La guerre de tranchées que se mènent Marine Le Pen et son père se poursuit. La semaine dernière, la Cour d’appel de Versailles a confirmé le jugement en référé en première instance vidant de son sens le congrès par correspondance organisé par la présidente du FN, lequel avait notamment pour objet de supprimer le titre de président d’honneur.
Mais comme l’explique le journaliste Laurent de Boissieu sur le site Atlantico, « Marine Le Pen a perdu une bataille mais n’a pas perdu la guerre face à Jean-Marie Le Pen […] Les juges n’ont pas dit qu’un congrès extraordinaire ne pouvait pas réviser les statuts du FN pour en supprimer la présidence d’honneur, mais simplement que le silence des statuts ne permet pas de l’organiser par correspondance. Les juges n’ont pas dit que le bureau exécutif du FN ne pouvait pas sanctionner Jean-Marie Le Pen, mais simplement qu’en l’espèce il ne pouvait pas être suspendu pour une durée liée à la tenue dudit congrès extraordinaire. Bref, bien qu’à court terme Jean-Marie Le Pen peut jubiler et rester président d’honneur du FN, à long terme Marine Le Pen possède les outils juridiques pour l’en déloger. »
Marine Le Pen semble aujourd’hui convaincue que sa crédibilité politique ne pourrait souffrir d’un maintien de son père dans les fonctions de président d’honneur. Pour avoir ironisé dans ces colonnes, allant même jusqu’à la comparer au personnage joué par Michel Galabru dans Le Viager, nous n’en saurions la blâmer. Depuis janvier 2011, le FN n’a cessé de progresser tant en nombre d’adhérents (qui a progressé au quintuple) que par le nombre de ses électeurs (qui a doublé). Mais il se heurtait néanmoins à un plafond de verre lors de confrontations au deuxième tour auxquels il accédait ainsi plus facilement. Le report des voix au second tour répond à d’autres exigences que celui du premier, lequel suppose soit adhésion, soit protestation. Quand on arrive en finale d’une élection, il faut être considéré comme un vote acceptable en second choix. Or, si le FN avait augmenté ses scores dans ce type de confrontation lors d’élections partielles, il butait le plus souvent contre un plafond de verre, car certains électeurs rechignaient à déposer un bulletin mariniste dans l’urne à cause de la présence de l’ancien FN que symbolisait la fonction honorifique de Jean-Marie Le Pen.
Il semble que Florian Philippot ait fait cette analyse depuis longtemps, c’est pourquoi il n’a pas hésité à saisir l’occasion de déclarations du fondateur du FN pour précipiter la disgrâce et convaincre Marine Le Pen que le moment était enfin venu de tuer le père. Ceux qui refont après coup le match judiciaire en pointant l’amateurisme du duo Marine Le Pen-Florian Philippot sont sans doute un peu de mauvaise foi. Devant le silence des statuts sur la possibilité ou non d’un congrès par correspondance, il n’était pas du tout évident a priori que ce dernier serait censuré par la Justice. La présidente du FN souhaitait régler la question le plus rapidement possible et de la manière la moins spectaculaire. Ce ne sera donc pas le cas. Un vote public sera sans doute encore plus violent et humiliant pour Jean-Marie Le Pen, ce que tout le monde, elle et sa nièce Marion compris, souhaitaient éviter. La récente victoire de Jean-Marie Le Pen devant les juges apparaîtrait comme une victoire à la Pyrrhus et pourrait même bénéficier à long terme à sa fille. Plus cette éviction sera spectaculaire, plus les électeurs qui craignaient d’apporter leur suffrage dans un second tour à cause de la présence du père-fondateur seront libérés de leurs réticences.
Est-ce parce qu’elle partage cette analyse que la sphère médiatico-politique se félicitait bruyamment et presque joyeusement des décisions de justice maintenant Jean-Marie Le Pen à la fonction de président d’honneur ? Si tel n’est pas le cas, c’est rudement bien imité. Les réactions sur Twitter à la décision de la Cour d’appel étaient empreintes d’une certaine satisfaction, voire parfois d’une joie, à tel point qu’on se demandait si certains n’étaient pas partis en voiture faire le tour de la mairie en klaxonnant, juste après leur tweet. C’est l’impression que donnait notamment celui de l’ex-ministre Frédéric Cuvillier le 28 juillet : « 3-0 ! Marine Le Pen, Marion, Aliot, Collard, avocats ou diplômés en droit, les « sommités » juridiques du FN encore mises en échec par le patriarche renié ». On souligne l’affectueuse référence au « patriarche ». Jean-Marie Le Pen is a star ! Du moins encore au Parti socialiste. Peu après, un sondage annonçait que Marine Le Pen n’était en rien affectée en termes de popularité par la guerre dans son parti. Gueule de bois pour les klaxonneurs autour de la mairie, qui n’avaient pas envisagé une seconde que l’éviction de l’ami de Rivarol déçoive l’électorat constitué par Marine Le Pen depuis quatre ans. Les klaxonneurs ont d’ailleurs trouvé avec Jean-Marie Le Pen un outil de détestation commun, Florian Philippot. Trop énarque, trop à gauche. Evidemment, ils passent sous silence les relents d’homophobie qui accompagnent la haine suscitée par le numéro deux du FN de la part de leur désormais patriarche favori. Mais certains, à l’instar de l’ancien conseiller du « Reagan français », Lorrain de Saint Affrique, envisagent même que Marine Le Pen se sépare de son stratège préféré, décidément si inefficace depuis quatre ans. On rêve…
Dans cet océan de bêtises, on a même fini par trouver sagesse et pertinence à Roland Cayrol, vendredi soir sur France 5, lequel sait tout de même compter, les voix engrangées par le FN. L’ancien sondeur a déjà fait une croix sur Jean-Marie Le Pen, qui ne compte plus selon lui pour les électeurs FN. Parvenir à me mettre d’accord avec Roland Cayrol, voilà au moins un exploit au crédit de ceux qui klaxonnent sans pudeur leur attachement à leur diable favori.
Valérie Pécresse dément catégoriquement les propos qui lui ont été prêtés dans Le Canard Enchaîné du 29 juillet, selon lequel elle aurait distingué ses compatriotes juifs et musulmans des autres au cours d’une réunion publique qui s’est tenue à la salle des fêtes du Blanc-Mesnil en présence de nombreux élus et personnalités le 8 juillet dernier.
Elle y avait réaffirmé, au contraire, que toutes les religions doivent s’inscrire dans les lois de la République. Voici les propos qu’elles a tenus : « c’est évident, ce que l’on a demandé aux catholiques et aux juifs par le passé, on doit pouvoir le demander aux musulmans de France. Mais ce qu’on a donné aux catholiques et aux juifs par le passé, on doit aussi pouvoir le donner aux musulmans de France, dès lors qu’ils s’intègrent dans les principes de la République. Tout ça, c’est des sujets dont il faut que nous parlions. Tout ça, c’est des sujets de discussion. »
L’enregistrement intégral de cette réunion publique a été réalisé par la télévision « La Locale » et a été déposé chez Maître Stéphane Emery, huissier de justice, et sera utilisé pour toutes les procédures judiciaires nécessaires à rétablir son honneur attaqué.
Causeur présente toutes ces excuses à Valérie Pécresse pour avoir relayé une mauvaise restitution de ses propos.
Raymond Barre doit bien rire là où il est. En campagne en Seine-Saint-Denis pour les élections régionales de décembre prochain, Valérie Pécresse – députée LR – a cru judicieux de déclarer qu’«il faut résoudre la question des lieux de culte et des écoles confessionnelles car on doit pouvoir donner aux musulmans ce qu’on donne aux Français et aux Juifs. Le tout étant de lutter contre ce fléau qu’est l’islamophobie » (Canard Enchaîné, 29.7.2015).
Cela partait sans doute d’un bon sentiment (le genre de sentiment qui croît à l’approche des élections), mais les musulmans et les juifs de France seront heureux d’apprendre qu’ils ne sont pas français, en tout cas, pas autant que les « autres » français, les français normaux (blancs et chrétiens).
Disparue l’émancipation des juifs de France par l’Assemblée Constituante en 1791, abrogé le décret Crémieux de 1870 (l’infâme Peyrouton l’avait déjà fait en 1940 pour Pétain. C’est du réchauffé), retour au Code de l’Indigénat ! On fera ainsi mieux la différence car bon sang ne saurait mentir comme disait le pauvre Zola qui m’en voudrait, en bon dreyfusard, de le citer dans ce contexte.
Ceci étant, peut-on vraiment lui en vouloir ? Mme Pécresse s’est probablement mise au niveau des prochains programmes scolaires d’histoire version Najat Vallaud-Belkacem. On ne sait pas si elles seront bien faites, mais on est sûr que les têtes seront moins pleines.
Plus sérieusement, cette déclaration laisse assez perplexe. Que Valérie Pécresse aille faire un exercice de charme auprès de l’électorat de Seine Saint-Denis, c’est normal. C’est même indispensable lorsque l’on brigue la présidence de la région Île-de-France. Mais ce genre de réflexions est soit une maladresse navrante pour une femme politique de son expérience et de son intelligence soit un stratagème électoraliste aussi risqué que déshonorant.
Qui aujourd’hui, à part les obsessionnels de la race de l’extrême droite et leurs pendants tout aussi futés d’extrême gauche, confond réellement religion et nationalité ? Personne .
Mais alors nos hommes et femmes politiques peuvent-ils vraiment tout se permettre pour se faire élire ? S’il est vrai que l’électorat musulman penche en général à gauche (enfin, de moins en moins, les musulmans n’étant pas plus naïfs que la moyenne), la ficelle est un peu grosse. En France aujourd’hui, les citoyens – fussent-ils de religion musulmane, juive, catholique, bouddhiste… – bénéficient des mêmes droits et sont soumis aux mêmes devoirs.
Tenir un discours tel que celui de Valérie Pécresse est dangereux. Cela nuit autant à la cohésion nationale qu’à l’exigence de vérité. Les mosquées, tout comme les écoles musulmanes, existent. Si leur nombre est moins important que le nombre d’écoles juives et plus encore des écoles privées catholiques, c’est aussi en raison de l’absence d’interlocuteurs (le CFCM n’a été fondé qu’en 2003). Jouer sur une différence de traitement de cette façon en ces temps d’exacerbations sociales et communautaires n’est sans doute pas la meilleure façon de rassembler les citoyens.
Pour autant, Mme Pécresse ne doit pas désespérer. Le 3 octobre 1980, le jour même de l’attentat contre la synagogue de la rue Copernic, Raymond Barre s’était fendu d’un « cet attentat odieux voulait frapper les Israélites qui se rendaient à la synagogue et a frappé des Français innocents qui traversaient la rue Copernic ». Trente-cinq ans après, on s’en souvient encore. Mais cela n’a pas empêché celui-ci de finir le septennat de Giscard comme Premier ministre puis d’être élu député du Rhône et maire de Lyon.
Daoud Boughezala. « Sinologue », un vocable que je vous jugez péjoratif, « situationniste » dans votre jeunesse, vous vous présentez volontiers comme un ancien « banquier, vendeur de combustible nucléaire, producteur et distributeur de médicaments liés à la santé des femmes, cinéaste, éditeur, enseignant de chinois à l’X et docker sur le port du Havre, après avoir été apprenti charcutier ». De laquelle de ces étiquettes êtes-vous le plus fier ?
René Viénet. Ce sont les souvenirs les plus anciens qui conservent le plus de relief. Le fait d’avoir travaillé dans deux charcuteries à un très jeune âge, 11 ans et 14 ans, m’a donné le goût des métiers de bouche, et me procure encore un plaisir comparable à celui des musiciens qui retrouvent leur instrument lorsque je réalise des recettes que j’ai apprises il y a soixante années. Par exemple, les « pieds de porc désossés en crépinette ». Mais je ne regrette aucune des activités que vous venez de citer. Dans ma jeunesse, pendant les vacances scolaires, j’ai également été docker sur le port du Havre, un privilège que la CGT avait maintenu héréditaire. «Docker, fils de docker, petit-fils de docker » servi avec humour, m’a permis de marcher sur les orteils des gosses de riches, maoïstes, normaliens staliniens, et des ouvriéristes des beaux-quartiers.
Vous voilà bille en tête contre vos ennemis de plus de cinquante ans ! Mais j’aimerais d’abord revenir sur un pan important de votre biographie dont vous parlez rarement. Vous avez tout de même été l’un des piliers de l’Internationale situationniste (IS) aux côtés de Guy Debord, Michèle Bernstein, Mustapha Khayati et Raoul Vaneigem. Comment le fils de prolo havrais a-t-il rejoint l’avant-garde situ ?
Lorsque j’étais lycéen au Havre, en seconde, j’avais séduit une cheftaine scout sympathique qui était la sœur de Michèle Bernstein, membre fondateur de l’IS et l’une de ses trop rares femmes. Michèle a été la première épouse de Guy Debord. Thérèse me montra la revue publiée par sa sœur et son beau-frère Guy et j’ai répondu à la petite-annonce : «Cherchons jeunes-gens, beaux et intelligents… » J’ai passé presque toutes les vacances scolaires de mon année de première à Paris, chez eux. Puis, après le bac, l’année suivante, je me suis installé dans une soupente quelques étages au-dessus de leur appartement de l’impasse de Clairvaux, avec ma nouvelle petite amie. Je suis donc devenu situ par les femmes, si on peut dire.
C’est dans ces années-là, au début de la décennie 1960, que vous vous êtes mis à l’étude du chinois. Pourquoi avoir choisi d’apprendre cette langue ?
Avant de monter à Paris pour y entamer des études universitaires, je pensais m’inscrire dans une école de cinéma. J’ai renoncé à ce projet car il fallait une année de préparation trop littéraire dans un lycée. Comme je voulais quitter la province, les Langues O’ étaient un choix qui s’imposait, car les cours n’y étaient pas très prenants. Je me suis donc inscrit en chinois, un peu au hasard.
C’est là que je suis tombé sous le charme de Jacques Pimpaneau, un prof séduisant de vivacité et de compétence. Pimpaneau a révolutionné l’enseignement du chinois en France, au point qu’un élève ayant beaucoup d’intérêts divergents comme moi a pu apprendre la langue et en faire depuis bon usage.
Avec un pied à l’ultragauche chez les situationnistes et un pied aux Langues O’, meniez-vous deux vies en même temps ?
En parallèle, sans la moindre contradiction. Jacques Pimpaneau venait de traduire La Chair comme tapis de prière, le superbe classique érotique de Li Yu, publié par Pauvert, que Michèle Bernstein m’avait fait relier en soie jaune chez le relieur de son père. Ami de Boris Souvarine, Michel Bernstein était un très célèbre libraire spécialisé dans l’histoire du mouvement social, de l’anarchisme et du marxisme. En 1963, je piochais abondamment mes lectures dans la bibliothèque de Michèle Bernstein et de son mari Debord, qui m’a offert, entre autres, le Pourquoi des philosophes de Jean-François Revel. Dès mon jeune âge, j’étais donc vacciné contre toute forme de totalitarisme, et sans illusions à l’égard du stalinisme et du maoïsme.
Arrêtons-nous un moment sur Mai 68. Vous vous êtes engagé dans le Conseil pour le maintien des occupations (CMDO) avec vos amis situs et enragés. Au cœur de la Sorbonne, dès le premier jour, vous avez envoyé un télégramme d’insultes au bureau politique du PC de l’URSS. Dans cette même université, vous “améliorez” une fresque en y inscrivant ce qui deviendra le slogan de l’année : « L’humanité ne sera heureuse que le jour où le dernier bureaucrate aura été pendu avec les tripes du dernier capitaliste. » En luttant pour l’avènement utopique d’une société sans classes, ne repreniez-vous pas la rhétorique révolutionnaire qui a causé tant de morts depuis deux siècles ?
Ce ne sont pas les utopistes, pacifiques et généreux, qui ont massacré. Ce sont les récupérateurs, les truands, les escrocs sanguinaires du type Santerre, Barère, Hébert, Fouché, Danton, Panis, Fouquier-Tinville, etc., qui ont rapidement éliminé les utopistes et démocrates, et fait fonctionner la guillotine à un rythme industriel. Maintenant, si vous voulez me dire qu’il ne faut pas laisser les Robespierre, Lénine, Trostski, Mao, Pol Pot prendre le pouvoir, je suis bien d’accord avec vous. C’est même un sujet majeur qui n’a pas encore été complètement étudié, ni résolu !
Une autre question ignorée des historiens, c’est la sous-représentation des femmes dans l’IS – hormis Michèle Bernstein, la première épouse de Debord. Pourquoi le groupe était-il si masculin ?
Debord était misogyne, sans doute à cause d’une relation compliquée avec sa mère. Seule Michèle Bernstein était parvenue à le guérir de ce défaut de caractère pendant leurs années de vie commune.
Un portrait de Debord orne votre bibliothèque. Êtes-vous restés amis après la dissolution de l’IS, en février 1971 ?
J’ai encadré un dessin représentant Debord, par Reiser, qui est très drôle. Un grand format, peu usuel chez Reiser et que Debord, quand il avait encore de l’humour, aurait apprécié. Je ne l’ai pas revu après 1971, lorsque je me suis éloigné d’une organisation qui ne comptait plus que trois membres, dont un futur écolo vieillissant mal et un ami de longue date qui n’avait plus d’humour et m’amusait moins. Malgré quelques lettres m’y invitant, il n’y avait pas de raison de poursuivre une relation qui ne présentait plus d’intérêt. Debord m’avait confié la direction de la revue Internationale situationniste d’une manière qui ressemblait à la désignation d’un exécuteur testamentaire. Mais je n’avais aucune envie de jouer ce rôle aux côtés et pour le compte d’une (seconde) veuve qui m’était antipathique. Bref, l’IS était vraiment devenue le couteau sans manche auquel il manque quelque chose.
Justement, comment expliquez-vous le délitement, puis la mort, de l’IS ?
La dégénérescence de l’IS date du jour où Debord l’a transformée en jeu de rôles, lorsque dans un éléphantasme délirant il s’est vu – rejouant la Ire Internationale – en Karl Marx face à Vaneigem-Bakounine, qui ne s’est même pas rendu compte qu’il était instrumentalisé. Le jeu de rôles s’est enrayé lorsque j’ai présenté un ami, anarchiste fameux, Arthur Lehning, biographe de Bakounine, à Debord. Ce dernier est alors devenu amoureux de Bakounine. Mais c’était au moment où, comme dans le film Grand frère, les gosses s’étant éparpillés, Agathon reste seul et malheureux au milieu du jardin public. L’IS n’a pas survécu à l’échec de Mai 68, à la suite duquel les relations au sein de ce groupe minuscule se sont détériorées, au point de rendre pénible la rédaction collective d’Enragés et situationnistes …, et de faire écrire – trois ans plus tard – par Debord à Gallimard qu’il rejetait ce livre. Dès 1970, il ne restait plus que trois personnes à table pour les rencontres à Paris : Debord, Riesel et moi. Debord tournait en rond et avait considérablement changé de caractère. Ce n’était plus l’homme enjoué, l’ami plein d’humour de l’époque où il vivait avec Michèle Bernstein.
Malgré tout, quelle part de l’héritage situ retenez-vous ?
Ce qu’il y avait d’intéressant dans l’IS, c’était le constat fondamental que Hitler, Staline, Trotski, Mao et Robespierre, c’était la même chose. La bible de l’IS, ce n’était pas les Manuscrits de 1844 de Karl Marx, mais Les Trois Mousquetaires. Debord se voyait en Aramis, donc en Gondi i. e. en cardinal de Retz. Mais il lui fallait trois comparses. J’étais donc obligé de jouer à la fois les rôles de d’Artagnan, d’Athos et de Porthos. Vaneigem avait des qualités scolaires et littéraires, mais aucune de celles des Mousquetaires et, en fait, malgré l’importance du Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations, il restera profondément « bruxellois », en dehors du jeu parisien. Il faut bien avouer que Debord considérait les autres recrues de l’IS comme autant de Mousqueton, Bazin, Planchet et Grimaud. Au mieux. Et pourtant, tous les Français connaissent les noms des quatre sympathiques valets dans la trilogie de Dumas, alors que les situs recrutés pour faire nombre ont vite disparu, et leurs noms furent oubliés aussitôt que nous avons secoué la poussière de nos bottes et confié les chevaux aux palefreniers.
