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Hollande à la télé: participez au grand bingo des éléments de langage

François Hollande et David Pujadas en mai 2015 (Photo : SIPA.00638032_000012)

Rayez au fur et à mesure les phrases prononcées par le président.

« Moi, président »

« Taisez-vous Elkabbach ! »

« J’ai fini par me laisser convaincre par Julie : j’ai fait breveter ma machine à faire tomber la pluie »

« Je sens l’inversion du retournement de la courbe »

« Je n’ai rien à dire sur M. Sarkozy… »

« M. Sarkozy est le diable, et il mange des enfants ! »

« Peuple de gauche »

« Je vous ai compris ! »

« J’entends les Français, je les rencontre, à scooter »

« Il faudra faire des efforts »

« Moi aussi il m’arrive de dormir debout… »

« Toute l’amitié que j’ai pour M. Baylet et le Parti radical de gauche »

« La crise est européenne et même mondiale »

« Il faut buter les terroristes jusque dans les lieux d’aisance »

« J’ai un petit creux, on pourrait faire monter de la bière et des sandwichs ? »
(« Attention, M. le Président, nous sommes à l’antenne… »)

« Ségolène Royal a toute ma confiance. Je la connais bien. Gnéé… »

« L’iniquité, oui, mais dans la justice »

« C’est mon opinion et je la partage… »

« « Belle alliance populaire », « En marche ! »… Oui, nous avons investi dans un générateur automatique de noms de mouvements… »

« Je n’ai jamais mis les pieds au Panama, je vous le promets… »

« J’ai beaucoup appris du peuple corrézien… »

« Pour citer un ami philosophe : notre route est droite mais la pente est forte »

« J’ai demandé un nouveau rapport sur la croissance à Jacques Attali… »

Cette «semaine sanglante» qui dura près de quinze ans

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Cette « semaine sanglante » au printemps de 1947, connue sous l’abréviation « 2-28 » (pour 28 février),  et la terreur blanche qui s’ensuivit pendant une quinzaine d’années, explique – en grande partie – la résistance d’une majorité de la population de Taïwan face au KMT et, par voie de conséquence, plus que de la réticence – le mot serait trop faible – à l’égard de la Chine (avec laquelle le KMT dirigé par Ma YingJeou [馬英九] a monté en hâte dans les derniers mois de sa mandature une sort de projet d’unification à grande allure qui a incité l’électorat à donner la préférence au Democratic progressive party de Tsai YingWen).

Peut-on ainsi rapprocher, comme je le fais dans le paragraphe ci-dessus, des événements sanglants vieux de plus de 70 ans (presqu’un siècle) avec des détails électoraux récents, débattus, contestables mais pacifiques ? Les observateurs peuvent en douter. Les électeurs, eux, n’ont pas hésité et ils ont tranché. Ma ne voulait pas seulement partager un prix Nobel de la paix avec Xi JinPing [習近平] pour une réconciliation affichée impliquant une unification à moyen terme : il a été saisi par une frénésie de rapprochements avec le vieil ennemi communiste qui dépasse l’entendement,  compte tenu de ce qu’est – encore et toujours – le régime chinois maoïste. C’est donc lui, Ma YingJeou, le principal responsable de l’élection de Tsai YingWen, présidente du DPP,  à la présidence de la République en janvier 2016. Je simplifie, mais à peine.

Le DPP, je l’ai déjà mentionné dans ce blog, n’a pas les idées claires sur plein de sujets et les électeurs ont sans doute « acheté un chat dans un sac » (même si Tsai YingWen tient le sien dans ses bras sur la charmante photo que j’ai déjà montrée). Le DPP est un parti plus que confus sur les questions énergétiques, et plein d’autres sujets, mais sa plateforme unifiant ses courants qui sont en bisbille, c’est de ne pas abandonner Taïwan aux communistes chinois, même post-maoïstes. C’est un dénominateur commun, un socle mental, qui est salutaire.

A Taïwan même, deux urgences doivent être mise en œuvre, sur lesquels le gouvernement de Tsai YingWen sera très vite jugé :
– la dévolution de ce ce qui reste des actifs du KMT (qui fut le parti le plus riche du monde, dans de contestables conditions),
– la mise en place de mécanismes de réconciliation, comme en Afrique du Sud avec son programme « justice & vérité » : une « justice de transition non-judiciaire   (sans inculpation ni procès) mais qui œuvre comme une sorte de catharsis vers cette réconciliation.

En Afrique du Sud, l’apartheid et ses crimes étaient récents. A Taïwan les cicatrices sont plus anciennes. L’exercice n’est pas simple mais, s’il est réussi, il peut créer une véritable communauté nationale autour de ce consensus.

Je ne sais pas comment l’expliquer mais Formose est une « île heureuse », tellement différente de la Chine continentale dans le détail quotidien des rapports sociaux (et même sans ces tensions multiples que je discerne dans la vie quotidienne en France). Ce qui peut inquiéter, pourtant, ce sont les soubresauts de la mise en place des musées du 2-28 à Taïwan. A Taipei il y en a déjà deux. Dans un parc public, le premier fut créé par la municipalité dans les locaux d’une ancienne station de radio japonaise. Le second, par l’Etat, a un statut national, dans un bâtiment de l’époque coloniale japonaise qui servit un temps de siège aux services culturels et d’information de l’ambassade américaine. La gestion de ces musées par les bureaucraties qui se succèdent au gré des élections, les explications données aux écoliers qui sont amenés en visite, sont et seront fondamentales pour ce consensus national.

Revenons un peu en arrière et prenons un peu de hauteur.

Les massacres sont une constante historique, dans le monde entier, à toutes époques : La Shoah sous les nazis,  le génocide arménien par la Turquie ; sans oublier le populicide vendéen sous la révolution française (dénoncé par Babeuf) ; le massacre d’un cinquième des Cambodgiens par les Khmers maoïstes ; et tant d’autres tueries massives, en tout temps et tous lieux, en Ukraine, au Rwanda, dans les Balkans, etc.

En Chine (mais les Taïwanais sidérés en ont été également marqués, ayant suivi les chars d’assaut et les tirs à la télévision, en direct) le plus récent massacre (modeste, « seulement » quelques deux ou trois mille victimes) est celui ordonné par Deng XiaoPing en juin 1989 pour disperser les pacifiques manifestations étudiantes de la place TianAnMen.

La justification que les partisans de Deng XiaoPing avanceront c’est qu’il fallait éviter un retour (pourtant bien peu probable) aux violences de la « révolution culturelle »  qui firent sans doute près de quatre millions de morts. Les massacres de la «révo.cul.» (comme on dit en France, de manière  claire et nette mais intraduisible en chinois) ont commencé par le meurtre systématique de près de de deux mille enseignants des lycées de Pékin (par leurs élèves) en août 1969 sur ordre de Mme Mao et de son mari, le « grand timonier » (cf. sous-titré en français le film Ne pleurez pas sur mon cadavre de mon ami Hu Jie, sur Dailymotion). La Chine ne s’est pas réconciliée avec ce passé récent sanglant. Bourreaux et victimes sont toujours inextricablement mêlés. La momie de Mao n’a pas encore été incinérée, même si son épouse s’est pendue dans sa cellule de condamnée à mort avec sursis.

Ces exterminations à travers le monde et à travers l’histoire  sont peu et mal expliquées dans les manuels scolaires à Taïwan (et sans doute en France, je n’ai pas été vérifier). Mais, à Taïwan, il y a un massacre qui pendant longtemps a été moins raconté et moins expliqué que tout autre, mais que personne n’ignore, c’est celui du printemps 1947 (5 000 morts sans doute) dans l’île de Formose et qui s’est poursuivi par une « terreur blanche » qui fera sans doute cinq mille victimes de plus jusque vers 1960. A la louche, on peut parler de 20 000 victimes sur quinze années.

Un homme et un livre sont fondamentaux pour comprendre le déroulement  de ce crime de masse, de son déclenchement de sa poursuite organisée : George Kerr, auteur de Formose trahie.

Le livre date de 1965 dans sa version américaine. C’est en 2012 que Pierre Mallet en a donné la version française à la demande des Editions René Viénet. Depuis, pratiquement aucune bibliothèque universitaire ne le met à disposition des étudiants : on ne le trouve – la liste est éloquente – que dans quatre universités : Clermont-Ferrand, Nanterre (BDIC), Siences-Po Paris, Paris 7 Grand-moulins. C’est à dire que même le Centre-Chine de l’EHESS ne l’a pas (l’une ou l’autre des éditions américaines se trouvent dans moins de dix bibliothèques françaises) !

George Kerr, fonctionnaire américain qui a assisté ex officio à la reddition des Japonais, connaît bien Taïwan depuis de longues années. Il va assister aux massacres et il en rend compte scrupuleusement de manière détaillée. Ce livre de Kerr est difficile à parcourir de fond en comble, mais je souhaite vraiment que mon compte-rendu ne serve pas d’alibi à mes lecteurs pour s’épargner de le lire, comme c’est souvent le cas après une recension. Je ne vais donc pas raconter ici l’essentiel. Ce serait d’ailleurs difficile car l’ouvrage compte plus de 500 pages. Mais je promets à ceux qui le liront qu’ils auront une réelle satisfaction intellectuelle et historique, et pas seulement celle d’un devoir accompli.

Le 28 février 1947, c’est la date de l’incident initial, à un carrefour où aujourd’hui se tient l’un des multiples sympathiques marchés de nuit de Taipei dans le vieux quartier de TaTaoCheng [大稻程]. Une pauvre veuve qui vend avec ses deux gosses des cigarettes de contrebande est malmenée par deux inspecteurs du Monopole des tabacs. La foule gronde. Les inspecteurs du Monopole tirent dans le tas. Un mort. Depuis 1945, la « rétrocession » de Formose à la Chine se passe mal. La soldatesque sous les ordres du général Chen Yi [陳儀] qui reçu la reddition des troupes japonaises, commet de nombreuses exactions. Chen est le chef de la province et de la garnison envoyée par le KMT. Corruption, brutalités de toutes sortes ont déjà cassé l’enthousiasme initial de la population taïwanaise. Les manifestations s’organisent pour protester après l’incident de la vendeuse de cigarettes devant le salon de thé « Le Cheval ailé » [天馬茶房] et le meurtre d’un des témoins.

L’immeuble du salon de thé « Le Cheval ailé » avant et après sa démolition
Chen Yi feint de vouloir dialoguer et il joue la montre, en attendant des renforts demandés à Chiang KaiShek. Quand peu après ces renforts militaires débarquent c’est le massacre dans les grandes villes, les petites bourgades et les campagnes. Attaché avec des fils de fer, des groupes d’instituteurs, de médecins, de leaders des communautés rurales, d’intellectuels et d’artistes, sont fusillés.

Je propose que vous lisiez la suite dans Kerr. Cela en vaut la peine. George Kerr est mort à Hawaï en 1992. Aucun historien français n’est allé à sa rencontre – semble-t-il – pour un entretien dans une revue d’histoire. Dommage.

Les malheurs d’Eloïse de Bravitude

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Ségolène Royal, fin 2015 (Photo : SIPA.00732956_000006)

Très chère et très désirable cousine[1. On lira Lettre à une provinciale, Nouvelle lettre à ma cousine de province, Pouvait-on faire plus ridicule que ce gouvernement ?, Hollande, un roi sans divertissement],

Il me reste de mon précédent séjour en votre demeure provinciale des souvenirs éblouissants. Je suis toujours étonné du dévouement ainsi que de l’imagination affolante dont vous faites preuve, lors de vos démonstrations d’alcôve. Et je vous avoue sans peine — mais vous ne l’ignorez pas — que le contraste entre celles-ci et votre coutumière froideur de veuve, me comblent tout à fait. Cependant, ce n’est pas de l’excellence de vos soins amoureux, que je veux ici vous entretenir. Dans votre belle contrée, les histoires de la Cour n’arrivent pas si vite que je doive vous priver plus avant du récit des malheurs nouveaux, qui accablent l’effarante Éloïse de Bravitude.

Vous vous rappelez l’épisode le plus brillant de sa longue carrière, celui qui la mena au pied du trône de France. On vit la femme Granbruit, mairesse de Lille, personnage revêche toujours de méchante humeur, alors patronne du parti des partageux, prendre le commandement d’une manœuvre de défiance envers Éloïse, qui en fut blessée d’abord, et se rétablit vite. C’est qu’elle est une manière de phœnix des antichambres politiciennes. Elle meurt lundi dans un affrontement de préau d’école, elle renaît jeudi en franchissant le seuil d’un ministère, dont elle s’est octroyé le maroquin. Elle n’a pas craint de le réclamer car, depuis qu’elle a gouté à l’épice du pouvoir, la Bravitude murmure à l’oreille des sourds qu’il n’en est pas un autre, qui accommode mieux les plats. Bref, la marquise disparaît en janvier, elle reparaît en avril dans un carrosse doré !

On se souvient que, jeune encore, elle avait eu le front de solliciter publiquement feu François Ier d’une circonscription, quelque part dans le royaume : « Vous ne pouvez pas faire quelque chose pour moi ? » Le souverain agacé, mais heureusement interloqué par tant d’audace devant la Cour, avait répliqué qu’il était « un peu tard ». Puis, se ravisant, il avait ajouté : « Je le ferai, mais je crains qu’il ne soit plus temps. »

On sait que, prince élu des avantageux et empereur des dissimulés, François gouvernait aussi le temps. S’il gardait le meilleur pour lui, il en distribuait les miettes à ceux qu’il souhaitait distinguer. Il trouva un territoire à Éloïse de Bravitude, qui s’y fit élire contre toute attente : les Deux-Sèvres. Elle prit de l’importance, se montra en compagnie du monarque, se glissa dans tous ses cortèges et jusque dans ses bagages. Avec cela, elle présenta un grand air, se mêla de tout, admonesta les opposants, écarta les rivaux. Elle imposait, elle soumettait, elle disposait. Elle gouverna bientôt toute la région. C’est ainsi que l’Angoumois, l’Aunis, la Saintonge, et le Poitou s’amusèrent de ses manières outrageusement… royales, avant de les subir non sans un agacement de mieux en mieux partagé. Après dix années de son règne, les peuples de l’Atlantique et du fromage de chèvre réunis lui firent connaître leur lassitude : ils lui imposèrent l’humiliation d’un ballotage.

