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Macron sur TF1, prisonnier de lui-même

Les oppositions politiques et les commentateurs dans la presse ont dénoncé le caractère « hors sol » et l’impuissance d’Emmanuel Macron, après son intervention télévisée.


« Rester libre » : les premiers mots d’Emmanuel Macron, mardi soir sur TF1. En réalité, le président s’est montré prisonnier de lui-même, c’est-à-dire de son narcissisme, de ses certitudes, de ses évitements. En plus de trois heures d’autosatisfactions, rien de concret n’est ressorti d’un amas de mots désincarnés.

Montesquieu avait prévenu (Lettres persanes, LXVI) : « Quand un homme n’a rien à dire de nouveau, que ne se tait-il ». Ne reste, de cet énième et vain exercice promotionnel, que le portrait appuyé du bonimenteur, créature désuète d’un monde politique qui ne touche plus terre.

Mâle blanc fragile

Plus que d’habitude, se sont dévoilées les faiblesses d’un homme fragile, ébranlé par les assauts réalistes de Robert Ménard et Agnès Verdier-Molinié. Le savoir-faire de Macron dans la défausse et l’illusion explique en partie le doute qui a pu naitre, chez d’autres affabulateurs, dans la manière oblique qu’il a eu à cacher un banal mouchoir trainant sur une table, pris du coup pour un sachet de drogue par des esprits perméables aux rumeurs. La scène, filmée le 10 mai dans un train conduisant Macron de Pologne en Ukraine avec ses homologues allemand et britannique, a souligné le comportement alambiqué du joueur de bonneteau révélant une dextérité dans la manipulation, l’escamotage, la dissimulation. L’Élysée, en se fendant le 11 mai d’un communiqué pour dénoncer, autour du banal papier pris sottement pour de la cocaïne, une « désinformation propagée par les ennemis de la France », a aussi mis en relief la paranoïa complotiste d’un président énamouré de lui-même, incapable de concevoir qu’il ne puisse être simplement admiré. La prestation de mardi soir a montré un homme perdu.

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Monde verbeux qui s’effondre

Parler pour ne rien dire : c’est ce que retiendra notamment l’histoire, pour caractériser la faillite des « élites » d’un monde verbeux qui s’effondre. Depuis cinquante ans, elles n’ont cherché qu’à satisfaire la pensée mondaine, son confort intellectuel, ses récitations hypocrites sur des lois « d’humanité et de fraternité » (Macron, hier soir, parlant de l’euthanasie et du suicide assisté) qui ont créé la société des désastres.

Épuisement

Lundi, le pape Léon XIV a, pour sa part, tenu une conférence de presse qui n’a pas excédé dix minutes. Avec des paroles choisies et pesées, il a eu le temps d’inciter les médias à promouvoir la quête de vérité, de dénoncer les atteintes à la liberté d’expression, de s’alarmer du sort des journalistes emprisonnés, etc. C’est cette sobre efficacité qui est désormais attendue, chez ceux qui ont des messages à faire passer.

Au lieu de quoi, le président a épuisé son auditoire en refusant de considérer l’immigration légale (500000 entrées par an) comme un problème, en promettant vaguement des référendums sur des sujets flous, en semblant découvrir des mesures de bon sens avancées par Ménard, maire de Béziers. Il a également qualifié de « honte » l’attitude d’Israël dans sa guerre face au Hamas islamiste à Gaza, en oubliant que qualifier l’attitude de l’Algérie, qui détient Boualem Sansal, face à la France.

Encore deux ans à tenir ?

Bordeaux: une digue a cédé

Lors de la première journée du procès pour le meurtre de Lionel, 16 ans, une violente bagarre a éclaté lundi 12 mai au soir dans le palais de justice de Bordeaux, impliquant une vingtaine d’individus. L’affrontement a provoqué un véritable chaos dans la salle d’audience et les couloirs, blessant plusieurs personnes, dont des policiers et un accusé. Le procès se poursuit « sous surveillance renforcée ».


La première journée du procès d’assises des huit hommes accusés dans la fusillade mortelle de 2021 à Bordeaux s’est ouverte lundi 12 mai. En fin de journée une violente bagarre a éclaté dans l’enceinte même de la cour d’assises de la Gironde lors de ce procès de jeunes hommes jugés pour la mort de Lionel, 16 ans, mortellement blessé lors d’une fusillade, sur fond de rivalités entre quartiers bordelais (où les narcotrafiquants sévissent de plus en plus).

Incidents graves

Il y avait eu des attaques de commissariats, de casernes de pompiers, plus récemment de prisons. On sait qu’il y a une centaine de magistrats protégés. Mais, à part quelques algarades (verbales) dans des tribunaux, jamais notre pays n’avait connu un tel fait. L’envahissement d’un tribunal. Pas n’importe lequel : une Cour d’Assises. C’est-à-dire l’enceinte où l’on juge les crimes !

« À l’issue de la première journée d’audience, des incidents graves ont eu lieu dans la salle d’audience et la salle des pas perdus de la cour d’appel, entraînant en particulier des blessures sur les fonctionnaires de police intervenus pour ramener l’ordre», écrit la cour d’appel dans un communiqué (Le Figaro, 13 mai). Ce qu’il y a aussi de choquant c’est qu’aucune interpellation n’ait eu lieu lors des faits. Lorsque l’on a l’habitude d’assister à des procès d’assises, on se rend compte qu’il y a assez peu de policiers présents. Celle de Bordeaux ne fait pas exception. Là encore le manque criant de moyens explique cela. Suite à ces faits, le parquet a ouvert une enquête pour «violences en réunion» et pour déterminer les circonstances précises de la rixe.

Ce qui s’est passé démontre qu’un certain nombre d’individus n’ont aucun complexe et surtout aucune crainte de venir régler leurs comptes dans un tribunal. «L’atmosphère était étonnamment calme toute la journée. Puis en fin d’audience, on a vu arriver au compte-goutte une vingtaine de jeunes habillés de noir, avec des gabarits de Malabar, qui se sont assis sur un banc au fond de la salle», décrit Me Yann Herrera, qui défend les proches de Lionel Sess. Même si l’entrée est publique dans une cour d’assises (sauf certaines affaires sensibles, par ex pour les mineurs), comment se fait-il que les quelques agents qui étaient là n’aient pas vu le genre d’individus qui rentraient et ne les aient pas dissuadés ? Ils ont bien vu à qui ils avaient à faire. On nous dira que c’eut été un délit de faciès. Eh bien, et au risque de choquer les âmes sensibles, peu importe. Il y a faciès et faciès. On n’a évidemment pas le droit d’interdire l’entrée sur la couleur de peau. Mais on peut, on doit même, interdire l’accès d’un tribunal à des racailles (celles de Bordeaux en avaient le déguisement traditionnel).

Une horde de voyous

Continuons la description de la scène barbare qui s’est déroulée lundi. Alors que la salle se vide, «des dizaines de personnes ont commencé à se battre, dont certaines portaient des gants coqués, dans un sas entre la salle d’audience et la salle des pas perdus, puis dans la salle d’audience elle-même», détaille l’avocat. «Une horde d’une vingtaine de personnes se sont notamment ruées sur mon client, qui a été blessé à l’épaule», décrit à son tour un des avocats des accusés qui comparaissaient libres, Me Grégoire Mouly (Le Figaro ibid). Une scène totalement inédite dans les tribunaux de France et de Navarre ! Les images de la scène, que l’on trouve sur le net, sont proprement hallucinantes. Et totalement inadmissibles.

La cour d’appel de Bordeaux a indiqué que l’audience prévue jusqu’au 23 mai «se poursuivra jusqu’à son terme sous surveillance renforcée». Il faut donc un tel évènement pour que la sécurité d’une cour d’assises soit « renforcée » ? Cela ne devrait-il pas être la règle et le service allégé l’exception ? Notamment sur ce genre de procès.

Lors de la rixe mortelle dans le quartier de Bordeaux, en 2021, un des assaillants avait lancé au gang ennemi : « Vous voulez la guerre ? Vous l’aurez ». Tout est dans cette phrase ô combien révélatrice. Entre ces gangs, il s’agit d’une guerre commerciale totale notamment à cause des territoires. Et sur fond, bien sûr, de narcotrafic. Et c’est au nom de cette activité mortifère, qui fait vivre et prospérer des centaines de milliers de personnes en France (essentiellement, car il y a des consommateurs….) qu’une « guerre » est menée. Et s’il le faut dans un tribunal.

Vers un narco-Etat ?

En novembre 2023, le Sénat a mis en place une commission d’enquête chargée d’évaluer l’impact du narcotrafic en France et de proposer des mesures pour y remédier. Elle a rendu son rapport en mai 2024. Celui-ci a dressé le portrait d’une France submergée par les drogues et identifie les failles qui nuisent aux réponses de l’État. Il s’avère que sur la base de ce rapport (près de 150 personnes ont été auditionnées),  on constate que les chiffres demeurent malheureusement incertains. Ce que l’on sait, c’est que le narcotrafic représente au moins trois milliards d’euros de revenus – les estimations vont jusqu’à six milliards, ce qui atteste une grande marge d’incertitude. Lors de son audition par la commission d’enquête, le ministre de l’Économie et des Finances de l’époque, Bruno Le Maire, avait de son côté chiffré à 3,5 milliards d’euros le bénéfice annuel du narcotrafic en France. Environ 200 000 personnes vivent de ce trafic en France. Et ce chiffre augmente tous les jours. C’est en tout cas le principal marché criminel et le plus rentable. Chaque jour en France se produisent des actes violents voire mortels liés au narcotrafic. Il parait de plus en plus évident que « les trafiquants sont des barbares dont les méthodes sont celles de la traite des êtres humains. Pour garder le contrôle du réseau, ils torturent, ils assassinent »[1].

Il est essentiel de rappeler ici que suite à la demande d’Eurostat, l’institut statistique de la Commission européenne, l’Insee a intégré l’argent de la drogue dans le calcul du PIB. Alors que ce choix peut interpeler car il « valide » en quelque sorte cet argent, deux collègues ont expliqué que « cela permet de mettre des chiffres, fondés sur un modèle de calcul, derrière une réalité qui se dérobe à l’observation et donc difficile à évaluer. C’est aussi un moyen pour les autorités qui luttent contre le trafic de drogues et le blanchiment de mieux appréhender la question du trafic et de son financement[2] ».

Alors oui, une digue a cédé. Quand on s’en est pris à des enseignants, à des commissariats, à des pompiers, à des prisons, à des hôpitaux, et maintenant à des tribunaux, on est face à un État en voie de déliquescence. Ses principaux piliers vacillent. Nulle part en France on est « safe », pour reprendre le mot de Gérald Darmanin. C’est grave. Et lorsque son collègue Bruno Retailleau parle, lui, de « mexicanisation » dans certains quartiers, il décrit une réalité incontestable que les habitants endurent tous les jours. Cette insécurité a gagné un tribunal. Espérons qu’elle ne se rééditera pas de sitôt. Nous aimerions en être sûrs…

Demandez-vous quel serait l’état d’une maison où les jeunes gens mépriseraient les vieillards ; l’état des écoles, si les disciples ne respectaient pas les maîtres ; comment des malades pourraient recouvrer la santé, s’ils n’obéissaient pas aux médecins ; quelle sécurité pourraient avoir ceux qui naviguent, si les matelots n’écoutaient pas les pilotes. La nature a établi deux lois nécessaires au salut des hommes : les uns doivent commander, les autres obéir. Sans ces lois, il n’est rien qui puisse durer même un instant (Jules César).


[1] https://www.vie-publique.fr/parole-dexpert, 13/10/2024

[2] https://www.ihemi.fr/actualites/largent-de-la-drogue-integre-au-calcul-du-pib-3-questions-nacer-lalam-et-david-weinberger

Bruno Retailleau : le jour J pour le futur de la droite…

On dit d’eux qu’ils s’affrontent alors qu’ils ont le même programme… Dans la lutte fratricide qui oppose Bruno Retailleau à Laurent Wauquiez chez LR, notre chroniqueur prend parti pour le premier. Il nous explique pourquoi. Le scrutin décisif aura lieu ce weekend. Une fois cette campagne interne terminée, les deux rivaux sauront-ils s’entendre ? Analyse.


On a tellement insisté sur la similitude des projets et la superficialité des différences entre Bruno Retailleau et Laurent Wauquiez qu’on a oublié l’enjeu capital de l’élection des 17 et 18 mai. Comme souvent, c’est Albert Zennou qui dans sa chronique du Figaro a le mieux perçu l’importance de cet affrontement maintenant si proche, en soulignant que « derrière la bataille Retailleau-Wauquiez, c’est l’avenir de la droite qui se joue 1».

Bruno Retailleau perçu comme plus vindicatif dans la « bataille culturelle »

Je n’aurais pas l’impudence de dénier à Laurent Wauquiez un très brillant parcours intellectuel et universitaire avec la réserve toutefois, qui n’est pas ironique, que créditer un candidat d’un tel passé est souvent implicitement le faire passer pour quelqu’un qu’on pourra admirer mais sans l’envie de voter en sa faveur.

Il serait absurde de ma part d’amplifier ce qui sépare les deux jouteurs sur le fond, leur programme reprenant peu ou prou les fondamentaux d’une droite qui serait enfin consciente de son identité et donc de son influence démocratique. Toutefois, en détruisant l’hégémonie culturelle de la gauche, Bruno Retailleau est beaucoup plus attentif que Laurent Wauquiez à redonner à la droite une place décisive sur le plan des valeurs, des idées et de la vision de la société. Une victoire seulement électorale ne serait pas une conquête des esprits (voir mon entretien avec Bruno Retailleau du 18 juin 2020).

À lire aussi : Retailleau vs Wauquiez : de quel homme fort la droite a-t-elle besoin ?

À ce sujet, il ne faut pas prendre au sérieux la faribole à laquelle Laurent Wauquiez semble tenir et qui imputerait à Bruno Retailleau le dessein de vouloir pactiser avec Édouard Philippe et de noyer la droite dans le macronisme. Alors que Bruno Retailleau sait aussi bien que son adversaire tout ce qui, sous Édouard Philippe Premier ministre et à cause de lui, a obéré le premier mandat présidentiel. Il est aux antipodes du juppéisme mou persistant de ce dernier.

Il ne serait pas honnête, par ailleurs, de ressasser qu’à plusieurs reprises Laurent Wauquiez a abandonné son parti au prétexte qu’il devait se préserver pour l’élection présidentielle de 2027, quand tout démontre qu’elle va être plus que jamais disputée pour la désignation du candidat de la droite.

Refus d’entrer au gouvernement : Laurent Wauquiez perçu comme trop prudent

Il faut écouter et lire Bruno Retailleau. Il a cet énorme avantage, dans un monde politique trop souvent insincère par tactique, de n’avoir jamais varié dans ses convictions – du sénateur au ministre – et d’avoir donné de la droite au gouvernement une image très positive. Quel crédit, sur ce plan, pourrait-on accorder au futur président de LR s’il avait décidé, face à une situation nationale et internationale dangereuse, de jouer au Ponce Pilate et de ne pas apporter son concours à un Premier ministre et à une équipe qui tentent d’améliorer ce qui va mal ?

C’est parce que Bruno Retailleau n’a pas chipoté, contrairement à Laurent Wauquiez qui aurait désiré être installé de manière confortable dans le fauteuil ministériel qu’il aurait choisi en excluant tous ses rivaux potentiels, qu’il convient de lui faire confiance : sa politique de présence a permis l’affirmation de la présence d’une politique – de droite. Avec les succès et les avancées que sa fonction pouvait faire advenir.

À lire aussi : Bruno Retailleau à l’heure des premiers doutes

Lorsque M. Retailleau énonce : « Ma droite, ce sera la droite qui va défendre les honnêtes gens. Ce n’est pas la droite d’une tambouille des appareils politiques », il vise juste en pourfendant les combines et les reniements d’hier et en mettant en lumière une conception de l’Etat de droit au service du peuple. Et non plus seulement pour des transgresseurs dont les garanties qui leur sont octroyées rendent inefficace le combat contre eux.

Ce ne sont pas les variations qu’on s’est plu à publier sur les caractères et les goûts culturels de l’un ou de l’autre qui devront faire pencher la balance en faveur de Bruno Retailleau. C’est en raison de la profondeur d’une personnalité, de ce qu’elle est et de la démonstration constante de ce qu’elle était, est et sera, qu’on doit trancher le plus clairement possible afin d’offrir à cet homme de réflexion et d’action une victoire incontestable qui enlèverait à Laurent Wauquiez l’envie perverse de chicaner.

Connaître Bruno Retailleau, c’est aussi tenir pour rien le grief qui lui est fait de ne pas pouvoir consacrer demain toute son énergie à cette double tâche capitale : faire avancer et protéger la France comme ministre, et en même temps refonder le parti de la base au sommet, idées et responsables compris. Non seulement le ministre de l’Intérieur assumera cette mission avec sa formidable puissance de travail et de réactivité mais il est évident, si les Républicains prennent acte du fait que la droite est redevenue une espérance grâce à lui, que le ministre sera un appoint considérable pour le président du parti ; ce dernier fera bénéficier le ministre d’une force et d’une légitimité incomparables.

Une fois qu’on a admis le caractère très riche du vivier de la droite républicaine, la conscience qu’ont certaines de ses personnalités les plus emblématiques (je songe à David Lisnard et François-Xavier Bellamy) que M. Retailleau est la chance et l’incarnation d’une droite enfin de retour, il ne faudra pas manquer d’être présent au jour J. 2027 ne sera rien si les 17 et 18 mai, Bruno Retailleau ne devient pas tout.

