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Nuit debout: on nous vend un Mai 68 tous les quatre matins

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(Photo : SIPA.AP21881109_000005)

On nous a encore refait le coup du « nouveau Mai 68 » (« Soissantuite ») à propos de Nuit debout comme à chaque mouvement de jeunes durant un petit peu plus de deux semaines donc. Déjà en 1986, au moment des manifs anti-loi Devaquet, les commentateurs et les éditorialistes, les morveux rebelles et manipulés par les bourgeois pédagogues, en majorité la gauche sociétale, les révoltés de bonnes familles, avaient cru pouvoir refaire « Soissantuite » fantasmant sur des barricades enflammées, des orgies libertaires sans fin et des fêtes dantesques selon les histoires très idéalisées racontées par tous les « grands anciens » du « mouvement » ceux-ci enjoignant les jeunes à suivre leur exemple. Enfin les jeunes, surtout ceux issus de leur milieu favorisé, surtout leur progéniture, et bien sûr avant les examens ou les concours d’entrée dans les « grandes » écoles bien entendu…

J’en étais, ami lecteur, de ces défilés contre Devaquet, moi un petit bourgeois hédoniste et réactionnaire dorénavant, moi maintenant l’anarchiste de droite présumé atrabilaire type. Une enseignante, nous voyant arriver le premier jour des manifestations pour avoir cours comme les autres jours, nous avaient carrément fichu dehors nous enjoignant de nous engager « pour notre avenir » tout en promettant de ne pas signaler nos absences. Nous, cela ne nous dérangeait pas trop de sécher quelques heures de cours avec, cerise sur le gâteau, le plaisir de remettre en cause l’autorité, ou de croire le faire, avec la bénédiction de certains adultes à la fois complaisants et démagos…

Nous ne remarquâmes pas de suite l’énorme contradiction présente là-dedans. Je la notais également au moment d’un fameux 21 avril lorsque les jeunes défilèrent entre deux rangées de CRS pour défendre la Démocratie, la Liberté, l’Egalité, la Fraternité. Et puis pendant que nous défilions, quelques-uns parmi nous, d’affreux cyniques déjà sans doute, dont votre serviteur, se demandèrent pourquoi une manifestation soit-disant apolitique était encadrée par le service d’ordre du Mouvement des jeunes socialistes et pourquoi « l’invasion » du grand hall de la mairie s’était faite avec la bénédiction souriante – laïque – du maire celui-ci poussant la magnanimité à l’encontre de ces jeunes tellement sympathiques en faisant encadrer ce monome par les policiers municipaux. Bien sûr, en contrepartie, il avait invité la presse locale pour se faire immortaliser en bon apôtre débonnaire en première page du journal régional dès le lendemain matin.

Concernant Nuit debout, depuis trente ans rien n’a changé, le mouvement est téléguidé par les mouvements les plus à gauche du PS. Les « leaders » de  Nuit debout et des manifs contre la loi El Khomri, qu’ils soient issus de l’UNEF, de la FIDL, sont pour la plupart des « étudiants professionnels ». Mais au moins savent-ils qu’ils seront pour les uns recasés dans un secrétariat ou un autre du Parti socialiste ou qu’ils y gagneront un poste d’adjoint à la Culture à la Mairie de Paris.

Nuit debout bénéficie d’une plus grande clémence que les Veilleurs souvent virés manu militari ou gazés par la police alors qu’occupant pacifiquement et sans le dégrader de nombreuses places de nos grandes villes. Contrairement aux Veilleurs, Nuit debout ne durera en outre évidement pas, il a commencé à la rentrée des sports d’hiver des morveux rebelles et s’arrêtera lorsque tous ces jeunes prendront le train ou l’avion pour partir en vacances de printemps. Ils rentreront bien sagement début mai pour se préparer au bac et à ce moment il ne sera plus question du tout de « nouveau Mai 68 ».

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Macron m’inquiète

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Emmanuel Macron à Rennes, fin 2015 (Photo : SIPA.00729651_000032)

Pour tout dire, Emmanuel Macron m’inquiète. Je sais bien que l’ami Desgouilles a finement analysé le but de la manip quand le ministre de l’Economie a créé En marche !, à savoir qu’il s’agissait d’un moyen pour Hollande de griller Valls qui se retrouve triangulé sur son créneau social-libéral ou qu’Adrian Dambrine le réduit à une arnaque intelligente d’un ambitieux conscient du vide intersidéral de la politique française. Et pourtant il m’inquiète parce qu’il dispose de deux atouts dont sont dépourvus ses adversaires : il est sincère et il est désinhibé.

Sa sincérité transparaît dans le moindre de ses discours, sans doute parce qu’il a un fonds idéologique très cohérent. Macron est le fils naturel de Jacques Attali et d’Alain Minc. Macron est sincèrement convaincu que non seulement la mondialisation est inévitable mais que de toute façon, elle est un bienfait, l’aboutissement d’un processus historique qui nous fera enfin sortir… de l’Histoire ! Cette sortie de l’Histoire, ce désir de sortie est d’abord manifeste chez lui dans ce ni droite ni gauche qu’il professe, ou plutôt dans ce et de droite et de gauche. Il n’est pas le premier à dire que ces catégories sont obsolètes, archaïques, que les Français n’y croient plus. Seulement, lui, il le pense vraiment.

L’économie au-dessus de tout

On lui a fait le mauvais procès de reprendre un vieux slogan du FN lui même repris de l’extrême droite doriotiste des années 30. Sauf que dans le cas du FN, il ne s’agit pas de nier l’existence de la droite et de la gauche, bien au contraire, mais de les dépasser de trouver une synthèse qui s’appellerait la patrie. On se souvient de Le Pen père en 2002 : « Je suis économiquement de droite, socialement de gauche, nationalement de France ». Macron, évidemment, lui ne songe même plus à dépasser la droite et la gauche, à unir les républicains des deux rives, voire à la façon de Giddens, le théoricien de Blair, à trouver une voie médiane entre le marché et le plan, et à réguler a minima le libéralisme.

Pour lui, la droite et la gauche n’existent simplement plus parce que la politique n’existe plus. Le primat de l’économique est total, l’Etat est une survivance archaïque, la nation est la responsable des guerres et des crispations nationalistes. La communauté trouve grâce à ses yeux dans la mesure où elle est gérable et digérable par le marché, voire lui sert de débouchés et de moteur.

A-t-on entendu Macron s’indigner sur les marques de prêt-à-porter converties, si je puis dire, à la mode islamique ? Et pourquoi donc le ferait-il ? Dans la logique d’un Macron et des libéraux pur jus dont il fait partie, la seule loi qui existe, c’est celle de l’offre et de la demande. Si H&M, Uniqlo ou encore Marks & Spencer griffent des hijabs, ce n’est pas parce qu’ils collaborent avec l’envahisseur, c’est juste parce qu’il y a de l’argent à se faire et ceux qui attendent de marques, quelles qu’elles soient, d’être le rempart de la civilisation chrétienne ou de la laïcité se font des illusions. Ce qui compte, c’est de vendre, y compris des armes à l’Arabie saoudite, notre allié et néanmoins berceau de l’Etat islamique.

Le marché, son horizon indépassable

Macron, lui, est « en marche ». En ne se prononçant pas sur ces vieilles questions (à peine une opposition discrète à la déchéance de la nationalité qui ne lui coûte rien puisque la nationalité est devenu quelque chose de très secondaire pour lui), il évite les hypocrisies et les incohérences de Valls qui s’oppose à la salafisation des esprits en France mais continue de dealer sur le plan international avec Riyad ou le Qatar.

Elle est là, la cohérence dangereuse de Macron : le marché est un horizon indépassable qui n’a même pas vraiment besoin de la démocratie telle qu’on la connaissait. N’a-t-il pas déclaré à plusieurs reprises qu’être élu est « un cursus honorum d’un temps ancien » ? Ce qui signifie que le pouvoir est ailleurs désormais et que le seul poste qui vaudrait encore le coup, tant que la Vème République existe, c’est la présidence, un poste clé pour faire sauter les derniers tabous, forcer les derniers verrous.

Et qu’a-t-il en face de lui ? Précisément une droite libérale qui ne veut pas aller jusqu’au bout de sa logique parce que son électorat reste conservateur sur les questions de société et qu’il devient très compliqué d’expliquer qu’il ne faut rien interdire en économie mais ne pas vouloir que les gays se marient, que les ventres des femmes se louent à l’année pour porter des bébés ou que le shit soit en vente libre. Et de l’autre côté, si l’on peut dire, une gauche radicale qui se radicalise sans jamais poser la question de l’immigration comme armée de réserve du capitalisme,  la question de l’Union européenne comme cadre indépassable des politiques austéritaires qui ne sera jamais cette union fraternelle et égalitaire dont continuent de rêver les internationalistes, contre toute évidence. On pourra lire à ce titre les analyses d’Aurélien Bernier dans le dernier numéro de Causeur.

Macron lui n’a plus ces vieilles pudeurs, ces vieilles contradictions : il a déjà vu à quoi ressemblait le futur parce que, et je dis ça sans ironie, il est visionnaire : un monde pacifié, dématérialisé, où des nomades hyperconnectés échangeront à l’infini des données dans la grande paix bleue d’une utopie sans fin. Ca ne vous fait pas envie ? Vous avez tort, encore un effort et vous serez en marche…

Nuit debout: le refus pour (seule) doctrine et après?

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Nuit du 10 avril 2016 (Photo : SIPA.AP21881109_000002)

Le mouvement Nuit debout a pris une ampleur surprenante en France, et ce en dépit des pressions policières constantes et multiformes dont il fait l’objet. A partir de Paris, où il fut lancé, il s’est étendu à près de 50 villes dans le pays. Issu du mouvement de protestation contre la « loi El Khomri », il assure une forme de pérennisation de la mobilisation. Mais, il dépasse cette dernière. On voit bien que dans ce mouvement s’exprime une immense frustration politique, qui est à la hauteur des trahisons du P « S » (pardon du DPMP ou Deuxième parti du patronat) mais aussi un immense espoir. Au-delà du nombre de personnes concernées, c’est bien le signe que quelque chose est en train de se produire. Ce mouvement qui est dit « inorganisé », et qui est clairement « a-partisans » mais pas apolitique, et au sein duquel circulent des militants bien identifiables, constitue un phénomène politique qui pourrait être majeur dans les mois à venir. Ceci impose de poser un certain nombre de questions.

1) Quelle extension pour le mouvement ?

Ce mouvement est surtout notoire pour son extension géographique. C’est en cela qu’il est actuellement impressionnant. Il se produit, de quelques dizaines à plusieurs centaines, voire à des milliers de participants, dans des villes de France qui ne sont pas seulement des grandes métropoles ou des villes universitaires. Ce mouvement n’est pas sans rappeler les « assemblées générales » des grands mouvements sociaux que l’on a connus des années 1960 à la fin du vingtième siècle. Il s’en diffère néanmoins parce qu’il se construit dans le contexte d’un désastre politique affectant tant les « Républicains » (à droite) que le P « S » qui n’aura jamais mieux que maintenant mérité son véritable nom de Deuxième parti du patronat. Mais, si l’extension géographique de ce mouvement est une bonne chose, elle ne doit pas masquer le problème de l’extension sociale.

Le nombre de personnes pouvant venir chaque soir et passer une partie de la nuit est nécessairement limité. Le mouvement va devoir se poser le problème de son extension à des couches sociales plus défavorisées. Pour l’instant ces dernières sont beaucoup moins présentes que les étudiants (chômeurs ou non) et les classes moyennes. De ce point de vue, il est bon de ne pas se fonder uniquement sur la composition sociale du mouvement à Paris et des quelques grandes villes. Mais, la capacité de ce mouvement à faire la jonction tant avec les couches populaires des grandes métropoles qu’avec les exclus de la France des petites villes est l’une des conditions de sa survie.

2) La question du débouché politique

Au-delà de cette extension sociale se pose, et se posera toujours plus, la question du débouché politique de ce mouvement. Le mouvement est politique, mais il n’est pas politicien. Il est né aussi de l’impasse actuelle où nous a conduit le gouvernement dit « de gauche » présidé par François Hollande. On comprend parfaitement que le naufrage de la soi-disant « gauche de gouvernement » (et qu’il vaudrait mieux appeler la « gauche de pouvoir », celle qui copine avec les milieux d’affaires et s’en met plein les poches à chaque fois qu’elle peut) est l’un des moteurs du mouvement. On devine que ce même mouvement n’a rien de commun avec les propositions des différents candidats à la candidature des « Républicains », c’est-à-dire de l’ex-UMP ou de ses satellites centristes. Les propos scandaleux d’un François Fillon, appelant à couvrir du manteau de Noé la fraude fiscale, ne font que confirmer ce que l’on peut deviner dans les discours d’un Alain Juppé, ancien homme à tout faire (y compris le pire) et qui est en voie de passer de la rigidité à la momification, d’un Le Maire, d’un Wauquiez, d’une NKM…

De fait, le mouvement Nuit debout se veut un double refus et de la politique actuelle et du retour à une politique passée. Car, il y a dans ce mouvement le constat, implicite chez certains, explicite chez d’autres, que ces deux politiques n’en font qu’une. Elles ne sont que la traduction du cadre disciplinaire qu’imposent l’euro, mais aussi l’Union européenne actuelle, à la France. On en a un parfait exemple avec la « Loi El Khomri ». Mais, ce constat ne suffit pas. Un mouvement ne peut s’en contenter. Il lui faut trouver une perspective, tant à court qu’à moyen terme. Les exemples de l’Italie (avec le M5S de Beppe Grillo) et de l’Espagne (avec Podemos), montrent que la création de nouvelles forces politiques peut constituer un débouché pour ce mouvement. Mais, en même temps, les incertitudes politiques qui pèsent sur Podemos ou qui parasitent le M5S, montrent aussi qu’un minimum de clarification est nécessaire.

3) Quelle organisation ?

Une dernière question doit être posée. Si ce mouvement veut pouvoir durer, la question de sa structuration et de son organisation se posera. On entend beaucoup faire les louanges de la « transversalité » du mouvement. Mais, l’organisation décentralisée ne fonctionne, on le sait, que quand existe une forte homogénéité des représentations parmi ses membres. Cette homogénéité, elle peut être atteinte par une idéologie partagée, ou par ce que l’on appelle une « doctrine »[1. On lira avec profit sur ce point les derniers chapitres de Van Creveld M., Command in War, MIT press, Cambridge (Mass.), 1985, qui compare les formes d’organisations hyper-centralisées et les formes décentralisées au sein des organisations militaires.]. Or, aujourd’hui, l’homogénéité n’existe que dans le refus d’une situation considérée, à très juste titre, comme inacceptable. Il n’y a pas de « doctrine » capable d’assurer cette homogénéité des représentations qui est nécessaire pour une réelle décentralisation de l’action. Dès lors, le problème se pose du débouché politique du mouvement. Il doit se fixer un débouché à relativement court terme s’il veut maintenir sa capacité de mobilisation. Mais, l’absence d’organisation et de structuration qui actuellement le caractérise, et qui suffisait dans la phase initiale de la mobilisation, risque de lui être fatale dans les semaines à venir. A moins que, progressivement, ne surgisse une forme d’organisation bien mieux constituée. Tel est l’enjeu des semaines à venir.

Retrouvez cet article sur le blog de Jacques Sapir.

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Chiang ChingKuo: un destin paradoxal

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(Photo : Jack Birns / Time Life - Wikimedia commons - cc)

CCK est né en 1910. Lorsqu’il a 16ans, son père Chiang KaiShek [蔣介石], le successeur du père de la République Sun YatSen [孫逸仙], lance « l’expédition vers le Nord » [北伐 BěiFá]  pour la reconquête de la Chine depuis Canton. Les autres provinces sont alors aux mains des « seigneurs de la guerre » [軍閥 JunFá], des généraux qui ont trahi la République de 1911 et ont établi des mini-royaumes.

cck
CKS est alors l’allié des soviétiques. Le PCC et le KMT sont associés. Cette reconquête de la Chine par les républicains est donc animée par des conseillers du Komintern, dont Michael Borodine, et des nationalistes issus de l’anarchisme français, en particulier Wu ZhiHui (qui avec Li YuYing [李煜瀛 alias 李石曾] publiait en 1905 à Paris une revue en chinois au titre en esperanto Tempo Novaj [新世紀 XīnShìJì Le siècle nouveau] à la gloire de Ravachol).

Li YuYing
Wu ZhiHui
Le jeune CCK est comme un filleul pour Wu ZhiHui [吳稚暉] et il décide d’étudier à Moscou où il a comme condisciple Deng XiaoPing [鄧小平] qui arrive de Montargis — où Li YuYing a implanté les très nombreux étudiants chinois du programme « travail & études ».

Deng XiaoPing à droite
Dans cette pimpante ville du Loiret les travailleurs turcs ont aujourd’hui remplacé les Chinois qui vers 1920 fabriquaient des galoches dans l’usine Hutchison ; mais l’office du tourisme et une enseignante de chinois très motivée, Wang PeiWen [王培文], ont balisé la ville avec des panneaux explicatifs bilingues pour les pèlerinages des nombreux officiels chinois qui s’y rendent.

Le 19 septembre 2014, la vice-premier ministre chinoise Liu YanDong 劉延東 dévoile la plaque de la place Deng XiaoPing de Montargis.

L’alliance entre le KMT et le PCC ne dure que jusqu’en 1927. Les communistes, sur ordre de Staline, tentent de prendre le contrôle et d’éliminer Chiang — qui les massacre à ShangHai. C’est le sujet du roman de Malraux La Condition humaine ; mais c’est plus intéressant à lire dans La tragédie de la révolution chinoise de Harold Isaacs (traduction française chez Gallimard en 1967).

L’ancien anarchiste parfaitement francophone, Li YuYing, deviendra le chef de file de la droite du KMT face à ses anciens étudiants en France devenus les fondateurs du PCC, d’abord alliés du KMT, puis ses ennemis lors de deux longues guerres civiles.

CCK, trotskiste, ce qui n’arrange rien, est « retenu » en URSS par Staline. Ce n’est pas le goulag 古拉格 pour lui mais une vie de prolétaire sans privilèges dans une usine de l’Oural. Il s’y marrie avec une jeune Russe qui restera son épouse jusqu’à sa mort.

