d’analyse. Il ne s’agit pas d’un passé mais de notre avenir. 

« Les enfants de Bétharram
Ont grandi sous des mains trop lourdes,
Des cauchemars dessous les draps
Et des ombres sur les épaules »

Bétharram était un véritable système que ce livre décortique. Dans les ténèbres surgissent aussi quelques lumières comme ce Jean-Rémy, victime lui aussi, qui devient « élève-surveillant », en charge du dortoir Sain-Augustin, celui des CM2. Il a protégé « ses petiots » du père Carricart. En février 2000, Carricart, ancien directeur de Bétharram, se suicide. Son corps est repêché à Rome dans les eaux du Tibre. Une expertise judiciaire est par la suite ordonnée pour s’assurer qu’il n’y a pas eu de substitution de cadavre. Après le rapport du légiste, qui confirme l’identité, il n’y a plus eu de poursuites judiciaires contre un Bétharramite. Il a fallu attendre… 2024. Un quart de siècle après, les eaux du Gave dans les vallées pyrénéennes commencent enfin à s’éclaircir.

Majorque avec Sand et Chopin

Un hiver à Majorque, de George Sand (1804-1879), vient d’être réédité en Poche. Récit de voyage, journal, non pas intime mais personnel, c’est un magnifique texte littéraire qu’il nous est ainsi donné de pouvoir relire.


George Sand est partie, en hiver 1838, avec ses enfants et Chopin, pour Majorque, dans la Chartreuse de Valldemosa, située en pleine montagne. La traversée en bateau a été rude à cause des cochons bruyants et malodorants entreposés dans la soute. Mais enfin, tout le monde est arrivé à bon port. Le piano, le pianino, un Pleyel, « arraché aux mains des douaniers » arrivera plus tard. Le contact avec l’île est rude : les indigènes ne font pas bon accueil au couple. Lequel n’inspire rien qui vaille : un pianiste égrotant, peut-être contagieux, une femme artiste, à la vie libre. Ajoutez l’obstacle de la langue que Sand ne parle pas bien, la vie matérielle est loin d’être idyllique. Néanmoins les jours s’écoulent, riches d’imprévus, de beautés de toutes sortes, de créations. Sand fait tourner la maison, joue la garde-malade, se promène, écrit. Chopin compose ses Préludes. 

Illusions perdues

Le livre est intéressant, d’abord, par sa « philosophie ». Fille de la Révolution, amie de Gustave Roux, Sand aime « le peuple ». Mais sur cette entité mythique, elle projette une image d’elle-même et de la Révolution. Alors, forcément déçue par la réalité, en butte à l’animosité des habitants, Sand perd ses illusions. Adoptant souvent des préjugés qu’on qualifierait aujourd’hui de racistes, elle a tendance à ne voir dans Majorque que l’antichambre de l’Afrique. Au peuple majorquin, elle reproche sa superstition et son caractère arriéré. Ce qui n’empêche pas des considérations fort belles sur l’histoire (ancienne et riche) de l’île et la géographie, les rapports entre politique et l’économique. Elle-même n’est-elle pas fascinée par l’existence de ces moines dont elle imagine « le bruit des sandales et le murmure de la prière sous les voûtes des chapelles »? Elle s’intéresse, également, à la langue majorquine dont elle donne des indications précises. Preuve, s’il en est, qu’aucune pensée libre n’échappe à des contradictions. En tout cas, le caractère polémique du livre ne passera pas inaperçu aux yeux des contemporains.

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Mais le livre n’est pas idéologique. George Sand est toujours imaginative et concrète. Pour cette île plongée dans une situation économique déplorable, elle rêve de la libre entreprise et de la petite propriété privée. Pour cela, elle imagine, au chapitre IV, un dialogue sur l’Inquisition, entre deux personnages, l’un à la fleur de l’âge, l’autre usé par l’âge. Incarnation, encore : les habitants sont rendus comme des caricatures à la Daumier ou à la Goya. Incarnation, toujours, avec le jeu des registres littéraires quand le réalisme se mêle à l’humour et au fantastique.

Une aventure esthétique

Valdemosa : une ruine dans la montagne, le tout dans une île, la mer de toute part. Une solitude monastique mâtinée de Rousseau. Le climat est âpre, méditerranéen, traversé d’orages : le contraire du Berry. C’est donc à une aventure esthétique sans pareille que George est confrontée. Comment rendre, par des mots, la beauté de cette île ? La réponse est donnée par l’écrivain elle-même : par un ailleurs qu’est la peinture. Non pas en décrivant le paysage avec des mots dont « elle sent le néant » mais le tableau que ferait le paysage et l’impression que le paysage produit. Car l’art apprend à voir la nature au second degré. On retrouve le romantisme de Delacroix, auquel elle écrit, qui annonce Van Gogh. Sand cite aussi « le sévère » Corot, Huet, Dupré. Le style est sans pareil par les couleurs, la précision, la musicalité, la richesse extraordinaire des mots. Les pages sur les oliviers et les orages sont célèbres.

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Dans ce paysage tourmenté et dans cette solitude, Sand fait enfin l’expérience du silence propice à la création. Silence quand elle écrit seule, la nuit ; musique où elle baigne. Silence et musique : les deux sous-tendent le texte. Mais Chopin, direz-vous ? C’est le grand absent du texte. Si l’auteur emploie un je masculin pour écrire, ce n’est pas pour faire des confidences. Et Chopin ne tenait pas non plus à être nommé. C’est dans Histoire de ma vie, et dans la Correspondance de Sand que nous savons que Majorque fut pour Chopin une période intense de création dont les Préludes.

Baudelaire n’aimait pas George Sand. « La femme Sand », disait-il. Ironie des allergies personnelles. Qui, mieux que l’auteur des Maîtres sonneurs incarna, en effet, les richesses des « correspondances » entre littérature, peinture et musique ? Elle qui évoque, ici, les danses et les chants majorquins aux accents arabes et le bruit, parfois, dans la nuit, des castagnettes.

Un hiver à Majorque

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Les Maîtres Sonneurs

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Gaza : le dilemme des voix juives

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Des Palestiniens évacuent après que l'armée israélienne a émis un avertissement d'évacuation pour plusieurs écoles et un hôpital dans le quartier de Rimal à Gaza, le mercredi 14 mai 2025 © Jehad Alshrafi/AP/SIPA

Dans une tribune très commentée, Delphine Horvilleur a révélé qu’elle s’était jusqu’alors sentie obligée de se taire pour ne pas nuire à Israël. En plus du Hamas, l’État juif mène aussi une guerre mondiale de la communication. Et les partisans d’Israël ne minimisent pas la tragédie qui frappe les Gazaouis.


Le texte de Delphine Horvilleur, « Ne pas se taire »1 provient d’une personne dont j’admire la plume: je pense à la façon dont elle a récemment envoyé dans les cordes l’humoriste Blanche Gardin empêtrée dans un antisémitisme qui ne voulait pas dire son nom.

Obligée de se taire

Pour elle, comme pour plusieurs de ceux et de celles qui ont approuvé ce texte, j’ai respect et amitié. Je partage plusieurs des exaspérations qu’elle exprime mais je lui reproche de les avoir publiées. Non pas que je pense que les Juifs doivent corseter leur opinion quand il s’agit d’Israël, mais je crois qu’aujourd’hui quand ils l’exposent, et plus encore quand leur voix porte loin, comme la sienne, ils doivent penser à l’usage qui sera fait de leurs paroles.