Par un surcroît de malheur, son échec arrivait dans le même temps que montait sur le trône Gouda Ier, son ancien compagnon, le père de ses enfants : « Goudeus Primus maxime gavisus est, quod rex esset electus »[2. Gouda Ier s’est beaucoup réjoui, parce qu’il avait été élu roi.]. On sait, ma voluptueuse cousine, que si la joie du nouveau souverain fut bruyante, la liesse du peuple ne dura pas…

Bref, la disgrâce de la mère et de la presque épouse délaissée s’augmenta du chagrin de la candidate. Elle espérait être sauvée au second tour par des électeurs, qu’elle voulait reconnaissants des bienfaits, dont elle prétendait les avoir comblés. Or, il lui fut porté un coup de plume, plus meurtrier que de la pointe d’une dague, par la favorite du moment, la colérique marquise de Koajélère. Cette dernière rédigea un bref poulet, lu et répété en tous lieux, où elle exprimait son soutien à l’adversaire d’Éloïse, un gueux du cru nommé Daigourdi : et le pire survint, qui fut la victoire de l’effronté ! Elle faiblit, elle fléchit, enfin elle faséya telle une voile de navire mal tendue sous l’effet du vent.

Elle se tordit les mains, prit pour témoins de son malheur les femmes de France, se répandit en lamentations. Mais les Français ne furent pas plus affectés que cela : la Bravitude avait déçu leur goût de la fantaisie et lassé leur faculté de compassion. Elle fut battue. Et l’on n’entendit plus parler d’elle pendant quelques heures.

Elle rentra bien vite dans la farandole du pouvoir, retrouva l’usage de cette parole singulière, mêlée d’assurance et d’illusionnisme bouffon, qui la signale parmi les autres figures des affligeants ministères Blérot et Valstar : elle a le don de l’annonce faite aux marris ! Vous vous étonnez ? Laissez-moi, coruscante cousine, vous expliquer cette formule : Éloïse aime plus que tout lancer une bonne nouvelle à la volée, sans même en vérifier l’exactitude ni seulement le bien-fondé. Sitôt qu’elle en tient une, elle se précipite devant les gazetiers, adopte naturellement sa pose satisfaite et son air d’impérieuse extravagante, puis la prononce urbi et orbi. Le propos ne se vérifie pas ? Les espoirs sont rapidement déçus ? On se plaint, on se désole ? S’il se trouve des citoyens assez sots pour la croire, elle aurait tort de s’empêcher de leur prodiguer le réconfort de sa parole vaine…

Mais que peut aujourd’hui la parade des bonimenteurs, alors que notre pays a la tête émeutière, et ne se berce plus que de désillusions ? Partout le peuple s’assemble en petits comités, sur les places, sur les marchés, sous les halles ou dans les champs. Partout il se navre, il gronde, il s’exalte. Le chef du gouvernement, qui menaçait hier d’imposer par la force ses lois au Parlement et à la rue, distribue du miel et des roses aux étudiants, qu’il craint par-dessus tout, aux pensionnaires du rendez-moi ça, aux cochers de fiacre, aux mendiants millionnaires, aux veuves éplorées, aux atrabilaires assermentés, aux rebelles en redingote.

Une nouvelle affaire, qui la touche de près, vient de freiner tout soudain la belle course d’Éloïse. « Ah C’est ballot ! », s’exclament ses ennemis. On la voyait s’élancer vers un nouveau triomphe immodeste, depuis que Gouda Ier, qu’on prétend parfois saisi d’un retour d’affection à son endroit, la comblait d’honneurs. Elle s’avançait sur les estrades du monde, enjouée, triomphante, à peine un pas derrière le monarque, presque reine, tout à fait puissante, altière, et la physionomie prise dans un masque de satisfaction un peu benêt.

Mais toute gloire à Rome compte pour rien dans le Poitou ! Son successeur au gouvernement de la Saintonge et de la douceur poitevine laisse entendre que le train de la Bravitude fut dispendieux et au-delà ! Enfin, pour le dire plus clairement, qu’elle a conduit sa belle province au bord de la faillite, laissé derrière elle une montagne de dettes !

Éloïse s’étrangle de rage, lorsqu’on lui rapporte l’affront : « Eh quoi ! Calomnies ! Mensonges ! Procédés dignes des contrées obscures et lointaines, où sévissent les tyrans… Mon honneur, celui du roi, du gouvernement, de la France ! Je ne laisserai pas ce crime impuni, je traînerai… tribunaux… la vérité… bassesse… jalousie… »

Nous en sommes là pour le moment, ma charmante. Dans l’état où se trouve notre infortuné royaume, c’est une péripétie sans grande conséquence, et je parierais volontiers qu’on ne parlera plus de tout cela le mois prochain. Quant à Éloïse de Bravitude, je gage qu’elle nous assènera longtemps encore ses discours moralisateurs et ses étranges formules, qui m’évoquent, dans le désordre, une pénitente extasiée, une épouse de missionnaire mormon, une dévote du gagnant-gagnant, et une diva rouée.

Le printemps s’installe, je viendrai sous peu vous rapporter les rumeurs et les potins de notre capitale, qui vous distraient tant. M’attendrez-vous, comme la dernière fois, allongée sur votre sofa tapissé de soie rose, seulement vêtue de ce collier d’esclave piqué d’une émeraude, que je vous rapportai de La Grande porte ?

La finance islamique, bras armé du salafisme

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yassine essid finance islamique
Photo: Pixabay.

La Tunisie est une marmite. Y bouillonnent à la fois le plus grand contingent de djihadistes engagés dans les rangs de l’Etat islamique et l’antidote à ce poison : une classe d’intellectuels et de réformistes musulmans comme peu de pays en regorgent. Historien enseignant à l’université de Tunis, Yassine Essid est de cette engeance courageuse – celle des Fathi Benslama, Hamadi Redissi, Mohamed Charfi, Yadh Ben Achour ou du regretté Abdelwahab Meddeb – menée par son préfacier Youssef Seddik. Dans La face cachée de l’islamisation. La banque islamique, Essid démonte toute une série de mythes que notre bonne presse aime à répandre, tout inculture islamique bue.

Nous apprenant qu’il n’est de finance islamique que de nom, l’historien décèle derrière la vogue chariatique moderne- il existe actuellement 500 banques islamiques cependant qu’une vingtaine d’établissements financiers occidentaux proposent des « produits islamiques – le symptôme d’une pétrification juridique du monde musulman. Alors que la charia désigne initialement une voie à suivre plutôt qu’un code moral au corpus clair à suivre sans barguigner, l’invention de la finance islamique, qui est au Coran ce que le Mecca-Cola est au hallal, s’inscrit dans le projet du pakistanais Mawdoudi (1903-1979), lequel entendait construire une société islamique pure et parfaite. Or, non seulement l’interdiction du prêt à usure est sujet à controverse coranique, et renvoie à des pratiques antéislamiques, mais son extension ne garantit en rien la probité des activités financières. Plus encore, le développement de la finance islamique a permis l’essor du salafisme à travers le monde, notamment à travers le soft power saoudien qui contribue actuellement à l’édification de la Grande mosquée de Lyon après avoir bâti des quartiers commerciaux privés d’alcool aux environs de Tunis.

Purement profane, la finance islamique n’en est pas moins politique, en tant que nerf de la guerre culturelle que les Frères musulmans et leurs rivaux salafistes mènent aux quatre coins du monde. Au grand regret de Yassine Essid, la frange archéo-moderniste des sociétés musulmanes épouse les mécanismes du marché en même temps qu’elle idéalise l’ère ommeyyade, pourtant marquée par le sectarisme, les guerres et la fitna (discorde) au cœur de la communauté des croyants. Quand le djihad rencontre Mc World, islamistes « modérés » à la Erdogan et traders sans-frontiéristes communient de conserve sur les décombres des Etats-nations. Questions à l’auteur de ce bel essai victime d’une conjuration du silence.

Daoud Boughezala. Pourquoi déniez-vous tout caractère islamique à l’interdiction du prêt à usure (ribâ) que la tradition musulmane condamne pourtant aussi fermement que l’inceste ?

Yassine Essid. Je pose la question de l’historicité du prêt à intérêt. Condamné par bon nombre de civilisation qui a perdu sa justification religieuse avec le temps, excepté pour l’islam où nous avons là une interprétation excessive de la lettre par la tradition et une supercherie financière par les islamistes actuels.

En vous lisant, on apprend plusieurs établissements islamiques ont connu des scandales retentissants, comme la banque égyptienne Al-Rayan à la fin des années 1980…

Al-Rayân n’a jamais été une « banque islamique » mais un établissement qui avait opéré un montage financier frauduleux aux dépens des immigrés égyptiens qui travaillaient dans les pays du Golfe qui étaient attirés par la rémunération de leurs avoir (25% de profit) . Ce n’était en fait qu’une version islamisée du système de Ponzi qui consiste à rémunérer les dépôts des clients par les fonds procurés par les nouveaux entrants. Par conséquent, le secteur de la banque islamique demeure d’abord en dehors du système pratiqué par al-Rayân, qui met en avant une version dissimulée de la soi-disant prohibition de l’intérêt à l’adresse des pieux musulmans hélas de plus en plus nombreux.

Alors même qu’elle inonde le monde occidental de produits bancaires islamiques, l’Arabie Saoudite s’est longtemps méfiée de ce secteur. Pourquoi ?

Pour Ryad, la banque islamique n’était peut-être rien d’autre qu’un outil d’islamisation pour les autres. Par ailleurs, l’Arabie Saoudite a souvent recours, comme cette année suite à la forte baisse du prix du baril, aux crédits étrangers, évidemment à intérêt, pour couvrir son déficit budgétaire.

Par-delà ses divisions, la majorité du monde musulman paraît aujourd’hui obsédé par le respect des normes juridiques et la fameuse charia. Comment expliquer cette léthargie intellectuelle ?

La mauvaise gouvernance l’ignorance, l’impact de la propagande salafiste, le recul de la culture, le peu de pratique des langues étrangères, la dégradation des conditions de vie et ce qui va avec dans la plupart des pays musulmans, ont constitué un terreau fertile pour le retour à l’islam dans sa version la plus rigoriste.

Ce rigorisme s’apprête-t-il à contaminer l’Occident comme dans Soumission de Michel Houellebecq ?

Le capitalisme n’a pas d’états d’âme. L’essentiel est dans le profit. Sans avoir lu le roman de Houellebecq, je sais que l’Occident, en crise, a toujours été un immense marché pour les appétits de consommation des richissimes monarchies pétrolières.

La face cachée de l'islamisation: La banque islamique

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Journées des femmes, Ferme des mille vaches, Bruxelles

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ferme mille vaches bruxelles
Sipa. Numéro de reportage : REX40329072_000011.

 

La Journée des femmes (13 mars 2016)

Élisabeth Lévy : La Journée des droits des femmes est l’occasion de rappeler que les femmes sont agressées, harcelées, mal payées, et en prime, parfois complimentées sur leur minois.

Alain Finkielkraut : Le soir du 8 mars, je regardais distraitement la télévision quand j’ai vu débouler sur le plateau du Grand journal trois parlementaires, la bouche peinturlurée par un rouge à lèvres écarlate comme on n’en fait plus. On aurait dit trois travestis surgis d’un buisson du bois de Boulogne des années 1970. Ces députés maquillés voulaient signifier, en franchissant symboliquement la barrière des sexes, leur solidarité avec les femmes violées, les femmes outragées, les femmes martyrisées, les femmes confrontées au sexisme ordinaire jusque sur les bancs de l’Assemblée nationale. Comme beaucoup d’autres hommes à la même date, ils faisaient ainsi « un petit geste pour une grande cause ». Médusé, j’ai d’abord eu le fou rire, puis les larmes me sont venues en pensant aux ravages de l’identification compassionnelle. Comme l’a montré admirablement Tocqueville, la pitié, à l’âge démocratique, ne connaît pas de frontière : « Quand les rangs sont presque égaux chez un peuple, tous les hommes ayant à peu près la même manière de penser et de sentir, chacun d’eux peut juger en un moment des sensations de tous les autres. Il jette un coup d’œil rapide sur lui-même, cela lui suffit. Il n’y a donc pas de misère qu’il ne conçoive sans peine et dont un instinct secret ne lui découvre l’étendue. En vain s’agira-t-il d’étrangers ou d’ennemis : l’imagination le met aussitôt à leur place. Elle mêle quelque chose de personnel à sa pitié et le fait souffrir lui-même tandis qu’on déchire le corps de son semblable. »

Face à cette reconnaissance sensible de l’homme par l’homme, je ne plaide évidemment pas pour l’imperméabilité et le repli sur soi. « Pour que le Mal triomphe, a écrit très justement Edmund Burke, il suffit que les braves gens ne fassent rien. » Mais je me suis rendu compte, en regardant la télévision l’autre soir, qu’à force de « Nous sommes tous », on oublie l’altérité de l’autre et on finit par noyer la beauté du monde dans le pathos de l’indifférenciation.[access capability= »lire_inedits »]

Avec cette solidarité spectaculaire, il s’agissait aussi pour les progressistes de reprendre la main et de désamorcer les événements de la Saint-Sylvestre à Cologne. À ceux qui auraient été tentés d’y voir un choc des cultures et des historicités, on a voulu rappeler que le machisme et le harcèlement sexuel sont de toutes les latitudes. Il n’y a pas d’islam, il n’y a pas d’Occident, ont dit les progressistes, il n’y a, en guise d’Histoire, que l’humanité qui, dans sa longue marche vers l’émancipation, se heurte mondialement aux forces réactionnaires.