Il faudra attendre « l’incident de XiAn » [西安事變] lorsque CKS est kidnappé par le « jeune maréchal » Chang HsuehLiang [張學良] pour que le KMT et le PCC reprennent leur collaboration contre l’envahisseur japonais avec la bénédiction de Moscou. CCK revient alors en Chine où son père lui confie la gestion d’une préfecture de la province du JiangXi [江西省].

Ce que je résume ici ce sont seulement les premières pages d’une biographie qui en compte plus de six cents, passionnantes, et permet de comprendre sous un éclairage inédit en France l’histoire de la Chine et de Taïwan au XXe siècle.

Pour simplement résumer la suite il me faudrait un n° complet de Causeur. Je préfère donc recommander d’emblée la lecture de cet excellent livre que j’ai parcouru en français et lu en chinois.

La traduction en caractères simplifiés de cette bio vient de paraître à Pékin [蒋经国传 陶 涵 / 林添贵 / 华文出版社, 2016, 48元]. En caractères non-simplifiés, par le même traducteur, elle avait déjà été publiée à Taïwan, puis rééditée en 2009 [蔣經國傳 (2009新版) 陶涵 / 林添貴 / 時報出版, NT$390]. Je n’ai pas encore eu le temps de comparer les deux éditions et savoir ce que l’éditeur chinois continental aura occulté ou édulcoré.

 
 
Chiang ChingKuo, le fils du Generalissimo (ISBN : 978-2-84983-026-0, traduction de Pierre Mallet, Editions René Viénet, mars 2016), a été écrit par Jay Taylor, l’un des fonctionnaires américains les mieux informés sur le dossier Taïwan à Washington.Ce livre a été publié initialement par Harvard University Press, en 2000, The Generalissimo’s Son : Chiang Ching-kuo and the Revolutions in China and Taïwan. Quatre exemplaires seulement de l’édition américaine originale figurent dans les bibliothèques françaises, selon l’indiscret catalogue SUDOC (qui donnera peut-être bientôt le nombre de lecteurs de chacun des ouvrages des bibliothèques, semant ainsi une certaine panique chez les universitaires…).

L’auteur, Jay Taylor, après quelques années dans l’armée de l’air, a été jeune diplomate à Taipei, puis chargé des affaires politiques de l’ambassade de Washington à Pékin, etc., avant de terminer sa carrière de fonctionnaire à la Maison blanche, comme membre du National Security Council, puis responsable du renseignement au State Department.

Il a également rédigé une biographie de Chiang KaiShek, le Generalissimo, i.e. le père de CCK, encore inédite en français et dont le catalogue SUDOC indique qu’elle se trouve dans moins de dix bibliothèques universitaires en France !

Ce qui manque dans ce gros livre sur Chiang Ching-kuo, le fils du généralissime Chiang KaiShek, c’est le détail des massacres de 1947 et de la terreur blanche qui va durer plus de dix années.

CCK n’est pour rien dans les massacres de 1947 mais il est le chef des services de sécurité pendant la terreur blanche, ses cinq mille morts et dix fois plus de prisonniers politiques.

Jay Taylor n’élude pas la question mais il la traite avec une excessive retenue. Cette carence est d’emblée corrigée par l’éditeur et le traducteur qui, ensemble, ont précédemment publié les deux ouvrages de base sur ces crimes historiques aux conséquences qui perdurent aujourd’hui encore :

Formose trahie, de George Kerr, le fonctionnaire américain qui assiste à la reddition des Japonais à Taipei en 1945 et qui sera sur place lors des massacres orchestrés par le général Chen Yi [陳儀] en 1947, fusillé par CCK deux ans plus tard (à ne pas confondre avec son homonyme Chen Yi [陳毅] le général communiste qui deviendra maire de ShangHai et finira persécuté par les gardes rouges de Mme Mao).

Le Goût de la liberté, de Peng MingMin [彭明敏], la sympathique auto-biographie du patriarche de la démocratie à Taïwan, qui a passé sa thèse à la Sorbonne, après avoir perdu un bras sous les bombardements américains au Japon.

Je reviendrai dans ma prochaine tranche de blog sur ces deux titres fondamentaux pour comprendre Taïwan (et le discours de Tsai YingWen du 20 mai prochain).

En attendant quelques lignes de plus sur CCK et sa biographie : le paradoxe de Taïwan. i.e. comment une succession de malheurs a produit en moins de cinquante ans le pays le plus sympathique à vivre en Asie, le plus démocratique avec le Japon, et le premier des petits dragons qui ont modernisé l’Asie (ou le deuxième après Singapour).

Cette île était si peu chinoise il y a trois siècles que les cartes impériales n’en montraient que la cote Ouest (l’autre était terre inconnue). Cf. la carte du FuJian et de Taïwan dressée par les jésuites pour l’empereur KangXi [康熙] au XVIIIe siècle. Cette zone inconnue de la partie orientale de Formose se retrouve sur une carte occidentale un peu plus tardive.


Formose sera reprise au XVIIe siècle aux Hollandais par un pirate sino-japonais (Koxinga), et peuplée initialement par les Hoklos ( 福佬 les gens du FuJian 福建省, en face) et les exclus de la société chinoise, les Hakkas [客家人 KèJiāRén, les «hôtes», c’est tout dire]. Ces immigrés chinois assimilant progressivement une partie des Aborigènes, ceux du littoral. Formose sera ensuite annexée par le Japon en 1895, martyrisée par le KMT lors de la «rétrocession» de 1945, soumise pendant de longues années au régime policier du KMT, défait par les communistes sur le continent.Le paradoxe c’est qu’en sus des luttes courageuses des Taïwanais pour leur libertés, il est indéniable que CCK est une partie de l’explication de cette évolution remarquable vers la démocratie et le succès économique.

Pour une Taïwanaise, la chronique du pouvoir de CCK dans l’île comme dans ses relations avec Washington (qui jusqu’à la guerre de Corée était disposé à laisser CKS et le KMT partir au fil de l’eau), l’épisode du general Sun LiJen [孫立人] qui fut sollicité de remplacer le Generalissimo et finira ses jours en résidence surveillée, est passionnant à lire.

Sun LiJen avec le général Mac Arthur
De même, la relation plus qu’étroite de CCK avec Ray Cline le haut-fonctionnaire du renseignement américain qui, après avoir dirigé la CIA dans l’île de 1957 à 1961, jusqu’à la fin de l’ère Reagan restera le principal décideur en coulisses du coté américain des relations bilatérales Taïwan-USA.

En particulier c’est lui et les fonctionnaires de sa tendance, ou qu’il a formés, qui vont initier efficacement la loi, le Taïwan Relations Act, qui garantit la sécurité de la République de Chine par Washington (en échange d’une diminution réelle des fournitures militaires et de la reconnaissance diplomatique de Pékin comme seul gouvernement chinois).

Ce sont les mêmes qui, dès la fin de la présidence Carter trois années après, suggéreront fermement au Président Mitterrand, via l’ambassadeur à Paris Galbraith, de vendre frégates furtives et Mirages français à Taïwan, puisque Washington est gêné aux entournures par l’engagement pris par Carter en 1978 de réduire à zéro sur dix ans les ventes d’armes américaines. En fait, une fois les cinq douzaines de Mirages livrés par la France, le double de F16, dix douzaines, seront fournis par Washington à Taipei.

Je laisse à d’autres, plus compétents que moi, développer – au delà du gros livre de Jay Taylor – dans leurs propres compte-rendus – l’histoire paradoxale (et parfois étonnante) des relations entre Paris et Taipei.

Les quelques discussions que j’ai eues avec des journalistes et quelques universitaires me laisse penser qu’il y a une grande méconnaissance en France de l’histoire et de la société de Taïwan, de sa culture et de sa littérature. Une association s’efforce de compenser ce déficit : l’AFET.

Le livre de Jay Taylor devrait donc intéresser les historiens et les journalistes. Souhaitons à cet ouvrage bonne chance, en rappelant que le premier best-seller sur Formose, que certains jugent encore emblématique des idées fausses sur Taïwan, fut publié en 1705 en français (en anglais et aussi en allemand) : La description de l’île Formose en Asie fut rédigée par un jeune méridional français qui – sous le pseudonyme biblique de George Psalmanazar – se fit passer auprès de l’évêque anglican de Londres pour un Formosan kidnappé par les jésuites.

Sur le point de devenir professeur de formosan à Oxford, piloté par un pasteur batave qui l’avait recueilli sur un champ de bataille, il inventa une langue et un alphabet imaginaires, pour traduire le catéchisme protestant. Il faudra attendre ses mémoires, édités après sa mort en 1763, par Samuel Johnson, pour lire ses aveux. Ses livres sont avidement collectionnés par les amateurs des faux célèbres.

Les méchants (car j’en connais quelques-uns aussi) disent, en ricanant, que George est le saint-patron des sinologues français ayant fait carrière grâce à leur maoisme …Je ne peux résister au plaisir de montrer ci-après la divinité formosane à laquelle, selon George Psalmanazar, les Formosans sacrifiaient ; pendant que leur roi, entouré de girafes et d’éléphants, égorgeait, chaque année, quelques milliers de vierges.

Une importante précision pratique : un ouvrage de poids, comme celui de Jay Taylor, ne peut se trouver facilement dans toutes les librairies ; mais toutes les libraires peuvent sur demande le recevoir rapidement du distributeur, le Comptoir du livre. On peut également le commander auprès de l’AFET, l’association française d’études taïwanaises : diffusion@etudes-taiwanaises.fr.

Synode sur la famille: du jugement à la bienveillance

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pape francois synode famille divorce
Sipa. Numéro de reportage : AP21808464_000004.

D’une longue fréquentation des textes pontificaux j’ai appris qu’il fallait les lire deux fois. Dans une première lecture, on part fébrilement à la recherche des paroles que l’on voudrait entendre, au risque d’être déçu si l’on ne les y trouve pas. De ce point de vue, Amoris Laetitia[1. Exhortation apostolique post-synodale Amoris Laetitia, pape François, 260 p. à paraître dans les prochains jours chez de nombreux éditeurs.] n’a pas dérogé à la règle. Sur aucune des « questions qui fâchent », qu’il s’agisse de la contraception, de la conjugalité homosexuelle ou de l’accès aux sacrements des divorcés remariés, le pape François n’apporte explicitement la réponse attendue par de nombreux fidèles, dont je suis. Une seconde lecture, dans la foulée, fait alors découvrir le texte pour lui-même et ses richesses. Et procure quelques surprises pour peu qu’on sache lire les notes en bas de page.

Les derniers paragraphes de l’exhortation apostolique en résument parfaitement l’esprit lorsque le pape écrit : « D’aucune manière l’Eglise ne doit renoncer à proposer l’idéal complet du mariage » avant de poursuivre : « Cependant, il faut accompagner avec miséricorde et patience les étapes possibles de croissance des personnes qui se construisent jour après jour. » Et comme pour répondre par avance aux objections il précise : « Je comprends ceux qui préfèrent une pastorale plus rigide qui ne prête à aucune confusion. Mais je crois sincèrement que Jésus Christ veut une Eglise attentive au bien que l’Esprit répand au milieu de la fragilité. »

Un seul modèle, plusieurs réalités

Tout est dit. Et les deux-cent soixante pages de ce texte, organisé en trois-cent vingt-cinq paragraphes n’est que le long développement de cette double exigence : fidélité et ouverture. Si le pape François, se faisant en cela l’expression du synode romain, ne veut pas toucher à la doctrine c’est parce qu’elle exprime le « projet de Dieu » sur la famille, et que ce que propose l’Eglise au travers du sacrement de mariage, lui semble correspondre à ce à quoi continuent massivement d’aspirer nos contemporains : un amour durable, vécu dans la fidélité et la fécondité.

L’exhortation apostolique réaffirme donc la conviction de l’Eglise que le seul modèle familial réellement utile à la société est celui qui repose sur le mariage hétérosexuel indissoluble et fécond. « Aucune union précaire ou excluant la procréation n’assure l’avenir de la société » écrit le pape François. Ce qui, bien évidemment, ne correspond pas à l’état actuel de l’opinion publique dans un pays comme la France. Pour autant, prenant acte de la diversité des familles et des situations, le texte reconnaît l’existence « d’éléments positifs » dans d’autres formes matrimoniales : concubinage, mariage civil ou remariage. Il invite donc les prêtres à accueillir les personnes telles qu’elles sont, sans renoncer à leur proposer l’idéal que préconise l’Eglise au travers de ce que le texte appelle une « pédagogie divine. »

Des vertus d’une note de bas de page

Pour le pape François, le chemin est clair : « Deux logiques parcourent toute l’histoire de l’Eglise ; exclure et réintégrer (…) La route de l’Eglise, depuis le Concile de Jérusalem, est toujours celle de Jésus : celle de la miséricorde et de l’intégration. (…) La route de l’Eglise est celle de ne condamner personne éternellement. » Or, précisément, la question soulevée par le refus d’admettre aux sacrements les divorcés remariés est bien celle d’une « condamnation à perpétuité ». Si l’exhortation apostolique ne lève pas « explicitement » l’interdit, tout le propos du pape François est de nous faire comprendre qu’il y invite, dans le discernement.

Il écrit : « Il est possible que, dans une situation objective de péché, l’on puisse vivre dans la grâce de Dieu, qu’on puisse aimer, et qu’on puisse également grandir dans la vie de la grâce et dans la charité, en recevant à cet effet l’aide de l’Eglise. » Pour qui est peu averti du langage ecclésiastique cela pourra sembler bien banal ou obscur. Il n’en est rien ! La mention faite de « l’aide de l’Eglise » peut déjà suggérer qu’il puisse y avoir là une possible allusion à l’accès aux sacrements. Une lecture plus attentive montre que cette phrase fait l’objet d’un renvoi à une note de bas de page n°351 où il est dit : « Dans certains cas, il peut s’agir aussi de l’aide des sacrements. » Le mot est lâché ! La boucle est bouclée. Sans crier gare, en évitant toute provocation inutile sur un sujet sensible, le pape François, comme l’assemblée synodale l’y autorisait, ouvre une porte verrouillée depuis toujours[3. Il est même possible que cette « ouverture » ait échappé aux membres de la Secrétairerie d’Etat du Vatican qui ont traduit le texte en différentes langues. Dans un document pédagogique « Questions et réponses » fourni aux évêques et aux journalistes, ils écrivent à propos des divorcés remariés : « Même s’ils ne peuvent pas prendre pleinement part à la vie sacramentelle de l’Eglise, ils sont encouragés à participer activement à la vie de la communauté ». Ce qui était la position de l’Eglise…. avant l’exhortation !].

L’Eglise accepte-t-elle de recevoir? 

On savait l’homme rusé et déterminé. Il en apporte ici la preuve, dans une totale fidélité aux délibérations des Pères du Synode. C’est là un point qu’il convient de souligner : on est étonné de la volonté manifeste du pape François de «jouer le jeu» de la collégialité synodale, en n’allant pas au-delà du consensus exprimé au terme des deux sessions.

Faut-il en conclure que l’Eglise change d’époque ? Sans doute pas ! Si la lecture, même rapide, de ce texte séduit très vite par sa richesse et l’ouverture qu’il propose, un point au moins continue de faire question. Certes, l’Eglise accepte de regarder la société telle qu’elle est, en évitant de multiplier les condamnations que l’on pouvait trouver sous la plume de ses prédécesseurs. Mais cette description des réalités de la famille contemporaine semble ne l’interpeller que sur sa capacité – ou sa non-capacité – à faire prévaloir sa propre « vision »  dans la société. Jamais l’Eglise ne se reconnaît questionnée «au fond» par telle ou telle réalité nouvelle.

Il y a là un décalage, pour ne pas dire une contradiction, avec les propos du pape François dans son interview aux revues Jésuites de l’été 2013 où il déclarait : « La compréhension de l’homme change avec le temps et sa conscience s’approfondit aussi (…) Les sciences et leur évolution aident l’Eglise dans (sa) croissance en compréhension. »[4. Pape François, L’Eglise que j’espère, Ed. Flammarion – Etudes.] Or, on reste étonné que sur une question aussi sensible que la contraception, l’exhortation revienne à quatre reprises sur l’encyclique Humanae Vitae pour en souligner la pertinence notamment en ce qui concerne le lien exclusif qui existerait entre méthodes naturelles et respect de la dignité de la personne, ce qui mériterait un plus large examen.

De même, sur la question de l’homosexualité, on s’étonne que l’exhortation donne le sentiment de ne pas «entendre» les personnes homosexuelles elles-mêmes et de ne pas leur parler. Sinon pour confirmer, comme pour les autres personnes  se trouvant dans des situations non conformes à l’enseignement du magistère, qu’elles sont aimées de Dieu et ont toute leur place dans l’Eglise. La seule attention pastorale vise leurs familles – parents ou enfants – que le texte invite à accompagner avec charité. Ce qui peut sembler un peu court.

Que dire d’autre ? Qu’il faut lire et sans doute relire Amoris Laetitia, selon l’invitation du pape François lui-même. En prenant le temps d’entrer dans une réflexion dont ne peuvent rendre compte les codes binaires et expéditifs de la communication dans nos sociétés modernes. Pour l’Eglise, restera malgré tout posée une question essentielle : comment faire prendre conscience de ce nouveau regard sur les réalités familiales, à celles et ceux qui sont éloignés d’elle ?

La France (définitivement) de retour dans l’OTAN

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hollande otan protocole paris
François Hollande au sommet de l'OTAN de Chicago (mai 2012). Sipa. Numéro de reportage : 00637522_000019.

Il y a des hasards du calendrier qui font bien les choses. Tandis que le conseil des ministres franco-allemands se réunissait à Metz, c’est dans l’indifférence générale que, jeudi dernier, l’Assemblée nationale a adopté en seconde lecture le projet de loi gouvernemental relatif à la ratification par la France du protocole de Paris. Protocole qui depuis 1952 définit le statut des quartiers généraux militaires de l’Alliance atlantique et plus particulièrement de leurs personnels civils et militaires. Dénoncé en 1966 par le général de Gaulle quand la France s’était retirée du commandement intégré de l’OTAN, sa caducité avait contraint les troupes américaines à quitter le territoire hexagonal. C’est la procédure dite « accélérée » qui a été retenue pour cette restauration atlantiste en catimini. Selon la représentante du gouvernement qui s’exprimait dans un hémicycle dégarni, la signature de ce protocole proposera « un cadre attractif et cohérent à nos partenaires pour l’accueil de leurs personnels au sein de certaines structures militaires françaises ». Ce petit raccourci en forme de brochure touristique cache un revirement politique pas si anodin pour la gauche au pouvoir.

