Accueil Site Page 2186

Turquie-Daech : la fin du pacte de non-agression?

18

turquie daech pkk erdogan

Les accords entre des entités ennemies sont monnaie courante dans l’histoire des relations internationales. Ces accords peuvent être écrits, comme le pacte de non-agression germano-soviétique signé le 23 août 1939 entre l’Allemagne nazie et l’URSS ; ils peuvent aussi être tacites, ce qui est le cas du pacte de non agression en cours entre la Turquie et l’organisation « État islamique ». Cependant, le bombardement de positions de l’EI par l’armée turque le 24 juillet 2015 pourrait bien signer la fin de ce pacte. À moins qu’il ne s’agisse d’une simple ruse de la part de la Turquie pour redorer son image internationale.

Depuis le début de ses opérations armées, l’EI a toujours fait preuve de neutralité vis-à-vis des intérêts turcs. En juin 2014, lorsque l’EI s’empare de Mossoul, deuxième ville d’Irak, le personnel du consulat turc devient otage de l’organisation. L’EI, pourtant prompte à exécuter tout ressortissant d’un Etat étranger, épargne les 46 otages turcs dans un surprenant acte d’humanité. Les otages rentreront tous sains et saufs en Turquie après trois mois de détention. Quelques mois plus tard, dans la nuit du 21 au 22 février 2015, l’armée turque mène une opération à l’intérieur de la Syrie (35 kilomètres de profondeur) afin de rapatrier la dépouille de Suleyman Pasha, grand-père d’Osman Ier, fondateur de l’Empire ottoman[1. Le site du mausolée est considéré comme territoire turc en vertu d’un accord international.]. Lorsque l’EI encercle la zone en février 2015, le destin du mausolée semble scellé, la destruction ne fait aucun doute. Or, de manière tout à fait inédite, les djihadistes de l’EI se maintiennent à une distance raisonnable du mausolée en attendant que l’armée turque évacue la dépouille ainsi que la quarantaine de soldats turcs chargés de sa garde. Le Premier ministre turc se félicitera de la réussite de cette opération éclair qui s’est déroulée sans coup férir en plein territoire djihadiste. Il faut aussi noter l’absence totale d’attentats de l’EI en Turquie jusqu’à une date récente alors que d’autres pays beaucoup plus lointains (Tunisie, France) sont régulièrement la cible de terroristes se revendiquant de l’EI.

Cette neutralité de l’EI vis-à-vis de la Turquie n’est que l’illustration d’un accord mutuellement avantageux.  D’une part, la Turquie ferme les yeux sur le passage par son territoire des djihadistes venus du monde entier pour rejoindre les rangs de l’EI. D’autre part, elle tolère la contrebande de pétrole qui permet à Daech de se financer et de payer ses fonctionnaires en territoire conquis. En échange de ces avantages, l’EI est supposé combattre et vaincre le régime de Bachar Al-Assad ainsi que les Kurdes désireux d’exercer une souveraineté sur leur territoire, au nord-est de la Syrie.

Un tel accord vaut tant que les deux parties sont en mesure de remplir leur part du contrat. Or, depuis le début de l’année 2015, l’EI est devenue la partie défaillante. D’abord, l’organisation n’est pas parvenue à renverser le régime d’Assad. Ce dernier pourrait même revenir dans le jeu diplomatique mondial dans le sillage de l’Iran. D’autre part, l’EI n’a pas pu s’emparer du Kurdistan syrien. Depuis la défaite des djihadistes à Kobané, les Kurdes, aidés par les frappes de la coalition, n’ont cessé d’infliger des revers à l’EI. La prise de Tal Abyad, fin mai 2015, constitue vue un tournant. Par cette victoire, non seulement les Kurdes ont pris le contrôle d’un des principaux axes d’approvisionnement de l’EI en hommes et en argent (candidats au djihad passant par la Turquie et contrebande de pétrole) mais ils sont dangereusement rapprochés de Raqqa, capitale du Califat autoproclamé (Raqqa est à quelque 40 kilomètres de Tal Abyad).

En gris, territoires détenus par l’organisation Etat islamique en décembre 2014.

Source : Commons Wikimedia

En gris, territoires détenus par l’organisation Etat islamique en juin 2015. Le long de la frontière turque, l’EI, pris en étau par les forces kurdes (en jaune), ne détient plus qu’une bande de territoire de cent kilomètres.

Source : Commons Wikimedia

En juin 2015, Daech ne possède donc plus qu’une seule porte d’accès vers la Turquie. Les Kurdes affichent leur intention de s’emparer de cette zone afin de couper définitivement le ravitaillement de l’organisation en hommes et en fonds. C’est à ce moment précis, alors que la présence de l’EI n’a jamais été aussi faible à sa frontière, que la Turquie envisage une intervention armée afin de « sécuriser sa frontière ».

En réalité, consciente de la disparition prochaine de sa carte maîtresse (l’EI) dans le conflit syrien, la Turquie cherche à reprendre la main. Ainsi, l’attentat de Suruç, le 20 juillet 2015, attribué à l’EI, arrive à point nommé : c’est le premier attentat en territoire turc et le prétexte idéal pour officialiser un « changement de stratégie ».

Or, l’attentat de Suruç pose question. L’EI n’a aucun intérêt à attaquer la Turquie, son meilleur soutien depuis le début du conflit. D’ailleurs, l’attaque a visé et tué 32 jeunes Kurdes proches du PKK (organisation combattue par la Turquie) et désireux de rejoindre les combattants kurdes de Syrie. L’EI ne peut ignorer qu’une exportation du conflit en Turquie peut être instrumentalisée par son puissant voisin afin de renégocier son soutien ou le supprimer. Dans ces conditions, seul un djihadiste incontrôlé aurait pu commettre une telle attaque, à moins qu’elle ne soit l’œuvre de la Turquie elle-même. En effet, les coups fourrés et le recours à des barbouzes sont des méthodes largement employés par la Turquie. Ainsi, en mars 2014, un enregistrement pirate publié sur Youtube révélait un projet d’attaque syrienne contre la Turquie afin de provoquer une intervention de l’armée turque. Dans cet enregistrement, le chef du renseignement turc proposait à Ahmet Davutoglu, alors ministre des Affaires étrangères d’envoyer « quatre hommes [en Syrie] pour lancer huit missiles dans un terrain vague » en Turquie. Autre exemple : en novembre 2005, un attentat  tuait une personne dans une librairie du Kurdistan turc. Le propriétaire de la librairie et des habitants parvenaient cependant à appréhender l’auteur et ses deux complices qui l’attendaient dans une voiture. Les trois hommes, tous membres des services de sécurité turcs, possédaient une liste d’opposants à éliminer, dont les assassinats devaient être imputés au PKK. Toujours dans les années 2000, un vaste réseau criminel (appelé Ergenekon), composé de militants d’extrême droite, de la gauche républicaine, d’officiers de l’armée et de la gendarmerie, de magistrats, de mafieux, d’universitaires et de journalistes projetait des attentats dans toute la Turquie afin de provoquer un coup d’Etat militaire[2. Le réseau, actif dans les années 2000, planifiait des attentats en Turquie. Les attentats devaient être attribués au PKK afin d’amplifier la guerre et afin de replacer l’armée au centre du jeu politique et évincer l’AKP au pouvoir. Le réseau sera finalement démantelé par le gouvernement islamo-conservateur de Recep Tayip Erdogan conduisant à l’arrestation de nombreux hauts gradés de l’armée dont un ancien chef d’Etat-major.].

Quelle que soit l’origine de l’attaque de Suruç le 20 juillet, la réponse turque vise avant tout à stopper la progression des Kurdes de Syrie. Cette attaque n’est qu’un élément visant à légitimer l’envoi de l’armée en Syrie. Pour freiner la progression des Kurdes, la Turquie doit en effet s’implanter sur la dernière bande de territoire qu’occupe l’EI le long de sa frontière (une bande de cent kilomètre) avant qu’elle ne tombe entre les mains des Kurdes, empêchant ainsi la jonction entre les territoires et les forces kurdes. Contrairement à ce que prétend le Premier ministre turc, l’intervention de l’armée turque ne changera pas le cours du conflit. Il est peu probable que la Turquie se lance dans des frappes d’envergure contre l’EI. Tout au plus, Ankara pourrait réaliser quelques bombardements sur des cibles non stratégiques afin de prouver son engagement contre l’EI. D’ailleurs, les bombardements du 24 juillet contre l’EI, censés marquer le « changement stratégique » turc, ont pris fin dès le lendemain. D’après un commandant de l’EI, ces attaques, limitées, auraient visé des entrepôts désaffectés. Il est même probable qu’en cas d’invasion turque, l’EI quitte cette zone frontalière sans livrer bataille.

Il est  préférable pour l’organisation terroriste de céder ce territoire à la Turquie plutôt qu’aux Kurdes, seule force locale efficace sur le terrain contre ses troupes. Si la Turquie et l’EI agissent de concert pour affaiblir les Kurdes, le revirement turc ne peut être considéré comme un « changement de stratégie . Il s’agit plutôt d’un approfondissement de la stratégie initiale consistant à instrumentaliser l’EI contre les Kurdes de Syrie.

*Photo: SIPA. Reportage n°AP21772056_000002.

Croatie: la parade désertée

810

croatie krajina serbie

Ce 4 août, la Croatie fête le vingtième anniversaire de la plus grande victoire militaire de son histoire: l’écrasement de la République de Krajina serbe, cette « sécession dans la sécession » qui avait décidé de rejeter l’indépendance de la Croatie en 1991 et de s’adosser à ce qu’il restait de la fédération yougoslave, c’est-à-dire à la Serbie.

En seulement quatre jours, du 4 au 8 août 1995, pratiquement tout le peuplement de ces vieux confins militaires de l’Empire autrichien, qui avaient héroïquement résisté aux Ottomans pendant des siècles, fut éradiqué. Quelque 250 000 personnes furent expulsées de leurs foyers sous un feu d’artillerie indiscriminé. L’opération fit environ 10 000 morts et disparus. La Serbie de Milošević resta passive. L’armée de Krajina elle-même, qui avait tenu en échec les troupes croates depuis quatre ans, se débanda en quelques heures sans opposer de résistance. La rumeur a couru par la suite que les services spéciaux de Belgrade s’étaient chargés de dissuader les commandants locaux de tout acte de bravoure. La Krajina, trop coûteuse à défendre, avait été sacrifiée et l’amputation devait être nette. La Croatie, de son côté, jouissait du soutien sans failles de ses alliés occidentaux: Allemagne, Etats-Unis et OTAN.

L’ampleur du désastre, toutefois, surprit tout le monde, à commencer par ses commanditaires. Contrairement aux spéculations naïves ou cyniques des Occidentaux, la minorité serbe tout entière suivit ses chefs dans l’exil plutôt que de tendre les bras à la « jeune démocratie » croate. Le 10 août, alors que toutes les routes entre Croatie et Serbie étaient engorgées de réfugiés à bout de forces, la secrétaire d’Etat américaine Madeleine Albright convoquait la presse pour dénoncer un crime de guerre… ailleurs! La prise de l’enclave musulmane de Srebrenica en Bosnie orientale par l’armée serbe de Bosnie était alors déjà vieille d’un mois et n’avait pas encore suscité de réactions notables. Mais les disparus musulmans de Srebrenica tombaient à pic pour occulter les disparus serbes de Krajina. Parmi les raisons de la focalisation stricte des Occidentaux sur le massacre de Srebrenica, la nécessité de détourner l’attention de leur propre crime en Krajina n’est pas la plus anodine.

L’éradication de la Krajina serbe fut objectivement le plus grand drame humain de la guerre civile yougoslave et le plus vaste nettoyage ethnique en Europe depuis 1945. Elle surpasse de trois fois l’ampleur supposée de l’opération « Fer à cheval » des forces serbes au Kosovo, en 1999, dénoncée à grand fracas par les médias occidentaux durant l’agression de l’OTAN — et qui s’avéra être une pure invention des services secrets allemands!

Aussi impressionnant que sa magnitude est l’escamotage dont cet événement majeur a fait l’objet dans les médias et la conscience du monde contemporain. La Serbie elle-même, par la suite, l’a traité sur un mode honteux, n’assurant pratiquement aucune assistance organisée aux malheureux qui s’étaient réfugiés sur son territoire. Ailleurs en Europe, ce crime fut atténué à l’aide de la même casuistique qu’on a déployée pour justifier, depuis l’an dernier, les exactions du régime de Kiev face à sa propre population dans le Donbass. Le gouvernement de Zagreb était notre allié, nous l’avions reconnu (du reste hâtivement) dans ses frontières (du reste arbitraires) de 1991, il avait donc carte blanche pour récupérer par tous les moyens disponibles l’intégralité de son territoire. La souveraineté de l’Etat primait toute considération humanitaire.

Quatre ans plus tard, en 1999, la volonté de la Serbie de rétablir l’ordre dans sa propre province méridionale du Kosovo agitée par le terrorisme de l’UÇK fut contrecarrée par l’argument diamétralement opposé: ici, l’urgence humanitaire (largement manipulée) primait toute souveraineté. La Serbie fut donc bombardée pendant 78 jours pour avoir voulu faire respecter sa loi sur son territoire, puis amputée de sa province.

L’hypocrisie et l’injustice de l’opération « Tempête » en Krajina — terre d’origine de ma famille paternelle — étaient telles que j’en ai été obsédé des années durant. Citoyen et soldat suisse, je ne savais comment réagir, comment exprimer face à un monde indifférent, car désinformé, la révolte que j’éprouvais face à cette perversion qui n’annihilait pas seulement la tribu de mes origines mais l’humanité en général. Quelques années plus tard, j’ai consigné et développé le conte qui allait devenir mon roman Le Miel. L’exode des Krajichniks n’y apparaît qu’à l’arrière-plan: toute évocation descriptive eût été choquante — et même de mauvais goût — pour un public occidental conditionné à n’associer à l’identité « serbe » que la notion de bourreau et jamais celle de victime. Je résumai donc cette véritable extermination par une synecdoque: ce fut « le plus grand embouteillage de tous les temps », puisque la file des automobiles, des tracteurs et des marcheurs en fuite s’étendait sur des centaines de kilomètres.

Mais voici que, vingt ans plus tard, l’interprétation officielle de ces temps troublés se lézarde et s’effrite comme un pâté de sable. Ironiquement, c’est le gouvernement croate lui-même qui, dans sa suffisance, a suscité le mouvement en organisant une parade commémorative et en y invitant ses voisins et alliés. Il s’attendait à recevoir une caresse sur la tête, le voici évincé comme un chien galeux. Les uns après les autres, les gouvernements se sont débinés, des Etats-Unis et de l’Allemagne jusqu’à la Slovénie voisine. Plutôt que de susciter les congratulations attendues, le jubilé n’aura fait que révéler les cicatrices hideuses de cette agression: une province fantôme au cœur de l’Europe, dont les habitants, d’abord expulsés puis dépossédés de leurs biens, n’ont ni la possibilité ni l’intention de revenir. Quand aux colons croates que le gouvernement Tudjman appelait à venir repeupler le désert, ils demeurent un vœu pieux.

On peut expliquer la réserve des Occidentaux par des raisons diplomatiques. C’est l’argument diplomatique qui ne mange pas de pain: il s’agirait, écrivent les médias, de ne pas « froisser » la Serbie qui oscille entre l’UE et l’alliance russe. Voyons! Qui s’est soucié, ce dernier quart de siècle, de ne pas froisser la Serbie?

Cet alibi dissimule une gêne et une contradiction abyssales. Pourquoi les chancelleries n’iraient-elles pas célébrer le vingtième anniversaire d’un événement qu’elles ont unanimement approuvé? En fin de compte, personne n’a été formellement condamné pour la conduite de l’opération Tempête en 1995. Ni son initiateur, feu le président Tudjman. Ni les responsables exécutifs, les généraux Gotovina et Markač, acquittés par le TPI en 2012. Si l’opération Tempête est manifestement un crime de guerre, aucun de ses participants n’a été jugé criminel. Miracles de la casuistique!

Dans la Croatie moderne, jeune membre de l’Union Européenne, les protagonistes de cet événement sont considérés comme des héros. Le premier d’entre eux, Franjo Tudjman, par ailleurs ancien général communiste et historien révisionniste, chef du parti ultranationaliste HDZ, a son monument dans des dizaines de villes et localités. Son mérite est indéniable dans la création d’une Croatie partiellement souveraine et (presque) ethniquement pure. Lors de la réunion préparatoire à l’opération « Tempête », le 31 juillet 1995 à Brioni, en présence de son état-major au complet, il avait clairement défini le but de l’attaque, qui était le nettoyage ethnique : « Nous devons frapper si fort que les Serbes vont pratiquement disparaître ». Intentions cachées? Nullement. On a appris depuis, mais l’on savait même alors, que la reconquête croate était étroitement encadrée par les services américains. « Le réarmement et l’entraînement des forces croates en vue de la présente offensive font partie d’une opération classique de la CIA: probablement l’opération la plus ambitieuse en son genre depuis la fin de la guerre du Vietnam », écrivait The Independent de Londres le 6 août 1995 sans indignation excessive. Un peu plus tard, leWashington Times dévoilait l’implication directe du Pentagone au travers, notamment, d’une armée privée[1. « Pentagon played role in U.S. help for Croatia », The Washington Times, 30.10.1995]

Il est évident que l’opération Tempête n’aurait jamais été déclenchée sans ces appuis diplomatiques et militaires. Cette désaffection a suscité un profond désarroi en Croatie, où certains ont fini par se demander s’il était bien opportun de parader. On entendait ces derniers jours à la radio nationale des vétérans de 1995 dénoncer pathétiquement ce qu’ils perçoivent comme une trahison.

Pourquoi donc les Occidentaux se détournent-ils aujourd’hui de ce qui est en grande partie leur oeuvre?

L’alliance américaine n’a rien d’une assurance vie. Au contraire. Nombre de régimes douteux de par le monde l’ont appris à leurs dépens, mais le malheur des autres nous sert rarement de leçon. Au cours de l’après-guerre froide, les Etats-Unis ont mis en place une stratégie de déstabilisation et de recolonisation globale dont les extrémistes jetables et les nazis de circonstance sont des pièces centrales. La guerre civile yougoslave aura été le laboratoire et le modèle des interventions ultérieures.

En Yougoslavie, comme plus tard en Ukraine, les Etats-Unis et l’Allemagne ont sciemment appuyé les mouvements les plus aptes à instaurer une haine durable entre des peuples vivant jusqu’alors dans une paix relative[3. Sur le modus operandi allemand, le livre d’Erich Schmidt-Eenboom est fondamental — mais n’existe hélas qu’en allemand. Der Schattenkrieger, Klaus Kinkel und der BND, ECON Verlag, Berlin 1995.] La réhabilitation ouverte de la Croatie nazie de 1941, à laquelle on a assisté depuis la fin des années 1980, n’a inquiété personne, sinon les populations qui, un demi-siècle plutôt, avaient subi un génocide sous le même drapeau. Sur le moment, ces énergies ténébreuses étaient utiles pour repousser et disloquer le « serbocommunisme » et, avec lui, toute tentative de maintien de l’unité yougoslave. Elles en étaient même les seules capables, puisqu’en plus de combattre l’ennemi, elles imposaient la terreur sur le plan interne et évitaient ainsi toute contestation. Pour que la story servie aux opinions soit simple, les protagonistes doivent parler d’une seule voix.

Scénario identique en Ukraine : sitôt que le président élu s’est détourné de l’UE (en novembre 2013), on a vu se déchaîner contre lui des forces qu’on croyait exorcisées depuis Nuremberg et qui, à la faveur de l’Euromaïdan, ont repris pignon sur rue. Secteur droit aura été le fer de lance décisif dans le renversement violent de Ianoukovitch: tant qu’il servait, on s’est abstenu de trop décortiquer ses racines idéologiques. Le fait que l’unité de choc de l’Ukraine « européenne » arbore les insignes et l’idéologie d’une division SS ne suscite aucune réaction concrète en Occident, où les sympathisants de la même idéologie sont, pourtant,réprimés et surveillés. En déclarant qu’il n’avait rien vu de tel à Maïdan, malgré les preuves photographiques, Bernard-Henri Lévy a parfaitement résumé la stratégie de l’aveuglement ciblé du bloc occidental.

On ne le remarque guère, mais Ukraine et Krajina sont deux variantes d’un même nom, signifiant « les confins ». Les parallèles entre le cas ukrainien et le précédent croate sont saisissants et trop nombreux pour être détaillés ici[2. Voir Diana Johnstone, « Ukraine and Yugoslavia », Counterpunch.org]. Des parallèles tout aussi éclairants sont à établir entre la stratégie islamique des Etats-Unis en Bosnie et leurs louvoiements ultérieurs au Moyen-Orient. On se souvient (ou non) que l’Occident a soutenu en Bosnie musulmane le courant le plus fondamentaliste, emmené par l’auteur de la Déclaration islamique, Alija Izetbegović, tout en ignorant les forces concurrentes au sein même de la société musulmane bosniaque. Jürgen Elsässer, dans son enquête Comment le Djihad est arrivé en Europe, démontre que le terrorisme islamique n’aurait pu prendre pied sur notre continent si les services ne l’y avaient pas aidé. Par la suite, l’élimination officielle de Ben Laden en 2011 a ouvert la porte à une alliance ambiguë, mais effective, des Américains avec les courants les plus fanatiques de l’islam sunnite.

En contemplant, tout seuls, leur encombrant défilé militaire, les dirigeants de Zagreb auront peut-être l’occasion de méditer sur la signification réelle de l’événement qu’ils glorifient tant. Ils comprendront peut-être que, comme Noriega, comme Ben Laden en Afghanistan, comme Izetbegović et Thaçi, comme Porochenko, Iatseniouk et leurs cyborgs primaires, la Croatie dont ils héritent, celle de Tudjman et Gotovina ornée de chemises noires et de croix gammées, aura servi d’extrémiste jetable et de nazi de circonstance. Même si, aujourd’hui encore, on y voit des svastikas sur les pelouses des stades, ceux qui ont tisonné cet extrémisme voici un quart de siècle savaient parfaitement jusqu’où il pouvait s’étendre et qui il pouvait menacer. Comme l’avait répondu Churchill aux objections de MacLean lorsqu’il avait décidé de livrer la Yougoslavie aux communistes de Tito: « Allez-vous vivre là-bas? — Non. — Moi non plus. » Depuis quand les maîtres partagent-ils la gamelle de leurs chiens?