Pierre Bourdieu expliquait en 1998 que la société berbère était une « image grossie » de notre univers social et il réussissait l’exploit de ranger dans la même rubrique – domination masculine – la condamnation des femmes « à n’exister que par et pour le regard des autres, en tant qu’objets accueillants, attrayants, disponibles » et la fureur sexuelle qui naît de leur claustration. Le 8 mars 2016 a été l’occasion de rééditer l’exploit et de faire oublier, en appelant à continuer le combat, que nous avons quelque chose de précieux à défendre : la place des femmes dans notre civilisation.

 

La ferme des mille vaches (20 mars)

Vous êtes particulièrement remonté contre la « Ferme des mille vaches » installée à Drucat, dans la Somme. Pourquoi ?

Lisons pour commencer Max Horkheimer : « Il fut un temps où tout effort de l’art, de la littérature, de la philosophie consistait à exprimer le sens des choses, à être la voix de tout ce qui est muet, à doter la nature d’un organe afin de faire connaître ses souffrances ou, dirons-nous, d’appeler la réalité par son nom légitime. Aujourd’hui, on réduit la nature au silence. »

Ce « on », c’est la méthode, c’est la raison devenue purement opérationnelle. À cette raison, les vaches apparaissent comme de purs instruments. La rentabilité justifie leur existence et la production la résume : production de viande, production de lait, et aussi, depuis peu, production de méthane.

La ferme des mille vaches pousse cette logique à son paroxysme. Les bêtes inséminées à intervalles de plus en plus rapprochés pour que leurs mamelles soient toujours pleines, ne voient jamais le ciel, ne foulent jamais l’herbe, mais seulement le béton, et ne sortent de la logette individuelle où elles sont confinées que pour aller, trois fois par jour, à la traite. Le nom de ce lieu est donc un mensonge. La ferme des mille vaches n’est pas une ferme. C’est une usine dont les vaches sont tout ensemble les ouvrières et les machines. Nous avons beau être modernes, c’est-à-dire méthodiques, quelque chose en nous se révolte contre un tel traitement. Et l’autre jour, au tribunal d’Amiens, devant les juges des référés, un événement extraordinaire a eu lieu : des vaches ont été représentées, la voix de tout ce qui est muet s’est fait entendre. Il s’agissait d’obtenir la nomination d’un expert indépendant, non pas pour mesurer l’impact environnemental de l’usine de Drucat, ou pour vérifier la qualité du lait, mais pour savoir à quoi s’en tenir sur le bien-être des bêtes. Cette action se fondait sur un article du Code rural qui définit les animaux comme des êtres sensibles et qui impose à leur propriétaire de « les placer dans des conditions compatibles avec les impératifs biologiques de leur espèce ». L’enjeu, c’était le rétablissement de la différence entre les deux significations du mot « pouvoir ». Le pouvoir comme permission et le pouvoir comme possibilité. Là où le français n’a qu’un verbe, l’anglais en a deux : I may et I can. Sous l’empire de la méthode, la possibilité vaut permission, I may what I can. C’est la définition même de la démesure, mais à la différence de ce que les Grecs désignaient sous le nom d’hubris, notre démesure ne s’identifie pas à la démence. Elle n’est pas fureur mais froideur, elle n’est pas folie mais calcul, elle ne sort pas du logos, elle en relève. Cette rationalisation intégrale du réel met les animaux à la torture et condamne l’humanité à une effrayante solitude. En privant les vaches de pâturage, nous nous privons nous-mêmes de tout contact, même visuel, avec elles. Voulons-nous vraiment qu’un gigantesque technocosme se substitue à la terre et au monde ? L’homme est-il voué à ne rencontrer partout que lui-même, ses images et ses produits ? Écoutons maintenant Claudel : « Dans ma jeunesse, les rues étaient pleines de chevaux et d’oiseaux. Ils ont disparu. L’habitant des grandes villes ne voit plus les animaux que sous l’aspect de la chair morte qu’on lui vend chez le boucher. La mécanique a tout remplacé, et bientôt, ce sera la même chose à la campagne. Les animaux faisaient l’alliance entre la terre et l’homme, il y a un tas de services que nous rendaient ces humbles frères, et où ils mettaient une âme capable d’affection et de dévouement obscur. […] Maintenant, une vache est un laboratoire vivant qu’on nourrit par un bout et qu’on trait à l’électricité par l’autre. »

Sont-ce encore des animaux, ces espèces élevées à part et en série ? Non, répond Claudel : « L’homme les a cruellement licenciées. » La ferme des mille vaches, en effet, n’est pas seule en cause : le monde paysan, que l’on a tendance à croire homogène et que l’on aime à soutenir dans ses combats par nostalgie claudelienne, est en réalité divisé entre les adeptes de la zootechnie et ceux à qui l’esprit de la méthode n’a pas fait oublier que les vaches sont des vaches, les poules des poules et les cochons des cochons.

Le lendemain de l’audience d’Amiens, j’ai rendu visite à l’un de ces tautologistes têtus. Monsieur Largillière, c’est son nom, m’a offert d’assister à la première sortie de ses vaches après le long hiver dans l’étable. J’ai vu ces animaux, si lourds et si apathiques qu’on pourrait les croire dénués de sensibilité, manifester leur allégresse en gambadant comme des petites filles.

Répondant à Descartes, Jeremy Bentham disait : « La question n’est pas : peuvent-ils raisonner ? ni : peuvent-ils parler ? Mais bien : peuvent-ils souffrir ? » De la joie visible des vaches, j’ai tiré la conclusion que non seulement elles pouvaient souffrir, mais que leur capacité de souffrance excédait la douleur physique et que, sans les brutaliser, sans leur faire mal, on les plongeait, en les condamnant à l’enfermement perpétuel, dans un insondable chagrin.

M. Largillière m’a fait visiter ensuite ses installations. Ce sont des étables ouvertes sur l’extérieur. Et il n’y a pas de logettes : les vaches vivent ensemble et, selon l’atavisme qui les pousse à se protéger d’un agresseur éventuel, elles dorment en rond.

Mon hôte m’a également appris que la politique européenne de subventions favorisait les terres cultivées au détriment des pâturages. Les agriculteurs ont donc suivi le mouvement en supprimant les haies, en détruisant les talus, et en choisissant la voie de l’élevage hors-sol.

Ils nourrissent leurs bêtes avec du soja importé des États-Unis ou d’Amérique du Sud. Que ce soit par la déforestation ou par le va-et-vient incessant des cargos sur l’océan, cette culture intensive et ce commerce effréné affectent gravement le climat. Tout « fonctionne » donc et il n’est rien de plus dévastateur, aujourd’hui, que la frénésie de ce fonctionnement.

Mais les politiques sont insensibles à l’expérience et aux arguments de M. Largillière. Même le conservateur Hervé Mariton dénonce « les procès dramatiques faits à la ferme des mille vaches » car, selon lui, « il faut assumer cette modernisation. Les dimensions qui font frémir en France paraissent assez moyennes dans d’autres endroits. »

Malgré les procès donc, le processus va suivre son cours. Comme l’écrit Jean-Pierre Marguénaud, directeur de la Revue semestrielle de droit animalier : « La soumission de l’élevage, des transports, de l’abattage, de l’expérimentation aux exigences de la rentabilité et à l’inflexible loi du marché mondialisé font qu’il n’y a sûrement jamais eu autant d’animaux souffrant aussi terriblement que depuis qu’il existe des lois pour les protéger. 

 

Les attentats de Bruxelles (27 mars)

On savait que Bruxelles était une base arrière des djihadistes. Avec le double attentat de l’aéroport et de la station de métro Maelbeek, elle est devenue à son tour une cible du terrorisme islamiste. Avons-nous baissé la garde face à l’islam radical ?

La construction européenne repose sur un serment grandiose et même inouï au regard de l’Histoire : plus jamais de guerre entre les nations du Vieux Continent. Et cette idée s’est si bien ancrée dans nos lois, dans nos esprits et dans nos mœurs que la perspective d’un conflit armé intereuropéen paraît aujourd’hui totalement incongrue. L’Europe post-hitlérienne vit sous le régime de la paix perpétuelle. La promesse a donc été tenue et pourtant la paix est en train de nous échapper. Nous vivions dans la quiétude. Nous sommes désormais sur le qui-vive. La terreur qui nous frappe à intervalles de plus en plus rapprochés n’est pas une guerre au sens classique, mais les précautions que nous sommes amenés à prendre et la surveillance qui doit s’exercer dans tous les lieux publics témoignent du devenir israélien des sociétés européennes.

Ce qui nous différencie d’Israël, c’est qu’il n’y a pas en Europe de Cisjordanie occupée. Nous ne pouvons donc pas plus construire un mur qu’espérer en finir avec la violence par un compromis territorial. Pour le reste, nous sommes comme les Israéliens soumis à la double injonction de ne jamais baisser la garde et de ne pas voir dans chaque Arabe un terroriste en puissance. La tâche qui nous échoit consiste à circonscrire un ennemi insaisissable. Qui est « eux » ? Telle est la question. Je répondrai : tous ceux qui, en parlant de nous, disent : « eux » et choisissent selon leur expression de « se désavouer » de la communauté nationale. Comme le soulignait Pascale Boistard, la secrétaire d’État aux droits des femmes de l’avant-dernier gouvernement Valls, il y a aujourd’hui en France de nombreux quartiers où les femmes sont cantonnées à certains espaces (le foyer, la sortie d’école) et ne peuvent fréquenter ni les lieux sportifs ni les cafés. Un reportage du Parisien nous apprend en outre qu’à Sevran, patrouillent des rabatteurs qui invitent les chrétiens à se convertir et disent aux musulmans : « La mosquée vous attend. » Ce communautarisme ne mène pas toujours au djihadisme mais il le protège et il hait tout ce que nous sommes. Si nous voulons vivre encore dans une collectivité digne de ce nom, il nous incombe non seulement de combattre la terreur mais de reconquérir les territoires perdus par notre civilisation. Comment faire ? À visiter Molenbeek (comme j’en ai eu l’occasion quelques semaines avant les attentats de Bruxelles), à voir les femmes voilées, les hommes en djellaba, les enseignes en arabe, on se dit que l’intégration est plus nécessaire que jamais et, en même temps, on est étreint, devant la force du nombre, par le sentiment du trop tard.[/access]

L’obligation du voile, cette incohérence islamique

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Un stand lors de l'édition 2011 de la Rencontre annuelle des musulmans de France au Bourget (Photo : SIPA.00617980_000005)

Il est facile de « créer une polémique » en France. Il y a de ces sujets dont on est sûr qu’ils vont nous occuper des semaines. Le voile, ce fichu qui couvre les têtes toujours plus nombreuses des musulmanes de tout âge en France, est l’un de ceux-là. Et si, au lieu de s’emballer, on prenait le temps de la réflexion ? Le temps de cerner les éléments précis qui font que ce morceau de tissu concentre des questions essentielles quant à la vision du monde qu’il véhicule.

Il y a d’un côté les opposants qui vont nous parler d’oppression de la femme, ceux dont Valls peut-être le porte parole. Or je ne suis pas sûr que ce discours-là soit le plus efficace. Pour parler à celles qui sont profondément attachées au voile pour des raisons religieuses et culturelles, il faut savoir trouver les mots appropriés pour ne pas crisper davantage une communauté déjà fort susceptible et dont toutes les discriminations qu’elle dénonce ne sont pas fantasmées. Cependant, la question de la forme, certes importante, reste secondaire : l’essentiel est que les musulmanes réévaluent leur rapport au voile, qu’elles commencent par se demander pourquoi celui-ci suscite des réactions hostiles. Car tout mettre sur le compte d’une présumée « islamophobie » de l’Etat, de la société et des médias, n’est qu’une méthode pour éviter introspection et autocritique. En particulier sur un sujet qui ne fait pas autant l’unanimité chez les musulman(e)s qu’on peut le penser. Les femmes sceptiques sur le voile ont besoin d’être soutenues par des théologiens, dont le rôle pourrait être de les déculpabiliser sur un sujet tellement ancré dans la culture islamique. Mais à part Tareq Oubrou, l’imam de Bordeaux, ils sont relativement peu, parmi les religieux, à vouloir revisiter cette obligation religieuse présumée…

Au moment où une femme décide de porter le voile, ce choix apparaît comme librement consenti : nul besoin en effet de leur coller un pistolet sur la tempe pour qu’elles acceptent de le revêtir. Pour autant, on ne peut faire semblant de ne pas savoir qu’il existe un discours en amont : un discours religieux, un enseignement théologique qui présente le port du voile comme une obligation, ce qui n’est pas sans conséquence sur le libre arbitre d’un croyant. Notons d’ailleurs que l’une des originalités de notre époque, où modernité et traditions (réinventées) se mêlent, est que les musulmanes ont adopté le discours de l’émancipation – c’est leur côté moderne – et revendiquent ainsi le voile comme un « choix personnel » et non pas comme soumission à une influence extérieure. Surtout, elles n’aiment pas qu’on en parle à leur place. Les religieux peuvent se réjouir : après leur avoir construit et inculqué un certain discours, les femmes l’assument et le défendent toute seules, de façon autonome, et, cerise sur le gâteau, avec les arguments et les mots de l’adversaire : choix, liberté, etc.

Il est donc pertinent de s’arrêter sur cette notion d’obligation et de l’analyser. Le voile est présenté théologiquement comme une protection pour la femme – du regard des hommes, qui, par essence, auraient quelques tendances à la perversité. C’est un vêtement qui leur conférerait de la pudeur. Cela induit donc que les musulmanes ne portant pas le voile auraient une foi moins complète et un potentiel de séduction plus important — provoquant ainsi ces pauvres hommes incapables de contrôler leurs pulsions. Bref, elles seraient moins pudiques et in fine moins bonnes musulmanes.