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  1. https://www.lefigaro.fr/vox/societe/albert-zennou-derriere-la-bataille-retailleau-wauquiez-c-est-l-avenir-de-la-droite-qui-se-joue-20250509 ↩︎

Patrimoine: Dati devrait prendre des cours chez les Anglais

Rachida Dati ne se contente pas de rêver, la nuit, d’une « BBC à la française » en mariant France Télévisions et Radio France. Elle ambitionne aussi de créer un « National Trust » à la française, une grande institution citoyenne dédiée à la préservation de notre patrimoine. Mais que cache ce projet ? Le National Trust, organisation privée emblématique outre-Manche, parvient à conjuguer protection du patrimoine et rentabilité. La France peut-elle vraiment s’en inspirer ?


La ministre de la Culture, Rachida Dati, a confié début janvier à la présidente du Centre des Monuments Nationaux, Marie Lavandier, une mission sur la faisabilité d’un “National Trust” à la française. Un rapport est attendu pour la fin du mois de mai, qui devrait inclure des propositions pour transposer en France cette institution d’outre-Manche, de son nom complet le “National Trust for Places of Historic Interests or Natural Beauty”. Cette demande s’inscrit évidemment dans une réflexion globale sur l’efficacité des politiques culturelles et le financement de l’entretien du patrimoine en ces temps de disette financière – du moins pour ce qui est des finances publiques.

Facteurs typiquement britanniques

Car le revenu du National Trust, lequel atteint pour l’année 2023-24 la somme de 724 millions de Livres Sterling, provient a plus de 80% non seulement de la vente des billets et abonnements à l’année, mais également de l’exploitation commerciale des sites dont il a la charge (lesquels incluent très souvent un café-restaurant, une boutique de souvenirs voire un espace dédié à la vente de plantes, graines et outils de jardinage) – le reste provenant du mécénat (privé ou d’institutions telles que la Loterie Nationale) et même d’investissements dans des secteurs assez éloignés de la culture: ainsi la filiale National Trust Renewables Energy vend au réseau national britannique l’électricité générée par les panneaux solaires et éoliennes implantées sur certains des sites dont il a la charge.

À première vue, un “National Trust à la française” s’inscrirait dans les pas d’organismes existants comme la Société des Amis du Louvre ou les Vieilles Maisons Françaises. Sauf que le succès du plus que centenaire National Trust repose en grande partie sur des facteurs typiquement britanniques : un amour des paysages et des vieilles pierres, une préférence pour l’initiative privée plutôt que l’action publique et une ferveur religieuse qui s’incarne dans des projets visant à “faire le bien”.

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Pour bien comprendre l’organisation de la protection du patrimoine en Grande-Bretagne, il faut garder à l’esprit que celle-ci n’est ni centralisée ni uniforme: outre la Couronne, qui possède un certain nombre de bâtiments ouverts au public (les plus célèbres étant bien sûr Buckingham Palace et le château de Windsor), une autre institution s’occupe des monuments les plus emblématiques (par exemple le site de Stonehenge, ou encore les châteaux de Douvres dans le Kent et de Tintagel en Cornouailles): l’English Heritage. L’English Heritage (qui se décline en Scottish Heritage en Écosse) fut créé en 1983 par la fusion de plusieurs agences responsables de la gestion du patrimoine. Tout comme le National Trust, l’English Heritage a le statut de “charity”, un terme difficilement traduisible en français: à mi-chemin entre une société commerciale et une association loi 1901, les charities dont les boutiques de livres et de vêtements d’occasion bordent les rues commerçantes de la moindre petite ville britannique, ont un fonctionnement qui se rapproche des entreprises privées (un conseil d’administration, des rapports annuels) mais ils ne sont pas censés faire de profits: les bénéfices qu’ils réalisent au travers de leurs activités commerciales doivent être intégralement utilisés pour financer leurs frais de fonctionnement et les objectifs charitables, au sens large, qu’ils se sont fixées. Il existe ainsi des dizaines de charities dont les activités vont de l’aide au développement au financement de la recherche contre le cancer en passant par l’amélioration des conditions de vie des vétérans de l’armée britannique ou la protection de l’enfance.

Plus de 1200 sites !

Le budget annuel de l’English Heritage est bien mince en comparaison de celui du National Trust – autour de 155 millions de Livres – et la liste d’environ quatre-cents monuments sous sa responsabilité n’est pas appelée à s’étoffer. Tout le contraire du National Trust, qui ajoute régulièrement des noms a son portfolio de plus de mille deux cents sites : outre près de cinq-cents châteaux, demeures historiques, églises, chapelles et monastères, le National Trust gère quarante-sept monuments industriels (usines désaffectées, anciens sites d’extraction charbonnière…), onze phares et même trente-neuf pubs, ou, encore plus étonnant, cinquante-six villages entiers!

Qu’une institution issue d’une initiative privée en soit venue à gérer très exactement 1442 kilomètres de côtes et 259985 hectares de terrain peut sembler étrange à des Français habitués à considérer la protection du patrimoine comme une mission régalienne et la culture comme un domaine devant échapper à toute marchandisation.

Le National Trust fut créé en 1895 par trois “éminents victoriens” pour pasticher le biographe Lytton Strachey qui moqua dans son ouvrage éponyme les mœurs de la seconde moitié du 19ème siècle : la philanthrope Octavia Hill, l’homme de loi Robert Hunter et Hardwicke Drummond Barnsley, un prêtre anglican. Mme Hill s’illustra tout d’abord dans des campagnes pour améliorer les conditions de vie dans les quartiers pauvres et surpeuplés créés par la Révolution industrielle, avant de défendre l’importance des espaces verts pour les habitants des villes. C’est en bataillant – avec succès – contre l’urbanisation du quartier londonien d’Hampstead Heath (qui encore aujourd’hui a conservé une atmosphère de village) qu’elle fit la connaissance de M. Hunter. Le fait que le troisième personnage à l’origine du projet de National Trust est un prêtre n’est guère étonnant : aussi bien Hill que Hunter étaient de fervents anglicans, dans une période notamment caractérisée par une intense activité religieuse aussi bien à l’intérieur de l’église anglicane qu’au sein des différents groupes religieux protestants (méthodistes, baptistes ou presbytériens). Sauf que cette ferveur religieuse s’exerça moins dans la défense d’une liturgie particulière ou dans des pèlerinages, que dans un zèle missionnaire d’une part (à mesure que l’Empire britannique s’agrandissait) et la mise sur pied d’œuvres charitables d’autre part – l’une des plus célèbres étant l’Armée du Salut, fondée en 1865 par un pasteur méthodiste.

Vie vertueuse

Cette volonté de “faire le bien” vint se greffer à une idéalisation de la vie rurale et des paysages campagnards : le jardin anglais, lequel donne l’illusion d’un paysage naturel alors qu’il s’agit en réalité d’une version idyllique de la nature, est concomitant à la fois du remembrement (enclosures) qui modifia en profondeur la campagne britannique (voir ici La création du paysage anglais de William Hoskins) et des premières usines, voraces en eau et en charbon. Rien n’illustre mieux l’opposition dans l’imaginaire anglais entre une vie à la campagne, jugée comme pure et innocente, et la vie corrompue et malsaine dans les villes industrielles noires de suie (que peindra bien plus tard le peintre mancunien William Lowry), que le poème Jerusalem de William Blake (dont les vers mis en musique sont devenus l’hymne non-officiel de l’Angleterre): “Mon esprit ne cessera de lutter / Et mon épée ne dormira pas dans ma main/ Jusqu’à ce que nous ayons construit Jérusalem/ Dans la verte terre d’Angleterre” – le terme “sombres moulins sataniques” utilisé dans la strophe précédente faisant référence aux filatures de coton du Lancashire (Cotton mills en anglais).

Ces œuvres charitables ne sont donc souvent pas d’origine publique ou résultant d’une volonté gouvernementale, mais bien des initiatives purement privées : ainsi le quartier de Bournville à Birmingham fut construit par les frères Cadbury pour loger les ouvriers de leur manufacture de chocolat. En bons Quakers, ils y interdirent la vente et la consommation d’alcool. De même, Octavia Hill aura toujours des préventions contre les projets de logements menés par les autorités locales, préférant des projets financés par des fonds privés et donnant la part belle à un certain paternalisme : le but affiché était non seulement d’améliorer les conditions de logement des familles nécessiteuses, mais encore de les pousser à une vie saine, sobre et vertueuse – des valeurs souvent qualifiées de « victoriennes » dont Margaret Thatcher se fera le chantre dans les années 1980. Plus récemment, le projet de “big society” porté par le Parti conservateur au temps de David Cameron, reposait sur l’idée que des initiatives privées, d’ancrage local et reposant en partie sur du bénévolat suppléeraient de façon efficace à certains services publics défaillants.

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La dernière pierre dans la construction du National Trust tel qu’on le connait aujourd’hui fut apportée par deux lois de 1937 et 1939 visant à faciliter le transfert de propriété entre les particuliers et le National Trust, sous la formé de legs (défiscalisés) ou de schémas bien plus sophistiqués, permettant aux occupants de rester dans la propriété et d’en partager les frais d’entretien du moment que la majeure partie de celle-ci était accessible à la visite : il n’est donc pas rare aujourd’hui qu’au détour d’une visite, un livre ouvert oublié sur un sofa ou des oreillers affaissés témoignent que le visiteur ne déambule pas dans un musée mais bien une demeure habitée – comme si vous risquiez de tomber sur Lady Grantham au coin d’un couloir. Dans un contexte de baisse des prix agricoles durant la Grande Dépression, donc des revenus des grands propriétaires terriens, puis de droits de succession particulièrement élevés après la Seconde Guerre Mondiale, ces dispositions permirent de sauver de la démolition – dépeinte par Evelyn Waugh dans la troisième partie de son roman Brideshead Revisited – et d’ouvrir au public un grand nombre de châteaux et maisons de campagne. La première demeure passant ainsi sous la responsabilité du National Trust fut le manoir de Wightwick dans les Midlands, suivie notamment en 1944 de l’abbaye de Lacock dans le Wiltshire – dont l’une des fenêtres apparait sur le premier « calotype » réalisé en 1835 par le pionnier de la photographie William Fox Talbot.

Il sera donc difficile de répliquer le National Trust dans un contexte français, marqué par une très forte prééminence de l’action publique et une méfiance envers les initiatives et financements privés. Il n’y a qu’à voir les réactions suscitées par ce qui s’en rapproche le plus en France à savoir le Puy du Fou… Mais au-delà des polémiques sur le contenu du spectacle, la réussite indéniable de l’entreprise vendéenne repose sur des facteurs similaires à ceux ayant fait le succès du National Trust : recettes commerciales, prise en compte des attentes du public, forte participation de bénévoles. D’ailleurs, le National Trust lui-même n’a pas échappé aux récentes controverses sur le décolonialisme : en 2021, le Trust commanda un rapport sur le sujet à un groupe d’universitaires. Le résultat fut si extrême que même des personnalités marquées à gauche telles que Simon Jenkins appelèrent à la modération. Quelques cartels furent réécrits et une ou deux statues furent déplacées, un certain nombre d’adhésions ne furent pas renouvelées, mais de façon générale les accusations de réactionnaires ou de « wokisme » tombèrent plutôt à plat. Preuve si besoin est que les Britanniques sont trop attachés à leur patrimoine pour le laisser s’abimer dans une guerre culturelle.

Tu l’as vue ma vertu ?

Hier, alors que le Premier ministre proposait d’abolir enfin l’esclavage en France, Richard Gere dénonçait dans un texte un «génocide» en cours à Gaza, et Juliette Binoche faisait une apparition remarquée à Cannes en burqa chic.


Je veux aujourd’hui parler du Festival de Cannes. Mais pas seulement. Devinette : quel est le point commun entre François Bayrou et Richard Gere ? Réponse dans cet édito.

Le festival est de retour avec les marches et le glamour. Un glamour très sérieux car il parait qu’il ne doit plus y avoir de robe dénudée sur les marches cette année. Les actrices sont priées d’être décentes, selon les instructions données par le festival. Déjà qu’on est désormais privés des frasques sexuelles des stars, on n’aura même plus leurs robes… Rendez-moi les années 70 !

Et comme chaque année, c’est aussi la révolution en tenue de gala. Grande cause et haute couture ! L’an dernier, MeToo tenait la corde, on annonçait que des têtes glorieuses allaient tomber, les journalistes salivaient. En 2025, la tendance est à Gaza. Richard Gere, Almodovar, Costa-Gavras, Julie Delpy et quelques autres sommités signent un texte intitulé « À Cannes, Gaza ne doit pas être silenciée ». Il me semble en réalité qu’on en parle beaucoup – et à raison. Il est tout à fait légitime de se soucier du sort des Palestiniens de Gaza, mais le narratif du Hamas est adopté dans ce texte, ce qui est plus problématique. Il mentionne pour la forme les terribles massacres du 7-Octobre, puis embraye sur le « génocide » (un terme qui signifie juifs = nazis). La tribune accuse l’armée israélienne de cibler délibérément des civils et des journalistes, avant de rappeler que l’art doit lutter contre le fascisme…

Et pour conclure cette belle journée, Juliette Binoche bizarrement fagotée dans une burqa chic, dénonce les « guerres, misères, le dérèglement climatique et la misogynie primaire ». Et l’exploitation des enfants, elle s’en fout ? La Révolution commence sur la Croisette, c’est un beau titre de film.

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Je suis ironique, mais quel est le rapport avec François Bayrou, me demanderez-vous ?

J’y viens. Vous admettrez que tout ce sirop humanitaire n’améliorera pas le sort d’un seul Palestinien. D’ailleurs, ce n’est pas le but. François Bayrou, c’est la même chose. Il a annoncé hier qu’il allait faire une loi pour abroger le Code noir. Ce texte de 1685 prévoyait les châtiments et règles horribles applicables aux esclaves.

Rappelons que la France n’est pas la seule à avoir pratiqué l’esclavage, mais qu’elle est une des premières à l’avoir aboli en 1848. Nous avons des lois, des cérémonies sur la mémoire de l’esclavage. Son abomination est enseignée à l’école. Le Code noir n’a évidemment aucune réalité en France, c’est un objet historique et il est tout de même curieux d’avoir à le dire ! La France est surendettée, rongée par l’insécurité, fracturée de toutes parts, mais Bayrou veut abroger un texte tombé en désuétude depuis deux siècles. Il mène un combat sans ennemi.

M. Bayrou ne combat pas plus l’esclavage que les festivaliers de Cannes ne luttent pour Gaza. Ils veulent tous montrer leur belle âme. Donner des gages, faire partie des beaux esprits de ce monde, montrer comme ils ne sont pas fascistes, pas populistes, pas réacs : voilà l’affaire ! Les Américains appellent cela virtue signalling (l’étalage de vertu). Non seulement toute cette vertu, ce dégoulinage de bons sentiments n’ont pas la moindre influence sur le réel mais ils dessinent un monde dans lequel on s’ennuiera ferme.


Cette chronique a été diffusée sur Sud Radio.

Retrouvez Elisabeth Lévy dans la matinale de Jean-Jacques Bourdin.

Le pape Léon XIV, J.D. Vance et nous

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Avant son élection comme pape sous le nom de Léon XIV, le cardinal Robert Prevost avait exprimé son désaccord avec le vice-président américain sur la question de l’immigration. Analyse.


Premier Pape américain, Léon XIV sera-t-il plutôt progressiste ou conservateur ? Plutôt woke ou plutôt Maga ? Son magistère moral sera-t-il conforme à celui de son prédécesseur, ou bien plutôt à une morale moins “christique” et plus au fait des réalités du monde ? La question revêt un intérêt brûlant, à l’heure où le monde se recompose autour de nouvelles lignes de fracture et où la guerre fait rage sur presque tous les continents.

Paix juste

En réclamant une “paix juste” pour l’Ukraine, le Pape Léon se démarque – selon certains observateurs – de son prédécesseur, qui réclamait la paix à tout prix. Qu’un Pape invoque la paix, rien d’étonnant. Mais que valent les appels à la paix d’un dirigeant qui n’a aucun moyen de coercition ? “Le pape, combien de divisions ?” disait avec une ironie cruelle Staline, dirigeant le plus sanguinaire du 20e siècle, sinon de toute l’humanité… Mais si le Pape n’a pas d’armée, sa parole porte encore, même dans un monde largement déchristianisé.

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Aussi importe-t-il de savoir quelle idéologie, ou plutôt quelle inspiration chrétienne l’anime. Un “tweet” posté par le cardinal originaire de Chicago en février dernier donne un indice pour répondre à cette question. Alors que le vice-président des États-Unis invoquait la notion augustinienne de l’ordo amoris (qu’on pourrait traduire par le dicton “charité bien ordonnée…”)  à propos de l’immigration, Robert Francis Prevost retorqua que Vance avait tort, et que “Jésus ne nous demande pas de classer notre amour pour les autres”.