Le 4 août 1995, je me suis senti anéanti dans ma part d’âme et de sang serbe. Ce 4 août 2015, je me sens humilié dans l’autre moitié de mon origine, ma part d’âme et de sang croate.

*Photo: SIPA. Reportage n°AP20332520_000005.

Viva Ragazza!

5

 

presse féminisme

Cinquante-trois gonzesses, cinq mecs, deux gays, un endormi, un émasculé et moi-même, c’était l’incroyable casting sexuel du magazine Ragazza il n’y a pas si longtemps. Une revue tout en shopping et célébrités, conçue pour et par l’industrie de la sape et des sacs à main et qui, suprême résistance de ses dirigeantes, avait conservé l’esprit et le souffle féministe des pionnières du genre à la fin des années 1950. Le plafond de verre ? Entre deux réunions sur les vestes de crêpe satin et les chemises trousseau en soie travaillée, il occupait toutes les conversations. Alors que je touchais un salaire honteusement plus élevé que mes consœurs de « la mode portée », un département où s’agitaient de jeunes nubiennes déscolarisées avec des cintres entre les dents (avec qui, forcément, les échanges s’avéraient plus compliqués que la moyenne), je m’étais moi-même passionné pour ce combat des femmes « payées 16 % de moins en moyenne que les hommes à compétences égales », selon les sources officielles.

Pour l’hétéro mou que j’étais alors, perturbé par les femmes dès la naissance et élevé par une mère au moins aussi tendre que le Mollah Omar, ce cours de rattrapage express de féminisme de bureau avait valeur de sainte parole pour un pécheur sexiste sur la route du Seigneur. Après tout, quel homme censé pouvait tolérer qu’une femme gagne moins que lui, surtout quand c’était la sienne ? Ou même pire, qu’il l’aimait ? Au fond, je crois que c’était un peu mon cas, sauf que je devais les aimer toutes autant, comme un jeune pourceau sous Viagra. J’étais en quelque sorte le Snàporaz de la Cité des femmes de Fellini (1980) : un bon garçon légèrement veule et « phallocentré », une sorte de gros saucisson dans un foulard de soie. Le genre machiste par défaut et pétomane de couette. Bref, d’accord pour le « Girl Power » mais tant que la bouffe est servie à l’heure ! Et puis, un jour, est arrivé le discours féministe que j’attendais.[access capability= »lire_inedits »] Pas de la rédaction, bien sûr – nous étions bien trop occupés à considérer comme « canon » n’importe quel article à partir du moment où il pouvait cisailler la pensée masculine dominante –, mais de New York, et plus précisément du siège de l’ONU, où une jeune actrice à la mode qui avait survécu au sexisme d’Hollywood (et accessoirement à celui de la machine à broyer des films pour enfants) avait déclaré à la foule ébahie cette évidence : le féminisme est aussi et peut-être même encore plus une affaire d’hommes, de pères, de frères, d’amants, de maris… Une idée au moins aussi vieille que Gisèle Halimi, mais qui sonnait à mes oreilles comme la promesse d’un monde meilleur raconté par les laboratoires Vichy et leur déo stress-resist à effet soixante-douze heures.

Jésus ! C’en était donc fini du féminisme à moustaches et de la guerre des sexes ? Les coupeuses de couilles en douze allaient rentrer leurs sabres dans un fourreau YSL. Nous allions pouvoir enfin nous aimer et nous reproduire. Et peut-être même, pourquoi pas, partir en vacances sur la Riviera italienne avec Clémentine Autain qui aurait laissé tomber sa coupe de Chaussée aux Moines et troqué ses sandalettes conte une paire de Louboutin. J’étais tellement excité que j’inventais aussitôt toutes sortes de néologismes à l’apéro (les « fémimecs », les « fémicools », les « fémimâles », etc.) dont, heureusement, beaucoup ne rentreraient ni dans l’histoire ni dans le dictionnaire.

Avec la féministe en chef du journal, une femme tornade à la Rosa Luxemburg tombée amoureuse d’un garçon remarquablement plus docile et patient, je me voyais déjà à la tête d’une nouvelle mixité politique où plus aucune fille, même jolie, ne rejetterait d’emblée le féminisme « parce qu’elle aime les hommes ». Une ère de dialogue érotique et sentimental où Gilles Lellouche et Jean Dujardin feraient des comédies de potes sur les injustices faites aux femmes, où le président « goujat » (dixit Sophie Marceau) prendrait la parole dans nos pages pour dire que s’il n’a pas convolé avec la Gayet, c’est d’abord et bien sûr pour épouser la cause des femmes… J’en avais d’ailleurs parlé à son sympathique aide de camp, le jeune Gaspard Gantzer. Et il n’avait pas dit non, le bougre !

Sans m’en rendre compte, non seulement j’étais devenu féministe mais plus vraiment sûr d’être un homme. Entre deux sexes, je me laissais aller à quelques tonitruants « Salut les filles ! » dès le petit matin. Ou même à complimenter, façon copine de chambrée, l’une ou l’autre sur le galbe fabuleux de son nouveau jeans ou les formes avantageuses de sa chemise en popeline blanche dont elle avait miraculeusement perdu les boutons du haut. C’était oublier que le féminisme unisexe, même débarrassé des réflexes exterminateurs du MLF, n’était pas non plus encore précisément la fête du slip. Il faut dire qu’à un tel niveau de concentration féminine (93 % des troupes), le magazine Ragazza en avait perdu toute sensualité. Un peu comme si l’esprit de garnison en jupons qui régnait alors dans ses rangs avait tué dans l’œuf la moindre tentative de séduction. Embrasser une femme pour la saluer ? À peine tolérable. La charmer ? Peut-être même la courtiser ? Très vite sexiste. À moins, bien sûr, d’avoir le physique de Conchita Wurst et les manières de Stéphane Bern. La draguer, la toucher ? Compliqué, voire dangereux. Car, au passage, cette passion du féminisme d’entreprise n’avait pas attendu les barbares de Benghazi pour pratiquer une autre forme de révolution : la terreur. À force de lutter contre les inégalités de salaires, de dénoncer le sexisme des politiques, des journalistes, des patrons et d’à peu près tout ce qui se rase les poils de barbe, de lutter contre le harcèlement de rue des lourdauds à casquette et des bidasses en permission, mes sœurs de lutte en avaient parfois, j’en ai bien peur, légèrement perdu la raison.

Sans toujours penser à mal, elles s’étaient mises ainsi à couper chaque semaine deux ou trois têtes qui dépassaient. Jusqu’à provoquer une véritable hécatombe en quelques mois. La pression était devenue telle que toutes ces femmes libérées par elles-mêmes vivaient en réalité totalement recroquevillées sous leur bureau. Préférant tomber malades au premier coup de vent plutôt que de risquer leurs fesses sur le billot du féminisme. Pleurant sans raison, organisant des psychothérapies de groupe autour des imprimantes et photocopieuses, buvant jusqu’à l’épuisement. Et prenant dix ans de plus à chaque bouclage qui, comme un funeste coup du sort, se renouvelait chaque semaine puisque nous étions un hebdomadaire.

Pas toujours facile de faire avancer la cause des femmes avec des cadavres ambulants et des féministes sous Tranxène. Il se disait même dans les couloirs et les ascenseurs, transformés chaque soir en îlots de résistance par les futures exécutées du sérail, que la rédaction avait été placée sous surveillance par la médecine du travail, devant le nombre anormal de dépressions nerveuses. Pour soulager nos frangines de combat, avec mon ami Bernard, un journaliste homo qui aimait tellement les femmes qu’il aurait pu se marier avec, nous avions même entamé une série de sketchs de fort mauvais goût sur le thème du « matriarcat islamique ». Une parodie de dictature féministe où, sur le mode des décapitations filmées de Daesh, nous prenions la mesure des cous de nos collègues avec de grandes règles en fer, avant de mimer leur mise à mort à grands coups de « Women akbar ». C’était lamentable, mais ça faisait beaucoup rire les filles. Alors, nous étions contents. Jusqu’au jour où, sans prévenir, les duettistes à serpettes qui dirigeaient la Ragazza ont soudain perdu le pouvoir au profit d’un élégant barbichu à la diplomatie toute byzantine. C’en était fini du féminisme de guillotine et des causeries sur le plafond de verre. La sape et les sacs à main ont pu reprendre leurs droits. Et, il faut bien l’admettre, la vie aussi.[/access]

feminisme fourest lahaie

Également en version numérique avec notre application :

*Photo : Rue des Archives

Qui va tuer Walter Palmer?

61

Cecil lion Walter Palmer

(Avec AFP) Après « Débranchez Vincent Lambert, pas les Guignols », la prochaine Une de Charlie Hebdo pourrait être : « Tuez les dentistes, pas les lions. » Puisque le journal satirique décapité par les islamistes est devenu le bulletin officiel des moralines à deux balles, ce titre serait parfaitement conforme à sa nouvelle ligne éditoriale.

Depuis une semaine, si on veut être dans le coup, il faut en effet militer pour l’exécution d’un certain Walter Palmer et le faire savoir à tous ses amis. La mort d’un lion au Zimbabwe, lors d’une partie de chasse de ce dentiste américain, met en exergue la façon dont les médias sociaux et Internet peuvent se transformer en jungle virtuelle.

Amateur de trophées animaliers de prestige, le braconnier féru de tir à l’arc Walter Palmer n’est que le dernier d’une longue liste de personnes – célèbres ou non – qui ont été publiquement, sans pitié, jetées en pâture au monde entier sur Twitter et Facebook, plateformes désormais comparables à la place du village du XXIe siècle.

Pour avoir tué et décapité le lion Cecil, félin star du parc national Hwange au Zimbabwe, « il doit être extradé, inculpé et de préférence pendu » a tweeté l’association des fanatiques de la cause animale PETA (plus connue pour ses affiches de bimbos nues comparées à des vaches, car « tous les animaux sont faits des mêmes pièces »[1. Comme la palourde et le rhinocéros, par exemple.]).

Dans la foulée, Twitter a été inondé de messages souhaitant notamment que le riche américain : brûle en enfer, soit lapidé, torturé ou plus simplement jeté aux lions, le hashtag #Cecilthelion étant l’un des plus populaires de la semaine (sans compter, chez nous, le monstrueux #JeSuisCecil…). De nombreux appels – dont une pétition sur le site de la Maison blanche – ont également été lancés pour exiger son extradition vers le Zimbabwe, qui souhaite le juger.

« La disgrâce publique à travers les réseaux sociaux est clairement la façon dont les gens dans notre société « punissent » de manière informelle ceux qui ne respectent pas les règles, même si les règles de la société ne sont pas des lois », a confirmé à l’AFP Lori Brown, professeur de sociologie au Meredith College, en Caroline du Nord (sud-est des Etats-Unis).

En clair, nous assistons sans moufter à une régression historique, par un retour aux temps obscurs des châtiments populaires. « C’est comme une mise au pilori en public et, tout comme ce type de punition, certains se satisfont simplement de la ridiculisation de la personne, mais d’autres peuvent vouloir lui jeter des choses dessus ou même la blesser », a-t-elle souligné.

En attendant qu’un végétarien intégriste ne poignarde ou ne décapite le braconnier Palmer, Internet a donc ravivé une forme médiévale d’humiliation publique. La différence est que les lyncheurs peuvent aujourd’hui humilier en restant anonymes, cachés derrière un pseudonyme. Plus besoin de se rendre sur la place du village pour rejoindre une foule revancharde.

La même semaine, des attentats islamistes ont eu lieu au Cameroun, en plus des « banales » exactions de l’Etat islamique en Irak et en Syrie. Et un bébé a été brûlé vif par des terroristes israéliens en Cisjordanie. Des milliers d’hommes et de femmes sont morts, dans des conditions abominables. Mais ne nous attardons pas sur leur triste sort, il y a plus grave : le lion Cecil, à la célèbre crinière noire, ne rugira plus.

On connaissait déjà la propension de l’humaniste français moyen à souhaiter le rétablissement de la peine de mort pour les pédophiles ou les assassins d’enfants. Mais il y a désormais plus intouchable qu’un innocent petit d’homme : l’animal. Enseveli sous les menaces de mort et les insultes, Palmer a dû fermer son cabinet dentaire, après que ses comptes Twitter et Facebook aient été suspendus, mais avant d’avoir été condamné pour braconnage.

L’an dernier, un jeune marseillais avait quant à lui écopé d’une peine d’un an de prison ferme pour avoir torturé un chaton. Et on imagine que le « serial killer » de chats qui démembre et éparpille ces jours-ci ses victimes dans la cité phocéenne aura droit à une condamnation encore plus exemplaire. L’écartèlement en place publique ? L’empalement ? La crucifixion ?

Les Droits de l’Homme ont déjà été rebaptisés Droits Humains dans certains pays plus atteints que d’autres par le politiquement correct féministe. Mais l’humain étant un mammifère comme les autres selon la PETA et Aymeric Caron, ne serait-il pas plus simple de parler désormais de Droits des Animaux ? Enfin, nous serions tous égaux. Même si certains resteraient plus égaux que d’autres, si l’on pense par exemple aux situations comparées d’un enfant des favelas et d’un caniche du 16e arrondissement de Paris…

*Photo : Glen Stubbe/AP/SIPA/AP21772168_000009

Fière comme une Romaine en France

332

intégration France Italie

Nous sommes le 28 juin et comme tous les matins, j’ouvre le journal Il Messaggero. J’y lis un article de fond sur les recrues « européennes » de l’Etat islamique, après les derniers événements dramatiques de France, à Lyon notamment. Une estimation affirme que la Grande-Bretagne compterait 800 à 1000 recrues de l’EI, la France 1500, l’Allemagne 650 et l’Italie 65[1. Partis d’Italie vers la Syrie ou l’Irak (moins de dix Italiens ou naturalisés italiens).]. Cette estimation aurait de quoi surprendre l’Italien moyen, habitué à croire que le problème de l’intégration des étrangers ne concerne que l’Italie. Pour moi, ces données n’ont rien de surprenant, d’autant que je suis rentrée de France il y a à peine un mois.

Voici ma petite histoire. Elle m’a permis de découvrir des dynamiques qui m’étaient jusqu’alors inconnues. Nous sommes à la fin du mois de février de cette année. J’arrive en France, à Lyon, une ville pas si éloignée de l’Italie. J’y resterai trois mois pour enseigner l’italien dans un lycée professionnel. C’est la première fois que je me rends dans ce pays, même si je connais très bien la langue française que j’ai étudiée de nombreuses années à l’école, ainsi que sa culture. Les premiers jours sont étranges. Je me trouve dans un quartier légèrement excentré et je rencontre uniquement des maghrébins qui ont dans leur allure bien peu à voir avec la civilisation européenne.

Cela éveille mes souvenirs de Tunisie, où je me suis rendue en vacances avec mes parents lorsque j’étais toute petite. Les odeurs des rues sont très semblables à celles qui me reviennent de ce voyage effectué il y a de nombreuses années : une odeur de cuir, de cumin, d’épices. Nous sommes bien loin de la France que j’avais toujours imaginée. Il me faudra attendre de rejoindre le centre-ville ou son sixième arrondissement pour rencontrer mes cousins français et me retrouver un peu dans un contexte européen. Je vois tellement de femmes voilées. En Italie, on n’en voit pas tant, surtout à Rome. Je ne suis pas habituée et je crois qu’elles s’aperçoivent que, sans le vouloir, je les regarde un peu de travers.

Dans la rue, il est fréquent d’entendre parler arabe, et lorsque j’entends parler français c’est avec un accent, une prononciation particulière. Je ne comprends rien. Je m’entends dire par les commerçants de mon quartier que je ne parle pas français, alors que je comprends toujours parfaitement le français que j’entends à la télévision ainsi que celui de mes amis… Il me semble bien que c’est eux qui ne savent pas le parler. Ils me disent qu’avec ma couleur de peau, je ne peux être que Russe. Cette fois c’est eux qui me regardent de travers. Mais que veulent-ils à la fin ? En Italie, ils ne se permettraient jamais…

Je commence à travailler au lycée. Les premiers jours sont terribles aux yeux d’une Italienne. Les élèves sont pour la plupart des Français d’origine maghrébine, excepté deux ou trois Turcs et quelques Européens, dont deux d’origine italienne. Mis à part ces derniers, les jeunes, bien qu’étant nés en France, parlent la langue française comme s’ils étaient arrivés il y a quelques années. Je suis décontenancée. Les jeunes d’origine arabe (et pas seulement) qui naissent dans mon pays s’expriment avec mon accent et il n’y a pas grande différence entre eux et moi…

Mes élèves comprennent que je les regarde de manière étrange, et j’essaye de comprendre comment me comporter. Je n’ai jamais vu des jeunes aussi indisciplinés de ma vie, surtout les jeunes filles. Mais je m’arme de patience. L’inconnu effraie toujours et j’espère apprendre quelque chose d’eux. Ma mission continue et je dois préparer un dossier sur la Sardaigne que la classe de terminale présentera au baccalauréat. J’écris un chapitre sur la cuisine sarde et évoque parmi les différentes spécialités le « Porceddu », en d’autres termes le porc rôti. Seulement, après avoir évalué le contenu du dossier, la proviseur me convoque et, un peu gênée, m’invite à retirer toute référence à cet animal : « Vous savez, ces élèves sont en grande partie musulmans… Ce n’est pas bien vis-à-vis d’eux… »

J’en reste pantoise. Ma première réaction a été de rire mais en réalité je suis très en colère. J’ironise en répondant : « Que je sache, je ne leur demande pas de le manger ! ». C’est absurde. Vraiment absurde. En Italie, on lui rirait au nez. Depuis que je suis ici, je ne vois que des femmes voilées, cela me dérange. Je réfléchis. Elles offensent ma sensibilité et mon identité de femme. Et dans un pays qui compte parmi les fondateurs de l’Europe, comme la France, cela ne devrait pas se produire. Je me lève un peu démotivée du bureau de la proviseur, et m’attèle à retirer le « Porceddu » des lignes du dossier. Je commence à penser qu’ici, en France, on a de sérieux problèmes sociaux. Je me plains souvent de mon pays, mais si seulement chaque Italien venait ici, il ne se plaindrait plus des événements de Lampedusa, lesquels, en fin de compte, ne nous touchent pas tant au quotidien.

Un soir, mes nouveaux amis français, espagnols, allemands, brésiliens et italiens m’invitent à sortir. Avec eux, je me sens à la maison. Dans mon quartier, non. Il y a trop de maghrébins. Je ne m’y suis habituée qu’un petit peu, en fin de séjour. Avant de sortir ce soir-là, je fais un tour par le marché pour faire quelques courses. Le lendemain étant un jour férié, même les boulangeries seront fermées. Je me fraye un chemin parmi les femmes aux vêtements encombrants pour prendre un peu de salade et quelques carottes, lorsque j’entends mon nom. Je me retourne et vois deux jeunes filles voilées de la tête aux pieds, qui me saluent de la main. « Mais qui sont ces deux-là encore ? », me demandai-je. Elles s’approchent, conscientes que je ne pouvais les reconnaître. Une fois en face de moi, je reconnais leurs yeux. Ce sont deux de mes élèves.

Je m’excuse de ne pas les avoir reconnues, car au lycée je ne les ai jamais vues voilées, et nous bavardons un peu. Je ne peux m’empêcher d’ironiser sur le voile face à elles, parce qu’en Italie ce n’est pas chose normale, il y a n’y a que très peu de musulmanes qui se voilent. A l’école et entre amis, elles seraient affectueusement moquées. C’est pour cela qu’elles évitent et qu’en définitive, elles prennent davantage les habitudes qui siéent à une jeune femme italienne. Elle deviennent Italiennes. Elles sont Italiennes. Ces filles que j’ai devant moi en revanche, n’ont de français que leur carte d’identité à mes yeux.

« Mais Madame, j’suis Algérien moi ! », m’avait un jour lancé un garçon de la classe, alors que je leur exposais mon point de vue. « Non, tu dois dire que tu es Français ! Tu es né ici ! Tu ne peux te sentir Algérien ! Tu as tout intérêt à assumer et à « faire » le Français, qu’irais-tu faire en Algérie ? », lui avais-je répondu. Ce jour-là je faisais non pas un cours d’italien, mais un cours de français, sur le participe passé (étant donné que ces jeunes ne font guère la différence entre le participe passé et l’infinitif : comment suis-je supposée l’expliquer en italien si personne ne le leur a jamais fait rentrer dans la tête en français ? Mais est-il possible d’écrire sans sourciller « je l’ai donner » ?! Mon professeur de français au lycée m’aurait immédiatement recalée pour une pareille erreur).

Ces jeunes ont pourtant tout à gagner en s’investissant et en devenant de vrais Français de bon niveau. Je leur dis clairement ce que je pense, cela me semble tomber sous le sens, mais ils me regardent tous, cois, comme si jamais personne ne le leur avait énoncé ces évidences. Il n’y a pas d’espoir, pensai-je. Ces Français les bichonnent trop. Ils leur laissent tout passer. Ils n’ont même pas le souci de leur enseigner la langue jusqu’au bout. Sous le prétexte des colonies et de l’exploitation, ils se sont laissés coloniser eux-mêmes. Je ne parviens même pas à trouver une boucherie qui vende autre chose que de la viande hallal dans tout mon quartier !