Outre l’antitotalitarisme, qu’est-ce qui vous définirait politiquement ?
Aujourd’hui, mes convictions ont peu changé, ont pris du relief, sont plus documentées et plus sévères que dans ma jeunesse. Il reste trois pays officiellement staliniens au monde. C’est trois de trop ! Et combien de théocraties ? Voilà les priorités, avec le (désormais très dangereux, traduit en certaines langues) mot d’ordre qui reste le meilleur : « Ni Dieu ni maître ! ». Je souhaite une révolution dans plein d’endroits, mais certainement pas sous les oripeaux infâmes du castrisme, du guévarisme, du bolchevisme, du maoïsme, qui sont des contre-révolutions, particulièrement réactionnaires.
Le maoïsme, parlons-en. Avez-vous découvert sa violence totalitaire en vous rendant en Chine au début des années 1960 ?
En octobre 1964, c’est sans illusions sur le maoïsme que je suis parti effectuer un stage d’enseignant à Nankin, mais j’ai été « servi » au point de faire grève au bout de trois mois et de quitter la Chine au début du sixième mois d’un contrat qui devait durer deux ans.
Qu’avez-vous fait après cette expérience limitée ?
Lorsque je suis rentré à Paris au printemps 1965, à 21 ans, je cherchais des petits boulots pour payer mon loyer. J’ai sonné à la porte de Gallimard pour demander s’il y avait des romans policiers à traduire dans la Série noire. On m’a répondu que, puisque je revenais de Chine, je pouvais intéresser le secteur sciences humaines, dirigé par Pierre Nora. Ce dernier m’a demandé quel ouvrage d’histoire j’avais en tête ; comme je venais de lire La Tragédie de la révolution chinoise (1938) d’Harold Isaacs, je n’ai pas hésité. La traduction de ce classique écrit par un trotskiste américain ami des gauchistes chinois – que les trotskistes français n’avaient pas voulu traduire et que le sinologue stalinien Jean Chesneaux voulait empêcher de paraître – m’a occupé un an. Mes comparses m’aidaient de temps à autre : Donald Nicholson-Smith pour l’anglais, Vaneigem ou Debord pour améliorer le français.
Et cette première traduction vous a incité à créer la collection « Bibliothèque asiatique » pour diffuser la littérature chinoise dissidente ?
Oui. Après la traduction d’Isaacs, j’avais assuré l’édition du Taoïsme, de Maspero, et de La Bureaucratie céleste, de Balazs, et, surtout, édité et composé la maquette du Su RenShan, peintre, rebelle et fou, de Pierre Ryckmans (Simon Leys). Ces travaux universitaires m’ont branché précocement sur la typographie, la mise en pages, et donné envie de créer une collection à défaut d’une maison d’édition (en fait je serais amené à en créer deux par la suite, dont une, taïwanaise, devenue importante commercialement). On devenait assez vite accro à ce beau métier traditionnel qui a disparu avec l’informatique (qui a d’autres avantages, qu’on ne peut pas nier). Avant de collaborer avec deux ateliers de labeur à HongKong, j’ai passé également pas mal de temps au marbre de l’imprimerie Charles-Bernard, dirigée par le sympathique M. Bogaert, rue des Cloÿs, avec Debord, pour divers numéros de l’IS et nos tracts ou affiches. C’est Debord qui m’a en quelque sorte passé le virus de la belle typo.
L’ouvrage qui lança vraiment la « Bibliothèque asiatique» et sa cinquantaine de titres est Les Habits neufs du président Mao (1971) de Simon Leys, qui a révolutionné notre regard sur la « révolution culturelle ». Auparavant, beaucoup ignoraient le bilan meurtrier du maoïsme.
Pas vraiment. Il ne faut pas croire à la fable de l’ignorance des crimes totalitaires. Précédemment, tous les pro-nazis étaient bien antisémites, puis ont adoré les chambres à gaz sans ignorer ce qu’était la « solution finale ». Tous les staliniens adoraient les procès de Moscou et de Prague et les crimes de Staline. Et ils en redemandaient. Romer, Monatte, Souvarine, Koestler, Kravtchenko, Rousset et d’autres avaient déjà tout dit. De la même manière, tous les maoïstes se réjouissaient des crimes de Mao et de sa femme. Pour la Chine, on n’avait pas encore les chiffres, mais on savait que c’était monstrueux. Les maoïstes, d’ailleurs, ne nient pas le nombre des victimes (le catho-mao Jean-Luc Domenach est toujours lyrique à leur sujet, mais en changeant de trottoir il n’a pas changé de métier, comme disait Souvarine) : ils n’étaient pas maoïstes malgré les crimes du maoïsme mais en raison de ces crimes qu’ils n’ignoraient pas. Je ne me lasse pas de répéter que les maoïstes franchouillards, à l’instar de l’un de leurs maîtres à penser, l’inénarrable Badiou, étaient des gosses de riches qui avaient le goût du sang sans avoir travaillé dans un abattoir.
Si beaucoup n’ignoraient pas les massacres, qu’a apporté Simon Leys dans la compréhension de la Chine maoïste ?
Une explication précoce, opportune et lumineuse de la révo.cul. En 1971, c’est-à-dire à mi-course, cinq années avant la mort de Mao. L’expression « révolution culturelle » vient d’une brochure du stalinien est-allemand Alfred Kurella, passée inaperçue en 1931, que Mao et ses partisans ont reprise à leur compte pendant dix démentes et sanglantes années, entre 1966 et 1976. Peu après le « Grand Bond en avant » et ses quarante millions de morts de faim, Mao a utilisé la violence télécommandée des gardes rouges pour se venger de ses adjoints qui l’avaient marginalisé. C’est ce qu’après Simon Leys j’ai rappelé, « en sons, images et lumières », dans le film Chinois, encore un effort pour êtrerévolutionnaires ! (1977) Pendant dix ans, les cours scolaires et universitaires ont été arrêtés. Près de quatre millions de Chinois sont morts pendant la révo.cul. : des dizaines de milliers d’enseignants, d’écrivains et d’artistes ont été tués, de très nombreux autres torturés. Mao, sa femme et leur clique ont poussé des gosses à s’entretuer avant de les faire éliminer par l’armée. Simon Leys l’a parfaitement expliqué, et il fut le premier en Occident.
Comment Les Habits neufs… a-t-il été accueilli ?
Dès la parution du livre, les « sinologues », surtout les cathos-maos, comme Jean Chesneaux, Jean-Luc Domenach et Léon Vandermeersch, nous ont poursuivis de leur vindicte. Ils ont mené un lobbying efficace pour empêcher Leys d’enseigner en France, m’ont fait virer deux fois du CNRS. Ils ont même, de manière qui aujourd’hui fait rire, écrit à l’ambassade de Chine pour me dénoncer comme un « complice de Deng XiaoPing ». Ces larves sont des personnages du film de Jean Yanne Les Chinois à Paris. Vous pouvez y reconnaître Jean-Luc Domenach, et plus encore Léon Vandermeersch, dans l’abbé recyclé en commissaire politique, magistralement interprété par le génial Paul Préboist. Cela dit, les menaces et imprécations des maos ne me faisaient pas peur. J’ai donné des cours sur l’histoire du xxe siècle en Chine à Paris 7 en 1969, avec de quoi appliquer si besoin était la formule de Wittfogel : «Quand on sait ce qu’est la liberté, on ne la défend pas avec un couteau, mais avec une hache. »
À la même époque, vous avez amassé des milliers de livres pour former une importante bibliothèque universitaire sur l’Asie…
La bibliothèque (en sus d’une cinémathèque de films chinois alors unique au monde, en dehors de Chine) que j’ai constituée à Censier puis Jussieu, dans des conditions matérielles plus que modestes, a accumulé près de 20 000 références, dans leur grande majorité acquises à des prix dérisoires. On pouvait alors acheter à HongKong, presque au kilo, de précieux livres que les gardes rouges avaient confisqués aux particuliers ou jetés par les fenêtres des bibliothèques. Un grand nombre de ces ouvrages avaient été choisis sur des listes de libraires d’occasion hongkongais par François Cheng et Chan HingHo, car j’étais incapable de tout discerner, même si j’ai eu le coup d’œil pour identifier quelques trésors. Tout cela a été pillé après mon départ de France en 1978. La plus-value sur ces livres n’a pas été perdue pour tout le monde !
Vous avez par la suite vécu depuis 1980 à Taïwan, où vous avez travaillé dans l’industrie nucléaire. Suprême trahison, pour certains, vous avez même interviewé pour L’Express Chiang ChingKuo, le fils de Chiang KaiShek.Il se peut que certains de vos anciens camarades situs pensent, comme notre ami et collaborateur Jérôme Leroy l’a écrit avec humour, que vous soyez devenu « une crapule pro-Medef »…
Soyons précis. C’est sans humour que Jérôme Leroy, rédacteur en chef culture de Causeur, a écrit sur son blog le 5 avril 2009, à Serge Quadruppani : « 1966 est l’année où Mao tente une expérience originale et prometteuse en Chine avec la Révolution Culturelle [sic].(…) Viénet, tu le sais mieux que moi, Sergio, est devenu une crapule du Medef. » En novembre 1978, averti que le président Jimmy Carter allait avancer le calendrier de la reprise des relations diplomatiques avec Pékin, j’ai proposé à Jean-François Revel de me laisser préparer un cahier sur Taïwan pour L’Express. Depuis 1969, j’avais compris que l’évolution vers la démocratie de Taïwan était en cours et qu’il était temps d’y relancer une présence française. À contre-courant, je me suis dit qu’il fallait profiter du changement de pied de Washington pour réimplanter la France à Taïwan, contre l’avis du Quai d’Orsay. Ce que j’ai fait pendant une bonne année avant de passer, avec le succès que vous connaissez, à l’électronucléaire.
Ne regrettez-vous pas d’avoir frayé avec l’ancien bolchevique Chiang ChingKuo, qui a dirigé Taïwan à la mort de son père, et même bien avant ?
Ma seule carte de visite pour rencontrer Chiang ChingKuo était ma publication en français et en chinois du livre le plus violent contre Chiang KaiShek et son parti le KMT, celui d’Isaacs. J’ai été également l’initiateur de la traduction et l’éditeur des deux livres les plus importants sur la terreur blanche à Taïwan, ceux de Peng MingMin et de Kerr. Je n’ai donc de leçon à recevoir de personne, surtout pas de votre stalinien « rédacteur en chef culture ». En 2009, plus de trente années après la fin de la révo.cul., avec la mort de Mao en 1976, il est piquant de constater qu’un prof. de lettres français, comme Leroy, intéressé par Mao et la Chine, n’aurait pas vu, sur Internet, en 2008, le film de Hu Jie sur le premier meurtre de la révo.cul., en août 1966. Ce meurtre particulièrement atroce est celui de Mme Bian, proviseur du plus célèbre lycée de filles de Pékin. Il sera suivi par la torture et la mise à mort – en six semaines de l’été 1969 – de 1 900 profs (des Leroy, mais chinois) des lycées de Pékin, toujours sur ordre de Mao-Ubu et de Mère Ubu Jiang Qing, sa meilleure moitié. Vous pourrez offrir à votre collègue le n° 14 de Monde chinois, consacré à Hu Jie, DVD dans la couverture, que j’ai édité en 2008, un an avant les saillies de Leroy.
Publié avec l’aide du Medef ?
Je ne fréquente pas le Medef, que j’avais eu beaucoup de mal à attirer à Taïwan vers 1980 pour qu’il incite ses entreprises adhérentes à comprendre que Taïwan était le meilleur tremplin possible pour le jour où le marché chinois s’ouvrirait. Ces couillons étaient maolâtres et craignaient que Pékin ne veuille plus exporter de t-shirts et de champignons de Paris vers la France si on exportait de l’électronucléaire français à Taipei. C’est sans leur soutien que j’ai été pendant dix-huit ans un efficace vendeur de combustible nucléaire à Taïwan, sans compromission, ni commission, ni rétro-commission : de 1982 à 2007, et au-delà, la France a fourni 33 % des besoins en uranium enrichi des six réacteurs nucléaires de Taïwan.
Tout cela n’est pas très écolo, contrairement à la trajectoire d’autres anciens situs, comme René Riesel, aujourd’hui anti-industrialiste radical.
Je conchie les écolos politicards et militants, qui sont les ennemis de la véritable écologie. Je les ai toujours conchiés : l’IS n’était pas une organisation tendre pour les écolos. La neutronique, c’est pas de droite. Les niaiseries antinucléaires de Vaneigem ou de Riesel confirment – hélas ! – leur dérive. Le fait que quelques membres de ce minigroupe soient devenus gâteux, antivaccins, antinucléaires, et réclament de couvrir le Larzac par des éoliennes pour éclairer à huitième de temps quand le vent le permet la grange où ils égorgent leurs moutons n’est pas exaltant. L’électronucléaire est l’énergie la moins dangereuse, la moins polluante, la plus économique, celle qui prend le moins de place dans les paysages. Les prétendus emplois verts disparaîtront plus vite que les démagogues qui les vantent et auxquels les futurs chômeurs demanderont des comptes.
Dernière question. Je me suis laissé dire que vous cultiviez une intense passion pour Charlotte Corday et Marie-Olympe de Gouges, toutes deux mortes sur l’échafaud. Pourquoi admirez-vous l’assassin de Marat et la rédactrice de la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne ?
Je suis heureux d’avoir publié en 2003 la meilleure biographie de Marie-Olympe, par Olivier Blanc, un historien havrais, qui avait eu la bonne idée d’éditer en 1987 en français les Dernières lettres des condamnés à la guillotine, confisquées par Fouquier-Tinville, que le journaliste anglais John Alger avait retrouvées aux Archives nationales et publiées en anglais en 1904.
Né en Normandie, élevé au cidre, je pense à Charlotte Corday chaque fois que je déguste un pont-l’évêque ou un livarot ou une andouillette à la crème du pays d’Auge. Elle doit entrer au Panthéon, avec Marie-Olympe de Gouges : Corday a quand même débarrassé la France du monstrueux Marat ! Il faut rendre hommage au courage et à l’intelligence d’une femme, solitaire, qui a intuitivement anticipé qu’il fallait éliminer l’idole des futurs bolcheviques.
Les maos franchouillards nous ramènent aux origines françaises du stalinisme, à travers leur éloge des massacres de septembre 1792. Si vous voulez comprendre ce que fut, en 1964, à Pékin, le lancement de L’Orient est rouge, avec trois mille choristes, ce n’est pas à Nuremberg et aux nazis qu’il faut remonter et s’arrêter, c’est, bien antérieurement, à la grandiloquente et ridicule scénographie par Jacques-Louis David de la fête de l’Être suprême, qui marque l’apothéose et le début de la chute de Mad Max Robespierre.
Sur les massacres de septembre 1792, vous offrirez à votre collègue Leroy La Véridique Histoire des hommes de proie de Roch Marcandier, guillotiné avec son épouse pour ce pamphlet, que je réimprime.
Marat, Fouché, Barrère, Robespierre, Carrier, Lénine, Trotski, Staline, Mao, Pol Pot, c’est comme un jouissif toucher rectal permanent pour les fantasmagoriques septembriseurs que sont les staliniens attardés et les maoïstes. Il serait temps qu’ils retirent leur doigt de leur cul !
René Viénet est un homme sympathique. Le genre à débarquer les mains pleines de vin et de livres et à cuisiner pour ses amis. C’est aussi un homme de combats et de bons combats. Quand tant d’autres s’aveuglaient volontairement sur les crimes des régimes totalitaires, et particulièrement sur ceux de la Chine maoïste, il a choisi son camp – le camp de la vérité. On le lui a fait payer. Ce brillant sinologue à l’érudition époustouflante n’a pas fait la carrière universitaire qu’il méritait. Peut-être pense-t-il aujourd’hui que c’est une chance. Ce n’en était pas moins une injustice. Je comprends que Viénet ait la dent dure contre ses ennemis. Ce que je comprends moins et que, pour tout dire, je n’aime guère, c’est la symétrie, non pas certes dans les idées mais dans le langage : violence contre violence, fanatisme contre fanatisme. Et autant l’avouer au risque de passer pour une béotienne, j’ai du mal à considérer l’injure comme l’un des beaux-arts. Mais quand René Viénet s’attaque à Jérôme Leroy, il se trompe de guerre et d’ennemi. Tout d’abord, accorder de l’importance à des échanges de fin de soirée publiés en 2009 sur un blog révèle un étonnant manque de discernement – et une sensibilité excessive. Surtout, s’il arrive à Jérôme Leroy de dire des âneries et même d’en écrire, faire de lui un zélateur de la Révolution culturelle, c’est attenter à son honneur, donc à celui de Causeur et au mien. Jérôme n’a aucune complaisance pour le totalitarisme. Je regrette que René Viénet ne l’ait pas compris. Parce qu’il faut bien dire que ça bouchonne un peu l’amitié. EL
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En France, on ne lit pas Ramuz parce qu’on a Jean Giono. C’est injuste mais c’est comme ça: Giono est français, Ramuz est suisse. On a toujours tort, malgré tout, de se priver d’un grand écrivain. On objectera que Ramuz est depuis 2005 édité en Pléiade en deux volumes. C’est parce que les autorités helvètes ont mis la main à la poche et, de toute manière, la Pléiade n’est pas forcément la garantie de lecteurs nouveaux: on ne découvre pas un écrivain en Pléiade, on le conserve. On le conserve parce qu’on a aimé ses livres sous une autre forme avant et que le papier bible nous fait gagner de la place et s’abîme moins vite. Mais allez trouver les romans de Ramuz en poche… C’est pratiquement mission impossible y compris pour son titre le plus connu: La grande peur dans la montagne.
Ramuz, Charles Ferdinand de son prénom, est né en 1878 à Lausanne et mort à Pully en 1947. On voit qu’il ne fit que quelques kilomètres dans sa vie. La Suisse lui a suffi, et dans la Suisse, le canton de Vaud. Les grands écrivains n’ont pas forcément besoin de voyager. L’infini est sur le pas de leur porte, il suffit de trouver l’angle et la lumière pour en donner toute la mesure. Ramuz, c’est l’anti-Cendrars, l’anti-Morand, l’anti-Larbaud qui à la même époque voyagent beaucoup dans les cargos, les steamers, les aéroplanes, les trains express aux « bruits miraculeux ».
À part une période parisienne qu’il interrompt en 1914 parce que ce qu’il sent venir l’horrifie, Ramuz n’aura pratiquement pas bougé du canton de Vaud. Il a eu raison. Rien n’est plus exotique que le canton de Vaud pour peu que vous ayez un style pour le dire : ce qui compte, c’est le prisme, pas le décor. Et le style de Ramuz rend étrange, épique ou tragique ce qu’il y a de plus banal. Nous ne disons pas que le canton de Vaud est banal, nous ne voudrions pas nous attirer les foudres de l’ami Roland Jaccard mais tout de même, le lecteur est toujours un peu surpris en lisant La grand peur dans la montagne d’avoir l’impression d’être dans un monde aussi brutal, primitif, plein de sortilèges et de violences que chez Faulkner ou Giono. Mais on sait aussi, justement, que le Sud de Faulkner ou la Provence de Giono sont largement oniriques, fantasmatiques et que la précision avec laquelle ils nous sont rendus au travers de l’épaisseur des personnages, les couleurs inédites, la description d’une nature panique, c’est cette fausse précision des rêves ou des hallucinations psychotiques.
La grande peur dans la montagne peut d’ailleurs être lu comme le roman d’une psychose si l’on veut rester cartésien ou comme un texte fantastique si on garde une âme d’enfant. Mais on sait depuis Todorov que le fantastique, c’est précisément l’hésitation, l’incertitude et que c’est de cette précision, de cette incertitude que naît notre malaise, voire notre angoisse. On a beaucoup de mal à comprendre ça, dans le fantastique contemporain où l’existence des fantômes nous est donnée comme allant de soi dans les pénibles romans de Marc Levy, par exemple.
La grande peur dans la montage, qui refuse le temps et l’espace, peut néanmoins par déduction être situé dans un village de montagne reculé dans les années vingt. C’est sûrement un village suisse car les personnages disent « septante » et qu’il n’y a pas de montagnes en Belgique.