Monde obscur

La polémique n’est pas seulement affaire de théologie : elle a des conséquences bien concrètes. Pour caractériser ces deux conceptions de la charité et de l’amour, le rabbin-philosophe Elie Benamozegh avait jadis opposé “morale juive” et “morale chrétienne”, la première reconnaissant un “ordre de priorité”, tandis que la seconde prétend englober indistinctement l’humanité tout entière. “Si Jésus prêche l’amour de tous les hommes, explique Benamozegh, si le christianisme a pu se donner l’air d’une morale humanitaire, c’est aux dépens d’un amour non moins sacré, celui de la patrie et de la société’’. Benamozegh souligne la différence entre une charité chrétienne abstraite qui s’étend à l’humanité tout entière, et une charité juive concrète, qui s’applique, selon des cercles concentriques, à la famille, puis à la cité, à la patrie, et enfin à l’humanité tout entière. Cette distinction, quoique schématique, reste néanmoins plus actuelle que jamais. Que l’on pense aux migrants, à l’affrontement global Nord-Sud ou au conflit à Gaza, c’est toujours de cela qu’il s’agit.

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Ainsi, quand des personnalités juives de France invoquent le verset “Tu aimeras ton prochain comme toi-même” pour justifier leur soutien aux populations civiles de Gaza, elles se classent résolument du côté de la charité chrétienne universelle. À l’inverse, quand le vice-président des États-Unis invoque l’ordo amoris, c’est plutôt la “morale juive” qu’il défend.  (On pourrait même dire, quitte à susciter les protestations indignées du CRIF et de la LICRA, que la fameuse “préférence nationale” chère au R.N. est, elle aussi, conforme à la “morale juive” d’Elie Benamozegh).

Du nouveau Pape, on peut en définitive attendre une chose essentielle : qu’il mette un peu de clarté dans l’obscurité du monde actuel et qu’il rappelle des choses simples, comme la distinction entre le bien et le mal, entre amis et ennemis, entre les victimes collatérales de la juste guerre menée par Israël à Gaza et les civils israéliens délibérément visés par le Hamas, les Houthis et l’Iran. Si le nouveau Pape est capable de faire de telles distinctions, alors il pourra peut-être prétendre devenir le guide spirituel dont l’humanité tout entière a besoin.

Visibilité et fierté, enfin !

Une note datée du 8 avril, mais récemment mise en lumière sur les réseaux sociaux, attire l’attention. Signée par le général de corps d’armée Loïc Mizon, elle autorise les militaires en service à porter leur uniforme lors de leurs déplacements en Île-de-France. « Face à l’évolution rapide de notre environnement stratégique et aux manœuvres de déstabilisation de nos compétiteurs, le renforcement de la cohésion nationale est crucial. La visibilité des armées en Ile-de-France est donc primordiale, et passe aussi par le port de la tenue militaire hors des enceintes militaires. La menace terroriste demeurant élevée, celui-ci impose néanmoins la plus grande vigilance », écrit d’emblée le gouverneur militaire de Paris.


Le gouverneur militaire de Paris vient de prendre une décision qu’il convient de saluer. De nouveau, le port de l’uniforme (je crois que le terme d’usage est « la tenue ») sera autorisé en dehors des enceintes militaires à Paris et en Île-de-France. Le retour du galon, du calot, du béret, du képi dans les rues. Donc, voilà que la grande muette va redevenir – enfin ! – visible au sein de la société.

La visibilité est un paramètre fondamental, tout d’abord parce qu’elle exprime la fierté de l’appartenance à un corps, à une communauté de la nation. Ensuite, parce que la visibilité est un des moyens – basique il est vrai, mais évident – de susciter des vocations. Sans compter, bien évidemment, le côté rassurant que cela peut avoir aux yeux des citoyens. Et il y a plus encore : alors qu’au sommet de l’Etat on se complaît à mettre en avant la nécessité qu’il y aurait à montrer ses muscles, notamment face à Poutine, l’uniforme des forces armées de nouveau dans l’espace public ne pourrait donc que témoigner aussi de la grande utilité de montrer ses muscles, mais cette fois à l’intérieur même du pays, à l’adresse de la population, dans toutes ses composantes, de souche et autres, si vous voyez ce que je veux dire.

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En fait, ma réaction s’explique aussi par ce que d’aucuns qualifieraient de traumatisme de jeunesse, ce dont je m’abstiens, bien évidemment.

Je suis fils d’officier. Nous sommes en 1968 – comme par hasard -. À la sortie d’une grand-messe du dimanche, nous voyons le vicaire – un jeune gars bien formaté sans aucun doute – venir s’adresser à mon père pour lui faire savoir qu’il n’était pas forcément de bon aloi qu’il assiste à l’office religieux en tenue. Cela, semble-t-il, en raison du rôle de l’armée française en Algérie.

Aussi, permettez-moi de voir dans la décision du gouverneur militaire quelque chose comme une once de revanche posthume pour l’auteur de mes jours.

Visibilité dans l’espace public, affirmation d’une fierté, donc. Cela est manifeste. À quand, dans une identique affirmation de fierté, le retour de la soutane dans les rues, les places, de nos villes et villages ? À cet égard faut-il préciser que, contrairement à une petite musique qu’on entend un peu trop ces jours-ci selon quoi la laïcité « exclurait la spiritualité de l’espace public », ce n’est nullement la laïcité qui a chassé la soutane de la cité, mais l’Église elle-même, dans le grand mouvement de Vatican II. Peut-être le moment serait-il venu qu’elle se montre de nouveau fière d’elle-même, par une présence bien visible. Et allons donc savoir si cela ne contribuerait pas peu ou prou à générer des vocations, ces vocations dont, affirme-t-elle, elle a si grand besoin ?

LES TÊTES MOLLES - HONTE ET RUINE DE LA FRANCE

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Le commerce international : un casse-tête chinois ?

La guerre tarifaire lancée par Donald Trump vise d’abord la Chine. La deuxième économie mondiale qui est toujours considérée comme un pays en développement par l’OMC contourne les règles du commerce international pour dominer des secteurs-clefs. Ainsi Pékin attire et engloutit industries, emplois et technologies.


« Le système économique mondial dans lequel la plupart des pays évoluaient depuis 80 ans est remis à plat. » Cette déclaration de l’économiste en chef du FMI, Pierre-Olivier Gourinchas, le 22 avril, reflète une idée très répandue chez les politiques et les journalistes qui ont commenté, éberlués, la guerre tarifaire lancée par Donald Trump. Pour eux, c’est comme si le président américain, tout seul et du jour au lendemain, avait mis fin au « doux commerce » qui – apparemment – régnait depuis 1945. Pourtant, l’action de Trump, qu’elle soit fondée ou non, nous dit ce que nous aurions dû savoir déjà : le système est arrivé à un nouveau stade critique de son évolution. S’il en a connu d’autres dans le passé, la crise actuelle est le résultat de contradictions aiguës qui grandissaient depuis plus de vingt ans. En effet, le commerce international n’est pas nécessairement « doux » en lui-même. À l’échelle planétaire, il crée certes des interdépendances, mais elles sont inégales. C’est un monde de jeux de pouvoir, où il y a toujours des gagnants et des perdants relatifs. Quelques gros poissons en tirent le plus de bénéfices économiques et politiques, mais ils laissent assez aux petits pour que ces derniers en profitent aussi. C’est ainsi que le déficit commercial des États-Unis permet à un grand nombre d’autres nations de participer aux échanges et même à certains pays en développement d’améliorer leur situation. Le problème est qu’un de ces pays en développement, la Chine, en est venu à rivaliser avec le gros poisson américain. Un autre problème, plus grave, c’est que pour le faire, elle exploite le système mondial en contournant souvent les règles censées garantir son équité, et cela nuit à tout le monde.

Les armes de la guerre commerciale

Les règles sont nécessaires au commerce parce que les acteurs ont une tendance naturelle à chercher leur propre intérêt aux dépens des autres. Chacun aimerait protéger son marché contre la concurrence étrangère ; rééquilibrer sa balance commerciale ; monopoliser des ressources-clés ; préserver une avance en termes de technologie de pointe ou rattraper un retard par rapport aux innovations des autres. Pour se protéger, on dispose d’une panoplie d’armes, dont les tarifs, les quotas et les embargos. Il y a aussi les barrières réglementaires, c’est-à-dire des normes légales qu’un pays applique sur son marché mais auxquelles les exportateurs étrangers ont du mal à se conformer. Pour saboter les avantages des autres pays, il y a des techniques plus sournoises, comme l’espionnage industriel. Afin de rendre ses produits à l’exportation moins chers, on peut manipuler sa devise ou baisser ses coûts de production par des subventions d’État ou en baissant les salaires. Par des subventions, on peut aussi pratiquer la vente à perte – le dumping – afin d’éliminer les concurrents étrangers sur un secteur.

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Le monde a fait plus d’une tentative pour mettre de l’ordre dans cette jungle potentielle. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, les accords de Bretton Woods garantissent la stabilité monétaire par un régime de changes fixes fondé sur la convertibilité du dollar en or, pendant que l’accord général sur les tarifs douaniers et le commerce (GATT) réduit ou élimine barrières tarifaires, quotas et préférences. Mais ce système n’apporte pas une stabilité durable. En 1971, le « choc Nixon » emporte le système de Bretton Woods quand le président américain se trouve obligé de mettre un terme à la convertibilité du billet vert et d’introduire des tarifs à l’importation. Et les coups de force sont toujours possibles. En 1973, le premier choc pétrolier conduit à l’enrichissement des États arabes, qui deviennent des acteurs incontournables de la haute finance, et contribue à plonger les Occidentaux dans la « stagflation », l’inflation sans la croissance. Dans les années 1980, dans un épisode qui préfigure la situation actuelle, les États-Unis craignent que leur domination industrielle soit menacée par le Japon avec lequel ils ont un déficit commercial vertigineux. Par les accords du Plaza et du Louvre, en 1985 et 1987, ils brisent cette économie rivale, obligeant le yen à rester artificiellement surévalué par rapport au dollar afin de rendre les exportations japonaises moins compétitives.

La Chine intègre le système pour mieux le détourner

Après l’effondrement de l’Union soviétique en 1991, accéléré par la concurrence économique et technologique avec les États-Unis dans la course aux armements, la victoire apparente du capitalisme est censée permettre enfin le début d’une ère de paix et de « doux » multilatéralisme. En 1995, l’Organisation mondiale du commerce (OMC) prend la relève du GATT avec un ensemble de règles encore plus ambitieux, accompagné de mécanismes sophistiqués de résolution de dispute entre les pays membres. Un grand conflit entre les États-Unis et l’UE sur l’importation des bananes est ainsi réglé après quinze ans de recours juridiques. Le développement des technologies de l’information et de la communication favorise toujours plus d’intégration économique entre les membres de l’OMC, permettant la création transfrontalière de chaînes d’approvisionnement très complexes qui rendent les nations plus interdépendantes que jamais. Le prix des biens de consommation baisse, et un flot continu de nouveaux produits vient divertir les populations. Que demandent les peuples ?

Dès la première décennie de l’OMC, deux ombres apparaissent au tableau. D’abord, la domination des États-Unis sur le nouveau système est consolidée par la technologie numérique. La nature immatérielle et transfrontalière de cette dernière rend ses activités difficiles à réguler et à taxer par les États, permettant aux champions américains, les Gafam, de réaliser des bénéfices colossaux. La volonté de l’UE de réglementer ce domaine est un sujet de discorde majeur avec Trump. La deuxième ombre, c’est l’accession à l’OMC de la seule puissance communiste qui reste, la Chine. Les autres pays membres imaginent que respecter les règles du marché international transformera son économie de socialiste en capitaliste, mais c’est le contraire qui arrive : les pratiques étatistes et déloyales de la Chine corrompent le système, permettant la montée en flèche d’une nouvelle puissance économique. Déjà en 2010, le pays est le plus grand exportateur de biens au monde. En 2020, son industrie domine des secteurs-clés entiers comme l’informatique, la chimie, les véhicules automobiles, la métallurgie… Les délocalisations de la production en Chine provoquent le chômage ailleurs. Selon une estimation, entre 2001 et 2018, les États-Unis ont perdu ainsi 3,7 millions d’emplois. L’échelle et le caractère planifié des ambitions chinoises apparaissent dans une série de projets. La nouvelle route de la soie, dévoilée en 2013, est un vaste réseau d’axes de transport maritime, ferroviaire et routier au service de son économie qui touche plus de 140 pays. Le plan « Made in China 2025 », publié en 2015, fixe comme objectif de devenir leader dans dix secteurs-clés de la haute technologie, tels que l’énergie durable, les nouveaux matériaux ou la robotique. Ces objectifs ont été pour la plupart largement atteints, notamment dans le domaine des batteries et véhicules électriques. En 2020, les Chinois ont annoncé leur stratégie de « double circulation », dont le but est d’atteindre l’autonomie complète sur leur propre marché interne, tout en profitant du marché extérieur. C’est ainsi que la Chine est devenue un trou noir au cœur de la galaxie mondiale qui attire à lui et engloutit industries, emplois, technologies et ressources matérielles. La clé de sa réussite, c’est le recours aux techniques les plus sournoises de la lutte commerciale.

Vue aérienne du port en eau profonde de Yangshan à Shanghai, Chine, 1er avril 2023. Ce port, relié au continent par le pont de Donghai, long de 32,5 km, est le plus grand terminal à conteneurs automatisé au monde, avec une capacité annuelle de plus de 6,6 millions de conteneurs © CFOTO/Sipa USA

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C’est qu’un grand nombre de sociétés chinoises dans les secteurs-clés sont en réalité des entreprises d’État qui reçoivent des subventions gouvernementales ou des prêts garantis par l’État en contravention des règles de l’OMC. Ces aides leur donnent un avantage sur leurs concurrents étrangers et leur permettent d’être en surcapacité pour exclure la concurrence étrangère ou pratiquer le dumping. La Chine crée des obstacles réglementaires protégeant l’accès à ses propres marchés, notamment en finance, télécommunications et informatique. En échange du privilège de travailler en Chine, les entreprises étrangères sont forcées de transférer leur technologie à une société chinoise, et il y a de fréquentes violations des brevets des étrangers qui ont le plus grand mal à avoir gain de cause auprès des tribunaux chinois. Même quand les brevets étrangers sont respectés, la Chine oblige les entreprises à baisser les taux de redevance pour que ses propres sociétés puissent les exploiter à un coût réduit. L’espionnage vient s’ajouter à ces pratiques qui représentent un vaste programme de vol de propriété intellectuelle. En 2023, il y avait 2 000 enquêtes ouvertes aux États-Unis concernant ce type d’affaires. Le pays a manipulé sa devise, le renminbi (nom officiel du yuan), pour le maintenir à une valeur artificiellement basse, et il est accusé d’exploiter le travail forcé des Ouïghours, notamment dans la construction de panneaux solaires. Enfin, la Chine, deuxième économie du monde, jouit du statut de pays en développement auprès de l’OMC. Dans de nombreux cas, les États-Unis ont réussi à contester le recours de la Chine à ce statut, qui est autodéclaratif, mais il lui est toujours utile dans le domaine de l’agriculture.

Le monde face à un Etat-voyou

Comment gérer ce coucou dans le nid de l’OMC qui fausse tout le système ? Les Américains ne sont pas les seuls à se plaindre des Chinois, mais ils sont les seuls à disposer de suffisamment de ressources et de motivation pour prendre le problème à bras le corps. Si la guerre tarifaire avec la Chine lancée par Trump en 2018 a marqué les esprits, Barack Obama avait déjà tenté la voie du recours juridique. Tout au long de sa présidence, les États-Unis ont déposé de nombreuses plaintes contre la Chine auprès de l’OMC, mais avec un succès mitigé. En 2013, l’organe d’appel de l’OMC a rendu un jugement historique en acceptant la définition chinoise d’une entreprise d’État, ce qui a permis à de nombreuses sociétés chinoises subventionnées par leur gouvernement de continuer de commercer en toute liberté. Obama et Trump ont boycotté l’organe d’appel qui est devenu inopérant en 2019. Obama a négocié un accord de partenariat transpacifique avec 11 pays pour contenir la Chine, mais bien que ratifié en 2016, ce traité a rencontré une forte opposition aux États-Unis et il n’est pas entré en vigueur. C’est face à l’échec de ces approches légalistes que le premier Trump s’est tourné vers les droits de douane. Joe Biden s’est montré encore plus déterminé que lui à dompter le mastodonte chinois en imposant des tarifs élevés sur de nombreux produits, dont 100 % sur les véhicules électriques. Il a essayé aussi une autre voie, le « friendshoring », qui consiste à remplacer les produits importés de Chine par d’autres importés de pays amis, comme le Mexique, l’Inde ou le Vietnam. Cette approche s’est heurtée à la complexité des chaînes d’approvisionnement, qui a permis à la Chine de délocaliser discrètement une partie de sa production dans ces pays amis. Ces derniers ont triché aussi en important des pièces et des produits chinois pour les réexpédier aux États-Unis, sous une nouvelle forme ou un nouvel emballage.

Les deux grands obstacles à la résolution du casse-tête chinois sont la faiblesse des institutions internationales censées appliquer les règles, et l’imbrication de nos économies nationales les unes dans les autres à travers les chaînes d’approvisionnement. La lutte commerciale actuelle s’apparente à une bagarre dans un ascenseur bondé. Américains et Chinois se rendent coup pour coup en cherchant des « chokepoints », ou goulets d’étranglement, c’est-à-dire des éléments des chaînes d’approvisionnement qui, bloqués, immobiliseraient toute la chaîne pour le rival. Ainsi, à partir de 2022, Biden a limité l’exportation des semi-conducteurs vers la Chine pour ralentir ses progrès technologiques, et en 2024 les Chinois ont bloqué les exportations de terres rares aux États-Unis afin d’entraver leur développement. Ces tentatives sont largement vaines et tout le monde pâtit de ce combat. La nouvelle guerre tarifaire déclenchée par Trump a au moins le mérite de focaliser l’attention générale sur le défi colossal créé, non pas par Trump lui-même, mais par l’État voyou chinois.