Je pense aux jeunes italiens (et naturalisés italiens) qui ont des origines diverses : arabes, roumains, africains, sud-américains, chinois… A mes yeux ils sont Italiens, ils parlent comme moi, s’habillent comme moi, gesticulent comme moi ; la plupart d’entre eux doivent carrément attendre des années pour obtenir, après leurs 18 ans, la nationalité italienne, mais malgré cela, ils sont fiers de se sentir et de se dire Italiens. Moi, cela me rend fière de mon pays : transmettre sa culture et se faire aimer des autres pour cela est chose inestimable et merveilleuse.

Un samedi à l’école, c’est la journée portes ouvertes. Tous les jeunes du collège viennent visiter leur lycée en vue d’une inscription. Je suis au deuxième étage, en train de présenter la section italienne, lorsque la secrétaire me demande de descendre pour rencontrer une Italienne désireuse de s’inscrire. L’image que je me faisais de la fille était claire : Italienne, type caucasien. C’est face à une multitude de jeunes d’origine arabe que je me retrouve… Puis je distingue une fille aux traits maghrébins, mais à sa manière d’être, de s’asseoir, de se toucher les cheveux, cette posture et cette façon de s’habiller, tout en elle me rappelle ma maison. Elle se retourne et croise mon regard. Elle aussi se sent à la maison à ce moment-là. Elle vient vers moi, me tend la main : « Salut, je m’appelle Fatima, je suis Italienne », me dit-elle avec un accent turinois inimitable. Une complicité s’instaure immédiatement entre nous, que seules deux Italiennes à l’étranger peuvent connaître.

Quelques jours plus tard, en attendant le tram pour rentrer à la maison après une promenade dans le centre, je téléphone à ma mère pour tromper l’attente. A côté de moi : une jeune maman maghrébine, et sa fille d’environ 5 ans. Tandis que je parle en italien au téléphone, la petite fille me sourit et me regarde, l’air amusé. Je lui souris aussi. A peine ai-je raccroché que la petite s’approche et me dit avec un fort accent lombard : « Salut, tu sais je suis née en Italie, ça te dirait de parler un peu italien avec moi ? » Nous échangeons quelques phrases sous le regard nostalgique de sa mère.

Maintenant que je suis rentrée en Italie, je vois les choses différemment. Je suis allée manger dans ma pizzeria préférée, où Mohammed et Ahmed (Mimmo et Amedeo pour les amis) servent la pizza napolitaine. Ils sont arrivés d’Egypte il y a quelques années et, comme presque tous leurs concitoyens qui vivent ici depuis longtemps, ils ont pris l’habitude de parler avec un vague accent romain qui nous fait toujours sourire. Leur façon de s’habiller, de gesticuler et de se comporter est désormais incontestablement italienne. « Comment c’était la France ? », me demande Mimmo. « Bien ! La pizza m’a manqué cependant ! » Et lui de répondre, avec un clin d’œil : « Eh, que veux-tu ! L’Italie restera toujours l’Italie, elle n’a pas son égal. » Il me l’a dit comme l’aurait dit un Italien « de souche ». Il a toujours parlé comme un Italien. Mais je ne le remarque que maintenant. Mimmo ne ferait certainement pas partie de ces 65 « partis d’Italie vers la Syrie ou l’Irak ». Et j’en suis fière.

*Photo : Flickr.com

Kim-Jong-Un, numéro un sur les droits de l’homme

4

À trop vouloir trouver des poux dans les cheveux très esthétiquement coupés de Kim-Jong-Un, la presse occidentale a parfois relayé des informations sans fondements sur la Corée du nord. Dernier exemple en date, la supposée mise à mort du ministre de la Défense par un tir de canon antiaérien. Celui-ci avait eu l’indélicatesse de s’endormir pendant un défilé officiel. Stupéfaits, crédules (et en quête de buzz), les grands médias, notamment français, avaient diffusé cette information fournie par la Corée du Sud. Problème, trois jours après, Séoul rétropédalait et déclarait ne pas pouvoir assurer la véracité de son information.

Une autre histoire avait permis à l’Occident de dénoncer la cruauté du commandant suprême de l’Armée Populaire de Corée. En août 2013, on avait appris que Hyon Song-Wol, une chanteuse populaire, et ancienne amoureuse de Jong-Un, avait été éliminée par le régime après s’être filmé en pleins ébats sexuels. Or, par un miracle qui suffirait à faire du glorieux leader un dieu, Hyon-Son-Wol réapparut à la télévision en mai 2014, étrangement ressuscitée.

Alors, quand Rachmawati Sukarnoputri, fille du premier président indonésien Sukarno et directrice d’une fondation Indonésienne pour la paix, déclare que : « les affirmations concernant des violations des droits de l’homme [en Corée du Nord] sont fausses [et que] tout cela n’est que de la propagande occidentale », ces mêmes occidentaux se retrouvent en position délicate. Plus loin, elle ajoute : « Ces gouvernements occidentaux se plaisent à affubler la Corée du Nord d’horribles étiquettes ». Et Rachmawati Sukarnoputri de conclure, au sujet du chef suprême de la République Populaire de Corée : « [Il] devrait être honoré pour son combat contre l’impérialisme néo-colonialiste ».

Rachmawati Sukarnoputri a donc non seulement nié toute violation des droits de l’homme par le régime nord-coréen, mais également confirmé que Kim Jong-Un recevrait un prix en septembre : « pour la paix, la justice et l’humanité ».

Ce prix Sukarno, qui décore des dirigeants promouvant l’indépendance et le développement, avait déjà été attribué en 2001 à Kim Il-Sung, autre grand démocrate, fondateur de la Corée du Nord, qu’il dirigea quelques années de 1948 jusqu’à sa mort en 1994.

Les liens entre l’Indonésie et la Corée du Nord ont été tissés il y a longtemps. Président de l’Indonésie depuis son indépendance en 1945, Sukarno avait établi des relations avec Pyongyang dès les années 1950. Depuis, les deux pays et leurs dynasties – Sukarno et Kim – gardent de forts liens d’amitié.

Ainsi, Kim Jong-Un a encore quelques amis. Et grâce à eux, il va rejoindre au panthéon du prix Sukarno, des défenseurs de la paix et de la dignité humaine un peu moins controversés que lui. En effet, parmi les lauréats du prix, on trouve Gandhi, ou Aung San Suu Kyi. Heureusement que certains ennemis de l’Occident œuvrent pour le triomphe de la vérité!

FN: La guéguerre père-fille a bien lieu

77

lepen marine fn philippot

La guerre de tranchées que se mènent Marine Le Pen et son père se poursuit. La semaine dernière, la Cour d’appel de Versailles a confirmé le jugement en référé en première instance vidant de son sens le congrès par correspondance organisé par la présidente du FN, lequel avait notamment pour objet de supprimer le titre de président d’honneur.

Mais comme l’explique le journaliste Laurent de Boissieu sur le site Atlantico, « Marine Le Pen a perdu une bataille mais n’a pas perdu la guerre face à Jean-Marie Le Pen […] Les juges n’ont pas dit qu’un congrès extraordinaire ne pouvait pas réviser les statuts du FN pour en supprimer la présidence d’honneur, mais simplement que le silence des statuts ne permet pas de l’organiser par correspondance. Les juges n’ont pas dit que le bureau exécutif du FN ne pouvait pas sanctionner Jean-Marie Le Pen, mais simplement qu’en l’espèce il ne pouvait pas être suspendu pour une durée liée à la tenue dudit congrès extraordinaire. Bref, bien qu’à court terme Jean-Marie Le Pen peut jubiler et rester président d’honneur du FN, à long terme Marine Le Pen possède les outils juridiques pour l’en déloger. »

Marine Le Pen semble aujourd’hui convaincue que sa crédibilité politique ne pourrait souffrir d’un maintien de son père dans les fonctions de président d’honneur. Pour avoir ironisé dans ces colonnes, allant même jusqu’à la comparer au personnage joué par Michel Galabru dans Le Viager, nous n’en saurions la blâmer. Depuis janvier 2011, le FN n’a cessé de progresser tant en nombre d’adhérents (qui a progressé au quintuple) que par le nombre de ses électeurs (qui a doublé). Mais il se heurtait néanmoins à un plafond de verre lors de confrontations au deuxième tour auxquels il accédait ainsi plus facilement. Le report des voix au second tour répond à d’autres exigences que celui du premier, lequel suppose soit adhésion, soit protestation. Quand on arrive en finale d’une élection, il faut être considéré comme un vote acceptable en second choix. Or, si le FN avait augmenté ses scores dans ce type de confrontation lors d’élections partielles, il butait le plus souvent contre un plafond de verre, car certains électeurs rechignaient à déposer un bulletin mariniste dans l’urne à cause de la présence de l’ancien FN que symbolisait la fonction honorifique de Jean-Marie Le Pen.

Il semble que Florian Philippot ait fait cette analyse depuis longtemps, c’est pourquoi il n’a pas hésité à saisir l’occasion de déclarations du fondateur du FN pour précipiter la disgrâce et convaincre Marine Le Pen que le moment était enfin venu de tuer le père. Ceux qui refont après coup le match judiciaire en pointant l’amateurisme du duo Marine Le Pen-Florian Philippot sont sans doute un peu de mauvaise foi. Devant le silence des statuts sur la possibilité ou non d’un congrès par correspondance, il n’était pas du tout évident a priori que ce dernier serait censuré par la Justice. La présidente du FN souhaitait régler la question le plus rapidement possible et de la manière la moins spectaculaire. Ce ne sera donc pas le cas. Un vote public sera sans doute encore plus violent et humiliant pour Jean-Marie Le Pen, ce que tout le monde, elle et sa nièce Marion compris, souhaitaient éviter. La récente victoire de Jean-Marie Le Pen devant les juges apparaîtrait comme une victoire à la Pyrrhus et pourrait même bénéficier à long terme à sa fille. Plus cette éviction sera spectaculaire, plus les électeurs qui craignaient d’apporter leur suffrage dans un second tour à cause de la présence du père-fondateur seront libérés de leurs réticences.

Est-ce parce qu’elle partage cette analyse que la sphère médiatico-politique se félicitait bruyamment et presque joyeusement des décisions de justice maintenant Jean-Marie Le Pen à la fonction de président d’honneur ? Si tel n’est pas le cas, c’est rudement bien imité. Les réactions sur Twitter à la décision de la Cour d’appel étaient empreintes d’une certaine satisfaction, voire parfois d’une joie, à tel point qu’on se demandait si certains n’étaient pas partis en voiture faire le tour de la mairie en klaxonnant, juste après leur tweet. C’est l’impression que donnait notamment celui de l’ex-ministre Frédéric Cuvillier le 28 juillet : « 3-0 ! Marine Le Pen, Marion, Aliot, Collard, avocats ou diplômés en droit, les « sommités » juridiques du FN encore mises en échec par le patriarche renié ». On souligne l’affectueuse référence au « patriarche ». Jean-Marie Le Pen is a star ! Du moins encore au Parti socialiste. Peu après, un sondage annonçait que Marine Le Pen n’était en rien affectée en termes de popularité par la guerre dans son parti. Gueule de bois pour les klaxonneurs autour de la mairie, qui n’avaient pas envisagé une seconde que l’éviction de l’ami de Rivarol déçoive l’électorat constitué par Marine Le Pen depuis quatre ans. Les klaxonneurs ont d’ailleurs trouvé avec Jean-Marie Le Pen un outil de détestation commun, Florian Philippot. Trop énarque, trop à gauche. Evidemment, ils passent sous silence les relents d’homophobie qui accompagnent la haine suscitée par le numéro deux du FN de la part de leur désormais patriarche favori. Mais certains, à l’instar de l’ancien conseiller du « Reagan français », Lorrain de Saint Affrique, envisagent même que Marine Le Pen se sépare de son stratège préféré, décidément si inefficace depuis quatre ans. On rêve…

Dans cet océan de bêtises, on a même fini par trouver sagesse et pertinence à Roland Cayrol, vendredi soir sur France 5, lequel sait tout de même compter, les voix engrangées par le FN. L’ancien sondeur a déjà fait une croix sur Jean-Marie Le Pen, qui ne compte plus selon lui pour les électeurs FN. Parvenir à me mettre d’accord avec Roland Cayrol, voilà au moins un exploit au crédit de ceux qui klaxonnent sans pudeur leur attachement à leur diable favori.

*Photo: Laurent Cipriani/AP/SIPA. AP21759660_000001.

Pécresse s’en va-t-en guerre contre l’islamophobie

144

pecresse islamophobie juifs barre

Communiqué de Valérie Pécresse

Valérie Pécresse dément catégoriquement les propos qui lui ont été prêtés dans Le Canard Enchaîné du 29 juillet, selon lequel elle aurait distingué ses compatriotes juifs et musulmans des autres au cours d’une réunion publique qui s’est tenue à la salle des fêtes du Blanc-Mesnil en présence de nombreux élus et personnalités le 8 juillet dernier.

Elle y avait réaffirmé, au contraire, que toutes les religions doivent s’inscrire dans les lois de la République. Voici les propos qu’elles a tenus : « c’est évident, ce que l’on a demandé aux catholiques et aux juifs par le passé, on doit pouvoir le demander aux musulmans de France. Mais ce qu’on a donné aux catholiques et aux juifs par le passé, on doit aussi pouvoir le donner aux musulmans de France, dès lors qu’ils s’intègrent dans les principes de la République. Tout ça, c’est des sujets dont il faut que nous parlions. Tout ça, c’est des sujets de discussion. »

L’enregistrement intégral de cette réunion publique a été réalisé par la télévision « La Locale » et a été déposé chez Maître Stéphane Emery, huissier de justice, et sera utilisé pour toutes les procédures judiciaires nécessaires à rétablir son honneur attaqué.

Causeur présente toutes ces excuses à Valérie Pécresse pour avoir relayé une mauvaise restitution de ses propos.

 

Raymond Barre doit bien rire là où il est. En campagne en Seine-Saint-Denis pour les élections régionales de décembre prochain, Valérie Pécresse – députée LR – a cru judicieux de déclarer qu’«il faut résoudre la question des lieux de culte et des écoles confessionnelles car on doit pouvoir donner aux musulmans ce qu’on donne aux Français et aux Juifs. Le tout étant de lutter contre ce fléau qu’est l’islamophobie » (Canard Enchaîné, 29.7.2015).

Cela partait sans doute d’un bon sentiment (le genre de sentiment qui croît à l’approche des élections), mais les musulmans et les juifs de France seront heureux d’apprendre qu’ils ne sont pas français, en tout cas, pas autant que les « autres » français, les français normaux (blancs et chrétiens).

Disparue l’émancipation des juifs de France par l’Assemblée Constituante en 1791, abrogé le décret Crémieux de 1870 (l’infâme Peyrouton l’avait déjà fait en 1940 pour Pétain. C’est du réchauffé), retour au Code de l’Indigénat ! On fera ainsi mieux la différence car bon sang ne saurait mentir comme disait le pauvre Zola qui m’en voudrait, en bon dreyfusard, de le citer dans ce contexte.

Ceci étant, peut-on vraiment lui en vouloir ? Mme Pécresse s’est probablement mise au niveau des prochains programmes scolaires d’histoire version Najat Vallaud-Belkacem. On ne sait pas si elles seront bien faites, mais on est sûr que les têtes seront moins pleines.

Plus sérieusement, cette déclaration laisse assez perplexe. Que Valérie Pécresse aille faire un exercice de charme auprès de l’électorat de Seine Saint-Denis, c’est normal. C’est même indispensable lorsque l’on brigue la présidence de la région Île-de-France. Mais ce genre de réflexions est soit une maladresse navrante pour une femme politique de son expérience et de son intelligence soit un stratagème électoraliste aussi risqué que déshonorant.

Qui aujourd’hui, à part les obsessionnels de la race de l’extrême droite et leurs pendants tout aussi futés d’extrême gauche, confond réellement religion et nationalité ? Personne .

Mais alors nos hommes et femmes politiques peuvent-ils vraiment tout se permettre pour se faire élire ? S’il est vrai que l’électorat musulman penche en général à gauche (enfin, de moins en moins, les musulmans n’étant pas plus naïfs que la moyenne), la ficelle est un peu grosse. En France aujourd’hui, les citoyens – fussent-ils de religion musulmane, juive, catholique, bouddhiste… – bénéficient des mêmes droits et sont soumis aux mêmes devoirs.

Tenir un discours tel que celui de Valérie Pécresse est dangereux. Cela nuit autant à la cohésion nationale qu’à l’exigence de vérité. Les mosquées, tout comme les écoles musulmanes, existent. Si leur nombre est moins important que le nombre d’écoles juives et plus encore des écoles privées catholiques, c’est aussi en raison de l’absence d’interlocuteurs (le CFCM n’a été fondé qu’en 2003). Jouer sur une différence de traitement de cette façon en ces temps d’exacerbations sociales et communautaires n’est sans doute pas la meilleure façon de rassembler les citoyens.

Pour autant, Mme Pécresse ne doit pas désespérer. Le 3 octobre 1980, le jour même de l’attentat contre la synagogue de la rue Copernic, Raymond Barre s’était fendu d’un « cet attentat odieux voulait frapper les Israélites qui se rendaient à la synagogue et a frappé des Français innocents qui traversaient la rue Copernic ». Trente-cinq ans après, on s’en souvient encore. Mais cela n’a pas empêché celui-ci de finir le septennat de Giscard comme Premier ministre puis d’être élu député du Rhône et maire de Lyon.

Les voies électorales sont parfois impénétrables.

*Photo: MEIGNEUX/SIPA. 00714537_000014.

Feu sur les maolâtres!

0

vienet debord chine mao

Daoud Boughezala. « Sinologue », un vocable que je vous jugez péjoratif, « situationniste » dans votre jeunesse, vous vous présentez volontiers comme un ancien « banquier, vendeur de combustible nucléaire, producteur et distributeur de médicaments liés à la santé des femmes, cinéaste, éditeur, enseignant de chinois à l’X et docker sur le port du Havre, après avoir été apprenti charcutier ». De laquelle de ces étiquettes êtes-vous le plus fier ?

René Viénet. Ce sont les souvenirs les plus anciens qui conservent le plus de relief. Le fait d’avoir travaillé dans deux charcuteries à un très jeune âge, 11 ans et 14 ans, m’a donné le goût des métiers de bouche, et me procure encore un plaisir comparable à celui des musiciens qui retrouvent leur instrument lorsque je réalise des recettes que j’ai apprises il y a soixante années. Par exemple, les « pieds de porc désossés en crépinette ». Mais je ne regrette aucune des activités que vous venez de citer. Dans ma jeunesse, pendant les vacances scolaires, j’ai également été docker sur le port du Havre, un privilège que la CGT avait maintenu héréditaire. « Docker, fils de docker, petit-fils de docker » servi avec humour, m’a permis de marcher sur les orteils des gosses de riches, maoïstes, normaliens staliniens, et des ouvriéristes des beaux-quartiers.

Vous voilà bille en tête contre vos ennemis de plus de cinquante ans ! Mais j’aimerais d’abord revenir sur un pan important de votre biographie dont vous parlez rarement. Vous avez tout de même été l’un des piliers de l’Internationale situationniste (IS) aux côtés de Guy Debord, Michèle Bernstein, Mustapha Khayati et Raoul Vaneigem. Comment le fils de prolo havrais a-t-il rejoint l’avant-garde situ ?

Lorsque j’étais lycéen au Havre, en seconde, j’avais séduit une cheftaine scout sympathique qui était la sœur de Michèle Bernstein, membre fondateur de l’IS et l’une de ses trop rares femmes. Michèle a été la première épouse de Guy Debord. Thérèse me montra la revue publiée par sa sœur et son beau-frère Guy et j’ai répondu à la petite-annonce : « Cherchons jeunes-gens, beaux et intelligents… » J’ai passé presque toutes les vacances scolaires de mon année de première à Paris, chez eux. Puis, après le bac, l’année suivante, je me suis installé dans une soupente quelques étages au-dessus de leur appartement de l’impasse de Clairvaux, avec ma nouvelle petite amie. Je suis donc devenu situ par les femmes, si on peut dire.

C’est dans ces années-là, au début de la décennie 1960, que vous vous êtes mis à l’étude du chinois. Pourquoi avoir choisi d’apprendre cette langue ?

Avant de monter à Paris pour y entamer des études universitaires, je pensais m’inscrire dans une école de cinéma. J’ai renoncé à ce projet car il fallait une année de préparation trop littéraire dans un lycée. Comme je voulais quitter la province, les Langues O’ étaient un choix qui s’imposait, car les cours n’y étaient pas très prenants. Je me suis donc inscrit en chinois, un peu au hasard.

C’est là que je suis tombé sous le charme de Jacques Pimpaneau, un prof séduisant de vivacité et de compétence. Pimpaneau a révolutionné l’enseignement du chinois en France, au point qu’un élève ayant beaucoup d’intérêts divergents comme moi a pu apprendre la langue et en faire depuis bon usage.

Avec un pied à l’ultragauche chez les situationnistes et un pied aux Langues O’, meniez-vous deux vies en même temps ?

En parallèle, sans la moindre contradiction. Jacques Pimpaneau venait de traduire La Chair comme tapis de prière, le superbe classique érotique de Li Yu, publié par Pauvert, que Michèle Bernstein m’avait fait relier en soie jaune chez le relieur de son père. Ami de Boris Souvarine, Michel Bernstein était un très célèbre libraire spécialisé dans l’histoire du mouvement social, de l’anarchisme et du marxisme. En 1963, je piochais abondamment mes lectures dans la bibliothèque de Michèle Bernstein et de son mari Debord, qui m’a offert, entre autres, le Pourquoi des philosophes de Jean-François Revel. Dès mon jeune âge, j’étais donc vacciné contre toute forme de totalitarisme, et sans illusions à l’égard du stalinisme et du maoïsme.