Lorsqu’en 2008, Nicolas Sarkozy avait décidé de fermer la parenthèse gaullienne de la France en marge de l’Otan, il s’était heurté à une vive opposition parlementaire de la gauche. Le 3 avril 2008, François Hollande au nom du groupe socialiste avait déposé une motion de censure dont voici un extrait : « Nous nous opposons en second lieu à cette décision parce qu’elle a peu à voir avec l’Afghanistan et beaucoup avec l’obsession atlantiste du Président de la République et son projet de réintégrer la France dans le commandement de l’OTAN. En abdiquant son autonomie de décision militaire et stratégique dont tous les présidents de la Ve République ont été les gardiens, en abandonnant son combat pour le multilatéralisme, en oubliant ses ambitions d’un pilier européen de défense, la France perdrait sa liberté de choix dans le monde. Elle se retrouverait liée à une doctrine des blocs qu’elle a toujours récusée. »

Huit ans plus tard, non seulement le gouvernement de François Hollande n’est pas revenu sur la décision de Nicolas Sarkozy mais il décide au contraire d’achever la mutation atlantiste de nos armées. Bien sûr, pour la représentante du gouvernement cet accord technique n’est qu’une formalité législative qui ne pose pas de problème politique. En gros, c’est un oubli de la majorité précédente qu’il était temps de rattraper. Circulez braves gens!

« La ratification de ce protocole n’est pas une simple formalité », a pourtant estimé Bernard Debré. Selon un rapport de la commission de la Défense de l’Assemblée, le « protocole de Paris » pourrait concerner quatre sites en France : les quartiers généraux des corps de réaction rapide de Strasbourg, de Lille et de Toulon ainsi que le Centre d’analyse et de simulation pour la préparation aux opérations aériennes (CASPOA) installé à Lyon. Dans chacun de ces états-majors français, des officiers de l’OTAN vont pouvoir asseoir leur présence et ainsi s’immiscer un peu plus dans les activités militaires de la France. Sous couvert d’inter-opérabilité entre alliés, notre pays fusionne toujours un peu plus avec l’OTAN. Des états-majors aujourd’hui mais pourquoi pas des bases militaires demain? Au moment même où cette organisation, sous tutelle américaine, montre ses muscles face à la Russie, le protocole de Paris ne peut pas passer inaperçu.

Ironie de l’Histoire, ce protocole  est ratifié alors que le gouvernement socialiste faisait mine de sceller la réconciliation franco-allemande dont le général de Gaulle fut un des bâtisseurs. Ce « moteur », aujourd’hui quelque peu faiblard, avait pour objectif de contrebalancer le poids de l’Amérique en Europe. Déjà en 2009, le sommet franco-allemand de l’OTAN à Strasbourg-Kehl avait été l’occasion de mettre en scène le retour de la France au bercail atlantiste. Un retour en fanfare en échange de la promesse d’une relance de l’Europe de la défense. Or huit ans plus tard, ce fameux pilier européen de l’OTAN n’a jamais vu le jour. La poursuite de la réintégration complète de la France dans l’OTAN se fait donc plus discrète. Le bilan est accablant; en moins de dix ans l’organisation atlantique a coulé l’Europe de la Défense, absorbant ses derniers partisans. La France a bien obtenu quelques postes honorifiques d’état-major pour nos officiers généraux. Présenté comme l’un des deux grands commandements de l’OTAN, le chef de la transformation de l’OTAN (NACT) est désormais français. En réalité, ce titre ronflant n’est qu’un poste de réflexion et de contrôle de gestion. Créé en 2002, il n’a aucune responsabilité opérationnelle.

Dans ces conditions, il n’est pas étonnant que le Parti socialiste n’ait pas fait de publicité à l’événement. Lors du vote, le perchoir a été élégamment laissé à Marc Le Fur, vice-président Les Républicains de l’Assemblée nationale. Claude Bartolone n’a pas considéré que cette commémoration, en forme de désaveu du cinquantenaire du retrait de la France du comité militaire intégré de l’OTAN, méritât sa présence. Histoire de noyer le poisson, la séance faisait côtoyer un texte sur le statut des autorités calédoniennes avec la réforme du système de répression des abus de marché. Le ministre de la Défense était retenu par ses fonctions. Ce qui l’a malheureusement empêché avec son collègue des affaires étrangères d’assister au vote de ce projet de loi fondamental pour l’organisation de nos armées. Et accessoirement de discuter avec la représentation nationale sur le nouveau positionnement de la France au sein de l’alliance atlantique. C’est donc Madame Ericka Bareigts, secrétaire d’Etat chargée de l’égalité réelle qui a eu l’honneur de porter la voix du gouvernement . Et puisque visiblement, son emploi du temps n’était pas surchargé, elle pouvait bien assurer quelques remplacements fortuits à l’Assemblée nationale. Faute d’homologue allemande sans doute, sa présence à Metz n’était pas indispensable. Un bel exemple d’égalité réelle. Mais ce petit arrangement d’agenda avait ses raisons que le féminisme ne connaît pas.

Du côté de l’opposition, les ténors de la droite ont également brillé par leur absence. Jean-François Copé, Christian Jacob, François Fillon ou Henri Guaino n’ont pas eu le temps de se déplacer. De peur sans doute de raviver les mauvais souvenirs de 2009. Le groupe LR était d’ailleurs divisé sur la question. Bernard Debré s’est frotté à Jean-François Lamour pour qui le plein retour de la France dans l’OTAN constitue sans doute la fin de l’Histoire. Le Sénat, dominé par Les Républicains, avait d’ailleurs voté sans difficulté début mars le projet de loi du gouvernement socialiste. Il était difficile dans ces conditions d’élever le ton contre ce qui s’apparente à une triste mise en bière du gaullisme par ses héritiers. Pour Nicolas Dhuicq, député LR de l’aube, « c’est l’indifférence, l’amateurisme et l’inculture générale sur les questions de Défense » qui explique que ce dossier ait été traité à la légère de part et d’autre. L’éternelle croyance qu’on peut bâtir une Europe de la Défense dans le giron de l’OTAN.

Terrorisme: faites la guerre, pas l’amour!

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On connaît la célèbre formule de Marx : « Tous les grands événements se répètent pour ainsi dire deux fois, la première fois comme tragédie, la seconde fois sous forme de farce. » Sommes-nous en train d’assister à un phénomène de ce genre en Belgique ?

Une farce d’abord au sens propre. La société des Festivus Festivus, décortiquée et moquée par Philippe Muray ne s’arrête jamais de rire, même aux lendemains des pires tragédies. Selon plusieurs journaux, « Charline Vanhoenacker a réussi à nous faire rire après les attentats dans son pays ». Avec son collègue Alex Vizorek, elle a d’ailleurs tenu à proposer le jour même une spéciale « belgitude » dans Si tu écoutes, j’annule tout, leur émission quotidienne sur France Inter. La majorité des Belges et des Français ne rit pas de ces lourdeurs et trouve plutôt qu’une trêve de l’humour serait plus appropriée dans ces circonstances. Dans Le Soir, un célèbre avocat bruxellois, auteur à ses heures perdues, célèbre lui aussi le rire : « Mettons-nous à chuchoter, susurrer, gazouiller, caresser, et rire. Surtout rire. Le rire est le propre de l’homme. De l’homme civilisé. L’antidote de la barbarie […] il faut arrêter de parler de mort, de deuil. Le deuil sied à Électre, pas à Manneken-Pis ! Nous sommes aussi une nation. Pas seulement dans la dérision. Mais aussi dans le dérisoire. »

Plusieurs commentateurs sont dérangés par la peur qu’éprouvent désormais beaucoup de Belges. Comme si celle-ci n’était pas légitime. Comme si la seule réponse au terrorisme consistait à faire comme si rien ne s’était passé, comme s’il ne fallait pas avoir peur. Il s’agirait non tant de vaincre l’État islamique qui a revendiqué les attentats et ses ramifications belges, mais plutôt et avant tout de « vaincre la peur ». Pour un professeur d’université, spécialiste de l’immigration, « la première chose à faire, c’est donc de gérer l’emballement de la peur pour la freiner et la déconstruire. Il faut un discours qui rassure la population bruxelloise sur sa diversité […] Et nous, académiques, avons un rôle à jouer. Si on n’entend que Finkielkraut, c’est que, nous, on ne nous entend pas ». La seule manifestation nationale programmée, finalement annulée pour des raisons de sécurité, appelait à défiler « contre la peur », ce qui n’a strictement aucun sens, à moins qu’il ne s’agisse d’une thérapie collective bon marché pour éviter de se poser quelques questions dérangeantes, relevant, elles, d’une longue psychanalyse, pour expliquer pourquoi la Belgique est devenue un tel fief de djihadistes.

Imagine de John Lennon résonne à nouveau à nos oreilles. Des bougies sont déposées, des airs fredonnés. Fort bien. Mais la désolation se doit d’être articulée à l’action. En Belgique on n’entend, ne lit, ne voit, pour l’instant, pas d’appel à la lutte, à la résistance. La réponse du Soir à l’attaque qui a fait 30 morts et 260 blessés, c’est le lendemain, un éditorial de son rédacteur en chef qui appelle à combattre « par tous les moyens […] une grosse crainte […] celui du sentiment d’une société plus haineuse » ! Et le combat contre terroristes ? Pas un mot.

Les logiciels informatiques comme mentaux étant programmés pour reproduire une séquence à l’infini quel que soit l’environnement, le week-end qui suit les attaques, le journal consacre un dossier de 12 pages au… « vivre ensemble ». Pas au terrorisme, au radicalisme, à l’islamisme. Dans l’article de synthèse, on lit : « Vivre ensemble, la belle affaire ! Mais comment, quand […] la volonté dans les deux camps est défaillante et la connaissance de l’autre proche de zéro ? » Deux camps ? De quels « camps » s’agit-il ? Il n’est pas question de l’Europe contre l’État islamique ou des démocraties contre une idéologie totalitaire, mais, semble-t-il, de deux « camps » au sein de la société belge, les intégrés et les autres. Un auteur de droite tenant un tel discours serait cloué au pilori, mais un journal de gauche peut se le permettre[1. Pour représenter la Belgique à «  Des paroles et des actes » sur France 2, p, David Pujadas avait invité Béatrice Delvaux, l’éditorialiste du Soir et le désormais célèbre ex-bourgmestre socialiste de Molenbeek-Saint-Jean, Philippe Moureaux. Comme si pour un débat sur les attentats de Paris, on avait invité sur la chaîne publique belge Laurent Joffrin de Libération et un enfant d’Emmanuelli (pour le socialisme archaïque) et de Mélenchon (pour l’ouverture à l’immigration).].

La suite du dossier du Soir, qui donne la parole à des artistes, des intellectuels et des écrivains est à l’avenant. Florilège :

– « Ma crainte […] c’est de voir remettre en cause la multiculturalité de Bruxelles. »
– « Les solutions de fond ? […] L’organisation des lieux de rencontre culturels et sociaux : il faut récréer du « village d’antan » dans nos modes de vie. »
– « Ma profonde conviction est qu’il faut miser sur le pouvoir de la culture. […] C’est la première arme contre la folie terroriste. Évitons le réflexe pavlovien du repli ! »
– « Il faut redonner du désir et du plaisir de vivre. Soyons audacieux, novateurs, utopistes ! Ne laissons pas le vide s’installer. Dans cet esprit, il est essentiel de favoriser les projets hyperlocaux […] Pour moi, Molenbeek fait la fierté de Bruxelles par la mixité de sa population […] Préservons les subtilités de notre bordel joyeux […] »

Enfin, dans une conclusion pas du tout stéréotypée, Le Soir donne « la parole aux jeunes » pour qui « le vivre ensemble apparaît comme une évidence, les récents événements les inquiètent tout de même un peu après une heure de discussion » !

Le pompon revient à un journaliste qui a le mérite d’annoncer la couleur : « Que ce soit bien clair : nous refuserons de nous battre avec autre chose que des mots, des craies et des câlins. Depuis Charlie, le crayon est notre kalachnikov. Depuis mardi, l’optimisme naïf et la curiosité de Tintin notre guide. » Voilà de fait un excellent guide pour la défense des démocraties ! À ce stade de ma lecture, je suis enclin à une terrible nostalgie. Je songe aux de Gaulle et Churchill du siècle dernier, et même à Thatcher, confrontés à l’agression.

Après les premiers bombardements allemands qui visèrent les civils de Londres, Churchill tint un discours que l’on pourrait paraphraser de la sorte : « Vous êtes menacés par une formidable idéologie politique. Elle a pour elle l’immensité de ses préparatifs et de sa détermination, le nombre de ses combattants. Vous n’achèterez pas la victoire à bas prix. Vous combattrez et vous souffrirez. Vous avez pour vous des ressources considérables, votre courage et votre volonté d’hommes libres. Vous pouvez avec ces forces qui vous sont propres, déjouer les plans de l’agresseur. Mais il faudra subir l’épreuve. Elle sera dure. Elle sera peut-être décisive. Pas de vantardises : nous ferons de notre mieux, et nous devons réussir. »

Voilà le discours que l’on attend des Obama, Cameron, Hollande et Merkel de ce monde ! Au secours Churchill, reviens !

Lettre aux progressistes qui flirtent avec l'islam réac

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L’arnaque Macron

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(Photo : SIPA.00750221_000010)

Faites comme Macron, lancez votre mouvement ! Vous êtes sceptique ? Vous avez tort. C’est vrai, un concurrent de taille vient de se déclarer. Avec « En marche », Emmanuel Macron se lance dans le business. Il est ministre, c’est vrai. Il est ministre, et puis beau, riche, intelligent. Et puis jeune aussi ! Il est même assez populaire ! Vraiment, il a tout pour lui, ce Macron. On ne peut nier son incroyable ascension. Un ricanement ou un sourire en coin n’y feront rien. Les critiques pavloviennes qui l’accablent, non plus. Inconnu il y a encore trois ans, il incarne aujourd’hui l’espoir de changement aux yeux de beaucoup, et pas uniquement chez les élites mondialisées-atlantico-libéralo-etc. Mais, ne désespérez pas ! Vous pouvez faire comme lui, voire mieux que lui.

L’espace est dégagé

Croyez-le, ce type a compris quelque chose d’assez simple. C’est à notre portée à nous tous. Il peut nous organiser une espèce de blitzkrieg politique à peu de frais. Pourquoi ? Pour la très simple raison que l’espace politique est dégagé. Le jeu est ouvert. Le marché est à prendre.

Cette déshérence date peu ou prou — à chacun sa théorie — de l’élection de 2007. L’échec de la présidence Sarkozy a détruit, dans l’inconscient des Français, le reste de croyance en la capacité des élites à changer leur destin. Pour le malheur de ses électeurs, le bonheur de ses contempteurs. Mais ces derniers sont tout aussi touchés par cette perte de croyance. En témoigne l’élection du moins probable des socialistes, qui ne promettait rien, sauf de battre Sarkozy. C’était là tout le projet.

Aucune personnalité n’est capable aujourd’hui de rassembler une majorité de Français derrière un vrai projet politique. Plus personne ne propose d’idéologie, de grande histoire, de grand discours. C’est pourtant ce qu’attend notre pays. Quel destin pour la petite France dans cette périlleuse mondialisation ? Haussement d’épaules général. À part de vaines tentatives de libéralisation, grand silence. C’est une banalité à dire, mais une importante banalité. Cette terrible circonstance travaille le pays. Elle vous travaille vous aussi. Ayez donc confiance en votre destin : les concurrents déjà en place sont faibles et dépassés.

Il y n’y a pas de concurrents

Ils ne sont pas féroces. Des Guy Mollet en puissance ! Hollande creuse si profond qu’il trouvera mieux que du pétrole, Valls sacrifie son « n+1 » dans l’espoir de rafler la mise en 2022. Mais ce type qui refuse la pensée nous a sorti le plus grand désastre en matière de communication de ces dernières années : la loi El Khomri. Mélenchon charge la mêlée, seul : les bavards de Nuit Debout s’amusent sans lui. LR ? Une blague. On ne se lassera jamais de voir l’idéal-type du conformiste se la jouer à l’américaine.

« Et Juppé ? », dîtes-vous. Vous nous taquinez, petit malin ! Les Français sont naïfs, des « veaux », ils n’ont aucune mémoire, c’est ce que vous nous dîtes ?  Mais comprenez ! Juppé, c’est un peu le choix du désespoir. C’est le choix fait dans la débandade totale, c’est juin 1940, on s’en remet au premier gars solide venu. Attention Juppé n’est pas Pétain, attention ! C’est seulement un choix par défaut. Mais, Macron alors ? Macron, on en vient enfin à Macron. Macron, eh bien, c’est un peu une arnaque.

Macron, un visionnaire sans grande vision

Il ne faut pas être sceptique à l’excès. Macron est au-dessus de certains de ses compagnons. Bien au-dessus. Il faut rappeler que l’on a, dans le même gouvernement, quelqu’un comme Macron et quelqu’un comme El Khomri. Le yin et le yang. Contrairement à ce qu’il déclare aujourd’hui, ce sera un concurrent féroce. Il veut la part du lion, mais il risque de décevoir ceux qui fondent leurs espoirs en lui, même sans se l’avouer.

Son problème, c’est qu’on ne sait a priori pas tellement ce qu’il pense. À part révéler sa sensibilité gaullo-napoléonienne dans une interview un peu cryptique, à part écrire quelques articles, de qualité, dans la revue Esprit, il n’a pas dit grand-chose de sa vision du futur. C’est pourtant lui qui dit que : « Contrairement à ce qu’affirme une critique postmoderne facile des “grands récits”, nous attendons du politique qu’il énonce de grandes histoires […]. Il est temps en effet de redonner à l’idéologie sa forme contemporaine. Le discours politique ne peut être seulement un discours technique qui égrène des mesures. Il est une vision de la société et de sa transformation. »

Pourtant, il s’est surtout manifesté comme un petit impertinent libéral. Il a aidé le grand Jacques Attali à écrire un rapport-cale-pour-meuble, soutenu les entrepreneurs contre les fonctionnaires ou profité de ses amitiés patronales pour héberger son mouvement, pour le plus grand bonheur de Mediapart. Les premiers ambassadeurs de son mouvement seront, à n’en pas douter, des patrons. C’est son entourage naturel.