Delphine Horvilleur s’était sentie obligée de se taire pour ne pas nuire à Israël, et je pense qu’elle aurait dû continuer à garder pour elle ses états d’âme. Elle est un soldat dans la double guerre que mène Israël et qui est menée contre ce pays. Pour la guerre des armes, je n’ai, et probablement n’a-t-elle pas non plus, les moindres compétences techniques. Je n’ai pas la légitimité politique, car je ne suis pas citoyen israélien. Mais elle et moi, nous tous pour qui le terme de sionisme est une valeur, nous sommes des soldats de cette guerre mondiale de la communication contre Israël. Nous en sommes les spectateurs, parfois les victimes et nous ne devons en aucun cas en être les faire-valoir, même si cela offusque cette liberté d’expression que nous avons à notre disposition parce que nous vivons dans une démocratie et que cette démocratie est en paix.

Israël, au contraire, est une démocratie dans une guerre qu’elle n’a pas voulue, que le Hamas seul a provoquée et qu’il pourrait arrêter en rendant les otages.

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Émile Fackenheim, un rabbin réformé, a écrit que depuis la Shoah nous devons considérer qu’il existe une 614e obligation : ne pas donner à Hitler une victoire posthume. Pour moi, le Hamas, c’est Hitler, car je n’oublie pas le hadith des rochers et des arbres, article 7 de sa charte. Je ne traite pas de nazis tous les ennemis d’Israël, encore moins, évidemment, ceux qui soutiennent son existence mais fustigent telle ou telle facette de sa politique, mais je constate que la plupart des commentateurs négligent ce que le programme du Hamas a de génocidaire, ce terme si honteusement galvaudé contre Israël et qui garde ici son sens authentique.

La terrible réalité de la guerre

Il ne peut pas y avoir de paix avec le Hamas, comme il ne pouvait pas y avoir de paix avec les nazis. Je suis sûr que Delphine Horvilleur pense comme moi. Le problème, c’est que son texte donne du poids à ceux qui comme Ardisson comparent aujourd’hui Gaza à Auschwitz.

La guerre, c’est terrible. La gloire du Débarquement a remisé loin de la mémoire les milliers de civils tués dans les bombardements sur la Normandie qui l’ont précédé et que le collabo Philippe Henriot vitupérait à la radio comme exemple de la barbarie des Alliés. Plus près de nous presque personne ne s’est récrié contre les pertes humaines à Mossoul et à Raqqa. On savait ce qu’aurait signifié la victoire de Daech. On essaie de ne pas voir ce que signifierait la victoire du Hamas.

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Les organisations internationales, qui sont aussi engagées dans des combats idéologiques, ne voient que la responsabilité israélienne dans le drame de Gaza. Les chiffres des morts sont présentés comme s’ils provenaient d’autorités sanitaires indépendantes du Hamas, ce qui est absurde ; les manipulations sur ces chiffres ont été démontrées sans que cela soit pris en considération.

Les partisans d’Israël ne doivent pas minimiser la tragédie qui frappe les Gazaouis. En particulier, alors que depuis plus d’un an le Secrétaire Général de l’ONU agitait le spectre d’une famine imminente et non survenue, alors que le Hamas détournait une grande part des cargaisons des centaines de camions qu’Israël laissait passer, la situation alimentaire à Gaza semble être devenue dramatique depuis que les Israéliens ont changé d’attitude devant le refus du Hamas d’accepter leurs propositions sur le retour des otages. Ils ont arrêté les distributions mais ils ont aussi proposé des plans d’approvisionnement que les organisations onusiennes ont sèchement rejetés.

Être alarmé par la gravité de la situation alimentaire à Gaza est une exigence morale. En faire d’Israël le seul responsable est profondément injuste.

Faire des reproches

Il a fallu du panache à Delphine Horvilleur pour s’exposer à la vindicte de ceux qui, choqués par ses critiques, ne lui ont pas ménagé attaques et menaces parfois ignobles. Mais je ne doute pas qu’elle ait été encore plus blessée par les antisionistes invétérés qui, ravis de ce qu’ils considèrent comme une belle prise de guerre, ont clamé qu’Israël pourrissait de l’intérieur. Or, la population israélienne a su jusqu’à maintenant ne pas mélanger ses conflits internes avec les défis existentiels venant de l’extérieur.

Pour beaucoup de Juifs, dont je suis, la question angoissante de l’histoire de la Shoah, avec ses criminels, ses passifs et ses Justes, est celle qu’a posée Amos Oz: « Qu’aurais-je fait si j’avais été à la place des autres ? » Ce doute les a souvent conduits aux premiers rangs de la défense des Droits de l’Homme, dont le sionisme avait d’ailleurs été un bourgeon au siècle dernier.

Mais le sionisme est désormais caricaturé comme le prototype de l’oppression coloniale, une image que certains extrémistes israéliens aident malheureusement à conforter. Comme chacun sait, leur poids politique est aujourd’hui accru, mais la démocratie israélienne, qu’elle soit de gauche ou de droite, a des ressources puissamment ancrées dans la population.

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L’assignation coloniale pousse par réaction certains sionistes à un examen de conscience exacerbé, même si, aux yeux de leurs ennemis, ils ne seront jamais lavés de leurs tares originelles. Ce que risquent ces militants scrupuleux, c’est de perdre de vue qu’il y a, contre des ennemis existentiels, des combats indispensables, ceux par exemple que les pacifistes n’ont pas voulu mener à Munich contre Hitler avec les conséquences que l’on sait.

Dans sa dénonciation des dérives d’Israël, Delphine Horvilleur analyse le verset du Lévitique 19/18 qui contient les termes de «Tu aimeras ton prochain comme toi-même » et propose une traduction originale du verbe qui précède cette célèbre injonction. Pour le futur négatif «al titar », qu’on traduit habituellement par « tu ne garderas pas rancune », elle propose de comprendre «si tu sais adresser des reproches», ce qui sous-entend, je suppose, que faire des reproches appropriés est la véritable marque de l’amitié.

C’est le sens de ma chronique d’aujourd’hui.


  1. https://tenoua.org/2025/05/07/gaza-israel-aimer-vraiment-son-prochain-ne-plus-se-taire/ ↩︎

Un chrétien à La Mecque

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Michel Santi © Favre


Est-ce possible ? Ça l’a été pour Michel Santi qui y fut invité en 1975 par le Prince Abdallah d’Arabie Saoudite, appelé à devenir le Roi Abdallah bien des années plus tard.

Être exfiltré de Jérusalem par Shimon Peres en 1982 ? Encore possible pour Michel Santi, dont la vie était menacée par les Arabes de la ville qui le prenaient pour un espion.

Il ne s’agit pas là du dernier livre de John le Carré, mais d’Une jeunesse levantine (préface de Gilles Kepel, éd. Favre) qui vient de paraître, où Michel Santi relate une adolescence tout aussi chaotique que romanesque, jalonnée de rencontres exceptionnelles et de transgressions involontaires… ou pas ?

De sa description minutieuse à sa mise en état d’ihram consistant à se purifier avant de tourner autour de la Kaaba, au port de l’étoile de David à son cou quelques années plus tard par amour pour un juif français, Santi dévoile 7 ans de sa vie, entre 1975 et 1982.

Sa rencontre touchante avec celui qui n’était pas encore le «Commandant Massoud» afghan, à Beyrouth au tout début de la guerre civile libanaise alors qu’il s’est enrôlé au dispensaire de la plus radicale des milices chrétiennes, les Gardiens des Cèdres. Celle avec l’instigateur des attentats terroristes des J.O. de Munich, Abou Hassan, par ailleurs playboy et jet-setteur notoire – qui se trouve être le mari de sa cousine germaine Georgina, unique Libanaise à avoir jamais été élue Miss Univers. Le style de Michel Santi et sa maîtrise du français emmènent le lecteur – et le tiennent en haleine – tout au long de ce récit divisé en 51 chapitres d’une diversité à couper le souffle.