Là comme partout et de tout temps, les vieux s’opposent aux jeunes. En l’occurrence, à propos d’un pâturage. Ce pâturage, à 2300 mètres, reste inutilisé depuis vingt ans. Et ça ne plait pas au nouveau maire qui est du parti des jeunes. Les vieux, eux, préfèrent laisser ce coin-là tranquille et tant pis pour les pertes engendrées pour la commune: il s’est passé là haut une tragédie. Une force mystérieuse a décimé les hommes qui y passaient les deux mois d’été à faire paître les vaches et à fabriquer du lait. Par une belle majorité au conseil général qui est, si on a bien compris, la réunion de tous les habitants et pas seulement du conseil municipal, ce qui tendrait à prouver qu’un village suisse des années vingt a un fonctionnement qui le rapproche davantage d’Athènes au Vème siècle que de Bruxelles au XXIème, il est donc décidé d’en finir avec les superstitions anciennes. On monte une expédition pour réparer le chalet où sera fait le fromage et puis sept volontaires montent là haut. Ils ont des intentions diverses. Il y a un amoureux qui veut avoir de quoi épouser sa belle, un garçon très laid qui veut trouver de l’or (chez Ramuz comme dans l’Antiquité, l’habit fait le moine), un vieux qui était déjà là vingt ans plus tôt mais qui se croit protégé par un verset biblique trempé trois fois dans l’eau d’un lac.
À partir de ce moment, La grande peur dans la montagne prend l’allure de Dix petits nègres dans les alpages. Les morts suspectes, les coups du sort se succèdent. A chaque fois, le rationaliste veut trouver une explication rationnelle. Il y arrive de moins en moins. Ramuz a remarquablement distillé la peur, notamment dans la spatialisation du roman: en bas le village, en haut l’alpage, au milieu un chemin compliqué entre forêts, torrents, glaciers. Et toute la peur vient aussi de ce qu’il ne faut absolument que le haut ne contamine pas le bas, et on parle ici de contamination au sens propre puisque le bétail commence à crever.
On est étonné, à la fin, par la force primitive, tellurique, de ce bref roman. Même l’écriture de Ramuz, si critiquée en son temps pour son mélange de trivialité réaliste, de répétitions bibliques et de syntaxe homérique, finit par séduire ou au moins par créer chez le lecteur qui veut bien se laisser faire, cet envoûtement hypnotique qui est ce qu’on demande d’abord à la littérature.
La Grande Peur de la Montagne de Charles Ferdinand Ramuz (Livre de poche, édition 1972, 30 centimes, vide-grenier du quartier Tujac à Brive)
Les succès du Rafale, des Airbus ou du TGV à l’étranger nous feraient presque oublier qu’en dépit de la crise et du chômage de masse, nous possédons un autre sujet de fierté : la TGB, ou «Très Grande Bibliothèque», la Bibliothèque Nationale de France, monumentale ode de verre et d’acier au savoir et à la postérité mitterrandienne qui parvient à faire de l’ombre au Beaubourg pompidolien et au musée des arts premiers chiraquien. Quand les Qataris se seront lassé des Rafale qu’ils auront abandonné dans le désert, parmi les carcasses de Lamborghini et de Bentley, et que le TGV sera devenu chinois, les quatre tours de la TGB se dresseront encore pour clamer à la face de l’humanité que la France possède toujours la plus grande bibliothèque du monde, ce qui n’est pas rien.
Cet épicentre mondial de la culture attire, comme un gros pot de miel de l’esprit, tous ceux qui vont butiner les petites fleurs de la connaissance parmi les 40 000 000 de références possédées par la Bibliothèque. Ainsi vrombissent continuellement entre les hautes tours conçues par Dominique Perrault les essaims de chercheurs, d’étudiants, d’écrivains, de journalistes et de touristes égarés aux confins du XIIIe arrondissement, dans ce décor de film d’anticipation des années 70. Mais il n’est pas donné à n’importe qui de profiter aussi facilement de cette immense somme de connaissances. Que vous soyez chercheur, visiteur, simple curieux, étudiant en cotutelle, espion ou général en retraite, il vous faudra d’abord passer les portes de la bibliothèque. Ce qui n’est pas si simple.
Mettons les choses au point. On parle ici de la TRÈS Grande Bibliothèque. Ce n’est pas n’importe quoi. Pas la première venue des MJC, pas une banale médiathèque ou même un CDI. Non. C’est la Très Grande Bibliothèque Nationale François Mitterrand. La TGBNFM. Il serait donc inconcevable que l’on puisse pénétrer à l’intérieur de la TGBNFM simplement en poussant une porte, comme le premier péquin venu dans un vulgaire troquet pour commander un café crème. Non. Nous sommes là dans la cathédrale du savoir. On fait dans le vantail ici, dans le battant qui pivote sur lui-même avec solennité, dans l’antichambre, dans le pont-levis, le passage, la frontière, le porche, le propylée, pas juste dans la porte. Un peu de respect s’il-vous plaît.
Commençons donc notre visite par le hall d’accueil de la bibliothèque qui comptait à l’origine deux entrées et dont l’une a été supprimée il y a quelques temps pour permettre aux parias venus avec la ligne 6 de crever d’une insolation sur la dalle avant d’avoir pu rejoindre l’entrée Est. Aux heures d’ouverture, une longue file de visiteurs se presse devant le tourniquet automatique qui commande l’accès à la bibliothèque et déverse le flot des nouveaux arrivants, impatients de pouvoir se jeter sur la dernière exposition Barthes ou d’entamer des révisions aussi tardives qu’inutiles en vue des examens. C’est là que le vrai spectacle commence et que l’on rentre de plain-pied dans un film de Tati, les portes tournantes automatiques tournant à leur gré et s’arrêtant brutalement si la moindre écharpe ou la plus petite palpation digitale vient à effleurer leur délicate surface vitrée. Aux heures d’affluence, les scènes provoquées par ces arrêts intempestifs ont peut-être déjà convaincu les biologistes qui se rendent à la Bibliothèque d’abandonner leurs recherches sur les itinéraires migratoires du maquereau argenté dans le Pacifique nord pour se consacrer avec plus d’intérêt aux stratégies de survie de l’homo bibliothecusen captivité. Non, sans rire. Henri Laborit peut aller se rhabiller et pointer au cirque Pinder avec ses rats : cinq minutes de porte tournante automatique à la BNF, ça vaut tous les ouvrages de sciences comportementales du monde.
Il y a d’abord l’indécis qui, se retrouvant soudain pris au piège du tourniquet de verre refusant obstinément de le libérer, ne sait plus quoi faire, hésite, tremble, balance, reste pétrifié de longues secondes avant de tendre une main tremblante vers la porte qu’il effleure d’une caressante supplique comme pour implorer secrètement la clémence du mécanisme obtus. Tandis qu’à l’extérieur et à l’intérieur du hall, les protestations ou les encouragements – voire les moqueries – de ceux qui veulent sortir ou entrer commencent à fuser, le malheureux reste là les bras ballants, le regard empli de détresse, piégé dans son sas de verre, comme une araignée tombée dans la baignoire d’un appartement déserté en plein mois d’août.
Les portes tournantes de l’entrée de la BNF sont divisées en trois espaces, un peu comme l’assolement triennal au Moyen Âge. Dans le deuxième espace, derrière le pauvre hère tétanisé, il y a un autre type humain : le vindicatif, qui s’énerve, râle, invective et s’apprête à imprimer au battant de verre une poussée d’une force si peu mesurée qu’il va transformer pour quelques secondes le tourniquet automatique en centrifugeuse. Tous les éléments du drame à venir se mettent en place. Derrière le phacochère enragé qui est sur le point de faire tournoyer la porte récalcitrante à la vitesse du bourrin au galop, une jeune et belle étudiante vêtue d’une délicate robe en coton blanc est parvenue à s’engouffrer avec vivacité et grâce entre les deux battants, profitant de l’immobilisation temporaire du tourniquet. Ignorant la catastrophe imminente, elle tient à la main, à hauteur de la taille, près, trop près du tissu délicat de la jolie robe d’été immaculée, un cappuccino fumant, rempli à ras bord. La file d’attente à l’extérieur est muette d’horreur, chœur antique figé dans l’attente du dénouement tragique. La jeune femme comprend soudain elle aussi ce qui doit arriver et l’on peut voir passer à ce moment dans ses grands yeux tristes la même résignation lente qui éclaire peut-être le regard du sanglier égaré sur les voies, réalisant trop tard qu’il est sur le chemin du Paris-Bordeaux de 18h33.
Ne traînons pas sur les lieux du drame. Passé les diaboliques portes tournantes, il faudra encore franchir les fourches caudines des détecteurs de métaux et ouvrir votre mallette pour montrer que vous n’y dissimulez aucun 357 Magnum, quelquefois à l’invitation d’un agent de sécurité débonnaire, éventuellement blagueur, ou, si vous avez moins de chance, houspillé par un vigile pas commode qui vous fera rapidement comprendre que vous ne souhaitez pas vraiment énerver l’ex-garde du corps de Ratko Mladić ou l’ancien chef de la sécurité de Bachar Al-Assad.
Passons sur les formalités administratives. Vous voilà à pied d’œuvre, prêt à entrer dans le saint des saints. Devant vous voici les battants massifs des portes monumentales du rez-de-jardin. Elles pèsent 250 kilos chacune. La traction du bras nécessaire à l’ouverture vous arrachera un gémissement, ou au pire un tendon, si comme tous les rats de bibliothèque vous pensiez naïvement que l’étude ne demande pas un peu de préparation physique. Avec un peu de chance, celui ou celle qui vous précédera n’aura pas manqué de vous renvoyer la porte suivante dans la tronche pour appuyer cette évidence. Afin de parfaire votre apprentissage de la douleur, n’oubliez pas, en descendant l’escalator, d’effleurer la glissière en métal. Vous serez immédiatement gratifié d’une bonne décharge électrique provoquée par l’électricité statique accumulée dans cette immense cage de faraday à l’atmosphère sèche. Il se dit que certains esprits dérangés ne visitent plus la BNF que pour pouvoir goûter à ce plaisir défendu et piquant, montant et descendant inlassablement les escalators, touchant d’un doigt gourmand le métal, le visage soudain crispé dans un répugnant rictus de jouissance et de douleur. Il se dit même que parmi nos élites décadentes, certains plus décadents que d’autres délaisseraient les plaisirs frelatés des lieux de perdition nocturne pour venir ici nuitamment, grâce aux bons offices d’une société secrète, se livrer aux délices de ce que les milieux branchés appellent l’électro-masochisme. Mais ce ne sont que des rumeurs.
Vous êtes déjà fatigué ? Allons boire un petit café sur la nouvelle terrasse aménagée pour ceux qui souhaitent admirer d’en haut le « jardin », 10 000 m2 d’arbres et d’essences diverses plantées au milieu du béton, de l’acier et du verre qui font de la BNF une sorte de pot de fleur aux dimensions cyclopéennes, comme dirait Lovecraft. La terrasse a sa porte, elle aussi, et cette porte possède sa vie propre, sa logique qui ne correspond en rien à celle de l’être humain lambda habitué – créature inconsciente – à ce qu’une porte s’ouvre ou se ferme simplement en la poussant ou en la tirant. Mais, encore une fois, nous sommes ici à la BNF, où l’on ne se soumet pas à la tyrannie du banal. On fait dans le moderne, la vitrine technologique, pas dans le rideau de perles à Mémé ou la glissière de véranda. L’accès à la terrasse est donc automatique. Comme le tourniquet du hall d’entrée mais en plus vicieux. Dans un monde idéal, l’ouverture de la porte de la terrasse est déterminée par une cellule photosensible qui fait pivoter les battants dans un chuintement high tech devant rappeler l’ouverture des sas dans Star Trek ou Cosmos 1999. Dans notre dimension et notre espace-temps, tout ce beau et coûteux matériel se doit de déconner sévèrement, Jacques Tati l’avait très bien compris. L’un des plaisirs offerts par la terrasse de la BNF est donc de s’installer sur l’un des confortables sièges disposés près de l’entrée et d’observer de quelle manière la porte maléfique se joue avec cruauté des badauds.
Pour corser le tout, aucune poignée, aucun dispositif d’ouverture reconnaissable ne distingue la porte des panneaux de verre qui l’entourent. On voit donc fréquemment quelque pauvre malheureux se planter devant le sas et attendre en vain que celui-ci consente à lui laisser le passage. Confronté à l’obstination bornée de la machinerie, incapable de trouver quel panneau secret est censé s’ouvrir ou coulisser, le visiteur éconduit longera toute la surface vitrée qui entoure la terrasse en espérant trouver un mécanisme secret, un peu comme Guillaume de Baskerville dans la bibliothèque secrète du Nom de la rose, avant d’abandonner et de s’en retourner d’où il vient en affectant l’air de celui ou celle qui a plus important à faire de toute façon. D’autres fois, la situation est inversée et la porte diabolique refuse de laisser sortir de la terrasse ceux qui s’y trouvent, réduits après quelques tentatives infructueuses à taper du poing sur le carreau pour qu’on vienne leur ouvrir de l’intérieur. On pourra alors agréablement passer le temps en se moquant d’eux et faisant mine de leur jeter des boulettes de papier pour accentuer plus encore leur désarroi. De temps à autre, le mécanisme malfaisant se déclenchera avec un petit déclic et un chuintement qui ressemble à un rire nasal, propulsant le ventail de verre sur le nez de l’infortuné qui scrutait le hall à la recherche d’un peu d’aide.
Mais la porte a mieux à faire. Elle attend son heure et l’occasion de faire vraiment le mal. L’occasion se présente sous la forme d’un élégant monsieur qui tient à la main un cappuccino fumant, rempli à ras-bord. Il s’approche à distance raisonnable de la porte de la terrasse et attend qu’elle s’ouvre devant lui. Rien ne se passe. Il fait deux pas, scrute, dubitatif, la silhouette rectiligne, tentant de comprendre les motivations secrètes de ce dispositif étrange. Le monsieur porte une belle veste de velours, un pantalon à la coupe élégante et une jolie chemise d’été, couleur crème ou blanc cassé. Sa main tient le gobelet fumant à quelques centimètres de la vitre et de la chemise. Il y a un léger déclic. Au loin, on entend arriver le Paris-Bordeaux de 18h33.
Nous avions laissé le grand Umberto-de-Bologne au Cimetière de Prague, parmi les malentendus, dans la Mitteleuropa du XIXème siècle… C’était il y a quatre ans. Dès son premier opus, Le nom de la rose – grand éloge de l’intelligence spéculative sur fond de polar médiéval – Eco nous a fait voyager dans l’Histoire.
Son septième roman, Numéro zéro, dont la traduction française vient de paraître chez Grasset, ne déroge pas à la règle puisque l’action ne se passe pas de nos jours, mais au tout début des années 90. Et compte tenu de l’accélération continue du temps présent, de l’obsolescence quasiment instantanée de nos technologies et des « mutations sociétales » fonctionnant à flux tendus, nous voilà quasiment aussi éloignés des années 90 que nous l’étions, dans les années 90, de la Renaissance. J’exagère un peu, certes, mais Umberto Eco projette ici ses personnages dans un univers saugrenu, où il faut s’arrêter dans un bistrot pour téléphoner, où l’on fait des rencontres amoureuses sans passer par une « appli », où l’hygiénisme et la police du langage n’ont pas encore atteint leur niveau de terrorisme actuel, un monde dans lequel on ne lit pas encore de romans sur des « tablettes ».
Numéro zéro est donc un roman historique, narrant l’aventure rocambolesque de la création d’un quotidien fantoche – Domani (Demain) – lancé par un homme d’affaire cherchant à étendre son influence. Personnage énigmatique, omniprésent mais fantomatique, le Commandeur Vimercate réunit à Milan une demi-douzaine de journalistes pour produire des spécimens du futur journal, bourré d’indiscrétions et de révélations explosives, dans le seul but de se faire craindre, et de montrer quel pourrait être son pouvoir de nuisance.
L’éphémère Domani est dirigé par Simei, vieux briscard cynique adhérant sans passion au projet déroutant de son donneur d’ordres ; autour de lui une équipe hétéroclite est rassemblée, faite tout à la fois d’échotiers issus des mines de sel de la presse « people », de baroudeurs fatigués de l’investigation, et de pigistes blasés à l’extrême ; une équipe journalistique comportant aussi son écrivain raté, le narrateur, Colonna. Un reporter qui, à la cinquantaine, se considère comme un vaincu de la vie. « J’étais sans patrie, j’ai vécu dans différentes villes, j’ai corrigé des épreuves pour au moins trois maisons d’édition (universitaires, jamais pour les grands éditeurs), pour l’une d’elles j’ai revu les entrées d’une encyclopédie (il fallait contrôler les dates, les titres des œuvres, et ainsi de suite). Grâce à ces travaux, je me suis fait ce qu’à un moment donné Paolo Villaggio a appelé une culture monstre. Les perdants, comme les autodidactes, ont toujours des connaissances plus vastes que les gagnants, pour gagner il faut savoir une chose et ne pas perdre son temps à les connaître toutes. Le plaisir de l’érudition est réservé aux perdants. Plus quelqu’un sait de choses, plus elles lui sont allées de travers« . Le voilà propulsé adjoint de Simei, complice du naufrage, témoin du désastre annoncé et confident de ses collègues.
Colonna entame une histoire d’amour avec l’une des journalistes de Domani, Maïa, personnage délicieusement déjanté, autiste et se défendant du cynisme ambiant par un humour ravageur. Il l s’engage dans un échange au long cours avec Braggadocio, grand investigateur paranoïaque, ivre de machinations et de complots historiques. Une bonne partie du livre d’Eco est composé de la fascinante logorrhée de Braggadocio, déroulant plusieurs théories abracadabrantes imbriquées, voulant notamment que Mussolini n’ait pas été tué en avril 1945, mais qu’un sosie ait été lynché par la foule à sa place ; que le Duce ait trouvé asile au Vatican, avant de fuir en Argentine ; un paradis sud-américain depuis lequel il aurait continué à faire le mal, en orchestrant tout un tas de menées louches (impliquant les pays de l’Est, la mafia, des attentats, et naturellement l’assassinat d’Aldo Moro!) Un récit extraordinaire que le journaliste – restant nébuleux sur ses sources d’information – livre au compte-goutte, attirant son chef Colonna dans des endroits improbables, inquiétants, catalogue du Milan occulte, nocturne et pittoresque. Des précautions qui ne suffiront peut-être pas… La fin du récit, captivante, construite sur un crescendo d’angoisse, faisant complètement basculer l’histoire dans le polar, permet de le comprendre…
Non seulement Numéro zéro propose une belle galerie de fêlés, mais pointe avec jubilation les pires travers journalistiques – Simei encourageant toutes les techniques de conditionnement du lecteur, jouant avec ses émotions dans le cas de faits divers sordides, créant de la confusion en rapprochant des informations sans relation entre elles, à ignorer des faits graves (impliquant des proches du Commandeur Vimercate), à propager des insinuations, etc. Umberto Eco nous propose ainsi un vadémécum de la presse trash, qui vaut contre-exemple.
Voici un récit historique qui s’arrête juste avant un moment clé pour l’Italie : l’arrivée au pouvoir de Silvio Berlusconi. L’épopée tragi-comique du Cavaliere sera-t-elle au cœur du prochain opus d’Umberto Eco ? Espérons-le.
Le secret professionnel des avocats est décédé. Alors qu’il était depuis un moment déjà dans le coma, le Conseil Constitutionnel vient de le débrancher.
Ceux qui ont l’indulgence de me lire vont prétendre à juste titre que sur les questions judiciaires, j’ai tendance à rabâcher (radoter ?). Mais Aristote nous a dit que « la pédagogie c’est l’art de la répétition », alors…
Qu’est-ce que le secret professionnel de l’avocat ? Pourquoi est-ce que les principes judiciaires exigent depuis fort longtemps que ce qui relève de la communication entre un avocat et son client soit frappé d’un secret absolu ? Rappelons que l’État moderne s’arroge le pouvoir d’exercer la violence légitime. Prérogative qui porte atteinte à la liberté et à l’intégrité de l’individu. L’acceptabilité sociale de la décision prise impose que le mis en cause soit assisté par quelqu’un qui l’aidera à rétablir un peu l’équilibre entre le Léviathan et le citoyen seul.