Bref, c’est là qu’est l’arnaque. Macron change l’emballage, pas le produit. Ce ne sera peut-être pas lui, le premier grand-homme-énarque. C’est un énième candidat pour mondialiser, libéraliser, réformer enfin cette vieille France empêtrée dans ses blocages. Comme tous ceux qui nous gouvernent, sans succès, depuis quarante ans.

Il le présente avec plus de subtilité que les autres. Et il n’a pas tort de s’attaquer à certains petits scandales. Mais son marché électoral réel est minuscule. Ce n’est pas ce qu’attend le peuple français. Chose riquiqui dans le monde d’aujourd’hui, il est toujours plein d’ambition et croit toujours au pouvoir de la politique, et non des politiques actuels, de changer le monde.

À vous de jouer !

Le jeu politique est vide. La France est à prendre. Macron est un futur colosse aux pieds d’argile. La société est ouverte aux initiatives des entrepreneurs politiques de demain. Ce ne sera pas le FN, qui n’est que le pus de notre maladie nationale ! Ce ne seront pas non plus les gauchistes de la « convergence des luttes », qui font joujou à manipuler 4 ou 5 naïfs sur les places des grandes villes. Ce n’est pas ça que la France attend !

Il faut viser la grande masse du peuple. Vous sentez bien ce qui travaille les foules invisibles. Vous savez ce que sont les angoisses communes de Monsieur et Madame X, blancs, noirs, arabes ou ce que vous voulez, pauvres et moins pauvres, travailleurs humbles et pessimistes : le sentiment de ne plus maîtriser notre destin, de voir notre très chère laïcité vidée de son contenu, d’être esclave de la folie des marchés financiers mondiaux, d’être incapable de lutter contre certaines grandes entreprises, de ne pas pouvoir décider qui entre et qui sort de notre territoire, de faire partie d’une Europe aux ambitions fantasmagoriques, etc. Tous ces non-dits nationaux sont l’or des entrepreneurs politiques futurs. Ce ne sont pas 3 ou 4 start-uppers ni 6 ou 7 gauchistes aveugles au réel. C’est le commun des Français.

Formose sera-t-elle un casus belli?

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Comme le chinois est ma langue maternelle, on me presse de publier des tranches de blog plus fréquemment sur l’actualité politique en Chine continentale — la République populaire de Chine [中華人民共和國] — et à Taïwan — la République de Chine [中華民國] — , i.e. l’île de Formose, en me plongeant dans le Web (chinois) puisque désormais je suis plus souvent en France qu’en Asie.

Puis-je apporter quelque-chose au débat ? Fréquemment, lorsque les Français parlent des questions chinoises, en dessinant un serpent il lui rajoute des pattes [畫蛇添足 HuàShéTiānZú], proverbe chinois qui se moque de ceux qui compliquent inutilement une situation. A propos de la Chine, en France, le serpent devient souvent un mille-pattes.

Les Chinois (et les Taïwanais), pour leur part, hésitent souvent avec les Européens à « jouer de la guitare devant un bœuf » [ 對牛彈琴 DuìNiúTánQí]. C’est à dire qu’ils renoncent à « pissser dans un violon » comme on dit en français, étant souvent réticents à discuter en profondeur avec des Français qui, non seulement, collectionnèrent avec dévotions les éditions successives du Petit livre rouge [毛主席語錄 Máo ZhǔXí YǔLù ] le « catéchisme du Président Mao », mais l’ont lu avec des frissons dans le bas du dos.

Une telle consternation bien évidemment décourage les discussions. Mais rien n’est simple, Marceline Loridan (dont j’ai traduit en chinois Et tu n’es pas revenu) une des rares survivantes des camps d’extermination nazis fut sur Arte une propagandiste zélée du maoisme avec son mari Joris Ivens. Ils ont traversé la Chine en tous sens, invités du pouvoir sanguinaire maoïste, sans rien y comprendre — jusqu’au massacre de TianAnMen [天安門] en juin 1989 qui leur a, enfin, ouvert les yeux. Mais ils ont reculé devant la longue autocritique qu’ils devaient à leurs publics.

Pour les Chinois qui se souviennent des quatre millions de morts de la contre-révolution anti-culturelle (que fut la « révolution culturelle » 文化大革命) et des quarante millions de morts de la grande famine conséquence du grand-bond-en-arrière (que fut le «grand bond en avant» 大躍進 ), découvrir que le maoïsme a été une mode fanatique et durable en France, aussi bien à droite qu’à gauche, et que nombre d’universitaires et de journalistes ont fait carrière de leur dévotion à ce culte, est sidérant, incompréhensible.

La politique n’est pas vraiment mon domaine. En parler me met toutefois en contact avec des Chinois plus compétents que moi et j’apprends des choses que je suis heureuse de relayer.

Grâce au Juge Ti [狄仁傑], qui m’avait fait lire en chinois puis en anglais le livre de Ho Pin [何頻] et Huang WenGuang [黃聞光] sur le sujet, j’avais pu élucider le meurtre du Britannique Heywood qui a conduit à la chute de Bo XiLai [薄熙來], celle de son complice Zhou YongKang [周永康], le n°3 du régime maoiste qui, à la veille de sa retraite, voulait que Bo devienne le n°1 du PCC.

On sait que leur beau projet s’est terminé par la condamnation de tous les deux à la prison à perpétuité.

Une bonne nouvelle que je dois à ces deux potentats communistes désormais au fond du trou : un éditeur franco-suisse prestigieux, Slatkine, ayant lu ma tranche de blog à leur propos, a décidé de publier en version française ce polar politique qui paraîtra en octobre 2016, mis à jour par les auteurs et abondamment illustré. Nous en reparlerons lors de sa sortie.

***
J’ai évoqué récemment l’élection de (Mme) Tsai YingWen [蔡英文] à la présidence de la République à Taïwan. Elle prendra ses fonctions le 20 mai. Son discours ce jour-là sera examiné à la loupe par les journaux du monde entier : ce qu’elle dira des «relations entre les deux rives du Détroit», entre la Chine post-maoiste (qui est encore très maoiste) et la sympathique démocratie des 23 millions de Taïwanais, peut conduire à de sérieuses tensions en Asie. La présente tranche de blog, et les trois suivantes pendant les deux semaines précédant ce discours, visent à en préciser le contexte pour mes lecteurs.

Tsai YinWen prendra ses fonctions de Président de la République de Chine le 20 mai 2016.
 

***
Pourquoi la Chine, dirigée par une ancienne victime de Mao, Xi JingPing [習近平], dont le père XI ZhongXun [習仲勳] avait été lui aussi une victime de Mao, est-elle encore maoiste ?

C’est une question qu’on me pose fréquemment, à laquelle j’ai donné précédemment une réponse dans l’une de mes premières tranches de blog, en deux photos que je repasse ci-après car elles me paraissent bien résumer le dossier :

— celle du couple Ceaucescu découvrant sous les balles d’un peloton d’exécution, que les patrons du KGB soviétique pour déstaliniser la Roumanie préféraient les éliminer

plutôt que

— de leur offrir un sac Louis Vuitton comme celui pour lequel Gorbachev, déchu, faisait de la publicité dans le New York Times.

Les dirigeants maoistes chinois ne voulant pas terminer comme les Ceaucescu ni comme Gorbachev, ont décidé – compromis rapide et facile – de « libérer les sacs Louis Vuitton » en Chine, désormais le plus gros client de LVMH au monde. C’est un geste comparable, pour un autre ami chinois, à celui de Deng XiaoPing ouvrant les réserves de céréales et de lard de l’Etat après la famine du grand bond en avant. Mais cette ami ajoute : ce n’est sans doute pas suffisant car il ne suffit pas de mettre un kilo de riz et une livre de gras de porc dans un sac LV pour que les Chinois aient le sentiment de la liberté.

Pour Lénine, me souffle un ami chinois, le communisme c’était selon sa célèbre expression « les soviets, plus l’électricité ». En fait, ajoute ce même ami chinois, ce fut « le Goulag, plus la pénurie ». Pour la Chine aujourd’hui, le post-maoisme c’est « l’Internet sous étroite surveillance, plus les sacs Vuitton ».

Mais le bonheur d’acheter des sacs au monogramme LV ne suffit pas apparemment au peuple chinois : il demande – de manière encore confuse – à vivre comme les Taïwanais.

Plus de trois millions de Chinois visitent Taïwan en touristes chaque année (près de dix mille débarquent des avions chaque jour de l’année). Il y aura bientôt cinquante millions de Chinois du continent qui auront goûté brièvement au plaisir de vivre taïwanais.

Donc, plutôt que de racheter complètement LVMH à Bernard Arnault, le BP du CC du PCC (le Bureau politique du Comité central du Parti communiste chinois) souhaite absorber Taïwan ; ce que qu’on appelle la réunification, mais en chinois il faut noter que le mot employé est unification [兩岸統一], et non ré-unification (qui impliquerait que Formose fut un jour partie intégrante de la Chine).

Pour autant, à Taïwan, chaque 25 octobre est le jour anniversaire, non-férié [臺灣光復節 TaiWan GuāngFù Jié], pour marquer la « rétrocession » à la Chine de l’île de Formose qui avait été, après le Traité de Shimonoseki [馬關條約 MǎGuān TiáoYuē ], japonaise de 1895 à 1945, comme prise de guerre après la défaite de l’empire mandchou dans sa guerre avec le Japon. Mais cette rétrocession, moins de deux ans plus tard, fut indéniablement marquée par les massacres dits du 28 février 1947  [二二八 2-28]. Je reviendrai sur ces massacres qui, à tout jamais, on marqué les Taïwanais.

Ces mêmes Taïwanais ne sont pas d’accord avec le projet d’absorption de Formose par la RPC : ils refusent cette sorte de seconde rétrocession en repensant à la première.

L’évolution de HongKong récemment ne les incite guère à changer d’opinion : une majorité d’entre eux ont donc désavoué Ma YingJeou [馬英九] et le KMT [國民黨 GuóMínDǎng] en élisant Tsai YingWen [蔡英文] (une indépendantiste) à la présidence et ont donné une majorité au DPP [民進黨MínJìnDǎng ] à l’assemblée parlementaire de l’île, le Legislative Yuan.

Ma YingJeou par sa politique de rapprochement à marche forcée avec la RPC a conduit à la déroute électorale de son parti, le KMT. Il vient de tirer la leçon de sa défaite et d’avouer sur CNN que l’unification entre Taiwan et la Chine n’était pas pour demain.

Un ami taïwanais me signale que le maire de Taipei Ko WenJe [柯文哲] , ni KMT ni pro-communiste, en coopération avec son collègue le maire de ShangHai va rendre compatible les cartes de métro et de bus des deux grandes cités et qu’elles pourront servir pour de menus achats de part et d’autre dans les kiosques à journaux et autres convenience-stores. C’est au premier abord une idée sympathique et de bon aloi. Il n’y a pas l’équivalent même entre Toulouse et Paris. Et il est vrai que pour un Taïwanais se rendre de Taipei – SungShan Airport [台北松山機場] à ShangHai – HongQiao Airport [上海虹橋機場] est – par certains cotés – plus facile et plus agréable que pour un Parisien de se rendre de Paris – Orly à Toulouse – Blagnac. Mais dans le même temps il y a près de trois mille missiles pointés depuis le continent chinois vers Taïwan.

Un ami français me fait de son côté remarquer que Jean-François Revel avait déjà expliqué lors de la crise des euro-missiles que « les pacifistes sont à l’Ouest et les missiles à charge nucléaire à l’Est ». Aujourd’hui les cartes de métro conviviales bilatérales sont une amicale initiative du coté de Taïwan, alors que les missiles du coté de la RPC sont une véritable menace. Les immenses, luxueux, magasins Louis Vuitton en Chine sont une partie indéniable et paisible de la réalité. Les missiles en sont une autre, préoccupante et inquiétante.

Les polémologues [戰爭學家 ZhànZhēng XuéJiā] appellent l’appétit de la Chine pour Formose de l’irrédentisme [領土收復主義 LǐngTǔ ShōuFù ZhǔYì ]. Bref, c’est de la démagogie [煽動 ShānDòng] L’irrédentisme sert surtout à faire oublier des problèmes intérieurs. La Chine en a quelques-uns : le vieillissement de la population et la perspective de ne pas pouvoir assurer le minimum vital aux futurs seniors urbanisés ; l’appétit des populations éduquées des villes pour un minimum de démocratie et de répression de la corruption ; la lutte contre la pollution et pour la sécurité des aliments ; un meilleur accès à l’éducation et à la médecine ; etc.

Ce sont de nombreux sujets d’insatisfaction et il faut donc d’autant plus – de manière compensatoire – de thèmes frais à l’irrédentisme pour (tenter de) souder la nation derrière les dirigeants du BP du CC du PCC.

Le PCC a donc attaché beaucoup de soins à susciter et alimenter une querelle internationale à propos d’îlots inhabités que les Japonais appellent Senkaku [尖閣諸島] et les Chinois DiaoYuTai [ 釣⿂台群島].

La Corée du Nord, peu reconnaissante à Pékin de son aide (qui malgré les sanctions internationales lui permet de survivre), a compliqué les choses ; si bien qu’aujourd’hui le Japon et la Corée du Sud insistent pour que les forces armées américaines restent sur place et mettent en place un système de défense anti-aérien sophistiqué.

Cela irrite Pékin qui ne parvient pas à contrôler son petit allié ultra-stalinien, qui ne lui est pas vraiment reconnaissant des 180 000 morts chinois de la Guerre de Corée. C’est le chiffre officiel donné par le China Daily à l’occasion de l’inauguration en 2010 d’un musée par le général Guo BoXiong [郭伯雄] (par la suite n°2 des forces armées chinoises, membre du BP du CC ; mais qui a été en 2015 viré du PCC, et va passer en jugement pour corruption, officiellement US$ 12,5 M, sans doute beaucoup plus).

Guo BoXiong et Xu CaiHou, les deux principaux dirigeants militaires chinois, sous la présidence de Hu JinTao, désormais exclus du PCC pour corruption.

En faisant passer, sur ses cartes, la frontière de la Mer de Chine du Sud quasiment dans le port de Jakarta, à quelques 3000 km du littoral chinois le plus proche, Pékin a réussi à inquiéter ses voisins d’Asie du Sud-Est et accompli l’exploit de convaincre Hanoi d’ouvrir ses ports aux forces navales américaines (en faisant oublier la Guerre américaine au Vietnam ! Faut le faire …). Les Philippines, qui avaient viré la VIIe Flotte, viennent de lui offrir la possibilité de nouvelles bases navales !

Tout cela fait désordre. Les conséquences de l’irrédentisme sont perverses et en fait très dangereuses, souvent incontrôlables, dissertent les polémologues.

Suivre – semaine après semaine – les soubresauts diplomatiques, polémiques et polémologiques de ce bilatéral, dépasse mes compétences et ma patience. Je ne peux que renvoyer les lecteurs intéressés au seul site Web sérieux (de l’avis de la plupart de mes amis polémologues chinois, taïwanais et français) en langue française sur ces sujets : Question Chine. Il y en a d’autres, mais en chinois ou en anglais.

***
Ce développement récent d’un contexte ancien étant ainsi posé, pour répondre au vœu de la Direction de Causeur, revenons au sujet sur lequel j’ai plus de lumières comme jeune Taïwanaise, dont les grands-parents sont nés sur le continent chinois et se sont réfugiés dans l’île de Formose en 1949.

Pour quelles raisons les Taïwanais, qui sont (sauf quatre cent mille aborigènes austronésiens) ethniquement et linguistiquement chinois, et géographiquement assez proches du continent chinois (l’île de Formose est à moins de 150 km des côtes chinoises) se sentent-ils majoritairement aussi étranger à la RPC ? Plus encore que les Néo-Zélandais se sentent libres de toute sujétion au gouvernement britannique.

Et pas seulement les descendants des Chinois qui ont quitté la Chine depuis trois siècles pour s’emparer d’une île alors peuplée d’Austronésiens, mais également un grand nombre des enfants des réfugiés de 1949 fuyant la Chine dont les communistes s’emparaient.

Certes ( surprise ! ), ce sont les anciens anti-communistes du parti nationaliste, le KMT, qui sont aujourd’hui à la pointe de la réconciliation avec la Chine maoiste, mais leurs enfants en sont moins convaincus : ils se sentent taïwanais plus que chinois.

Le paradoxe (ou la complexité) augmente quand on constate la popularité des chanteurs taïwanais en Chine et l’abondance des investisseurs taïwanais sur le continent : deux millions de Taïwanais vivent et travaillent en Chine continentale et le Taiwanais Foxconn y emploie un million d’ouvriers dans ses usines.

Je vais tenter une première explication en parlant – d’ici le 20 mai 2016 – de trois ouvrages en langue française qui sont sans doute les trois premiers livres à lire par tout Français qui veut comprendre Taïwan et les relations de Taïwan avec la Chine, et le contexte dans lequel Tsai YingWen prononcera son discours inaugural.

Le troisième de ces titres sort cette semaine en librairie. Les deux autres prennent la poussière sur les étagères de leur distributeur depuis deux et trois ans.

Ces trois ouvrages sont parus sous la même enseigne, les Éditions René Viénet, et ont été traduits en français par le même traducteur, Pierre Mallet, ancien directeur adjoint de la représentation officieuse française à Taipei. Il y a donc une cohérence certaine dans leur publication.

Si mes lecteurs veulent bien avec moi observer – à propos des deux premiers – le silence médiatique (et les réticences des bibliothécaires universitaires à les mettre à la disposition des étudiants), ils comprendront que ce sont des ouvrages dérangeants donc importants.

Je parlerai d’abord du plus récent et, ensuite, des deux précédents.