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Au Caire, il assiste à un concert de la légendaire Oum Kalsoum, amie des Santi qui se trouvent être des Français d’Égypte. Au Liban, il prend des risques fous en grimpant sur un camion crachant des orgues de Staline. C’est vers Jérusalem qu’il s’évade avec un déserteur de l’armée israélienne qui se trouve être à Beyrouth en 1982. À Neauphle-le-Château, il devient l’espace d’une après-midi le confident de Khomeiny. Pour en devenir l’otage en ce 31 janvier 1979 où ce dernier rentre en Iran avec ses comparses pour accomplir leur Révolution islamique.

« Je ne retourne pas pour baisser le prix du citron », lui avoue Khomeiny, qui lui livre ses projets pour faire triompher le chiisme à travers tout le Moyen-Orient. Témoignage extraordinairement précieux que nous livre Michel Santi, et d’une actualité brûlante, puisque c’est l’ensemble du projet qui lui est dévoilé par celui qui voue une haine inextinguible aux Saoud, et aux sunnites en général. Ces mots, « il y a des cadavres essentiels », du plus éminent membre du clergé chiite ayant jamais existé est significative, lourds de sens, éclairent les méfaits et atrocités commis en Iran et ailleurs, particulièrement à la lueur des événements récents. Ils évoquent la fameuse répartie de Saint-Just : « La Révolution est glacée. »

Entre les lignes, au gré des nombreuses notes explicatives et contextuelles de l’auteur, nous comprenons mieux les lignes de force qui burinent cette région. Le tour de vis hyperconservateur des Saoud suite aux attentats terroristes de La Mecque en 79, qui ont suscité l’émergence de Ben Laden. Les purges consécutives de Khomeiny qui ont conduit certains des compagnons de voyage de Santi, lors de ce fatidique voyage vers l’Iran, à être exécutés ou exilés par celui-là même qu’ils avaient porté au pouvoir. La haine réciproque des Arabes et des Juifs de Jérusalem, en 1982. Les massacres perpétrés par toutes les parties en présence durant la guerre civile libanaise, dont Santi fut témoin direct, pour certains d’entre eux comme le siège et la prise du camp palestinien de Tel el Zaatar ou le massacre du village chrétien de Damour.

Bref, j’ai été transporté, fasciné, éclairé, tétanisé, ému par la lecture de ce livre que j’ai du mal à qualifier, mais qui va compter. Pour les historiens, pour l’actualité, pour les amateurs de religion, pour un parcours humain d’une inouïe complexité.

250 pages

La rédemption par le chant

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"Le Paradis et la Peri", Insula orchestra, Laurence Equilbey (direction), Daniela Kerck, (mise en scène) Astrid Steiner (vidéo) © Photo : Julien Benhamou

Lyrique : Le Paradis et la Péri de Robert Schumann, dernière demain !


De Robert Schumann (1810-1856), la postérité a retenu bien davantage ses chefs-d’œuvre pour piano que ses très rares compositions lyriques. À l’immense compositeur romantique l’on ne doit, en tout et pour tout, que l’opéra Genoveva, dont ce féru de littérature écrira lui-même le livret en 1848, d’après une légende médiévale. Et Manfred, tiré de Byron, un mélodrame pour voix parlée, chœur et orchestre. Reste Le Paradis et la Péri, créé à Leipzig en 1843 sous la direction du compositeur, et qui relève plus de l’oratorio que de l’opéra proprement dit. Sur un livret de son ami d’enfance Emil Flechsig (1808-1878) avec qui Schumann restera lié toute sa vie, l’œuvre se veut une allégorie de la Rédemption. Les arrière-plans fort exotiques du conte inspiré par Lalla-Rookhn : an Oriental Romance (1817), poème épique dû au grand irlandais Thomas Moore (1779-1852), projette cette féérie extatique tour à tour en Inde, en Egypte, en Syrie… Résumons : esprit céleste banni du paradis, la Péri aspire au salut. Le sang d’un héros indien, puis l’amour d’une vierge égyptienne, et enfin les larmes d’un criminel syrien repenti lui rouvriront les portes du Ciel.

Trois représentations exceptionnelles

Si Le Paradis et La Péri n’est pas souvent donné de nos jours, il faut savoir que l’œuvre  triompha en Allemagne puis dans l’Europe entière, et jusqu’à New-York cinq ans plus tard. L’on comprend bien pourquoi : une musique fluide, des mélodies enveloppantes, des chœurs à la fois énergiques et amples, des airs d’une suavité délicieuse. On est pourtant très loin des audaces instrumentales des symphonies, comme des fulgurations et des angoisses qui s’expriment dans l’écriture pianistique de Schumann. N’était le spectre assez novateur de la palette sonore (faisant la part belle aux percussions) où s’affirme déjà nettement le premier romantisme germanique, l’œuvre se raccorde encore à la tradition Sturm und Drang (« tempête et passion ») ; l’esthétique formelle de La Péri n’est pas fondamentalement éloignée de Fidelio, d’Obero ou du Freischütz.

A lire aussi: Naissance de la Bossa Nova d’Alain Gerber – L’évocation magistrale d’un courant musical tout aussi magistral

Sous le grand œuf de bois tressé de l’auditorium de La Seine Musicale, les architectes Shigeru Ban et Jean de Gastines ont fait, il y a moins de dix ans, une proue monumentale à l’île Seguin. C’est donc dans cette enceinte qu’est donnée, pour trois représentations exceptionnelles, une version sur instruments d’époque – marque de fabrique, comme l’on sait, d’Insula orchestra et du chœur Accentus, dont sa fondatrice, Laurence Equilbey occupe le pupitre.

Comme souvent hélas, la mise en scène n’ajoute pas grand-chose à la beauté intrinsèque de cet oratorio, qui se porte très bien d’être proposé en version de concert comme ça a été le cas – hasard du calendrier ? – à la Philharmonie de Paris, il y a quelques jours, par le Concert des Nations et la Capella National de Catalunya, sous la direction de Jordi Savall.  

Johanni van Oostrum souffrante

La présente scénographie dispose un plateau polygonal d’une matière charbonneuse, découpé par des faisceaux de lumière crue, dans lequel sombre, presque engloutie, l’épave d’un piano à queue laqué de blanc. Hommes en redingote et hauts-de-forme noirs ; chœurs en costumes de cotonnade écrue. La Péri, figure quasiment statique d’un bout à l’autre du spectacle, emprise dans une robe de bal immaculée, son bras droit gainé d’une aile vaste, blanche et célibataire, cernée d’anges noirs emplumés de lourdes ailes repliées… Sur l’obscurité d’un fond de scène enveloppé dans le manteau d’une immense toile noire sur laquelle viendra se démultiplier la projection, se déploie sur écran large une vidéo omniprésente, voire tentaculaire, épousant tour à tour la forme d’un aquarium dans le volume duquel on voit se redoubler virtuellement la silhouette de La Péri, puis des formes abstraites alternant avec paysages sylvestres ou bucoliques, cascades, volutes de fumée, colonies d’oiseaux, chromatismes variés dont les contours se noient – admettons que ce soit assez joli par instants –  la vidéaste Astrid Steiner, venue de l’univers techno, n’a pas été sollicitée en vain. Bref, formellement très éclectique, cette projection en continu a sensément pour objet d’accompagner visuellement le climat propre aux trois « actes » de la féérie. Sa plastique virtuose n’en finit pas moins par coloniser celle-ci, sans en éclairer beaucoup les développements, il est vrai assez touffus. Signé Daniela Kerck (à qui l’on doit une Norma au Théâtre du Châtelet et, l’an passé, la régie d’un Turandot à Wiesbaden, en Allemagne) le dispositif scénographique éthéré confine ainsi à l’abstraction. Sans être adepte à tout prix de la littéralité figurative, on se prend à regretter que, précisément dans cet oratorio baigné d’un imaginaire romantique où la fantasmagorie exotique se donne des ailes, le partis pris scénographique récuse délibérément la couleur locale.