En France, depuis la Révolution, on n’aime pas beaucoup les avocats. Sans forcément aller aussi loin que Couthon qui disait : « Un avocat ? Les coupables n’y ont pas droit, les innocents n’en ont pas besoin ». Dans un pays de tradition étatique forte, on préfère souvent l’Ordre à la Justice. Un coupable en liberté c’est une injustice, un innocent en prison un désordre. Ce devrait être le contraire. Nous n’avons pas la pire justice du monde, loin de là, mais les avocats y sont souvent perçus comme des complices.
Pourquoi un secret professionnel ? Il répond à deux objectifs. Tout d’abord, il s’impose à l’avocat dont personne, pas même le client, ne peut le relever. Cela va asseoir la confiance de celui qui s’en remet à lui pour le défendre. Il aura la certitude que rien de ce qu’il dira à son conseil ne pourra se retourner contre lui, et cette confiance est indispensable à la mission de défense. Ensuite, le secret s’impose également aux autorités de poursuite et aux juges. L’établissement de la « vérité judiciaire » doit se faire loyalement. Sinon l’exercice de la violence légitime devient illégitime.
En système anglo-saxon, il est absolu et protégé depuis longtemps comme relevant de l’ordre public. En Angleterre, cette protection est reconnue depuis le XVIe siècle. Il a été confirmé encore récemment par une décision de la chambre des Lords de 1995 affirmant « qu’aucune exception ne peut s’opposer au caractère absolu du privilège ». À l’objection, bien française, selon laquelle le secret ne devrait pas permettre aux avocats de commettre des infractions, le droit anglais répond : « L’intérêt général commande que ce secret soit absolu. S’il faut réprimer d’éventuelles infractions commises par les avocats, il faudra utiliser d’autres moyens de preuve que ceux que fourniraient la violation du secret. »
En France le secret professionnel des avocats a fait depuis une vingtaine d’années l’objet d’une déconstruction méthodique. On a commencé en inversant l’application du principe. La loi Perben II nous dit en 2004 que : « Le Procureur de la République ou l’officier de police judiciaire peut requérir de toute personne, (…) susceptible de détenir des documents intéressant l’enquête, (…) de lui remettre ces documents, sans que puisse être opposée, sans motif légitime, l’obligation du secret professionnel. » Secret professionnel oui, mais à condition d’avoir un motif légitime établi. De règle, le secret devient l’exception.
La pratique de l’instruction à la française, et la Cour de Cassation ont poursuivi ce travail.
La pratique tout d’abord, qui a vu se multiplier les perquisitions dans les cabinets d’avocats, les saisies d’ordinateurs et autres écoutes téléphoniques, créant une insécurité totale dans la relation avocats-clients. Jusqu’au juge d’instruction de l’affaire Bettencourt à Bordeaux, qui avant de mettre l’ancien Président de la République en examen avait fait convoquer par la police (!) sur commission rogatoire l’avocat de celui-ci. En lui demandant de bien vouloir apporter son agenda pour le verser au dossier ! Cela n’a pas eu l’air d’émouvoir grand monde. La pratique des écoutes téléphoniques qui, par le jeu des transcriptions, donnent une information tronquée et coupée de son contexte, la Justice en a fait une nouvelle reine des preuves. Mettre un avocat sur écoute, c’est délicat, alors ce sera le client. On transcrit les conversations avec son conseil, puis enquêteurs et juges d’instruction prennent connaissance du contenu. Et décident ensuite ce qui relève du secret et ne doit pas être versé au dossier! Ouf, la morale est sauve, les transcriptions des conversations confidentielles ne seront pas dans le dossier. Mais tout le monde les a lues…
La Cour de Cassation n’y a vu aucun problème. Et a trouvé une autre astuce pour affaiblir encore ce maudit secret. Par un arrêt du 31 janvier 2012, elle a validé le versement au dossier de l’affaire Bettencourt de la transcription (effectuée par le parquet !) des enregistrements clandestins et strictement illégaux du majordome. Et notamment d’une conversation entre Madame Bettencourt et son avocat. La Cour nous indiquant benoîtement que ces transcriptions ne sont pas en elle-même « des actes ou des pièces de l’information, au sens de l’article 170 du code de procédure pénale, et comme tels, susceptibles d’être annulés, mais des moyens de preuve qui peuvent être discutés contradictoirement ». Donc, si l’on fait un enregistrement pirate ou un cambriolage pour voler les lettres échangées par l’avocat et son client, et que l’on envoie le tout à la police ou au juge, c’est bon. Dites, amis journalistes, votre secret des sources on le dirait un peu mal barré, non ?
Plus récemment encore, il y a eu l’arrêt rendu par la chambre d’instruction de la Cour d’appel de Paris dans l’affaire concernant la surveillance téléphonique dont a été l’objet Thierry Herzog, puisque la Cour a considéré que le secret professionnel était réservé exclusivement à la relation unissant un avocat et un client mis en examen. Joli, non ? Il suffit d’attendre un peu, de ne pas mettre en examen et hop, on a accès à tout.
Les avocats pénalistes français, qui essaient de s’adapter tant bien que mal à cette disparition, sourient quand on leur parle de l’article 6 de la Convention Européenne des Droits de l’Homme et du droit à un procès équitable.
Alors, pourquoi ai-je accusé le Conseil Constitutionnel d’avoir fermé le cercueil ? Parce que le parlement à majorité socialiste a voté la « Loi sur le renseignement ». Cette loi de surveillance de masse a suscité – y compris bien au-delà de nos frontières – critiques et inquiétudes. Et elles n’ont guère été apaisées par Bruno Leroux nous disant que si le texte était attentatoire aux libertés, ce n’était pas grave puisqu’il suffisait de voter pour les socialistes qui en feraient une application bienveillante !
Ce texte prévoit la conservation et l’utilisation par l’administration de « métadonnées » relatives à toute l’activité de tous les citoyens sur le Net. Le débat a porté sur le fait de savoir jusqu’où l’Etat pouvait aller dans la collecte et l’utilisation de ces données, qui ne disent rien du contenu-même des communications mais renseignent complètement sur leur contexte : qui appelle qui, à quelle heure, où, qui envoie des e-mails à qui, de quelle taille, avec des pièces jointes ou non, chiffrés ou non. Devant le Conseil Constitutionnel, le gouvernement a soutenu que l’avocat n’avait pas droit au secret des correspondances avec ses clients, en dehors du contenu même des correspondances. L’exécutif peut connaître l’identité des clients, la fréquence, l’heure ou le lieu des communications. Merci Monsieur Hollande, message reçu. Car c’est le Président de la République, adepte des petites ruses ayant bien évidemment pris ses précautions à l’avance, qui a saisi le Conseil. Celui-ci ne l’a pas déçu en affirmant, et c’est le pire, que le secret professionnel des avocats ne faisait pas partie des libertés protégées par la Constitution, et relevait par conséquent du domaine de la loi (et de la jurisprudence bien sûr…). Mort et enterré.
Ce qui m’attriste le plus, c’est le constat de l’effondrement de la culture des libertés publiques chez les socialistes, alors que je l’y ai connue si vivace. Les grands anciens, mes maîtres, ne rigolaient pas avec la défense des libertés. Ceux d’entre eux qui sont encore là se sont retrouvés du bon côté dans les combats récents. Mais les autres, tous les autres, n’ont pas hésité à soutenir l’insoutenable et à tout justifier. De la destruction du secret professionnel des avocats à l’adoption de cette loi liberticide en passant par l’approbation du scandale de l’affaire du singe en Guyane ou de celui du « mur des cons ».
Même la défense des libertés, ils l’auront balancée par-dessus bord.
La décision a défrayé la presse profane : «Les protestants disent oui au mariage gay.» Ce 17 mai 2015, à Sète, le synode de l’Église protestante unie de France a permis la bénédiction des couples de même sexe, après un vote à la quasi-unanimité. Clin d’œil de la Providence ou calcul de communication, la décision fut prise à la date de la Journée mondiale contre l’homophobie. La bonne nouvelle à peine connue, une question surgissait de toutes parts : quand les catholiques, si rétrogrades, allaient-ils se décider à imiter ce geste d’ouverture protestant ? L’âne papiste allait-il enfin suivre le coq parpaillot ?
Pourtant, cette décision n’allait pas de soi. Au sein même de l’Église protestante unie, beaucoup estiment que bénir les couples de même sexe va à l’encontre de la Bible. Or, l’attachement à l’Écriture, Sola Scriptura (l’Écriture seule), est un principe fondateur historique de la Réforme protestante. De nombreuses paroisses ont donc désapprouvé la décision synodale.[access capability= »lire_inedits »] C’est le cas du temple du Marais, à Paris. L’un de ses pasteurs, Gilles Boucomont, est un énergique prédicateur qui a fait de sa paroisse un lieu actif d’accueil et d’évangélisation. Et il ne fait pas mystère de son opposition au mariage gay. Son église est pourtant connue pour être fréquentée par pas mal d’homosexuels. « Il faut croire que l’agenda de François Hollande s’est imposé à l’Église», lâche-t-il, à la fois ironique et fataliste. Il dénonce les pressions, exercées au prétexte de suivre les évolutions de la société : « La décision de bénir des couples de même sexe a été prise au nom de l’éthique, mais d’une éthique déracinée de ce qui la sous-tend, la foi chrétienne, et la croyance dans la Bible.» Pour Boucomont, le fait d’avoir ignoré les passages bibliques relatifs à l’homosexualité est totalement contradictoire avec la Sola Scriptura protestante : « Il faut évidemment lire le texte avec distance, mais entre lapider les homosexuels, et prétendre que toutes les formes de conjugalité sont équivalentes, il y a un équilibre à tenir, à la fois ferme et plein de respect.» Au fond, estime le pasteur, la bénédiction des couples de même sexe est un symptôme supplémentaire du relativisme dominant : « En laissant la liberté aux pasteurs de célébrer ou non ces mariages, l’Église ne tranche pas. Elle affirme qu’il n’y a aucun problème avec l’homosexualité, mais reconnaît que cela en pose pour beaucoup. Nous sommes en plein dans le paradoxe interne du relativisme, qui s’auto-discrédite.» Le pasteur du Marais redoute que ce relativisme entraîne une dilution du christianisme dans un humanisme flexible.
Les protestants représentent entre 3 et 4 % de la population française. Le courant protestant « historique », luthérien et réformé (calviniste), incarné par l’Église protestante unie, est en déclin numérique. Environ 300 000 personnes se rattachent à elle, et la décision synodale de bénir les couples de même sexe a révélé ses divisions, entre une majorité de plus en plus libérale, et une minorité confessante. Le cas de la paroisse du Marais prouve que cette minorité est pourtant très dynamique.
À côté de l’Église protestante unie, entre 700 000 et 1 million de protestants français sont membres des Églises évangéliques : une myriade de communautés en pleine expansion, qui sont bien loin des débats qui agitent les luthéro-réformés. Pour elles, pas question d’admettre la bénédiction des couples homosexuels. Nous nous retrouvons à l’Église évangélique baptiste de la rue de Sèvres, dans le VIIe arrondissement de Paris, que fréquentent de nombreux jeunes, étudiants et professionnels, de toutes situations sociales. Cette communauté se rattache à la tradition anabaptiste piétiste du xviie siècle, qui se distinguait par le baptême des adultes, signe d’une foi choisie personnellement. C’est ce courant qui a donné naissance aux évangéliques que nous connaissons.
D’après Matthieu Sanders, l’un des trois pasteurs de l’Église de la rue de Sèvres, la décision des luthéro-réformés n’a pas suscité de remous dans sa communauté. En réalité, le fossé qui sépare les évangéliques baptistes des autres protestants était déjà large. «Ce n’est pas en emboîtant systématiquement le pas à l’air du temps que l’Église attirera de nouveaux fidèles. Si c’est le relativisme bien-pensant de notre temps qu’on recherche, nul besoin d’aller le chercher à l’Église. On le trouvera à peu près partout ailleurs. »
L’exigence de Matthieu Sanders et de ses fidèles s’explique notamment par l’importance qu’ils attachent au texte biblique. Le pasteur se garde cependant de jouer les boutefeux : «Cela ne signifie pas non plus que l’Église ait vocation à être une force de réaction ou d’opposition systématique. Elle a plutôt à interpeller le monde au nom d’une espérance qui la dépasse, qui ne se laisse enfermer ni par des traditions rigides ni par un prétendu progressisme sociétal qui se résume à démonter soigneusement toute notion de transcendance et à abolir toutes les limites. » Reste alors àtraiter la difficile question posée par l’homosexualité. Le pasteur Sanders ne l’esquive pas : « Il faut reconnaître que nous, chrétiens, avons longtemps péché – au sens fort du terme – dans ce domaine. L’Église est infidèle à sa vocation lorsqu’elle stigmatise ou méprise les homosexuels.» Pour autant, précise-t-il, sa communauté croit fermement que la complémentarité entre un homme et une femme n’est pas simplement une option sexuelle majoritaire, mais une structuration essentielle de l’humanité, voulue par Dieu.
Pour Matthieu Sanders, c’est précisément la fermeté des évangéliques, dans tous les domaines, qui explique leur dynamisme. La quête de sens et de radicalité qui se dégage de la société libérale, atomisée et désabusée, trouverait plus de réponses chez ces prosélytes que dans le protestantisme libéral. « Il n’y a aujourd’hui aucune raison d’être chrétien en France, à moins de croire que cela change vraiment la vie», affirme-t-il. Une conviction qu’il se fait fort de partager, y compris avec certains catholiques, chez lesquels il observe un renouveau : « L’Église catholique, qui devient minoritaire, devient également une Église de ‘‘professants’’, c’est-à-dire une Église dont les membres sont engagés à titre personnel : c’est précisément la conception de l’Église selon les évangéliques.» Dans la République réputée sécularisée jusqu’à la moelle, un réveil chrétien serait-il possible ?[/access]
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Tout bel été se doit d’engendrer au moins un tube, pour que les amoureux puissent se remémorer la date de leurs premiers émois quand Alzheimer rôdera, et une polémique d’ampleur nationale pour réveiller des rédactions alanguies en période de canicule. Depuis quelques années, la polémique était fournie par l’une ou l’autre des prestations (les snobs disent « propositions ») théâtrales présentées au festival d’Avignon, une défécation collective d’acteurs dénudés devant le Palais des papes, par exemple. La nullité auto-satisfaite du nouveau directeur du festival, Olivier Py, spécialiste du rapt d’œuvres classiques pour fourguer en douce ses obsessions idéologiques, rend toute polémique culturelle sans objet : on ne se dispute pas à propos du néant.
Alors, sous réserve qu’une grosse bonne querelle médiatisée n’éclate pas d’ici la fin août, il faudra se contenter, pour le millésime 2015, de la bagarre de Reims, fait divers champenois qui a produit pas mal de bulles médiatiques et d’agitation sur les réseaux sociaux. Les faits, d’abord, tels qu’ils furent rapportés par le quotidien régional L’Union. Mercredi 22 juillet, une partie de la jeunesse rémoise, écrasée de chaleur, était venue prendre le frais au parc Léo Lagrange (merci le Front populaire !), agréable espace vert situé non loin du centre-ville. Trois copines dans la fleur de l’âge, belles et délurées, se font dorer au soleil seulement vêtues d’un mini-short en jean et d’un soutien-gorge de maillot de bain. Vint à passer un groupe formé de cinq jeunes filles, âgées de 15 à 24 ans. A la vue des bronzeuses, l’une d’entre elles dit à ses compagnes, suffisamment fort pour que l’on puisse l’entendre alentour, que jamais, elle, ne se laisserait aller une telle exposition de son corps dans un lieu public. Puis elle se retourne vers les « dénudées » et leur lance : « Allez-vous rhabiller, c’est pas l’été ! » Il n’a pas échappé à l’interpellée que cette injonction est proférée par une jeune fille visiblement en surpoids, et la réponse fuse : « Faut dire que toi, avec ton physique de camionneur… » On reconnaîtra là le schéma classique du duel agonistique entre pouffes, qui s’arrête généralement lorsque la provision d’insultes est épuisée. Or, il apparaît que l’infériorité langagière du groupe des cinq est telle que l’insulte envers la grosse ne peut être réparée que par l’usage de la force physique. L’affaire tourne donc au crêpage de chignon force 6, car l’agressée ne se laisse pas faire, ce qui produit une mêlée générale où les gnons pleuvent comme au marché de Brive-la-Gaillarde visité par Georges Brassens. Les combattantes sont séparées par les policiers qui emmènent tout ce beau monde à l’hôpital pour les deux plus amochées, et au poste pour les autres. Résultat des courses : trois jours d’incapacité de travail pour l’agressée, quatre jours pour l’agresseuse (agresseure ?), mises en examen pour les cogneuses, à l’exception de l’une d’entre elles, mineure, placée sous le statut de témoin assisté. Comment ce fait divers, dont la banalité est flagrante, a-t-il pu prendre une dimension nationale, alors que des bastons autrement ravageuses restent confinées dans les colonnes de nos éminents confrères de la PQR ? Il aura suffi d’une petite phrase du journaliste de l’Union chargé de l’histoire pour que toutes les « sphères » (Twitto- réaco- gaucho-) se mettent à carburer plein pot. La jeune fille en short jeans et soutif aurait été « effarée par un tel discours aux relents de police religieuse », et se serait rebiffée en taclant verbalement son interpellatrice. En utilisant la prosopopée[1. Figure rhétorique consistant, pour le rédacteur, à se mettre dans l’état d’esprit d’un acteur, de son récit, et d’en reproduire les pensées supposées.] pour éclairer son propos, et proposer un début d’interprétation de l’affaire, le journaliste s’est mis dans un mauvais cas, car rien, dans l’état des informations fournies par la police et la justice, ne permet de conférer une dimension religieuse à cette querelle de jeunes filles. En fait, cette formulation relevait du sous-texte que l’air du temps impose au discours public, donc aux rédacteurs de quotidiens locaux traitant d’affaires mettant en cause des acteurs issus de la diversité. Lorsqu’il ne s’agit pas de crimes graves, l’origine des perpétrateurs de délits mineurs ou d’incivilités répétées n’est pas indiquée dans les comptes rendus de presse, par un louable souci de ne pas stigmatiser des communautés entières à cause des agissements de quelques-uns. Sauf que cela ne trompe personne. Gommer la dimension culturelle (et pas forcément religieuse) du conflit qui a opposé les deux groupes de demoiselles contribue à accroître le malaise général. Tout le monde sait de quoi il retourne quand des « jeunes » font brûler des bagnoles le 14 juillet dans des quartiers bien connus pour les incivilités à répétitions qui s’y produisent.
On voudrait donc nous faire passer la chicore de Léo-Lagrange pour une version moderne, donc féminisée, de l’affrontement des Longeverne et des Velrans immortalisée dans le roman de Louis Pergaud, La guerre des boutons. Décrire un épisode houellebecquien avec les mots d’un roman picaresque rural du début du siècle dernier expose à des désagréments, et le journaliste de l’Union, comme l’âne de la fable de La Fontaine, s’est vu accuser de tous les maux pour avoir suggéré l’aspect ethnico-religieux de la querelle en assimilant les cogneuses à la police religieuse sévissant en Iran ou dans les territoires conquis par Daech. L’excellente chroniqueuse judiciaire du Monde, Pascale Robert-Diard, commise par sa rédaction à la curée contre l’emballement médiatique et politique déclenché par cette affaire – les réactions offusquées ont surgi comme l’éclair de l’ensemble de la sphère politique, du FN à SOS racisme – divulgue, enfin, les noms des principales protagonistes : Inès Nouri, Zohra Karim, Hadoune Tadjouri (les cogneuses) et Angélique Slosse (la cognée qui s’est défendue). Les juges de Reims ont alors beau clamer que « ni les auteures, ni la victime des coups n’ont fait état, lors de leurs auditions d’un mobile religieux ou d’un mobile moral qui aurait déclenché l’altercation », il est impossible de réduire ce fait divers à une simple explosion de violence pubertaire… Deux mondes se sont bel et bien affrontés dans un parc public : le trop plein de frustration d’une arabe trop grosse, donc doublement dominée dans l’espace symbolique bourdivin, a déclenché notre polémique de l’été.