Arrêtons-nous un moment sur Mai 68. Vous vous êtes engagé dans le Conseil pour le maintien des occupations (CMDO) avec vos amis situs et enragés. Au cœur de la Sorbonne, dès le premier jour, vous avez envoyé un télégramme d’insultes au bureau politique du PC de l’URSS. Dans cette même université, vous “améliorez” une fresque en y inscrivant ce qui deviendra le slogan de l’année : « L’humanité ne sera heureuse que le jour où le dernier bureaucrate aura été pendu avec les tripes du dernier capitaliste» En luttant pour l’avènement utopique d’une société sans classes, ne repreniez-vous pas la rhétorique révolutionnaire qui a causé tant de morts depuis deux siècles ?

Ce ne sont pas les utopistes, pacifiques et généreux, qui ont massacré. Ce sont les récupérateurs, les truands, les escrocs sanguinaires du type Santerre, Barère, Hébert, Fouché, Danton, Panis, Fouquier-Tinville, etc., qui ont rapidement éliminé les utopistes et démocrates, et fait fonctionner la guillotine à un rythme industriel. Maintenant, si vous voulez me dire qu’il ne faut pas laisser les Robespierre, Lénine, Trostski, Mao, Pol Pot prendre le pouvoir, je suis bien d’accord avec vous. C’est même un sujet majeur qui n’a pas encore été complètement étudié, ni résolu !

Une autre question ignorée des historiens, c’est la sous-représentation des femmes dans l’IS – hormis Michèle Bernstein, la première épouse de Debord. Pourquoi le groupe était-il si masculin ?

Debord était misogyne, sans doute à cause d’une relation compliquée avec sa mère. Seule Michèle Bernstein était parvenue à le guérir de ce défaut de caractère pendant leurs années de vie commune.

Un portrait de Debord orne votre bibliothèque. Êtes-vous restés amis après la dissolution de l’IS, en février 1971 ?

J’ai encadré un dessin représentant Debord, par Reiser, qui est très drôle. Un grand format, peu usuel chez Reiser et que Debord, quand il avait encore de l’humour, aurait apprécié. Je ne l’ai pas revu après 1971, lorsque je me suis éloigné d’une organisation qui ne comptait plus que trois membres, dont un futur écolo vieillissant mal et un ami de longue date qui n’avait plus d’humour et m’amusait moins. Malgré quelques lettres m’y invitant, il n’y avait pas de raison de poursuivre une relation qui ne présentait plus d’intérêt. Debord m’avait confié la direction de la revue Internationale situationniste d’une manière qui ressemblait à la désignation d’un exécuteur testamentaire. Mais je n’avais aucune envie de jouer ce rôle aux côtés et pour le compte d’une (seconde) veuve qui m’était antipathique. Bref, l’IS était vraiment devenue le couteau sans manche auquel il manque quelque chose.

Justement, comment expliquez-vous le délitement, puis la mort, de l’IS ?

La dégénérescence de l’IS date du jour où Debord l’a transformée en jeu de rôles, lorsque dans un éléphantasme délirant il s’est vu – rejouant la Ire Internationale – en Karl Marx face à Vaneigem-Bakounine, qui ne s’est même pas rendu compte qu’il était instrumentalisé. Le jeu de rôles s’est enrayé lorsque j’ai présenté un ami, anarchiste fameux, Arthur Lehning, biographe de Bakounine, à Debord. Ce dernier est alors devenu amoureux de Bakounine. Mais c’était au moment où, comme dans le film Grand frère, les gosses s’étant éparpillés, Agathon reste seul et malheureux au milieu du jardin public. L’IS n’a pas survécu à l’échec de Mai 68, à la suite duquel les relations au sein de ce groupe minuscule se sont détériorées, au point de rendre pénible la rédaction collective d’Enragés et situationnistes …, et de faire écrire – trois ans plus tard – par Debord à Gallimard qu’il rejetait ce livre. Dès 1970, il ne restait plus que trois personnes à table pour les rencontres à Paris : Debord, Riesel et moi. Debord tournait en rond et avait considérablement changé de caractère. Ce n’était plus l’homme enjoué, l’ami plein d’humour de l’époque où il vivait avec Michèle Bernstein.

Malgré tout, quelle part de l’héritage situ retenez-vous ?

Ce qu’il y avait d’intéressant dans l’IS, c’était le constat fondamental que Hitler, Staline, Trotski, Mao et Robespierre, c’était la même chose. La bible de l’IS, ce n’était pas les Manuscrits de 1844 de Karl Marx, mais Les Trois Mousquetaires. Debord se voyait en Aramis, donc en Gondi i. e. en cardinal de Retz. Mais il lui fallait trois comparses. J’étais donc obligé de jouer à la fois les rôles de d’Artagnan, d’Athos et de Porthos. Vaneigem avait des qualités scolaires et littéraires, mais aucune de celles des Mousquetaires et, en fait, malgré l’importance du Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations, il restera profondément « bruxellois », en dehors du jeu parisien. Il faut bien avouer que Debord considérait les autres recrues de l’IS comme autant de Mousqueton, Bazin, Planchet et Grimaud. Au mieux. Et pourtant, tous les Français connaissent les noms des quatre sympathiques valets dans la trilogie de Dumas, alors que les situs recrutés pour faire nombre ont vite disparu, et leurs noms furent oubliés aussitôt que nous avons secoué la poussière de nos bottes et confié les chevaux aux palefreniers.

Outre l’antitotalitarisme, qu’est-ce qui vous définirait politiquement ?

Aujourd’hui, mes convictions ont peu changé, ont pris du relief, sont plus documentées et plus sévères que dans ma jeunesse. Il reste trois pays officiellement staliniens au monde. C’est trois de trop ! Et combien de théocraties ? Voilà les priorités, avec le (désormais très dangereux, traduit en certaines langues) mot d’ordre qui reste le meilleur : « Ni Dieu ni maître ! ». Je souhaite une révolution dans plein d’endroits, mais certainement pas sous les oripeaux infâmes du castrisme, du guévarisme, du bolchevisme, du maoïsme, qui sont des contre-révolutions, particulièrement réactionnaires.

Le maoïsme, parlons-en. Avez-vous découvert sa violence totalitaire en vous rendant en Chine au début des années 1960 ?

En octobre 1964, c’est sans illusions sur le maoïsme que je suis parti effectuer un stage d’enseignant à Nankin, mais j’ai été « servi » au point de faire grève au bout de trois mois et de quitter la Chine au début du sixième mois d’un contrat qui devait durer deux ans.

Qu’avez-vous fait après cette expérience limitée ?

Lorsque je suis rentré à Paris au printemps 1965, à 21 ans, je cherchais des petits boulots pour payer mon loyer. J’ai sonné à la porte de Gallimard pour demander s’il y avait des romans policiers à traduire dans la Série noire. On m’a répondu que, puisque je revenais de Chine, je pouvais intéresser le secteur sciences humaines, dirigé par Pierre Nora. Ce dernier m’a demandé quel ouvrage d’histoire j’avais en tête ; comme je venais de lire La Tragédie de la révolution chinoise (1938) d’Harold Isaacs, je n’ai pas hésité. La traduction de ce classique écrit par un trotskiste américain ami des gauchistes chinois – que les trotskistes français n’avaient pas voulu traduire et que le sinologue stalinien Jean Chesneaux voulait empêcher de paraître – m’a occupé un an. Mes comparses m’aidaient de temps à autre : Donald Nicholson-Smith pour l’anglais, Vaneigem ou Debord pour améliorer le français.

Et cette première traduction vous a incité à créer la collection « Bibliothèque asiatique » pour diffuser la littérature chinoise dissidente ?

Oui. Après la traduction d’Isaacs, j’avais assuré l’édition du Taoïsme, de Maspero, et de La Bureaucratie céleste, de Balazs, et, surtout, édité et composé la maquette du Su RenShan, peintre, rebelle et fou, de Pierre Ryckmans (Simon Leys). Ces travaux universitaires m’ont branché précocement sur la typographie, la mise en pages, et donné envie de créer une collection à défaut d’une maison d’édition (en fait je serais amené à en créer deux par la suite, dont une, taïwanaise, devenue importante commercialement). On devenait assez vite accro à ce beau métier traditionnel qui a disparu avec l’informatique (qui a d’autres avantages, qu’on ne peut pas nier). Avant de collaborer avec deux ateliers de labeur à HongKong, j’ai passé également pas mal de temps au marbre de l’imprimerie Charles-Bernard, dirigée par le sympathique M. Bogaert, rue des Cloÿs, avec Debord, pour divers numéros de l’IS et nos tracts ou affiches. C’est Debord qui m’a en quelque sorte passé le virus de la belle typo.

L’ouvrage qui lança vraiment la « Bibliothèque asiatique » et sa cinquantaine de titres est Les Habits neufs du président Mao (1971) de Simon Leys, qui a révolutionné notre regard sur la « révolution culturelle ». Auparavant, beaucoup ignoraient le bilan meurtrier du maoïsme.

Pas vraiment. Il ne faut pas croire à la fable de l’ignorance des crimes totalitaires. Précédemment, tous les pro-nazis étaient bien antisémites, puis ont adoré les chambres à gaz sans ignorer ce qu’était la « solution finale ». Tous les staliniens adoraient les procès de Moscou et de Prague et les crimes de Staline. Et ils en redemandaient. Romer, Monatte, Souvarine, Koestler, Kravtchenko, Rousset et d’autres avaient déjà tout dit. De la même manière, tous les maoïstes se réjouissaient des crimes de Mao et de sa femme. Pour la Chine, on n’avait pas encore les chiffres, mais on savait que c’était monstrueux. Les maoïstes, d’ailleurs, ne nient pas le nombre des victimes (le catho-mao Jean-Luc Domenach est toujours lyrique à leur sujet, mais en changeant de trottoir il n’a pas changé de métier, comme disait Souvarine) : ils n’étaient pas maoïstes malgré les crimes du maoïsme mais en raison de ces crimes qu’ils n’ignoraient pas. Je ne me lasse pas de répéter que les maoïstes franchouillards, à l’instar de l’un de leurs maîtres à penser, l’inénarrable Badiou, étaient des gosses de riches qui avaient le goût du sang sans avoir travaillé dans un abattoir.

Si beaucoup n’ignoraient pas les massacres, qu’a apporté Simon Leys dans la compréhension de la Chine maoïste ?

Une explication précoce, opportune et lumineuse de la révo.cul. En 1971, c’est-à-dire à mi-course, cinq années avant la mort de Mao. L’expression « révolution culturelle » vient d’une brochure du stalinien est-allemand Alfred Kurella, passée inaperçue en 1931, que Mao et ses partisans ont reprise à leur compte pendant dix démentes et sanglantes années, entre 1966 et 1976. Peu après le « Grand Bond en avant » et ses quarante millions de morts de faim, Mao a utilisé la violence télécommandée des gardes rouges pour se venger de ses adjoints qui l’avaient marginalisé. C’est ce qu’après Simon Leys j’ai rappelé, « en sons, images et lumières », dans le film Chinois, encore un effort pour être révolutionnaires ! (1977) Pendant dix ans, les cours scolaires et universitaires ont été arrêtés. Près de quatre millions de Chinois sont morts pendant la révo.cul. : des dizaines de milliers d’enseignants, d’écrivains et d’artistes ont été tués, de très nombreux autres torturés. Mao, sa femme et leur clique ont poussé des gosses à s’entretuer avant de les faire éliminer par l’armée. Simon Leys l’a parfaitement expliqué, et il fut le premier en Occident.

Comment Les Habits neufs… a-t-il été accueilli ?

Dès la parution du livre, les « sinologues », surtout les cathos-maos, comme Jean Chesneaux, Jean-Luc Domenach et Léon Vandermeersch, nous ont poursuivis de leur vindicte. Ils ont mené un lobbying efficace pour empêcher Leys d’enseigner en France, m’ont fait virer deux fois du CNRS. Ils ont même, de manière qui aujourd’hui fait rire, écrit à l’ambassade de Chine pour me dénoncer comme un « complice de Deng XiaoPing ». Ces larves sont des personnages du film de Jean Yanne Les Chinois à Paris. Vous pouvez y reconnaître Jean-Luc Domenach, et plus encore Léon Vandermeersch, dans l’abbé recyclé en commissaire politique, magistralement interprété par le génial Paul Préboist. Cela dit, les menaces et imprécations des maos ne me faisaient pas peur. J’ai donné des cours sur l’histoire du xxe siècle en Chine à Paris 7 en 1969, avec de quoi  appliquer si besoin était la formule de Wittfogel : « Quand on sait ce qu’est la liberté, on ne la défend pas avec un couteau, mais avec une hache. »

À la même époque, vous avez amassé des milliers de livres pour former une importante bibliothèque universitaire sur l’Asie…

La bibliothèque (en sus d’une cinémathèque de films chinois alors unique au monde, en dehors de Chine) que j’ai constituée à Censier puis Jussieu, dans des conditions matérielles plus que modestes, a accumulé près de 20 000 références, dans leur grande majorité acquises à des prix dérisoires. On pouvait alors acheter à HongKong, presque au kilo, de précieux livres que les gardes rouges avaient confisqués aux particuliers ou jetés par les fenêtres des bibliothèques. Un grand nombre de ces ouvrages avaient été choisis sur des listes de libraires d’occasion hongkongais par François Cheng et Chan HingHo, car j’étais incapable de tout discerner, même si j’ai eu le coup d’œil pour identifier quelques trésors. Tout cela a été pillé après mon départ de France en 1978. La plus-value sur ces livres n’a pas été perdue pour tout le monde !

Vous avez par la suite vécu depuis 1980 à Taïwan, où vous avez travaillé dans l’industrie nucléaire. Suprême trahison, pour certains, vous avez même interviewé pour L’Express Chiang ChingKuo, le fils de Chiang KaiShek. Il se peut que certains de vos anciens camarades situs pensent, comme notre ami et collaborateur Jérôme Leroy l’a écrit avec humour, que vous soyez devenu « une crapule pro-Medef »…

Soyons précis. C’est sans humour que Jérôme Leroy, rédacteur en chef culture de Causeur, a écrit sur son blog le 5 avril 2009, à Serge Quadruppani : « 1966 est l’année où Mao tente une expérience originale et prometteuse en Chine avec la Révolution Culturelle [sic]. (…) Viénet, tu le sais mieux que moi,  Sergio, est devenu une crapule du Medef. » En novembre 1978, averti que le président Jimmy Carter allait avancer le calendrier de la reprise des relations diplomatiques avec Pékin, j’ai proposé à Jean-François Revel de me laisser préparer un cahier sur Taïwan pour L’Express. Depuis 1969, j’avais compris que l’évolution vers la démocratie de Taïwan était en cours et qu’il était temps d’y relancer une présence française. À contre-courant, je me suis dit qu’il fallait profiter du changement de pied de Washington pour réimplanter la France à Taïwan, contre l’avis du Quai d’Orsay. Ce que j’ai fait pendant une bonne année avant de passer, avec le succès que vous connaissez, à l’électronucléaire.

Ne regrettez-vous pas d’avoir frayé avec l’ancien bolchevique Chiang ChingKuo, qui a dirigé Taïwan à la mort de son père, et même bien avant ?

Ma seule carte de visite pour rencontrer Chiang ChingKuo était ma publication en français et en chinois du livre le plus violent contre Chiang KaiShek et son parti le KMT, celui d’Isaacs. J’ai été également l’initiateur de la traduction et l’éditeur des deux livres les plus importants sur la terreur blanche à Taïwan, ceux de Peng MingMin et de Kerr. Je n’ai donc de leçon à recevoir de personne, surtout pas de votre stalinien « rédacteur en chef culture ». En 2009, plus de trente années après la fin de la révo.cul., avec la mort de Mao en 1976, il est piquant de constater qu’un prof. de lettres français, comme Leroy, intéressé par Mao et la Chine, n’aurait pas vu, sur Internet, en 2008, le film de Hu Jie sur le premier meurtre de la révo.cul., en août 1966. Ce meurtre particulièrement atroce est celui de Mme Bian, proviseur du plus célèbre lycée de filles de Pékin. Il sera suivi par la torture et la mise à mort – en six semaines de l’été 1969 – de 1 900 profs (des Leroy, mais chinois) des lycées de Pékin, toujours sur ordre de Mao-Ubu et de Mère Ubu Jiang Qing, sa meilleure moitié. Vous pourrez offrir à votre collègue le n° 14 de Monde chinois, consacré à Hu Jie, DVD dans la couverture, que j’ai édité en 2008, un an avant les saillies de Leroy.

Publié avec l’aide du Medef ?

Je ne fréquente pas le Medef, que j’avais eu beaucoup de mal à attirer à Taïwan vers 1980 pour qu’il incite ses entreprises adhérentes à comprendre que Taïwan était le meilleur tremplin possible pour le jour où le marché chinois s’ouvrirait. Ces couillons étaient maolâtres et craignaient que Pékin ne veuille plus exporter de t-shirts et de champignons de Paris vers la France si on exportait de l’électronucléaire français à Taipei. C’est sans leur soutien que j’ai été pendant dix-huit ans un efficace vendeur de combustible nucléaire à Taïwan, sans compromission, ni commission, ni rétro-commission : de 1982 à 2007, et au-delà, la France a fourni 33 % des besoins en uranium enrichi des six réacteurs nucléaires de Taïwan.

Tout cela n’est pas très écolo, contrairement à la trajectoire d’autres anciens situs, comme René Riesel, aujourd’hui anti-industrialiste radical.

Je conchie les écolos politicards et militants, qui sont les ennemis de la véritable écologie. Je les ai toujours conchiés : l’IS n’était pas une organisation tendre pour les écolos. La neutronique, c’est pas de droite. Les niaiseries antinucléaires de Vaneigem ou de Riesel confirment – hélas ! – leur dérive. Le fait que quelques membres de ce minigroupe soient devenus gâteux, antivaccins, antinucléaires, et réclament de couvrir le Larzac par des éoliennes pour éclairer à huitième de temps quand le vent le permet la grange où ils égorgent leurs moutons n’est pas exaltant. L’électronucléaire est l’énergie la moins dangereuse, la moins polluante, la plus économique, celle qui prend le moins de place dans les paysages. Les prétendus emplois verts disparaîtront plus vite que les démagogues qui les vantent et auxquels les futurs chômeurs demanderont des comptes.

Dernière question. Je me suis laissé dire que vous cultiviez une intense passion pour Charlotte Corday et Marie-Olympe de Gouges, toutes deux mortes sur l’échafaud. Pourquoi admirez-vous l’assassin de Marat et la rédactrice de la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne ?

Je suis heureux d’avoir publié en 2003 la meilleure biographie de Marie-Olympe, par Olivier Blanc, un historien havrais, qui avait eu la bonne idée d’éditer en 1987 en français les Dernières lettres des condamnés à la guillotine, confisquées par Fouquier-Tinville, que le journaliste anglais John Alger avait retrouvées aux Archives nationales et publiées en anglais en 1904.

Né en Normandie, élevé au cidre, je pense à Charlotte Corday chaque fois que je déguste un pont-l’évêque ou un livarot ou une andouillette à la crème du pays d’Auge. Elle doit entrer au Panthéon, avec Marie-Olympe de Gouges : Corday a quand même débarrassé la France du monstrueux Marat ! Il faut rendre hommage au courage et à l’intelligence d’une femme, solitaire, qui a intuitivement anticipé qu’il fallait éliminer l’idole des futurs bolcheviques.

Les maos franchouillards nous ramènent aux origines françaises du stalinisme, à travers leur éloge des massacres de septembre 1792. Si vous voulez comprendre ce que fut, en 1964, à Pékin, le lancement de L’Orient est rouge, avec trois mille choristes, ce n’est pas à Nuremberg et aux nazis qu’il faut remonter et s’arrêter, c’est, bien antérieurement, à la grandiloquente et ridicule scénographie par Jacques-Louis David de la fête de l’Être suprême, qui marque l’apothéose et le début de la chute de Mad Max Robespierre.

Sur les massacres de septembre 1792, vous offrirez à votre collègue Leroy La Véridique Histoire des hommes de proie de Roch Marcandier, guillotiné avec son épouse pour ce pamphlet, que je réimprime.

Marat, Fouché, Barrère, Robespierre, Carrier, Lénine, Trotski, Staline, Mao, Pol Pot, c’est comme un jouissif toucher rectal permanent pour les fantasmagoriques septembriseurs que sont les staliniens attardés et les maoïstes. Il serait temps qu’ils retirent leur doigt de leur cul !

René Viénet est un homme sympathique. Le genre à débarquer les mains pleines de vin et de livres et à cuisiner pour ses amis. C’est aussi un homme de combats et de bons combats. Quand tant d’autres s’aveuglaient volontairement sur les crimes des régimes totalitaires, et particulièrement sur ceux de la Chine maoïste, il a choisi son camp – le camp de la vérité. On le lui a fait payer. Ce brillant sinologue à l’érudition époustouflante n’a pas fait la carrière universitaire qu’il méritait. Peut-être pense-t-il aujourd’hui que c’est une chance. Ce n’en était pas moins une injustice. Je comprends que Viénet ait la dent dure contre ses ennemis. Ce que je comprends moins et que, pour tout dire, je n’aime guère, c’est la symétrie, non pas certes dans les idées mais dans le langage : violence contre violence, fanatisme contre fanatisme. Et autant l’avouer au risque de passer pour une béotienne, j’ai du mal à considérer l’injure comme l’un des beaux-arts. Mais quand René Viénet s’attaque à Jérôme Leroy, il se trompe de guerre et d’ennemi. Tout d’abord, accorder de l’importance à des échanges de fin de soirée publiés en 2009 sur un blog révèle un étonnant manque de discernement – et une sensibilité excessive. Surtout, s’il arrive à Jérôme Leroy de dire des âneries et même d’en écrire, faire de lui un zélateur de la Révolution culturelle, c’est attenter à son honneur, donc à celui de Causeur et au mien. Jérôme n’a aucune complaisance pour le totalitarisme. Je regrette que René Viénet ne l’ait pas compris. Parce qu’il faut bien dire que ça bouchonne un peu l’amitié. EL

feminisme fourest lahaie

Également en version numérique avec notre application :

*Photo : Hannah.

Turquie-Daech : la fin du pacte de non-agression?