© Julien Benhamou

Quasiment au pied levé, Mandy Fredrich a dû remplacer la Sud-africaine Johanni van Oostrum attendue dans le rôle-titre, mais souffrante. Il ne paraît pas qu’on ait perdu au change, la soprano germanique assumant avec brio cet emploi, dans un vibrato qui miroite jusque dans les aigus. Dans cette distribution, la palme revient au baryton Samuel Hasselhorn –  timbre à la fois charnu et délicat, phrasé impeccable, articulation ciselée. Pareillement, on applaudit à la performance du ténor allemand Sebastian Kohlhepp, tout comme à l’alto Agata Schmidt… La rédemption par le chant, en somme.   


Le Paradis et la Péri, de Robert Schumann. Oratorio pour voix solistes, chœur et orchestre, op. 50. Avec Johanni van Oostrum, Sebastian Kohlhepp, Agata Schmidt, Samuel Hasselhorn… Direction : Laurence Equilbey. Mise en scène : Daniela Kerck. Vidéo : Astrid Steiner. Chœur : accentus. Orchestre : Insula orchestra.

Durée : 2h.
La Seine Musicale, île Seguin, Boulogne-Billancourt.
Le 16 mai, 20h. Le 17 mai, 18h.

Bayrou droit dans ses notes

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Le Premier ministre François Bayrou se présente pour répondre aux questions d'une commission d'enquête parlementaire sur des abus présumés dans une école catholique, alors qu'il est accusé d'avoir dissimulé ce qu'il sait du scandale, à Paris, le mercredi 14 mai 2025 © Aurelien Morissard/AP/SIPA

Hier à l’Assemblée nationale, le Premier ministre a été auditionné pendant plus de cinq heures par la commission d’enquête sur les violences scolaires. Malgré l’attitude inquisitoriale, aux visées politiciennes évidentes, du co-rapporteur LFI Paul Vannier, il a pu apporter, avec force documents, des éclairages importants sur l’abominable affaire Bétharram.


Il était logique que François Bayrou soit entendu par la commission sur les « modalités du contrôle par l’État et de la prévention des violences dans les établissements scolaires ». Habitant à une quinzaine de kilomètres de Bétharram, école privée catholique où trois de ses enfants ont été scolarisés et où son épouse a été un temps dame catéchiste, le chef du gouvernement était ministre de l’Education nationale lorsqu’une première plainte a été déposée en 1996 contre un surveillant de l’établissement suite à des coups portés à un élève. Quoi de plus normal que de lui demander de revenir sur cet épisode de sa vie politique et familiale, certes vieux de près de trente ans ?

LFI instrumentalise une affaire atroce

L’audition aurait donc pu se dérouler dans une ambiance sereine et constructive, ne serait-ce que par respect pour les victimes de ce scandale sans nom (on parle de 300 enfants agressés au cours de plusieurs décennies, et d’une trentaine de pédocriminels protégés par leur hiérarchie) mais aussi en vertu d’une certaine décence républicaine – François Bayrou n’est, rappelons-le, soupçonné d’aucune infraction dans ce dossier, il peut même estimer être une victime indirecte de Bétharram puisque l’une de ses filles a récemment indiqué avoir été tabassée, enfant, par l’un des bourreaux de l’établissement.

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Mais c’était sans compter sur le jeu trouble de l’un des deux corapporteurs de la commission, le député insoumis Paul Vannier, qui s’est comporté non pas en élu de la nation contrôlant l’action de l’exécutif – ainsi que son mandat l’exige – mais en accusateur public proférant, sans preuves solides ni respect du contradictoire, de graves allégations contre François Bayrou. « Pourquoi n’avez-vous pas protégé les élèves de Notre-Dame de Betharram, victimes de violences pédocriminelles ? » lui avait-il carrément lancé le 11 février dernier lors d’une question au gouvernement.

Triste farce

Hier, la séance a même tourné à la triste farce lorsque le Premier ministre a été interrogé par M. Vannier au sujet de la claque qu’il a donnée à Strasbourg en 2002 devant les caméras à un jeune garçon lors de sa campagne présidentielle. Comme si l’enfer de Bétharram avait un quelconque rapport avec cette minuscule anecdote…

Mais surtout, quoiqu’en disent depuis ce matin les commentateurs apeurés à l’idée de passer pour des soutiens du pouvoir, M. Bayrou a apporté hier devant la commission des réponses claires aux insinuations infâmantes de son opposant mélenchoniste.

S’il a confirmé avoir demandé, en 1996, au recteur de Bordeaux une enquête urgente sur Bétharram suite aux révélations par la presse d’une première plainte pour coups et blessures (sans agression sexuelle), le Premier ministre a aussi reconnu n’avoir lu que la conclusion – plutôt favorable – du rapport de ladite inspection laissant croire à un cas isolé et pas à une violence systémique. Et s’il ne se rappelle plus avoir conversé, deux ans plus tard en 1998, alors qu’il était redevenu élu d’opposition, avec son voisin magistrat Christian Mirande au sujet d’un dossier de viol impliquant un religieux de l’établissement, il a admis que ce fait était possible, tout en relevant que son interlocuteur assure ne pas pour autant avoir violé le secret de l’instruction lors de cet échange.

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Bref, François Bayrou n’a manifestement pas fait preuve dans cette affaire d’un zèle exceptionnel ni d’une grande clairvoyance. Cela constitue-t-il une grave faute ? Sur le plan judiciaire, certainement pas. Sur le plan politique, il est peu probable que cela lui vaille une motion de censure. Sur le plan moral, qui croira qu’il aurait pu se douter et donc empêcher les horreurs de Bétharram ?

Causons ! Le podcast de Causeur

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Ivan Rioufol commente le duel auquel se livreront Bruno Retailleau et Laurent Wauquiez ce week-end pour la présidence des Républicains © Hannah Assouline - Jacques Witt/SIPA - ISA HARSIN/SIPA

Avec Ivan Rioufol et Jeremy Stubbs.


Ivan Rioufol porte un regard critique sur l’ouverture de Cannes, le grand oral télévisé du Président de la République, l’audition du Premier ministre devant la commission d’enquête de l’Assemblée sur les violences à l’école, et les élections à la présidence des Républicains.

Le festival de Cannes est définitivement réduit au statut de symbole caricatural de la pensée mondaine, conformiste et progressiste. En revanche, le débat télévisé entre Emmanuel Macron et ses différents interlocuteurs, notamment Agnès Verdier-Molinié et surtout Robert Ménard, a eu le mérite de révéler la fragilité du chef de l’Etat, poussé dans ses retranchements sur une série de questions dont l’immigration. La prolixité de cet exercice contraste avec la concision de la conférence de presse du nouveau Pape, Léon XIV, qui n’a duré que 11 minutes.

L’interrogation de François Bayrou par le co-rapporteur de la commission parlementaire, le député LFI Paul Vannier, a rappelé l’époque des tribunaux révolutionnaires. Les élus d’extrême-gauche se posent en nouveaux coupeurs de tête en cherchant, non la vérité, mais la démission du chef du gouvernement.

La rivalité qui oppose Bruno Retailleau et Laurent Wauquiez montre deux intelligences qui ont toutes les deux les capacités nécessaires pour présider le parti des Républicains. Des deux, Retailleau a peut-être l’avantage en termes de courage politique. Le grand bémol, c’est que les deux candidats continuent de refuser l’idée d’une grande alliance des partis de droite qui représente le seul moyen de battre la gauche et le centre en 2027.