La guerre de tranchées que se mènent Marine Le Pen et son père se poursuit. La semaine dernière, la Cour d’appel de Versailles a confirmé le jugement en référé en première instance vidant de son sens le congrès par correspondance organisé par la présidente du FN, lequel avait notamment pour objet de supprimer le titre de président d’honneur.
Mais comme l’explique le journaliste Laurent de Boissieu sur le site Atlantico, « Marine Le Pen a perdu une bataille mais n’a pas perdu la guerre face à Jean-Marie Le Pen […] Les juges n’ont pas dit qu’un congrès extraordinaire ne pouvait pas réviser les statuts du FN pour en supprimer la présidence d’honneur, mais simplement que le silence des statuts ne permet pas de l’organiser par correspondance. Les juges n’ont pas dit que le bureau exécutif du FN ne pouvait pas sanctionner Jean-Marie Le Pen, mais simplement qu’en l’espèce il ne pouvait pas être suspendu pour une durée liée à la tenue dudit congrès extraordinaire. Bref, bien qu’à court terme Jean-Marie Le Pen peut jubiler et rester président d’honneur du FN, à long terme Marine Le Pen possède les outils juridiques pour l’en déloger. »
Marine Le Pen semble aujourd’hui convaincue que sa crédibilité politique ne pourrait souffrir d’un maintien de son père dans les fonctions de président d’honneur. Pour avoir ironisé dans ces colonnes, allant même jusqu’à la comparer au personnage joué par Michel Galabru dans Le Viager, nous n’en saurions la blâmer. Depuis janvier 2011, le FN n’a cessé de progresser tant en nombre d’adhérents (qui a progressé au quintuple) que par le nombre de ses électeurs (qui a doublé). Mais il se heurtait néanmoins à un plafond de verre lors de confrontations au deuxième tour auxquels il accédait ainsi plus facilement. Le report des voix au second tour répond à d’autres exigences que celui du premier, lequel suppose soit adhésion, soit protestation. Quand on arrive en finale d’une élection, il faut être considéré comme un vote acceptable en second choix. Or, si le FN avait augmenté ses scores dans ce type de confrontation lors d’élections partielles, il butait le plus souvent contre un plafond de verre, car certains électeurs rechignaient à déposer un bulletin mariniste dans l’urne à cause de la présence de l’ancien FN que symbolisait la fonction honorifique de Jean-Marie Le Pen.
Il semble que Florian Philippot ait fait cette analyse depuis longtemps, c’est pourquoi il n’a pas hésité à saisir l’occasion de déclarations du fondateur du FN pour précipiter la disgrâce et convaincre Marine Le Pen que le moment était enfin venu de tuer le père. Ceux qui refont après coup le match judiciaire en pointant l’amateurisme du duo Marine Le Pen-Florian Philippot sont sans doute un peu de mauvaise foi. Devant le silence des statuts sur la possibilité ou non d’un congrès par correspondance, il n’était pas du tout évident a priori que ce dernier serait censuré par la Justice. La présidente du FN souhaitait régler la question le plus rapidement possible et de la manière la moins spectaculaire. Ce ne sera donc pas le cas. Un vote public sera sans doute encore plus violent et humiliant pour Jean-Marie Le Pen, ce que tout le monde, elle et sa nièce Marion compris, souhaitaient éviter. La récente victoire de Jean-Marie Le Pen devant les juges apparaîtrait comme une victoire à la Pyrrhus et pourrait même bénéficier à long terme à sa fille. Plus cette éviction sera spectaculaire, plus les électeurs qui craignaient d’apporter leur suffrage dans un second tour à cause de la présence du père-fondateur seront libérés de leurs réticences.
Est-ce parce qu’elle partage cette analyse que la sphère médiatico-politique se félicitait bruyamment et presque joyeusement des décisions de justice maintenant Jean-Marie Le Pen à la fonction de président d’honneur ? Si tel n’est pas le cas, c’est rudement bien imité. Les réactions sur Twitter à la décision de la Cour d’appel étaient empreintes d’une certaine satisfaction, voire parfois d’une joie, à tel point qu’on se demandait si certains n’étaient pas partis en voiture faire le tour de la mairie en klaxonnant, juste après leur tweet. C’est l’impression que donnait notamment celui de l’ex-ministre Frédéric Cuvillier le 28 juillet : « 3-0 ! Marine Le Pen, Marion, Aliot, Collard, avocats ou diplômés en droit, les « sommités » juridiques du FN encore mises en échec par le patriarche renié ». On souligne l’affectueuse référence au « patriarche ». Jean-Marie Le Pen is a star ! Du moins encore au Parti socialiste. Peu après, un sondage annonçait que Marine Le Pen n’était en rien affectée en termes de popularité par la guerre dans son parti. Gueule de bois pour les klaxonneurs autour de la mairie, qui n’avaient pas envisagé une seconde que l’éviction de l’ami de Rivarol déçoive l’électorat constitué par Marine Le Pen depuis quatre ans. Les klaxonneurs ont d’ailleurs trouvé avec Jean-Marie Le Pen un outil de détestation commun, Florian Philippot. Trop énarque, trop à gauche. Evidemment, ils passent sous silence les relents d’homophobie qui accompagnent la haine suscitée par le numéro deux du FN de la part de leur désormais patriarche favori. Mais certains, à l’instar de l’ancien conseiller du « Reagan français », Lorrain de Saint Affrique, envisagent même que Marine Le Pen se sépare de son stratège préféré, décidément si inefficace depuis quatre ans. On rêve…
Dans cet océan de bêtises, on a même fini par trouver sagesse et pertinence à Roland Cayrol, vendredi soir sur France 5, lequel sait tout de même compter, les voix engrangées par le FN. L’ancien sondeur a déjà fait une croix sur Jean-Marie Le Pen, qui ne compte plus selon lui pour les électeurs FN. Parvenir à me mettre d’accord avec Roland Cayrol, voilà au moins un exploit au crédit de ceux qui klaxonnent sans pudeur leur attachement à leur diable favori.
Valérie Pécresse dément catégoriquement les propos qui lui ont été prêtés dans Le Canard Enchaîné du 29 juillet, selon lequel elle aurait distingué ses compatriotes juifs et musulmans des autres au cours d’une réunion publique qui s’est tenue à la salle des fêtes du Blanc-Mesnil en présence de nombreux élus et personnalités le 8 juillet dernier.
Elle y avait réaffirmé, au contraire, que toutes les religions doivent s’inscrire dans les lois de la République. Voici les propos qu’elles a tenus : « c’est évident, ce que l’on a demandé aux catholiques et aux juifs par le passé, on doit pouvoir le demander aux musulmans de France. Mais ce qu’on a donné aux catholiques et aux juifs par le passé, on doit aussi pouvoir le donner aux musulmans de France, dès lors qu’ils s’intègrent dans les principes de la République. Tout ça, c’est des sujets dont il faut que nous parlions. Tout ça, c’est des sujets de discussion. »
L’enregistrement intégral de cette réunion publique a été réalisé par la télévision « La Locale » et a été déposé chez Maître Stéphane Emery, huissier de justice, et sera utilisé pour toutes les procédures judiciaires nécessaires à rétablir son honneur attaqué.
Causeur présente toutes ces excuses à Valérie Pécresse pour avoir relayé une mauvaise restitution de ses propos.
Raymond Barre doit bien rire là où il est. En campagne en Seine-Saint-Denis pour les élections régionales de décembre prochain, Valérie Pécresse – députée LR – a cru judicieux de déclarer qu’«il faut résoudre la question des lieux de culte et des écoles confessionnelles car on doit pouvoir donner aux musulmans ce qu’on donne aux Français et aux Juifs. Le tout étant de lutter contre ce fléau qu’est l’islamophobie » (Canard Enchaîné, 29.7.2015).
Cela partait sans doute d’un bon sentiment (le genre de sentiment qui croît à l’approche des élections), mais les musulmans et les juifs de France seront heureux d’apprendre qu’ils ne sont pas français, en tout cas, pas autant que les « autres » français, les français normaux (blancs et chrétiens).
Disparue l’émancipation des juifs de France par l’Assemblée Constituante en 1791, abrogé le décret Crémieux de 1870 (l’infâme Peyrouton l’avait déjà fait en 1940 pour Pétain. C’est du réchauffé), retour au Code de l’Indigénat ! On fera ainsi mieux la différence car bon sang ne saurait mentir comme disait le pauvre Zola qui m’en voudrait, en bon dreyfusard, de le citer dans ce contexte.
Ceci étant, peut-on vraiment lui en vouloir ? Mme Pécresse s’est probablement mise au niveau des prochains programmes scolaires d’histoire version Najat Vallaud-Belkacem. On ne sait pas si elles seront bien faites, mais on est sûr que les têtes seront moins pleines.
Plus sérieusement, cette déclaration laisse assez perplexe. Que Valérie Pécresse aille faire un exercice de charme auprès de l’électorat de Seine Saint-Denis, c’est normal. C’est même indispensable lorsque l’on brigue la présidence de la région Île-de-France. Mais ce genre de réflexions est soit une maladresse navrante pour une femme politique de son expérience et de son intelligence soit un stratagème électoraliste aussi risqué que déshonorant.
Qui aujourd’hui, à part les obsessionnels de la race de l’extrême droite et leurs pendants tout aussi futés d’extrême gauche, confond réellement religion et nationalité ? Personne .
Mais alors nos hommes et femmes politiques peuvent-ils vraiment tout se permettre pour se faire élire ? S’il est vrai que l’électorat musulman penche en général à gauche (enfin, de moins en moins, les musulmans n’étant pas plus naïfs que la moyenne), la ficelle est un peu grosse. En France aujourd’hui, les citoyens – fussent-ils de religion musulmane, juive, catholique, bouddhiste… – bénéficient des mêmes droits et sont soumis aux mêmes devoirs.
Tenir un discours tel que celui de Valérie Pécresse est dangereux. Cela nuit autant à la cohésion nationale qu’à l’exigence de vérité. Les mosquées, tout comme les écoles musulmanes, existent. Si leur nombre est moins important que le nombre d’écoles juives et plus encore des écoles privées catholiques, c’est aussi en raison de l’absence d’interlocuteurs (le CFCM n’a été fondé qu’en 2003). Jouer sur une différence de traitement de cette façon en ces temps d’exacerbations sociales et communautaires n’est sans doute pas la meilleure façon de rassembler les citoyens.
Pour autant, Mme Pécresse ne doit pas désespérer. Le 3 octobre 1980, le jour même de l’attentat contre la synagogue de la rue Copernic, Raymond Barre s’était fendu d’un « cet attentat odieux voulait frapper les Israélites qui se rendaient à la synagogue et a frappé des Français innocents qui traversaient la rue Copernic ». Trente-cinq ans après, on s’en souvient encore. Mais cela n’a pas empêché celui-ci de finir le septennat de Giscard comme Premier ministre puis d’être élu député du Rhône et maire de Lyon.
Daoud Boughezala. « Sinologue », un vocable que je vous jugez péjoratif, « situationniste » dans votre jeunesse, vous vous présentez volontiers comme un ancien « banquier, vendeur de combustible nucléaire, producteur et distributeur de médicaments liés à la santé des femmes, cinéaste, éditeur, enseignant de chinois à l’X et docker sur le port du Havre, après avoir été apprenti charcutier ». De laquelle de ces étiquettes êtes-vous le plus fier ?
René Viénet. Ce sont les souvenirs les plus anciens qui conservent le plus de relief. Le fait d’avoir travaillé dans deux charcuteries à un très jeune âge, 11 ans et 14 ans, m’a donné le goût des métiers de bouche, et me procure encore un plaisir comparable à celui des musiciens qui retrouvent leur instrument lorsque je réalise des recettes que j’ai apprises il y a soixante années. Par exemple, les « pieds de porc désossés en crépinette ». Mais je ne regrette aucune des activités que vous venez de citer. Dans ma jeunesse, pendant les vacances scolaires, j’ai également été docker sur le port du Havre, un privilège que la CGT avait maintenu héréditaire. «Docker, fils de docker, petit-fils de docker » servi avec humour, m’a permis de marcher sur les orteils des gosses de riches, maoïstes, normaliens staliniens, et des ouvriéristes des beaux-quartiers.
Vous voilà bille en tête contre vos ennemis de plus de cinquante ans ! Mais j’aimerais d’abord revenir sur un pan important de votre biographie dont vous parlez rarement. Vous avez tout de même été l’un des piliers de l’Internationale situationniste (IS) aux côtés de Guy Debord, Michèle Bernstein, Mustapha Khayati et Raoul Vaneigem. Comment le fils de prolo havrais a-t-il rejoint l’avant-garde situ ?
Lorsque j’étais lycéen au Havre, en seconde, j’avais séduit une cheftaine scout sympathique qui était la sœur de Michèle Bernstein, membre fondateur de l’IS et l’une de ses trop rares femmes. Michèle a été la première épouse de Guy Debord. Thérèse me montra la revue publiée par sa sœur et son beau-frère Guy et j’ai répondu à la petite-annonce : «Cherchons jeunes-gens, beaux et intelligents… » J’ai passé presque toutes les vacances scolaires de mon année de première à Paris, chez eux. Puis, après le bac, l’année suivante, je me suis installé dans une soupente quelques étages au-dessus de leur appartement de l’impasse de Clairvaux, avec ma nouvelle petite amie. Je suis donc devenu situ par les femmes, si on peut dire.
C’est dans ces années-là, au début de la décennie 1960, que vous vous êtes mis à l’étude du chinois. Pourquoi avoir choisi d’apprendre cette langue ?
Avant de monter à Paris pour y entamer des études universitaires, je pensais m’inscrire dans une école de cinéma. J’ai renoncé à ce projet car il fallait une année de préparation trop littéraire dans un lycée. Comme je voulais quitter la province, les Langues O’ étaient un choix qui s’imposait, car les cours n’y étaient pas très prenants. Je me suis donc inscrit en chinois, un peu au hasard.
C’est là que je suis tombé sous le charme de Jacques Pimpaneau, un prof séduisant de vivacité et de compétence. Pimpaneau a révolutionné l’enseignement du chinois en France, au point qu’un élève ayant beaucoup d’intérêts divergents comme moi a pu apprendre la langue et en faire depuis bon usage.
Avec un pied à l’ultragauche chez les situationnistes et un pied aux Langues O’, meniez-vous deux vies en même temps ?
En parallèle, sans la moindre contradiction. Jacques Pimpaneau venait de traduire La Chair comme tapis de prière, le superbe classique érotique de Li Yu, publié par Pauvert, que Michèle Bernstein m’avait fait relier en soie jaune chez le relieur de son père. Ami de Boris Souvarine, Michel Bernstein était un très célèbre libraire spécialisé dans l’histoire du mouvement social, de l’anarchisme et du marxisme. En 1963, je piochais abondamment mes lectures dans la bibliothèque de Michèle Bernstein et de son mari Debord, qui m’a offert, entre autres, le Pourquoi des philosophes de Jean-François Revel. Dès mon jeune âge, j’étais donc vacciné contre toute forme de totalitarisme, et sans illusions à l’égard du stalinisme et du maoïsme.
Arrêtons-nous un moment sur Mai 68. Vous vous êtes engagé dans le Conseil pour le maintien des occupations (CMDO) avec vos amis situs et enragés. Au cœur de la Sorbonne, dès le premier jour, vous avez envoyé un télégramme d’insultes au bureau politique du PC de l’URSS. Dans cette même université, vous “améliorez” une fresque en y inscrivant ce qui deviendra le slogan de l’année : « L’humanité ne sera heureuse que le jour où le dernier bureaucrate aura été pendu avec les tripes du dernier capitaliste. » En luttant pour l’avènement utopique d’une société sans classes, ne repreniez-vous pas la rhétorique révolutionnaire qui a causé tant de morts depuis deux siècles ?
Ce ne sont pas les utopistes, pacifiques et généreux, qui ont massacré. Ce sont les récupérateurs, les truands, les escrocs sanguinaires du type Santerre, Barère, Hébert, Fouché, Danton, Panis, Fouquier-Tinville, etc., qui ont rapidement éliminé les utopistes et démocrates, et fait fonctionner la guillotine à un rythme industriel. Maintenant, si vous voulez me dire qu’il ne faut pas laisser les Robespierre, Lénine, Trostski, Mao, Pol Pot prendre le pouvoir, je suis bien d’accord avec vous. C’est même un sujet majeur qui n’a pas encore été complètement étudié, ni résolu !
Une autre question ignorée des historiens, c’est la sous-représentation des femmes dans l’IS – hormis Michèle Bernstein, la première épouse de Debord. Pourquoi le groupe était-il si masculin ?
Debord était misogyne, sans doute à cause d’une relation compliquée avec sa mère. Seule Michèle Bernstein était parvenue à le guérir de ce défaut de caractère pendant leurs années de vie commune.
Un portrait de Debord orne votre bibliothèque. Êtes-vous restés amis après la dissolution de l’IS, en février 1971 ?
J’ai encadré un dessin représentant Debord, par Reiser, qui est très drôle. Un grand format, peu usuel chez Reiser et que Debord, quand il avait encore de l’humour, aurait apprécié. Je ne l’ai pas revu après 1971, lorsque je me suis éloigné d’une organisation qui ne comptait plus que trois membres, dont un futur écolo vieillissant mal et un ami de longue date qui n’avait plus d’humour et m’amusait moins. Malgré quelques lettres m’y invitant, il n’y avait pas de raison de poursuivre une relation qui ne présentait plus d’intérêt. Debord m’avait confié la direction de la revue Internationale situationniste d’une manière qui ressemblait à la désignation d’un exécuteur testamentaire. Mais je n’avais aucune envie de jouer ce rôle aux côtés et pour le compte d’une (seconde) veuve qui m’était antipathique. Bref, l’IS était vraiment devenue le couteau sans manche auquel il manque quelque chose.
Justement, comment expliquez-vous le délitement, puis la mort, de l’IS ?
La dégénérescence de l’IS date du jour où Debord l’a transformée en jeu de rôles, lorsque dans un éléphantasme délirant il s’est vu – rejouant la Ire Internationale – en Karl Marx face à Vaneigem-Bakounine, qui ne s’est même pas rendu compte qu’il était instrumentalisé. Le jeu de rôles s’est enrayé lorsque j’ai présenté un ami, anarchiste fameux, Arthur Lehning, biographe de Bakounine, à Debord. Ce dernier est alors devenu amoureux de Bakounine. Mais c’était au moment où, comme dans le film Grand frère, les gosses s’étant éparpillés, Agathon reste seul et malheureux au milieu du jardin public. L’IS n’a pas survécu à l’échec de Mai 68, à la suite duquel les relations au sein de ce groupe minuscule se sont détériorées, au point de rendre pénible la rédaction collective d’Enragés et situationnistes …, et de faire écrire – trois ans plus tard – par Debord à Gallimard qu’il rejetait ce livre. Dès 1970, il ne restait plus que trois personnes à table pour les rencontres à Paris : Debord, Riesel et moi. Debord tournait en rond et avait considérablement changé de caractère. Ce n’était plus l’homme enjoué, l’ami plein d’humour de l’époque où il vivait avec Michèle Bernstein.
Malgré tout, quelle part de l’héritage situ retenez-vous ?
Ce qu’il y avait d’intéressant dans l’IS, c’était le constat fondamental que Hitler, Staline, Trotski, Mao et Robespierre, c’était la même chose. La bible de l’IS, ce n’était pas les Manuscrits de 1844 de Karl Marx, mais Les Trois Mousquetaires. Debord se voyait en Aramis, donc en Gondi i. e. en cardinal de Retz. Mais il lui fallait trois comparses. J’étais donc obligé de jouer à la fois les rôles de d’Artagnan, d’Athos et de Porthos. Vaneigem avait des qualités scolaires et littéraires, mais aucune de celles des Mousquetaires et, en fait, malgré l’importance du Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations, il restera profondément « bruxellois », en dehors du jeu parisien. Il faut bien avouer que Debord considérait les autres recrues de l’IS comme autant de Mousqueton, Bazin, Planchet et Grimaud. Au mieux. Et pourtant, tous les Français connaissent les noms des quatre sympathiques valets dans la trilogie de Dumas, alors que les situs recrutés pour faire nombre ont vite disparu, et leurs noms furent oubliés aussitôt que nous avons secoué la poussière de nos bottes et confié les chevaux aux palefreniers.