Nuit debout: on nous vend un Mai 68 tous les quatre matins

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(Photo : SIPA.AP21881109_000005)
(Photo : SIPA.AP21881109_000005)

On nous a encore refait le coup du « nouveau Mai 68 » (« Soissantuite ») à propos de Nuit debout comme à chaque mouvement de jeunes durant un petit peu plus de deux semaines donc. Déjà en 1986, au moment des manifs anti-loi Devaquet, les commentateurs et les éditorialistes, les morveux rebelles et manipulés par les bourgeois pédagogues, en majorité la gauche sociétale, les révoltés de bonnes familles, avaient cru pouvoir refaire « Soissantuite » fantasmant sur des barricades enflammées, des orgies libertaires sans fin et des fêtes dantesques selon les histoires très idéalisées racontées par tous les « grands anciens » du « mouvement » ceux-ci enjoignant les jeunes à suivre leur exemple. Enfin les jeunes, surtout ceux issus de leur milieu favorisé, surtout leur progéniture, et bien sûr avant les examens ou les concours d’entrée dans les « grandes » écoles bien entendu…

J’en étais, ami lecteur, de ces défilés contre Devaquet, moi un petit bourgeois hédoniste et réactionnaire dorénavant, moi maintenant l’anarchiste de droite présumé atrabilaire type. Une enseignante, nous voyant arriver le premier jour des manifestations pour avoir cours comme les autres jours, nous avaient carrément fichu dehors nous enjoignant de nous engager « pour notre avenir » tout en promettant de ne pas signaler nos absences. Nous, cela ne nous dérangeait pas trop de sécher quelques heures de cours avec, cerise sur le gâteau, le plaisir de remettre en cause l’autorité, ou de croire le faire, avec la bénédiction de certains adultes à la fois complaisants et démagos…

Nous ne remarquâmes pas de suite l’énorme contradiction présente là-dedans. Je la notais également au moment d’un fameux 21 avril lorsque les jeunes défilèrent entre deux rangées de CRS pour défendre la Démocratie, la Liberté, l’Egalité, la Fraternité. Et puis pendant que nous défilions, quelques-uns parmi nous, d’affreux cyniques déjà sans doute, dont votre serviteur, se demandèrent pourquoi une manifestation soit-disant apolitique était encadrée par le service d’ordre du Mouvement des jeunes socialistes et pourquoi « l’invasion » du grand hall de la mairie s’était faite avec la bénédiction souriante – laïque – du maire celui-ci poussant la magnanimité à l’encontre de ces jeunes tellement sympathiques en faisant encadrer ce monome par les policiers municipaux. Bien sûr, en contrepartie, il avait invité la presse locale pour se faire immortaliser en bon apôtre débonnaire en première page du journal régional dès le lendemain matin.

Concernant Nuit debout, depuis trente ans rien n’a changé, le mouvement est téléguidé par les mouvements les plus à gauche du PS. Les « leaders » de  Nuit debout et des manifs contre la loi El Khomri, qu’ils soient issus de l’UNEF, de la FIDL, sont pour la plupart des « étudiants professionnels ». Mais au moins savent-ils qu’ils seront pour les uns recasés dans un secrétariat ou un autre du Parti socialiste ou qu’ils y gagneront un poste d’adjoint à la Culture à la Mairie de Paris.

Nuit debout bénéficie d’une plus grande clémence que les Veilleurs souvent virés manu militari ou gazés par la police alors qu’occupant pacifiquement et sans le dégrader de nombreuses places de nos grandes villes. Contrairement aux Veilleurs, Nuit debout ne durera en outre évidement pas, il a commencé à la rentrée des sports d’hiver des morveux rebelles et s’arrêtera lorsque tous ces jeunes prendront le train ou l’avion pour partir en vacances de printemps. Ils rentreront bien sagement début mai pour se préparer au bac et à ce moment il ne sera plus question du tout de « nouveau Mai 68 ».

>>> Retrouvez en cliquant ici l’ensemble de nos articles consacrés à Nuit debout.

Macron m’inquiète

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Emmanuel Macron à Rennes, fin 2015 (Photo : SIPA.00729651_000032)

Pour tout dire, Emmanuel Macron m’inquiète. Je sais bien que l’ami Desgouilles a finement analysé le but de la manip quand le ministre de l’Economie a créé En marche !, à savoir qu’il s’agissait d’un moyen pour Hollande de griller Valls qui se retrouve triangulé sur son créneau social-libéral ou qu’Adrian Dambrine le réduit à une arnaque intelligente d’un ambitieux conscient du vide intersidéral de la politique française. Et pourtant il m’inquiète parce qu’il dispose de deux atouts dont sont dépourvus ses adversaires : il est sincère et il est désinhibé.

Sa sincérité transparaît dans le moindre de ses discours, sans doute parce qu’il a un fonds idéologique très cohérent. Macron est le fils naturel de Jacques Attali et d’Alain Minc. Macron est sincèrement convaincu que non seulement la mondialisation est inévitable mais que de toute façon, elle est un bienfait, l’aboutissement d’un processus historique qui nous fera enfin sortir… de l’Histoire ! Cette sortie de l’Histoire, ce désir de sortie est d’abord manifeste chez lui dans ce ni droite ni gauche qu’il professe, ou plutôt dans ce et de droite et de gauche. Il n’est pas le premier à dire que ces catégories sont obsolètes, archaïques, que les Français n’y croient plus. Seulement, lui, il le pense vraiment.

L’économie au-dessus de tout

On lui a fait le mauvais procès de reprendre un vieux slogan du FN lui même repris de l’extrême droite doriotiste des années 30. Sauf que dans le cas du FN, il ne s’agit pas de nier l’existence de la droite et de la gauche, bien au contraire, mais de les dépasser de trouver une synthèse qui s’appellerait la patrie. On se souvient de Le Pen père en 2002 : « Je suis économiquement de droite, socialement de gauche, nationalement de France ». Macron, évidemment, lui ne songe même plus à dépasser la droite et la gauche, à unir les républicains des deux rives, voire à la façon de Giddens, le théoricien de Blair, à trouver une voie médiane entre le marché et le plan, et à réguler a minima le libéralisme.

Pour lui, la droite et la gauche n’existent simplement plus parce que la politique n’existe plus. Le primat de l’économique est total, l’Etat est une survivance archaïque, la nation est la responsable des guerres et des crispations nationalistes. La communauté trouve grâce à ses yeux dans la mesure où elle est gérable et digérable par le marché, voire lui sert de débouchés et de moteur.

A-t-on entendu Macron s’indigner sur les marques de prêt-à-porter converties, si je puis dire, à la mode islamique ? Et pourquoi donc le ferait-il ? Dans la logique d’un Macron et des libéraux pur jus dont il fait partie, la seule loi qui existe, c’est celle de l’offre et de la demande. Si H&M, Uniqlo ou encore Marks & Spencer griffent des hijabs, ce n’est pas parce qu’ils collaborent avec l’envahisseur, c’est juste parce qu’il y a de l’argent à se faire et ceux qui attendent de marques, quelles qu’elles soient, d’être le rempart de la civilisation chrétienne ou de la laïcité se font des illusions. Ce qui compte, c’est de vendre, y compris des armes à l’Arabie saoudite, notre allié et néanmoins berceau de l’Etat islamique.

Le marché, son horizon indépassable

Macron, lui, est « en marche ». En ne se prononçant pas sur ces vieilles questions (à peine une opposition discrète à la déchéance de la nationalité qui ne lui coûte rien puisque la nationalité est devenu quelque chose de très secondaire pour lui), il évite les hypocrisies et les incohérences de Valls qui s’oppose à la salafisation des esprits en France mais continue de dealer sur le plan international avec Riyad ou le Qatar.

Elle est là, la cohérence dangereuse de Macron : le marché est un horizon indépassable qui n’a même pas vraiment besoin de la démocratie telle qu’on la connaissait. N’a-t-il pas déclaré à plusieurs reprises qu’être élu est « un cursus honorum d’un temps ancien » ? Ce qui signifie que le pouvoir est ailleurs désormais et que le seul poste qui vaudrait encore le coup, tant que la Vème République existe, c’est la présidence, un poste clé pour faire sauter les derniers tabous, forcer les derniers verrous.

Et qu’a-t-il en face de lui ? Précisément une droite libérale qui ne veut pas aller jusqu’au bout de sa logique parce que son électorat reste conservateur sur les questions de société et qu’il devient très compliqué d’expliquer qu’il ne faut rien interdire en économie mais ne pas vouloir que les gays se marient, que les ventres des femmes se louent à l’année pour porter des bébés ou que le shit soit en vente libre. Et de l’autre côté, si l’on peut dire, une gauche radicale qui se radicalise sans jamais poser la question de l’immigration comme armée de réserve du capitalisme,  la question de l’Union européenne comme cadre indépassable des politiques austéritaires qui ne sera jamais cette union fraternelle et égalitaire dont continuent de rêver les internationalistes, contre toute évidence. On pourra lire à ce titre les analyses d’Aurélien Bernier dans le dernier numéro de Causeur.

Macron lui n’a plus ces vieilles pudeurs, ces vieilles contradictions : il a déjà vu à quoi ressemblait le futur parce que, et je dis ça sans ironie, il est visionnaire : un monde pacifié, dématérialisé, où des nomades hyperconnectés échangeront à l’infini des données dans la grande paix bleue d’une utopie sans fin. Ca ne vous fait pas envie ? Vous avez tort, encore un effort et vous serez en marche…

Nuit debout: le refus pour (seule) doctrine et après?

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Nuit du 10 avril 2016 (Photo : SIPA.AP21881109_000002)
Nuit du 10 avril 2016 (Photo : SIPA.AP21881109_000002)

Le mouvement Nuit debout a pris une ampleur surprenante en France, et ce en dépit des pressions policières constantes et multiformes dont il fait l’objet. A partir de Paris, où il fut lancé, il s’est étendu à près de 50 villes dans le pays. Issu du mouvement de protestation contre la « loi El Khomri », il assure une forme de pérennisation de la mobilisation. Mais, il dépasse cette dernière. On voit bien que dans ce mouvement s’exprime une immense frustration politique, qui est à la hauteur des trahisons du P « S » (pardon du DPMP ou Deuxième parti du patronat) mais aussi un immense espoir. Au-delà du nombre de personnes concernées, c’est bien le signe que quelque chose est en train de se produire. Ce mouvement qui est dit « inorganisé », et qui est clairement « a-partisans » mais pas apolitique, et au sein duquel circulent des militants bien identifiables, constitue un phénomène politique qui pourrait être majeur dans les mois à venir. Ceci impose de poser un certain nombre de questions.

1) Quelle extension pour le mouvement ?

Ce mouvement est surtout notoire pour son extension géographique. C’est en cela qu’il est actuellement impressionnant. Il se produit, de quelques dizaines à plusieurs centaines, voire à des milliers de participants, dans des villes de France qui ne sont pas seulement des grandes métropoles ou des villes universitaires. Ce mouvement n’est pas sans rappeler les « assemblées générales » des grands mouvements sociaux que l’on a connus des années 1960 à la fin du vingtième siècle. Il s’en diffère néanmoins parce qu’il se construit dans le contexte d’un désastre politique affectant tant les « Républicains » (à droite) que le P « S » qui n’aura jamais mieux que maintenant mérité son véritable nom de Deuxième parti du patronat. Mais, si l’extension géographique de ce mouvement est une bonne chose, elle ne doit pas masquer le problème de l’extension sociale.

Le nombre de personnes pouvant venir chaque soir et passer une partie de la nuit est nécessairement limité. Le mouvement va devoir se poser le problème de son extension à des couches sociales plus défavorisées. Pour l’instant ces dernières sont beaucoup moins présentes que les étudiants (chômeurs ou non) et les classes moyennes. De ce point de vue, il est bon de ne pas se fonder uniquement sur la composition sociale du mouvement à Paris et des quelques grandes villes. Mais, la capacité de ce mouvement à faire la jonction tant avec les couches populaires des grandes métropoles qu’avec les exclus de la France des petites villes est l’une des conditions de sa survie.

2) La question du débouché politique

Au-delà de cette extension sociale se pose, et se posera toujours plus, la question du débouché politique de ce mouvement. Le mouvement est politique, mais il n’est pas politicien. Il est né aussi de l’impasse actuelle où nous a conduit le gouvernement dit « de gauche » présidé par François Hollande. On comprend parfaitement que le naufrage de la soi-disant « gauche de gouvernement » (et qu’il vaudrait mieux appeler la « gauche de pouvoir », celle qui copine avec les milieux d’affaires et s’en met plein les poches à chaque fois qu’elle peut) est l’un des moteurs du mouvement. On devine que ce même mouvement n’a rien de commun avec les propositions des différents candidats à la candidature des « Républicains », c’est-à-dire de l’ex-UMP ou de ses satellites centristes. Les propos scandaleux d’un François Fillon, appelant à couvrir du manteau de Noé la fraude fiscale, ne font que confirmer ce que l’on peut deviner dans les discours d’un Alain Juppé, ancien homme à tout faire (y compris le pire) et qui est en voie de passer de la rigidité à la momification, d’un Le Maire, d’un Wauquiez, d’une NKM…

De fait, le mouvement Nuit debout se veut un double refus et de la politique actuelle et du retour à une politique passée. Car, il y a dans ce mouvement le constat, implicite chez certains, explicite chez d’autres, que ces deux politiques n’en font qu’une. Elles ne sont que la traduction du cadre disciplinaire qu’imposent l’euro, mais aussi l’Union européenne actuelle, à la France. On en a un parfait exemple avec la « Loi El Khomri ». Mais, ce constat ne suffit pas. Un mouvement ne peut s’en contenter. Il lui faut trouver une perspective, tant à court qu’à moyen terme. Les exemples de l’Italie (avec le M5S de Beppe Grillo) et de l’Espagne (avec Podemos), montrent que la création de nouvelles forces politiques peut constituer un débouché pour ce mouvement. Mais, en même temps, les incertitudes politiques qui pèsent sur Podemos ou qui parasitent le M5S, montrent aussi qu’un minimum de clarification est nécessaire.

3) Quelle organisation ?

Une dernière question doit être posée. Si ce mouvement veut pouvoir durer, la question de sa structuration et de son organisation se posera. On entend beaucoup faire les louanges de la « transversalité » du mouvement. Mais, l’organisation décentralisée ne fonctionne, on le sait, que quand existe une forte homogénéité des représentations parmi ses membres. Cette homogénéité, elle peut être atteinte par une idéologie partagée, ou par ce que l’on appelle une « doctrine »[1. On lira avec profit sur ce point les derniers chapitres de Van Creveld M., Command in War, MIT press, Cambridge (Mass.), 1985, qui compare les formes d’organisations hyper-centralisées et les formes décentralisées au sein des organisations militaires.]. Or, aujourd’hui, l’homogénéité n’existe que dans le refus d’une situation considérée, à très juste titre, comme inacceptable. Il n’y a pas de « doctrine » capable d’assurer cette homogénéité des représentations qui est nécessaire pour une réelle décentralisation de l’action. Dès lors, le problème se pose du débouché politique du mouvement. Il doit se fixer un débouché à relativement court terme s’il veut maintenir sa capacité de mobilisation. Mais, l’absence d’organisation et de structuration qui actuellement le caractérise, et qui suffisait dans la phase initiale de la mobilisation, risque de lui être fatale dans les semaines à venir. A moins que, progressivement, ne surgisse une forme d’organisation bien mieux constituée. Tel est l’enjeu des semaines à venir.

Retrouvez cet article sur le blog de Jacques Sapir.

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Chiang ChingKuo: un destin paradoxal

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(Photo : Jack Birns / Time Life - Wikimedia commons - cc)
(Photo : Jack Birns / Time Life - Wikimedia commons - cc)

CCK est né en 1910. Lorsqu’il a 16ans, son père Chiang KaiShek [蔣介石], le successeur du père de la République Sun YatSen [孫逸仙], lance « l’expédition vers le Nord » [北伐 BěiFá]  pour la reconquête de la Chine depuis Canton. Les autres provinces sont alors aux mains des « seigneurs de la guerre » [軍閥 JunFá], des généraux qui ont trahi la République de 1911 et ont établi des mini-royaumes.

cck
CKS est alors l’allié des soviétiques. Le PCC et le KMT sont associés. Cette reconquête de la Chine par les républicains est donc animée par des conseillers du Komintern, dont Michael Borodine, et des nationalistes issus de l’anarchisme français, en particulier Wu ZhiHui (qui avec Li YuYing [李煜瀛 alias 李石曾] publiait en 1905 à Paris une revue en chinois au titre en esperanto Tempo Novaj [新世紀 XīnShìJì Le siècle nouveau] à la gloire de Ravachol).

Li YuYing
Wu ZhiHui
Le jeune CCK est comme un filleul pour Wu ZhiHui [吳稚暉] et il décide d’étudier à Moscou où il a comme condisciple Deng XiaoPing [鄧小平] qui arrive de Montargis — où Li YuYing a implanté les très nombreux étudiants chinois du programme « travail & études ».

Deng XiaoPing à droite
Dans cette pimpante ville du Loiret les travailleurs turcs ont aujourd’hui remplacé les Chinois qui vers 1920 fabriquaient des galoches dans l’usine Hutchison ; mais l’office du tourisme et une enseignante de chinois très motivée, Wang PeiWen [王培文], ont balisé la ville avec des panneaux explicatifs bilingues pour les pèlerinages des nombreux officiels chinois qui s’y rendent.

Le 19 septembre 2014, la vice-premier ministre chinoise Liu YanDong 劉延東 dévoile la plaque de la place Deng XiaoPing de Montargis.

L’alliance entre le KMT et le PCC ne dure que jusqu’en 1927. Les communistes, sur ordre de Staline, tentent de prendre le contrôle et d’éliminer Chiang — qui les massacre à ShangHai. C’est le sujet du roman de Malraux La Condition humaine ; mais c’est plus intéressant à lire dans La tragédie de la révolution chinoise de Harold Isaacs (traduction française chez Gallimard en 1967).

L’ancien anarchiste parfaitement francophone, Li YuYing, deviendra le chef de file de la droite du KMT face à ses anciens étudiants en France devenus les fondateurs du PCC, d’abord alliés du KMT, puis ses ennemis lors de deux longues guerres civiles.

CCK, trotskiste, ce qui n’arrange rien, est « retenu » en URSS par Staline. Ce n’est pas le goulag 古拉格 pour lui mais une vie de prolétaire sans privilèges dans une usine de l’Oural. Il s’y marrie avec une jeune Russe qui restera son épouse jusqu’à sa mort.