Les migrants, la fête au village et le parc d’attractions

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Le parc d'attractions Efteling, aux Pays Bas. DR.

Offrir un séjour pour éviter des débordements lors d’une prochaine fête de village aux Pays-Bas: c’est la drôle idée du Centraal Orgaan opvang asielzoekers (Accueil des Demandeurs d’Asile) qui a ulcéré une ministre. Récit.


Et si, en France, on offrait aux « jeunes des quartiers » un séjour dans un parc d’attractions1 pour les éloigner de fêtes de village ou fêtes foraines où ils pourraient semer la pagaille? Élucubrations, caricature malveillante de bonnes intentions ? En fait, cela se rapproche d’un projet de l’instance néerlandaise chargée de l’Accueil de Demandeurs d’Asile, le COA.
Dès qu’elle en a eu vent, cependant, la ministre de l’Asile et des Migrations, Mme Marjolein Faber, a opposé son véto, fustigeant « un voyage d’agrément aux frais des contribuables ».

Prime pour mauvaise conduite

Car le voyage offert par le COA était destiné aux migrants mineurs d’un centre d’accueil situé dans le village Sint Anne dans la province de Frise où, en mai 2024, trois jeunes autochtones furent blessés de coups de couteau lors de la fête annuelle. Des habitants du centre figurent comme suspects. Pas étonnant, donc, que les villageois préfèrent célébrer la prochaine fête, qui commence le 16 mai, entre eux.
Le COA, une fois n’est pas coutume, était de leur côté. Mais sa solution revenait, selon la ministre Faber, à une « prime pour mauvaise conduite à de potentiels fauteurs de troubles ».
Car le parc d’attraction en question, situé à Efteling, dans la province de Brabant, se situe à 240 kilomètres au sud du camp pour jeunes migrants. Des familles néerlandaises peu fortunées doivent se saigner à quatre veines pour s’y offrir une journée.
Comme de coutume, la presse néerlandaise dite de qualité a vilipendé la ministre pour sa mesquinerie et cette fâcheuse tendance à considérer tout demandeur d’asile comme un criminel en puissance. « Un voyage en car, d’accord, mais pour les expulser » a-t-elle répondu, pour chambrer ses critiques. La ministre est membre du Parti pour la Liberté de M. Geert Wilders, pilier principal de la coalition gouvernementale. Dans les journaux, il n’est pas rare de la voir caricaturée en garde-chiourme, sanglée dans un uniforme style nazi.
Le COA a finalement annulé le projet controversé, mais a promis d’organiser d’autres activités pour les quelque quarante jeunes, sur 400 résidents, du centre de Sint Anne, village de quelque 4500 habitants. Des campagnes de financement collectif par des citoyens outrés par la ministre ont recueilli plus de 250000 euros pour les jeunes, de quoi les choyer sur la Côte d’Azur durant les trois jours de fête dans leur village en Frise.

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Drague lourde

Les grands médias néerlandais ont évidemment sacrifié leur devoir d’informer sur l’autel de l’indignation morale. La presse régionale avait, elle, fait son boulot en rappelant que certains jeunes étrangers s’étaient récemment distingués par leur drague lourde de jeunes filles, par des vols, cambriolages et actes d’agression contre les contrôleurs de bus. Un site d’information avait décrit leur centre d’accueil comme une caverne d’Ali Baba, où les fruits des larcins étaient mis en vente sur internet2.
Rien de tout cela n’a évidemment percé la bulle de suffisance des grands médias, décrivant parfois à tort les demandeurs d’asile adolescents comme des enfants, sous-entendus innocents et souffrant de la cruauté de la ministre. Un chroniqueur de l’audiovisuel public les plaignait, « condamnés qu’ils sont à vivre dans un trou comme Sint Anne3 ». Les violences pendant la fête foraine de 2024 n’auraient été qu’une « rixe » entre de jeunes locaux, les identités des suspects passées sous silence.
Ce qui rappelle le drame de Crépol dans la Drôme, où, en novembre 2023, le jeune Thomas Perotto fut mortellement poignardé. L’utilisation du mot rixe faisait alors débat, car impliquant que les torts étaient partagés entre villageois et jeunes issus de l’immigration algérienne venus importuner le « bal d’hiver ». Toujours est-il que le sang versé, à Crépol comme à Sint Anne, a été celui de jeunes Blancs, non pas celle de leurs agresseurs présumés.
Pas étonnant qu’aux Pays-Bas, de plus en plus de villages résistent, parfois violemment et avec succès, aux projets d’y installer des centres de migrants, lesquels y sont aussi peu appréciés que des usines de traitement de déchets nucléaires. Et à chaque fois, le soutien au parti de Mme Faber y monte en flèche.


  1. https://www.efteling.com/fr ↩︎
  2. http://franekeractueel.nl/ ↩︎
  3. https://www.youtube.com/watch?v=echSO3uReFI ↩︎

Le mur des comptes

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Éric Ciotti © Hannah Assouline

Chaque mois, le vice-président de l’Institut des libertés décode l’actualité économique. Et le compte n’y est pas.


La fiche de paie française est la plus lourdement ponctionnée d’Europe. Pour distribuer 100 euros de salaire brut, une entreprise doit débourser 142 euros, dont il ne reste en fin de compte que 77 euros dans la poche de son employé ! C’est la raison pour laquelle Éric Ciotti propose la suppression totale de la CSG et de la CRDS sur les revenus du travail. La mesure aurait pour effet de libérer 10 % de pouvoir d’achat chez les salariés. Concrètement, selon le patron des députés UDR, cela représente un 13e mois sans coûter un centime de plus à l’employeur. Une bonne idée.

Jusqu’où les taxes et les charges sociales peuvent-elles grever un salaire français ? Sur les plus hauts revenus du travail, l’ensemble des prélèvements peut grimper jusqu’à 65 % de la somme décaissée par l’employeur. Un record d’Europe là encore. Il faut dire que bon nombre de postes sociaux sont déplafonnés, par exemple l’Assurance maladie (13 %). En Allemagne, celle-ci est limitée à 4 500 euros par contribuable… Ce système a pour conséquence de réduire l’attractivité de notre pays aux yeux des investisseurs, notamment dans les domaines des technologies, où les meilleurs collaborateurs ont, à juste titre, des prétentions salariales élevées. Comme d’habitude, pour compenser, en partie du moins, les conséquences néfastes de ses décisions idéologiques, le législateur a inventé une usine à gaz : le régime des « impatriés », bénéficiant aux salariés de haut niveau venant de l’étranger. Ce n’est pas avec de tels dispositifs qu’on pourra « réindustrialiser la France ».

Edouard Philippe © D.R.

Le plan d’investissement dans les compétences (PIC) est un nouveau fiasco à 15 milliards d’euros pour le gouvernement. Lancé par Édouard Philippe en 2018 – et stoppé six ans après faute de résultats – il devait édifier « une société de compétences ». Les sommes abyssales englouties sont telles que même la Cour des comptes a fini par pointer des impacts « insuffisants et fragmentés » et un « espoir irréaliste ».

Un agriculteur français gagne en moyenne 5 000 euros par an et par hectare s’il loue ses terres à un fournisseur d’énergie désirant exploiter un dispositif photovoltaïque ou un système aérogénérateur. C’est beaucoup plus qu’en louant son champ à un autre agriculteur. Le Parlement vient de doubler la production électrique autorisée par ferme. Ça tombe bien, cela permettra d’importer un peu plus de panneaux solaires et d’éoliennes chinoises, et donc de creuser encore plus le déficit du commerce extérieur !