Outre l’antitotalitarisme, qu’est-ce qui vous définirait politiquement ?
Aujourd’hui, mes convictions ont peu changé, ont pris du relief, sont plus documentées et plus sévères que dans ma jeunesse. Il reste trois pays officiellement staliniens au monde. C’est trois de trop ! Et combien de théocraties ? Voilà les priorités, avec le (désormais très dangereux, traduit en certaines langues) mot d’ordre qui reste le meilleur : « Ni Dieu ni maître ! ». Je souhaite une révolution dans plein d’endroits, mais certainement pas sous les oripeaux infâmes du castrisme, du guévarisme, du bolchevisme, du maoïsme, qui sont des contre-révolutions, particulièrement réactionnaires.
Le maoïsme, parlons-en. Avez-vous découvert sa violence totalitaire en vous rendant en Chine au début des années 1960 ?
En octobre 1964, c’est sans illusions sur le maoïsme que je suis parti effectuer un stage d’enseignant à Nankin, mais j’ai été « servi » au point de faire grève au bout de trois mois et de quitter la Chine au début du sixième mois d’un contrat qui devait durer deux ans.
Qu’avez-vous fait après cette expérience limitée ?
Lorsque je suis rentré à Paris au printemps 1965, à 21 ans, je cherchais des petits boulots pour payer mon loyer. J’ai sonné à la porte de Gallimard pour demander s’il y avait des romans policiers à traduire dans la Série noire. On m’a répondu que, puisque je revenais de Chine, je pouvais intéresser le secteur sciences humaines, dirigé par Pierre Nora. Ce dernier m’a demandé quel ouvrage d’histoire j’avais en tête ; comme je venais de lire La Tragédie de la révolution chinoise (1938) d’Harold Isaacs, je n’ai pas hésité. La traduction de ce classique écrit par un trotskiste américain ami des gauchistes chinois – que les trotskistes français n’avaient pas voulu traduire et que le sinologue stalinien Jean Chesneaux voulait empêcher de paraître – m’a occupé un an. Mes comparses m’aidaient de temps à autre : Donald Nicholson-Smith pour l’anglais, Vaneigem ou Debord pour améliorer le français.
Et cette première traduction vous a incité à créer la collection « Bibliothèque asiatique » pour diffuser la littérature chinoise dissidente ?
Oui. Après la traduction d’Isaacs, j’avais assuré l’édition du Taoïsme, de Maspero, et de La Bureaucratie céleste, de Balazs, et, surtout, édité et composé la maquette du Su RenShan, peintre, rebelle et fou, de Pierre Ryckmans (Simon Leys). Ces travaux universitaires m’ont branché précocement sur la typographie, la mise en pages, et donné envie de créer une collection à défaut d’une maison d’édition (en fait je serais amené à en créer deux par la suite, dont une, taïwanaise, devenue importante commercialement). On devenait assez vite accro à ce beau métier traditionnel qui a disparu avec l’informatique (qui a d’autres avantages, qu’on ne peut pas nier). Avant de collaborer avec deux ateliers de labeur à HongKong, j’ai passé également pas mal de temps au marbre de l’imprimerie Charles-Bernard, dirigée par le sympathique M. Bogaert, rue des Cloÿs, avec Debord, pour divers numéros de l’IS et nos tracts ou affiches. C’est Debord qui m’a en quelque sorte passé le virus de la belle typo.
L’ouvrage qui lança vraiment la « Bibliothèque asiatique» et sa cinquantaine de titres est Les Habits neufs du président Mao (1971) de Simon Leys, qui a révolutionné notre regard sur la « révolution culturelle ». Auparavant, beaucoup ignoraient le bilan meurtrier du maoïsme.
Pas vraiment. Il ne faut pas croire à la fable de l’ignorance des crimes totalitaires. Précédemment, tous les pro-nazis étaient bien antisémites, puis ont adoré les chambres à gaz sans ignorer ce qu’était la « solution finale ». Tous les staliniens adoraient les procès de Moscou et de Prague et les crimes de Staline. Et ils en redemandaient. Romer, Monatte, Souvarine, Koestler, Kravtchenko, Rousset et d’autres avaient déjà tout dit. De la même manière, tous les maoïstes se réjouissaient des crimes de Mao et de sa femme. Pour la Chine, on n’avait pas encore les chiffres, mais on savait que c’était monstrueux. Les maoïstes, d’ailleurs, ne nient pas le nombre des victimes (le catho-mao Jean-Luc Domenach est toujours lyrique à leur sujet, mais en changeant de trottoir il n’a pas changé de métier, comme disait Souvarine) : ils n’étaient pas maoïstes malgré les crimes du maoïsme mais en raison de ces crimes qu’ils n’ignoraient pas. Je ne me lasse pas de répéter que les maoïstes franchouillards, à l’instar de l’un de leurs maîtres à penser, l’inénarrable Badiou, étaient des gosses de riches qui avaient le goût du sang sans avoir travaillé dans un abattoir.
Si beaucoup n’ignoraient pas les massacres, qu’a apporté Simon Leys dans la compréhension de la Chine maoïste ?
Une explication précoce, opportune et lumineuse de la révo.cul. En 1971, c’est-à-dire à mi-course, cinq années avant la mort de Mao. L’expression « révolution culturelle » vient d’une brochure du stalinien est-allemand Alfred Kurella, passée inaperçue en 1931, que Mao et ses partisans ont reprise à leur compte pendant dix démentes et sanglantes années, entre 1966 et 1976. Peu après le « Grand Bond en avant » et ses quarante millions de morts de faim, Mao a utilisé la violence télécommandée des gardes rouges pour se venger de ses adjoints qui l’avaient marginalisé. C’est ce qu’après Simon Leys j’ai rappelé, « en sons, images et lumières », dans le film Chinois, encore un effort pour êtrerévolutionnaires ! (1977) Pendant dix ans, les cours scolaires et universitaires ont été arrêtés. Près de quatre millions de Chinois sont morts pendant la révo.cul. : des dizaines de milliers d’enseignants, d’écrivains et d’artistes ont été tués, de très nombreux autres torturés. Mao, sa femme et leur clique ont poussé des gosses à s’entretuer avant de les faire éliminer par l’armée. Simon Leys l’a parfaitement expliqué, et il fut le premier en Occident.
Comment Les Habits neufs… a-t-il été accueilli ?
Dès la parution du livre, les « sinologues », surtout les cathos-maos, comme Jean Chesneaux, Jean-Luc Domenach et Léon Vandermeersch, nous ont poursuivis de leur vindicte. Ils ont mené un lobbying efficace pour empêcher Leys d’enseigner en France, m’ont fait virer deux fois du CNRS. Ils ont même, de manière qui aujourd’hui fait rire, écrit à l’ambassade de Chine pour me dénoncer comme un « complice de Deng XiaoPing ». Ces larves sont des personnages du film de Jean Yanne Les Chinois à Paris. Vous pouvez y reconnaître Jean-Luc Domenach, et plus encore Léon Vandermeersch, dans l’abbé recyclé en commissaire politique, magistralement interprété par le génial Paul Préboist. Cela dit, les menaces et imprécations des maos ne me faisaient pas peur. J’ai donné des cours sur l’histoire du xxe siècle en Chine à Paris 7 en 1969, avec de quoi appliquer si besoin était la formule de Wittfogel : «Quand on sait ce qu’est la liberté, on ne la défend pas avec un couteau, mais avec une hache. »
À la même époque, vous avez amassé des milliers de livres pour former une importante bibliothèque universitaire sur l’Asie…
La bibliothèque (en sus d’une cinémathèque de films chinois alors unique au monde, en dehors de Chine) que j’ai constituée à Censier puis Jussieu, dans des conditions matérielles plus que modestes, a accumulé près de 20 000 références, dans leur grande majorité acquises à des prix dérisoires. On pouvait alors acheter à HongKong, presque au kilo, de précieux livres que les gardes rouges avaient confisqués aux particuliers ou jetés par les fenêtres des bibliothèques. Un grand nombre de ces ouvrages avaient été choisis sur des listes de libraires d’occasion hongkongais par François Cheng et Chan HingHo, car j’étais incapable de tout discerner, même si j’ai eu le coup d’œil pour identifier quelques trésors. Tout cela a été pillé après mon départ de France en 1978. La plus-value sur ces livres n’a pas été perdue pour tout le monde !
Vous avez par la suite vécu depuis 1980 à Taïwan, où vous avez travaillé dans l’industrie nucléaire. Suprême trahison, pour certains, vous avez même interviewé pour L’Express Chiang ChingKuo, le fils de Chiang KaiShek.Il se peut que certains de vos anciens camarades situs pensent, comme notre ami et collaborateur Jérôme Leroy l’a écrit avec humour, que vous soyez devenu « une crapule pro-Medef »…
Soyons précis. C’est sans humour que Jérôme Leroy, rédacteur en chef culture de Causeur, a écrit sur son blog le 5 avril 2009, à Serge Quadruppani : « 1966 est l’année où Mao tente une expérience originale et prometteuse en Chine avec la Révolution Culturelle [sic].(…) Viénet, tu le sais mieux que moi, Sergio, est devenu une crapule du Medef. » En novembre 1978, averti que le président Jimmy Carter allait avancer le calendrier de la reprise des relations diplomatiques avec Pékin, j’ai proposé à Jean-François Revel de me laisser préparer un cahier sur Taïwan pour L’Express. Depuis 1969, j’avais compris que l’évolution vers la démocratie de Taïwan était en cours et qu’il était temps d’y relancer une présence française. À contre-courant, je me suis dit qu’il fallait profiter du changement de pied de Washington pour réimplanter la France à Taïwan, contre l’avis du Quai d’Orsay. Ce que j’ai fait pendant une bonne année avant de passer, avec le succès que vous connaissez, à l’électronucléaire.
Ne regrettez-vous pas d’avoir frayé avec l’ancien bolchevique Chiang ChingKuo, qui a dirigé Taïwan à la mort de son père, et même bien avant ?
Ma seule carte de visite pour rencontrer Chiang ChingKuo était ma publication en français et en chinois du livre le plus violent contre Chiang KaiShek et son parti le KMT, celui d’Isaacs. J’ai été également l’initiateur de la traduction et l’éditeur des deux livres les plus importants sur la terreur blanche à Taïwan, ceux de Peng MingMin et de Kerr. Je n’ai donc de leçon à recevoir de personne, surtout pas de votre stalinien « rédacteur en chef culture ». En 2009, plus de trente années après la fin de la révo.cul., avec la mort de Mao en 1976, il est piquant de constater qu’un prof. de lettres français, comme Leroy, intéressé par Mao et la Chine, n’aurait pas vu, sur Internet, en 2008, le film de Hu Jie sur le premier meurtre de la révo.cul., en août 1966. Ce meurtre particulièrement atroce est celui de Mme Bian, proviseur du plus célèbre lycée de filles de Pékin. Il sera suivi par la torture et la mise à mort – en six semaines de l’été 1969 – de 1 900 profs (des Leroy, mais chinois) des lycées de Pékin, toujours sur ordre de Mao-Ubu et de Mère Ubu Jiang Qing, sa meilleure moitié. Vous pourrez offrir à votre collègue le n° 14 de Monde chinois, consacré à Hu Jie, DVD dans la couverture, que j’ai édité en 2008, un an avant les saillies de Leroy.
Publié avec l’aide du Medef ?
Je ne fréquente pas le Medef, que j’avais eu beaucoup de mal à attirer à Taïwan vers 1980 pour qu’il incite ses entreprises adhérentes à comprendre que Taïwan était le meilleur tremplin possible pour le jour où le marché chinois s’ouvrirait. Ces couillons étaient maolâtres et craignaient que Pékin ne veuille plus exporter de t-shirts et de champignons de Paris vers la France si on exportait de l’électronucléaire français à Taipei. C’est sans leur soutien que j’ai été pendant dix-huit ans un efficace vendeur de combustible nucléaire à Taïwan, sans compromission, ni commission, ni rétro-commission : de 1982 à 2007, et au-delà, la France a fourni 33 % des besoins en uranium enrichi des six réacteurs nucléaires de Taïwan.
Tout cela n’est pas très écolo, contrairement à la trajectoire d’autres anciens situs, comme René Riesel, aujourd’hui anti-industrialiste radical.
Je conchie les écolos politicards et militants, qui sont les ennemis de la véritable écologie. Je les ai toujours conchiés : l’IS n’était pas une organisation tendre pour les écolos. La neutronique, c’est pas de droite. Les niaiseries antinucléaires de Vaneigem ou de Riesel confirment – hélas ! – leur dérive. Le fait que quelques membres de ce minigroupe soient devenus gâteux, antivaccins, antinucléaires, et réclament de couvrir le Larzac par des éoliennes pour éclairer à huitième de temps quand le vent le permet la grange où ils égorgent leurs moutons n’est pas exaltant. L’électronucléaire est l’énergie la moins dangereuse, la moins polluante, la plus économique, celle qui prend le moins de place dans les paysages. Les prétendus emplois verts disparaîtront plus vite que les démagogues qui les vantent et auxquels les futurs chômeurs demanderont des comptes.
Dernière question. Je me suis laissé dire que vous cultiviez une intense passion pour Charlotte Corday et Marie-Olympe de Gouges, toutes deux mortes sur l’échafaud. Pourquoi admirez-vous l’assassin de Marat et la rédactrice de la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne ?
Je suis heureux d’avoir publié en 2003 la meilleure biographie de Marie-Olympe, par Olivier Blanc, un historien havrais, qui avait eu la bonne idée d’éditer en 1987 en français les Dernières lettres des condamnés à la guillotine, confisquées par Fouquier-Tinville, que le journaliste anglais John Alger avait retrouvées aux Archives nationales et publiées en anglais en 1904.
Né en Normandie, élevé au cidre, je pense à Charlotte Corday chaque fois que je déguste un pont-l’évêque ou un livarot ou une andouillette à la crème du pays d’Auge. Elle doit entrer au Panthéon, avec Marie-Olympe de Gouges : Corday a quand même débarrassé la France du monstrueux Marat ! Il faut rendre hommage au courage et à l’intelligence d’une femme, solitaire, qui a intuitivement anticipé qu’il fallait éliminer l’idole des futurs bolcheviques.
Les maos franchouillards nous ramènent aux origines françaises du stalinisme, à travers leur éloge des massacres de septembre 1792. Si vous voulez comprendre ce que fut, en 1964, à Pékin, le lancement de L’Orient est rouge, avec trois mille choristes, ce n’est pas à Nuremberg et aux nazis qu’il faut remonter et s’arrêter, c’est, bien antérieurement, à la grandiloquente et ridicule scénographie par Jacques-Louis David de la fête de l’Être suprême, qui marque l’apothéose et le début de la chute de Mad Max Robespierre.
Sur les massacres de septembre 1792, vous offrirez à votre collègue Leroy La Véridique Histoire des hommes de proie de Roch Marcandier, guillotiné avec son épouse pour ce pamphlet, que je réimprime.
Marat, Fouché, Barrère, Robespierre, Carrier, Lénine, Trotski, Staline, Mao, Pol Pot, c’est comme un jouissif toucher rectal permanent pour les fantasmagoriques septembriseurs que sont les staliniens attardés et les maoïstes. Il serait temps qu’ils retirent leur doigt de leur cul !
René Viénet est un homme sympathique. Le genre à débarquer les mains pleines de vin et de livres et à cuisiner pour ses amis. C’est aussi un homme de combats et de bons combats. Quand tant d’autres s’aveuglaient volontairement sur les crimes des régimes totalitaires, et particulièrement sur ceux de la Chine maoïste, il a choisi son camp – le camp de la vérité. On le lui a fait payer. Ce brillant sinologue à l’érudition époustouflante n’a pas fait la carrière universitaire qu’il méritait. Peut-être pense-t-il aujourd’hui que c’est une chance. Ce n’en était pas moins une injustice. Je comprends que Viénet ait la dent dure contre ses ennemis. Ce que je comprends moins et que, pour tout dire, je n’aime guère, c’est la symétrie, non pas certes dans les idées mais dans le langage : violence contre violence, fanatisme contre fanatisme. Et autant l’avouer au risque de passer pour une béotienne, j’ai du mal à considérer l’injure comme l’un des beaux-arts. Mais quand René Viénet s’attaque à Jérôme Leroy, il se trompe de guerre et d’ennemi. Tout d’abord, accorder de l’importance à des échanges de fin de soirée publiés en 2009 sur un blog révèle un étonnant manque de discernement – et une sensibilité excessive. Surtout, s’il arrive à Jérôme Leroy de dire des âneries et même d’en écrire, faire de lui un zélateur de la Révolution culturelle, c’est attenter à son honneur, donc à celui de Causeur et au mien. Jérôme n’a aucune complaisance pour le totalitarisme. Je regrette que René Viénet ne l’ait pas compris. Parce qu’il faut bien dire que ça bouchonne un peu l’amitié. EL
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En France, on ne lit pas Ramuz parce qu’on a Jean Giono. C’est injuste mais c’est comme ça: Giono est français, Ramuz est suisse. On a toujours tort, malgré tout, de se priver d’un grand écrivain. On objectera que Ramuz est depuis 2005 édité en Pléiade en deux volumes. C’est parce que les autorités helvètes ont mis la main à la poche et, de toute manière, la Pléiade n’est pas forcément la garantie de lecteurs nouveaux: on ne découvre pas un écrivain en Pléiade, on le conserve. On le conserve parce qu’on a aimé ses livres sous une autre forme avant et que le papier bible nous fait gagner de la place et s’abîme moins vite. Mais allez trouver les romans de Ramuz en poche… C’est pratiquement mission impossible y compris pour son titre le plus connu: La grande peur dans la montagne.
Ramuz, Charles Ferdinand de son prénom, est né en 1878 à Lausanne et mort à Pully en 1947. On voit qu’il ne fit que quelques kilomètres dans sa vie. La Suisse lui a suffi, et dans la Suisse, le canton de Vaud. Les grands écrivains n’ont pas forcément besoin de voyager. L’infini est sur le pas de leur porte, il suffit de trouver l’angle et la lumière pour en donner toute la mesure. Ramuz, c’est l’anti-Cendrars, l’anti-Morand, l’anti-Larbaud qui à la même époque voyagent beaucoup dans les cargos, les steamers, les aéroplanes, les trains express aux « bruits miraculeux ».
À part une période parisienne qu’il interrompt en 1914 parce que ce qu’il sent venir l’horrifie, Ramuz n’aura pratiquement pas bougé du canton de Vaud. Il a eu raison. Rien n’est plus exotique que le canton de Vaud pour peu que vous ayez un style pour le dire : ce qui compte, c’est le prisme, pas le décor. Et le style de Ramuz rend étrange, épique ou tragique ce qu’il y a de plus banal. Nous ne disons pas que le canton de Vaud est banal, nous ne voudrions pas nous attirer les foudres de l’ami Roland Jaccard mais tout de même, le lecteur est toujours un peu surpris en lisant La grand peur dans la montagne d’avoir l’impression d’être dans un monde aussi brutal, primitif, plein de sortilèges et de violences que chez Faulkner ou Giono. Mais on sait aussi, justement, que le Sud de Faulkner ou la Provence de Giono sont largement oniriques, fantasmatiques et que la précision avec laquelle ils nous sont rendus au travers de l’épaisseur des personnages, les couleurs inédites, la description d’une nature panique, c’est cette fausse précision des rêves ou des hallucinations psychotiques.
La grande peur dans la montagne peut d’ailleurs être lu comme le roman d’une psychose si l’on veut rester cartésien ou comme un texte fantastique si on garde une âme d’enfant. Mais on sait depuis Todorov que le fantastique, c’est précisément l’hésitation, l’incertitude et que c’est de cette précision, de cette incertitude que naît notre malaise, voire notre angoisse. On a beaucoup de mal à comprendre ça, dans le fantastique contemporain où l’existence des fantômes nous est donnée comme allant de soi dans les pénibles romans de Marc Levy, par exemple.
La grande peur dans la montage, qui refuse le temps et l’espace, peut néanmoins par déduction être situé dans un village de montagne reculé dans les années vingt. C’est sûrement un village suisse car les personnages disent « septante » et qu’il n’y a pas de montagnes en Belgique.