Il faudra attendre « l’incident de XiAn » [西安事變] lorsque CKS est kidnappé par le « jeune maréchal » Chang HsuehLiang [張學良] pour que le KMT et le PCC reprennent leur collaboration contre l’envahisseur japonais avec la bénédiction de Moscou. CCK revient alors en Chine où son père lui confie la gestion d’une préfecture de la province du JiangXi [江西省].

Ce que je résume ici ce sont seulement les premières pages d’une biographie qui en compte plus de six cents, passionnantes, et permet de comprendre sous un éclairage inédit en France l’histoire de la Chine et de Taïwan au XXe siècle.

Pour simplement résumer la suite il me faudrait un n° complet de Causeur. Je préfère donc recommander d’emblée la lecture de cet excellent livre que j’ai parcouru en français et lu en chinois.

La traduction en caractères simplifiés de cette bio vient de paraître à Pékin [蒋经国传 陶 涵 / 林添贵 / 华文出版社, 2016, 48元]. En caractères non-simplifiés, par le même traducteur, elle avait déjà été publiée à Taïwan, puis rééditée en 2009 [蔣經國傳 (2009新版) 陶涵 / 林添貴 / 時報出版, NT$390]. Je n’ai pas encore eu le temps de comparer les deux éditions et savoir ce que l’éditeur chinois continental aura occulté ou édulcoré.

 
 
Chiang ChingKuo, le fils du Generalissimo (ISBN : 978-2-84983-026-0, traduction de Pierre Mallet, Editions René Viénet, mars 2016), a été écrit par Jay Taylor, l’un des fonctionnaires américains les mieux informés sur le dossier Taïwan à Washington.Ce livre a été publié initialement par Harvard University Press, en 2000, The Generalissimo’s Son : Chiang Ching-kuo and the Revolutions in China and Taïwan. Quatre exemplaires seulement de l’édition américaine originale figurent dans les bibliothèques françaises, selon l’indiscret catalogue SUDOC (qui donnera peut-être bientôt le nombre de lecteurs de chacun des ouvrages des bibliothèques, semant ainsi une certaine panique chez les universitaires…).

L’auteur, Jay Taylor, après quelques années dans l’armée de l’air, a été jeune diplomate à Taipei, puis chargé des affaires politiques de l’ambassade de Washington à Pékin, etc., avant de terminer sa carrière de fonctionnaire à la Maison blanche, comme membre du National Security Council, puis responsable du renseignement au State Department.

Il a également rédigé une biographie de Chiang KaiShek, le Generalissimo, i.e. le père de CCK, encore inédite en français et dont le catalogue SUDOC indique qu’elle se trouve dans moins de dix bibliothèques universitaires en France !

Ce qui manque dans ce gros livre sur Chiang Ching-kuo, le fils du généralissime Chiang KaiShek, c’est le détail des massacres de 1947 et de la terreur blanche qui va durer plus de dix années.

CCK n’est pour rien dans les massacres de 1947 mais il est le chef des services de sécurité pendant la terreur blanche, ses cinq mille morts et dix fois plus de prisonniers politiques.

Jay Taylor n’élude pas la question mais il la traite avec une excessive retenue. Cette carence est d’emblée corrigée par l’éditeur et le traducteur qui, ensemble, ont précédemment publié les deux ouvrages de base sur ces crimes historiques aux conséquences qui perdurent aujourd’hui encore :

Formose trahie, de George Kerr, le fonctionnaire américain qui assiste à la reddition des Japonais à Taipei en 1945 et qui sera sur place lors des massacres orchestrés par le général Chen Yi [陳儀] en 1947, fusillé par CCK deux ans plus tard (à ne pas confondre avec son homonyme Chen Yi [陳毅] le général communiste qui deviendra maire de ShangHai et finira persécuté par les gardes rouges de Mme Mao).

Le Goût de la liberté, de Peng MingMin [彭明敏], la sympathique auto-biographie du patriarche de la démocratie à Taïwan, qui a passé sa thèse à la Sorbonne, après avoir perdu un bras sous les bombardements américains au Japon.

Je reviendrai dans ma prochaine tranche de blog sur ces deux titres fondamentaux pour comprendre Taïwan (et le discours de Tsai YingWen du 20 mai prochain).

En attendant quelques lignes de plus sur CCK et sa biographie : le paradoxe de Taïwan. i.e. comment une succession de malheurs a produit en moins de cinquante ans le pays le plus sympathique à vivre en Asie, le plus démocratique avec le Japon, et le premier des petits dragons qui ont modernisé l’Asie (ou le deuxième après Singapour).

Cette île était si peu chinoise il y a trois siècles que les cartes impériales n’en montraient que la cote Ouest (l’autre était terre inconnue). Cf. la carte du FuJian et de Taïwan dressée par les jésuites pour l’empereur KangXi [康熙] au XVIIIe siècle. Cette zone inconnue de la partie orientale de Formose se retrouve sur une carte occidentale un peu plus tardive.


Formose sera reprise au XVIIe siècle aux Hollandais par un pirate sino-japonais (Koxinga), et peuplée initialement par les Hoklos ( 福佬 les gens du FuJian 福建省, en face) et les exclus de la société chinoise, les Hakkas [客家人 KèJiāRén, les «hôtes», c’est tout dire]. Ces immigrés chinois assimilant progressivement une partie des Aborigènes, ceux du littoral. Formose sera ensuite annexée par le Japon en 1895, martyrisée par le KMT lors de la «rétrocession» de 1945, soumise pendant de longues années au régime policier du KMT, défait par les communistes sur le continent.Le paradoxe c’est qu’en sus des luttes courageuses des Taïwanais pour leur libertés, il est indéniable que CCK est une partie de l’explication de cette évolution remarquable vers la démocratie et le succès économique.

Pour une Taïwanaise, la chronique du pouvoir de CCK dans l’île comme dans ses relations avec Washington (qui jusqu’à la guerre de Corée était disposé à laisser CKS et le KMT partir au fil de l’eau), l’épisode du general Sun LiJen [孫立人] qui fut sollicité de remplacer le Generalissimo et finira ses jours en résidence surveillée, est passionnant à lire.

Sun LiJen avec le général Mac Arthur
De même, la relation plus qu’étroite de CCK avec Ray Cline le haut-fonctionnaire du renseignement américain qui, après avoir dirigé la CIA dans l’île de 1957 à 1961, jusqu’à la fin de l’ère Reagan restera le principal décideur en coulisses du coté américain des relations bilatérales Taïwan-USA.

En particulier c’est lui et les fonctionnaires de sa tendance, ou qu’il a formés, qui vont initier efficacement la loi, le Taïwan Relations Act, qui garantit la sécurité de la République de Chine par Washington (en échange d’une diminution réelle des fournitures militaires et de la reconnaissance diplomatique de Pékin comme seul gouvernement chinois).

Ce sont les mêmes qui, dès la fin de la présidence Carter trois années après, suggéreront fermement au Président Mitterrand, via l’ambassadeur à Paris Galbraith, de vendre frégates furtives et Mirages français à Taïwan, puisque Washington est gêné aux entournures par l’engagement pris par Carter en 1978 de réduire à zéro sur dix ans les ventes d’armes américaines. En fait, une fois les cinq douzaines de Mirages livrés par la France, le double de F16, dix douzaines, seront fournis par Washington à Taipei.

Je laisse à d’autres, plus compétents que moi, développer – au delà du gros livre de Jay Taylor – dans leurs propres compte-rendus – l’histoire paradoxale (et parfois étonnante) des relations entre Paris et Taipei.

Les quelques discussions que j’ai eues avec des journalistes et quelques universitaires me laisse penser qu’il y a une grande méconnaissance en France de l’histoire et de la société de Taïwan, de sa culture et de sa littérature. Une association s’efforce de compenser ce déficit : l’AFET.

Le livre de Jay Taylor devrait donc intéresser les historiens et les journalistes. Souhaitons à cet ouvrage bonne chance, en rappelant que le premier best-seller sur Formose, que certains jugent encore emblématique des idées fausses sur Taïwan, fut publié en 1705 en français (en anglais et aussi en allemand) : La description de l’île Formose en Asie fut rédigée par un jeune méridional français qui – sous le pseudonyme biblique de George Psalmanazar – se fit passer auprès de l’évêque anglican de Londres pour un Formosan kidnappé par les jésuites.

Sur le point de devenir professeur de formosan à Oxford, piloté par un pasteur batave qui l’avait recueilli sur un champ de bataille, il inventa une langue et un alphabet imaginaires, pour traduire le catéchisme protestant. Il faudra attendre ses mémoires, édités après sa mort en 1763, par Samuel Johnson, pour lire ses aveux. Ses livres sont avidement collectionnés par les amateurs des faux célèbres.

Les méchants (car j’en connais quelques-uns aussi) disent, en ricanant, que George est le saint-patron des sinologues français ayant fait carrière grâce à leur maoisme …Je ne peux résister au plaisir de montrer ci-après la divinité formosane à laquelle, selon George Psalmanazar, les Formosans sacrifiaient ; pendant que leur roi, entouré de girafes et d’éléphants, égorgeait, chaque année, quelques milliers de vierges.

Une importante précision pratique : un ouvrage de poids, comme celui de Jay Taylor, ne peut se trouver facilement dans toutes les librairies ; mais toutes les libraires peuvent sur demande le recevoir rapidement du distributeur, le Comptoir du livre. On peut également le commander auprès de l’AFET, l’association française d’études taïwanaises : diffusion@etudes-taiwanaises.fr.

Synode sur la famille: du jugement à la bienveillance

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pape francois synode famille divorce
pape francois synode famille divorce
Sipa. Numéro de reportage : AP21808464_000004.

D’une longue fréquentation des textes pontificaux j’ai appris qu’il fallait les lire deux fois. Dans une première lecture, on part fébrilement à la recherche des paroles que l’on voudrait entendre, au risque d’être déçu si l’on ne les y trouve pas. De ce point de vue, Amoris Laetitia[1. Exhortation apostolique post-synodale Amoris Laetitia, pape François, 260 p. à paraître dans les prochains jours chez de nombreux éditeurs.] n’a pas dérogé à la règle. Sur aucune des « questions qui fâchent », qu’il s’agisse de la contraception, de la conjugalité homosexuelle ou de l’accès aux sacrements des divorcés remariés, le pape François n’apporte explicitement la réponse attendue par de nombreux fidèles, dont je suis. Une seconde lecture, dans la foulée, fait alors découvrir le texte pour lui-même et ses richesses. Et procure quelques surprises pour peu qu’on sache lire les notes en bas de page.

Les derniers paragraphes de l’exhortation apostolique en résument parfaitement l’esprit lorsque le pape écrit : « D’aucune manière l’Eglise ne doit renoncer à proposer l’idéal complet du mariage » avant de poursuivre : « Cependant, il faut accompagner avec miséricorde et patience les étapes possibles de croissance des personnes qui se construisent jour après jour. » Et comme pour répondre par avance aux objections il précise : « Je comprends ceux qui préfèrent une pastorale plus rigide qui ne prête à aucune confusion. Mais je crois sincèrement que Jésus Christ veut une Eglise attentive au bien que l’Esprit répand au milieu de la fragilité. »

Un seul modèle, plusieurs réalités

Tout est dit. Et les deux-cent soixante pages de ce texte, organisé en trois-cent vingt-cinq paragraphes n’est que le long développement de cette double exigence : fidélité et ouverture. Si le pape François, se faisant en cela l’expression du synode romain, ne veut pas toucher à la doctrine c’est parce qu’elle exprime le « projet de Dieu » sur la famille, et que ce que propose l’Eglise au travers du sacrement de mariage, lui semble correspondre à ce à quoi continuent massivement d’aspirer nos contemporains : un amour durable, vécu dans la fidélité et la fécondité.

L’exhortation apostolique réaffirme donc la conviction de l’Eglise que le seul modèle familial réellement utile à la société est celui qui repose sur le mariage hétérosexuel indissoluble et fécond. « Aucune union précaire ou excluant la procréation n’assure l’avenir de la société » écrit le pape François. Ce qui, bien évidemment, ne correspond pas à l’état actuel de l’opinion publique dans un pays comme la France. Pour autant, prenant acte de la diversité des familles et des situations, le texte reconnaît l’existence « d’éléments positifs » dans d’autres formes matrimoniales : concubinage, mariage civil ou remariage. Il invite donc les prêtres à accueillir les personnes telles qu’elles sont, sans renoncer à leur proposer l’idéal que préconise l’Eglise au travers de ce que le texte appelle une « pédagogie divine. »

Des vertus d’une note de bas de page

Pour le pape François, le chemin est clair : « Deux logiques parcourent toute l’histoire de l’Eglise ; exclure et réintégrer (…) La route de l’Eglise, depuis le Concile de Jérusalem, est toujours celle de Jésus : celle de la miséricorde et de l’intégration. (…) La route de l’Eglise est celle de ne condamner personne éternellement. » Or, précisément, la question soulevée par le refus d’admettre aux sacrements les divorcés remariés est bien celle d’une « condamnation à perpétuité ». Si l’exhortation apostolique ne lève pas « explicitement » l’interdit, tout le propos du pape François est de nous faire comprendre qu’il y invite, dans le discernement.

Il écrit : « Il est possible que, dans une situation objective de péché, l’on puisse vivre dans la grâce de Dieu, qu’on puisse aimer, et qu’on puisse également grandir dans la vie de la grâce et dans la charité, en recevant à cet effet l’aide de l’Eglise. » Pour qui est peu averti du langage ecclésiastique cela pourra sembler bien banal ou obscur. Il n’en est rien ! La mention faite de « l’aide de l’Eglise » peut déjà suggérer qu’il puisse y avoir là une possible allusion à l’accès aux sacrements. Une lecture plus attentive montre que cette phrase fait l’objet d’un renvoi à une note de bas de page n°351 où il est dit : « Dans certains cas, il peut s’agir aussi de l’aide des sacrements. » Le mot est lâché ! La boucle est bouclée. Sans crier gare, en évitant toute provocation inutile sur un sujet sensible, le pape François, comme l’assemblée synodale l’y autorisait, ouvre une porte verrouillée depuis toujours[3. Il est même possible que cette « ouverture » ait échappé aux membres de la Secrétairerie d’Etat du Vatican qui ont traduit le texte en différentes langues. Dans un document pédagogique « Questions et réponses » fourni aux évêques et aux journalistes, ils écrivent à propos des divorcés remariés : « Même s’ils ne peuvent pas prendre pleinement part à la vie sacramentelle de l’Eglise, ils sont encouragés à participer activement à la vie de la communauté ». Ce qui était la position de l’Eglise…. avant l’exhortation !].

L’Eglise accepte-t-elle de recevoir? 

On savait l’homme rusé et déterminé. Il en apporte ici la preuve, dans une totale fidélité aux délibérations des Pères du Synode. C’est là un point qu’il convient de souligner : on est étonné de la volonté manifeste du pape François de «jouer le jeu» de la collégialité synodale, en n’allant pas au-delà du consensus exprimé au terme des deux sessions.

Faut-il en conclure que l’Eglise change d’époque ? Sans doute pas ! Si la lecture, même rapide, de ce texte séduit très vite par sa richesse et l’ouverture qu’il propose, un point au moins continue de faire question. Certes, l’Eglise accepte de regarder la société telle qu’elle est, en évitant de multiplier les condamnations que l’on pouvait trouver sous la plume de ses prédécesseurs. Mais cette description des réalités de la famille contemporaine semble ne l’interpeller que sur sa capacité – ou sa non-capacité – à faire prévaloir sa propre « vision »  dans la société. Jamais l’Eglise ne se reconnaît questionnée «au fond» par telle ou telle réalité nouvelle.

Il y a là un décalage, pour ne pas dire une contradiction, avec les propos du pape François dans son interview aux revues Jésuites de l’été 2013 où il déclarait : « La compréhension de l’homme change avec le temps et sa conscience s’approfondit aussi (…) Les sciences et leur évolution aident l’Eglise dans (sa) croissance en compréhension. »[4. Pape François, L’Eglise que j’espère, Ed. Flammarion – Etudes.] Or, on reste étonné que sur une question aussi sensible que la contraception, l’exhortation revienne à quatre reprises sur l’encyclique Humanae Vitae pour en souligner la pertinence notamment en ce qui concerne le lien exclusif qui existerait entre méthodes naturelles et respect de la dignité de la personne, ce qui mériterait un plus large examen.

De même, sur la question de l’homosexualité, on s’étonne que l’exhortation donne le sentiment de ne pas «entendre» les personnes homosexuelles elles-mêmes et de ne pas leur parler. Sinon pour confirmer, comme pour les autres personnes  se trouvant dans des situations non conformes à l’enseignement du magistère, qu’elles sont aimées de Dieu et ont toute leur place dans l’Eglise. La seule attention pastorale vise leurs familles – parents ou enfants – que le texte invite à accompagner avec charité. Ce qui peut sembler un peu court.

Que dire d’autre ? Qu’il faut lire et sans doute relire Amoris Laetitia, selon l’invitation du pape François lui-même. En prenant le temps d’entrer dans une réflexion dont ne peuvent rendre compte les codes binaires et expéditifs de la communication dans nos sociétés modernes. Pour l’Eglise, restera malgré tout posée une question essentielle : comment faire prendre conscience de ce nouveau regard sur les réalités familiales, à celles et ceux qui sont éloignés d’elle ?

La France (définitivement) de retour dans l’OTAN

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François Hollande au sommet de l'OTAN de Chicago (mai 2012). Sipa. Numéro de reportage : 00637522_000019.
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François Hollande au sommet de l'OTAN de Chicago (mai 2012). Sipa. Numéro de reportage : 00637522_000019.