Emmanuel Macron, le droit à mourir d’ennui

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Le président de la République était convié hier soir sur TF1 à une grande soirée de débats avec Gilles Bouleau, Cécile Duflot, Robert Ménard, M. In Shape, Melle Saqué, Mme Binet… Qui sera le maillon faible? Céline Pina a regardé ce joli moment de télévision.


« Tout ça pour ça » pourrait être le titre de chacune des messes cathodiques que nous inflige régulièrement notre président. Il faut dire que le sermon est aussi long qu’ennuyeux et s’il se caractérise par une chose, c’est le manque d’inspiration, de souffle et de vision. Que retenir des plus de trois heures de la nouvelle séance d’autosatisfaction qui nous fut infligée hier soir sur TF1 ? A part l’ennui incommensurable qui en résulte pour le spectateur, pas grand-chose. L’exercice est répétitif et l’acteur principal se complait dans le monologue sans avoir le talent nécessaire pour transmettre quoi que ce soit. On imagine même les conseils du responsable du média-training :

  • Il faut que l’on te sente concerné, habité. Les Français souffrent, ils ont peur, montre-leur que tu es conscient de l’ampleur de leurs attentes ! On doit le lire sur ton visage. Essaie !
  • Sinon, tu peux aussi froncer les sourcils et prendre un air revêche.

On eut donc droit à un premier Macron en mode « conscient des obligations de la charge ». Donc sourcils froncés. Il faut dire qu’il abordait son sujet préféré : montrer que l’on appartient à la cour des grands en montrant ses biceps face à la Russie et en jouant au va-t-en-guerre, mais en mode « retenez-moi où je fais un malheur ». Ou pas.

Guerre en Ukraine : rodomontades et absence de vision

Seul problème, derrière l’empilement de bla-bla justificatif, c’est surtout l’immense faiblesse des Européens qui apparait. Derrière la nécessité de l’ambigüité mise en avant par Emmanuel Macron, c’est l’irrésolution et le manque de moyens que l’on sent. Sorti du prêchi-prêcha, rien ne tient la route, à commencer par la question des sanctions contre la Russie. On aimerait bien que quelqu’un se dévoue pour expliquer à nos dirigeants ce que la mère d’un enfant de trois ans saisit assez vite sans avoir besoin de faire Saint-Cyr : « N’agite pas une sanction que tu n’es pas prêt à exécuter ». Et avant de menacer, commence par savoir jusqu’où tu es prêt à aller… Faute de respecter ces règles de base, une fois la séquence dépouillée de l’amoncellement de mots et de circonvolutions verbales qui caractérisent la parole présidentielle, il ne restait rien à se mettre sous la dent. La menace russe est décrite avec force détails, les nécessaires investissements, sacrifices et contraintes que la proximité du danger implique, eux, restent flous et ne sont pas à la hauteur des peurs agitées.

Silence sur la menace islamiste, tir à boulets rouges sur Israël

La menace islamiste, elle, a été évacuée sous le biais de « nos services maitrisent le risque terroriste ». Fermez le ban. La menace géopolitique et intérieure que cette idéologie représente a été écartée des sujets. Elle ne sera même pas effleurée. Il faut dire que lorsqu’un président choisit de reprendre en creux la lecture islamo-gauchiste de ce qui se passe à Gaza, pour valider, tout en ayant l’air de ne pas y toucher, le terme de génocide, il commet une faute politique. Mais il y est encouragé par un Gilles Bouleau qui prétend que cette qualification a été validée par des juristes et des historiens.

Le problème c’est que ce n’est pas le cas et que les spécialistes de la question, eux, disent clairement qu’il n’y a pas de génocide. Même le Hamas a reconnu que la plupart des victimes (70%) étaient des combattants, ce qui met le ratio civil/combattant tué au niveau de n’importe quelle guerre moderne. Mais qui reprochera à un président une séquence émotion surjouée, larme à l’œil et lippe tremblante, quand est mise en avant la mort d’enfants ? En revanche le président est moins disert quand il s’agit de remonter à la source de cette guerre, d’évoquer clairement pourquoi le pogrome a eu lieu, à quel point la haine des juifs est culturelle dans la région et est structurante dans l’idéologie islamiste ; et à quel point l’instrumentalisation de ce conflit et la bêtise des politiques a des conséquences sur la vie quotidienne des juifs de France.

La séquence Gaza avait tout des figures imposées du patinage artistique. Mais derrière les sourcils froncés de l’homme concerné, la vacuité de l’analyse était totale. C’était de la captation de bienveillance à usage clientéliste ; alors pour faire passer la pilule, après avoir versé de l’huile sur le feu, le président a bien entendu déploré l’antisémitisme. En même temps.

Lors de ce grand exercice d’émotion contenue, perlant sous la cuirasse sans risquer de la rouiller, il y a portant eu un grand oublié. Emmanuel Macron n’aura en effet pas eu un seul mot pour un de nos compatriotes qui subit l’injustice et la violence d’un régime autoritaire. Boualem Sansal, arbitrairement emprisonné dans les geôles algériennes est un symbole de l’écrivain dont la tyrannie veut faire taire la voix. Visiblement ce sont là préoccupations trop triviales pour notre Grande conscience.

Des invités censés bousculer le président, aussi prévisibles que peu passionnants : le cas Binet

Disons-le franchement, si je n’avais pas été missionnée pour écrire cette analyse ce matin, je n’aurais probablement pas tenu jusque-là. Entre le chanoine Gilles Bouleau, dégoulinant d’onctuosité et de bons sentiments, tellement porte-manteau de la bien-pensance qu’il confine à l’insignifiance, et un Emmanuel Macron professoral et pontifiant, la séquence « Poutine va tous nous tuer » était déjà rasoir alors même qu’elle était censée être existentielle. Mais, le reste allait s’avérer pire. La séquence Sophie Binet était caricaturale – et elle doit avoir le même spécialiste des médias qu’Emmanuel Macron :

  • Montre que tu incarnes la mobilisation des travailleurs et travailleuses, Sophie !
  • Sinon tu peux aussi froncer les sourcils.

Alors Sophie va froncer les sourcils toute la séquence. En même temps, c’est ce qu’elle maitrise le mieux. Parce que niveau connaissance des dossiers, il y a de grosses lacunes. Le passage sur l’Espagne aura été un moment plutôt amusant tant il témoigne de l’inanité de la posture de la Secrétaire générale de la CGT. Sophie Binet, en vantant l’exemple espagnol, se tire une balle dans le pied avec une efficacité rarement atteinte : arguant de l’augmentation du salaire minimum espagnol, elle oublie juste au passage que celui-ci reste bien inférieur au Smic français, que le redressement économique espagnol s’est fait après des réformes drastiques que n’a jamais essuyé notre pays et que ces réformes ont fait hurler à la mort la CGT à l’époque, justement. Emmanuel Macron a beau jeu de la mettre en face du réel et de la laisser le nez dans ses déjections.

Ce moment n’aide pas à crédibiliser la parole de la dirigeante de la CGT qui apparait peu inspirée dans le choix de ses arguments et se perd sur des questions de détails sans que l’on arrive à bien comprendre les objectifs de cet échange. Elle est sur ce point-là bien aidée par un Emmanuel Macron qui produit de l’échange filandreux et interminable comme l’araignée, sa toile. A ce stade de la soirée, je reconnais avoir eu du mal à fixer mon attention tant l’émission ronronnait et tant j’avais l’impression d’être enfermée dans une boucle temporelle : cette émission ressemblait à toutes celles qui l’avaient précédée et n’en finissait plus de ne pas s’achever.

Une séquence Ménard qui sort du ronronnement !

Robert Ménard allait secouer enfin le cocotier, mettant les pieds dans le plat avec des exemples précis, exprimant clairement l’exaspération des Français sur les questions de sécurité et d’immigration. Quelques engagements concrets et précis en ressortent, comme une position a priori claire sur la situation de ces maires qui se retrouvent devant les tribunaux pour avoir refusé de marier une personne sous OQTF, en situation de récidive. Situation concrète à laquelle est confronté le Maire de Béziers. Hormis sur ce point, la séquence montre à quel point les questions d’immigration restent taboues en France, et à quel point elles mettent Emmanuel Macron mal à l’aise.

Salomé : le péril jeune

S’ensuit alors la séquence « jeunes ». Arrive Salomé Saqué. Elle aussi a recruté le conseiller médias d’Emmanuel Macron et de Sophie Binet, figurez-vous…

  • Tu représentes la jeunesse dans sa diversité, il faut qu’on te sente habitée par ta mission !
  • Sinon tu peux aussi froncer les sourcils.

Salomé Saqué tient à montrer qu’elle sait garder ses distances face à l’ennemi de classe et le démontre en conservant un visage constipé censé probablement signifier l’incorruptibilité, la rigueur et l’intransigeance… Tout cela, pour finalement dérouler un argumentaire geignard sur la santé mentale des jeunes, victimes de la méchante société.

Elisabeth Levy résume la séquence dans un tweet percutant où elle rappelle cette injonction de Kennedy à la jeunesse américaine : « Avant de te demander ce que ton pays peut faire pour toi, demande-toi ce que tu peux faire pour ton pays ». Et c’est ce que l’on aurait aimé entendre dans la bouche d’Emmanuel Macron, tant la logorrhée victimaire de la journaliste du média d’extrême gauche Blast était pénible à écouter, surtout dans un des pays les plus protecteurs qu’il soit. Et si justement choisir l’action plutôt que la plainte permanente était une réponse politique concrète ? On aurait aimé voir un adulte remettre à sa place une Salomé Saqué tout en récriminations adolescentes, mais avec un Gilles Bouleau en chœur de pleureuses à lui tout seul, c’était difficile !

Last but not least

L’émission se referme sur ce par quoi elle a débuté, une référence à la guerre. Après la longue marche de la récrimination, vous reprendrez bien un peu de doute existentiel pour la route ?

Elle se clôt enfin, au terme de plus de trois heures dont on aurait pu se passer, avec un moment où le ridicule le dispute à la prétention : la séquence où le président doit écrire un engagement fort sur une tablette prêtée par l’émission. Cela aboutit à une phrase d’une terne banalité, sans aucun intérêt, dont la vacuité résume parfaitement cet interminable moment. « Rester libres : une armée plus forte, une économie plus indépendante, une jeunesse protégée et éduquée. Nous y arriverons ». « On est pour le bien et contre le mal » devait être déjà pris, mais c’est du même niveau ! Pathétique. Non que les objectifs soient contestables, mais qui croit que nous fournissons les efforts nécessaires ? Une fois de plus, seul l’effet d’annonce est recherché et seul l’effet d’annonce sera atteint.

Et le référendum me direz-vous ? Allez savoir… Notre majesté attend les propositions de son gouvernement. Il s’engage néanmoins à en faire un sur la loi du droit à l’aide à mourir. Il faut dire que l’extrait montrant la situation de Charles Bietry, atteint de la maladie de Charcot, était déchirant. Mais la séquence était manipulatoire. Comment rester factuel face à une telle émotion ? Et pourtant. La maladie de Charcot et les maladies neurodégénératives entrent dans le champ de l’aide à mourir, et ne suscitent pas de levée de boucliers. Ceux qui s’inquiètent des dérives de la loi actuelle le font au regard des amendements qui souhaitent élargir l’accès à l’euthanasie des personnes souffrant de maladies mentales, par exemple, des amendements qui interdisent que l’on examine les pressions qui peuvent être exercées sur les malades, qui interrogent le fait de mettre en place l’euthanasie avant que de réels engagements sur le déploiement des soins palliatifs aient été pris… etc.

Mais il faut reconnaitre que les trois heures d’émission ayant accouché d’une accumulation de clichés et de sermons et de pas grand-chose de concret, il fallait bien trouver une idée pour placer Emmanuel Macron au-dessus de la vulgate et le montrer capable d’exaucer au moins une attente des Français. Pour cela, il a choisi la guerre et l’aide à mourir. De bien belles perspectives collectives !

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Avocats: retour à l’Inquisition

Devant le tribunal, Mme Le Pen et M. Depardieu ont eu le culot de prétendre présenter une défense, d’exercer leur bon droit de contester les accusations dont ils faisaient l’objet. Mais, cela revient désormais à ajouter un nouveau crime à ceux qu’on leur reprochait déjà…


« Le rôle de l’avocat est de presser l’accusé d’avouer et de se repentir, et de solliciter une pénitence pour le crime qu’il a commis. »

Voilà la triste mission dévolue à la défense telle qu’elle est formulée dans le Manuel des Inquisiteurs (Directorium Inquisitorum) conçu et écrit entre 1376 et 1378 par le dominicain Nicolau Eymerich et complété deux siècles plus tard, en 1578, par le canoniste Francisco Pena. Cet ouvrage sera le guide suprême auprès des juges de tous les tribunaux de l’inquisition durant près de trois siècles.

Pour ma part, j’ignorais qu’il fût encore en vigueur. Je le découvre donc.

Car c’est bien ce que nous venons de constater ces derniers temps dans deux affaires de grand écho. Il semble, en effet, que les deux tribunaux ayant eu à juger ces deux affaires s’en tiennent, quant au rôle de l’avocat, rigoureusement à la même conception que celle énoncée ci-dessus : « Presser l’accusé d’avouer ». Et non pas, comme un vain peuple pourrait se l’imaginer, s’attacher à présenter une quelconque défense.

Ces deux affaires sont les procès instruits à l’encontre de Marine Le Pen, et de Gérard Depardieu. Fort différents quant au fond, bien évidemment.

Abus de contre-pouvoir

Cependant, dans le cas de Marine Le Pen, que déclare le tribunal en substance ? « Puisque vos avocats contestent la réalité de l’accusation, la matérialité des faits qui vous sont reprochés, osent arguer de votre innocence, cela implique forcément que vous vous trouviez dans la disposition d’esprit – au moins d’esprit – de récidiver. En d’autres termes, la seule voie que ce tribunal aurait reconnue comme légitime aurait été que les défenseurs « pressent la prévenue de passer aux aveux » et, accessoirement, proposent d’eux-mêmes une peine en cohérence avec la gravité des faits avoués.

A ne pas manquer: Causeur # 134 : l’extrême droit ne passera pas !

Même sophisme dans l’affaire Depardieu. C’est ce que révèle et dénonce avec fermeté l’avocat de l’acteur, Maître Jérémie Assous. Prétendre présenter une défense, exercer le droit de tout justiciable de contester les accusations dont il fait l’objet, revient donc à ajouter un crime à celui ou ceux déjà reprochés. Là aussi, le tribunal n’attendait rien d’autre que des aveux, une contrition bien sonnante, spectaculaire, assortie éventuellement d’une flagellation publique du prévenu en plein prétoire. Cela aurait eu de l’allure, vraiment. Et l’immense acteur aurait certainement su jouer la scène avec un exceptionnel brio, lui qui sait aussi bien être époustouflant en Cyrano qu’en Obélix.

Rouleau compresseur

Cela dit, ces faits judiciaires, ce dévoiement des principes fondamentaux du droit de la défense, sont d’une gravité extrême. Comment les interpréter autrement que comme un retour – à bas bruit, mais bel et bien effectif – à une forme d’obscurantisme où, comme au temps de l’inquisition, la réalité des faits, la vérité ne pèsent d’aucun poids face au rouleau compresseur de l’idéologie dominante. Le tribunal n’est plus alors un lieu où l’on juge, mais la chambre d’enregistrement des dernières dérives d’une opinion publique dûment façonnée par un concert médiatique parfaitement orchestré. On se souvient du mot cinglant, mais ô combien parlant du grand avocat Moro Giafferi: « Sortez la du prétoire, l’opinion publique, cette putain qui tire le juge par la manche. » Puisque je citais les auteurs du Manuel des Inquisiteurs, ne boudons pas notre plaisir et ajoutons cette autre affirmation en forme d’aveu : « La finalité du procès et de la condamnation à mort n’est pas de sauver l’âme de l’accusé, mais de maintenir le bien public et de terroriser le peuple. » Au moins, les choses étaient clairement dites. On en serait presque à regretter tant de cynique franchise…

Le Manuel des Inquisiteurs

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Macron sur TF1, prisonnier de lui-même

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Emmanuel Macron sur TF1, 13 mai 2025 © Jacques Witt/SIPA

Les oppositions politiques et les commentateurs dans la presse ont dénoncé le caractère « hors sol » et l’impuissance d’Emmanuel Macron, après son intervention télévisée.


« Rester libre » : les premiers mots d’Emmanuel Macron, mardi soir sur TF1. En réalité, le président s’est montré prisonnier de lui-même, c’est-à-dire de son narcissisme, de ses certitudes, de ses évitements. En plus de trois heures d’autosatisfactions, rien de concret n’est ressorti d’un amas de mots désincarnés.

Montesquieu avait prévenu (Lettres persanes, LXVI) : « Quand un homme n’a rien à dire de nouveau, que ne se tait-il ». Ne reste, de cet énième et vain exercice promotionnel, que le portrait appuyé du bonimenteur, créature désuète d’un monde politique qui ne touche plus terre.