18
turquie daech pkk erdogan

turquie daech pkk erdogan

Les accords entre des entités ennemies sont monnaie courante dans l’histoire des relations internationales. Ces accords peuvent être écrits, comme le pacte de non-agression germano-soviétique signé le 23 août 1939 entre l’Allemagne nazie et l’URSS ; ils peuvent aussi être tacites, ce qui est le cas du pacte de non agression en cours entre la Turquie et l’organisation « État islamique ». Cependant, le bombardement de positions de l’EI par l’armée turque le 24 juillet 2015 pourrait bien signer la fin de ce pacte. À moins qu’il ne s’agisse d’une simple ruse de la part de la Turquie pour redorer son image internationale.

Depuis le début de ses opérations armées, l’EI a toujours fait preuve de neutralité vis-à-vis des intérêts turcs. En juin 2014, lorsque l’EI s’empare de Mossoul, deuxième ville d’Irak, le personnel du consulat turc devient otage de l’organisation. L’EI, pourtant prompte à exécuter tout ressortissant d’un Etat étranger, épargne les 46 otages turcs dans un surprenant acte d’humanité. Les otages rentreront tous sains et saufs en Turquie après trois mois de détention. Quelques mois plus tard, dans la nuit du 21 au 22 février 2015, l’armée turque mène une opération à l’intérieur de la Syrie (35 kilomètres de profondeur) afin de rapatrier la dépouille de Suleyman Pasha, grand-père d’Osman Ier, fondateur de l’Empire ottoman[1. Le site du mausolée est considéré comme territoire turc en vertu d’un accord international.]. Lorsque l’EI encercle la zone en février 2015, le destin du mausolée semble scellé, la destruction ne fait aucun doute. Or, de manière tout à fait inédite, les djihadistes de l’EI se maintiennent à une distance raisonnable du mausolée en attendant que l’armée turque évacue la dépouille ainsi que la quarantaine de soldats turcs chargés de sa garde. Le Premier ministre turc se félicitera de la réussite de cette opération éclair qui s’est déroulée sans coup férir en plein territoire djihadiste. Il faut aussi noter l’absence totale d’attentats de l’EI en Turquie jusqu’à une date récente alors que d’autres pays beaucoup plus lointains (Tunisie, France) sont régulièrement la cible de terroristes se revendiquant de l’EI.

Cette neutralité de l’EI vis-à-vis de la Turquie n’est que l’illustration d’un accord mutuellement avantageux.  D’une part, la Turquie ferme les yeux sur le passage par son territoire des djihadistes venus du monde entier pour rejoindre les rangs de l’EI. D’autre part, elle tolère la contrebande de pétrole qui permet à Daech de se financer et de payer ses fonctionnaires en territoire conquis. En échange de ces avantages, l’EI est supposé combattre et vaincre le régime de Bachar Al-Assad ainsi que les Kurdes désireux d’exercer une souveraineté sur leur territoire, au nord-est de la Syrie.

Un tel accord vaut tant que les deux parties sont en mesure de remplir leur part du contrat. Or, depuis le début de l’année 2015, l’EI est devenue la partie défaillante. D’abord, l’organisation n’est pas parvenue à renverser le régime d’Assad. Ce dernier pourrait même revenir dans le jeu diplomatique mondial dans le sillage de l’Iran. D’autre part, l’EI n’a pas pu s’emparer du Kurdistan syrien. Depuis la défaite des djihadistes à Kobané, les Kurdes, aidés par les frappes de la coalition, n’ont cessé d’infliger des revers à l’EI. La prise de Tal Abyad, fin mai 2015, constitue vue un tournant. Par cette victoire, non seulement les Kurdes ont pris le contrôle d’un des principaux axes d’approvisionnement de l’EI en hommes et en argent (candidats au djihad passant par la Turquie et contrebande de pétrole) mais ils sont dangereusement rapprochés de Raqqa, capitale du Califat autoproclamé (Raqqa est à quelque 40 kilomètres de Tal Abyad).

En gris, territoires détenus par l’organisation Etat islamique en décembre 2014.

Source : Commons Wikimedia

En gris, territoires détenus par l’organisation Etat islamique en juin 2015. Le long de la frontière turque, l’EI, pris en étau par les forces kurdes (en jaune), ne détient plus qu’une bande de territoire de cent kilomètres.

Source : Commons Wikimedia

En juin 2015, Daech ne possède donc plus qu’une seule porte d’accès vers la Turquie. Les Kurdes affichent leur intention de s’emparer de cette zone afin de couper définitivement le ravitaillement de l’organisation en hommes et en fonds. C’est à ce moment précis, alors que la présence de l’EI n’a jamais été aussi faible à sa frontière, que la Turquie envisage une intervention armée afin de « sécuriser sa frontière ».

En réalité, consciente de la disparition prochaine de sa carte maîtresse (l’EI) dans le conflit syrien, la Turquie cherche à reprendre la main. Ainsi, l’attentat de Suruç, le 20 juillet 2015, attribué à l’EI, arrive à point nommé : c’est le premier attentat en territoire turc et le prétexte idéal pour officialiser un « changement de stratégie ».

Or, l’attentat de Suruç pose question. L’EI n’a aucun intérêt à attaquer la Turquie, son meilleur soutien depuis le début du conflit. D’ailleurs, l’attaque a visé et tué 32 jeunes Kurdes proches du PKK (organisation combattue par la Turquie) et désireux de rejoindre les combattants kurdes de Syrie. L’EI ne peut ignorer qu’une exportation du conflit en Turquie peut être instrumentalisée par son puissant voisin afin de renégocier son soutien ou le supprimer. Dans ces conditions, seul un djihadiste incontrôlé aurait pu commettre une telle attaque, à moins qu’elle ne soit l’œuvre de la Turquie elle-même. En effet, les coups fourrés et le recours à des barbouzes sont des méthodes largement employés par la Turquie. Ainsi, en mars 2014, un enregistrement pirate publié sur Youtube révélait un projet d’attaque syrienne contre la Turquie afin de provoquer une intervention de l’armée turque. Dans cet enregistrement, le chef du renseignement turc proposait à Ahmet Davutoglu, alors ministre des Affaires étrangères d’envoyer « quatre hommes [en Syrie] pour lancer huit missiles dans un terrain vague » en Turquie. Autre exemple : en novembre 2005, un attentat  tuait une personne dans une librairie du Kurdistan turc. Le propriétaire de la librairie et des habitants parvenaient cependant à appréhender l’auteur et ses deux complices qui l’attendaient dans une voiture. Les trois hommes, tous membres des services de sécurité turcs, possédaient une liste d’opposants à éliminer, dont les assassinats devaient être imputés au PKK. Toujours dans les années 2000, un vaste réseau criminel (appelé Ergenekon), composé de militants d’extrême droite, de la gauche républicaine, d’officiers de l’armée et de la gendarmerie, de magistrats, de mafieux, d’universitaires et de journalistes projetait des attentats dans toute la Turquie afin de provoquer un coup d’Etat militaire[2. Le réseau, actif dans les années 2000, planifiait des attentats en Turquie. Les attentats devaient être attribués au PKK afin d’amplifier la guerre et afin de replacer l’armée au centre du jeu politique et évincer l’AKP au pouvoir. Le réseau sera finalement démantelé par le gouvernement islamo-conservateur de Recep Tayip Erdogan conduisant à l’arrestation de nombreux hauts gradés de l’armée dont un ancien chef d’Etat-major.].

Quelle que soit l’origine de l’attaque de Suruç le 20 juillet, la réponse turque vise avant tout à stopper la progression des Kurdes de Syrie. Cette attaque n’est qu’un élément visant à légitimer l’envoi de l’armée en Syrie. Pour freiner la progression des Kurdes, la Turquie doit en effet s’implanter sur la dernière bande de territoire qu’occupe l’EI le long de sa frontière (une bande de cent kilomètre) avant qu’elle ne tombe entre les mains des Kurdes, empêchant ainsi la jonction entre les territoires et les forces kurdes. Contrairement à ce que prétend le Premier ministre turc, l’intervention de l’armée turque ne changera pas le cours du conflit. Il est peu probable que la Turquie se lance dans des frappes d’envergure contre l’EI. Tout au plus, Ankara pourrait réaliser quelques bombardements sur des cibles non stratégiques afin de prouver son engagement contre l’EI. D’ailleurs, les bombardements du 24 juillet contre l’EI, censés marquer le « changement stratégique » turc, ont pris fin dès le lendemain. D’après un commandant de l’EI, ces attaques, limitées, auraient visé des entrepôts désaffectés. Il est même probable qu’en cas d’invasion turque, l’EI quitte cette zone frontalière sans livrer bataille.

Il est  préférable pour l’organisation terroriste de céder ce territoire à la Turquie plutôt qu’aux Kurdes, seule force locale efficace sur le terrain contre ses troupes. Si la Turquie et l’EI agissent de concert pour affaiblir les Kurdes, le revirement turc ne peut être considéré comme un « changement de stratégie . Il s’agit plutôt d’un approfondissement de la stratégie initiale consistant à instrumentaliser l’EI contre les Kurdes de Syrie.

*Photo: SIPA. Reportage n°AP21772056_000002.

Croatie: la parade désertée

810
croatie krajina serbie

croatie krajina serbie

Ce 4 août, la Croatie fête le vingtième anniversaire de la plus grande victoire militaire de son histoire: l’écrasement de la République de Krajina serbe, cette « sécession dans la sécession » qui avait décidé de rejeter l’indépendance de la Croatie en 1991 et de s’adosser à ce qu’il restait de la fédération yougoslave, c’est-à-dire à la Serbie.

En seulement quatre jours, du 4 au 8 août 1995, pratiquement tout le peuplement de ces vieux confins militaires de l’Empire autrichien, qui avaient héroïquement résisté aux Ottomans pendant des siècles, fut éradiqué. Quelque 250 000 personnes furent expulsées de leurs foyers sous un feu d’artillerie indiscriminé. L’opération fit environ 10 000 morts et disparus. La Serbie de Milošević resta passive. L’armée de Krajina elle-même, qui avait tenu en échec les troupes croates depuis quatre ans, se débanda en quelques heures sans opposer de résistance. La rumeur a couru par la suite que les services spéciaux de Belgrade s’étaient chargés de dissuader les commandants locaux de tout acte de bravoure. La Krajina, trop coûteuse à défendre, avait été sacrifiée et l’amputation devait être nette. La Croatie, de son côté, jouissait du soutien sans failles de ses alliés occidentaux: Allemagne, Etats-Unis et OTAN.

L’ampleur du désastre, toutefois, surprit tout le monde, à commencer par ses commanditaires. Contrairement aux spéculations naïves ou cyniques des Occidentaux, la minorité serbe tout entière suivit ses chefs dans l’exil plutôt que de tendre les bras à la « jeune démocratie » croate. Le 10 août, alors que toutes les routes entre Croatie et Serbie étaient engorgées de réfugiés à bout de forces, la secrétaire d’Etat américaine Madeleine Albright convoquait la presse pour dénoncer un crime de guerre… ailleurs! La prise de l’enclave musulmane de Srebrenica en Bosnie orientale par l’armée serbe de Bosnie était alors déjà vieille d’un mois et n’avait pas encore suscité de réactions notables. Mais les disparus musulmans de Srebrenica tombaient à pic pour occulter les disparus serbes de Krajina. Parmi les raisons de la focalisation stricte des Occidentaux sur le massacre de Srebrenica, la nécessité de détourner l’attention de leur propre crime en Krajina n’est pas la plus anodine.

L’éradication de la Krajina serbe fut objectivement le plus grand drame humain de la guerre civile yougoslave et le plus vaste nettoyage ethnique en Europe depuis 1945. Elle surpasse de trois fois l’ampleur supposée de l’opération « Fer à cheval » des forces serbes au Kosovo, en 1999, dénoncée à grand fracas par les médias occidentaux durant l’agression de l’OTAN — et qui s’avéra être une pure invention des services secrets allemands!

Aussi impressionnant que sa magnitude est l’escamotage dont cet événement majeur a fait l’objet dans les médias et la conscience du monde contemporain. La Serbie elle-même, par la suite, l’a traité sur un mode honteux, n’assurant pratiquement aucune assistance organisée aux malheureux qui s’étaient réfugiés sur son territoire. Ailleurs en Europe, ce crime fut atténué à l’aide de la même casuistique qu’on a déployée pour justifier, depuis l’an dernier, les exactions du régime de Kiev face à sa propre population dans le Donbass. Le gouvernement de Zagreb était notre allié, nous l’avions reconnu (du reste hâtivement) dans ses frontières (du reste arbitraires) de 1991, il avait donc carte blanche pour récupérer par tous les moyens disponibles l’intégralité de son territoire. La souveraineté de l’Etat primait toute considération humanitaire.

Quatre ans plus tard, en 1999, la volonté de la Serbie de rétablir l’ordre dans sa propre province méridionale du Kosovo agitée par le terrorisme de l’UÇK fut contrecarrée par l’argument diamétralement opposé: ici, l’urgence humanitaire (largement manipulée) primait toute souveraineté. La Serbie fut donc bombardée pendant 78 jours pour avoir voulu faire respecter sa loi sur son territoire, puis amputée de sa province.

L’hypocrisie et l’injustice de l’opération « Tempête » en Krajina — terre d’origine de ma famille paternelle — étaient telles que j’en ai été obsédé des années durant. Citoyen et soldat suisse, je ne savais comment réagir, comment exprimer face à un monde indifférent, car désinformé, la révolte que j’éprouvais face à cette perversion qui n’annihilait pas seulement la tribu de mes origines mais l’humanité en général. Quelques années plus tard, j’ai consigné et développé le conte qui allait devenir mon roman Le Miel. L’exode des Krajichniks n’y apparaît qu’à l’arrière-plan: toute évocation descriptive eût été choquante — et même de mauvais goût — pour un public occidental conditionné à n’associer à l’identité « serbe » que la notion de bourreau et jamais celle de victime. Je résumai donc cette véritable extermination par une synecdoque: ce fut « le plus grand embouteillage de tous les temps », puisque la file des automobiles, des tracteurs et des marcheurs en fuite s’étendait sur des centaines de kilomètres.

Mais voici que, vingt ans plus tard, l’interprétation officielle de ces temps troublés se lézarde et s’effrite comme un pâté de sable. Ironiquement, c’est le gouvernement croate lui-même qui, dans sa suffisance, a suscité le mouvement en organisant une parade commémorative et en y invitant ses voisins et alliés. Il s’attendait à recevoir une caresse sur la tête, le voici évincé comme un chien galeux. Les uns après les autres, les gouvernements se sont débinés, des Etats-Unis et de l’Allemagne jusqu’à la Slovénie voisine. Plutôt que de susciter les congratulations attendues, le jubilé n’aura fait que révéler les cicatrices hideuses de cette agression: une province fantôme au cœur de l’Europe, dont les habitants, d’abord expulsés puis dépossédés de leurs biens, n’ont ni la possibilité ni l’intention de revenir. Quand aux colons croates que le gouvernement Tudjman appelait à venir repeupler le désert, ils demeurent un vœu pieux.

On peut expliquer la réserve des Occidentaux par des raisons diplomatiques. C’est l’argument diplomatique qui ne mange pas de pain: il s’agirait, écrivent les médias, de ne pas « froisser » la Serbie qui oscille entre l’UE et l’alliance russe. Voyons! Qui s’est soucié, ce dernier quart de siècle, de ne pas froisser la Serbie?

Cet alibi dissimule une gêne et une contradiction abyssales. Pourquoi les chancelleries n’iraient-elles pas célébrer le vingtième anniversaire d’un événement qu’elles ont unanimement approuvé? En fin de compte, personne n’a été formellement condamné pour la conduite de l’opération Tempête en 1995. Ni son initiateur, feu le président Tudjman. Ni les responsables exécutifs, les généraux Gotovina et Markač, acquittés par le TPI en 2012. Si l’opération Tempête est manifestement un crime de guerre, aucun de ses participants n’a été jugé criminel. Miracles de la casuistique!

Dans la Croatie moderne, jeune membre de l’Union Européenne, les protagonistes de cet événement sont considérés comme des héros. Le premier d’entre eux, Franjo Tudjman, par ailleurs ancien général communiste et historien révisionniste, chef du parti ultranationaliste HDZ, a son monument dans des dizaines de villes et localités. Son mérite est indéniable dans la création d’une Croatie partiellement souveraine et (presque) ethniquement pure. Lors de la réunion préparatoire à l’opération « Tempête », le 31 juillet 1995 à Brioni, en présence de son état-major au complet, il avait clairement défini le but de l’attaque, qui était le nettoyage ethnique : « Nous devons frapper si fort que les Serbes vont pratiquement disparaître ». Intentions cachées? Nullement. On a appris depuis, mais l’on savait même alors, que la reconquête croate était étroitement encadrée par les services américains. « Le réarmement et l’entraînement des forces croates en vue de la présente offensive font partie d’une opération classique de la CIA: probablement l’opération la plus ambitieuse en son genre depuis la fin de la guerre du Vietnam », écrivait The Independent de Londres le 6 août 1995 sans indignation excessive. Un peu plus tard, leWashington Times dévoilait l’implication directe du Pentagone au travers, notamment, d’une armée privée[1. « Pentagon played role in U.S. help for Croatia », The Washington Times, 30.10.1995]

Il est évident que l’opération Tempête n’aurait jamais été déclenchée sans ces appuis diplomatiques et militaires. Cette désaffection a suscité un profond désarroi en Croatie, où certains ont fini par se demander s’il était bien opportun de parader. On entendait ces derniers jours à la radio nationale des vétérans de 1995 dénoncer pathétiquement ce qu’ils perçoivent comme une trahison.

Pourquoi donc les Occidentaux se détournent-ils aujourd’hui de ce qui est en grande partie leur oeuvre?

L’alliance américaine n’a rien d’une assurance vie. Au contraire. Nombre de régimes douteux de par le monde l’ont appris à leurs dépens, mais le malheur des autres nous sert rarement de leçon. Au cours de l’après-guerre froide, les Etats-Unis ont mis en place une stratégie de déstabilisation et de recolonisation globale dont les extrémistes jetables et les nazis de circonstance sont des pièces centrales. La guerre civile yougoslave aura été le laboratoire et le modèle des interventions ultérieures.

En Yougoslavie, comme plus tard en Ukraine, les Etats-Unis et l’Allemagne ont sciemment appuyé les mouvements les plus aptes à instaurer une haine durable entre des peuples vivant jusqu’alors dans une paix relative[3. Sur le modus operandi allemand, le livre d’Erich Schmidt-Eenboom est fondamental — mais n’existe hélas qu’en allemand. Der Schattenkrieger, Klaus Kinkel und der BND, ECON Verlag, Berlin 1995.] La réhabilitation ouverte de la Croatie nazie de 1941, à laquelle on a assisté depuis la fin des années 1980, n’a inquiété personne, sinon les populations qui, un demi-siècle plutôt, avaient subi un génocide sous le même drapeau. Sur le moment, ces énergies ténébreuses étaient utiles pour repousser et disloquer le « serbocommunisme » et, avec lui, toute tentative de maintien de l’unité yougoslave. Elles en étaient même les seules capables, puisqu’en plus de combattre l’ennemi, elles imposaient la terreur sur le plan interne et évitaient ainsi toute contestation. Pour que la story servie aux opinions soit simple, les protagonistes doivent parler d’une seule voix.

Scénario identique en Ukraine : sitôt que le président élu s’est détourné de l’UE (en novembre 2013), on a vu se déchaîner contre lui des forces qu’on croyait exorcisées depuis Nuremberg et qui, à la faveur de l’Euromaïdan, ont repris pignon sur rue. Secteur droit aura été le fer de lance décisif dans le renversement violent de Ianoukovitch: tant qu’il servait, on s’est abstenu de trop décortiquer ses racines idéologiques. Le fait que l’unité de choc de l’Ukraine « européenne » arbore les insignes et l’idéologie d’une division SS ne suscite aucune réaction concrète en Occident, où les sympathisants de la même idéologie sont, pourtant,réprimés et surveillés. En déclarant qu’il n’avait rien vu de tel à Maïdan, malgré les preuves photographiques, Bernard-Henri Lévy a parfaitement résumé la stratégie de l’aveuglement ciblé du bloc occidental.

On ne le remarque guère, mais Ukraine et Krajina sont deux variantes d’un même nom, signifiant « les confins ». Les parallèles entre le cas ukrainien et le précédent croate sont saisissants et trop nombreux pour être détaillés ici[2. Voir Diana Johnstone, « Ukraine and Yugoslavia », Counterpunch.org]. Des parallèles tout aussi éclairants sont à établir entre la stratégie islamique des Etats-Unis en Bosnie et leurs louvoiements ultérieurs au Moyen-Orient. On se souvient (ou non) que l’Occident a soutenu en Bosnie musulmane le courant le plus fondamentaliste, emmené par l’auteur de la Déclaration islamique, Alija Izetbegović, tout en ignorant les forces concurrentes au sein même de la société musulmane bosniaque. Jürgen Elsässer, dans son enquête Comment le Djihad est arrivé en Europe, démontre que le terrorisme islamique n’aurait pu prendre pied sur notre continent si les services ne l’y avaient pas aidé. Par la suite, l’élimination officielle de Ben Laden en 2011 a ouvert la porte à une alliance ambiguë, mais effective, des Américains avec les courants les plus fanatiques de l’islam sunnite.

En contemplant, tout seuls, leur encombrant défilé militaire, les dirigeants de Zagreb auront peut-être l’occasion de méditer sur la signification réelle de l’événement qu’ils glorifient tant. Ils comprendront peut-être que, comme Noriega, comme Ben Laden en Afghanistan, comme Izetbegović et Thaçi, comme Porochenko, Iatseniouk et leurs cyborgs primaires, la Croatie dont ils héritent, celle de Tudjman et Gotovina ornée de chemises noires et de croix gammées, aura servi d’extrémiste jetable et de nazi de circonstance. Même si, aujourd’hui encore, on y voit des svastikas sur les pelouses des stades, ceux qui ont tisonné cet extrémisme voici un quart de siècle savaient parfaitement jusqu’où il pouvait s’étendre et qui il pouvait menacer. Comme l’avait répondu Churchill aux objections de MacLean lorsqu’il avait décidé de livrer la Yougoslavie aux communistes de Tito: « Allez-vous vivre là-bas? — Non. — Moi non plus. » Depuis quand les maîtres partagent-ils la gamelle de leurs chiens?