Il y a des hasards du calendrier qui font bien les choses. Tandis que le conseil des ministres franco-allemands se réunissait à Metz, c’est dans l’indifférence générale que, jeudi dernier, l’Assemblée nationale a adopté en seconde lecture le projet de loi gouvernemental relatif à la ratification par la France du protocole de Paris. Protocole qui depuis 1952 définit le statut des quartiers généraux militaires de l’Alliance atlantique et plus particulièrement de leurs personnels civils et militaires. Dénoncé en 1966 par le général de Gaulle quand la France s’était retirée du commandement intégré de l’OTAN, sa caducité avait contraint les troupes américaines à quitter le territoire hexagonal. C’est la procédure dite « accélérée » qui a été retenue pour cette restauration atlantiste en catimini. Selon la représentante du gouvernement qui s’exprimait dans un hémicycle dégarni, la signature de ce protocole proposera « un cadre attractif et cohérent à nos partenaires pour l’accueil de leurs personnels au sein de certaines structures militaires françaises ». Ce petit raccourci en forme de brochure touristique cache un revirement politique pas si anodin pour la gauche au pouvoir.

Lorsqu’en 2008, Nicolas Sarkozy avait décidé de fermer la parenthèse gaullienne de la France en marge de l’Otan, il s’était heurté à une vive opposition parlementaire de la gauche. Le 3 avril 2008, François Hollande au nom du groupe socialiste avait déposé une motion de censure dont voici un extrait : « Nous nous opposons en second lieu à cette décision parce qu’elle a peu à voir avec l’Afghanistan et beaucoup avec l’obsession atlantiste du Président de la République et son projet de réintégrer la France dans le commandement de l’OTAN. En abdiquant son autonomie de décision militaire et stratégique dont tous les présidents de la Ve République ont été les gardiens, en abandonnant son combat pour le multilatéralisme, en oubliant ses ambitions d’un pilier européen de défense, la France perdrait sa liberté de choix dans le monde. Elle se retrouverait liée à une doctrine des blocs qu’elle a toujours récusée. »

Huit ans plus tard, non seulement le gouvernement de François Hollande n’est pas revenu sur la décision de Nicolas Sarkozy mais il décide au contraire d’achever la mutation atlantiste de nos armées. Bien sûr, pour la représentante du gouvernement cet accord technique n’est qu’une formalité législative qui ne pose pas de problème politique. En gros, c’est un oubli de la majorité précédente qu’il était temps de rattraper. Circulez braves gens!

« La ratification de ce protocole n’est pas une simple formalité », a pourtant estimé Bernard Debré. Selon un rapport de la commission de la Défense de l’Assemblée, le « protocole de Paris » pourrait concerner quatre sites en France : les quartiers généraux des corps de réaction rapide de Strasbourg, de Lille et de Toulon ainsi que le Centre d’analyse et de simulation pour la préparation aux opérations aériennes (CASPOA) installé à Lyon. Dans chacun de ces états-majors français, des officiers de l’OTAN vont pouvoir asseoir leur présence et ainsi s’immiscer un peu plus dans les activités militaires de la France. Sous couvert d’inter-opérabilité entre alliés, notre pays fusionne toujours un peu plus avec l’OTAN. Des états-majors aujourd’hui mais pourquoi pas des bases militaires demain? Au moment même où cette organisation, sous tutelle américaine, montre ses muscles face à la Russie, le protocole de Paris ne peut pas passer inaperçu.

Ironie de l’Histoire, ce protocole  est ratifié alors que le gouvernement socialiste faisait mine de sceller la réconciliation franco-allemande dont le général de Gaulle fut un des bâtisseurs. Ce « moteur », aujourd’hui quelque peu faiblard, avait pour objectif de contrebalancer le poids de l’Amérique en Europe. Déjà en 2009, le sommet franco-allemand de l’OTAN à Strasbourg-Kehl avait été l’occasion de mettre en scène le retour de la France au bercail atlantiste. Un retour en fanfare en échange de la promesse d’une relance de l’Europe de la défense. Or huit ans plus tard, ce fameux pilier européen de l’OTAN n’a jamais vu le jour. La poursuite de la réintégration complète de la France dans l’OTAN se fait donc plus discrète. Le bilan est accablant; en moins de dix ans l’organisation atlantique a coulé l’Europe de la Défense, absorbant ses derniers partisans. La France a bien obtenu quelques postes honorifiques d’état-major pour nos officiers généraux. Présenté comme l’un des deux grands commandements de l’OTAN, le chef de la transformation de l’OTAN (NACT) est désormais français. En réalité, ce titre ronflant n’est qu’un poste de réflexion et de contrôle de gestion. Créé en 2002, il n’a aucune responsabilité opérationnelle.

Dans ces conditions, il n’est pas étonnant que le Parti socialiste n’ait pas fait de publicité à l’événement. Lors du vote, le perchoir a été élégamment laissé à Marc Le Fur, vice-président Les Républicains de l’Assemblée nationale. Claude Bartolone n’a pas considéré que cette commémoration, en forme de désaveu du cinquantenaire du retrait de la France du comité militaire intégré de l’OTAN, méritât sa présence. Histoire de noyer le poisson, la séance faisait côtoyer un texte sur le statut des autorités calédoniennes avec la réforme du système de répression des abus de marché. Le ministre de la Défense était retenu par ses fonctions. Ce qui l’a malheureusement empêché avec son collègue des affaires étrangères d’assister au vote de ce projet de loi fondamental pour l’organisation de nos armées. Et accessoirement de discuter avec la représentation nationale sur le nouveau positionnement de la France au sein de l’alliance atlantique. C’est donc Madame Ericka Bareigts, secrétaire d’Etat chargée de l’égalité réelle qui a eu l’honneur de porter la voix du gouvernement . Et puisque visiblement, son emploi du temps n’était pas surchargé, elle pouvait bien assurer quelques remplacements fortuits à l’Assemblée nationale. Faute d’homologue allemande sans doute, sa présence à Metz n’était pas indispensable. Un bel exemple d’égalité réelle. Mais ce petit arrangement d’agenda avait ses raisons que le féminisme ne connaît pas.

Du côté de l’opposition, les ténors de la droite ont également brillé par leur absence. Jean-François Copé, Christian Jacob, François Fillon ou Henri Guaino n’ont pas eu le temps de se déplacer. De peur sans doute de raviver les mauvais souvenirs de 2009. Le groupe LR était d’ailleurs divisé sur la question. Bernard Debré s’est frotté à Jean-François Lamour pour qui le plein retour de la France dans l’OTAN constitue sans doute la fin de l’Histoire. Le Sénat, dominé par Les Républicains, avait d’ailleurs voté sans difficulté début mars le projet de loi du gouvernement socialiste. Il était difficile dans ces conditions d’élever le ton contre ce qui s’apparente à une triste mise en bière du gaullisme par ses héritiers. Pour Nicolas Dhuicq, député LR de l’aube, « c’est l’indifférence, l’amateurisme et l’inculture générale sur les questions de Défense » qui explique que ce dossier ait été traité à la légère de part et d’autre. L’éternelle croyance qu’on peut bâtir une Europe de la Défense dans le giron de l’OTAN.

Terrorisme: faites la guerre, pas l’amour!

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On connaît la célèbre formule de Marx : « Tous les grands événements se répètent pour ainsi dire deux fois, la première fois comme tragédie, la seconde fois sous forme de farce. » Sommes-nous en train d’assister à un phénomène de ce genre en Belgique ?

Une farce d’abord au sens propre. La société des Festivus Festivus, décortiquée et moquée par Philippe Muray ne s’arrête jamais de rire, même aux lendemains des pires tragédies. Selon plusieurs journaux, « Charline Vanhoenacker a réussi à nous faire rire après les attentats dans son pays ». Avec son collègue Alex Vizorek, elle a d’ailleurs tenu à proposer le jour même une spéciale « belgitude » dans Si tu écoutes, j’annule tout, leur émission quotidienne sur France Inter. La majorité des Belges et des Français ne rit pas de ces lourdeurs et trouve plutôt qu’une trêve de l’humour serait plus appropriée dans ces circonstances. Dans Le Soir, un célèbre avocat bruxellois, auteur à ses heures perdues, célèbre lui aussi le rire : « Mettons-nous à chuchoter, susurrer, gazouiller, caresser, et rire. Surtout rire. Le rire est le propre de l’homme. De l’homme civilisé. L’antidote de la barbarie […] il faut arrêter de parler de mort, de deuil. Le deuil sied à Électre, pas à Manneken-Pis ! Nous sommes aussi une nation. Pas seulement dans la dérision. Mais aussi dans le dérisoire. »

Plusieurs commentateurs sont dérangés par la peur qu’éprouvent désormais beaucoup de Belges. Comme si celle-ci n’était pas légitime. Comme si la seule réponse au terrorisme consistait à faire comme si rien ne s’était passé, comme s’il ne fallait pas avoir peur. Il s’agirait non tant de vaincre l’État islamique qui a revendiqué les attentats et ses ramifications belges, mais plutôt et avant tout de « vaincre la peur ». Pour un professeur d’université, spécialiste de l’immigration, « la première chose à faire, c’est donc de gérer l’emballement de la peur pour la freiner et la déconstruire. Il faut un discours qui rassure la population bruxelloise sur sa diversité […] Et nous, académiques, avons un rôle à jouer. Si on n’entend que Finkielkraut, c’est que, nous, on ne nous entend pas ». La seule manifestation nationale programmée, finalement annulée pour des raisons de sécurité, appelait à défiler « contre la peur », ce qui n’a strictement aucun sens, à moins qu’il ne s’agisse d’une thérapie collective bon marché pour éviter de se poser quelques questions dérangeantes, relevant, elles, d’une longue psychanalyse, pour expliquer pourquoi la Belgique est devenue un tel fief de djihadistes.

Imagine de John Lennon résonne à nouveau à nos oreilles. Des bougies sont déposées, des airs fredonnés. Fort bien. Mais la désolation se doit d’être articulée à l’action. En Belgique on n’entend, ne lit, ne voit, pour l’instant, pas d’appel à la lutte, à la résistance. La réponse du Soir à l’attaque qui a fait 30 morts et 260 blessés, c’est le lendemain, un éditorial de son rédacteur en chef qui appelle à combattre « par tous les moyens […] une grosse crainte […] celui du sentiment d’une société plus haineuse » ! Et le combat contre terroristes ? Pas un mot.

Les logiciels informatiques comme mentaux étant programmés pour reproduire une séquence à l’infini quel que soit l’environnement, le week-end qui suit les attaques, le journal consacre un dossier de 12 pages au… « vivre ensemble ». Pas au terrorisme, au radicalisme, à l’islamisme. Dans l’article de synthèse, on lit : « Vivre ensemble, la belle affaire ! Mais comment, quand […] la volonté dans les deux camps est défaillante et la connaissance de l’autre proche de zéro ? » Deux camps ? De quels « camps » s’agit-il ? Il n’est pas question de l’Europe contre l’État islamique ou des démocraties contre une idéologie totalitaire, mais, semble-t-il, de deux « camps » au sein de la société belge, les intégrés et les autres. Un auteur de droite tenant un tel discours serait cloué au pilori, mais un journal de gauche peut se le permettre[1. Pour représenter la Belgique à «  Des paroles et des actes » sur France 2, p, David Pujadas avait invité Béatrice Delvaux, l’éditorialiste du Soir et le désormais célèbre ex-bourgmestre socialiste de Molenbeek-Saint-Jean, Philippe Moureaux. Comme si pour un débat sur les attentats de Paris, on avait invité sur la chaîne publique belge Laurent Joffrin de Libération et un enfant d’Emmanuelli (pour le socialisme archaïque) et de Mélenchon (pour l’ouverture à l’immigration).].

La suite du dossier du Soir, qui donne la parole à des artistes, des intellectuels et des écrivains est à l’avenant. Florilège :

– « Ma crainte […] c’est de voir remettre en cause la multiculturalité de Bruxelles. »
– « Les solutions de fond ? […] L’organisation des lieux de rencontre culturels et sociaux : il faut récréer du « village d’antan » dans nos modes de vie. »
– « Ma profonde conviction est qu’il faut miser sur le pouvoir de la culture. […] C’est la première arme contre la folie terroriste. Évitons le réflexe pavlovien du repli ! »
– « Il faut redonner du désir et du plaisir de vivre. Soyons audacieux, novateurs, utopistes ! Ne laissons pas le vide s’installer. Dans cet esprit, il est essentiel de favoriser les projets hyperlocaux […] Pour moi, Molenbeek fait la fierté de Bruxelles par la mixité de sa population […] Préservons les subtilités de notre bordel joyeux […] »

Enfin, dans une conclusion pas du tout stéréotypée, Le Soir donne « la parole aux jeunes » pour qui « le vivre ensemble apparaît comme une évidence, les récents événements les inquiètent tout de même un peu après une heure de discussion » !

Le pompon revient à un journaliste qui a le mérite d’annoncer la couleur : « Que ce soit bien clair : nous refuserons de nous battre avec autre chose que des mots, des craies et des câlins. Depuis Charlie, le crayon est notre kalachnikov. Depuis mardi, l’optimisme naïf et la curiosité de Tintin notre guide. » Voilà de fait un excellent guide pour la défense des démocraties ! À ce stade de ma lecture, je suis enclin à une terrible nostalgie. Je songe aux de Gaulle et Churchill du siècle dernier, et même à Thatcher, confrontés à l’agression.

Après les premiers bombardements allemands qui visèrent les civils de Londres, Churchill tint un discours que l’on pourrait paraphraser de la sorte : « Vous êtes menacés par une formidable idéologie politique. Elle a pour elle l’immensité de ses préparatifs et de sa détermination, le nombre de ses combattants. Vous n’achèterez pas la victoire à bas prix. Vous combattrez et vous souffrirez. Vous avez pour vous des ressources considérables, votre courage et votre volonté d’hommes libres. Vous pouvez avec ces forces qui vous sont propres, déjouer les plans de l’agresseur. Mais il faudra subir l’épreuve. Elle sera dure. Elle sera peut-être décisive. Pas de vantardises : nous ferons de notre mieux, et nous devons réussir. »

Voilà le discours que l’on attend des Obama, Cameron, Hollande et Merkel de ce monde ! Au secours Churchill, reviens !

Lettre aux progressistes qui flirtent avec l'islam réac

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L’arnaque Macron

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(Photo : SIPA;00750221_000010)
(Photo : SIPA.00750221_000010)

Faites comme Macron, lancez votre mouvement ! Vous êtes sceptique ? Vous avez tort. C’est vrai, un concurrent de taille vient de se déclarer. Avec « En marche », Emmanuel Macron se lance dans le business. Il est ministre, c’est vrai. Il est ministre, et puis beau, riche, intelligent. Et puis jeune aussi ! Il est même assez populaire ! Vraiment, il a tout pour lui, ce Macron. On ne peut nier son incroyable ascension. Un ricanement ou un sourire en coin n’y feront rien. Les critiques pavloviennes qui l’accablent, non plus. Inconnu il y a encore trois ans, il incarne aujourd’hui l’espoir de changement aux yeux de beaucoup, et pas uniquement chez les élites mondialisées-atlantico-libéralo-etc. Mais, ne désespérez pas ! Vous pouvez faire comme lui, voire mieux que lui.

L’espace est dégagé

Croyez-le, ce type a compris quelque chose d’assez simple. C’est à notre portée à nous tous. Il peut nous organiser une espèce de blitzkrieg politique à peu de frais. Pourquoi ? Pour la très simple raison que l’espace politique est dégagé. Le jeu est ouvert. Le marché est à prendre.

Cette déshérence date peu ou prou — à chacun sa théorie — de l’élection de 2007. L’échec de la présidence Sarkozy a détruit, dans l’inconscient des Français, le reste de croyance en la capacité des élites à changer leur destin. Pour le malheur de ses électeurs, le bonheur de ses contempteurs. Mais ces derniers sont tout aussi touchés par cette perte de croyance. En témoigne l’élection du moins probable des socialistes, qui ne promettait rien, sauf de battre Sarkozy. C’était là tout le projet.

Aucune personnalité n’est capable aujourd’hui de rassembler une majorité de Français derrière un vrai projet politique. Plus personne ne propose d’idéologie, de grande histoire, de grand discours. C’est pourtant ce qu’attend notre pays. Quel destin pour la petite France dans cette périlleuse mondialisation ? Haussement d’épaules général. À part de vaines tentatives de libéralisation, grand silence. C’est une banalité à dire, mais une importante banalité. Cette terrible circonstance travaille le pays. Elle vous travaille vous aussi. Ayez donc confiance en votre destin : les concurrents déjà en place sont faibles et dépassés.

Il y n’y a pas de concurrents

Ils ne sont pas féroces. Des Guy Mollet en puissance ! Hollande creuse si profond qu’il trouvera mieux que du pétrole, Valls sacrifie son « n+1 » dans l’espoir de rafler la mise en 2022. Mais ce type qui refuse la pensée nous a sorti le plus grand désastre en matière de communication de ces dernières années : la loi El Khomri. Mélenchon charge la mêlée, seul : les bavards de Nuit Debout s’amusent sans lui. LR ? Une blague. On ne se lassera jamais de voir l’idéal-type du conformiste se la jouer à l’américaine.

« Et Juppé ? », dîtes-vous. Vous nous taquinez, petit malin ! Les Français sont naïfs, des « veaux », ils n’ont aucune mémoire, c’est ce que vous nous dîtes ?  Mais comprenez ! Juppé, c’est un peu le choix du désespoir. C’est le choix fait dans la débandade totale, c’est juin 1940, on s’en remet au premier gars solide venu. Attention Juppé n’est pas Pétain, attention ! C’est seulement un choix par défaut. Mais, Macron alors ? Macron, on en vient enfin à Macron. Macron, eh bien, c’est un peu une arnaque.

Macron, un visionnaire sans grande vision

Il ne faut pas être sceptique à l’excès. Macron est au-dessus de certains de ses compagnons. Bien au-dessus. Il faut rappeler que l’on a, dans le même gouvernement, quelqu’un comme Macron et quelqu’un comme El Khomri. Le yin et le yang. Contrairement à ce qu’il déclare aujourd’hui, ce sera un concurrent féroce. Il veut la part du lion, mais il risque de décevoir ceux qui fondent leurs espoirs en lui, même sans se l’avouer.