Sortir d’une dualité intenable : femmes pieuses VS femmes dévergondées

Il est amusant de voir ces religieux expliquer les choses sous l’angle de la théologie – vous allez me dire qu’il s’agit de leur fonction première et aussi de leur fonds de commerce – et dans leur précipitation de passer à côté d’un énorme problème. Si le voile est obligatoire, la musulmane qui ne le porte pas commet un péché. Et, rappelons-le, « il n’appartient pas à un croyant ou à une croyante, une fois qu’Allah et Son messager ont décidé d’une chose d’avoir encore le choix dans leur façon d’agir. Et quiconque désobéit à Allah et à Son messager, s’est égaré certes, d’un égarement évident. » (Sourate 33 verset 36). Cependant, Dieu étant miséricordieux, la croyante ne portant pas le voile peut accéder au Pardon. Elle doit pour cela admettre sa faute et se repentir, sous peine de châtiment divin. S’il existe des responsables religieux pour leur dire qu’elles ne risquent pas ce châtiment, il serait bien qu’on les entende ! Mais c’est alors tout le discours – basé, on l’a vu, sur une menace insidieuse : faire de la femme non-voilée une musulmane à la foi moins accomplie – qui pourrait s’effondrer. Le voile serait alors enfin désacralisé. Et l’on sortirait de cette dualité intenable : femmes pieuses versus femmes demi-dévergondées (au mieux).

Car le nœud de l’affaire est bien cette idée selon laquelle la femme serait avant et après tout un « piège à hommes » à laquelle ces derniers sont par nature incapables d’échapper. C’est cette obsession de la pudeur et de la sexualité féminine qui piège les croyantes les forçant à choisir entre, d’un côté, le voile synonyme nous dit-on d’une foi pure et parfaitement accomplie et, de l’autre, une absence de voile qui signifierait pêle-mêle l’impudeur, l’impureté, une foi défaillante, etc. Il convient de noter qu’il est bien plus facile d’être un homme en islam, ce qui est quand même en contradiction totale avec un Dieu infiniment bon et miséricordieux, mais qui aurait conçu une religion moins contraignante pour la moitié de ses fidèles. Pour un Dieu qui s’est interdit l’injustice, la remarque prend toute sa place et doit inviter les musulmans à revisiter certaines idées…

Mais revenons au voile. Une interdiction de son port dans l’ensemble de l’espace public n’a pratiquement aucune chance de se matérialiser. Ce n’est d’ailleurs pas par la loi qu’il faut passer, car finalement, ce n’est pas du voile dont les musulmanes doivent se libérer. C’est même très paternaliste de le formuler de la sorte et elles ont raison de ne pas accepter l’injonction sous cette forme. En revanche, on ne peut que leur souhaiter de se libérer de ce discours biaisés des théologiens musulmans, tous hommes, sur la femme. Aidons-les à déconstruire ce discours qui les prive de leur liberté, car la vraie liberté ne doit pas être conditionnée par la menace, la menace de commettre « une faute ». Et puisqu’elles se sont saisies d’un discours religieux pour revendiquer le voile, peut-être faut-il les encourager à élaborer le discours qui leur permettra éventuellement de l’ôter sans renoncer à leur foi.

Eloge de la langue française

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La bibliothèque de l'Assemblée nationale (Photo : SIPA.00606039_000048)

Dimanche 10 avril, j’étais à Evreux à parler de laïcité au premier Salon du livre d’Histoire. C’était un retour vers des territoires que je n’avais pas arpentés depuis 35 ans — quand j’étais « turbo-prof », enseignant au collège du Neubourg, à 25 kilomètres de là, et que chaque jour je faisais Paris/Evreux. De bons souvenirs. J’étais jeune — et contrairement à ce que disait Nizan, je ne laisserai personne dire que vingt ans n’est pas le plus bel âge de la vie. Face à moi, Jean Rouaud, dont je n’ai pas lu grand-chose, à ma grande honte, depuis son prix Goncourt de 1990, les Champs d’honneur (probablement l’un des meilleurs romans sur 14-18, avec le 14 d’Echenoz), dont Grasset vient de réunir en volume (Tout souvenir n’est pas perdu) ses chroniques de l’Humanité. Et Malik Bezouh, qui a publié chez Plon fin 2015 France-islam, le choc des préjugés. C’est de cet intéressant garçon que je voudrais parler.

Il a rappelé comment il a été séduit, plus jeune, par le discours des Frères musulmans — c’est dire qu’il revient de très loin. Et comment Bossuet l’a ramené à la France. Bossuet entre autres. Et de citer Pierre le Vénérable ou Elie Fréron (qu’il préfère à Voltaire, qui avait une dent acérée contre lui) ou Pierre Bayle, dont le Dictionnaire est effectivement l’une des étapes indispensables vers les Lumières et l’Encyclopédie : Bayle le parpaillot converti au catholicisme, par prudence ou par conviction, puis revenu au protestantisme et exilé à Genève puis aux Pays-Bas comme tant de huguenots, y tient un discours apparemment mesuré, mais dans les notes, puis dans les notes des notes (chaque fois dans un corps plus petit), il assène quelques vérités que le régime de Louis XIV était loin de pouvoir entendre — misant sur la paresse des censeurs qui vont rarement voir ce qui est écrit en petits caractères.

Et de raconter comment la littérature française — cet état maximal de la langue, puisque le « bon usage », c’est, dit Vaugelas, « la façon de parler de la plus saine partie de la Cour, conformément à la façon d’écrire de la plus saine partie des auteurs du temps » — l’a ramené à l’Histoire de France et à la culture française. Et lui a fait comprendre que, comme il dit, l’islam est malade, et devrait très vite procéder à un aggiornamento — que j’ai proposé par ailleurs.

J’ai aimé cette idée : nous habitons notre langue, et notre langue, c’est notre culture — pas la langue bredouillée du rap, pas les pleurnicheries d’Edouard Louis, mais la langue flamboyante de Bossuet, de Voltaire (et de Rousseau aussi, quoi que je pense de l’homme), de Balzac et de Stendhal, de Hugo, Zola, Maupassant — tant d’autres ! Et c’est cette langue-là que nous devrions faire apprendre en classe — pas celle des œuvres écrites spécifiquement pour la jeunesse, comme le conseillent les nouveaux programmes de Mme Vallaud-Belkacem.

Ma langue, mon territoire, ma culture, mon pays

Je suis en train d’écrire un hymne à cette langue — ma langue, mon territoire, ma culture, mon pays. Et je constate que l’action néfaste des pédagos et de tous ceux qui s’en inspirent n’a visé au fond qu’à instaurer un doute quant à l’universalité de la langue française, comme disait Rivarol. Tout comme ils ont instillé un doute quant à l’Histoire de France (voir les arguties de Laurence de Cock et autres obsédés de l’esprit indigène — le comble ces jours-ci étant le torchon publié par Houria Bouteldja, les Blancs, les juifs et nous, j’en ferai très prochainement quelque chose) et imposé une Histoire de la culpabilité et du sanglot de l’homme blanc.

La diminution drastique des horaires de français, la réduction de l’enseignement de la grammaire (c’est-à-dire du « bien parler ») au profit de « compétences » langagières qui appartiennent davantage au brouillamini qu’au bon usage, l’incitation à « s’exprimer » quand il faudrait se taire pour apprendre, à valoriser toute expression, aussi fautive soit-elle, à accepter dans les dictées (5 points sur 700 au brevet — et il y en a une qui prétend défendre l’exercice !) les aberrations linguistiques les plus aberrantes, tout a été mis en place pour descendre la langue, par haine de la francité et valorisation des « indigènes ». C’est un raisonnement raciste : pourquoi l’indigène n’aurait-il pas le droit d’apprendre la langue qu’ont apprise Senghor, Hampâté Bâ, Césaire ou Ben Jelloun, sinon parce qu’on le méprise foncièrement ?

On comprend mieux du coup comment l’islam rigoriste, qui exige de connaître l’arabe classique, a développé ses arguments. Face à une langue française en lambeaux, l’islam wahhabite impose une langue rigoriste, donnée comme divine. Je ne connais d’autres dieux que Du Bellay, qui chantait la Défense et illustration de la langue française, ou le « divin Ronsard » (comme disait Flaminio de Birague), et quelques autres depuis — dont Bossuet : dans le final magnifique du Alatriste d’Agustín Díaz Yanes (2006), où Perez Reverte a scénarisé la mort de son héros[1. Merci à AN pour m’avoir fait toucher du doigt combien les aventures d’Alatriste étaient emblématiques, chez Perez Reverte, de son ressenti des avancées islamiques depuis la guerre de Bosnie où il était reporter.] alors que dans les romans de la série il n’en est pas encore là, j’entends à chaque fois que je revois le film chanter la voix de l’Aigle de Meaux dans l’Oraison funèbre du Prince de Condé : « Restait cette redoutable infanterie de l’armée espagnole… » La langue de Bossuet, autant que la valeur de « Monsieur le Prince », a vaincu les redoutables tercios — et seule la langue, dans ce qu’elle a de plus sublime, peut vaincre l’obscurantisme, le drapeau noir du fanatisme et toutes les abdications programmées par les pédagogies complices de la nuit.

La Reine des pommes

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Défense et illustration de la langue française

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Peng MingMin: itinéraire d’un indépendantiste formosan

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En 1945, la revue des jésuites de ShangHai, le Bulletin de l’université l’Aurore, une institution un peu oubliée mais qui était une plateforme importante de diffusion de la culture et de la langue française, publia un article par Joshua Liao [廖文奎 1905-1952] Quo Vadis Formosa ?

L’auteur était un militant nationaliste chinois, membre du KMT, né à Taïwan, l’île de Formose qui venait d’être annexée par le Japon, de 1895 à 1945, puis rendue à la Chine à la suite de la victoire des pays alliés contre l’Allemagne et le Japon. Après un intéressant résumé de l’histoire de l’île depuis sa colonisation au XVIIIe siècle par les Chinois, l’auteur rappela qu’elle avait été le refuge des tenants de la dynastie chinoise des Ming [明朝], résistant contre la dynastie suivante, mandchoue (donc non-chinoise), des Qing [清朝], puis concluait de manière prophétique : « Formose sera pour la Chine comme la Sardaigne, qui a donné à l’Italie son unité, ou bien Formose sera pour la Chine comme l’Irlande, qui a fait éclater le Royaume-Uni. »

Joshua Liao, bouleversé par la corruption de la garnison KMT qui prend le contrôle de l’île après la reddition japonaise, et par les massacres de 1947, deviendra indépendantiste. Son frère, Thomas [廖文毅 1910 -1986] deviendra le chef d’un « gouvernement formosan en exil » au Japon, jusqu’en 1965 (où il cédera à la pression du KMT sur sa famille et rentrera à Taïwan).

Pour comprendre cette question de fond, celle des relations entre la Chine post-maoiste (la bureaucratique RPC) et Taïwan (la démocratique République de Chine), un ouvrage donne les clés :

Le Goût de la liberté  [自由的滋味 ZìYóu de ZīWèi] a été traduit par Pierre Mallet  et édité par les Editions René Viénet en 2011. Le livre avait été publié initialement en 1972 en anglais aux Etats-Unis pendant l’exil de l’auteur. C’est un ouvrage intemporel qui est le classique indispensable de l’histoire de Taïwan, le premier livre à lire pour ceux qui s’intéressent à la question.

C’est un livre facile à lire car c’est une autobiographie. C’est un ouvrage qui surprendra les Français car l’auteur, Pëng MingMin [彭明敏],  qui avait appris le français au Japon, passionné d’Anatole France et d’Ernest Renan, a obtenu un doctorat de l’Université de Paris avant de devenir le premier titulaire de la chaire de science politique de l’Université nationale de Taïwan.

Il est remarqué par les libéraux au sein du régime nationaliste comme un élément prometteur parmi les « Taïwanais » de souche (quelque 6 millions en 1949) par opposition aux « réfugiés » continentaux qui ont échappé aux communistes et sont entre 1,5 et 2 millions. Il ne fait pas de doute, pour les dirigeants nationalistes, s’il est patient, et accepte d’être d’abord une sorte de « Taïwanais de service » sous le régime du KMT, que Peng deviendra à terme un des responsables de l’île.

Peng, au lieu de suivre cette prometteuse carrière, avec deux de ses étudiants, rédige un  Manifeste  pour  le  salut  du  peuple  de  Formose qui leur vaut d’être arrêtés. Peng passera plus d’une année en prison avant d’être placé en résidence surveillée et de s’échapper pour se réfugier en Suède puis, pendant une vingtaine d’années, aux Etats-Unis. Ses deux étudiants, torturés, passeront eux plus de quinze années en prison.

De retour à Taïwan en 1992, Peng sera le premier candidat de l’opposition à la première élection du président de la République au suffrage universel. Il est battu par Lee TengHui [ 李登輝], un autre « Taïwanais de souche », qui a suivi le parcours qui avait été tracé en pointillé par le KMT pour promouvoir certains Formosans et que  Peng avait décliné.

Mais il faut remarquer que Lee, qui a brièvement flirté avec le communisme pendant sa jeunesse, expert agricole reconnu, maire de Taipei, vice-président de la République sous Chiang ChingKuo, puis successeur constitutionnel du dernier des Chiang, Président du KMT, et enfin élu au suffrage universel président de la République, sera exclu du KMT et deviendra lui-même un partisan proclamé de l’indépendance de Taïwan.

Il sont aujourd’hui tous deux âgés de 93 ans. Pierre Mallet a publié une courte biographie de Lee centré sur la période de la transition démocratique (Lee Teng-hui, et la révolution tranquille de Taïwan, L’Harmattan, 2005) et il a traduit Peng. On devine qu’il aurait souhaité faire dialoguer ces deux imposants personnages au terme de leur vie sur le destin de Formose.