Le 4 août 1995, je me suis senti anéanti dans ma part d’âme et de sang serbe. Ce 4 août 2015, je me sens humilié dans l’autre moitié de mon origine, ma part d’âme et de sang croate.

*Photo: SIPA. Reportage n°AP20332520_000005.

Viva Ragazza!

5
presse féminisme

 

presse féminisme

Cinquante-trois gonzesses, cinq mecs, deux gays, un endormi, un émasculé et moi-même, c’était l’incroyable casting sexuel du magazine Ragazza il n’y a pas si longtemps. Une revue tout en shopping et célébrités, conçue pour et par l’industrie de la sape et des sacs à main et qui, suprême résistance de ses dirigeantes, avait conservé l’esprit et le souffle féministe des pionnières du genre à la fin des années 1950. Le plafond de verre ? Entre deux réunions sur les vestes de crêpe satin et les chemises trousseau en soie travaillée, il occupait toutes les conversations. Alors que je touchais un salaire honteusement plus élevé que mes consœurs de « la mode portée », un département où s’agitaient de jeunes nubiennes déscolarisées avec des cintres entre les dents (avec qui, forcément, les échanges s’avéraient plus compliqués que la moyenne), je m’étais moi-même passionné pour ce combat des femmes « payées 16 % de moins en moyenne que les hommes à compétences égales », selon les sources officielles.

Pour l’hétéro mou que j’étais alors, perturbé par les femmes dès la naissance et élevé par une mère au moins aussi tendre que le Mollah Omar, ce cours de rattrapage express de féminisme de bureau avait valeur de sainte parole pour un pécheur sexiste sur la route du Seigneur. Après tout, quel homme censé pouvait tolérer qu’une femme gagne moins que lui, surtout quand c’était la sienne ? Ou même pire, qu’il l’aimait ? Au fond, je crois que c’était un peu mon cas, sauf que je devais les aimer toutes autant, comme un jeune pourceau sous Viagra. J’étais en quelque sorte le Snàporaz de la Cité des femmes de Fellini (1980) : un bon garçon légèrement veule et « phallocentré », une sorte de gros saucisson dans un foulard de soie. Le genre machiste par défaut et pétomane de couette. Bref, d’accord pour le « Girl Power » mais tant que la bouffe est servie à l’heure ! Et puis, un jour, est arrivé le discours féministe que j’attendais.[access capability= »lire_inedits »] Pas de la rédaction, bien sûr – nous étions bien trop occupés à considérer comme « canon » n’importe quel article à partir du moment où il pouvait cisailler la pensée masculine dominante –, mais de New York, et plus précisément du siège de l’ONU, où une jeune actrice à la mode qui avait survécu au sexisme d’Hollywood (et accessoirement à celui de la machine à broyer des films pour enfants) avait déclaré à la foule ébahie cette évidence : le féminisme est aussi et peut-être même encore plus une affaire d’hommes, de pères, de frères, d’amants, de maris… Une idée au moins aussi vieille que Gisèle Halimi, mais qui sonnait à mes oreilles comme la promesse d’un monde meilleur raconté par les laboratoires Vichy et leur déo stress-resist à effet soixante-douze heures.

Jésus ! C’en était donc fini du féminisme à moustaches et de la guerre des sexes ? Les coupeuses de couilles en douze allaient rentrer leurs sabres dans un fourreau YSL. Nous allions pouvoir enfin nous aimer et nous reproduire. Et peut-être même, pourquoi pas, partir en vacances sur la Riviera italienne avec Clémentine Autain qui aurait laissé tomber sa coupe de Chaussée aux Moines et troqué ses sandalettes conte une paire de Louboutin. J’étais tellement excité que j’inventais aussitôt toutes sortes de néologismes à l’apéro (les « fémimecs », les « fémicools », les « fémimâles », etc.) dont, heureusement, beaucoup ne rentreraient ni dans l’histoire ni dans le dictionnaire.

Avec la féministe en chef du journal, une femme tornade à la Rosa Luxemburg tombée amoureuse d’un garçon remarquablement plus docile et patient, je me voyais déjà à la tête d’une nouvelle mixité politique où plus aucune fille, même jolie, ne rejetterait d’emblée le féminisme « parce qu’elle aime les hommes ». Une ère de dialogue érotique et sentimental où Gilles Lellouche et Jean Dujardin feraient des comédies de potes sur les injustices faites aux femmes, où le président « goujat » (dixit Sophie Marceau) prendrait la parole dans nos pages pour dire que s’il n’a pas convolé avec la Gayet, c’est d’abord et bien sûr pour épouser la cause des femmes… J’en avais d’ailleurs parlé à son sympathique aide de camp, le jeune Gaspard Gantzer. Et il n’avait pas dit non, le bougre !

Sans m’en rendre compte, non seulement j’étais devenu féministe mais plus vraiment sûr d’être un homme. Entre deux sexes, je me laissais aller à quelques tonitruants « Salut les filles ! » dès le petit matin. Ou même à complimenter, façon copine de chambrée, l’une ou l’autre sur le galbe fabuleux de son nouveau jeans ou les formes avantageuses de sa chemise en popeline blanche dont elle avait miraculeusement perdu les boutons du haut. C’était oublier que le féminisme unisexe, même débarrassé des réflexes exterminateurs du MLF, n’était pas non plus encore précisément la fête du slip. Il faut dire qu’à un tel niveau de concentration féminine (93 % des troupes), le magazine Ragazza en avait perdu toute sensualité. Un peu comme si l’esprit de garnison en jupons qui régnait alors dans ses rangs avait tué dans l’œuf la moindre tentative de séduction. Embrasser une femme pour la saluer ? À peine tolérable. La charmer ? Peut-être même la courtiser ? Très vite sexiste. À moins, bien sûr, d’avoir le physique de Conchita Wurst et les manières de Stéphane Bern. La draguer, la toucher ? Compliqué, voire dangereux. Car, au passage, cette passion du féminisme d’entreprise n’avait pas attendu les barbares de Benghazi pour pratiquer une autre forme de révolution : la terreur. À force de lutter contre les inégalités de salaires, de dénoncer le sexisme des politiques, des journalistes, des patrons et d’à peu près tout ce qui se rase les poils de barbe, de lutter contre le harcèlement de rue des lourdauds à casquette et des bidasses en permission, mes sœurs de lutte en avaient parfois, j’en ai bien peur, légèrement perdu la raison.

Sans toujours penser à mal, elles s’étaient mises ainsi à couper chaque semaine deux ou trois têtes qui dépassaient. Jusqu’à provoquer une véritable hécatombe en quelques mois. La pression était devenue telle que toutes ces femmes libérées par elles-mêmes vivaient en réalité totalement recroquevillées sous leur bureau. Préférant tomber malades au premier coup de vent plutôt que de risquer leurs fesses sur le billot du féminisme. Pleurant sans raison, organisant des psychothérapies de groupe autour des imprimantes et photocopieuses, buvant jusqu’à l’épuisement. Et prenant dix ans de plus à chaque bouclage qui, comme un funeste coup du sort, se renouvelait chaque semaine puisque nous étions un hebdomadaire.

Pas toujours facile de faire avancer la cause des femmes avec des cadavres ambulants et des féministes sous Tranxène. Il se disait même dans les couloirs et les ascenseurs, transformés chaque soir en îlots de résistance par les futures exécutées du sérail, que la rédaction avait été placée sous surveillance par la médecine du travail, devant le nombre anormal de dépressions nerveuses. Pour soulager nos frangines de combat, avec mon ami Bernard, un journaliste homo qui aimait tellement les femmes qu’il aurait pu se marier avec, nous avions même entamé une série de sketchs de fort mauvais goût sur le thème du « matriarcat islamique ». Une parodie de dictature féministe où, sur le mode des décapitations filmées de Daesh, nous prenions la mesure des cous de nos collègues avec de grandes règles en fer, avant de mimer leur mise à mort à grands coups de « Women akbar ». C’était lamentable, mais ça faisait beaucoup rire les filles. Alors, nous étions contents. Jusqu’au jour où, sans prévenir, les duettistes à serpettes qui dirigeaient la Ragazza ont soudain perdu le pouvoir au profit d’un élégant barbichu à la diplomatie toute byzantine. C’en était fini du féminisme de guillotine et des causeries sur le plafond de verre. La sape et les sacs à main ont pu reprendre leurs droits. Et, il faut bien l’admettre, la vie aussi.[/access]

feminisme fourest lahaie

Également en version numérique avec notre application :

*Photo : Rue des Archives

Qui va tuer Walter Palmer?

61
Cecil lion Walter Palmer

Cecil lion Walter Palmer

(Avec AFP) Après « Débranchez Vincent Lambert, pas les Guignols », la prochaine Une de Charlie Hebdo pourrait être : « Tuez les dentistes, pas les lions. » Puisque le journal satirique décapité par les islamistes est devenu le bulletin officiel des moralines à deux balles, ce titre serait parfaitement conforme à sa nouvelle ligne éditoriale.

Depuis une semaine, si on veut être dans le coup, il faut en effet militer pour l’exécution d’un certain Walter Palmer et le faire savoir à tous ses amis. La mort d’un lion au Zimbabwe, lors d’une partie de chasse de ce dentiste américain, met en exergue la façon dont les médias sociaux et Internet peuvent se transformer en jungle virtuelle.

Amateur de trophées animaliers de prestige, le braconnier féru de tir à l’arc Walter Palmer n’est que le dernier d’une longue liste de personnes – célèbres ou non – qui ont été publiquement, sans pitié, jetées en pâture au monde entier sur Twitter et Facebook, plateformes désormais comparables à la place du village du XXIe siècle.

Pour avoir tué et décapité le lion Cecil, félin star du parc national Hwange au Zimbabwe, « il doit être extradé, inculpé et de préférence pendu » a tweeté l’association des fanatiques de la cause animale PETA (plus connue pour ses affiches de bimbos nues comparées à des vaches, car « tous les animaux sont faits des mêmes pièces »[1. Comme la palourde et le rhinocéros, par exemple.]).

Dans la foulée, Twitter a été inondé de messages souhaitant notamment que le riche américain : brûle en enfer, soit lapidé, torturé ou plus simplement jeté aux lions, le hashtag #Cecilthelion étant l’un des plus populaires de la semaine (sans compter, chez nous, le monstrueux #JeSuisCecil…). De nombreux appels – dont une pétition sur le site de la Maison blanche – ont également été lancés pour exiger son extradition vers le Zimbabwe, qui souhaite le juger.

« La disgrâce publique à travers les réseaux sociaux est clairement la façon dont les gens dans notre société « punissent » de manière informelle ceux qui ne respectent pas les règles, même si les règles de la société ne sont pas des lois », a confirmé à l’AFP Lori Brown, professeur de sociologie au Meredith College, en Caroline du Nord (sud-est des Etats-Unis).

En clair, nous assistons sans moufter à une régression historique, par un retour aux temps obscurs des châtiments populaires. « C’est comme une mise au pilori en public et, tout comme ce type de punition, certains se satisfont simplement de la ridiculisation de la personne, mais d’autres peuvent vouloir lui jeter des choses dessus ou même la blesser », a-t-elle souligné.

En attendant qu’un végétarien intégriste ne poignarde ou ne décapite le braconnier Palmer, Internet a donc ravivé une forme médiévale d’humiliation publique. La différence est que les lyncheurs peuvent aujourd’hui humilier en restant anonymes, cachés derrière un pseudonyme. Plus besoin de se rendre sur la place du village pour rejoindre une foule revancharde.

La même semaine, des attentats islamistes ont eu lieu au Cameroun, en plus des « banales » exactions de l’Etat islamique en Irak et en Syrie. Et un bébé a été brûlé vif par des terroristes israéliens en Cisjordanie. Des milliers d’hommes et de femmes sont morts, dans des conditions abominables. Mais ne nous attardons pas sur leur triste sort, il y a plus grave : le lion Cecil, à la célèbre crinière noire, ne rugira plus.

On connaissait déjà la propension de l’humaniste français moyen à souhaiter le rétablissement de la peine de mort pour les pédophiles ou les assassins d’enfants. Mais il y a désormais plus intouchable qu’un innocent petit d’homme : l’animal. Enseveli sous les menaces de mort et les insultes, Palmer a dû fermer son cabinet dentaire, après que ses comptes Twitter et Facebook aient été suspendus, mais avant d’avoir été condamné pour braconnage.

L’an dernier, un jeune marseillais avait quant à lui écopé d’une peine d’un an de prison ferme pour avoir torturé un chaton. Et on imagine que le « serial killer » de chats qui démembre et éparpille ces jours-ci ses victimes dans la cité phocéenne aura droit à une condamnation encore plus exemplaire. L’écartèlement en place publique ? L’empalement ? La crucifixion ?

Les Droits de l’Homme ont déjà été rebaptisés Droits Humains dans certains pays plus atteints que d’autres par le politiquement correct féministe. Mais l’humain étant un mammifère comme les autres selon la PETA et Aymeric Caron, ne serait-il pas plus simple de parler désormais de Droits des Animaux ? Enfin, nous serions tous égaux. Même si certains resteraient plus égaux que d’autres, si l’on pense par exemple aux situations comparées d’un enfant des favelas et d’un caniche du 16e arrondissement de Paris…

*Photo : Glen Stubbe/AP/SIPA/AP21772168_000009

Fière comme une Romaine en France

332
intégration France Italie

intégration France Italie

Nous sommes le 28 juin et comme tous les matins, j’ouvre le journal Il Messaggero. J’y lis un article de fond sur les recrues « européennes » de l’Etat islamique, après les derniers événements dramatiques de France, à Lyon notamment. Une estimation affirme que la Grande-Bretagne compterait 800 à 1000 recrues de l’EI, la France 1500, l’Allemagne 650 et l’Italie 65[1. Partis d’Italie vers la Syrie ou l’Irak (moins de dix Italiens ou naturalisés italiens).]. Cette estimation aurait de quoi surprendre l’Italien moyen, habitué à croire que le problème de l’intégration des étrangers ne concerne que l’Italie. Pour moi, ces données n’ont rien de surprenant, d’autant que je suis rentrée de France il y a à peine un mois.

Voici ma petite histoire. Elle m’a permis de découvrir des dynamiques qui m’étaient jusqu’alors inconnues. Nous sommes à la fin du mois de février de cette année. J’arrive en France, à Lyon, une ville pas si éloignée de l’Italie. J’y resterai trois mois pour enseigner l’italien dans un lycée professionnel. C’est la première fois que je me rends dans ce pays, même si je connais très bien la langue française que j’ai étudiée de nombreuses années à l’école, ainsi que sa culture. Les premiers jours sont étranges. Je me trouve dans un quartier légèrement excentré et je rencontre uniquement des maghrébins qui ont dans leur allure bien peu à voir avec la civilisation européenne.

Cela éveille mes souvenirs de Tunisie, où je me suis rendue en vacances avec mes parents lorsque j’étais toute petite. Les odeurs des rues sont très semblables à celles qui me reviennent de ce voyage effectué il y a de nombreuses années : une odeur de cuir, de cumin, d’épices. Nous sommes bien loin de la France que j’avais toujours imaginée. Il me faudra attendre de rejoindre le centre-ville ou son sixième arrondissement pour rencontrer mes cousins français et me retrouver un peu dans un contexte européen. Je vois tellement de femmes voilées. En Italie, on n’en voit pas tant, surtout à Rome. Je ne suis pas habituée et je crois qu’elles s’aperçoivent que, sans le vouloir, je les regarde un peu de travers.

Dans la rue, il est fréquent d’entendre parler arabe, et lorsque j’entends parler français c’est avec un accent, une prononciation particulière. Je ne comprends rien. Je m’entends dire par les commerçants de mon quartier que je ne parle pas français, alors que je comprends toujours parfaitement le français que j’entends à la télévision ainsi que celui de mes amis… Il me semble bien que c’est eux qui ne savent pas le parler. Ils me disent qu’avec ma couleur de peau, je ne peux être que Russe. Cette fois c’est eux qui me regardent de travers. Mais que veulent-ils à la fin ? En Italie, ils ne se permettraient jamais…

Je commence à travailler au lycée. Les premiers jours sont terribles aux yeux d’une Italienne. Les élèves sont pour la plupart des Français d’origine maghrébine, excepté deux ou trois Turcs et quelques Européens, dont deux d’origine italienne. Mis à part ces derniers, les jeunes, bien qu’étant nés en France, parlent la langue française comme s’ils étaient arrivés il y a quelques années. Je suis décontenancée. Les jeunes d’origine arabe (et pas seulement) qui naissent dans mon pays s’expriment avec mon accent et il n’y a pas grande différence entre eux et moi…

Mes élèves comprennent que je les regarde de manière étrange, et j’essaye de comprendre comment me comporter. Je n’ai jamais vu des jeunes aussi indisciplinés de ma vie, surtout les jeunes filles. Mais je m’arme de patience. L’inconnu effraie toujours et j’espère apprendre quelque chose d’eux. Ma mission continue et je dois préparer un dossier sur la Sardaigne que la classe de terminale présentera au baccalauréat. J’écris un chapitre sur la cuisine sarde et évoque parmi les différentes spécialités le « Porceddu », en d’autres termes le porc rôti. Seulement, après avoir évalué le contenu du dossier, la proviseur me convoque et, un peu gênée, m’invite à retirer toute référence à cet animal : « Vous savez, ces élèves sont en grande partie musulmans… Ce n’est pas bien vis-à-vis d’eux… »

J’en reste pantoise. Ma première réaction a été de rire mais en réalité je suis très en colère. J’ironise en répondant : « Que je sache, je ne leur demande pas de le manger ! ». C’est absurde. Vraiment absurde. En Italie, on lui rirait au nez. Depuis que je suis ici, je ne vois que des femmes voilées, cela me dérange. Je réfléchis. Elles offensent ma sensibilité et mon identité de femme. Et dans un pays qui compte parmi les fondateurs de l’Europe, comme la France, cela ne devrait pas se produire. Je me lève un peu démotivée du bureau de la proviseur, et m’attèle à retirer le « Porceddu » des lignes du dossier. Je commence à penser qu’ici, en France, on a de sérieux problèmes sociaux. Je me plains souvent de mon pays, mais si seulement chaque Italien venait ici, il ne se plaindrait plus des événements de Lampedusa, lesquels, en fin de compte, ne nous touchent pas tant au quotidien.

Un soir, mes nouveaux amis français, espagnols, allemands, brésiliens et italiens m’invitent à sortir. Avec eux, je me sens à la maison. Dans mon quartier, non. Il y a trop de maghrébins. Je ne m’y suis habituée qu’un petit peu, en fin de séjour. Avant de sortir ce soir-là, je fais un tour par le marché pour faire quelques courses. Le lendemain étant un jour férié, même les boulangeries seront fermées. Je me fraye un chemin parmi les femmes aux vêtements encombrants pour prendre un peu de salade et quelques carottes, lorsque j’entends mon nom. Je me retourne et vois deux jeunes filles voilées de la tête aux pieds, qui me saluent de la main. « Mais qui sont ces deux-là encore ? », me demandai-je. Elles s’approchent, conscientes que je ne pouvais les reconnaître. Une fois en face de moi, je reconnais leurs yeux. Ce sont deux de mes élèves.

Je m’excuse de ne pas les avoir reconnues, car au lycée je ne les ai jamais vues voilées, et nous bavardons un peu. Je ne peux m’empêcher d’ironiser sur le voile face à elles, parce qu’en Italie ce n’est pas chose normale, il y a n’y a que très peu de musulmanes qui se voilent. A l’école et entre amis, elles seraient affectueusement moquées. C’est pour cela qu’elles évitent et qu’en définitive, elles prennent davantage les habitudes qui siéent à une jeune femme italienne. Elle deviennent Italiennes. Elles sont Italiennes. Ces filles que j’ai devant moi en revanche, n’ont de français que leur carte d’identité à mes yeux.

« Mais Madame, j’suis Algérien moi ! », m’avait un jour lancé un garçon de la classe, alors que je leur exposais mon point de vue. « Non, tu dois dire que tu es Français ! Tu es né ici ! Tu ne peux te sentir Algérien ! Tu as tout intérêt à assumer et à « faire » le Français, qu’irais-tu faire en Algérie ? », lui avais-je répondu. Ce jour-là je faisais non pas un cours d’italien, mais un cours de français, sur le participe passé (étant donné que ces jeunes ne font guère la différence entre le participe passé et l’infinitif : comment suis-je supposée l’expliquer en italien si personne ne le leur a jamais fait rentrer dans la tête en français ? Mais est-il possible d’écrire sans sourciller « je l’ai donner » ?! Mon professeur de français au lycée m’aurait immédiatement recalée pour une pareille erreur).

Ces jeunes ont pourtant tout à gagner en s’investissant et en devenant de vrais Français de bon niveau. Je leur dis clairement ce que je pense, cela me semble tomber sous le sens, mais ils me regardent tous, cois, comme si jamais personne ne le leur avait énoncé ces évidences. Il n’y a pas d’espoir, pensai-je. Ces Français les bichonnent trop. Ils leur laissent tout passer. Ils n’ont même pas le souci de leur enseigner la langue jusqu’au bout. Sous le prétexte des colonies et de l’exploitation, ils se sont laissés coloniser eux-mêmes. Je ne parviens même pas à trouver une boucherie qui vende autre chose que de la viande hallal dans tout mon quartier !