Illustration diagnostic de performance energetique (DPE) sur un bien immobilier © MOURAD ALLILI/SIPA

En vigueur depuis le 1er janvier, l’interdiction des logements classés G (les plus énergivores, car souvent mal isolés) a retiré 567 000 logements du marché locatif officiel. Une telle prohibition ne peut que développer le marché noir, comme on le constate à chaque fois que des textes stupides sont adoptés. Elle empêche aussi de nombreux étudiants de trouver une chambre à louer en ville.

L’Algérie coûte plus de 9 milliards d’euros par an aux contribuables français. Telle est l’estimation de l’eurodéputée Sarah Knafo (Reconquête). Parmi les principales dépenses qu’elle a recensées : les aides sociales versées aux Algériens vivant en France (1,6 milliard), les logements sociaux occupés dans notre pays par des Algériens (1,5 milliard), les fraudes aux pensions de retraite (880 millions), les impayés aux hôpitaux publics (100 millions).

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La Commission de Bruxelles a subventionné à hauteur de 10 millions d’euros un programme de recherche sur le Coran pour « explorer son influence sur la culture et la religion en Europe au cours du dernier millénaire ». Tout cela ne poserait pas de problème si les premiers intéressés n’étaient les Frères musulmans, qui souhaitent imposer leur révisionnisme historique et transformer le Vieux Continent en nation islamique. Il est peu probable que les peuples des États membres de l’Union aient adhéré au projet européen pour arriver à ce type de projets suicidaires.

Pas facile de vendre une SCPI (sociétés civiles de placement immobilier) de nos jours.  Un certain nombre d’entre elles (d’une valorisation cumulée de 2,4 milliards d’euros) se trouvent actuellement sur le marché sans trouver preneur. Un comble pour un placement présenté par ses promoteurs comme « liquide » ! Les SCPI étaient censées protéger les épargnants, car elles ne risquaient pas, disait-on, les déconvenues de la Bourse ! La réalité est tout à fait différente puisque depuis janvier 2023, on déplore de fortes chutes de valeurs : Soprorente (Fiducial Gérance) -31,6 % ; Accimmo Pierre (BNP Paribas REIM) -31,2 % ; Laffitte Pierre (AEW Patrimoine) -20,7 % ; Fructipierre (AEW Patrimoine) -19,2 %.

François Ecalle © REVELLI-BEAUMONT NICOLO/SIPA

Mécomptes publics. C’est le titre du dernier livre de François Ecalle[1], ancien conseiller maître à la Cour des comptes. En revenant de façon très pédagogique sur quarante ans de dysfonctionnements et de tentatives avortées de réformes, l’auteur explique comment notre pays a sombré dans l’apocalypse budgétaire. Le lobby anti-austéritaire peut toutefois dormir tranquille : les sondages montrent que seul un tiers des Français savent que l’endettement de la France a dépassé les 100 % du PIB. Dans le même ordre d’idée, le lobby antinucléaire peut aussi dormir tranquille : plus de 50 % de nos compatriotes pensent que la fumée blanche qui sort des centrales nucléaires est du gaz à effet de serre.

Mécomptes publics: Réflexions sur les politiques publiques

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[1] Mécomptes publics : conception et contrôle des politiques économiques depuis 1980, Odile Jacob, 2025.

Alain Finkielkraut: «La justice s’assigne une mission civilisatrice»

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Alain Finkielkraut © Hannah Assouline

Alors que Marine Le Pen et Nicolas Sarkozy sont visés par des condamnations judiciaires retentissantes, Alain Finkielkraut dénonce une dérive du pouvoir judiciaire, devenu selon lui un acteur politique à part entière. Sans soutenir le RN, il fustige une justice animée par des passions idéologiques, au détriment de l’État de droit


Causeur. Marine Le Pen a été condamnée en première instance à une peine d’inéligibilité assortie d’une exécution provisoire. Pour vous, la justice est sortie de ses gonds. Pour les bons esprits, cela signifie simplement que la loi est la même pour tous. Que leur répondez-vous ?

Alain Finkielkraut. Pour lever toute ambiguïté, une précision s’impose : je n’ai jamais voté pour le Rassemblement national et je n’ai pas l’intention de le faire dans l’avenir. Non que je veuille dresser autour de ce parti un cordon sanitaire. À la différence des antifascistes qui ont absolument besoin de cet ennemi pour vivre, j’ai pris acte de sa rupture avec le pétainisme des origines et je m’en réjouis. Je constate également que le « front républicain » mis en place aux dernières élections législatives a fait entrer à l’Assemblée nationale des antisémites forcenés et obsessionnels. Avec les députés de La France insoumise, la haine des juifs est, pour la première fois depuis la guerre, présente au cœur de la vie politique française. Tel est le résultat paradoxal et pathétique du grand rassemblement contre la peste brune. Le haro sur les vieux démons a profité aux fougueux démons de la Jeune Garde. Il faut mettre sa montre à l’heure si l’on ne veut pas rater son rendez-vous avec l’histoire. Plus encore que le courage, c’est la ponctualité qui fait la valeur de l’engagement.

Alors que reprochez-vous au Rassemblement national ?

Le RN doit être combattu pour ce qu’il dit aujourd’hui : son programme économique aberrant, son tropisme poutinien. Nos souverainistes n’ont rien de plus pressé que de sacrifier la souveraineté ukrainienne à la voracité du Kremlin. Les mêmes qui refusent de voir les nations disparaître dans la bureaucratie européenne se pâment devant l’Empire russe en voie de reconstitution. Bref, ce n’est pas le sympathisant en moi qui s’insurge contre la condamnation de Marine Le Pen, c’est le citoyen. Quatre ans de prison et une inéligibilité avec exécution immédiate pour avoir fait travailler des assistants au service du parti et non au Parlement européen est une peine exorbitante. Il ne s’agit pas, en l’occurrence, d’appliquer la loi, mais de barrer la route de l’Élysée à une candidate jugée dangereuse, comme cela avait été déjà le cas pour François Fillon en 2017. Et déchoir sans attendre Marine Le Pen de son mandat de conseillère départementale du Pas-de-Calais, c’est vider la procédure d’appel de toute substance, et donc bafouer l’État de droit. Selon que vous serez de gauche ou de droite, les jugements de la magistrature vous rendront blanc ou noir.

Non seulement la favorite du premier tour pourrait être interdite d’élection, mais un ancien président pourrait être emprisonné. Peut-on dire que la Justice s’oppose à la volonté populaire ? Et est-ce lié à l’hubris des juges ou à des lois mal faites ?

Sans preuves, mais à partir d’un « faisceau d’indices », le Parquet national financier a requis contre Nicolas Sarkozy sept ans de prison dans l’affaire libyenne. Les procureurs ont dénoncé la cupidité effrénée de l’ancien président et demandé qu’il soit privé de son autorité parentale ! Ce ne sont pas des réquisitoires sévères, mais des réquisitoires haineux proférés la bave aux lèvres. Faut-il être de droite, faut-il être sarkozyste, pour s’en inquiéter et pour s’indigner aussi de sa condamnation à trois ans de prison dont un an ferme sous forme de bracelet électronique en réponse à un acte de corruption qui n’a pas été commis ? Non. Il faut simplement avoir gardé en soi un peu de décence commune. Nicolas Sarkozy n’en finit pas de payer pour avoir osé critiquer la magistrature et envisager une réforme de l’instruction.

« Le système a sorti la bombe nucléaire », a déclaré Marine Le Pen. Le mot « système » (ensemble de pratiques organisées en fonction d’un but, nous dit Le Robert) est-il pertinent ?