Faute de connaître les conclusions qu’ils partagent sans doute l’un et l’autre, c’est Tsai YingWen qui va délivrer – en quelque sorte – leur message, sans doute avec quelques bémols dictés par la récente et complexe réalité. Elle a été « ministre des Affaires continentales » entre 2000 et 2004. A bien des égards, elle est une enfant de Peng et de Lee. Comme pour de nombreux Taïwanais, Le Goût de la liberté a été son livre de chevet. C’est donc un livre à lire pour comprendre son discours inaugural, fort attendu, du 20 mai 2016.

Le Goût de la liberté

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Lee Teng-hui et la "révolution tranquille" de Taiwan

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Macron, objet sexuel identifié…

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«Je me lève et je te bouscule Tu n’te réveilles pas...» La une du «Figaro» du 7 avril dernier.

Il est mignon comme disent les collégiennes. Il est craquant comme susurrent les lycéennes. Il a un charme fou comme murmurent les jeunes femmes. Il est canon comme se pâment les cougars. Il est beau, on le veut, s’exclame la droite vulgairement émoustillée. Il manque juste un « le » final à son prénom pour qu’on l’imagine assis et prometteur dans son fauteuil en osier.

Emmanuel Macron a beau proclamer que son nouveau mouvement « En marche ! » n’est ni de gauche ni de droite, personne ne veut le croire. A gauche, on lui a tout de suite trouvé un petit air efféminé, mou et libéral. Et on en pince pour les durs, les robustes, les virils : Mélenchon, Valls et Aubry. Et ça, ça n’est pas le genre de la droite qui répugne aux étreintes rapides et rêve de fiançailles avec un jeune homme présentant bien et de bonne famille.

« Le Figaro » joue les entremetteurs

Donc la droite fait des avances pressantes au ministre de l’Economie. Comme elle est bien élevée et respectueuse d’un savoir-vivre qui se perd ailleurs, elle a fait sa demande par l’intermédiaire d’un journal, le Figaro. Sous des apparences BCBG on sent quand même poindre dans ses colonnes un désir presque bestial. L’éditorialiste du journal de Serge Dassault s’extasie. « Les socialistes ne sont pas encore prêts pour la salvatrice révolution copernicienne défendue par Emmanuel Macron ».

Puis il se fait plus direct. « Peut-être qu’en 2022… ». Un des chroniqueurs du journal tout aussi énamouré reste plus prudent. Il ne le voit pas président mais plus probablement Premier ministre de Juppé et même de Sarkozy : « Un candidat de droite pourrait lui ouvrir les portes de Matignon ».

Le bel Emmanuel n’a pas — pas encore ? — répondu à ces avances. Car il ne faut pas croire que c’est un homme facile prêt à coucher avec n’importe qui. Un rien l’effarouche. C’est un être chaste qui tient à son pucelage. Il l’a prouvé l’année dernière alors qu’il faisait l’objet d’odieuses sollicitations de la part d’une étudiante gabonaise. Cette affreuse mangeuse d’hommes, cette nymphomane, cette érotomane lui envoyait des mails enflammés accompagnés de photos érotiques et lascives.

Et que fit Emmanuel Macron ? Il fit ce qu’aucun homme avant lui n’avait jamais fait. Il déposa contre elle une plainte pour harcèlement sexuel ! La droite surexcitée ferait bien de s’en souvenir. Macron sait qu’il lui faudra bien, un jour, passer à la casserole. Mais il veut choisir le moment où il fera don de sa personne et de son corps.

Le pape François et Bernie Sanders, non-prophètes en leur pays?

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pape francois bernie sanders
Sipa. Numéro de reportage : 00655016_000015.

Le sénateur du Vermont Bernie Sanders a accepté l’invitation du Vatican à la conférence pontificale des sciences sociales fin avril. Dans une interview accordée au New York Times vendredi dernier, le candidat socialiste aux primaires démocrates a souligné que le pape François jouait un rôle fondamental en élevant les consciences à travers le monde, et pas seulement à l’intérieur de la communauté catholique : « Pour moi, c’est une réelle source d’honneur et d’enthousiasme d’avoir été invité pour parler à une conférence majeure au Vatican pour réfléchir aux moyens de construire un monde économique moral, comment s’adresse-t-on aux colossaux niveaux de richesse et aux inégalités de salaire qui existe dans le monde, comment peut-on gérer la crise de l’emploi, l’inactivité ainsi que la pauvreté et comment créer une économie qui fonctionne pour tous plutôt que pour quelques uns ».

Lors de la matinale de MSNBC’s, « Morning Joe », Sanders en a remis une couche : bien qu’il désapprouve les considérations du pape sur le droit des gays et des femmes, il admire le souverain pontife car ce dernier met en avant le problème des inégalités de salaire et le besoin d’une société solidaire.

Question amabilités, le pape n’est pas en reste. Lors du discours de clôture du Synode sur la famille, François s’est fendu d’un mot gentil sur le sénateur du Vermont : « L’expérience du Synode nous a permis de mieux comprendre que les vrais défenseurs (du message chrétien, ndlr) ne sont pas ceux qui soutiennent sa lettre, mais son esprit. Non pas les idées, mais les gens. Non pas les formules, mais la vraie disponibilité de l’amour de Dieu et du pardon » s’est exprimé le pape François, avant de renchérir : « Je vois dans le sénateur Bernie Sanders un homme d’une grande intégrité et de conviction morale qui comprends ces principes et veut véritablement ce qui est le mieux pour tous. »

Mais cette idylle naissante n’est pas sans dangers pour chacun de ses protagonistes. Ainsi le pape s’est-il attiré les foudres des catholiques conservateurs comme le cardinal américain Justin Francis Rigali selon lequel « le pape doit s’en tenir à la religion et rester hors de la politique ». Mezzo voce, le clerc accuse le pontife un peu trop gauchisant à son goût d’être responsable de la perte de foi dans l’Eglise. Et ce n’est pas le journaliste Bill O’Reilly qui prétendra le contraire : le porte-voix de la droite américaine renvoie dos-à-dos Bernie et François comme deux « faux prophètes ». Amen.

Hollande à la télé: participez au grand bingo des éléments de langage

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François Hollande et David Pujadas en mai 2015 (Photo : SIPA.00638032_000012)
François Hollande et David Pujadas en mai 2015 (Photo : SIPA.00638032_000012)

Rayez au fur et à mesure les phrases prononcées par le président.

« Moi, président »

« Taisez-vous Elkabbach ! »

« J’ai fini par me laisser convaincre par Julie : j’ai fait breveter ma machine à faire tomber la pluie »

« Je sens l’inversion du retournement de la courbe »

« Je n’ai rien à dire sur M. Sarkozy… »

« M. Sarkozy est le diable, et il mange des enfants ! »

« Peuple de gauche »

« Je vous ai compris ! »

« J’entends les Français, je les rencontre, à scooter »

« Il faudra faire des efforts »

« Moi aussi il m’arrive de dormir debout… »

« Toute l’amitié que j’ai pour M. Baylet et le Parti radical de gauche »

« La crise est européenne et même mondiale »

« Il faut buter les terroristes jusque dans les lieux d’aisance »

« J’ai un petit creux, on pourrait faire monter de la bière et des sandwichs ? »
(« Attention, M. le Président, nous sommes à l’antenne… »)

« Ségolène Royal a toute ma confiance. Je la connais bien. Gnéé… »

« L’iniquité, oui, mais dans la justice »

« C’est mon opinion et je la partage… »

« « Belle alliance populaire », « En marche ! »… Oui, nous avons investi dans un générateur automatique de noms de mouvements… »

« Je n’ai jamais mis les pieds au Panama, je vous le promets… »

« J’ai beaucoup appris du peuple corrézien… »

« Pour citer un ami philosophe : notre route est droite mais la pente est forte »

« J’ai demandé un nouveau rapport sur la croissance à Jacques Attali… »

Cette «semaine sanglante» qui dura près de quinze ans

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Cette « semaine sanglante » au printemps de 1947, connue sous l’abréviation « 2-28 » (pour 28 février),  et la terreur blanche qui s’ensuivit pendant une quinzaine d’années, explique – en grande partie – la résistance d’une majorité de la population de Taïwan face au KMT et, par voie de conséquence, plus que de la réticence – le mot serait trop faible – à l’égard de la Chine (avec laquelle le KMT dirigé par Ma YingJeou [馬英九] a monté en hâte dans les derniers mois de sa mandature une sort de projet d’unification à grande allure qui a incité l’électorat à donner la préférence au Democratic progressive party de Tsai YingWen).

Peut-on ainsi rapprocher, comme je le fais dans le paragraphe ci-dessus, des événements sanglants vieux de plus de 70 ans (presqu’un siècle) avec des détails électoraux récents, débattus, contestables mais pacifiques ? Les observateurs peuvent en douter. Les électeurs, eux, n’ont pas hésité et ils ont tranché. Ma ne voulait pas seulement partager un prix Nobel de la paix avec Xi JinPing [習近平] pour une réconciliation affichée impliquant une unification à moyen terme : il a été saisi par une frénésie de rapprochements avec le vieil ennemi communiste qui dépasse l’entendement,  compte tenu de ce qu’est – encore et toujours – le régime chinois maoïste. C’est donc lui, Ma YingJeou, le principal responsable de l’élection de Tsai YingWen, présidente du DPP,  à la présidence de la République en janvier 2016. Je simplifie, mais à peine.

Le DPP, je l’ai déjà mentionné dans ce blog, n’a pas les idées claires sur plein de sujets et les électeurs ont sans doute « acheté un chat dans un sac » (même si Tsai YingWen tient le sien dans ses bras sur la charmante photo que j’ai déjà montrée). Le DPP est un parti plus que confus sur les questions énergétiques, et plein d’autres sujets, mais sa plateforme unifiant ses courants qui sont en bisbille, c’est de ne pas abandonner Taïwan aux communistes chinois, même post-maoïstes. C’est un dénominateur commun, un socle mental, qui est salutaire.

A Taïwan même, deux urgences doivent être mise en œuvre, sur lesquels le gouvernement de Tsai YingWen sera très vite jugé :
– la dévolution de ce ce qui reste des actifs du KMT (qui fut le parti le plus riche du monde, dans de contestables conditions),
– la mise en place de mécanismes de réconciliation, comme en Afrique du Sud avec son programme « justice & vérité » : une « justice de transition non-judiciaire   (sans inculpation ni procès) mais qui œuvre comme une sorte de catharsis vers cette réconciliation.

En Afrique du Sud, l’apartheid et ses crimes étaient récents. A Taïwan les cicatrices sont plus anciennes. L’exercice n’est pas simple mais, s’il est réussi, il peut créer une véritable communauté nationale autour de ce consensus.

Je ne sais pas comment l’expliquer mais Formose est une « île heureuse », tellement différente de la Chine continentale dans le détail quotidien des rapports sociaux (et même sans ces tensions multiples que je discerne dans la vie quotidienne en France). Ce qui peut inquiéter, pourtant, ce sont les soubresauts de la mise en place des musées du 2-28 à Taïwan. A Taipei il y en a déjà deux. Dans un parc public, le premier fut créé par la municipalité dans les locaux d’une ancienne station de radio japonaise. Le second, par l’Etat, a un statut national, dans un bâtiment de l’époque coloniale japonaise qui servit un temps de siège aux services culturels et d’information de l’ambassade américaine. La gestion de ces musées par les bureaucraties qui se succèdent au gré des élections, les explications données aux écoliers qui sont amenés en visite, sont et seront fondamentales pour ce consensus national.

Revenons un peu en arrière et prenons un peu de hauteur.

Les massacres sont une constante historique, dans le monde entier, à toutes époques : La Shoah sous les nazis,  le génocide arménien par la Turquie ; sans oublier le populicide vendéen sous la révolution française (dénoncé par Babeuf) ; le massacre d’un cinquième des Cambodgiens par les Khmers maoïstes ; et tant d’autres tueries massives, en tout temps et tous lieux, en Ukraine, au Rwanda, dans les Balkans, etc.

En Chine (mais les Taïwanais sidérés en ont été également marqués, ayant suivi les chars d’assaut et les tirs à la télévision, en direct) le plus récent massacre (modeste, « seulement » quelques deux ou trois mille victimes) est celui ordonné par Deng XiaoPing en juin 1989 pour disperser les pacifiques manifestations étudiantes de la place TianAnMen.

La justification que les partisans de Deng XiaoPing avanceront c’est qu’il fallait éviter un retour (pourtant bien peu probable) aux violences de la « révolution culturelle »  qui firent sans doute près de quatre millions de morts. Les massacres de la «révo.cul.» (comme on dit en France, de manière  claire et nette mais intraduisible en chinois) ont commencé par le meurtre systématique de près de de deux mille enseignants des lycées de Pékin (par leurs élèves) en août 1969 sur ordre de Mme Mao et de son mari, le « grand timonier » (cf. sous-titré en français le film Ne pleurez pas sur mon cadavre de mon ami Hu Jie, sur Dailymotion). La Chine ne s’est pas réconciliée avec ce passé récent sanglant. Bourreaux et victimes sont toujours inextricablement mêlés. La momie de Mao n’a pas encore été incinérée, même si son épouse s’est pendue dans sa cellule de condamnée à mort avec sursis.

Ces exterminations à travers le monde et à travers l’histoire  sont peu et mal expliquées dans les manuels scolaires à Taïwan (et sans doute en France, je n’ai pas été vérifier). Mais, à Taïwan, il y a un massacre qui pendant longtemps a été moins raconté et moins expliqué que tout autre, mais que personne n’ignore, c’est celui du printemps 1947 (5 000 morts sans doute) dans l’île de Formose et qui s’est poursuivi par une « terreur blanche » qui fera sans doute cinq mille victimes de plus jusque vers 1960. A la louche, on peut parler de 20 000 victimes sur quinze années.