Je pense aux jeunes italiens (et naturalisés italiens) qui ont des origines diverses : arabes, roumains, africains, sud-américains, chinois… A mes yeux ils sont Italiens, ils parlent comme moi, s’habillent comme moi, gesticulent comme moi ; la plupart d’entre eux doivent carrément attendre des années pour obtenir, après leurs 18 ans, la nationalité italienne, mais malgré cela, ils sont fiers de se sentir et de se dire Italiens. Moi, cela me rend fière de mon pays : transmettre sa culture et se faire aimer des autres pour cela est chose inestimable et merveilleuse.

Un samedi à l’école, c’est la journée portes ouvertes. Tous les jeunes du collège viennent visiter leur lycée en vue d’une inscription. Je suis au deuxième étage, en train de présenter la section italienne, lorsque la secrétaire me demande de descendre pour rencontrer une Italienne désireuse de s’inscrire. L’image que je me faisais de la fille était claire : Italienne, type caucasien. C’est face à une multitude de jeunes d’origine arabe que je me retrouve… Puis je distingue une fille aux traits maghrébins, mais à sa manière d’être, de s’asseoir, de se toucher les cheveux, cette posture et cette façon de s’habiller, tout en elle me rappelle ma maison. Elle se retourne et croise mon regard. Elle aussi se sent à la maison à ce moment-là. Elle vient vers moi, me tend la main : « Salut, je m’appelle Fatima, je suis Italienne », me dit-elle avec un accent turinois inimitable. Une complicité s’instaure immédiatement entre nous, que seules deux Italiennes à l’étranger peuvent connaître.

Quelques jours plus tard, en attendant le tram pour rentrer à la maison après une promenade dans le centre, je téléphone à ma mère pour tromper l’attente. A côté de moi : une jeune maman maghrébine, et sa fille d’environ 5 ans. Tandis que je parle en italien au téléphone, la petite fille me sourit et me regarde, l’air amusé. Je lui souris aussi. A peine ai-je raccroché que la petite s’approche et me dit avec un fort accent lombard : « Salut, tu sais je suis née en Italie, ça te dirait de parler un peu italien avec moi ? » Nous échangeons quelques phrases sous le regard nostalgique de sa mère.

Maintenant que je suis rentrée en Italie, je vois les choses différemment. Je suis allée manger dans ma pizzeria préférée, où Mohammed et Ahmed (Mimmo et Amedeo pour les amis) servent la pizza napolitaine. Ils sont arrivés d’Egypte il y a quelques années et, comme presque tous leurs concitoyens qui vivent ici depuis longtemps, ils ont pris l’habitude de parler avec un vague accent romain qui nous fait toujours sourire. Leur façon de s’habiller, de gesticuler et de se comporter est désormais incontestablement italienne. « Comment c’était la France ? », me demande Mimmo. « Bien ! La pizza m’a manqué cependant ! » Et lui de répondre, avec un clin d’œil : « Eh, que veux-tu ! L’Italie restera toujours l’Italie, elle n’a pas son égal. » Il me l’a dit comme l’aurait dit un Italien « de souche ». Il a toujours parlé comme un Italien. Mais je ne le remarque que maintenant. Mimmo ne ferait certainement pas partie de ces 65 « partis d’Italie vers la Syrie ou l’Irak ». Et j’en suis fière.

*Photo : Flickr.com

Kim-Jong-Un, numéro un sur les droits de l’homme

4

À trop vouloir trouver des poux dans les cheveux très esthétiquement coupés de Kim-Jong-Un, la presse occidentale a parfois relayé des informations sans fondements sur la Corée du nord. Dernier exemple en date, la supposée mise à mort du ministre de la Défense par un tir de canon antiaérien. Celui-ci avait eu l’indélicatesse de s’endormir pendant un défilé officiel. Stupéfaits, crédules (et en quête de buzz), les grands médias, notamment français, avaient diffusé cette information fournie par la Corée du Sud. Problème, trois jours après, Séoul rétropédalait et déclarait ne pas pouvoir assurer la véracité de son information.

Une autre histoire avait permis à l’Occident de dénoncer la cruauté du commandant suprême de l’Armée Populaire de Corée. En août 2013, on avait appris que Hyon Song-Wol, une chanteuse populaire, et ancienne amoureuse de Jong-Un, avait été éliminée par le régime après s’être filmé en pleins ébats sexuels. Or, par un miracle qui suffirait à faire du glorieux leader un dieu, Hyon-Son-Wol réapparut à la télévision en mai 2014, étrangement ressuscitée.

Alors, quand Rachmawati Sukarnoputri, fille du premier président indonésien Sukarno et directrice d’une fondation Indonésienne pour la paix, déclare que : « les affirmations concernant des violations des droits de l’homme [en Corée du Nord] sont fausses [et que] tout cela n’est que de la propagande occidentale », ces mêmes occidentaux se retrouvent en position délicate. Plus loin, elle ajoute : « Ces gouvernements occidentaux se plaisent à affubler la Corée du Nord d’horribles étiquettes ». Et Rachmawati Sukarnoputri de conclure, au sujet du chef suprême de la République Populaire de Corée : « [Il] devrait être honoré pour son combat contre l’impérialisme néo-colonialiste ».

Rachmawati Sukarnoputri a donc non seulement nié toute violation des droits de l’homme par le régime nord-coréen, mais également confirmé que Kim Jong-Un recevrait un prix en septembre : « pour la paix, la justice et l’humanité ».

Ce prix Sukarno, qui décore des dirigeants promouvant l’indépendance et le développement, avait déjà été attribué en 2001 à Kim Il-Sung, autre grand démocrate, fondateur de la Corée du Nord, qu’il dirigea quelques années de 1948 jusqu’à sa mort en 1994.

Les liens entre l’Indonésie et la Corée du Nord ont été tissés il y a longtemps. Président de l’Indonésie depuis son indépendance en 1945, Sukarno avait établi des relations avec Pyongyang dès les années 1950. Depuis, les deux pays et leurs dynasties – Sukarno et Kim – gardent de forts liens d’amitié.

Ainsi, Kim Jong-Un a encore quelques amis. Et grâce à eux, il va rejoindre au panthéon du prix Sukarno, des défenseurs de la paix et de la dignité humaine un peu moins controversés que lui. En effet, parmi les lauréats du prix, on trouve Gandhi, ou Aung San Suu Kyi. Heureusement que certains ennemis de l’Occident œuvrent pour le triomphe de la vérité!

FN: La guéguerre père-fille a bien lieu

77
lepen marine fn philippot

lepen marine fn philippot

La guerre de tranchées que se mènent Marine Le Pen et son père se poursuit. La semaine dernière, la Cour d’appel de Versailles a confirmé le jugement en référé en première instance vidant de son sens le congrès par correspondance organisé par la présidente du FN, lequel avait notamment pour objet de supprimer le titre de président d’honneur.

Mais comme l’explique le journaliste Laurent de Boissieu sur le site Atlantico, « Marine Le Pen a perdu une bataille mais n’a pas perdu la guerre face à Jean-Marie Le Pen […] Les juges n’ont pas dit qu’un congrès extraordinaire ne pouvait pas réviser les statuts du FN pour en supprimer la présidence d’honneur, mais simplement que le silence des statuts ne permet pas de l’organiser par correspondance. Les juges n’ont pas dit que le bureau exécutif du FN ne pouvait pas sanctionner Jean-Marie Le Pen, mais simplement qu’en l’espèce il ne pouvait pas être suspendu pour une durée liée à la tenue dudit congrès extraordinaire. Bref, bien qu’à court terme Jean-Marie Le Pen peut jubiler et rester président d’honneur du FN, à long terme Marine Le Pen possède les outils juridiques pour l’en déloger. »

Marine Le Pen semble aujourd’hui convaincue que sa crédibilité politique ne pourrait souffrir d’un maintien de son père dans les fonctions de président d’honneur. Pour avoir ironisé dans ces colonnes, allant même jusqu’à la comparer au personnage joué par Michel Galabru dans Le Viager, nous n’en saurions la blâmer. Depuis janvier 2011, le FN n’a cessé de progresser tant en nombre d’adhérents (qui a progressé au quintuple) que par le nombre de ses électeurs (qui a doublé). Mais il se heurtait néanmoins à un plafond de verre lors de confrontations au deuxième tour auxquels il accédait ainsi plus facilement. Le report des voix au second tour répond à d’autres exigences que celui du premier, lequel suppose soit adhésion, soit protestation. Quand on arrive en finale d’une élection, il faut être considéré comme un vote acceptable en second choix. Or, si le FN avait augmenté ses scores dans ce type de confrontation lors d’élections partielles, il butait le plus souvent contre un plafond de verre, car certains électeurs rechignaient à déposer un bulletin mariniste dans l’urne à cause de la présence de l’ancien FN que symbolisait la fonction honorifique de Jean-Marie Le Pen.

Il semble que Florian Philippot ait fait cette analyse depuis longtemps, c’est pourquoi il n’a pas hésité à saisir l’occasion de déclarations du fondateur du FN pour précipiter la disgrâce et convaincre Marine Le Pen que le moment était enfin venu de tuer le père. Ceux qui refont après coup le match judiciaire en pointant l’amateurisme du duo Marine Le Pen-Florian Philippot sont sans doute un peu de mauvaise foi. Devant le silence des statuts sur la possibilité ou non d’un congrès par correspondance, il n’était pas du tout évident a priori que ce dernier serait censuré par la Justice. La présidente du FN souhaitait régler la question le plus rapidement possible et de la manière la moins spectaculaire. Ce ne sera donc pas le cas. Un vote public sera sans doute encore plus violent et humiliant pour Jean-Marie Le Pen, ce que tout le monde, elle et sa nièce Marion compris, souhaitaient éviter. La récente victoire de Jean-Marie Le Pen devant les juges apparaîtrait comme une victoire à la Pyrrhus et pourrait même bénéficier à long terme à sa fille. Plus cette éviction sera spectaculaire, plus les électeurs qui craignaient d’apporter leur suffrage dans un second tour à cause de la présence du père-fondateur seront libérés de leurs réticences.

Est-ce parce qu’elle partage cette analyse que la sphère médiatico-politique se félicitait bruyamment et presque joyeusement des décisions de justice maintenant Jean-Marie Le Pen à la fonction de président d’honneur ? Si tel n’est pas le cas, c’est rudement bien imité. Les réactions sur Twitter à la décision de la Cour d’appel étaient empreintes d’une certaine satisfaction, voire parfois d’une joie, à tel point qu’on se demandait si certains n’étaient pas partis en voiture faire le tour de la mairie en klaxonnant, juste après leur tweet. C’est l’impression que donnait notamment celui de l’ex-ministre Frédéric Cuvillier le 28 juillet : « 3-0 ! Marine Le Pen, Marion, Aliot, Collard, avocats ou diplômés en droit, les « sommités » juridiques du FN encore mises en échec par le patriarche renié ». On souligne l’affectueuse référence au « patriarche ». Jean-Marie Le Pen is a star ! Du moins encore au Parti socialiste. Peu après, un sondage annonçait que Marine Le Pen n’était en rien affectée en termes de popularité par la guerre dans son parti. Gueule de bois pour les klaxonneurs autour de la mairie, qui n’avaient pas envisagé une seconde que l’éviction de l’ami de Rivarol déçoive l’électorat constitué par Marine Le Pen depuis quatre ans. Les klaxonneurs ont d’ailleurs trouvé avec Jean-Marie Le Pen un outil de détestation commun, Florian Philippot. Trop énarque, trop à gauche. Evidemment, ils passent sous silence les relents d’homophobie qui accompagnent la haine suscitée par le numéro deux du FN de la part de leur désormais patriarche favori. Mais certains, à l’instar de l’ancien conseiller du « Reagan français », Lorrain de Saint Affrique, envisagent même que Marine Le Pen se sépare de son stratège préféré, décidément si inefficace depuis quatre ans. On rêve…

Dans cet océan de bêtises, on a même fini par trouver sagesse et pertinence à Roland Cayrol, vendredi soir sur France 5, lequel sait tout de même compter, les voix engrangées par le FN. L’ancien sondeur a déjà fait une croix sur Jean-Marie Le Pen, qui ne compte plus selon lui pour les électeurs FN. Parvenir à me mettre d’accord avec Roland Cayrol, voilà au moins un exploit au crédit de ceux qui klaxonnent sans pudeur leur attachement à leur diable favori.

*Photo: Laurent Cipriani/AP/SIPA. AP21759660_000001.

Pécresse s’en va-t-en guerre contre l’islamophobie

144
pecresse islamophobie juifs barre

pecresse islamophobie juifs barre

Communiqué de Valérie Pécresse

Valérie Pécresse dément catégoriquement les propos qui lui ont été prêtés dans Le Canard Enchaîné du 29 juillet, selon lequel elle aurait distingué ses compatriotes juifs et musulmans des autres au cours d’une réunion publique qui s’est tenue à la salle des fêtes du Blanc-Mesnil en présence de nombreux élus et personnalités le 8 juillet dernier.

Elle y avait réaffirmé, au contraire, que toutes les religions doivent s’inscrire dans les lois de la République. Voici les propos qu’elles a tenus : « c’est évident, ce que l’on a demandé aux catholiques et aux juifs par le passé, on doit pouvoir le demander aux musulmans de France. Mais ce qu’on a donné aux catholiques et aux juifs par le passé, on doit aussi pouvoir le donner aux musulmans de France, dès lors qu’ils s’intègrent dans les principes de la République. Tout ça, c’est des sujets dont il faut que nous parlions. Tout ça, c’est des sujets de discussion. »

L’enregistrement intégral de cette réunion publique a été réalisé par la télévision « La Locale » et a été déposé chez Maître Stéphane Emery, huissier de justice, et sera utilisé pour toutes les procédures judiciaires nécessaires à rétablir son honneur attaqué.

Causeur présente toutes ces excuses à Valérie Pécresse pour avoir relayé une mauvaise restitution de ses propos.

 

Raymond Barre doit bien rire là où il est. En campagne en Seine-Saint-Denis pour les élections régionales de décembre prochain, Valérie Pécresse – députée LR – a cru judicieux de déclarer qu’«il faut résoudre la question des lieux de culte et des écoles confessionnelles car on doit pouvoir donner aux musulmans ce qu’on donne aux Français et aux Juifs. Le tout étant de lutter contre ce fléau qu’est l’islamophobie » (Canard Enchaîné, 29.7.2015).

Cela partait sans doute d’un bon sentiment (le genre de sentiment qui croît à l’approche des élections), mais les musulmans et les juifs de France seront heureux d’apprendre qu’ils ne sont pas français, en tout cas, pas autant que les « autres » français, les français normaux (blancs et chrétiens).

Disparue l’émancipation des juifs de France par l’Assemblée Constituante en 1791, abrogé le décret Crémieux de 1870 (l’infâme Peyrouton l’avait déjà fait en 1940 pour Pétain. C’est du réchauffé), retour au Code de l’Indigénat ! On fera ainsi mieux la différence car bon sang ne saurait mentir comme disait le pauvre Zola qui m’en voudrait, en bon dreyfusard, de le citer dans ce contexte.

Ceci étant, peut-on vraiment lui en vouloir ? Mme Pécresse s’est probablement mise au niveau des prochains programmes scolaires d’histoire version Najat Vallaud-Belkacem. On ne sait pas si elles seront bien faites, mais on est sûr que les têtes seront moins pleines.

Plus sérieusement, cette déclaration laisse assez perplexe. Que Valérie Pécresse aille faire un exercice de charme auprès de l’électorat de Seine Saint-Denis, c’est normal. C’est même indispensable lorsque l’on brigue la présidence de la région Île-de-France. Mais ce genre de réflexions est soit une maladresse navrante pour une femme politique de son expérience et de son intelligence soit un stratagème électoraliste aussi risqué que déshonorant.

Qui aujourd’hui, à part les obsessionnels de la race de l’extrême droite et leurs pendants tout aussi futés d’extrême gauche, confond réellement religion et nationalité ? Personne .

Mais alors nos hommes et femmes politiques peuvent-ils vraiment tout se permettre pour se faire élire ? S’il est vrai que l’électorat musulman penche en général à gauche (enfin, de moins en moins, les musulmans n’étant pas plus naïfs que la moyenne), la ficelle est un peu grosse. En France aujourd’hui, les citoyens – fussent-ils de religion musulmane, juive, catholique, bouddhiste… – bénéficient des mêmes droits et sont soumis aux mêmes devoirs.

Tenir un discours tel que celui de Valérie Pécresse est dangereux. Cela nuit autant à la cohésion nationale qu’à l’exigence de vérité. Les mosquées, tout comme les écoles musulmanes, existent. Si leur nombre est moins important que le nombre d’écoles juives et plus encore des écoles privées catholiques, c’est aussi en raison de l’absence d’interlocuteurs (le CFCM n’a été fondé qu’en 2003). Jouer sur une différence de traitement de cette façon en ces temps d’exacerbations sociales et communautaires n’est sans doute pas la meilleure façon de rassembler les citoyens.

Pour autant, Mme Pécresse ne doit pas désespérer. Le 3 octobre 1980, le jour même de l’attentat contre la synagogue de la rue Copernic, Raymond Barre s’était fendu d’un « cet attentat odieux voulait frapper les Israélites qui se rendaient à la synagogue et a frappé des Français innocents qui traversaient la rue Copernic ». Trente-cinq ans après, on s’en souvient encore. Mais cela n’a pas empêché celui-ci de finir le septennat de Giscard comme Premier ministre puis d’être élu député du Rhône et maire de Lyon.

Les voies électorales sont parfois impénétrables.

*Photo: MEIGNEUX/SIPA. 00714537_000014.

Feu sur les maolâtres!

0
vienet debord chine mao

vienet debord chine mao

Daoud Boughezala. « Sinologue », un vocable que je vous jugez péjoratif, « situationniste » dans votre jeunesse, vous vous présentez volontiers comme un ancien « banquier, vendeur de combustible nucléaire, producteur et distributeur de médicaments liés à la santé des femmes, cinéaste, éditeur, enseignant de chinois à l’X et docker sur le port du Havre, après avoir été apprenti charcutier ». De laquelle de ces étiquettes êtes-vous le plus fier ?

René Viénet. Ce sont les souvenirs les plus anciens qui conservent le plus de relief. Le fait d’avoir travaillé dans deux charcuteries à un très jeune âge, 11 ans et 14 ans, m’a donné le goût des métiers de bouche, et me procure encore un plaisir comparable à celui des musiciens qui retrouvent leur instrument lorsque je réalise des recettes que j’ai apprises il y a soixante années. Par exemple, les « pieds de porc désossés en crépinette ». Mais je ne regrette aucune des activités que vous venez de citer. Dans ma jeunesse, pendant les vacances scolaires, j’ai également été docker sur le port du Havre, un privilège que la CGT avait maintenu héréditaire. « Docker, fils de docker, petit-fils de docker » servi avec humour, m’a permis de marcher sur les orteils des gosses de riches, maoïstes, normaliens staliniens, et des ouvriéristes des beaux-quartiers.

Vous voilà bille en tête contre vos ennemis de plus de cinquante ans ! Mais j’aimerais d’abord revenir sur un pan important de votre biographie dont vous parlez rarement. Vous avez tout de même été l’un des piliers de l’Internationale situationniste (IS) aux côtés de Guy Debord, Michèle Bernstein, Mustapha Khayati et Raoul Vaneigem. Comment le fils de prolo havrais a-t-il rejoint l’avant-garde situ ?

Lorsque j’étais lycéen au Havre, en seconde, j’avais séduit une cheftaine scout sympathique qui était la sœur de Michèle Bernstein, membre fondateur de l’IS et l’une de ses trop rares femmes. Michèle a été la première épouse de Guy Debord. Thérèse me montra la revue publiée par sa sœur et son beau-frère Guy et j’ai répondu à la petite-annonce : « Cherchons jeunes-gens, beaux et intelligents… » J’ai passé presque toutes les vacances scolaires de mon année de première à Paris, chez eux. Puis, après le bac, l’année suivante, je me suis installé dans une soupente quelques étages au-dessus de leur appartement de l’impasse de Clairvaux, avec ma nouvelle petite amie. Je suis donc devenu situ par les femmes, si on peut dire.

C’est dans ces années-là, au début de la décennie 1960, que vous vous êtes mis à l’étude du chinois. Pourquoi avoir choisi d’apprendre cette langue ?

Avant de monter à Paris pour y entamer des études universitaires, je pensais m’inscrire dans une école de cinéma. J’ai renoncé à ce projet car il fallait une année de préparation trop littéraire dans un lycée. Comme je voulais quitter la province, les Langues O’ étaient un choix qui s’imposait, car les cours n’y étaient pas très prenants. Je me suis donc inscrit en chinois, un peu au hasard.

C’est là que je suis tombé sous le charme de Jacques Pimpaneau, un prof séduisant de vivacité et de compétence. Pimpaneau a révolutionné l’enseignement du chinois en France, au point qu’un élève ayant beaucoup d’intérêts divergents comme moi a pu apprendre la langue et en faire depuis bon usage.

Avec un pied à l’ultragauche chez les situationnistes et un pied aux Langues O’, meniez-vous deux vies en même temps ?

En parallèle, sans la moindre contradiction. Jacques Pimpaneau venait de traduire La Chair comme tapis de prière, le superbe classique érotique de Li Yu, publié par Pauvert, que Michèle Bernstein m’avait fait relier en soie jaune chez le relieur de son père. Ami de Boris Souvarine, Michel Bernstein était un très célèbre libraire spécialisé dans l’histoire du mouvement social, de l’anarchisme et du marxisme. En 1963, je piochais abondamment mes lectures dans la bibliothèque de Michèle Bernstein et de son mari Debord, qui m’a offert, entre autres, le Pourquoi des philosophes de Jean-François Revel. Dès mon jeune âge, j’étais donc vacciné contre toute forme de totalitarisme, et sans illusions à l’égard du stalinisme et du maoïsme.