Son problème, c’est qu’on ne sait a priori pas tellement ce qu’il pense. À part révéler sa sensibilité gaullo-napoléonienne dans une interview un peu cryptique, à part écrire quelques articles, de qualité, dans la revue Esprit, il n’a pas dit grand-chose de sa vision du futur. C’est pourtant lui qui dit que : « Contrairement à ce qu’affirme une critique postmoderne facile des “grands récits”, nous attendons du politique qu’il énonce de grandes histoires […]. Il est temps en effet de redonner à l’idéologie sa forme contemporaine. Le discours politique ne peut être seulement un discours technique qui égrène des mesures. Il est une vision de la société et de sa transformation. »

Pourtant, il s’est surtout manifesté comme un petit impertinent libéral. Il a aidé le grand Jacques Attali à écrire un rapport-cale-pour-meuble, soutenu les entrepreneurs contre les fonctionnaires ou profité de ses amitiés patronales pour héberger son mouvement, pour le plus grand bonheur de Mediapart. Les premiers ambassadeurs de son mouvement seront, à n’en pas douter, des patrons. C’est son entourage naturel.

Bref, c’est là qu’est l’arnaque. Macron change l’emballage, pas le produit. Ce ne sera peut-être pas lui, le premier grand-homme-énarque. C’est un énième candidat pour mondialiser, libéraliser, réformer enfin cette vieille France empêtrée dans ses blocages. Comme tous ceux qui nous gouvernent, sans succès, depuis quarante ans.

Il le présente avec plus de subtilité que les autres. Et il n’a pas tort de s’attaquer à certains petits scandales. Mais son marché électoral réel est minuscule. Ce n’est pas ce qu’attend le peuple français. Chose riquiqui dans le monde d’aujourd’hui, il est toujours plein d’ambition et croit toujours au pouvoir de la politique, et non des politiques actuels, de changer le monde.

À vous de jouer !

Le jeu politique est vide. La France est à prendre. Macron est un futur colosse aux pieds d’argile. La société est ouverte aux initiatives des entrepreneurs politiques de demain. Ce ne sera pas le FN, qui n’est que le pus de notre maladie nationale ! Ce ne seront pas non plus les gauchistes de la « convergence des luttes », qui font joujou à manipuler 4 ou 5 naïfs sur les places des grandes villes. Ce n’est pas ça que la France attend !

Il faut viser la grande masse du peuple. Vous sentez bien ce qui travaille les foules invisibles. Vous savez ce que sont les angoisses communes de Monsieur et Madame X, blancs, noirs, arabes ou ce que vous voulez, pauvres et moins pauvres, travailleurs humbles et pessimistes : le sentiment de ne plus maîtriser notre destin, de voir notre très chère laïcité vidée de son contenu, d’être esclave de la folie des marchés financiers mondiaux, d’être incapable de lutter contre certaines grandes entreprises, de ne pas pouvoir décider qui entre et qui sort de notre territoire, de faire partie d’une Europe aux ambitions fantasmagoriques, etc. Tous ces non-dits nationaux sont l’or des entrepreneurs politiques futurs. Ce ne sont pas 3 ou 4 start-uppers ni 6 ou 7 gauchistes aveugles au réel. C’est le commun des Français.

Formose sera-t-elle un casus belli?

7

Comme le chinois est ma langue maternelle, on me presse de publier des tranches de blog plus fréquemment sur l’actualité politique en Chine continentale — la République populaire de Chine [中華人民共和國] — et à Taïwan — la République de Chine [中華民國] — , i.e. l’île de Formose, en me plongeant dans le Web (chinois) puisque désormais je suis plus souvent en France qu’en Asie.

Puis-je apporter quelque-chose au débat ? Fréquemment, lorsque les Français parlent des questions chinoises, en dessinant un serpent il lui rajoute des pattes [畫蛇添足 HuàShéTiānZú], proverbe chinois qui se moque de ceux qui compliquent inutilement une situation. A propos de la Chine, en France, le serpent devient souvent un mille-pattes.

Les Chinois (et les Taïwanais), pour leur part, hésitent souvent avec les Européens à « jouer de la guitare devant un bœuf » [ 對牛彈琴 DuìNiúTánQí]. C’est à dire qu’ils renoncent à « pissser dans un violon » comme on dit en français, étant souvent réticents à discuter en profondeur avec des Français qui, non seulement, collectionnèrent avec dévotions les éditions successives du Petit livre rouge [毛主席語錄 Máo ZhǔXí YǔLù ] le « catéchisme du Président Mao », mais l’ont lu avec des frissons dans le bas du dos.

Une telle consternation bien évidemment décourage les discussions. Mais rien n’est simple, Marceline Loridan (dont j’ai traduit en chinois Et tu n’es pas revenu) une des rares survivantes des camps d’extermination nazis fut sur Arte une propagandiste zélée du maoisme avec son mari Joris Ivens. Ils ont traversé la Chine en tous sens, invités du pouvoir sanguinaire maoïste, sans rien y comprendre — jusqu’au massacre de TianAnMen [天安門] en juin 1989 qui leur a, enfin, ouvert les yeux. Mais ils ont reculé devant la longue autocritique qu’ils devaient à leurs publics.

Pour les Chinois qui se souviennent des quatre millions de morts de la contre-révolution anti-culturelle (que fut la « révolution culturelle » 文化大革命) et des quarante millions de morts de la grande famine conséquence du grand-bond-en-arrière (que fut le «grand bond en avant» 大躍進 ), découvrir que le maoïsme a été une mode fanatique et durable en France, aussi bien à droite qu’à gauche, et que nombre d’universitaires et de journalistes ont fait carrière de leur dévotion à ce culte, est sidérant, incompréhensible.

La politique n’est pas vraiment mon domaine. En parler me met toutefois en contact avec des Chinois plus compétents que moi et j’apprends des choses que je suis heureuse de relayer.

Grâce au Juge Ti [狄仁傑], qui m’avait fait lire en chinois puis en anglais le livre de Ho Pin [何頻] et Huang WenGuang [黃聞光] sur le sujet, j’avais pu élucider le meurtre du Britannique Heywood qui a conduit à la chute de Bo XiLai [薄熙來], celle de son complice Zhou YongKang [周永康], le n°3 du régime maoiste qui, à la veille de sa retraite, voulait que Bo devienne le n°1 du PCC.

On sait que leur beau projet s’est terminé par la condamnation de tous les deux à la prison à perpétuité.

Une bonne nouvelle que je dois à ces deux potentats communistes désormais au fond du trou : un éditeur franco-suisse prestigieux, Slatkine, ayant lu ma tranche de blog à leur propos, a décidé de publier en version française ce polar politique qui paraîtra en octobre 2016, mis à jour par les auteurs et abondamment illustré. Nous en reparlerons lors de sa sortie.

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J’ai évoqué récemment l’élection de (Mme) Tsai YingWen [蔡英文] à la présidence de la République à Taïwan. Elle prendra ses fonctions le 20 mai. Son discours ce jour-là sera examiné à la loupe par les journaux du monde entier : ce qu’elle dira des «relations entre les deux rives du Détroit», entre la Chine post-maoiste (qui est encore très maoiste) et la sympathique démocratie des 23 millions de Taïwanais, peut conduire à de sérieuses tensions en Asie. La présente tranche de blog, et les trois suivantes pendant les deux semaines précédant ce discours, visent à en préciser le contexte pour mes lecteurs.

Tsai YinWen prendra ses fonctions de Président de la République de Chine le 20 mai 2016.
 

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Pourquoi la Chine, dirigée par une ancienne victime de Mao, Xi JingPing [習近平], dont le père XI ZhongXun [習仲勳] avait été lui aussi une victime de Mao, est-elle encore maoiste ?

C’est une question qu’on me pose fréquemment, à laquelle j’ai donné précédemment une réponse dans l’une de mes premières tranches de blog, en deux photos que je repasse ci-après car elles me paraissent bien résumer le dossier :

— celle du couple Ceaucescu découvrant sous les balles d’un peloton d’exécution, que les patrons du KGB soviétique pour déstaliniser la Roumanie préféraient les éliminer

plutôt que

— de leur offrir un sac Louis Vuitton comme celui pour lequel Gorbachev, déchu, faisait de la publicité dans le New York Times.

Les dirigeants maoistes chinois ne voulant pas terminer comme les Ceaucescu ni comme Gorbachev, ont décidé – compromis rapide et facile – de « libérer les sacs Louis Vuitton » en Chine, désormais le plus gros client de LVMH au monde. C’est un geste comparable, pour un autre ami chinois, à celui de Deng XiaoPing ouvrant les réserves de céréales et de lard de l’Etat après la famine du grand bond en avant. Mais cette ami ajoute : ce n’est sans doute pas suffisant car il ne suffit pas de mettre un kilo de riz et une livre de gras de porc dans un sac LV pour que les Chinois aient le sentiment de la liberté.

Pour Lénine, me souffle un ami chinois, le communisme c’était selon sa célèbre expression « les soviets, plus l’électricité ». En fait, ajoute ce même ami chinois, ce fut « le Goulag, plus la pénurie ». Pour la Chine aujourd’hui, le post-maoisme c’est « l’Internet sous étroite surveillance, plus les sacs Vuitton ».

Mais le bonheur d’acheter des sacs au monogramme LV ne suffit pas apparemment au peuple chinois : il demande – de manière encore confuse – à vivre comme les Taïwanais.

Plus de trois millions de Chinois visitent Taïwan en touristes chaque année (près de dix mille débarquent des avions chaque jour de l’année). Il y aura bientôt cinquante millions de Chinois du continent qui auront goûté brièvement au plaisir de vivre taïwanais.

Donc, plutôt que de racheter complètement LVMH à Bernard Arnault, le BP du CC du PCC (le Bureau politique du Comité central du Parti communiste chinois) souhaite absorber Taïwan ; ce que qu’on appelle la réunification, mais en chinois il faut noter que le mot employé est unification [兩岸統一], et non ré-unification (qui impliquerait que Formose fut un jour partie intégrante de la Chine).

Pour autant, à Taïwan, chaque 25 octobre est le jour anniversaire, non-férié [臺灣光復節 TaiWan GuāngFù Jié], pour marquer la « rétrocession » à la Chine de l’île de Formose qui avait été, après le Traité de Shimonoseki [馬關條約 MǎGuān TiáoYuē ], japonaise de 1895 à 1945, comme prise de guerre après la défaite de l’empire mandchou dans sa guerre avec le Japon. Mais cette rétrocession, moins de deux ans plus tard, fut indéniablement marquée par les massacres dits du 28 février 1947  [二二八 2-28]. Je reviendrai sur ces massacres qui, à tout jamais, on marqué les Taïwanais.

Ces mêmes Taïwanais ne sont pas d’accord avec le projet d’absorption de Formose par la RPC : ils refusent cette sorte de seconde rétrocession en repensant à la première.

L’évolution de HongKong récemment ne les incite guère à changer d’opinion : une majorité d’entre eux ont donc désavoué Ma YingJeou [馬英九] et le KMT [國民黨 GuóMínDǎng] en élisant Tsai YingWen [蔡英文] (une indépendantiste) à la présidence et ont donné une majorité au DPP [民進黨MínJìnDǎng ] à l’assemblée parlementaire de l’île, le Legislative Yuan.

Ma YingJeou par sa politique de rapprochement à marche forcée avec la RPC a conduit à la déroute électorale de son parti, le KMT. Il vient de tirer la leçon de sa défaite et d’avouer sur CNN que l’unification entre Taiwan et la Chine n’était pas pour demain.

Un ami taïwanais me signale que le maire de Taipei Ko WenJe [柯文哲] , ni KMT ni pro-communiste, en coopération avec son collègue le maire de ShangHai va rendre compatible les cartes de métro et de bus des deux grandes cités et qu’elles pourront servir pour de menus achats de part et d’autre dans les kiosques à journaux et autres convenience-stores. C’est au premier abord une idée sympathique et de bon aloi. Il n’y a pas l’équivalent même entre Toulouse et Paris. Et il est vrai que pour un Taïwanais se rendre de Taipei – SungShan Airport [台北松山機場] à ShangHai – HongQiao Airport [上海虹橋機場] est – par certains cotés – plus facile et plus agréable que pour un Parisien de se rendre de Paris – Orly à Toulouse – Blagnac. Mais dans le même temps il y a près de trois mille missiles pointés depuis le continent chinois vers Taïwan.

Un ami français me fait de son côté remarquer que Jean-François Revel avait déjà expliqué lors de la crise des euro-missiles que « les pacifistes sont à l’Ouest et les missiles à charge nucléaire à l’Est ». Aujourd’hui les cartes de métro conviviales bilatérales sont une amicale initiative du coté de Taïwan, alors que les missiles du coté de la RPC sont une véritable menace. Les immenses, luxueux, magasins Louis Vuitton en Chine sont une partie indéniable et paisible de la réalité. Les missiles en sont une autre, préoccupante et inquiétante.

Les polémologues [戰爭學家 ZhànZhēng XuéJiā] appellent l’appétit de la Chine pour Formose de l’irrédentisme [領土收復主義 LǐngTǔ ShōuFù ZhǔYì ]. Bref, c’est de la démagogie [煽動 ShānDòng] L’irrédentisme sert surtout à faire oublier des problèmes intérieurs. La Chine en a quelques-uns : le vieillissement de la population et la perspective de ne pas pouvoir assurer le minimum vital aux futurs seniors urbanisés ; l’appétit des populations éduquées des villes pour un minimum de démocratie et de répression de la corruption ; la lutte contre la pollution et pour la sécurité des aliments ; un meilleur accès à l’éducation et à la médecine ; etc.

Ce sont de nombreux sujets d’insatisfaction et il faut donc d’autant plus – de manière compensatoire – de thèmes frais à l’irrédentisme pour (tenter de) souder la nation derrière les dirigeants du BP du CC du PCC.

Le PCC a donc attaché beaucoup de soins à susciter et alimenter une querelle internationale à propos d’îlots inhabités que les Japonais appellent Senkaku [尖閣諸島] et les Chinois DiaoYuTai [ 釣⿂台群島].

La Corée du Nord, peu reconnaissante à Pékin de son aide (qui malgré les sanctions internationales lui permet de survivre), a compliqué les choses ; si bien qu’aujourd’hui le Japon et la Corée du Sud insistent pour que les forces armées américaines restent sur place et mettent en place un système de défense anti-aérien sophistiqué.

Cela irrite Pékin qui ne parvient pas à contrôler son petit allié ultra-stalinien, qui ne lui est pas vraiment reconnaissant des 180 000 morts chinois de la Guerre de Corée. C’est le chiffre officiel donné par le China Daily à l’occasion de l’inauguration en 2010 d’un musée par le général Guo BoXiong [郭伯雄] (par la suite n°2 des forces armées chinoises, membre du BP du CC ; mais qui a été en 2015 viré du PCC, et va passer en jugement pour corruption, officiellement US$ 12,5 M, sans doute beaucoup plus).

Guo BoXiong et Xu CaiHou, les deux principaux dirigeants militaires chinois, sous la présidence de Hu JinTao, désormais exclus du PCC pour corruption.

En faisant passer, sur ses cartes, la frontière de la Mer de Chine du Sud quasiment dans le port de Jakarta, à quelques 3000 km du littoral chinois le plus proche, Pékin a réussi à inquiéter ses voisins d’Asie du Sud-Est et accompli l’exploit de convaincre Hanoi d’ouvrir ses ports aux forces navales américaines (en faisant oublier la Guerre américaine au Vietnam ! Faut le faire …). Les Philippines, qui avaient viré la VIIe Flotte, viennent de lui offrir la possibilité de nouvelles bases navales !

Tout cela fait désordre. Les conséquences de l’irrédentisme sont perverses et en fait très dangereuses, souvent incontrôlables, dissertent les polémologues.

Suivre – semaine après semaine – les soubresauts diplomatiques, polémiques et polémologiques de ce bilatéral, dépasse mes compétences et ma patience. Je ne peux que renvoyer les lecteurs intéressés au seul site Web sérieux (de l’avis de la plupart de mes amis polémologues chinois, taïwanais et français) en langue française sur ces sujets : Question Chine. Il y en a d’autres, mais en chinois ou en anglais.

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Ce développement récent d’un contexte ancien étant ainsi posé, pour répondre au vœu de la Direction de Causeur, revenons au sujet sur lequel j’ai plus de lumières comme jeune Taïwanaise, dont les grands-parents sont nés sur le continent chinois et se sont réfugiés dans l’île de Formose en 1949.

Pour quelles raisons les Taïwanais, qui sont (sauf quatre cent mille aborigènes austronésiens) ethniquement et linguistiquement chinois, et géographiquement assez proches du continent chinois (l’île de Formose est à moins de 150 km des côtes chinoises) se sentent-ils majoritairement aussi étranger à la RPC ? Plus encore que les Néo-Zélandais se sentent libres de toute sujétion au gouvernement britannique.

Et pas seulement les descendants des Chinois qui ont quitté la Chine depuis trois siècles pour s’emparer d’une île alors peuplée d’Austronésiens, mais également un grand nombre des enfants des réfugiés de 1949 fuyant la Chine dont les communistes s’emparaient.

Certes ( surprise ! ), ce sont les anciens anti-communistes du parti nationaliste, le KMT, qui sont aujourd’hui à la pointe de la réconciliation avec la Chine maoiste, mais leurs enfants en sont moins convaincus : ils se sentent taïwanais plus que chinois.

Le paradoxe (ou la complexité) augmente quand on constate la popularité des chanteurs taïwanais en Chine et l’abondance des investisseurs taïwanais sur le continent : deux millions de Taïwanais vivent et travaillent en Chine continentale et le Taiwanais Foxconn y emploie un million d’ouvriers dans ses usines.

Je vais tenter une première explication en parlant – d’ici le 20 mai 2016 – de trois ouvrages en langue française qui sont sans doute les trois premiers livres à lire par tout Français qui veut comprendre Taïwan et les relations de Taïwan avec la Chine, et le contexte dans lequel Tsai YingWen prononcera son discours inaugural.

Le troisième de ces titres sort cette semaine en librairie. Les deux autres prennent la poussière sur les étagères de leur distributeur depuis deux et trois ans.

Ces trois ouvrages sont parus sous la même enseigne, les Éditions René Viénet, et ont été traduits en français par le même traducteur, Pierre Mallet, ancien directeur adjoint de la représentation officieuse française à Taipei. Il y a donc une cohérence certaine dans leur publication.

Si mes lecteurs veulent bien avec moi observer – à propos des deux premiers – le silence médiatique (et les réticences des bibliothécaires universitaires à les mettre à la disposition des étudiants), ils comprendront que ce sont des ouvrages dérangeants donc importants.

Je parlerai d’abord du plus récent et, ensuite, des deux précédents.