Mâle blanc fragile

Plus que d’habitude, se sont dévoilées les faiblesses d’un homme fragile, ébranlé par les assauts réalistes de Robert Ménard et Agnès Verdier-Molinié. Le savoir-faire de Macron dans la défausse et l’illusion explique en partie le doute qui a pu naitre, chez d’autres affabulateurs, dans la manière oblique qu’il a eu à cacher un banal mouchoir trainant sur une table, pris du coup pour un sachet de drogue par des esprits perméables aux rumeurs. La scène, filmée le 10 mai dans un train conduisant Macron de Pologne en Ukraine avec ses homologues allemand et britannique, a souligné le comportement alambiqué du joueur de bonneteau révélant une dextérité dans la manipulation, l’escamotage, la dissimulation. L’Élysée, en se fendant le 11 mai d’un communiqué pour dénoncer, autour du banal papier pris sottement pour de la cocaïne, une « désinformation propagée par les ennemis de la France », a aussi mis en relief la paranoïa complotiste d’un président énamouré de lui-même, incapable de concevoir qu’il ne puisse être simplement admiré. La prestation de mardi soir a montré un homme perdu.

A lire aussi, Céline Pina: Emmanuel Macron, le droit à mourir d’ennui

Monde verbeux qui s’effondre

Parler pour ne rien dire : c’est ce que retiendra notamment l’histoire, pour caractériser la faillite des « élites » d’un monde verbeux qui s’effondre. Depuis cinquante ans, elles n’ont cherché qu’à satisfaire la pensée mondaine, son confort intellectuel, ses récitations hypocrites sur des lois « d’humanité et de fraternité » (Macron, hier soir, parlant de l’euthanasie et du suicide assisté) qui ont créé la société des désastres.

Épuisement

Lundi, le pape Léon XIV a, pour sa part, tenu une conférence de presse qui n’a pas excédé dix minutes. Avec des paroles choisies et pesées, il a eu le temps d’inciter les médias à promouvoir la quête de vérité, de dénoncer les atteintes à la liberté d’expression, de s’alarmer du sort des journalistes emprisonnés, etc. C’est cette sobre efficacité qui est désormais attendue, chez ceux qui ont des messages à faire passer.

Au lieu de quoi, le président a épuisé son auditoire en refusant de considérer l’immigration légale (500000 entrées par an) comme un problème, en promettant vaguement des référendums sur des sujets flous, en semblant découvrir des mesures de bon sens avancées par Ménard, maire de Béziers. Il a également qualifié de « honte » l’attitude d’Israël dans sa guerre face au Hamas islamiste à Gaza, en oubliant que qualifier l’attitude de l’Algérie, qui détient Boualem Sansal, face à la France.

Encore deux ans à tenir ?

Bordeaux: une digue a cédé

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Tribunal à Bordeaux, image d'archive © UGO AMEZ/SIPA

Lors de la première journée du procès pour le meurtre de Lionel, 16 ans, une violente bagarre a éclaté lundi 12 mai au soir dans le palais de justice de Bordeaux, impliquant une vingtaine d’individus. L’affrontement a provoqué un véritable chaos dans la salle d’audience et les couloirs, blessant plusieurs personnes, dont des policiers et un accusé. Le procès se poursuit « sous surveillance renforcée ».


La première journée du procès d’assises des huit hommes accusés dans la fusillade mortelle de 2021 à Bordeaux s’est ouverte lundi 12 mai. En fin de journée une violente bagarre a éclaté dans l’enceinte même de la cour d’assises de la Gironde lors de ce procès de jeunes hommes jugés pour la mort de Lionel, 16 ans, mortellement blessé lors d’une fusillade, sur fond de rivalités entre quartiers bordelais (où les narcotrafiquants sévissent de plus en plus).

Incidents graves

Il y avait eu des attaques de commissariats, de casernes de pompiers, plus récemment de prisons. On sait qu’il y a une centaine de magistrats protégés. Mais, à part quelques algarades (verbales) dans des tribunaux, jamais notre pays n’avait connu un tel fait. L’envahissement d’un tribunal. Pas n’importe lequel : une Cour d’Assises. C’est-à-dire l’enceinte où l’on juge les crimes !

« À l’issue de la première journée d’audience, des incidents graves ont eu lieu dans la salle d’audience et la salle des pas perdus de la cour d’appel, entraînant en particulier des blessures sur les fonctionnaires de police intervenus pour ramener l’ordre», écrit la cour d’appel dans un communiqué (Le Figaro, 13 mai). Ce qu’il y a aussi de choquant c’est qu’aucune interpellation n’ait eu lieu lors des faits. Lorsque l’on a l’habitude d’assister à des procès d’assises, on se rend compte qu’il y a assez peu de policiers présents. Celle de Bordeaux ne fait pas exception. Là encore le manque criant de moyens explique cela. Suite à ces faits, le parquet a ouvert une enquête pour «violences en réunion» et pour déterminer les circonstances précises de la rixe.

Ce qui s’est passé démontre qu’un certain nombre d’individus n’ont aucun complexe et surtout aucune crainte de venir régler leurs comptes dans un tribunal. «L’atmosphère était étonnamment calme toute la journée. Puis en fin d’audience, on a vu arriver au compte-goutte une vingtaine de jeunes habillés de noir, avec des gabarits de Malabar, qui se sont assis sur un banc au fond de la salle», décrit Me Yann Herrera, qui défend les proches de Lionel Sess. Même si l’entrée est publique dans une cour d’assises (sauf certaines affaires sensibles, par ex pour les mineurs), comment se fait-il que les quelques agents qui étaient là n’aient pas vu le genre d’individus qui rentraient et ne les aient pas dissuadés ? Ils ont bien vu à qui ils avaient à faire. On nous dira que c’eut été un délit de faciès. Eh bien, et au risque de choquer les âmes sensibles, peu importe. Il y a faciès et faciès. On n’a évidemment pas le droit d’interdire l’entrée sur la couleur de peau. Mais on peut, on doit même, interdire l’accès d’un tribunal à des racailles (celles de Bordeaux en avaient le déguisement traditionnel).

Une horde de voyous

Continuons la description de la scène barbare qui s’est déroulée lundi. Alors que la salle se vide, «des dizaines de personnes ont commencé à se battre, dont certaines portaient des gants coqués, dans un sas entre la salle d’audience et la salle des pas perdus, puis dans la salle d’audience elle-même», détaille l’avocat. «Une horde d’une vingtaine de personnes se sont notamment ruées sur mon client, qui a été blessé à l’épaule», décrit à son tour un des avocats des accusés qui comparaissaient libres, Me Grégoire Mouly (Le Figaro ibid). Une scène totalement inédite dans les tribunaux de France et de Navarre ! Les images de la scène, que l’on trouve sur le net, sont proprement hallucinantes. Et totalement inadmissibles.

La cour d’appel de Bordeaux a indiqué que l’audience prévue jusqu’au 23 mai «se poursuivra jusqu’à son terme sous surveillance renforcée». Il faut donc un tel évènement pour que la sécurité d’une cour d’assises soit « renforcée » ? Cela ne devrait-il pas être la règle et le service allégé l’exception ? Notamment sur ce genre de procès.

Lors de la rixe mortelle dans le quartier de Bordeaux, en 2021, un des assaillants avait lancé au gang ennemi : « Vous voulez la guerre ? Vous l’aurez ». Tout est dans cette phrase ô combien révélatrice. Entre ces gangs, il s’agit d’une guerre commerciale totale notamment à cause des territoires. Et sur fond, bien sûr, de narcotrafic. Et c’est au nom de cette activité mortifère, qui fait vivre et prospérer des centaines de milliers de personnes en France (essentiellement, car il y a des consommateurs….) qu’une « guerre » est menée. Et s’il le faut dans un tribunal.

Vers un narco-Etat ?

En novembre 2023, le Sénat a mis en place une commission d’enquête chargée d’évaluer l’impact du narcotrafic en France et de proposer des mesures pour y remédier. Elle a rendu son rapport en mai 2024. Celui-ci a dressé le portrait d’une France submergée par les drogues et identifie les failles qui nuisent aux réponses de l’État. Il s’avère que sur la base de ce rapport (près de 150 personnes ont été auditionnées),  on constate que les chiffres demeurent malheureusement incertains. Ce que l’on sait, c’est que le narcotrafic représente au moins trois milliards d’euros de revenus – les estimations vont jusqu’à six milliards, ce qui atteste une grande marge d’incertitude. Lors de son audition par la commission d’enquête, le ministre de l’Économie et des Finances de l’époque, Bruno Le Maire, avait de son côté chiffré à 3,5 milliards d’euros le bénéfice annuel du narcotrafic en France. Environ 200 000 personnes vivent de ce trafic en France. Et ce chiffre augmente tous les jours. C’est en tout cas le principal marché criminel et le plus rentable. Chaque jour en France se produisent des actes violents voire mortels liés au narcotrafic. Il parait de plus en plus évident que « les trafiquants sont des barbares dont les méthodes sont celles de la traite des êtres humains. Pour garder le contrôle du réseau, ils torturent, ils assassinent »[1].

Il est essentiel de rappeler ici que suite à la demande d’Eurostat, l’institut statistique de la Commission européenne, l’Insee a intégré l’argent de la drogue dans le calcul du PIB. Alors que ce choix peut interpeler car il « valide » en quelque sorte cet argent, deux collègues ont expliqué que « cela permet de mettre des chiffres, fondés sur un modèle de calcul, derrière une réalité qui se dérobe à l’observation et donc difficile à évaluer. C’est aussi un moyen pour les autorités qui luttent contre le trafic de drogues et le blanchiment de mieux appréhender la question du trafic et de son financement[2] ».

Alors oui, une digue a cédé. Quand on s’en est pris à des enseignants, à des commissariats, à des pompiers, à des prisons, à des hôpitaux, et maintenant à des tribunaux, on est face à un État en voie de déliquescence. Ses principaux piliers vacillent. Nulle part en France on est « safe », pour reprendre le mot de Gérald Darmanin. C’est grave. Et lorsque son collègue Bruno Retailleau parle, lui, de « mexicanisation » dans certains quartiers, il décrit une réalité incontestable que les habitants endurent tous les jours. Cette insécurité a gagné un tribunal. Espérons qu’elle ne se rééditera pas de sitôt. Nous aimerions en être sûrs…

Demandez-vous quel serait l’état d’une maison où les jeunes gens mépriseraient les vieillards ; l’état des écoles, si les disciples ne respectaient pas les maîtres ; comment des malades pourraient recouvrer la santé, s’ils n’obéissaient pas aux médecins ; quelle sécurité pourraient avoir ceux qui naviguent, si les matelots n’écoutaient pas les pilotes. La nature a établi deux lois nécessaires au salut des hommes : les uns doivent commander, les autres obéir. Sans ces lois, il n’est rien qui puisse durer même un instant (Jules César).


[1] https://www.vie-publique.fr/parole-dexpert, 13/10/2024

[2] https://www.ihemi.fr/actualites/largent-de-la-drogue-integre-au-calcul-du-pib-3-questions-nacer-lalam-et-david-weinberger

Bruno Retailleau : le jour J pour le futur de la droite…

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Bruno Retailleau et Laurent Wauquiez, chacun à leur meeting de campagne pour la présidence des républicains. Le meeting de M. Retailleau était à Lyon le 14 mai 2025, et celui de M. Wauquiez à Bordeaux le 12 mai 2025 © BONY/SIPA - UGO AMEZ/SIPA

On dit d’eux qu’ils s’affrontent alors qu’ils ont le même programme… Dans la lutte fratricide qui oppose Bruno Retailleau à Laurent Wauquiez chez LR, notre chroniqueur prend parti pour le premier. Il nous explique pourquoi. Le scrutin décisif aura lieu ce weekend. Une fois cette campagne interne terminée, les deux rivaux sauront-ils s’entendre ? Analyse.


On a tellement insisté sur la similitude des projets et la superficialité des différences entre Bruno Retailleau et Laurent Wauquiez qu’on a oublié l’enjeu capital de l’élection des 17 et 18 mai. Comme souvent, c’est Albert Zennou qui dans sa chronique du Figaro a le mieux perçu l’importance de cet affrontement maintenant si proche, en soulignant que « derrière la bataille Retailleau-Wauquiez, c’est l’avenir de la droite qui se joue 1».

Bruno Retailleau perçu comme plus vindicatif dans la « bataille culturelle »

Je n’aurais pas l’impudence de dénier à Laurent Wauquiez un très brillant parcours intellectuel et universitaire avec la réserve toutefois, qui n’est pas ironique, que créditer un candidat d’un tel passé est souvent implicitement le faire passer pour quelqu’un qu’on pourra admirer mais sans l’envie de voter en sa faveur.

Il serait absurde de ma part d’amplifier ce qui sépare les deux jouteurs sur le fond, leur programme reprenant peu ou prou les fondamentaux d’une droite qui serait enfin consciente de son identité et donc de son influence démocratique. Toutefois, en détruisant l’hégémonie culturelle de la gauche, Bruno Retailleau est beaucoup plus attentif que Laurent Wauquiez à redonner à la droite une place décisive sur le plan des valeurs, des idées et de la vision de la société. Une victoire seulement électorale ne serait pas une conquête des esprits (voir mon entretien avec Bruno Retailleau du 18 juin 2020).

À lire aussi : Retailleau vs Wauquiez : de quel homme fort la droite a-t-elle besoin ?

À ce sujet, il ne faut pas prendre au sérieux la faribole à laquelle Laurent Wauquiez semble tenir et qui imputerait à Bruno Retailleau le dessein de vouloir pactiser avec Édouard Philippe et de noyer la droite dans le macronisme. Alors que Bruno Retailleau sait aussi bien que son adversaire tout ce qui, sous Édouard Philippe Premier ministre et à cause de lui, a obéré le premier mandat présidentiel. Il est aux antipodes du juppéisme mou persistant de ce dernier.

Il ne serait pas honnête, par ailleurs, de ressasser qu’à plusieurs reprises Laurent Wauquiez a abandonné son parti au prétexte qu’il devait se préserver pour l’élection présidentielle de 2027, quand tout démontre qu’elle va être plus que jamais disputée pour la désignation du candidat de la droite.

Refus d’entrer au gouvernement : Laurent Wauquiez perçu comme trop prudent

Il faut écouter et lire Bruno Retailleau. Il a cet énorme avantage, dans un monde politique trop souvent insincère par tactique, de n’avoir jamais varié dans ses convictions – du sénateur au ministre – et d’avoir donné de la droite au gouvernement une image très positive. Quel crédit, sur ce plan, pourrait-on accorder au futur président de LR s’il avait décidé, face à une situation nationale et internationale dangereuse, de jouer au Ponce Pilate et de ne pas apporter son concours à un Premier ministre et à une équipe qui tentent d’améliorer ce qui va mal ?

C’est parce que Bruno Retailleau n’a pas chipoté, contrairement à Laurent Wauquiez qui aurait désiré être installé de manière confortable dans le fauteuil ministériel qu’il aurait choisi en excluant tous ses rivaux potentiels, qu’il convient de lui faire confiance : sa politique de présence a permis l’affirmation de la présence d’une politique – de droite. Avec les succès et les avancées que sa fonction pouvait faire advenir.

À lire aussi : Bruno Retailleau à l’heure des premiers doutes

Lorsque M. Retailleau énonce : « Ma droite, ce sera la droite qui va défendre les honnêtes gens. Ce n’est pas la droite d’une tambouille des appareils politiques », il vise juste en pourfendant les combines et les reniements d’hier et en mettant en lumière une conception de l’Etat de droit au service du peuple. Et non plus seulement pour des transgresseurs dont les garanties qui leur sont octroyées rendent inefficace le combat contre eux.

Ce ne sont pas les variations qu’on s’est plu à publier sur les caractères et les goûts culturels de l’un ou de l’autre qui devront faire pencher la balance en faveur de Bruno Retailleau. C’est en raison de la profondeur d’une personnalité, de ce qu’elle est et de la démonstration constante de ce qu’elle était, est et sera, qu’on doit trancher le plus clairement possible afin d’offrir à cet homme de réflexion et d’action une victoire incontestable qui enlèverait à Laurent Wauquiez l’envie perverse de chicaner.

Connaître Bruno Retailleau, c’est aussi tenir pour rien le grief qui lui est fait de ne pas pouvoir consacrer demain toute son énergie à cette double tâche capitale : faire avancer et protéger la France comme ministre, et en même temps refonder le parti de la base au sommet, idées et responsables compris. Non seulement le ministre de l’Intérieur assumera cette mission avec sa formidable puissance de travail et de réactivité mais il est évident, si les Républicains prennent acte du fait que la droite est redevenue une espérance grâce à lui, que le ministre sera un appoint considérable pour le président du parti ; ce dernier fera bénéficier le ministre d’une force et d’une légitimité incomparables.

Une fois qu’on a admis le caractère très riche du vivier de la droite républicaine, la conscience qu’ont certaines de ses personnalités les plus emblématiques (je songe à David Lisnard et François-Xavier Bellamy) que M. Retailleau est la chance et l’incarnation d’une droite enfin de retour, il ne faudra pas manquer d’être présent au jour J. 2027 ne sera rien si les 17 et 18 mai, Bruno Retailleau ne devient pas tout.