Arrêtons-nous un moment sur Mai 68. Vous vous êtes engagé dans le Conseil pour le maintien des occupations (CMDO) avec vos amis situs et enragés. Au cœur de la Sorbonne, dès le premier jour, vous avez envoyé un télégramme d’insultes au bureau politique du PC de l’URSS. Dans cette même université, vous “améliorez” une fresque en y inscrivant ce qui deviendra le slogan de l’année : « L’humanité ne sera heureuse que le jour où le dernier bureaucrate aura été pendu avec les tripes du dernier capitaliste» En luttant pour l’avènement utopique d’une société sans classes, ne repreniez-vous pas la rhétorique révolutionnaire qui a causé tant de morts depuis deux siècles ?

Ce ne sont pas les utopistes, pacifiques et généreux, qui ont massacré. Ce sont les récupérateurs, les truands, les escrocs sanguinaires du type Santerre, Barère, Hébert, Fouché, Danton, Panis, Fouquier-Tinville, etc., qui ont rapidement éliminé les utopistes et démocrates, et fait fonctionner la guillotine à un rythme industriel. Maintenant, si vous voulez me dire qu’il ne faut pas laisser les Robespierre, Lénine, Trostski, Mao, Pol Pot prendre le pouvoir, je suis bien d’accord avec vous. C’est même un sujet majeur qui n’a pas encore été complètement étudié, ni résolu !

Une autre question ignorée des historiens, c’est la sous-représentation des femmes dans l’IS – hormis Michèle Bernstein, la première épouse de Debord. Pourquoi le groupe était-il si masculin ?

Debord était misogyne, sans doute à cause d’une relation compliquée avec sa mère. Seule Michèle Bernstein était parvenue à le guérir de ce défaut de caractère pendant leurs années de vie commune.

Un portrait de Debord orne votre bibliothèque. Êtes-vous restés amis après la dissolution de l’IS, en février 1971 ?

J’ai encadré un dessin représentant Debord, par Reiser, qui est très drôle. Un grand format, peu usuel chez Reiser et que Debord, quand il avait encore de l’humour, aurait apprécié. Je ne l’ai pas revu après 1971, lorsque je me suis éloigné d’une organisation qui ne comptait plus que trois membres, dont un futur écolo vieillissant mal et un ami de longue date qui n’avait plus d’humour et m’amusait moins. Malgré quelques lettres m’y invitant, il n’y avait pas de raison de poursuivre une relation qui ne présentait plus d’intérêt. Debord m’avait confié la direction de la revue Internationale situationniste d’une manière qui ressemblait à la désignation d’un exécuteur testamentaire. Mais je n’avais aucune envie de jouer ce rôle aux côtés et pour le compte d’une (seconde) veuve qui m’était antipathique. Bref, l’IS était vraiment devenue le couteau sans manche auquel il manque quelque chose.

Justement, comment expliquez-vous le délitement, puis la mort, de l’IS ?

La dégénérescence de l’IS date du jour où Debord l’a transformée en jeu de rôles, lorsque dans un éléphantasme délirant il s’est vu – rejouant la Ire Internationale – en Karl Marx face à Vaneigem-Bakounine, qui ne s’est même pas rendu compte qu’il était instrumentalisé. Le jeu de rôles s’est enrayé lorsque j’ai présenté un ami, anarchiste fameux, Arthur Lehning, biographe de Bakounine, à Debord. Ce dernier est alors devenu amoureux de Bakounine. Mais c’était au moment où, comme dans le film Grand frère, les gosses s’étant éparpillés, Agathon reste seul et malheureux au milieu du jardin public. L’IS n’a pas survécu à l’échec de Mai 68, à la suite duquel les relations au sein de ce groupe minuscule se sont détériorées, au point de rendre pénible la rédaction collective d’Enragés et situationnistes …, et de faire écrire – trois ans plus tard – par Debord à Gallimard qu’il rejetait ce livre. Dès 1970, il ne restait plus que trois personnes à table pour les rencontres à Paris : Debord, Riesel et moi. Debord tournait en rond et avait considérablement changé de caractère. Ce n’était plus l’homme enjoué, l’ami plein d’humour de l’époque où il vivait avec Michèle Bernstein.

Malgré tout, quelle part de l’héritage situ retenez-vous ?

Ce qu’il y avait d’intéressant dans l’IS, c’était le constat fondamental que Hitler, Staline, Trotski, Mao et Robespierre, c’était la même chose. La bible de l’IS, ce n’était pas les Manuscrits de 1844 de Karl Marx, mais Les Trois Mousquetaires. Debord se voyait en Aramis, donc en Gondi i. e. en cardinal de Retz. Mais il lui fallait trois comparses. J’étais donc obligé de jouer à la fois les rôles de d’Artagnan, d’Athos et de Porthos. Vaneigem avait des qualités scolaires et littéraires, mais aucune de celles des Mousquetaires et, en fait, malgré l’importance du Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations, il restera profondément « bruxellois », en dehors du jeu parisien. Il faut bien avouer que Debord considérait les autres recrues de l’IS comme autant de Mousqueton, Bazin, Planchet et Grimaud. Au mieux. Et pourtant, tous les Français connaissent les noms des quatre sympathiques valets dans la trilogie de Dumas, alors que les situs recrutés pour faire nombre ont vite disparu, et leurs noms furent oubliés aussitôt que nous avons secoué la poussière de nos bottes et confié les chevaux aux palefreniers.

Outre l’antitotalitarisme, qu’est-ce qui vous définirait politiquement ?

Aujourd’hui, mes convictions ont peu changé, ont pris du relief, sont plus documentées et plus sévères que dans ma jeunesse. Il reste trois pays officiellement staliniens au monde. C’est trois de trop ! Et combien de théocraties ? Voilà les priorités, avec le (désormais très dangereux, traduit en certaines langues) mot d’ordre qui reste le meilleur : « Ni Dieu ni maître ! ». Je souhaite une révolution dans plein d’endroits, mais certainement pas sous les oripeaux infâmes du castrisme, du guévarisme, du bolchevisme, du maoïsme, qui sont des contre-révolutions, particulièrement réactionnaires.

Le maoïsme, parlons-en. Avez-vous découvert sa violence totalitaire en vous rendant en Chine au début des années 1960 ?

En octobre 1964, c’est sans illusions sur le maoïsme que je suis parti effectuer un stage d’enseignant à Nankin, mais j’ai été « servi » au point de faire grève au bout de trois mois et de quitter la Chine au début du sixième mois d’un contrat qui devait durer deux ans.

Qu’avez-vous fait après cette expérience limitée ?

Lorsque je suis rentré à Paris au printemps 1965, à 21 ans, je cherchais des petits boulots pour payer mon loyer. J’ai sonné à la porte de Gallimard pour demander s’il y avait des romans policiers à traduire dans la Série noire. On m’a répondu que, puisque je revenais de Chine, je pouvais intéresser le secteur sciences humaines, dirigé par Pierre Nora. Ce dernier m’a demandé quel ouvrage d’histoire j’avais en tête ; comme je venais de lire La Tragédie de la révolution chinoise (1938) d’Harold Isaacs, je n’ai pas hésité. La traduction de ce classique écrit par un trotskiste américain ami des gauchistes chinois – que les trotskistes français n’avaient pas voulu traduire et que le sinologue stalinien Jean Chesneaux voulait empêcher de paraître – m’a occupé un an. Mes comparses m’aidaient de temps à autre : Donald Nicholson-Smith pour l’anglais, Vaneigem ou Debord pour améliorer le français.

Et cette première traduction vous a incité à créer la collection « Bibliothèque asiatique » pour diffuser la littérature chinoise dissidente ?

Oui. Après la traduction d’Isaacs, j’avais assuré l’édition du Taoïsme, de Maspero, et de La Bureaucratie céleste, de Balazs, et, surtout, édité et composé la maquette du Su RenShan, peintre, rebelle et fou, de Pierre Ryckmans (Simon Leys). Ces travaux universitaires m’ont branché précocement sur la typographie, la mise en pages, et donné envie de créer une collection à défaut d’une maison d’édition (en fait je serais amené à en créer deux par la suite, dont une, taïwanaise, devenue importante commercialement). On devenait assez vite accro à ce beau métier traditionnel qui a disparu avec l’informatique (qui a d’autres avantages, qu’on ne peut pas nier). Avant de collaborer avec deux ateliers de labeur à HongKong, j’ai passé également pas mal de temps au marbre de l’imprimerie Charles-Bernard, dirigée par le sympathique M. Bogaert, rue des Cloÿs, avec Debord, pour divers numéros de l’IS et nos tracts ou affiches. C’est Debord qui m’a en quelque sorte passé le virus de la belle typo.

L’ouvrage qui lança vraiment la « Bibliothèque asiatique » et sa cinquantaine de titres est Les Habits neufs du président Mao (1971) de Simon Leys, qui a révolutionné notre regard sur la « révolution culturelle ». Auparavant, beaucoup ignoraient le bilan meurtrier du maoïsme.

Pas vraiment. Il ne faut pas croire à la fable de l’ignorance des crimes totalitaires. Précédemment, tous les pro-nazis étaient bien antisémites, puis ont adoré les chambres à gaz sans ignorer ce qu’était la « solution finale ». Tous les staliniens adoraient les procès de Moscou et de Prague et les crimes de Staline. Et ils en redemandaient. Romer, Monatte, Souvarine, Koestler, Kravtchenko, Rousset et d’autres avaient déjà tout dit. De la même manière, tous les maoïstes se réjouissaient des crimes de Mao et de sa femme. Pour la Chine, on n’avait pas encore les chiffres, mais on savait que c’était monstrueux. Les maoïstes, d’ailleurs, ne nient pas le nombre des victimes (le catho-mao Jean-Luc Domenach est toujours lyrique à leur sujet, mais en changeant de trottoir il n’a pas changé de métier, comme disait Souvarine) : ils n’étaient pas maoïstes malgré les crimes du maoïsme mais en raison de ces crimes qu’ils n’ignoraient pas. Je ne me lasse pas de répéter que les maoïstes franchouillards, à l’instar de l’un de leurs maîtres à penser, l’inénarrable Badiou, étaient des gosses de riches qui avaient le goût du sang sans avoir travaillé dans un abattoir.

Si beaucoup n’ignoraient pas les massacres, qu’a apporté Simon Leys dans la compréhension de la Chine maoïste ?

Une explication précoce, opportune et lumineuse de la révo.cul. En 1971, c’est-à-dire à mi-course, cinq années avant la mort de Mao. L’expression « révolution culturelle » vient d’une brochure du stalinien est-allemand Alfred Kurella, passée inaperçue en 1931, que Mao et ses partisans ont reprise à leur compte pendant dix démentes et sanglantes années, entre 1966 et 1976. Peu après le « Grand Bond en avant » et ses quarante millions de morts de faim, Mao a utilisé la violence télécommandée des gardes rouges pour se venger de ses adjoints qui l’avaient marginalisé. C’est ce qu’après Simon Leys j’ai rappelé, « en sons, images et lumières », dans le film Chinois, encore un effort pour être révolutionnaires ! (1977) Pendant dix ans, les cours scolaires et universitaires ont été arrêtés. Près de quatre millions de Chinois sont morts pendant la révo.cul. : des dizaines de milliers d’enseignants, d’écrivains et d’artistes ont été tués, de très nombreux autres torturés. Mao, sa femme et leur clique ont poussé des gosses à s’entretuer avant de les faire éliminer par l’armée. Simon Leys l’a parfaitement expliqué, et il fut le premier en Occident.

Comment Les Habits neufs… a-t-il été accueilli ?

Dès la parution du livre, les « sinologues », surtout les cathos-maos, comme Jean Chesneaux, Jean-Luc Domenach et Léon Vandermeersch, nous ont poursuivis de leur vindicte. Ils ont mené un lobbying efficace pour empêcher Leys d’enseigner en France, m’ont fait virer deux fois du CNRS. Ils ont même, de manière qui aujourd’hui fait rire, écrit à l’ambassade de Chine pour me dénoncer comme un « complice de Deng XiaoPing ». Ces larves sont des personnages du film de Jean Yanne Les Chinois à Paris. Vous pouvez y reconnaître Jean-Luc Domenach, et plus encore Léon Vandermeersch, dans l’abbé recyclé en commissaire politique, magistralement interprété par le génial Paul Préboist. Cela dit, les menaces et imprécations des maos ne me faisaient pas peur. J’ai donné des cours sur l’histoire du xxe siècle en Chine à Paris 7 en 1969, avec de quoi  appliquer si besoin était la formule de Wittfogel : « Quand on sait ce qu’est la liberté, on ne la défend pas avec un couteau, mais avec une hache. »

À la même époque, vous avez amassé des milliers de livres pour former une importante bibliothèque universitaire sur l’Asie…

La bibliothèque (en sus d’une cinémathèque de films chinois alors unique au monde, en dehors de Chine) que j’ai constituée à Censier puis Jussieu, dans des conditions matérielles plus que modestes, a accumulé près de 20 000 références, dans leur grande majorité acquises à des prix dérisoires. On pouvait alors acheter à HongKong, presque au kilo, de précieux livres que les gardes rouges avaient confisqués aux particuliers ou jetés par les fenêtres des bibliothèques. Un grand nombre de ces ouvrages avaient été choisis sur des listes de libraires d’occasion hongkongais par François Cheng et Chan HingHo, car j’étais incapable de tout discerner, même si j’ai eu le coup d’œil pour identifier quelques trésors. Tout cela a été pillé après mon départ de France en 1978. La plus-value sur ces livres n’a pas été perdue pour tout le monde !

Vous avez par la suite vécu depuis 1980 à Taïwan, où vous avez travaillé dans l’industrie nucléaire. Suprême trahison, pour certains, vous avez même interviewé pour L’Express Chiang ChingKuo, le fils de Chiang KaiShek. Il se peut que certains de vos anciens camarades situs pensent, comme notre ami et collaborateur Jérôme Leroy l’a écrit avec humour, que vous soyez devenu « une crapule pro-Medef »…

Soyons précis. C’est sans humour que Jérôme Leroy, rédacteur en chef culture de Causeur, a écrit sur son blog le 5 avril 2009, à Serge Quadruppani : « 1966 est l’année où Mao tente une expérience originale et prometteuse en Chine avec la Révolution Culturelle [sic]. (…) Viénet, tu le sais mieux que moi,  Sergio, est devenu une crapule du Medef. » En novembre 1978, averti que le président Jimmy Carter allait avancer le calendrier de la reprise des relations diplomatiques avec Pékin, j’ai proposé à Jean-François Revel de me laisser préparer un cahier sur Taïwan pour L’Express. Depuis 1969, j’avais compris que l’évolution vers la démocratie de Taïwan était en cours et qu’il était temps d’y relancer une présence française. À contre-courant, je me suis dit qu’il fallait profiter du changement de pied de Washington pour réimplanter la France à Taïwan, contre l’avis du Quai d’Orsay. Ce que j’ai fait pendant une bonne année avant de passer, avec le succès que vous connaissez, à l’électronucléaire.

Ne regrettez-vous pas d’avoir frayé avec l’ancien bolchevique Chiang ChingKuo, qui a dirigé Taïwan à la mort de son père, et même bien avant ?

Ma seule carte de visite pour rencontrer Chiang ChingKuo était ma publication en français et en chinois du livre le plus violent contre Chiang KaiShek et son parti le KMT, celui d’Isaacs. J’ai été également l’initiateur de la traduction et l’éditeur des deux livres les plus importants sur la terreur blanche à Taïwan, ceux de Peng MingMin et de Kerr. Je n’ai donc de leçon à recevoir de personne, surtout pas de votre stalinien « rédacteur en chef culture ». En 2009, plus de trente années après la fin de la révo.cul., avec la mort de Mao en 1976, il est piquant de constater qu’un prof. de lettres français, comme Leroy, intéressé par Mao et la Chine, n’aurait pas vu, sur Internet, en 2008, le film de Hu Jie sur le premier meurtre de la révo.cul., en août 1966. Ce meurtre particulièrement atroce est celui de Mme Bian, proviseur du plus célèbre lycée de filles de Pékin. Il sera suivi par la torture et la mise à mort – en six semaines de l’été 1969 – de 1 900 profs (des Leroy, mais chinois) des lycées de Pékin, toujours sur ordre de Mao-Ubu et de Mère Ubu Jiang Qing, sa meilleure moitié. Vous pourrez offrir à votre collègue le n° 14 de Monde chinois, consacré à Hu Jie, DVD dans la couverture, que j’ai édité en 2008, un an avant les saillies de Leroy.

Publié avec l’aide du Medef ?

Je ne fréquente pas le Medef, que j’avais eu beaucoup de mal à attirer à Taïwan vers 1980 pour qu’il incite ses entreprises adhérentes à comprendre que Taïwan était le meilleur tremplin possible pour le jour où le marché chinois s’ouvrirait. Ces couillons étaient maolâtres et craignaient que Pékin ne veuille plus exporter de t-shirts et de champignons de Paris vers la France si on exportait de l’électronucléaire français à Taipei. C’est sans leur soutien que j’ai été pendant dix-huit ans un efficace vendeur de combustible nucléaire à Taïwan, sans compromission, ni commission, ni rétro-commission : de 1982 à 2007, et au-delà, la France a fourni 33 % des besoins en uranium enrichi des six réacteurs nucléaires de Taïwan.

Tout cela n’est pas très écolo, contrairement à la trajectoire d’autres anciens situs, comme René Riesel, aujourd’hui anti-industrialiste radical.

Je conchie les écolos politicards et militants, qui sont les ennemis de la véritable écologie. Je les ai toujours conchiés : l’IS n’était pas une organisation tendre pour les écolos. La neutronique, c’est pas de droite. Les niaiseries antinucléaires de Vaneigem ou de Riesel confirment – hélas ! – leur dérive. Le fait que quelques membres de ce minigroupe soient devenus gâteux, antivaccins, antinucléaires, et réclament de couvrir le Larzac par des éoliennes pour éclairer à huitième de temps quand le vent le permet la grange où ils égorgent leurs moutons n’est pas exaltant. L’électronucléaire est l’énergie la moins dangereuse, la moins polluante, la plus économique, celle qui prend le moins de place dans les paysages. Les prétendus emplois verts disparaîtront plus vite que les démagogues qui les vantent et auxquels les futurs chômeurs demanderont des comptes.

Dernière question. Je me suis laissé dire que vous cultiviez une intense passion pour Charlotte Corday et Marie-Olympe de Gouges, toutes deux mortes sur l’échafaud. Pourquoi admirez-vous l’assassin de Marat et la rédactrice de la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne ?

Je suis heureux d’avoir publié en 2003 la meilleure biographie de Marie-Olympe, par Olivier Blanc, un historien havrais, qui avait eu la bonne idée d’éditer en 1987 en français les Dernières lettres des condamnés à la guillotine, confisquées par Fouquier-Tinville, que le journaliste anglais John Alger avait retrouvées aux Archives nationales et publiées en anglais en 1904.

Né en Normandie, élevé au cidre, je pense à Charlotte Corday chaque fois que je déguste un pont-l’évêque ou un livarot ou une andouillette à la crème du pays d’Auge. Elle doit entrer au Panthéon, avec Marie-Olympe de Gouges : Corday a quand même débarrassé la France du monstrueux Marat ! Il faut rendre hommage au courage et à l’intelligence d’une femme, solitaire, qui a intuitivement anticipé qu’il fallait éliminer l’idole des futurs bolcheviques.

Les maos franchouillards nous ramènent aux origines françaises du stalinisme, à travers leur éloge des massacres de septembre 1792. Si vous voulez comprendre ce que fut, en 1964, à Pékin, le lancement de L’Orient est rouge, avec trois mille choristes, ce n’est pas à Nuremberg et aux nazis qu’il faut remonter et s’arrêter, c’est, bien antérieurement, à la grandiloquente et ridicule scénographie par Jacques-Louis David de la fête de l’Être suprême, qui marque l’apothéose et le début de la chute de Mad Max Robespierre.

Sur les massacres de septembre 1792, vous offrirez à votre collègue Leroy La Véridique Histoire des hommes de proie de Roch Marcandier, guillotiné avec son épouse pour ce pamphlet, que je réimprime.

Marat, Fouché, Barrère, Robespierre, Carrier, Lénine, Trotski, Staline, Mao, Pol Pot, c’est comme un jouissif toucher rectal permanent pour les fantasmagoriques septembriseurs que sont les staliniens attardés et les maoïstes. Il serait temps qu’ils retirent leur doigt de leur cul !

René Viénet est un homme sympathique. Le genre à débarquer les mains pleines de vin et de livres et à cuisiner pour ses amis. C’est aussi un homme de combats et de bons combats. Quand tant d’autres s’aveuglaient volontairement sur les crimes des régimes totalitaires, et particulièrement sur ceux de la Chine maoïste, il a choisi son camp – le camp de la vérité. On le lui a fait payer. Ce brillant sinologue à l’érudition époustouflante n’a pas fait la carrière universitaire qu’il méritait. Peut-être pense-t-il aujourd’hui que c’est une chance. Ce n’en était pas moins une injustice. Je comprends que Viénet ait la dent dure contre ses ennemis. Ce que je comprends moins et que, pour tout dire, je n’aime guère, c’est la symétrie, non pas certes dans les idées mais dans le langage : violence contre violence, fanatisme contre fanatisme. Et autant l’avouer au risque de passer pour une béotienne, j’ai du mal à considérer l’injure comme l’un des beaux-arts. Mais quand René Viénet s’attaque à Jérôme Leroy, il se trompe de guerre et d’ennemi. Tout d’abord, accorder de l’importance à des échanges de fin de soirée publiés en 2009 sur un blog révèle un étonnant manque de discernement – et une sensibilité excessive. Surtout, s’il arrive à Jérôme Leroy de dire des âneries et même d’en écrire, faire de lui un zélateur de la Révolution culturelle, c’est attenter à son honneur, donc à celui de Causeur et au mien. Jérôme n’a aucune complaisance pour le totalitarisme. Je regrette que René Viénet ne l’ait pas compris. Parce qu’il faut bien dire que ça bouchonne un peu l’amitié. EL

feminisme fourest lahaie

Également en version numérique avec notre application :

*Photo : Hannah.