Je ne sais pas très bien ce qu’est le « système ». Je retiens plutôt la grande leçon de Montesquieu : « Pour qu’on ne puisse pas abuser du pouvoir, il faut que, par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir. » Aujourd’hui rien n’arrête le pouvoir judiciaire. Rompant avec l’esprit du libéralisme, il enfreint les règles et piétine les principes afin d’assouvir ses pulsions justicières. Tous les moyens lui semblent bons pour écarter les responsables politiques considérés comme déviants et pour punir ceux qui ont osé contester ses pratiques. Et gare aux mauvais esprits qui y trouvent à redire ! Ils fragilisent l’État de droit, ils s’attaquent à l’indépendance de la Justice, ils rêvent d’instaurer une démocratie illibérale…

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Il existe en France, comme dans toute société, une pensée dominante qui inspire l’élite dans bon nombre de ses décisions. Vous avez enseigné à Polytechnique. Avez-vous perçu un conformisme idéologique dans cette école où étudie la crème de la crème ? Comment cela s’exprimait-il ?

À l’époque où j’enseignais à l’école Polytechnique, l’idéologie woke n’avait pas encore fait son apparition. Mes cours et mes séminaires se déroulaient dans le calme. Le climat a sans doute changé : bien que professeur émérite, je n’ai jamais été invité par mon successeur ou par le directeur de l’école à faire une conférence. Je suis d’ailleurs persona non grata sur tous les campus, à part peut-être l’Institut catholique de la rue de Vaugirard. Mais n’ayons pas d’inquiétude : comme le dit France Universités, l’instance représentative des universités françaises, le wokisme et l’islamo-gauchisme sont des « fantasmes » véhiculés par l’extrême droite.

Éric Zemmour au Centre universitaire méditerranéen (CUM) de Nice, 21 novembre 2018 © SYSPEO/SIPA

Éric Zemmour vient d’être condamné sur la base de la loi Gayssot que vous approuvez. Est-ce aux juges d’écrire l’histoire ?

J’approuve la loi Gayssot car, comme l’a dit Patrick Moynihan, « tout le monde a le droit d’avoir ses propres opinions, pas ses propres faits », et parce qu’affirmer calmement que « les juifs ne sont pas morts à Auschwitz ou à Treblinka » est bien plus atroce que de crier « Mort aux juifs ! ». Mais le cas d’Éric Zemmour ne relève pas de la loi Gayssot. En soutenant que Pétain a sauvé des juifs, il ne rectifie pas l’histoire, il ne conteste pas les faits, il n’est nullement négationniste. Voici ce qu’écrit Renaud Meltz dans sa biographie sans complaisance de Pierre Laval : « Dès leur arrivée, les chefs de la gestapo ont été alertés par Abetz que Laval ne se plierait pas à toutes les exigences antisémites. Indifférent à la question raciale, il distinguait les juifs étrangers de ses compatriotes. Il entendait défendre ceux-ci quitte à sacrifier ceux-là. » Meltz ajoute que « lors de la grande rafle du Vel’ d’Hiv’, les chefs de la gestapo sont entrés dans la logique nationalitaire de Laval (sauver les Français) et obtenu en retour le concours de la police française ». Ce que je ne pardonne pas à Éric Zemmour, c’est d’avoir mis ce pacte diabolique au crédit du régime de Vichy. Comme l’écrit Maurice Garçon, qui n’était pas précisément philosémite : « Laval et Pétain livrent des trains entiers de malheureux cueillis en Zone libre. Ceux-là sont surtout des juifs étrangers. Nous livrons nos hôtes. » Ce manquement aux lois sacrées de l’hospitalité est une tache supplémentaire sur l’État français. Je condamne donc fermement les propos d’Éric Zemmour, mais il ne revient pas aux tribunaux de trancher cette querelle.

Marine Le Pen fait partie de ceux qui ont le plus tempêté depuis vingt ans contre la corruption au sommet du pouvoir et prôné des mesures sévères pour la combattre. Les politiques se sont-ils piégés avec la « moralisation » de la vie politique ?

Marine Le Pen militait avec ardeur pour la moralisation de la vie publique. Avec un zèle infatigable, elle réclamait des sentences exemplaires et notamment que Jérôme Cahuzac soit inéligible à vie. Comme un boomerang, cette hargne lui revient maintenant en pleine figure. De manière plus générale, les responsables politiques se sont eux-mêmes lié les mains et privés progressivement de leur pouvoir d’agir pour complaire au pouvoir judiciaire allié au pouvoir médiatique.

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La gauche manifeste pour défendre l’État de droit. Est-il en danger ?

L’État de droit est en danger quand les responsables du Rassemblement national se voient accusés de n’avoir pas donné aux faits qui leur étaient reprochés une interprétation conforme à celle du tribunal. Ils auraient dû plaider coupable, avouer leur forfait, et prononcer des paroles de contrition pour espérer l’indulgence des juges. On hésite devant un tel discours entre deux adjectifs : orwellien et kafkaïen.

L’une des mesures phares du RN est de changer la loi, voire la Constitution, afin de mettre en place un principe de préférence nationale en matière de prestations sociales. Ce projet heurte-t-il l’idée que vous vous faites des droits en France ? Où l’équilibre se trouve-t-il entre ce que la collectivité doit à l’Homme et ce qu’elle doit au Citoyen ?

Je ne sais pas si la préférence nationale doit être inscrite dans la Constitution. Ce que je sais en revanche, c’est que sans une telle préférence la nation cesse d’exister. « Comment les hommes l’aimeraient si leur patrie n’est rien de plus pour eux que pour les étrangers, et qu’elle ne leur accorde que ce qu’elle ne peut refuser à personne », écrivait très justement Jean-Jacques Rousseau. Au nom de l’idée d’humanité universelle que les nazis voulaient éradiquer, on estime aujourd’hui que « le peuple se gouvernant lui-même, loin de donner force et vie à la justice politique comme on l’avait pensé jusque-là, concrétise au contraire une injustice primordiale, celle qui consiste à se séparer et à se préférer » (Pierre Manent). Mettre fin à cette injustice et frapper ses partisans du sceau de l’infamie : telle est la mission civilisatrice que s’assigne le pouvoir judiciaire. Telle est l’urgence à laquelle il répond. Tel est le sens de son combat et la justification de son corporatisme.

Notre-Dame du silence

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L'un des dortoirs de l'Institut Notre-Dame de Bétharram, pris en photo dans les années 1980 © SIPA

Habitué aux joutes médiatiques, hier comme dirigeant communiste, aujourd’hui comme chroniqueur politique, Olivier a des tripes et du cœur quand il s’agit de défendre ses idées. « J’aime qu’on me contredise ! » pourrait être sa devise


Alain Esquerre, lanceur d’alerte et victime qui a permis de déchirer le très long silence sur l’« affaire Bétharram », a un espoir : « Parvenir à susciter une réflexion sur le sens du déni collectif dont a souffert la société béarnaise, particulièrement ses enfants. » Et ailleurs, dans le pays, combien d’autres Bétharram ? Pas uniquement dans le privé, mais là où des enfants du hasard et de nulle part ont été « accueillis », puis dévorés. De quoi ce silence est-il le nom ? Que dit-il exactement de la façon « dont nous nous traitons les uns les autres ». Beth arram, en Béarn, signifie « beau rameau ». C’est ce rameau qu’Alain Esquerre et plus de 200 victimes, dont la moitié pour des violences et des crimes sexuels, tendent à notre humanité douloureuse. Le silence s’est transformé en un cri que personne aujourd’hui ne peut ignorer.