Un homme et un livre sont fondamentaux pour comprendre le déroulement  de ce crime de masse, de son déclenchement de sa poursuite organisée : George Kerr, auteur de Formose trahie.

Le livre date de 1965 dans sa version américaine. C’est en 2012 que Pierre Mallet en a donné la version française à la demande des Editions René Viénet. Depuis, pratiquement aucune bibliothèque universitaire ne le met à disposition des étudiants : on ne le trouve – la liste est éloquente – que dans quatre universités : Clermont-Ferrand, Nanterre (BDIC), Siences-Po Paris, Paris 7 Grand-moulins. C’est à dire que même le Centre-Chine de l’EHESS ne l’a pas (l’une ou l’autre des éditions américaines se trouvent dans moins de dix bibliothèques françaises) !

George Kerr, fonctionnaire américain qui a assisté ex officio à la reddition des Japonais, connaît bien Taïwan depuis de longues années. Il va assister aux massacres et il en rend compte scrupuleusement de manière détaillée. Ce livre de Kerr est difficile à parcourir de fond en comble, mais je souhaite vraiment que mon compte-rendu ne serve pas d’alibi à mes lecteurs pour s’épargner de le lire, comme c’est souvent le cas après une recension. Je ne vais donc pas raconter ici l’essentiel. Ce serait d’ailleurs difficile car l’ouvrage compte plus de 500 pages. Mais je promets à ceux qui le liront qu’ils auront une réelle satisfaction intellectuelle et historique, et pas seulement celle d’un devoir accompli.

Le 28 février 1947, c’est la date de l’incident initial, à un carrefour où aujourd’hui se tient l’un des multiples sympathiques marchés de nuit de Taipei dans le vieux quartier de TaTaoCheng [大稻程]. Une pauvre veuve qui vend avec ses deux gosses des cigarettes de contrebande est malmenée par deux inspecteurs du Monopole des tabacs. La foule gronde. Les inspecteurs du Monopole tirent dans le tas. Un mort. Depuis 1945, la « rétrocession » de Formose à la Chine se passe mal. La soldatesque sous les ordres du général Chen Yi [陳儀] qui reçu la reddition des troupes japonaises, commet de nombreuses exactions. Chen est le chef de la province et de la garnison envoyée par le KMT. Corruption, brutalités de toutes sortes ont déjà cassé l’enthousiasme initial de la population taïwanaise. Les manifestations s’organisent pour protester après l’incident de la vendeuse de cigarettes devant le salon de thé « Le Cheval ailé » [天馬茶房] et le meurtre d’un des témoins.

L’immeuble du salon de thé « Le Cheval ailé » avant et après sa démolition
Chen Yi feint de vouloir dialoguer et il joue la montre, en attendant des renforts demandés à Chiang KaiShek. Quand peu après ces renforts militaires débarquent c’est le massacre dans les grandes villes, les petites bourgades et les campagnes. Attaché avec des fils de fer, des groupes d’instituteurs, de médecins, de leaders des communautés rurales, d’intellectuels et d’artistes, sont fusillés.

Je propose que vous lisiez la suite dans Kerr. Cela en vaut la peine. George Kerr est mort à Hawaï en 1992. Aucun historien français n’est allé à sa rencontre – semble-t-il – pour un entretien dans une revue d’histoire. Dommage.

Les malheurs d’Eloïse de Bravitude

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Ségolène Royal, fin 2015 (Photo : SIPA.00732956_000006)

Très chère et très désirable cousine[1. On lira Lettre à une provinciale, Nouvelle lettre à ma cousine de province, Pouvait-on faire plus ridicule que ce gouvernement ?, Hollande, un roi sans divertissement],

Il me reste de mon précédent séjour en votre demeure provinciale des souvenirs éblouissants. Je suis toujours étonné du dévouement ainsi que de l’imagination affolante dont vous faites preuve, lors de vos démonstrations d’alcôve. Et je vous avoue sans peine — mais vous ne l’ignorez pas — que le contraste entre celles-ci et votre coutumière froideur de veuve, me comblent tout à fait. Cependant, ce n’est pas de l’excellence de vos soins amoureux, que je veux ici vous entretenir. Dans votre belle contrée, les histoires de la Cour n’arrivent pas si vite que je doive vous priver plus avant du récit des malheurs nouveaux, qui accablent l’effarante Éloïse de Bravitude.

Vous vous rappelez l’épisode le plus brillant de sa longue carrière, celui qui la mena au pied du trône de France. On vit la femme Granbruit, mairesse de Lille, personnage revêche toujours de méchante humeur, alors patronne du parti des partageux, prendre le commandement d’une manœuvre de défiance envers Éloïse, qui en fut blessée d’abord, et se rétablit vite. C’est qu’elle est une manière de phœnix des antichambres politiciennes. Elle meurt lundi dans un affrontement de préau d’école, elle renaît jeudi en franchissant le seuil d’un ministère, dont elle s’est octroyé le maroquin. Elle n’a pas craint de le réclamer car, depuis qu’elle a gouté à l’épice du pouvoir, la Bravitude murmure à l’oreille des sourds qu’il n’en est pas un autre, qui accommode mieux les plats. Bref, la marquise disparaît en janvier, elle reparaît en avril dans un carrosse doré !

On se souvient que, jeune encore, elle avait eu le front de solliciter publiquement feu François Ier d’une circonscription, quelque part dans le royaume : « Vous ne pouvez pas faire quelque chose pour moi ? » Le souverain agacé, mais heureusement interloqué par tant d’audace devant la Cour, avait répliqué qu’il était « un peu tard ». Puis, se ravisant, il avait ajouté : « Je le ferai, mais je crains qu’il ne soit plus temps. »

On sait que, prince élu des avantageux et empereur des dissimulés, François gouvernait aussi le temps. S’il gardait le meilleur pour lui, il en distribuait les miettes à ceux qu’il souhaitait distinguer. Il trouva un territoire à Éloïse de Bravitude, qui s’y fit élire contre toute attente : les Deux-Sèvres. Elle prit de l’importance, se montra en compagnie du monarque, se glissa dans tous ses cortèges et jusque dans ses bagages. Avec cela, elle présenta un grand air, se mêla de tout, admonesta les opposants, écarta les rivaux. Elle imposait, elle soumettait, elle disposait. Elle gouverna bientôt toute la région. C’est ainsi que l’Angoumois, l’Aunis, la Saintonge, et le Poitou s’amusèrent de ses manières outrageusement… royales, avant de les subir non sans un agacement de mieux en mieux partagé. Après dix années de son règne, les peuples de l’Atlantique et du fromage de chèvre réunis lui firent connaître leur lassitude : ils lui imposèrent l’humiliation d’un ballotage.

Par un surcroît de malheur, son échec arrivait dans le même temps que montait sur le trône Gouda Ier, son ancien compagnon, le père de ses enfants : « Goudeus Primus maxime gavisus est, quod rex esset electus »[2. Gouda Ier s’est beaucoup réjoui, parce qu’il avait été élu roi.]. On sait, ma voluptueuse cousine, que si la joie du nouveau souverain fut bruyante, la liesse du peuple ne dura pas…

Bref, la disgrâce de la mère et de la presque épouse délaissée s’augmenta du chagrin de la candidate. Elle espérait être sauvée au second tour par des électeurs, qu’elle voulait reconnaissants des bienfaits, dont elle prétendait les avoir comblés. Or, il lui fut porté un coup de plume, plus meurtrier que de la pointe d’une dague, par la favorite du moment, la colérique marquise de Koajélère. Cette dernière rédigea un bref poulet, lu et répété en tous lieux, où elle exprimait son soutien à l’adversaire d’Éloïse, un gueux du cru nommé Daigourdi : et le pire survint, qui fut la victoire de l’effronté ! Elle faiblit, elle fléchit, enfin elle faséya telle une voile de navire mal tendue sous l’effet du vent.

Elle se tordit les mains, prit pour témoins de son malheur les femmes de France, se répandit en lamentations. Mais les Français ne furent pas plus affectés que cela : la Bravitude avait déçu leur goût de la fantaisie et lassé leur faculté de compassion. Elle fut battue. Et l’on n’entendit plus parler d’elle pendant quelques heures.

Elle rentra bien vite dans la farandole du pouvoir, retrouva l’usage de cette parole singulière, mêlée d’assurance et d’illusionnisme bouffon, qui la signale parmi les autres figures des affligeants ministères Blérot et Valstar : elle a le don de l’annonce faite aux marris ! Vous vous étonnez ? Laissez-moi, coruscante cousine, vous expliquer cette formule : Éloïse aime plus que tout lancer une bonne nouvelle à la volée, sans même en vérifier l’exactitude ni seulement le bien-fondé. Sitôt qu’elle en tient une, elle se précipite devant les gazetiers, adopte naturellement sa pose satisfaite et son air d’impérieuse extravagante, puis la prononce urbi et orbi. Le propos ne se vérifie pas ? Les espoirs sont rapidement déçus ? On se plaint, on se désole ? S’il se trouve des citoyens assez sots pour la croire, elle aurait tort de s’empêcher de leur prodiguer le réconfort de sa parole vaine…

Mais que peut aujourd’hui la parade des bonimenteurs, alors que notre pays a la tête émeutière, et ne se berce plus que de désillusions ? Partout le peuple s’assemble en petits comités, sur les places, sur les marchés, sous les halles ou dans les champs. Partout il se navre, il gronde, il s’exalte. Le chef du gouvernement, qui menaçait hier d’imposer par la force ses lois au Parlement et à la rue, distribue du miel et des roses aux étudiants, qu’il craint par-dessus tout, aux pensionnaires du rendez-moi ça, aux cochers de fiacre, aux mendiants millionnaires, aux veuves éplorées, aux atrabilaires assermentés, aux rebelles en redingote.

Une nouvelle affaire, qui la touche de près, vient de freiner tout soudain la belle course d’Éloïse. « Ah C’est ballot ! », s’exclament ses ennemis. On la voyait s’élancer vers un nouveau triomphe immodeste, depuis que Gouda Ier, qu’on prétend parfois saisi d’un retour d’affection à son endroit, la comblait d’honneurs. Elle s’avançait sur les estrades du monde, enjouée, triomphante, à peine un pas derrière le monarque, presque reine, tout à fait puissante, altière, et la physionomie prise dans un masque de satisfaction un peu benêt.

Mais toute gloire à Rome compte pour rien dans le Poitou ! Son successeur au gouvernement de la Saintonge et de la douceur poitevine laisse entendre que le train de la Bravitude fut dispendieux et au-delà ! Enfin, pour le dire plus clairement, qu’elle a conduit sa belle province au bord de la faillite, laissé derrière elle une montagne de dettes !

Éloïse s’étrangle de rage, lorsqu’on lui rapporte l’affront : « Eh quoi ! Calomnies ! Mensonges ! Procédés dignes des contrées obscures et lointaines, où sévissent les tyrans… Mon honneur, celui du roi, du gouvernement, de la France ! Je ne laisserai pas ce crime impuni, je traînerai… tribunaux… la vérité… bassesse… jalousie… »

Nous en sommes là pour le moment, ma charmante. Dans l’état où se trouve notre infortuné royaume, c’est une péripétie sans grande conséquence, et je parierais volontiers qu’on ne parlera plus de tout cela le mois prochain. Quant à Éloïse de Bravitude, je gage qu’elle nous assènera longtemps encore ses discours moralisateurs et ses étranges formules, qui m’évoquent, dans le désordre, une pénitente extasiée, une épouse de missionnaire mormon, une dévote du gagnant-gagnant, et une diva rouée.

Le printemps s’installe, je viendrai sous peu vous rapporter les rumeurs et les potins de notre capitale, qui vous distraient tant. M’attendrez-vous, comme la dernière fois, allongée sur votre sofa tapissé de soie rose, seulement vêtue de ce collier d’esclave piqué d’une émeraude, que je vous rapportai de La Grande porte ?

La finance islamique, bras armé du salafisme

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yassine essid finance islamique
yassine essid finance islamique
Photo: Pixabay.

La Tunisie est une marmite. Y bouillonnent à la fois le plus grand contingent de djihadistes engagés dans les rangs de l’Etat islamique et l’antidote à ce poison : une classe d’intellectuels et de réformistes musulmans comme peu de pays en regorgent. Historien enseignant à l’université de Tunis, Yassine Essid est de cette engeance courageuse – celle des Fathi Benslama, Hamadi Redissi, Mohamed Charfi, Yadh Ben Achour ou du regretté Abdelwahab Meddeb – menée par son préfacier Youssef Seddik. Dans La face cachée de l’islamisation. La banque islamique, Essid démonte toute une série de mythes que notre bonne presse aime à répandre, tout inculture islamique bue.

Nous apprenant qu’il n’est de finance islamique que de nom, l’historien décèle derrière la vogue chariatique moderne- il existe actuellement 500 banques islamiques cependant qu’une vingtaine d’établissements financiers occidentaux proposent des « produits islamiques – le symptôme d’une pétrification juridique du monde musulman. Alors que la charia désigne initialement une voie à suivre plutôt qu’un code moral au corpus clair à suivre sans barguigner, l’invention de la finance islamique, qui est au Coran ce que le Mecca-Cola est au hallal, s’inscrit dans le projet du pakistanais Mawdoudi (1903-1979), lequel entendait construire une société islamique pure et parfaite. Or, non seulement l’interdiction du prêt à usure est sujet à controverse coranique, et renvoie à des pratiques antéislamiques, mais son extension ne garantit en rien la probité des activités financières. Plus encore, le développement de la finance islamique a permis l’essor du salafisme à travers le monde, notamment à travers le soft power saoudien qui contribue actuellement à l’édification de la Grande mosquée de Lyon après avoir bâti des quartiers commerciaux privés d’alcool aux environs de Tunis.