Là comme partout et de tout temps, les vieux s’opposent aux jeunes. En l’occurrence, à propos d’un pâturage. Ce pâturage, à 2300 mètres, reste inutilisé depuis vingt ans. Et ça ne plait pas au nouveau maire qui est du parti des jeunes. Les vieux, eux, préfèrent laisser ce coin-là tranquille et tant pis pour les pertes engendrées pour la commune: il s’est passé là haut une tragédie. Une force mystérieuse a décimé les hommes qui y passaient les deux mois d’été à faire paître les vaches et à fabriquer du lait. Par une belle majorité au conseil général qui est, si on a bien compris, la réunion de tous les habitants et pas seulement du conseil municipal, ce qui tendrait à prouver qu’un village suisse des années vingt a un fonctionnement qui le rapproche davantage d’Athènes au Vème siècle que de Bruxelles au XXIème, il est donc décidé d’en finir avec les superstitions anciennes. On monte une expédition pour réparer le chalet où sera fait le fromage et puis sept volontaires montent là haut. Ils ont des intentions diverses. Il y a un amoureux qui veut avoir de quoi épouser sa belle, un garçon très laid qui veut trouver de l’or (chez Ramuz comme dans l’Antiquité, l’habit fait le moine), un vieux qui était déjà là vingt ans plus tôt mais qui se croit protégé par un verset biblique trempé trois fois dans l’eau d’un lac.
À partir de ce moment, La grande peur dans la montagne prend l’allure de Dix petits nègres dans les alpages. Les morts suspectes, les coups du sort se succèdent. A chaque fois, le rationaliste veut trouver une explication rationnelle. Il y arrive de moins en moins. Ramuz a remarquablement distillé la peur, notamment dans la spatialisation du roman: en bas le village, en haut l’alpage, au milieu un chemin compliqué entre forêts, torrents, glaciers. Et toute la peur vient aussi de ce qu’il ne faut absolument que le haut ne contamine pas le bas, et on parle ici de contamination au sens propre puisque le bétail commence à crever.
On est étonné, à la fin, par la force primitive, tellurique, de ce bref roman. Même l’écriture de Ramuz, si critiquée en son temps pour son mélange de trivialité réaliste, de répétitions bibliques et de syntaxe homérique, finit par séduire ou au moins par créer chez le lecteur qui veut bien se laisser faire, cet envoûtement hypnotique qui est ce qu’on demande d’abord à la littérature.
La Grande Peur de la Montagne de Charles Ferdinand Ramuz (Livre de poche, édition 1972, 30 centimes, vide-grenier du quartier Tujac à Brive)
Les succès du Rafale, des Airbus ou du TGV à l’étranger nous feraient presque oublier qu’en dépit de la crise et du chômage de masse, nous possédons un autre sujet de fierté : la TGB, ou «Très Grande Bibliothèque», la Bibliothèque Nationale de France, monumentale ode de verre et d’acier au savoir et à la postérité mitterrandienne qui parvient à faire de l’ombre au Beaubourg pompidolien et au musée des arts premiers chiraquien. Quand les Qataris se seront lassé des Rafale qu’ils auront abandonné dans le désert, parmi les carcasses de Lamborghini et de Bentley, et que le TGV sera devenu chinois, les quatre tours de la TGB se dresseront encore pour clamer à la face de l’humanité que la France possède toujours la plus grande bibliothèque du monde, ce qui n’est pas rien.
Cet épicentre mondial de la culture attire, comme un gros pot de miel de l’esprit, tous ceux qui vont butiner les petites fleurs de la connaissance parmi les 40 000 000 de références possédées par la Bibliothèque. Ainsi vrombissent continuellement entre les hautes tours conçues par Dominique Perrault les essaims de chercheurs, d’étudiants, d’écrivains, de journalistes et de touristes égarés aux confins du XIIIe arrondissement, dans ce décor de film d’anticipation des années 70. Mais il n’est pas donné à n’importe qui de profiter aussi facilement de cette immense somme de connaissances. Que vous soyez chercheur, visiteur, simple curieux, étudiant en cotutelle, espion ou général en retraite, il vous faudra d’abord passer les portes de la bibliothèque. Ce qui n’est pas si simple.
Mettons les choses au point. On parle ici de la TRÈS Grande Bibliothèque. Ce n’est pas n’importe quoi. Pas la première venue des MJC, pas une banale médiathèque ou même un CDI. Non. C’est la Très Grande Bibliothèque Nationale François Mitterrand. La TGBNFM. Il serait donc inconcevable que l’on puisse pénétrer à l’intérieur de la TGBNFM simplement en poussant une porte, comme le premier péquin venu dans un vulgaire troquet pour commander un café crème. Non. Nous sommes là dans la cathédrale du savoir. On fait dans le vantail ici, dans le battant qui pivote sur lui-même avec solennité, dans l’antichambre, dans le pont-levis, le passage, la frontière, le porche, le propylée, pas juste dans la porte. Un peu de respect s’il-vous plaît.
Commençons donc notre visite par le hall d’accueil de la bibliothèque qui comptait à l’origine deux entrées et dont l’une a été supprimée il y a quelques temps pour permettre aux parias venus avec la ligne 6 de crever d’une insolation sur la dalle avant d’avoir pu rejoindre l’entrée Est. Aux heures d’ouverture, une longue file de visiteurs se presse devant le tourniquet automatique qui commande l’accès à la bibliothèque et déverse le flot des nouveaux arrivants, impatients de pouvoir se jeter sur la dernière exposition Barthes ou d’entamer des révisions aussi tardives qu’inutiles en vue des examens. C’est là que le vrai spectacle commence et que l’on rentre de plain-pied dans un film de Tati, les portes tournantes automatiques tournant à leur gré et s’arrêtant brutalement si la moindre écharpe ou la plus petite palpation digitale vient à effleurer leur délicate surface vitrée. Aux heures d’affluence, les scènes provoquées par ces arrêts intempestifs ont peut-être déjà convaincu les biologistes qui se rendent à la Bibliothèque d’abandonner leurs recherches sur les itinéraires migratoires du maquereau argenté dans le Pacifique nord pour se consacrer avec plus d’intérêt aux stratégies de survie de l’homo bibliothecusen captivité. Non, sans rire. Henri Laborit peut aller se rhabiller et pointer au cirque Pinder avec ses rats : cinq minutes de porte tournante automatique à la BNF, ça vaut tous les ouvrages de sciences comportementales du monde.
Il y a d’abord l’indécis qui, se retrouvant soudain pris au piège du tourniquet de verre refusant obstinément de le libérer, ne sait plus quoi faire, hésite, tremble, balance, reste pétrifié de longues secondes avant de tendre une main tremblante vers la porte qu’il effleure d’une caressante supplique comme pour implorer secrètement la clémence du mécanisme obtus. Tandis qu’à l’extérieur et à l’intérieur du hall, les protestations ou les encouragements – voire les moqueries – de ceux qui veulent sortir ou entrer commencent à fuser, le malheureux reste là les bras ballants, le regard empli de détresse, piégé dans son sas de verre, comme une araignée tombée dans la baignoire d’un appartement déserté en plein mois d’août.
Les portes tournantes de l’entrée de la BNF sont divisées en trois espaces, un peu comme l’assolement triennal au Moyen Âge. Dans le deuxième espace, derrière le pauvre hère tétanisé, il y a un autre type humain : le vindicatif, qui s’énerve, râle, invective et s’apprête à imprimer au battant de verre une poussée d’une force si peu mesurée qu’il va transformer pour quelques secondes le tourniquet automatique en centrifugeuse. Tous les éléments du drame à venir se mettent en place. Derrière le phacochère enragé qui est sur le point de faire tournoyer la porte récalcitrante à la vitesse du bourrin au galop, une jeune et belle étudiante vêtue d’une délicate robe en coton blanc est parvenue à s’engouffrer avec vivacité et grâce entre les deux battants, profitant de l’immobilisation temporaire du tourniquet. Ignorant la catastrophe imminente, elle tient à la main, à hauteur de la taille, près, trop près du tissu délicat de la jolie robe d’été immaculée, un cappuccino fumant, rempli à ras bord. La file d’attente à l’extérieur est muette d’horreur, chœur antique figé dans l’attente du dénouement tragique. La jeune femme comprend soudain elle aussi ce qui doit arriver et l’on peut voir passer à ce moment dans ses grands yeux tristes la même résignation lente qui éclaire peut-être le regard du sanglier égaré sur les voies, réalisant trop tard qu’il est sur le chemin du Paris-Bordeaux de 18h33.
Ne traînons pas sur les lieux du drame. Passé les diaboliques portes tournantes, il faudra encore franchir les fourches caudines des détecteurs de métaux et ouvrir votre mallette pour montrer que vous n’y dissimulez aucun 357 Magnum, quelquefois à l’invitation d’un agent de sécurité débonnaire, éventuellement blagueur, ou, si vous avez moins de chance, houspillé par un vigile pas commode qui vous fera rapidement comprendre que vous ne souhaitez pas vraiment énerver l’ex-garde du corps de Ratko Mladić ou l’ancien chef de la sécurité de Bachar Al-Assad.
Passons sur les formalités administratives. Vous voilà à pied d’œuvre, prêt à entrer dans le saint des saints. Devant vous voici les battants massifs des portes monumentales du rez-de-jardin. Elles pèsent 250 kilos chacune. La traction du bras nécessaire à l’ouverture vous arrachera un gémissement, ou au pire un tendon, si comme tous les rats de bibliothèque vous pensiez naïvement que l’étude ne demande pas un peu de préparation physique. Avec un peu de chance, celui ou celle qui vous précédera n’aura pas manqué de vous renvoyer la porte suivante dans la tronche pour appuyer cette évidence. Afin de parfaire votre apprentissage de la douleur, n’oubliez pas, en descendant l’escalator, d’effleurer la glissière en métal. Vous serez immédiatement gratifié d’une bonne décharge électrique provoquée par l’électricité statique accumulée dans cette immense cage de faraday à l’atmosphère sèche. Il se dit que certains esprits dérangés ne visitent plus la BNF que pour pouvoir goûter à ce plaisir défendu et piquant, montant et descendant inlassablement les escalators, touchant d’un doigt gourmand le métal, le visage soudain crispé dans un répugnant rictus de jouissance et de douleur. Il se dit même que parmi nos élites décadentes, certains plus décadents que d’autres délaisseraient les plaisirs frelatés des lieux de perdition nocturne pour venir ici nuitamment, grâce aux bons offices d’une société secrète, se livrer aux délices de ce que les milieux branchés appellent l’électro-masochisme. Mais ce ne sont que des rumeurs.
Vous êtes déjà fatigué ? Allons boire un petit café sur la nouvelle terrasse aménagée pour ceux qui souhaitent admirer d’en haut le « jardin », 10 000 m2 d’arbres et d’essences diverses plantées au milieu du béton, de l’acier et du verre qui font de la BNF une sorte de pot de fleur aux dimensions cyclopéennes, comme dirait Lovecraft. La terrasse a sa porte, elle aussi, et cette porte possède sa vie propre, sa logique qui ne correspond en rien à celle de l’être humain lambda habitué – créature inconsciente – à ce qu’une porte s’ouvre ou se ferme simplement en la poussant ou en la tirant. Mais, encore une fois, nous sommes ici à la BNF, où l’on ne se soumet pas à la tyrannie du banal. On fait dans le moderne, la vitrine technologique, pas dans le rideau de perles à Mémé ou la glissière de véranda. L’accès à la terrasse est donc automatique. Comme le tourniquet du hall d’entrée mais en plus vicieux. Dans un monde idéal, l’ouverture de la porte de la terrasse est déterminée par une cellule photosensible qui fait pivoter les battants dans un chuintement high tech devant rappeler l’ouverture des sas dans Star Trek ou Cosmos 1999. Dans notre dimension et notre espace-temps, tout ce beau et coûteux matériel se doit de déconner sévèrement, Jacques Tati l’avait très bien compris. L’un des plaisirs offerts par la terrasse de la BNF est donc de s’installer sur l’un des confortables sièges disposés près de l’entrée et d’observer de quelle manière la porte maléfique se joue avec cruauté des badauds.
Pour corser le tout, aucune poignée, aucun dispositif d’ouverture reconnaissable ne distingue la porte des panneaux de verre qui l’entourent. On voit donc fréquemment quelque pauvre malheureux se planter devant le sas et attendre en vain que celui-ci consente à lui laisser le passage. Confronté à l’obstination bornée de la machinerie, incapable de trouver quel panneau secret est censé s’ouvrir ou coulisser, le visiteur éconduit longera toute la surface vitrée qui entoure la terrasse en espérant trouver un mécanisme secret, un peu comme Guillaume de Baskerville dans la bibliothèque secrète du Nom de la rose, avant d’abandonner et de s’en retourner d’où il vient en affectant l’air de celui ou celle qui a plus important à faire de toute façon. D’autres fois, la situation est inversée et la porte diabolique refuse de laisser sortir de la terrasse ceux qui s’y trouvent, réduits après quelques tentatives infructueuses à taper du poing sur le carreau pour qu’on vienne leur ouvrir de l’intérieur. On pourra alors agréablement passer le temps en se moquant d’eux et faisant mine de leur jeter des boulettes de papier pour accentuer plus encore leur désarroi. De temps à autre, le mécanisme malfaisant se déclenchera avec un petit déclic et un chuintement qui ressemble à un rire nasal, propulsant le ventail de verre sur le nez de l’infortuné qui scrutait le hall à la recherche d’un peu d’aide.
Mais la porte a mieux à faire. Elle attend son heure et l’occasion de faire vraiment le mal. L’occasion se présente sous la forme d’un élégant monsieur qui tient à la main un cappuccino fumant, rempli à ras-bord. Il s’approche à distance raisonnable de la porte de la terrasse et attend qu’elle s’ouvre devant lui. Rien ne se passe. Il fait deux pas, scrute, dubitatif, la silhouette rectiligne, tentant de comprendre les motivations secrètes de ce dispositif étrange. Le monsieur porte une belle veste de velours, un pantalon à la coupe élégante et une jolie chemise d’été, couleur crème ou blanc cassé. Sa main tient le gobelet fumant à quelques centimètres de la vitre et de la chemise. Il y a un léger déclic. Au loin, on entend arriver le Paris-Bordeaux de 18h33.
Nous avions laissé le grand Umberto-de-Bologne au Cimetière de Prague, parmi les malentendus, dans la Mitteleuropa du XIXème siècle… C’était il y a quatre ans. Dès son premier opus, Le nom de la rose – grand éloge de l’intelligence spéculative sur fond de polar médiéval – Eco nous a fait voyager dans l’Histoire.
Son septième roman, Numéro zéro, dont la traduction française vient de paraître chez Grasset, ne déroge pas à la règle puisque l’action ne se passe pas de nos jours, mais au tout début des années 90. Et compte tenu de l’accélération continue du temps présent, de l’obsolescence quasiment instantanée de nos technologies et des « mutations sociétales » fonctionnant à flux tendus, nous voilà quasiment aussi éloignés des années 90 que nous l’étions, dans les années 90, de la Renaissance. J’exagère un peu, certes, mais Umberto Eco projette ici ses personnages dans un univers saugrenu, où il faut s’arrêter dans un bistrot pour téléphoner, où l’on fait des rencontres amoureuses sans passer par une « appli », où l’hygiénisme et la police du langage n’ont pas encore atteint leur niveau de terrorisme actuel, un monde dans lequel on ne lit pas encore de romans sur des « tablettes ».
Numéro zéro est donc un roman historique, narrant l’aventure rocambolesque de la création d’un quotidien fantoche – Domani (Demain) – lancé par un homme d’affaire cherchant à étendre son influence. Personnage énigmatique, omniprésent mais fantomatique, le Commandeur Vimercate réunit à Milan une demi-douzaine de journalistes pour produire des spécimens du futur journal, bourré d’indiscrétions et de révélations explosives, dans le seul but de se faire craindre, et de montrer quel pourrait être son pouvoir de nuisance.
L’éphémère Domani est dirigé par Simei, vieux briscard cynique adhérant sans passion au projet déroutant de son donneur d’ordres ; autour de lui une équipe hétéroclite est rassemblée, faite tout à la fois d’échotiers issus des mines de sel de la presse « people », de baroudeurs fatigués de l’investigation, et de pigistes blasés à l’extrême ; une équipe journalistique comportant aussi son écrivain raté, le narrateur, Colonna. Un reporter qui, à la cinquantaine, se considère comme un vaincu de la vie. « J’étais sans patrie, j’ai vécu dans différentes villes, j’ai corrigé des épreuves pour au moins trois maisons d’édition (universitaires, jamais pour les grands éditeurs), pour l’une d’elles j’ai revu les entrées d’une encyclopédie (il fallait contrôler les dates, les titres des œuvres, et ainsi de suite). Grâce à ces travaux, je me suis fait ce qu’à un moment donné Paolo Villaggio a appelé une culture monstre. Les perdants, comme les autodidactes, ont toujours des connaissances plus vastes que les gagnants, pour gagner il faut savoir une chose et ne pas perdre son temps à les connaître toutes. Le plaisir de l’érudition est réservé aux perdants. Plus quelqu’un sait de choses, plus elles lui sont allées de travers« . Le voilà propulsé adjoint de Simei, complice du naufrage, témoin du désastre annoncé et confident de ses collègues.
Colonna entame une histoire d’amour avec l’une des journalistes de Domani, Maïa, personnage délicieusement déjanté, autiste et se défendant du cynisme ambiant par un humour ravageur. Il l s’engage dans un échange au long cours avec Braggadocio, grand investigateur paranoïaque, ivre de machinations et de complots historiques. Une bonne partie du livre d’Eco est composé de la fascinante logorrhée de Braggadocio, déroulant plusieurs théories abracadabrantes imbriquées, voulant notamment que Mussolini n’ait pas été tué en avril 1945, mais qu’un sosie ait été lynché par la foule à sa place ; que le Duce ait trouvé asile au Vatican, avant de fuir en Argentine ; un paradis sud-américain depuis lequel il aurait continué à faire le mal, en orchestrant tout un tas de menées louches (impliquant les pays de l’Est, la mafia, des attentats, et naturellement l’assassinat d’Aldo Moro!) Un récit extraordinaire que le journaliste – restant nébuleux sur ses sources d’information – livre au compte-goutte, attirant son chef Colonna dans des endroits improbables, inquiétants, catalogue du Milan occulte, nocturne et pittoresque. Des précautions qui ne suffiront peut-être pas… La fin du récit, captivante, construite sur un crescendo d’angoisse, faisant complètement basculer l’histoire dans le polar, permet de le comprendre…
Non seulement Numéro zéro propose une belle galerie de fêlés, mais pointe avec jubilation les pires travers journalistiques – Simei encourageant toutes les techniques de conditionnement du lecteur, jouant avec ses émotions dans le cas de faits divers sordides, créant de la confusion en rapprochant des informations sans relation entre elles, à ignorer des faits graves (impliquant des proches du Commandeur Vimercate), à propager des insinuations, etc. Umberto Eco nous propose ainsi un vadémécum de la presse trash, qui vaut contre-exemple.
Voici un récit historique qui s’arrête juste avant un moment clé pour l’Italie : l’arrivée au pouvoir de Silvio Berlusconi. L’épopée tragi-comique du Cavaliere sera-t-elle au cœur du prochain opus d’Umberto Eco ? Espérons-le.
Le secret professionnel des avocats est décédé. Alors qu’il était depuis un moment déjà dans le coma, le Conseil Constitutionnel vient de le débrancher.
Ceux qui ont l’indulgence de me lire vont prétendre à juste titre que sur les questions judiciaires, j’ai tendance à rabâcher (radoter ?). Mais Aristote nous a dit que « la pédagogie c’est l’art de la répétition », alors…
Qu’est-ce que le secret professionnel de l’avocat ? Pourquoi est-ce que les principes judiciaires exigent depuis fort longtemps que ce qui relève de la communication entre un avocat et son client soit frappé d’un secret absolu ? Rappelons que l’État moderne s’arroge le pouvoir d’exercer la violence légitime. Prérogative qui porte atteinte à la liberté et à l’intégrité de l’individu. L’acceptabilité sociale de la décision prise impose que le mis en cause soit assisté par quelqu’un qui l’aidera à rétablir un peu l’équilibre entre le Léviathan et le citoyen seul.