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  1. https://www.lefigaro.fr/vox/societe/albert-zennou-derriere-la-bataille-retailleau-wauquiez-c-est-l-avenir-de-la-droite-qui-se-joue-20250509 ↩︎

Patrimoine: Dati devrait prendre des cours chez les Anglais

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Rachida Dati a pour ambition de créer un « National Trust » à la française, inspiré du modèle britannique, afin de préserver le patrimoine français © Cyril Pecquenard/SIPA

Rachida Dati ne se contente pas de rêver, la nuit, d’une « BBC à la française » en mariant France Télévisions et Radio France. Elle ambitionne aussi de créer un « National Trust » à la française, une grande institution citoyenne dédiée à la préservation de notre patrimoine. Mais que cache ce projet ? Le National Trust, organisation privée emblématique outre-Manche, parvient à conjuguer protection du patrimoine et rentabilité. La France peut-elle vraiment s’en inspirer ?


La ministre de la Culture, Rachida Dati, a confié début janvier à la présidente du Centre des Monuments Nationaux, Marie Lavandier, une mission sur la faisabilité d’un “National Trust” à la française. Un rapport est attendu pour la fin du mois de mai, qui devrait inclure des propositions pour transposer en France cette institution d’outre-Manche, de son nom complet le “National Trust for Places of Historic Interests or Natural Beauty”. Cette demande s’inscrit évidemment dans une réflexion globale sur l’efficacité des politiques culturelles et le financement de l’entretien du patrimoine en ces temps de disette financière – du moins pour ce qui est des finances publiques.

Facteurs typiquement britanniques

Car le revenu du National Trust, lequel atteint pour l’année 2023-24 la somme de 724 millions de Livres Sterling, provient a plus de 80% non seulement de la vente des billets et abonnements à l’année, mais également de l’exploitation commerciale des sites dont il a la charge (lesquels incluent très souvent un café-restaurant, une boutique de souvenirs voire un espace dédié à la vente de plantes, graines et outils de jardinage) – le reste provenant du mécénat (privé ou d’institutions telles que la Loterie Nationale) et même d’investissements dans des secteurs assez éloignés de la culture: ainsi la filiale National Trust Renewables Energy vend au réseau national britannique l’électricité générée par les panneaux solaires et éoliennes implantées sur certains des sites dont il a la charge.

À première vue, un “National Trust à la française” s’inscrirait dans les pas d’organismes existants comme la Société des Amis du Louvre ou les Vieilles Maisons Françaises. Sauf que le succès du plus que centenaire National Trust repose en grande partie sur des facteurs typiquement britanniques : un amour des paysages et des vieilles pierres, une préférence pour l’initiative privée plutôt que l’action publique et une ferveur religieuse qui s’incarne dans des projets visant à “faire le bien”.

À lire aussi : Apocalypse Now

Pour bien comprendre l’organisation de la protection du patrimoine en Grande-Bretagne, il faut garder à l’esprit que celle-ci n’est ni centralisée ni uniforme: outre la Couronne, qui possède un certain nombre de bâtiments ouverts au public (les plus célèbres étant bien sûr Buckingham Palace et le château de Windsor), une autre institution s’occupe des monuments les plus emblématiques (par exemple le site de Stonehenge, ou encore les châteaux de Douvres dans le Kent et de Tintagel en Cornouailles): l’English Heritage. L’English Heritage (qui se décline en Scottish Heritage en Écosse) fut créé en 1983 par la fusion de plusieurs agences responsables de la gestion du patrimoine. Tout comme le National Trust, l’English Heritage a le statut de “charity”, un terme difficilement traduisible en français: à mi-chemin entre une société commerciale et une association loi 1901, les charities dont les boutiques de livres et de vêtements d’occasion bordent les rues commerçantes de la moindre petite ville britannique, ont un fonctionnement qui se rapproche des entreprises privées (un conseil d’administration, des rapports annuels) mais ils ne sont pas censés faire de profits: les bénéfices qu’ils réalisent au travers de leurs activités commerciales doivent être intégralement utilisés pour financer leurs frais de fonctionnement et les objectifs charitables, au sens large, qu’ils se sont fixées. Il existe ainsi des dizaines de charities dont les activités vont de l’aide au développement au financement de la recherche contre le cancer en passant par l’amélioration des conditions de vie des vétérans de l’armée britannique ou la protection de l’enfance.

Plus de 1200 sites !

Le budget annuel de l’English Heritage est bien mince en comparaison de celui du National Trust – autour de 155 millions de Livres – et la liste d’environ quatre-cents monuments sous sa responsabilité n’est pas appelée à s’étoffer. Tout le contraire du National Trust, qui ajoute régulièrement des noms a son portfolio de plus de mille deux cents sites : outre près de cinq-cents châteaux, demeures historiques, églises, chapelles et monastères, le National Trust gère quarante-sept monuments industriels (usines désaffectées, anciens sites d’extraction charbonnière…), onze phares et même trente-neuf pubs, ou, encore plus étonnant, cinquante-six villages entiers!

Qu’une institution issue d’une initiative privée en soit venue à gérer très exactement 1442 kilomètres de côtes et 259985 hectares de terrain peut sembler étrange à des Français habitués à considérer la protection du patrimoine comme une mission régalienne et la culture comme un domaine devant échapper à toute marchandisation.

Le National Trust fut créé en 1895 par trois “éminents victoriens” pour pasticher le biographe Lytton Strachey qui moqua dans son ouvrage éponyme les mœurs de la seconde moitié du 19ème siècle : la philanthrope Octavia Hill, l’homme de loi Robert Hunter et Hardwicke Drummond Barnsley, un prêtre anglican. Mme Hill s’illustra tout d’abord dans des campagnes pour améliorer les conditions de vie dans les quartiers pauvres et surpeuplés créés par la Révolution industrielle, avant de défendre l’importance des espaces verts pour les habitants des villes. C’est en bataillant – avec succès – contre l’urbanisation du quartier londonien d’Hampstead Heath (qui encore aujourd’hui a conservé une atmosphère de village) qu’elle fit la connaissance de M. Hunter. Le fait que le troisième personnage à l’origine du projet de National Trust est un prêtre n’est guère étonnant : aussi bien Hill que Hunter étaient de fervents anglicans, dans une période notamment caractérisée par une intense activité religieuse aussi bien à l’intérieur de l’église anglicane qu’au sein des différents groupes religieux protestants (méthodistes, baptistes ou presbytériens). Sauf que cette ferveur religieuse s’exerça moins dans la défense d’une liturgie particulière ou dans des pèlerinages, que dans un zèle missionnaire d’une part (à mesure que l’Empire britannique s’agrandissait) et la mise sur pied d’œuvres charitables d’autre part – l’une des plus célèbres étant l’Armée du Salut, fondée en 1865 par un pasteur méthodiste.

Vie vertueuse

Cette volonté de “faire le bien” vint se greffer à une idéalisation de la vie rurale et des paysages campagnards : le jardin anglais, lequel donne l’illusion d’un paysage naturel alors qu’il s’agit en réalité d’une version idyllique de la nature, est concomitant à la fois du remembrement (enclosures) qui modifia en profondeur la campagne britannique (voir ici La création du paysage anglais de William Hoskins) et des premières usines, voraces en eau et en charbon. Rien n’illustre mieux l’opposition dans l’imaginaire anglais entre une vie à la campagne, jugée comme pure et innocente, et la vie corrompue et malsaine dans les villes industrielles noires de suie (que peindra bien plus tard le peintre mancunien William Lowry), que le poème Jerusalem de William Blake (dont les vers mis en musique sont devenus l’hymne non-officiel de l’Angleterre): “Mon esprit ne cessera de lutter / Et mon épée ne dormira pas dans ma main/ Jusqu’à ce que nous ayons construit Jérusalem/ Dans la verte terre d’Angleterre” – le terme “sombres moulins sataniques” utilisé dans la strophe précédente faisant référence aux filatures de coton du Lancashire (Cotton mills en anglais).

Ces œuvres charitables ne sont donc souvent pas d’origine publique ou résultant d’une volonté gouvernementale, mais bien des initiatives purement privées : ainsi le quartier de Bournville à Birmingham fut construit par les frères Cadbury pour loger les ouvriers de leur manufacture de chocolat. En bons Quakers, ils y interdirent la vente et la consommation d’alcool. De même, Octavia Hill aura toujours des préventions contre les projets de logements menés par les autorités locales, préférant des projets financés par des fonds privés et donnant la part belle à un certain paternalisme : le but affiché était non seulement d’améliorer les conditions de logement des familles nécessiteuses, mais encore de les pousser à une vie saine, sobre et vertueuse – des valeurs souvent qualifiées de « victoriennes » dont Margaret Thatcher se fera le chantre dans les années 1980. Plus récemment, le projet de “big society” porté par le Parti conservateur au temps de David Cameron, reposait sur l’idée que des initiatives privées, d’ancrage local et reposant en partie sur du bénévolat suppléeraient de façon efficace à certains services publics défaillants.

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La dernière pierre dans la construction du National Trust tel qu’on le connait aujourd’hui fut apportée par deux lois de 1937 et 1939 visant à faciliter le transfert de propriété entre les particuliers et le National Trust, sous la formé de legs (défiscalisés) ou de schémas bien plus sophistiqués, permettant aux occupants de rester dans la propriété et d’en partager les frais d’entretien du moment que la majeure partie de celle-ci était accessible à la visite : il n’est donc pas rare aujourd’hui qu’au détour d’une visite, un livre ouvert oublié sur un sofa ou des oreillers affaissés témoignent que le visiteur ne déambule pas dans un musée mais bien une demeure habitée – comme si vous risquiez de tomber sur Lady Grantham au coin d’un couloir. Dans un contexte de baisse des prix agricoles durant la Grande Dépression, donc des revenus des grands propriétaires terriens, puis de droits de succession particulièrement élevés après la Seconde Guerre Mondiale, ces dispositions permirent de sauver de la démolition – dépeinte par Evelyn Waugh dans la troisième partie de son roman Brideshead Revisited – et d’ouvrir au public un grand nombre de châteaux et maisons de campagne. La première demeure passant ainsi sous la responsabilité du National Trust fut le manoir de Wightwick dans les Midlands, suivie notamment en 1944 de l’abbaye de Lacock dans le Wiltshire – dont l’une des fenêtres apparait sur le premier « calotype » réalisé en 1835 par le pionnier de la photographie William Fox Talbot.

Il sera donc difficile de répliquer le National Trust dans un contexte français, marqué par une très forte prééminence de l’action publique et une méfiance envers les initiatives et financements privés. Il n’y a qu’à voir les réactions suscitées par ce qui s’en rapproche le plus en France à savoir le Puy du Fou… Mais au-delà des polémiques sur le contenu du spectacle, la réussite indéniable de l’entreprise vendéenne repose sur des facteurs similaires à ceux ayant fait le succès du National Trust : recettes commerciales, prise en compte des attentes du public, forte participation de bénévoles. D’ailleurs, le National Trust lui-même n’a pas échappé aux récentes controverses sur le décolonialisme : en 2021, le Trust commanda un rapport sur le sujet à un groupe d’universitaires. Le résultat fut si extrême que même des personnalités marquées à gauche telles que Simon Jenkins appelèrent à la modération. Quelques cartels furent réécrits et une ou deux statues furent déplacées, un certain nombre d’adhésions ne furent pas renouvelées, mais de façon générale les accusations de réactionnaires ou de « wokisme » tombèrent plutôt à plat. Preuve si besoin est que les Britanniques sont trop attachés à leur patrimoine pour le laisser s’abimer dans une guerre culturelle.

Tu l’as vue ma vertu ?

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François Bayrou, Juliette Binoche et Richard Gere © Mourad ALLILI/SIPA -Picture/Raymond/Shutterstock/SIPA - LUIS FELIPE CASTILLEJA/OL/SIPA

Hier, alors que le Premier ministre proposait d’abolir enfin l’esclavage en France, Richard Gere dénonçait dans un texte un «génocide» en cours à Gaza, et Juliette Binoche faisait une apparition remarquée à Cannes en burqa chic.


Je veux aujourd’hui parler du Festival de Cannes. Mais pas seulement. Devinette : quel est le point commun entre François Bayrou et Richard Gere ? Réponse dans cet édito.

Le festival est de retour avec les marches et le glamour. Un glamour très sérieux car il parait qu’il ne doit plus y avoir de robe dénudée sur les marches cette année. Les actrices sont priées d’être décentes, selon les instructions données par le festival. Déjà qu’on est désormais privés des frasques sexuelles des stars, on n’aura même plus leurs robes… Rendez-moi les années 70 !

Et comme chaque année, c’est aussi la révolution en tenue de gala. Grande cause et haute couture ! L’an dernier, MeToo tenait la corde, on annonçait que des têtes glorieuses allaient tomber, les journalistes salivaient. En 2025, la tendance est à Gaza. Richard Gere, Almodovar, Costa-Gavras, Julie Delpy et quelques autres sommités signent un texte intitulé « À Cannes, Gaza ne doit pas être silenciée ». Il me semble en réalité qu’on en parle beaucoup – et à raison. Il est tout à fait légitime de se soucier du sort des Palestiniens de Gaza, mais le narratif du Hamas est adopté dans ce texte, ce qui est plus problématique. Il mentionne pour la forme les terribles massacres du 7-Octobre, puis embraye sur le « génocide » (un terme qui signifie juifs = nazis). La tribune accuse l’armée israélienne de cibler délibérément des civils et des journalistes, avant de rappeler que l’art doit lutter contre le fascisme…

Et pour conclure cette belle journée, Juliette Binoche bizarrement fagotée dans une burqa chic, dénonce les « guerres, misères, le dérèglement climatique et la misogynie primaire ». Et l’exploitation des enfants, elle s’en fout ? La Révolution commence sur la Croisette, c’est un beau titre de film.

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Je suis ironique, mais quel est le rapport avec François Bayrou, me demanderez-vous ?

J’y viens. Vous admettrez que tout ce sirop humanitaire n’améliorera pas le sort d’un seul Palestinien. D’ailleurs, ce n’est pas le but. François Bayrou, c’est la même chose. Il a annoncé hier qu’il allait faire une loi pour abroger le Code noir. Ce texte de 1685 prévoyait les châtiments et règles horribles applicables aux esclaves.

Rappelons que la France n’est pas la seule à avoir pratiqué l’esclavage, mais qu’elle est une des premières à l’avoir aboli en 1848. Nous avons des lois, des cérémonies sur la mémoire de l’esclavage. Son abomination est enseignée à l’école. Le Code noir n’a évidemment aucune réalité en France, c’est un objet historique et il est tout de même curieux d’avoir à le dire ! La France est surendettée, rongée par l’insécurité, fracturée de toutes parts, mais Bayrou veut abroger un texte tombé en désuétude depuis deux siècles. Il mène un combat sans ennemi.

M. Bayrou ne combat pas plus l’esclavage que les festivaliers de Cannes ne luttent pour Gaza. Ils veulent tous montrer leur belle âme. Donner des gages, faire partie des beaux esprits de ce monde, montrer comme ils ne sont pas fascistes, pas populistes, pas réacs : voilà l’affaire ! Les Américains appellent cela virtue signalling (l’étalage de vertu). Non seulement toute cette vertu, ce dégoulinage de bons sentiments n’ont pas la moindre influence sur le réel mais ils dessinent un monde dans lequel on s’ennuiera ferme.


Cette chronique a été diffusée sur Sud Radio.

Retrouvez Elisabeth Lévy dans la matinale de Jean-Jacques Bourdin.

Le pape Léon XIV, J.D. Vance et nous

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Le vice-président des États-Unis, J.D. Vance, entouré de sa famille, assiste à un office du Vendredi saint dirigé par le cardinal Claudio Gugerotti, à droite, à l'intérieur de la basilique Saint-Pierre au Vatican, le vendredi 18 avril 2025 © Alessandra Tarantino/AP/SIPA

Avant son élection comme pape sous le nom de Léon XIV, le cardinal Robert Prevost avait exprimé son désaccord avec le vice-président américain sur la question de l’immigration. Analyse.


Premier Pape américain, Léon XIV sera-t-il plutôt progressiste ou conservateur ? Plutôt woke ou plutôt Maga ? Son magistère moral sera-t-il conforme à celui de son prédécesseur, ou bien plutôt à une morale moins “christique” et plus au fait des réalités du monde ? La question revêt un intérêt brûlant, à l’heure où le monde se recompose autour de nouvelles lignes de fracture et où la guerre fait rage sur presque tous les continents.

Paix juste

En réclamant une “paix juste” pour l’Ukraine, le Pape Léon se démarque – selon certains observateurs – de son prédécesseur, qui réclamait la paix à tout prix. Qu’un Pape invoque la paix, rien d’étonnant. Mais que valent les appels à la paix d’un dirigeant qui n’a aucun moyen de coercition ? “Le pape, combien de divisions ?” disait avec une ironie cruelle Staline, dirigeant le plus sanguinaire du 20e siècle, sinon de toute l’humanité… Mais si le Pape n’a pas d’armée, sa parole porte encore, même dans un monde largement déchristianisé.

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Aussi importe-t-il de savoir quelle idéologie, ou plutôt quelle inspiration chrétienne l’anime. Un “tweet” posté par le cardinal originaire de Chicago en février dernier donne un indice pour répondre à cette question. Alors que le vice-président des États-Unis invoquait la notion augustinienne de l’ordo amoris (qu’on pourrait traduire par le dicton “charité bien ordonnée…”)  à propos de l’immigration, Robert Francis Prevost retorqua que Vance avait tort, et que “Jésus ne nous demande pas de classer notre amour pour les autres”.