Hélène Perlant, fille aînée de François Bayrou, ancienne élève de l’établissement, dit « ça ne parle pas » et, avec pudeur et courage, elle explique le mécanisme de cet enfermement bien au-delà des murs de l’institution catholique béarnaise. Nationalement et localement, oubliant les victimes dont ils n’ont pas parlé, des « responsables » politiques n’ont eu qu’un objectif : atteindre et faire chuter François Bayrou. Silencieux avant sa nomination à Matignon, ils sont allés chercher une éphémère lumière médiatique de la pire des manières.

À la fin de son ouvrage, Le Silence de Bétharram (Michel Lafon), Alain Esquerre publie le poème d’une personne qui, elle, a voulu rester dans l’anonymat.

« Les enfants de Bétharram
Ont des soleils en pointillé,
Des rires volés aux jours de larmes
Et des printemps à réparer »

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La glace d’un très long hiver sur la plus grande affaire pédocriminelle des cinquante dernières années vient de fondre grâce à un homme qui a parlé, puis mis en ligne un groupe Facebook dédié aux victimes. Sans l’aide d’un avocat, sans réseaux, il a simplement tendu un rameau numérique avec l’espérance de mains qui viendraient le saisir. 

Pour réparer des printemps, il s’agit de comprendre le processus du déni collectif. « Comment pouvons-nous faire mieux ? » interroge Esquerre. La société y est-elle prête ? Récemment, dans une rue paloise, une dame très distinguée m’a abordé avec un seul message concernant Bétharram : « Mais pourquoi remuer aujourd’hui toute cette merde, c’est du passé. » La vulgarité de son propos n’était pas raccord avec sa tenue vestimentaire. Avec une grave erreur d’analyse. Il ne s’agit pas d’un passé mais de notre avenir. 

« Les enfants de Bétharram
Ont grandi sous des mains trop lourdes,
Des cauchemars dessous les draps
Et des ombres sur les épaules »

Bétharram était un véritable système que ce livre décortique. Dans les ténèbres surgissent aussi quelques lumières comme ce Jean-Rémy, victime lui aussi, qui devient « élève-surveillant », en charge du dortoir Sain-Augustin, celui des CM2. Il a protégé « ses petiots » du père Carricart. En février 2000, Carricart, ancien directeur de Bétharram, se suicide. Son corps est repêché à Rome dans les eaux du Tibre. Une expertise judiciaire est par la suite ordonnée pour s’assurer qu’il n’y a pas eu de substitution de cadavre. Après le rapport du légiste, qui confirme l’identité, il n’y a plus eu de poursuites judiciaires contre un Bétharramite. Il a fallu attendre… 2024. Un quart de siècle après, les eaux du Gave dans les vallées pyrénéennes commencent enfin à s’éclaircir.

Majorque avec Sand et Chopin

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George Sand vers 1835. Pastel de Charles Louis Gratia DR.

Un hiver à Majorque, de George Sand (1804-1879), vient d’être réédité en Poche. Récit de voyage, journal, non pas intime mais personnel, c’est un magnifique texte littéraire qu’il nous est ainsi donné de pouvoir relire.


George Sand est partie, en hiver 1838, avec ses enfants et Chopin, pour Majorque, dans la Chartreuse de Valldemosa, située en pleine montagne. La traversée en bateau a été rude à cause des cochons bruyants et malodorants entreposés dans la soute. Mais enfin, tout le monde est arrivé à bon port. Le piano, le pianino, un Pleyel, « arraché aux mains des douaniers » arrivera plus tard. Le contact avec l’île est rude : les indigènes ne font pas bon accueil au couple. Lequel n’inspire rien qui vaille : un pianiste égrotant, peut-être contagieux, une femme artiste, à la vie libre. Ajoutez l’obstacle de la langue que Sand ne parle pas bien, la vie matérielle est loin d’être idyllique. Néanmoins les jours s’écoulent, riches d’imprévus, de beautés de toutes sortes, de créations. Sand fait tourner la maison, joue la garde-malade, se promène, écrit. Chopin compose ses Préludes. 

Illusions perdues

Le livre est intéressant, d’abord, par sa « philosophie ». Fille de la Révolution, amie de Gustave Roux, Sand aime « le peuple ». Mais sur cette entité mythique, elle projette une image d’elle-même et de la Révolution. Alors, forcément déçue par la réalité, en butte à l’animosité des habitants, Sand perd ses illusions. Adoptant souvent des préjugés qu’on qualifierait aujourd’hui de racistes, elle a tendance à ne voir dans Majorque que l’antichambre de l’Afrique. Au peuple majorquin, elle reproche sa superstition et son caractère arriéré. Ce qui n’empêche pas des considérations fort belles sur l’histoire (ancienne et riche) de l’île et la géographie, les rapports entre politique et l’économique. Elle-même n’est-elle pas fascinée par l’existence de ces moines dont elle imagine « le bruit des sandales et le murmure de la prière sous les voûtes des chapelles »? Elle s’intéresse, également, à la langue majorquine dont elle donne des indications précises. Preuve, s’il en est, qu’aucune pensée libre n’échappe à des contradictions. En tout cas, le caractère polémique du livre ne passera pas inaperçu aux yeux des contemporains.

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Mais le livre n’est pas idéologique. George Sand est toujours imaginative et concrète. Pour cette île plongée dans une situation économique déplorable, elle rêve de la libre entreprise et de la petite propriété privée. Pour cela, elle imagine, au chapitre IV, un dialogue sur l’Inquisition, entre deux personnages, l’un à la fleur de l’âge, l’autre usé par l’âge. Incarnation, encore : les habitants sont rendus comme des caricatures à la Daumier ou à la Goya. Incarnation, toujours, avec le jeu des registres littéraires quand le réalisme se mêle à l’humour et au fantastique.

Une aventure esthétique

Valdemosa : une ruine dans la montagne, le tout dans une île, la mer de toute part. Une solitude monastique mâtinée de Rousseau. Le climat est âpre, méditerranéen, traversé d’orages : le contraire du Berry. C’est donc à une aventure esthétique sans pareille que George est confrontée. Comment rendre, par des mots, la beauté de cette île ? La réponse est donnée par l’écrivain elle-même : par un ailleurs qu’est la peinture. Non pas en décrivant le paysage avec des mots dont « elle sent le néant » mais le tableau que ferait le paysage et l’impression que le paysage produit. Car l’art apprend à voir la nature au second degré. On retrouve le romantisme de Delacroix, auquel elle écrit, qui annonce Van Gogh. Sand cite aussi « le sévère » Corot, Huet, Dupré. Le style est sans pareil par les couleurs, la précision, la musicalité, la richesse extraordinaire des mots. Les pages sur les oliviers et les orages sont célèbres.

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Dans ce paysage tourmenté et dans cette solitude, Sand fait enfin l’expérience du silence propice à la création. Silence quand elle écrit seule, la nuit ; musique où elle baigne. Silence et musique : les deux sous-tendent le texte. Mais Chopin, direz-vous ? C’est le grand absent du texte. Si l’auteur emploie un je masculin pour écrire, ce n’est pas pour faire des confidences. Et Chopin ne tenait pas non plus à être nommé. C’est dans Histoire de ma vie, et dans la Correspondance de Sand que nous savons que Majorque fut pour Chopin une période intense de création dont les Préludes.

Baudelaire n’aimait pas George Sand. « La femme Sand », disait-il. Ironie des allergies personnelles. Qui, mieux que l’auteur des Maîtres sonneurs incarna, en effet, les richesses des « correspondances » entre littérature, peinture et musique ? Elle qui évoque, ici, les danses et les chants majorquins aux accents arabes et le bruit, parfois, dans la nuit, des castagnettes.

Un hiver à Majorque

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Les Maîtres Sonneurs

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