Purement profane, la finance islamique n’en est pas moins politique, en tant que nerf de la guerre culturelle que les Frères musulmans et leurs rivaux salafistes mènent aux quatre coins du monde. Au grand regret de Yassine Essid, la frange archéo-moderniste des sociétés musulmanes épouse les mécanismes du marché en même temps qu’elle idéalise l’ère ommeyyade, pourtant marquée par le sectarisme, les guerres et la fitna (discorde) au cœur de la communauté des croyants. Quand le djihad rencontre Mc World, islamistes « modérés » à la Erdogan et traders sans-frontiéristes communient de conserve sur les décombres des Etats-nations. Questions à l’auteur de ce bel essai victime d’une conjuration du silence.

Daoud Boughezala. Pourquoi déniez-vous tout caractère islamique à l’interdiction du prêt à usure (ribâ) que la tradition musulmane condamne pourtant aussi fermement que l’inceste ?

Yassine Essid. Je pose la question de l’historicité du prêt à intérêt. Condamné par bon nombre de civilisation qui a perdu sa justification religieuse avec le temps, excepté pour l’islam où nous avons là une interprétation excessive de la lettre par la tradition et une supercherie financière par les islamistes actuels.

En vous lisant, on apprend plusieurs établissements islamiques ont connu des scandales retentissants, comme la banque égyptienne Al-Rayan à la fin des années 1980…

Al-Rayân n’a jamais été une « banque islamique » mais un établissement qui avait opéré un montage financier frauduleux aux dépens des immigrés égyptiens qui travaillaient dans les pays du Golfe qui étaient attirés par la rémunération de leurs avoir (25% de profit) . Ce n’était en fait qu’une version islamisée du système de Ponzi qui consiste à rémunérer les dépôts des clients par les fonds procurés par les nouveaux entrants. Par conséquent, le secteur de la banque islamique demeure d’abord en dehors du système pratiqué par al-Rayân, qui met en avant une version dissimulée de la soi-disant prohibition de l’intérêt à l’adresse des pieux musulmans hélas de plus en plus nombreux.

Alors même qu’elle inonde le monde occidental de produits bancaires islamiques, l’Arabie Saoudite s’est longtemps méfiée de ce secteur. Pourquoi ?

Pour Ryad, la banque islamique n’était peut-être rien d’autre qu’un outil d’islamisation pour les autres. Par ailleurs, l’Arabie Saoudite a souvent recours, comme cette année suite à la forte baisse du prix du baril, aux crédits étrangers, évidemment à intérêt, pour couvrir son déficit budgétaire.

Par-delà ses divisions, la majorité du monde musulman paraît aujourd’hui obsédé par le respect des normes juridiques et la fameuse charia. Comment expliquer cette léthargie intellectuelle ?

La mauvaise gouvernance l’ignorance, l’impact de la propagande salafiste, le recul de la culture, le peu de pratique des langues étrangères, la dégradation des conditions de vie et ce qui va avec dans la plupart des pays musulmans, ont constitué un terreau fertile pour le retour à l’islam dans sa version la plus rigoriste.

Ce rigorisme s’apprête-t-il à contaminer l’Occident comme dans Soumission de Michel Houellebecq ?

Le capitalisme n’a pas d’états d’âme. L’essentiel est dans le profit. Sans avoir lu le roman de Houellebecq, je sais que l’Occident, en crise, a toujours été un immense marché pour les appétits de consommation des richissimes monarchies pétrolières.

La face cachée de l'islamisation: La banque islamique

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Journées des femmes, Ferme des mille vaches, Bruxelles

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ferme mille vaches bruxelles
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La Journée des femmes (13 mars 2016)

Élisabeth Lévy : La Journée des droits des femmes est l’occasion de rappeler que les femmes sont agressées, harcelées, mal payées, et en prime, parfois complimentées sur leur minois.

Alain Finkielkraut : Le soir du 8 mars, je regardais distraitement la télévision quand j’ai vu débouler sur le plateau du Grand journal trois parlementaires, la bouche peinturlurée par un rouge à lèvres écarlate comme on n’en fait plus. On aurait dit trois travestis surgis d’un buisson du bois de Boulogne des années 1970. Ces députés maquillés voulaient signifier, en franchissant symboliquement la barrière des sexes, leur solidarité avec les femmes violées, les femmes outragées, les femmes martyrisées, les femmes confrontées au sexisme ordinaire jusque sur les bancs de l’Assemblée nationale. Comme beaucoup d’autres hommes à la même date, ils faisaient ainsi « un petit geste pour une grande cause ». Médusé, j’ai d’abord eu le fou rire, puis les larmes me sont venues en pensant aux ravages de l’identification compassionnelle. Comme l’a montré admirablement Tocqueville, la pitié, à l’âge démocratique, ne connaît pas de frontière : « Quand les rangs sont presque égaux chez un peuple, tous les hommes ayant à peu près la même manière de penser et de sentir, chacun d’eux peut juger en un moment des sensations de tous les autres. Il jette un coup d’œil rapide sur lui-même, cela lui suffit. Il n’y a donc pas de misère qu’il ne conçoive sans peine et dont un instinct secret ne lui découvre l’étendue. En vain s’agira-t-il d’étrangers ou d’ennemis : l’imagination le met aussitôt à leur place. Elle mêle quelque chose de personnel à sa pitié et le fait souffrir lui-même tandis qu’on déchire le corps de son semblable. »

Face à cette reconnaissance sensible de l’homme par l’homme, je ne plaide évidemment pas pour l’imperméabilité et le repli sur soi. « Pour que le Mal triomphe, a écrit très justement Edmund Burke, il suffit que les braves gens ne fassent rien. » Mais je me suis rendu compte, en regardant la télévision l’autre soir, qu’à force de « Nous sommes tous », on oublie l’altérité de l’autre et on finit par noyer la beauté du monde dans le pathos de l’indifférenciation.[access capability= »lire_inedits »]

Avec cette solidarité spectaculaire, il s’agissait aussi pour les progressistes de reprendre la main et de désamorcer les événements de la Saint-Sylvestre à Cologne. À ceux qui auraient été tentés d’y voir un choc des cultures et des historicités, on a voulu rappeler que le machisme et le harcèlement sexuel sont de toutes les latitudes. Il n’y a pas d’islam, il n’y a pas d’Occident, ont dit les progressistes, il n’y a, en guise d’Histoire, que l’humanité qui, dans sa longue marche vers l’émancipation, se heurte mondialement aux forces réactionnaires.

Pierre Bourdieu expliquait en 1998 que la société berbère était une « image grossie » de notre univers social et il réussissait l’exploit de ranger dans la même rubrique – domination masculine – la condamnation des femmes « à n’exister que par et pour le regard des autres, en tant qu’objets accueillants, attrayants, disponibles » et la fureur sexuelle qui naît de leur claustration. Le 8 mars 2016 a été l’occasion de rééditer l’exploit et de faire oublier, en appelant à continuer le combat, que nous avons quelque chose de précieux à défendre : la place des femmes dans notre civilisation.

 

La ferme des mille vaches (20 mars)

Vous êtes particulièrement remonté contre la « Ferme des mille vaches » installée à Drucat, dans la Somme. Pourquoi ?

Lisons pour commencer Max Horkheimer : « Il fut un temps où tout effort de l’art, de la littérature, de la philosophie consistait à exprimer le sens des choses, à être la voix de tout ce qui est muet, à doter la nature d’un organe afin de faire connaître ses souffrances ou, dirons-nous, d’appeler la réalité par son nom légitime. Aujourd’hui, on réduit la nature au silence. »

Ce « on », c’est la méthode, c’est la raison devenue purement opérationnelle. À cette raison, les vaches apparaissent comme de purs instruments. La rentabilité justifie leur existence et la production la résume : production de viande, production de lait, et aussi, depuis peu, production de méthane.

La ferme des mille vaches pousse cette logique à son paroxysme. Les bêtes inséminées à intervalles de plus en plus rapprochés pour que leurs mamelles soient toujours pleines, ne voient jamais le ciel, ne foulent jamais l’herbe, mais seulement le béton, et ne sortent de la logette individuelle où elles sont confinées que pour aller, trois fois par jour, à la traite. Le nom de ce lieu est donc un mensonge. La ferme des mille vaches n’est pas une ferme. C’est une usine dont les vaches sont tout ensemble les ouvrières et les machines. Nous avons beau être modernes, c’est-à-dire méthodiques, quelque chose en nous se révolte contre un tel traitement. Et l’autre jour, au tribunal d’Amiens, devant les juges des référés, un événement extraordinaire a eu lieu : des vaches ont été représentées, la voix de tout ce qui est muet s’est fait entendre. Il s’agissait d’obtenir la nomination d’un expert indépendant, non pas pour mesurer l’impact environnemental de l’usine de Drucat, ou pour vérifier la qualité du lait, mais pour savoir à quoi s’en tenir sur le bien-être des bêtes. Cette action se fondait sur un article du Code rural qui définit les animaux comme des êtres sensibles et qui impose à leur propriétaire de « les placer dans des conditions compatibles avec les impératifs biologiques de leur espèce ». L’enjeu, c’était le rétablissement de la différence entre les deux significations du mot « pouvoir ». Le pouvoir comme permission et le pouvoir comme possibilité. Là où le français n’a qu’un verbe, l’anglais en a deux : I may et I can. Sous l’empire de la méthode, la possibilité vaut permission, I may what I can. C’est la définition même de la démesure, mais à la différence de ce que les Grecs désignaient sous le nom d’hubris, notre démesure ne s’identifie pas à la démence. Elle n’est pas fureur mais froideur, elle n’est pas folie mais calcul, elle ne sort pas du logos, elle en relève. Cette rationalisation intégrale du réel met les animaux à la torture et condamne l’humanité à une effrayante solitude. En privant les vaches de pâturage, nous nous privons nous-mêmes de tout contact, même visuel, avec elles. Voulons-nous vraiment qu’un gigantesque technocosme se substitue à la terre et au monde ? L’homme est-il voué à ne rencontrer partout que lui-même, ses images et ses produits ? Écoutons maintenant Claudel : « Dans ma jeunesse, les rues étaient pleines de chevaux et d’oiseaux. Ils ont disparu. L’habitant des grandes villes ne voit plus les animaux que sous l’aspect de la chair morte qu’on lui vend chez le boucher. La mécanique a tout remplacé, et bientôt, ce sera la même chose à la campagne. Les animaux faisaient l’alliance entre la terre et l’homme, il y a un tas de services que nous rendaient ces humbles frères, et où ils mettaient une âme capable d’affection et de dévouement obscur. […] Maintenant, une vache est un laboratoire vivant qu’on nourrit par un bout et qu’on trait à l’électricité par l’autre. »

Sont-ce encore des animaux, ces espèces élevées à part et en série ? Non, répond Claudel : « L’homme les a cruellement licenciées. » La ferme des mille vaches, en effet, n’est pas seule en cause : le monde paysan, que l’on a tendance à croire homogène et que l’on aime à soutenir dans ses combats par nostalgie claudelienne, est en réalité divisé entre les adeptes de la zootechnie et ceux à qui l’esprit de la méthode n’a pas fait oublier que les vaches sont des vaches, les poules des poules et les cochons des cochons.

Le lendemain de l’audience d’Amiens, j’ai rendu visite à l’un de ces tautologistes têtus. Monsieur Largillière, c’est son nom, m’a offert d’assister à la première sortie de ses vaches après le long hiver dans l’étable. J’ai vu ces animaux, si lourds et si apathiques qu’on pourrait les croire dénués de sensibilité, manifester leur allégresse en gambadant comme des petites filles.

Répondant à Descartes, Jeremy Bentham disait : « La question n’est pas : peuvent-ils raisonner ? ni : peuvent-ils parler ? Mais bien : peuvent-ils souffrir ? » De la joie visible des vaches, j’ai tiré la conclusion que non seulement elles pouvaient souffrir, mais que leur capacité de souffrance excédait la douleur physique et que, sans les brutaliser, sans leur faire mal, on les plongeait, en les condamnant à l’enfermement perpétuel, dans un insondable chagrin.

M. Largillière m’a fait visiter ensuite ses installations. Ce sont des étables ouvertes sur l’extérieur. Et il n’y a pas de logettes : les vaches vivent ensemble et, selon l’atavisme qui les pousse à se protéger d’un agresseur éventuel, elles dorment en rond.

Mon hôte m’a également appris que la politique européenne de subventions favorisait les terres cultivées au détriment des pâturages. Les agriculteurs ont donc suivi le mouvement en supprimant les haies, en détruisant les talus, et en choisissant la voie de l’élevage hors-sol.

Ils nourrissent leurs bêtes avec du soja importé des États-Unis ou d’Amérique du Sud. Que ce soit par la déforestation ou par le va-et-vient incessant des cargos sur l’océan, cette culture intensive et ce commerce effréné affectent gravement le climat. Tout « fonctionne » donc et il n’est rien de plus dévastateur, aujourd’hui, que la frénésie de ce fonctionnement.

Mais les politiques sont insensibles à l’expérience et aux arguments de M. Largillière. Même le conservateur Hervé Mariton dénonce « les procès dramatiques faits à la ferme des mille vaches » car, selon lui, « il faut assumer cette modernisation. Les dimensions qui font frémir en France paraissent assez moyennes dans d’autres endroits. »

Malgré les procès donc, le processus va suivre son cours. Comme l’écrit Jean-Pierre Marguénaud, directeur de la Revue semestrielle de droit animalier : « La soumission de l’élevage, des transports, de l’abattage, de l’expérimentation aux exigences de la rentabilité et à l’inflexible loi du marché mondialisé font qu’il n’y a sûrement jamais eu autant d’animaux souffrant aussi terriblement que depuis qu’il existe des lois pour les protéger. 