Monde obscur

La polémique n’est pas seulement affaire de théologie : elle a des conséquences bien concrètes. Pour caractériser ces deux conceptions de la charité et de l’amour, le rabbin-philosophe Elie Benamozegh avait jadis opposé “morale juive” et “morale chrétienne”, la première reconnaissant un “ordre de priorité”, tandis que la seconde prétend englober indistinctement l’humanité tout entière. “Si Jésus prêche l’amour de tous les hommes, explique Benamozegh, si le christianisme a pu se donner l’air d’une morale humanitaire, c’est aux dépens d’un amour non moins sacré, celui de la patrie et de la société’’. Benamozegh souligne la différence entre une charité chrétienne abstraite qui s’étend à l’humanité tout entière, et une charité juive concrète, qui s’applique, selon des cercles concentriques, à la famille, puis à la cité, à la patrie, et enfin à l’humanité tout entière. Cette distinction, quoique schématique, reste néanmoins plus actuelle que jamais. Que l’on pense aux migrants, à l’affrontement global Nord-Sud ou au conflit à Gaza, c’est toujours de cela qu’il s’agit.

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Ainsi, quand des personnalités juives de France invoquent le verset “Tu aimeras ton prochain comme toi-même” pour justifier leur soutien aux populations civiles de Gaza, elles se classent résolument du côté de la charité chrétienne universelle. À l’inverse, quand le vice-président des États-Unis invoque l’ordo amoris, c’est plutôt la “morale juive” qu’il défend.  (On pourrait même dire, quitte à susciter les protestations indignées du CRIF et de la LICRA, que la fameuse “préférence nationale” chère au R.N. est, elle aussi, conforme à la “morale juive” d’Elie Benamozegh).

Du nouveau Pape, on peut en définitive attendre une chose essentielle : qu’il mette un peu de clarté dans l’obscurité du monde actuel et qu’il rappelle des choses simples, comme la distinction entre le bien et le mal, entre amis et ennemis, entre les victimes collatérales de la juste guerre menée par Israël à Gaza et les civils israéliens délibérément visés par le Hamas, les Houthis et l’Iran. Si le nouveau Pape est capable de faire de telles distinctions, alors il pourra peut-être prétendre devenir le guide spirituel dont l’humanité tout entière a besoin.

Visibilité et fierté, enfin !

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Militaires de l'opération Sentinelle, Vincennes, juillet 2016 © ZIHNIOGLU KAMIL/SIPA

Une note datée du 8 avril, mais récemment mise en lumière sur les réseaux sociaux, attire l’attention. Signée par le général de corps d’armée Loïc Mizon, elle autorise les militaires en service à porter leur uniforme lors de leurs déplacements en Île-de-France. « Face à l’évolution rapide de notre environnement stratégique et aux manœuvres de déstabilisation de nos compétiteurs, le renforcement de la cohésion nationale est crucial. La visibilité des armées en Ile-de-France est donc primordiale, et passe aussi par le port de la tenue militaire hors des enceintes militaires. La menace terroriste demeurant élevée, celui-ci impose néanmoins la plus grande vigilance », écrit d’emblée le gouverneur militaire de Paris.


Le gouverneur militaire de Paris vient de prendre une décision qu’il convient de saluer. De nouveau, le port de l’uniforme (je crois que le terme d’usage est « la tenue ») sera autorisé en dehors des enceintes militaires à Paris et en Île-de-France. Le retour du galon, du calot, du béret, du képi dans les rues. Donc, voilà que la grande muette va redevenir – enfin ! – visible au sein de la société.

La visibilité est un paramètre fondamental, tout d’abord parce qu’elle exprime la fierté de l’appartenance à un corps, à une communauté de la nation. Ensuite, parce que la visibilité est un des moyens – basique il est vrai, mais évident – de susciter des vocations. Sans compter, bien évidemment, le côté rassurant que cela peut avoir aux yeux des citoyens. Et il y a plus encore : alors qu’au sommet de l’Etat on se complaît à mettre en avant la nécessité qu’il y aurait à montrer ses muscles, notamment face à Poutine, l’uniforme des forces armées de nouveau dans l’espace public ne pourrait donc que témoigner aussi de la grande utilité de montrer ses muscles, mais cette fois à l’intérieur même du pays, à l’adresse de la population, dans toutes ses composantes, de souche et autres, si vous voyez ce que je veux dire.

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En fait, ma réaction s’explique aussi par ce que d’aucuns qualifieraient de traumatisme de jeunesse, ce dont je m’abstiens, bien évidemment.

Je suis fils d’officier. Nous sommes en 1968 – comme par hasard -. À la sortie d’une grand-messe du dimanche, nous voyons le vicaire – un jeune gars bien formaté sans aucun doute – venir s’adresser à mon père pour lui faire savoir qu’il n’était pas forcément de bon aloi qu’il assiste à l’office religieux en tenue. Cela, semble-t-il, en raison du rôle de l’armée française en Algérie.

Aussi, permettez-moi de voir dans la décision du gouverneur militaire quelque chose comme une once de revanche posthume pour l’auteur de mes jours.

Visibilité dans l’espace public, affirmation d’une fierté, donc. Cela est manifeste. À quand, dans une identique affirmation de fierté, le retour de la soutane dans les rues, les places, de nos villes et villages ? À cet égard faut-il préciser que, contrairement à une petite musique qu’on entend un peu trop ces jours-ci selon quoi la laïcité « exclurait la spiritualité de l’espace public », ce n’est nullement la laïcité qui a chassé la soutane de la cité, mais l’Église elle-même, dans le grand mouvement de Vatican II. Peut-être le moment serait-il venu qu’elle se montre de nouveau fière d’elle-même, par une présence bien visible. Et allons donc savoir si cela ne contribuerait pas peu ou prou à générer des vocations, ces vocations dont, affirme-t-elle, elle a si grand besoin ?

LES TÊTES MOLLES - HONTE ET RUINE DE LA FRANCE

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Le commerce international : un casse-tête chinois ?

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Klaus Schwab, président exécutif du Forum économique mondial, écoute le discours de Xi Jinping en visioconférence lors de l’ouverture de l’Agenda de Davos 2022, 17 janvier 2022 © Salvatore Di Nolfi/Keystone via AP/SIPA

La guerre tarifaire lancée par Donald Trump vise d’abord la Chine. La deuxième économie mondiale qui est toujours considérée comme un pays en développement par l’OMC contourne les règles du commerce international pour dominer des secteurs-clefs. Ainsi Pékin attire et engloutit industries, emplois et technologies.


« Le système économique mondial dans lequel la plupart des pays évoluaient depuis 80 ans est remis à plat. » Cette déclaration de l’économiste en chef du FMI, Pierre-Olivier Gourinchas, le 22 avril, reflète une idée très répandue chez les politiques et les journalistes qui ont commenté, éberlués, la guerre tarifaire lancée par Donald Trump. Pour eux, c’est comme si le président américain, tout seul et du jour au lendemain, avait mis fin au « doux commerce » qui – apparemment – régnait depuis 1945. Pourtant, l’action de Trump, qu’elle soit fondée ou non, nous dit ce que nous aurions dû savoir déjà : le système est arrivé à un nouveau stade critique de son évolution. S’il en a connu d’autres dans le passé, la crise actuelle est le résultat de contradictions aiguës qui grandissaient depuis plus de vingt ans. En effet, le commerce international n’est pas nécessairement « doux » en lui-même. À l’échelle planétaire, il crée certes des interdépendances, mais elles sont inégales. C’est un monde de jeux de pouvoir, où il y a toujours des gagnants et des perdants relatifs. Quelques gros poissons en tirent le plus de bénéfices économiques et politiques, mais ils laissent assez aux petits pour que ces derniers en profitent aussi. C’est ainsi que le déficit commercial des États-Unis permet à un grand nombre d’autres nations de participer aux échanges et même à certains pays en développement d’améliorer leur situation. Le problème est qu’un de ces pays en développement, la Chine, en est venu à rivaliser avec le gros poisson américain. Un autre problème, plus grave, c’est que pour le faire, elle exploite le système mondial en contournant souvent les règles censées garantir son équité, et cela nuit à tout le monde.

Les armes de la guerre commerciale

Les règles sont nécessaires au commerce parce que les acteurs ont une tendance naturelle à chercher leur propre intérêt aux dépens des autres. Chacun aimerait protéger son marché contre la concurrence étrangère ; rééquilibrer sa balance commerciale ; monopoliser des ressources-clés ; préserver une avance en termes de technologie de pointe ou rattraper un retard par rapport aux innovations des autres. Pour se protéger, on dispose d’une panoplie d’armes, dont les tarifs, les quotas et les embargos. Il y a aussi les barrières réglementaires, c’est-à-dire des normes légales qu’un pays applique sur son marché mais auxquelles les exportateurs étrangers ont du mal à se conformer. Pour saboter les avantages des autres pays, il y a des techniques plus sournoises, comme l’espionnage industriel. Afin de rendre ses produits à l’exportation moins chers, on peut manipuler sa devise ou baisser ses coûts de production par des subventions d’État ou en baissant les salaires. Par des subventions, on peut aussi pratiquer la vente à perte – le dumping – afin d’éliminer les concurrents étrangers sur un secteur.

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Le monde a fait plus d’une tentative pour mettre de l’ordre dans cette jungle potentielle. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, les accords de Bretton Woods garantissent la stabilité monétaire par un régime de changes fixes fondé sur la convertibilité du dollar en or, pendant que l’accord général sur les tarifs douaniers et le commerce (GATT) réduit ou élimine barrières tarifaires, quotas et préférences. Mais ce système n’apporte pas une stabilité durable. En 1971, le « choc Nixon » emporte le système de Bretton Woods quand le président américain se trouve obligé de mettre un terme à la convertibilité du billet vert et d’introduire des tarifs à l’importation. Et les coups de force sont toujours possibles. En 1973, le premier choc pétrolier conduit à l’enrichissement des États arabes, qui deviennent des acteurs incontournables de la haute finance, et contribue à plonger les Occidentaux dans la « stagflation », l’inflation sans la croissance. Dans les années 1980, dans un épisode qui préfigure la situation actuelle, les États-Unis craignent que leur domination industrielle soit menacée par le Japon avec lequel ils ont un déficit commercial vertigineux. Par les accords du Plaza et du Louvre, en 1985 et 1987, ils brisent cette économie rivale, obligeant le yen à rester artificiellement surévalué par rapport au dollar afin de rendre les exportations japonaises moins compétitives.

La Chine intègre le système pour mieux le détourner

Après l’effondrement de l’Union soviétique en 1991, accéléré par la concurrence économique et technologique avec les États-Unis dans la course aux armements, la victoire apparente du capitalisme est censée permettre enfin le début d’une ère de paix et de « doux » multilatéralisme. En 1995, l’Organisation mondiale du commerce (OMC) prend la relève du GATT avec un ensemble de règles encore plus ambitieux, accompagné de mécanismes sophistiqués de résolution de dispute entre les pays membres. Un grand conflit entre les États-Unis et l’UE sur l’importation des bananes est ainsi réglé après quinze ans de recours juridiques. Le développement des technologies de l’information et de la communication favorise toujours plus d’intégration économique entre les membres de l’OMC, permettant la création transfrontalière de chaînes d’approvisionnement très complexes qui rendent les nations plus interdépendantes que jamais. Le prix des biens de consommation baisse, et un flot continu de nouveaux produits vient divertir les populations. Que demandent les peuples ?

Dès la première décennie de l’OMC, deux ombres apparaissent au tableau. D’abord, la domination des États-Unis sur le nouveau système est consolidée par la technologie numérique. La nature immatérielle et transfrontalière de cette dernière rend ses activités difficiles à réguler et à taxer par les États, permettant aux champions américains, les Gafam, de réaliser des bénéfices colossaux. La volonté de l’UE de réglementer ce domaine est un sujet de discorde majeur avec Trump. La deuxième ombre, c’est l’accession à l’OMC de la seule puissance communiste qui reste, la Chine. Les autres pays membres imaginent que respecter les règles du marché international transformera son économie de socialiste en capitaliste, mais c’est le contraire qui arrive : les pratiques étatistes et déloyales de la Chine corrompent le système, permettant la montée en flèche d’une nouvelle puissance économique. Déjà en 2010, le pays est le plus grand exportateur de biens au monde. En 2020, son industrie domine des secteurs-clés entiers comme l’informatique, la chimie, les véhicules automobiles, la métallurgie… Les délocalisations de la production en Chine provoquent le chômage ailleurs. Selon une estimation, entre 2001 et 2018, les États-Unis ont perdu ainsi 3,7 millions d’emplois. L’échelle et le caractère planifié des ambitions chinoises apparaissent dans une série de projets. La nouvelle route de la soie, dévoilée en 2013, est un vaste réseau d’axes de transport maritime, ferroviaire et routier au service de son économie qui touche plus de 140 pays. Le plan « Made in China 2025 », publié en 2015, fixe comme objectif de devenir leader dans dix secteurs-clés de la haute technologie, tels que l’énergie durable, les nouveaux matériaux ou la robotique. Ces objectifs ont été pour la plupart largement atteints, notamment dans le domaine des batteries et véhicules électriques. En 2020, les Chinois ont annoncé leur stratégie de « double circulation », dont le but est d’atteindre l’autonomie complète sur leur propre marché interne, tout en profitant du marché extérieur. C’est ainsi que la Chine est devenue un trou noir au cœur de la galaxie mondiale qui attire à lui et engloutit industries, emplois, technologies et ressources matérielles. La clé de sa réussite, c’est le recours aux techniques les plus sournoises de la lutte commerciale.

Vue aérienne du port en eau profonde de Yangshan à Shanghai, Chine, 1er avril 2023. Ce port, relié au continent par le pont de Donghai, long de 32,5 km, est le plus grand terminal à conteneurs automatisé au monde, avec une capacité annuelle de plus de 6,6 millions de conteneurs © CFOTO/Sipa USA

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C’est qu’un grand nombre de sociétés chinoises dans les secteurs-clés sont en réalité des entreprises d’État qui reçoivent des subventions gouvernementales ou des prêts garantis par l’État en contravention des règles de l’OMC. Ces aides leur donnent un avantage sur leurs concurrents étrangers et leur permettent d’être en surcapacité pour exclure la concurrence étrangère ou pratiquer le dumping. La Chine crée des obstacles réglementaires protégeant l’accès à ses propres marchés, notamment en finance, télécommunications et informatique. En échange du privilège de travailler en Chine, les entreprises étrangères sont forcées de transférer leur technologie à une société chinoise, et il y a de fréquentes violations des brevets des étrangers qui ont le plus grand mal à avoir gain de cause auprès des tribunaux chinois. Même quand les brevets étrangers sont respectés, la Chine oblige les entreprises à baisser les taux de redevance pour que ses propres sociétés puissent les exploiter à un coût réduit. L’espionnage vient s’ajouter à ces pratiques qui représentent un vaste programme de vol de propriété intellectuelle. En 2023, il y avait 2 000 enquêtes ouvertes aux États-Unis concernant ce type d’affaires. Le pays a manipulé sa devise, le renminbi (nom officiel du yuan), pour le maintenir à une valeur artificiellement basse, et il est accusé d’exploiter le travail forcé des Ouïghours, notamment dans la construction de panneaux solaires. Enfin, la Chine, deuxième économie du monde, jouit du statut de pays en développement auprès de l’OMC. Dans de nombreux cas, les États-Unis ont réussi à contester le recours de la Chine à ce statut, qui est autodéclaratif, mais il lui est toujours utile dans le domaine de l’agriculture.

Le monde face à un Etat-voyou

Comment gérer ce coucou dans le nid de l’OMC qui fausse tout le système ? Les Américains ne sont pas les seuls à se plaindre des Chinois, mais ils sont les seuls à disposer de suffisamment de ressources et de motivation pour prendre le problème à bras le corps. Si la guerre tarifaire avec la Chine lancée par Trump en 2018 a marqué les esprits, Barack Obama avait déjà tenté la voie du recours juridique. Tout au long de sa présidence, les États-Unis ont déposé de nombreuses plaintes contre la Chine auprès de l’OMC, mais avec un succès mitigé. En 2013, l’organe d’appel de l’OMC a rendu un jugement historique en acceptant la définition chinoise d’une entreprise d’État, ce qui a permis à de nombreuses sociétés chinoises subventionnées par leur gouvernement de continuer de commercer en toute liberté. Obama et Trump ont boycotté l’organe d’appel qui est devenu inopérant en 2019. Obama a négocié un accord de partenariat transpacifique avec 11 pays pour contenir la Chine, mais bien que ratifié en 2016, ce traité a rencontré une forte opposition aux États-Unis et il n’est pas entré en vigueur. C’est face à l’échec de ces approches légalistes que le premier Trump s’est tourné vers les droits de douane. Joe Biden s’est montré encore plus déterminé que lui à dompter le mastodonte chinois en imposant des tarifs élevés sur de nombreux produits, dont 100 % sur les véhicules électriques. Il a essayé aussi une autre voie, le « friendshoring », qui consiste à remplacer les produits importés de Chine par d’autres importés de pays amis, comme le Mexique, l’Inde ou le Vietnam. Cette approche s’est heurtée à la complexité des chaînes d’approvisionnement, qui a permis à la Chine de délocaliser discrètement une partie de sa production dans ces pays amis. Ces derniers ont triché aussi en important des pièces et des produits chinois pour les réexpédier aux États-Unis, sous une nouvelle forme ou un nouvel emballage.