En France, depuis la Révolution, on n’aime pas beaucoup les avocats. Sans forcément aller aussi loin que Couthon qui disait : « Un avocat ? Les coupables n’y ont pas droit, les innocents n’en ont pas besoin ». Dans un pays de tradition étatique forte, on préfère souvent l’Ordre à la Justice. Un coupable en liberté c’est une injustice, un innocent en prison un désordre. Ce devrait être le contraire. Nous n’avons pas la pire justice du monde, loin de là, mais les avocats y sont souvent perçus comme des complices.
Pourquoi un secret professionnel ? Il répond à deux objectifs. Tout d’abord, il s’impose à l’avocat dont personne, pas même le client, ne peut le relever. Cela va asseoir la confiance de celui qui s’en remet à lui pour le défendre. Il aura la certitude que rien de ce qu’il dira à son conseil ne pourra se retourner contre lui, et cette confiance est indispensable à la mission de défense. Ensuite, le secret s’impose également aux autorités de poursuite et aux juges. L’établissement de la « vérité judiciaire » doit se faire loyalement. Sinon l’exercice de la violence légitime devient illégitime.
En système anglo-saxon, il est absolu et protégé depuis longtemps comme relevant de l’ordre public. En Angleterre, cette protection est reconnue depuis le XVIe siècle. Il a été confirmé encore récemment par une décision de la chambre des Lords de 1995 affirmant « qu’aucune exception ne peut s’opposer au caractère absolu du privilège ». À l’objection, bien française, selon laquelle le secret ne devrait pas permettre aux avocats de commettre des infractions, le droit anglais répond : « L’intérêt général commande que ce secret soit absolu. S’il faut réprimer d’éventuelles infractions commises par les avocats, il faudra utiliser d’autres moyens de preuve que ceux que fourniraient la violation du secret. »
En France le secret professionnel des avocats a fait depuis une vingtaine d’années l’objet d’une déconstruction méthodique. On a commencé en inversant l’application du principe. La loi Perben II nous dit en 2004 que : « Le Procureur de la République ou l’officier de police judiciaire peut requérir de toute personne, (…) susceptible de détenir des documents intéressant l’enquête, (…) de lui remettre ces documents, sans que puisse être opposée, sans motif légitime, l’obligation du secret professionnel. » Secret professionnel oui, mais à condition d’avoir un motif légitime établi. De règle, le secret devient l’exception.
La pratique de l’instruction à la française, et la Cour de Cassation ont poursuivi ce travail.
La pratique tout d’abord, qui a vu se multiplier les perquisitions dans les cabinets d’avocats, les saisies d’ordinateurs et autres écoutes téléphoniques, créant une insécurité totale dans la relation avocats-clients. Jusqu’au juge d’instruction de l’affaire Bettencourt à Bordeaux, qui avant de mettre l’ancien Président de la République en examen avait fait convoquer par la police (!) sur commission rogatoire l’avocat de celui-ci. En lui demandant de bien vouloir apporter son agenda pour le verser au dossier ! Cela n’a pas eu l’air d’émouvoir grand monde. La pratique des écoutes téléphoniques qui, par le jeu des transcriptions, donnent une information tronquée et coupée de son contexte, la Justice en a fait une nouvelle reine des preuves. Mettre un avocat sur écoute, c’est délicat, alors ce sera le client. On transcrit les conversations avec son conseil, puis enquêteurs et juges d’instruction prennent connaissance du contenu. Et décident ensuite ce qui relève du secret et ne doit pas être versé au dossier! Ouf, la morale est sauve, les transcriptions des conversations confidentielles ne seront pas dans le dossier. Mais tout le monde les a lues…
La Cour de Cassation n’y a vu aucun problème. Et a trouvé une autre astuce pour affaiblir encore ce maudit secret. Par un arrêt du 31 janvier 2012, elle a validé le versement au dossier de l’affaire Bettencourt de la transcription (effectuée par le parquet !) des enregistrements clandestins et strictement illégaux du majordome. Et notamment d’une conversation entre Madame Bettencourt et son avocat. La Cour nous indiquant benoîtement que ces transcriptions ne sont pas en elle-même « des actes ou des pièces de l’information, au sens de l’article 170 du code de procédure pénale, et comme tels, susceptibles d’être annulés, mais des moyens de preuve qui peuvent être discutés contradictoirement ». Donc, si l’on fait un enregistrement pirate ou un cambriolage pour voler les lettres échangées par l’avocat et son client, et que l’on envoie le tout à la police ou au juge, c’est bon. Dites, amis journalistes, votre secret des sources on le dirait un peu mal barré, non ?
Plus récemment encore, il y a eu l’arrêt rendu par la chambre d’instruction de la Cour d’appel de Paris dans l’affaire concernant la surveillance téléphonique dont a été l’objet Thierry Herzog, puisque la Cour a considéré que le secret professionnel était réservé exclusivement à la relation unissant un avocat et un client mis en examen. Joli, non ? Il suffit d’attendre un peu, de ne pas mettre en examen et hop, on a accès à tout.
Les avocats pénalistes français, qui essaient de s’adapter tant bien que mal à cette disparition, sourient quand on leur parle de l’article 6 de la Convention Européenne des Droits de l’Homme et du droit à un procès équitable.
Alors, pourquoi ai-je accusé le Conseil Constitutionnel d’avoir fermé le cercueil ? Parce que le parlement à majorité socialiste a voté la « Loi sur le renseignement ». Cette loi de surveillance de masse a suscité – y compris bien au-delà de nos frontières – critiques et inquiétudes. Et elles n’ont guère été apaisées par Bruno Leroux nous disant que si le texte était attentatoire aux libertés, ce n’était pas grave puisqu’il suffisait de voter pour les socialistes qui en feraient une application bienveillante !
Ce texte prévoit la conservation et l’utilisation par l’administration de « métadonnées » relatives à toute l’activité de tous les citoyens sur le Net. Le débat a porté sur le fait de savoir jusqu’où l’Etat pouvait aller dans la collecte et l’utilisation de ces données, qui ne disent rien du contenu-même des communications mais renseignent complètement sur leur contexte : qui appelle qui, à quelle heure, où, qui envoie des e-mails à qui, de quelle taille, avec des pièces jointes ou non, chiffrés ou non. Devant le Conseil Constitutionnel, le gouvernement a soutenu que l’avocat n’avait pas droit au secret des correspondances avec ses clients, en dehors du contenu même des correspondances. L’exécutif peut connaître l’identité des clients, la fréquence, l’heure ou le lieu des communications. Merci Monsieur Hollande, message reçu. Car c’est le Président de la République, adepte des petites ruses ayant bien évidemment pris ses précautions à l’avance, qui a saisi le Conseil. Celui-ci ne l’a pas déçu en affirmant, et c’est le pire, que le secret professionnel des avocats ne faisait pas partie des libertés protégées par la Constitution, et relevait par conséquent du domaine de la loi (et de la jurisprudence bien sûr…). Mort et enterré.
Ce qui m’attriste le plus, c’est le constat de l’effondrement de la culture des libertés publiques chez les socialistes, alors que je l’y ai connue si vivace. Les grands anciens, mes maîtres, ne rigolaient pas avec la défense des libertés. Ceux d’entre eux qui sont encore là se sont retrouvés du bon côté dans les combats récents. Mais les autres, tous les autres, n’ont pas hésité à soutenir l’insoutenable et à tout justifier. De la destruction du secret professionnel des avocats à l’adoption de cette loi liberticide en passant par l’approbation du scandale de l’affaire du singe en Guyane ou de celui du « mur des cons ».
Même la défense des libertés, ils l’auront balancée par-dessus bord.
La décision a défrayé la presse profane : «Les protestants disent oui au mariage gay.» Ce 17 mai 2015, à Sète, le synode de l’Église protestante unie de France a permis la bénédiction des couples de même sexe, après un vote à la quasi-unanimité. Clin d’œil de la Providence ou calcul de communication, la décision fut prise à la date de la Journée mondiale contre l’homophobie. La bonne nouvelle à peine connue, une question surgissait de toutes parts : quand les catholiques, si rétrogrades, allaient-ils se décider à imiter ce geste d’ouverture protestant ? L’âne papiste allait-il enfin suivre le coq parpaillot ?
Pourtant, cette décision n’allait pas de soi. Au sein même de l’Église protestante unie, beaucoup estiment que bénir les couples de même sexe va à l’encontre de la Bible. Or, l’attachement à l’Écriture, Sola Scriptura (l’Écriture seule), est un principe fondateur historique de la Réforme protestante. De nombreuses paroisses ont donc désapprouvé la décision synodale.[access capability= »lire_inedits »] C’est le cas du temple du Marais, à Paris. L’un de ses pasteurs, Gilles Boucomont, est un énergique prédicateur qui a fait de sa paroisse un lieu actif d’accueil et d’évangélisation. Et il ne fait pas mystère de son opposition au mariage gay. Son église est pourtant connue pour être fréquentée par pas mal d’homosexuels. « Il faut croire que l’agenda de François Hollande s’est imposé à l’Église», lâche-t-il, à la fois ironique et fataliste. Il dénonce les pressions, exercées au prétexte de suivre les évolutions de la société : « La décision de bénir des couples de même sexe a été prise au nom de l’éthique, mais d’une éthique déracinée de ce qui la sous-tend, la foi chrétienne, et la croyance dans la Bible.» Pour Boucomont, le fait d’avoir ignoré les passages bibliques relatifs à l’homosexualité est totalement contradictoire avec la Sola Scriptura protestante : « Il faut évidemment lire le texte avec distance, mais entre lapider les homosexuels, et prétendre que toutes les formes de conjugalité sont équivalentes, il y a un équilibre à tenir, à la fois ferme et plein de respect.» Au fond, estime le pasteur, la bénédiction des couples de même sexe est un symptôme supplémentaire du relativisme dominant : « En laissant la liberté aux pasteurs de célébrer ou non ces mariages, l’Église ne tranche pas. Elle affirme qu’il n’y a aucun problème avec l’homosexualité, mais reconnaît que cela en pose pour beaucoup. Nous sommes en plein dans le paradoxe interne du relativisme, qui s’auto-discrédite.» Le pasteur du Marais redoute que ce relativisme entraîne une dilution du christianisme dans un humanisme flexible.
Les protestants représentent entre 3 et 4 % de la population française. Le courant protestant « historique », luthérien et réformé (calviniste), incarné par l’Église protestante unie, est en déclin numérique. Environ 300 000 personnes se rattachent à elle, et la décision synodale de bénir les couples de même sexe a révélé ses divisions, entre une majorité de plus en plus libérale, et une minorité confessante. Le cas de la paroisse du Marais prouve que cette minorité est pourtant très dynamique.
À côté de l’Église protestante unie, entre 700 000 et 1 million de protestants français sont membres des Églises évangéliques : une myriade de communautés en pleine expansion, qui sont bien loin des débats qui agitent les luthéro-réformés. Pour elles, pas question d’admettre la bénédiction des couples homosexuels. Nous nous retrouvons à l’Église évangélique baptiste de la rue de Sèvres, dans le VIIe arrondissement de Paris, que fréquentent de nombreux jeunes, étudiants et professionnels, de toutes situations sociales. Cette communauté se rattache à la tradition anabaptiste piétiste du xviie siècle, qui se distinguait par le baptême des adultes, signe d’une foi choisie personnellement. C’est ce courant qui a donné naissance aux évangéliques que nous connaissons.
D’après Matthieu Sanders, l’un des trois pasteurs de l’Église de la rue de Sèvres, la décision des luthéro-réformés n’a pas suscité de remous dans sa communauté. En réalité, le fossé qui sépare les évangéliques baptistes des autres protestants était déjà large. «Ce n’est pas en emboîtant systématiquement le pas à l’air du temps que l’Église attirera de nouveaux fidèles. Si c’est le relativisme bien-pensant de notre temps qu’on recherche, nul besoin d’aller le chercher à l’Église. On le trouvera à peu près partout ailleurs. »
L’exigence de Matthieu Sanders et de ses fidèles s’explique notamment par l’importance qu’ils attachent au texte biblique. Le pasteur se garde cependant de jouer les boutefeux : «Cela ne signifie pas non plus que l’Église ait vocation à être une force de réaction ou d’opposition systématique. Elle a plutôt à interpeller le monde au nom d’une espérance qui la dépasse, qui ne se laisse enfermer ni par des traditions rigides ni par un prétendu progressisme sociétal qui se résume à démonter soigneusement toute notion de transcendance et à abolir toutes les limites. » Reste alors àtraiter la difficile question posée par l’homosexualité. Le pasteur Sanders ne l’esquive pas : « Il faut reconnaître que nous, chrétiens, avons longtemps péché – au sens fort du terme – dans ce domaine. L’Église est infidèle à sa vocation lorsqu’elle stigmatise ou méprise les homosexuels.» Pour autant, précise-t-il, sa communauté croit fermement que la complémentarité entre un homme et une femme n’est pas simplement une option sexuelle majoritaire, mais une structuration essentielle de l’humanité, voulue par Dieu.
Pour Matthieu Sanders, c’est précisément la fermeté des évangéliques, dans tous les domaines, qui explique leur dynamisme. La quête de sens et de radicalité qui se dégage de la société libérale, atomisée et désabusée, trouverait plus de réponses chez ces prosélytes que dans le protestantisme libéral. « Il n’y a aujourd’hui aucune raison d’être chrétien en France, à moins de croire que cela change vraiment la vie», affirme-t-il. Une conviction qu’il se fait fort de partager, y compris avec certains catholiques, chez lesquels il observe un renouveau : « L’Église catholique, qui devient minoritaire, devient également une Église de ‘‘professants’’, c’est-à-dire une Église dont les membres sont engagés à titre personnel : c’est précisément la conception de l’Église selon les évangéliques.» Dans la République réputée sécularisée jusqu’à la moelle, un réveil chrétien serait-il possible ?[/access]
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Tout bel été se doit d’engendrer au moins un tube, pour que les amoureux puissent se remémorer la date de leurs premiers émois quand Alzheimer rôdera, et une polémique d’ampleur nationale pour réveiller des rédactions alanguies en période de canicule. Depuis quelques années, la polémique était fournie par l’une ou l’autre des prestations (les snobs disent « propositions ») théâtrales présentées au festival d’Avignon, une défécation collective d’acteurs dénudés devant le Palais des papes, par exemple. La nullité auto-satisfaite du nouveau directeur du festival, Olivier Py, spécialiste du rapt d’œuvres classiques pour fourguer en douce ses obsessions idéologiques, rend toute polémique culturelle sans objet : on ne se dispute pas à propos du néant.
Alors, sous réserve qu’une grosse bonne querelle médiatisée n’éclate pas d’ici la fin août, il faudra se contenter, pour le millésime 2015, de la bagarre de Reims, fait divers champenois qui a produit pas mal de bulles médiatiques et d’agitation sur les réseaux sociaux. Les faits, d’abord, tels qu’ils furent rapportés par le quotidien régional L’Union. Mercredi 22 juillet, une partie de la jeunesse rémoise, écrasée de chaleur, était venue prendre le frais au parc Léo Lagrange (merci le Front populaire !), agréable espace vert situé non loin du centre-ville. Trois copines dans la fleur de l’âge, belles et délurées, se font dorer au soleil seulement vêtues d’un mini-short en jean et d’un soutien-gorge de maillot de bain. Vint à passer un groupe formé de cinq jeunes filles, âgées de 15 à 24 ans. A la vue des bronzeuses, l’une d’entre elles dit à ses compagnes, suffisamment fort pour que l’on puisse l’entendre alentour, que jamais, elle, ne se laisserait aller une telle exposition de son corps dans un lieu public. Puis elle se retourne vers les « dénudées » et leur lance : « Allez-vous rhabiller, c’est pas l’été ! » Il n’a pas échappé à l’interpellée que cette injonction est proférée par une jeune fille visiblement en surpoids, et la réponse fuse : « Faut dire que toi, avec ton physique de camionneur… » On reconnaîtra là le schéma classique du duel agonistique entre pouffes, qui s’arrête généralement lorsque la provision d’insultes est épuisée. Or, il apparaît que l’infériorité langagière du groupe des cinq est telle que l’insulte envers la grosse ne peut être réparée que par l’usage de la force physique. L’affaire tourne donc au crêpage de chignon force 6, car l’agressée ne se laisse pas faire, ce qui produit une mêlée générale où les gnons pleuvent comme au marché de Brive-la-Gaillarde visité par Georges Brassens. Les combattantes sont séparées par les policiers qui emmènent tout ce beau monde à l’hôpital pour les deux plus amochées, et au poste pour les autres. Résultat des courses : trois jours d’incapacité de travail pour l’agressée, quatre jours pour l’agresseuse (agresseure ?), mises en examen pour les cogneuses, à l’exception de l’une d’entre elles, mineure, placée sous le statut de témoin assisté. Comment ce fait divers, dont la banalité est flagrante, a-t-il pu prendre une dimension nationale, alors que des bastons autrement ravageuses restent confinées dans les colonnes de nos éminents confrères de la PQR ? Il aura suffi d’une petite phrase du journaliste de l’Union chargé de l’histoire pour que toutes les « sphères » (Twitto- réaco- gaucho-) se mettent à carburer plein pot. La jeune fille en short jeans et soutif aurait été « effarée par un tel discours aux relents de police religieuse », et se serait rebiffée en taclant verbalement son interpellatrice. En utilisant la prosopopée[1. Figure rhétorique consistant, pour le rédacteur, à se mettre dans l’état d’esprit d’un acteur, de son récit, et d’en reproduire les pensées supposées.] pour éclairer son propos, et proposer un début d’interprétation de l’affaire, le journaliste s’est mis dans un mauvais cas, car rien, dans l’état des informations fournies par la police et la justice, ne permet de conférer une dimension religieuse à cette querelle de jeunes filles. En fait, cette formulation relevait du sous-texte que l’air du temps impose au discours public, donc aux rédacteurs de quotidiens locaux traitant d’affaires mettant en cause des acteurs issus de la diversité. Lorsqu’il ne s’agit pas de crimes graves, l’origine des perpétrateurs de délits mineurs ou d’incivilités répétées n’est pas indiquée dans les comptes rendus de presse, par un louable souci de ne pas stigmatiser des communautés entières à cause des agissements de quelques-uns. Sauf que cela ne trompe personne. Gommer la dimension culturelle (et pas forcément religieuse) du conflit qui a opposé les deux groupes de demoiselles contribue à accroître le malaise général. Tout le monde sait de quoi il retourne quand des « jeunes » font brûler des bagnoles le 14 juillet dans des quartiers bien connus pour les incivilités à répétitions qui s’y produisent.
On voudrait donc nous faire passer la chicore de Léo-Lagrange pour une version moderne, donc féminisée, de l’affrontement des Longeverne et des Velrans immortalisée dans le roman de Louis Pergaud, La guerre des boutons. Décrire un épisode houellebecquien avec les mots d’un roman picaresque rural du début du siècle dernier expose à des désagréments, et le journaliste de l’Union, comme l’âne de la fable de La Fontaine, s’est vu accuser de tous les maux pour avoir suggéré l’aspect ethnico-religieux de la querelle en assimilant les cogneuses à la police religieuse sévissant en Iran ou dans les territoires conquis par Daech. L’excellente chroniqueuse judiciaire du Monde, Pascale Robert-Diard, commise par sa rédaction à la curée contre l’emballement médiatique et politique déclenché par cette affaire – les réactions offusquées ont surgi comme l’éclair de l’ensemble de la sphère politique, du FN à SOS racisme – divulgue, enfin, les noms des principales protagonistes : Inès Nouri, Zohra Karim, Hadoune Tadjouri (les cogneuses) et Angélique Slosse (la cognée qui s’est défendue). Les juges de Reims ont alors beau clamer que « ni les auteures, ni la victime des coups n’ont fait état, lors de leurs auditions d’un mobile religieux ou d’un mobile moral qui aurait déclenché l’altercation », il est impossible de réduire ce fait divers à une simple explosion de violence pubertaire… Deux mondes se sont bel et bien affrontés dans un parc public : le trop plein de frustration d’une arabe trop grosse, donc doublement dominée dans l’espace symbolique bourdivin, a déclenché notre polémique de l’été.