Les deux grands obstacles à la résolution du casse-tête chinois sont la faiblesse des institutions internationales censées appliquer les règles, et l’imbrication de nos économies nationales les unes dans les autres à travers les chaînes d’approvisionnement. La lutte commerciale actuelle s’apparente à une bagarre dans un ascenseur bondé. Américains et Chinois se rendent coup pour coup en cherchant des « chokepoints », ou goulets d’étranglement, c’est-à-dire des éléments des chaînes d’approvisionnement qui, bloqués, immobiliseraient toute la chaîne pour le rival. Ainsi, à partir de 2022, Biden a limité l’exportation des semi-conducteurs vers la Chine pour ralentir ses progrès technologiques, et en 2024 les Chinois ont bloqué les exportations de terres rares aux États-Unis afin d’entraver leur développement. Ces tentatives sont largement vaines et tout le monde pâtit de ce combat. La nouvelle guerre tarifaire déclenchée par Trump a au moins le mérite de focaliser l’attention générale sur le défi colossal créé, non pas par Trump lui-même, mais par l’État voyou chinois.

Emmanuel Macron, le droit à mourir d’ennui

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Le président de la République Emmanuel Macron et le journaliste Gilles Bouleau sur le plateau de TF1 "Les défis de la France", 13 mai 2025 © Jacques Witt/SIPA

Le président de la République était convié hier soir sur TF1 à une grande soirée de débats avec Gilles Bouleau, Cécile Duflot, Robert Ménard, M. In Shape, Melle Saqué, Mme Binet… Qui sera le maillon faible? Céline Pina a regardé ce joli moment de télévision.


« Tout ça pour ça » pourrait être le titre de chacune des messes cathodiques que nous inflige régulièrement notre président. Il faut dire que le sermon est aussi long qu’ennuyeux et s’il se caractérise par une chose, c’est le manque d’inspiration, de souffle et de vision. Que retenir des plus de trois heures de la nouvelle séance d’autosatisfaction qui nous fut infligée hier soir sur TF1 ? A part l’ennui incommensurable qui en résulte pour le spectateur, pas grand-chose. L’exercice est répétitif et l’acteur principal se complait dans le monologue sans avoir le talent nécessaire pour transmettre quoi que ce soit. On imagine même les conseils du responsable du média-training :

  • Il faut que l’on te sente concerné, habité. Les Français souffrent, ils ont peur, montre-leur que tu es conscient de l’ampleur de leurs attentes ! On doit le lire sur ton visage. Essaie !
  • Sinon, tu peux aussi froncer les sourcils et prendre un air revêche.

On eut donc droit à un premier Macron en mode « conscient des obligations de la charge ». Donc sourcils froncés. Il faut dire qu’il abordait son sujet préféré : montrer que l’on appartient à la cour des grands en montrant ses biceps face à la Russie et en jouant au va-t-en-guerre, mais en mode « retenez-moi où je fais un malheur ». Ou pas.

Guerre en Ukraine : rodomontades et absence de vision

Seul problème, derrière l’empilement de bla-bla justificatif, c’est surtout l’immense faiblesse des Européens qui apparait. Derrière la nécessité de l’ambigüité mise en avant par Emmanuel Macron, c’est l’irrésolution et le manque de moyens que l’on sent. Sorti du prêchi-prêcha, rien ne tient la route, à commencer par la question des sanctions contre la Russie. On aimerait bien que quelqu’un se dévoue pour expliquer à nos dirigeants ce que la mère d’un enfant de trois ans saisit assez vite sans avoir besoin de faire Saint-Cyr : « N’agite pas une sanction que tu n’es pas prêt à exécuter ». Et avant de menacer, commence par savoir jusqu’où tu es prêt à aller… Faute de respecter ces règles de base, une fois la séquence dépouillée de l’amoncellement de mots et de circonvolutions verbales qui caractérisent la parole présidentielle, il ne restait rien à se mettre sous la dent. La menace russe est décrite avec force détails, les nécessaires investissements, sacrifices et contraintes que la proximité du danger implique, eux, restent flous et ne sont pas à la hauteur des peurs agitées.

Silence sur la menace islamiste, tir à boulets rouges sur Israël

La menace islamiste, elle, a été évacuée sous le biais de « nos services maitrisent le risque terroriste ». Fermez le ban. La menace géopolitique et intérieure que cette idéologie représente a été écartée des sujets. Elle ne sera même pas effleurée. Il faut dire que lorsqu’un président choisit de reprendre en creux la lecture islamo-gauchiste de ce qui se passe à Gaza, pour valider, tout en ayant l’air de ne pas y toucher, le terme de génocide, il commet une faute politique. Mais il y est encouragé par un Gilles Bouleau qui prétend que cette qualification a été validée par des juristes et des historiens.

Le problème c’est que ce n’est pas le cas et que les spécialistes de la question, eux, disent clairement qu’il n’y a pas de génocide. Même le Hamas a reconnu que la plupart des victimes (70%) étaient des combattants, ce qui met le ratio civil/combattant tué au niveau de n’importe quelle guerre moderne. Mais qui reprochera à un président une séquence émotion surjouée, larme à l’œil et lippe tremblante, quand est mise en avant la mort d’enfants ? En revanche le président est moins disert quand il s’agit de remonter à la source de cette guerre, d’évoquer clairement pourquoi le pogrome a eu lieu, à quel point la haine des juifs est culturelle dans la région et est structurante dans l’idéologie islamiste ; et à quel point l’instrumentalisation de ce conflit et la bêtise des politiques a des conséquences sur la vie quotidienne des juifs de France.

La séquence Gaza avait tout des figures imposées du patinage artistique. Mais derrière les sourcils froncés de l’homme concerné, la vacuité de l’analyse était totale. C’était de la captation de bienveillance à usage clientéliste ; alors pour faire passer la pilule, après avoir versé de l’huile sur le feu, le président a bien entendu déploré l’antisémitisme. En même temps.

Lors de ce grand exercice d’émotion contenue, perlant sous la cuirasse sans risquer de la rouiller, il y a portant eu un grand oublié. Emmanuel Macron n’aura en effet pas eu un seul mot pour un de nos compatriotes qui subit l’injustice et la violence d’un régime autoritaire. Boualem Sansal, arbitrairement emprisonné dans les geôles algériennes est un symbole de l’écrivain dont la tyrannie veut faire taire la voix. Visiblement ce sont là préoccupations trop triviales pour notre Grande conscience.

Des invités censés bousculer le président, aussi prévisibles que peu passionnants : le cas Binet

Disons-le franchement, si je n’avais pas été missionnée pour écrire cette analyse ce matin, je n’aurais probablement pas tenu jusque-là. Entre le chanoine Gilles Bouleau, dégoulinant d’onctuosité et de bons sentiments, tellement porte-manteau de la bien-pensance qu’il confine à l’insignifiance, et un Emmanuel Macron professoral et pontifiant, la séquence « Poutine va tous nous tuer » était déjà rasoir alors même qu’elle était censée être existentielle. Mais, le reste allait s’avérer pire. La séquence Sophie Binet était caricaturale – et elle doit avoir le même spécialiste des médias qu’Emmanuel Macron :

  • Montre que tu incarnes la mobilisation des travailleurs et travailleuses, Sophie !
  • Sinon tu peux aussi froncer les sourcils.

Alors Sophie va froncer les sourcils toute la séquence. En même temps, c’est ce qu’elle maitrise le mieux. Parce que niveau connaissance des dossiers, il y a de grosses lacunes. Le passage sur l’Espagne aura été un moment plutôt amusant tant il témoigne de l’inanité de la posture de la Secrétaire générale de la CGT. Sophie Binet, en vantant l’exemple espagnol, se tire une balle dans le pied avec une efficacité rarement atteinte : arguant de l’augmentation du salaire minimum espagnol, elle oublie juste au passage que celui-ci reste bien inférieur au Smic français, que le redressement économique espagnol s’est fait après des réformes drastiques que n’a jamais essuyé notre pays et que ces réformes ont fait hurler à la mort la CGT à l’époque, justement. Emmanuel Macron a beau jeu de la mettre en face du réel et de la laisser le nez dans ses déjections.

Ce moment n’aide pas à crédibiliser la parole de la dirigeante de la CGT qui apparait peu inspirée dans le choix de ses arguments et se perd sur des questions de détails sans que l’on arrive à bien comprendre les objectifs de cet échange. Elle est sur ce point-là bien aidée par un Emmanuel Macron qui produit de l’échange filandreux et interminable comme l’araignée, sa toile. A ce stade de la soirée, je reconnais avoir eu du mal à fixer mon attention tant l’émission ronronnait et tant j’avais l’impression d’être enfermée dans une boucle temporelle : cette émission ressemblait à toutes celles qui l’avaient précédée et n’en finissait plus de ne pas s’achever.

Une séquence Ménard qui sort du ronronnement !

Robert Ménard allait secouer enfin le cocotier, mettant les pieds dans le plat avec des exemples précis, exprimant clairement l’exaspération des Français sur les questions de sécurité et d’immigration. Quelques engagements concrets et précis en ressortent, comme une position a priori claire sur la situation de ces maires qui se retrouvent devant les tribunaux pour avoir refusé de marier une personne sous OQTF, en situation de récidive. Situation concrète à laquelle est confronté le Maire de Béziers. Hormis sur ce point, la séquence montre à quel point les questions d’immigration restent taboues en France, et à quel point elles mettent Emmanuel Macron mal à l’aise.

Salomé : le péril jeune

S’ensuit alors la séquence « jeunes ». Arrive Salomé Saqué. Elle aussi a recruté le conseiller médias d’Emmanuel Macron et de Sophie Binet, figurez-vous…

  • Tu représentes la jeunesse dans sa diversité, il faut qu’on te sente habitée par ta mission !
  • Sinon tu peux aussi froncer les sourcils.

Salomé Saqué tient à montrer qu’elle sait garder ses distances face à l’ennemi de classe et le démontre en conservant un visage constipé censé probablement signifier l’incorruptibilité, la rigueur et l’intransigeance… Tout cela, pour finalement dérouler un argumentaire geignard sur la santé mentale des jeunes, victimes de la méchante société.

Elisabeth Levy résume la séquence dans un tweet percutant où elle rappelle cette injonction de Kennedy à la jeunesse américaine : « Avant de te demander ce que ton pays peut faire pour toi, demande-toi ce que tu peux faire pour ton pays ». Et c’est ce que l’on aurait aimé entendre dans la bouche d’Emmanuel Macron, tant la logorrhée victimaire de la journaliste du média d’extrême gauche Blast était pénible à écouter, surtout dans un des pays les plus protecteurs qu’il soit. Et si justement choisir l’action plutôt que la plainte permanente était une réponse politique concrète ? On aurait aimé voir un adulte remettre à sa place une Salomé Saqué tout en récriminations adolescentes, mais avec un Gilles Bouleau en chœur de pleureuses à lui tout seul, c’était difficile !

Last but not least

L’émission se referme sur ce par quoi elle a débuté, une référence à la guerre. Après la longue marche de la récrimination, vous reprendrez bien un peu de doute existentiel pour la route ?

Elle se clôt enfin, au terme de plus de trois heures dont on aurait pu se passer, avec un moment où le ridicule le dispute à la prétention : la séquence où le président doit écrire un engagement fort sur une tablette prêtée par l’émission. Cela aboutit à une phrase d’une terne banalité, sans aucun intérêt, dont la vacuité résume parfaitement cet interminable moment. « Rester libres : une armée plus forte, une économie plus indépendante, une jeunesse protégée et éduquée. Nous y arriverons ». « On est pour le bien et contre le mal » devait être déjà pris, mais c’est du même niveau ! Pathétique. Non que les objectifs soient contestables, mais qui croit que nous fournissons les efforts nécessaires ? Une fois de plus, seul l’effet d’annonce est recherché et seul l’effet d’annonce sera atteint.

Et le référendum me direz-vous ? Allez savoir… Notre majesté attend les propositions de son gouvernement. Il s’engage néanmoins à en faire un sur la loi du droit à l’aide à mourir. Il faut dire que l’extrait montrant la situation de Charles Bietry, atteint de la maladie de Charcot, était déchirant. Mais la séquence était manipulatoire. Comment rester factuel face à une telle émotion ? Et pourtant. La maladie de Charcot et les maladies neurodégénératives entrent dans le champ de l’aide à mourir, et ne suscitent pas de levée de boucliers. Ceux qui s’inquiètent des dérives de la loi actuelle le font au regard des amendements qui souhaitent élargir l’accès à l’euthanasie des personnes souffrant de maladies mentales, par exemple, des amendements qui interdisent que l’on examine les pressions qui peuvent être exercées sur les malades, qui interrogent le fait de mettre en place l’euthanasie avant que de réels engagements sur le déploiement des soins palliatifs aient été pris… etc.

Mais il faut reconnaitre que les trois heures d’émission ayant accouché d’une accumulation de clichés et de sermons et de pas grand-chose de concret, il fallait bien trouver une idée pour placer Emmanuel Macron au-dessus de la vulgate et le montrer capable d’exaucer au moins une attente des Français. Pour cela, il a choisi la guerre et l’aide à mourir. De bien belles perspectives collectives !

Ces biens essentiels

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Avocats: retour à l’Inquisition

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L'avocat de Gérard Deparideu Jérémie Assous s'adresse à la presse, hier, Paris © Gabrielle CEZARD/SIPA

Devant le tribunal, Mme Le Pen et M. Depardieu ont eu le culot de prétendre présenter une défense, d’exercer leur bon droit de contester les accusations dont ils faisaient l’objet. Mais, cela revient désormais à ajouter un nouveau crime à ceux qu’on leur reprochait déjà…


« Le rôle de l’avocat est de presser l’accusé d’avouer et de se repentir, et de solliciter une pénitence pour le crime qu’il a commis. »

Voilà la triste mission dévolue à la défense telle qu’elle est formulée dans le Manuel des Inquisiteurs (Directorium Inquisitorum) conçu et écrit entre 1376 et 1378 par le dominicain Nicolau Eymerich et complété deux siècles plus tard, en 1578, par le canoniste Francisco Pena. Cet ouvrage sera le guide suprême auprès des juges de tous les tribunaux de l’inquisition durant près de trois siècles.

Pour ma part, j’ignorais qu’il fût encore en vigueur. Je le découvre donc.

Car c’est bien ce que nous venons de constater ces derniers temps dans deux affaires de grand écho. Il semble, en effet, que les deux tribunaux ayant eu à juger ces deux affaires s’en tiennent, quant au rôle de l’avocat, rigoureusement à la même conception que celle énoncée ci-dessus : « Presser l’accusé d’avouer ». Et non pas, comme un vain peuple pourrait se l’imaginer, s’attacher à présenter une quelconque défense.

Ces deux affaires sont les procès instruits à l’encontre de Marine Le Pen, et de Gérard Depardieu. Fort différents quant au fond, bien évidemment.

Abus de contre-pouvoir

Cependant, dans le cas de Marine Le Pen, que déclare le tribunal en substance ? « Puisque vos avocats contestent la réalité de l’accusation, la matérialité des faits qui vous sont reprochés, osent arguer de votre innocence, cela implique forcément que vous vous trouviez dans la disposition d’esprit – au moins d’esprit – de récidiver. En d’autres termes, la seule voie que ce tribunal aurait reconnue comme légitime aurait été que les défenseurs « pressent la prévenue de passer aux aveux » et, accessoirement, proposent d’eux-mêmes une peine en cohérence avec la gravité des faits avoués.

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Même sophisme dans l’affaire Depardieu. C’est ce que révèle et dénonce avec fermeté l’avocat de l’acteur, Maître Jérémie Assous. Prétendre présenter une défense, exercer le droit de tout justiciable de contester les accusations dont il fait l’objet, revient donc à ajouter un crime à celui ou ceux déjà reprochés. Là aussi, le tribunal n’attendait rien d’autre que des aveux, une contrition bien sonnante, spectaculaire, assortie éventuellement d’une flagellation publique du prévenu en plein prétoire. Cela aurait eu de l’allure, vraiment. Et l’immense acteur aurait certainement su jouer la scène avec un exceptionnel brio, lui qui sait aussi bien être époustouflant en Cyrano qu’en Obélix.

Rouleau compresseur

Cela dit, ces faits judiciaires, ce dévoiement des principes fondamentaux du droit de la défense, sont d’une gravité extrême. Comment les interpréter autrement que comme un retour – à bas bruit, mais bel et bien effectif – à une forme d’obscurantisme où, comme au temps de l’inquisition, la réalité des faits, la vérité ne pèsent d’aucun poids face au rouleau compresseur de l’idéologie dominante. Le tribunal n’est plus alors un lieu où l’on juge, mais la chambre d’enregistrement des dernières dérives d’une opinion publique dûment façonnée par un concert médiatique parfaitement orchestré. On se souvient du mot cinglant, mais ô combien parlant du grand avocat Moro Giafferi: « Sortez la du prétoire, l’opinion publique, cette putain qui tire le juge par la manche. » Puisque je citais les auteurs du Manuel des Inquisiteurs, ne boudons pas notre plaisir et ajoutons cette autre affirmation en forme d’aveu : « La finalité du procès et de la condamnation à mort n’est pas de sauver l’âme de l’accusé, mais de maintenir le bien public et de terroriser le peuple. » Au moins, les choses étaient clairement dites. On en serait presque à regretter tant de cynique franchise…

Le Manuel des Inquisiteurs

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