 

Les attentats de Bruxelles (27 mars)

On savait que Bruxelles était une base arrière des djihadistes. Avec le double attentat de l’aéroport et de la station de métro Maelbeek, elle est devenue à son tour une cible du terrorisme islamiste. Avons-nous baissé la garde face à l’islam radical ?

La construction européenne repose sur un serment grandiose et même inouï au regard de l’Histoire : plus jamais de guerre entre les nations du Vieux Continent. Et cette idée s’est si bien ancrée dans nos lois, dans nos esprits et dans nos mœurs que la perspective d’un conflit armé intereuropéen paraît aujourd’hui totalement incongrue. L’Europe post-hitlérienne vit sous le régime de la paix perpétuelle. La promesse a donc été tenue et pourtant la paix est en train de nous échapper. Nous vivions dans la quiétude. Nous sommes désormais sur le qui-vive. La terreur qui nous frappe à intervalles de plus en plus rapprochés n’est pas une guerre au sens classique, mais les précautions que nous sommes amenés à prendre et la surveillance qui doit s’exercer dans tous les lieux publics témoignent du devenir israélien des sociétés européennes.

Ce qui nous différencie d’Israël, c’est qu’il n’y a pas en Europe de Cisjordanie occupée. Nous ne pouvons donc pas plus construire un mur qu’espérer en finir avec la violence par un compromis territorial. Pour le reste, nous sommes comme les Israéliens soumis à la double injonction de ne jamais baisser la garde et de ne pas voir dans chaque Arabe un terroriste en puissance. La tâche qui nous échoit consiste à circonscrire un ennemi insaisissable. Qui est « eux » ? Telle est la question. Je répondrai : tous ceux qui, en parlant de nous, disent : « eux » et choisissent selon leur expression de « se désavouer » de la communauté nationale. Comme le soulignait Pascale Boistard, la secrétaire d’État aux droits des femmes de l’avant-dernier gouvernement Valls, il y a aujourd’hui en France de nombreux quartiers où les femmes sont cantonnées à certains espaces (le foyer, la sortie d’école) et ne peuvent fréquenter ni les lieux sportifs ni les cafés. Un reportage du Parisien nous apprend en outre qu’à Sevran, patrouillent des rabatteurs qui invitent les chrétiens à se convertir et disent aux musulmans : « La mosquée vous attend. » Ce communautarisme ne mène pas toujours au djihadisme mais il le protège et il hait tout ce que nous sommes. Si nous voulons vivre encore dans une collectivité digne de ce nom, il nous incombe non seulement de combattre la terreur mais de reconquérir les territoires perdus par notre civilisation. Comment faire ? À visiter Molenbeek (comme j’en ai eu l’occasion quelques semaines avant les attentats de Bruxelles), à voir les femmes voilées, les hommes en djellaba, les enseignes en arabe, on se dit que l’intégration est plus nécessaire que jamais et, en même temps, on est étreint, devant la force du nombre, par le sentiment du trop tard.[/access]

L’obligation du voile, cette incohérence islamique

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Un stand lors de l'édition 2011 de la Rencontre annuelle des musulmans de France (Photo : SIPA.00617980_000005)
Un stand lors de l'édition 2011 de la Rencontre annuelle des musulmans de France au Bourget (Photo : SIPA.00617980_000005)

Il est facile de « créer une polémique » en France. Il y a de ces sujets dont on est sûr qu’ils vont nous occuper des semaines. Le voile, ce fichu qui couvre les têtes toujours plus nombreuses des musulmanes de tout âge en France, est l’un de ceux-là. Et si, au lieu de s’emballer, on prenait le temps de la réflexion ? Le temps de cerner les éléments précis qui font que ce morceau de tissu concentre des questions essentielles quant à la vision du monde qu’il véhicule.

Il y a d’un côté les opposants qui vont nous parler d’oppression de la femme, ceux dont Valls peut-être le porte parole. Or je ne suis pas sûr que ce discours-là soit le plus efficace. Pour parler à celles qui sont profondément attachées au voile pour des raisons religieuses et culturelles, il faut savoir trouver les mots appropriés pour ne pas crisper davantage une communauté déjà fort susceptible et dont toutes les discriminations qu’elle dénonce ne sont pas fantasmées. Cependant, la question de la forme, certes importante, reste secondaire : l’essentiel est que les musulmanes réévaluent leur rapport au voile, qu’elles commencent par se demander pourquoi celui-ci suscite des réactions hostiles. Car tout mettre sur le compte d’une présumée « islamophobie » de l’Etat, de la société et des médias, n’est qu’une méthode pour éviter introspection et autocritique. En particulier sur un sujet qui ne fait pas autant l’unanimité chez les musulman(e)s qu’on peut le penser. Les femmes sceptiques sur le voile ont besoin d’être soutenues par des théologiens, dont le rôle pourrait être de les déculpabiliser sur un sujet tellement ancré dans la culture islamique. Mais à part Tareq Oubrou, l’imam de Bordeaux, ils sont relativement peu, parmi les religieux, à vouloir revisiter cette obligation religieuse présumée…

Au moment où une femme décide de porter le voile, ce choix apparaît comme librement consenti : nul besoin en effet de leur coller un pistolet sur la tempe pour qu’elles acceptent de le revêtir. Pour autant, on ne peut faire semblant de ne pas savoir qu’il existe un discours en amont : un discours religieux, un enseignement théologique qui présente le port du voile comme une obligation, ce qui n’est pas sans conséquence sur le libre arbitre d’un croyant. Notons d’ailleurs que l’une des originalités de notre époque, où modernité et traditions (réinventées) se mêlent, est que les musulmanes ont adopté le discours de l’émancipation – c’est leur côté moderne – et revendiquent ainsi le voile comme un « choix personnel » et non pas comme soumission à une influence extérieure. Surtout, elles n’aiment pas qu’on en parle à leur place. Les religieux peuvent se réjouir : après leur avoir construit et inculqué un certain discours, les femmes l’assument et le défendent toute seules, de façon autonome, et, cerise sur le gâteau, avec les arguments et les mots de l’adversaire : choix, liberté, etc.

Il est donc pertinent de s’arrêter sur cette notion d’obligation et de l’analyser. Le voile est présenté théologiquement comme une protection pour la femme – du regard des hommes, qui, par essence, auraient quelques tendances à la perversité. C’est un vêtement qui leur conférerait de la pudeur. Cela induit donc que les musulmanes ne portant pas le voile auraient une foi moins complète et un potentiel de séduction plus important — provoquant ainsi ces pauvres hommes incapables de contrôler leurs pulsions. Bref, elles seraient moins pudiques et in fine moins bonnes musulmanes.

Sortir d’une dualité intenable : femmes pieuses VS femmes dévergondées

Il est amusant de voir ces religieux expliquer les choses sous l’angle de la théologie – vous allez me dire qu’il s’agit de leur fonction première et aussi de leur fonds de commerce – et dans leur précipitation de passer à côté d’un énorme problème. Si le voile est obligatoire, la musulmane qui ne le porte pas commet un péché. Et, rappelons-le, « il n’appartient pas à un croyant ou à une croyante, une fois qu’Allah et Son messager ont décidé d’une chose d’avoir encore le choix dans leur façon d’agir. Et quiconque désobéit à Allah et à Son messager, s’est égaré certes, d’un égarement évident. » (Sourate 33 verset 36). Cependant, Dieu étant miséricordieux, la croyante ne portant pas le voile peut accéder au Pardon. Elle doit pour cela admettre sa faute et se repentir, sous peine de châtiment divin. S’il existe des responsables religieux pour leur dire qu’elles ne risquent pas ce châtiment, il serait bien qu’on les entende ! Mais c’est alors tout le discours – basé, on l’a vu, sur une menace insidieuse : faire de la femme non-voilée une musulmane à la foi moins accomplie – qui pourrait s’effondrer. Le voile serait alors enfin désacralisé. Et l’on sortirait de cette dualité intenable : femmes pieuses versus femmes demi-dévergondées (au mieux).

Car le nœud de l’affaire est bien cette idée selon laquelle la femme serait avant et après tout un « piège à hommes » à laquelle ces derniers sont par nature incapables d’échapper. C’est cette obsession de la pudeur et de la sexualité féminine qui piège les croyantes les forçant à choisir entre, d’un côté, le voile synonyme nous dit-on d’une foi pure et parfaitement accomplie et, de l’autre, une absence de voile qui signifierait pêle-mêle l’impudeur, l’impureté, une foi défaillante, etc. Il convient de noter qu’il est bien plus facile d’être un homme en islam, ce qui est quand même en contradiction totale avec un Dieu infiniment bon et miséricordieux, mais qui aurait conçu une religion moins contraignante pour la moitié de ses fidèles. Pour un Dieu qui s’est interdit l’injustice, la remarque prend toute sa place et doit inviter les musulmans à revisiter certaines idées…

Mais revenons au voile. Une interdiction de son port dans l’ensemble de l’espace public n’a pratiquement aucune chance de se matérialiser. Ce n’est d’ailleurs pas par la loi qu’il faut passer, car finalement, ce n’est pas du voile dont les musulmanes doivent se libérer. C’est même très paternaliste de le formuler de la sorte et elles ont raison de ne pas accepter l’injonction sous cette forme. En revanche, on ne peut que leur souhaiter de se libérer de ce discours biaisés des théologiens musulmans, tous hommes, sur la femme. Aidons-les à déconstruire ce discours qui les prive de leur liberté, car la vraie liberté ne doit pas être conditionnée par la menace, la menace de commettre « une faute ». Et puisqu’elles se sont saisies d’un discours religieux pour revendiquer le voile, peut-être faut-il les encourager à élaborer le discours qui leur permettra éventuellement de l’ôter sans renoncer à leur foi.

Eloge de la langue française

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La bibliothèque de l'Assemblée nationale (Photo : SIPA.00606039_000048)
La bibliothèque de l'Assemblée nationale (Photo : SIPA.00606039_000048)

Dimanche 10 avril, j’étais à Evreux à parler de laïcité au premier Salon du livre d’Histoire. C’était un retour vers des territoires que je n’avais pas arpentés depuis 35 ans — quand j’étais « turbo-prof », enseignant au collège du Neubourg, à 25 kilomètres de là, et que chaque jour je faisais Paris/Evreux. De bons souvenirs. J’étais jeune — et contrairement à ce que disait Nizan, je ne laisserai personne dire que vingt ans n’est pas le plus bel âge de la vie. Face à moi, Jean Rouaud, dont je n’ai pas lu grand-chose, à ma grande honte, depuis son prix Goncourt de 1990, les Champs d’honneur (probablement l’un des meilleurs romans sur 14-18, avec le 14 d’Echenoz), dont Grasset vient de réunir en volume (Tout souvenir n’est pas perdu) ses chroniques de l’Humanité. Et Malik Bezouh, qui a publié chez Plon fin 2015 France-islam, le choc des préjugés. C’est de cet intéressant garçon que je voudrais parler.

Il a rappelé comment il a été séduit, plus jeune, par le discours des Frères musulmans — c’est dire qu’il revient de très loin. Et comment Bossuet l’a ramené à la France. Bossuet entre autres. Et de citer Pierre le Vénérable ou Elie Fréron (qu’il préfère à Voltaire, qui avait une dent acérée contre lui) ou Pierre Bayle, dont le Dictionnaire est effectivement l’une des étapes indispensables vers les Lumières et l’Encyclopédie : Bayle le parpaillot converti au catholicisme, par prudence ou par conviction, puis revenu au protestantisme et exilé à Genève puis aux Pays-Bas comme tant de huguenots, y tient un discours apparemment mesuré, mais dans les notes, puis dans les notes des notes (chaque fois dans un corps plus petit), il assène quelques vérités que le régime de Louis XIV était loin de pouvoir entendre — misant sur la paresse des censeurs qui vont rarement voir ce qui est écrit en petits caractères.

Et de raconter comment la littérature française — cet état maximal de la langue, puisque le « bon usage », c’est, dit Vaugelas, « la façon de parler de la plus saine partie de la Cour, conformément à la façon d’écrire de la plus saine partie des auteurs du temps » — l’a ramené à l’Histoire de France et à la culture française. Et lui a fait comprendre que, comme il dit, l’islam est malade, et devrait très vite procéder à un aggiornamento — que j’ai proposé par ailleurs.

J’ai aimé cette idée : nous habitons notre langue, et notre langue, c’est notre culture — pas la langue bredouillée du rap, pas les pleurnicheries d’Edouard Louis, mais la langue flamboyante de Bossuet, de Voltaire (et de Rousseau aussi, quoi que je pense de l’homme), de Balzac et de Stendhal, de Hugo, Zola, Maupassant — tant d’autres ! Et c’est cette langue-là que nous devrions faire apprendre en classe — pas celle des œuvres écrites spécifiquement pour la jeunesse, comme le conseillent les nouveaux programmes de Mme Vallaud-Belkacem.

Ma langue, mon territoire, ma culture, mon pays

Je suis en train d’écrire un hymne à cette langue — ma langue, mon territoire, ma culture, mon pays. Et je constate que l’action néfaste des pédagos et de tous ceux qui s’en inspirent n’a visé au fond qu’à instaurer un doute quant à l’universalité de la langue française, comme disait Rivarol. Tout comme ils ont instillé un doute quant à l’Histoire de France (voir les arguties de Laurence de Cock et autres obsédés de l’esprit indigène — le comble ces jours-ci étant le torchon publié par Houria Bouteldja, les Blancs, les juifs et nous, j’en ferai très prochainement quelque chose) et imposé une Histoire de la culpabilité et du sanglot de l’homme blanc.

La diminution drastique des horaires de français, la réduction de l’enseignement de la grammaire (c’est-à-dire du « bien parler ») au profit de « compétences » langagières qui appartiennent davantage au brouillamini qu’au bon usage, l’incitation à « s’exprimer » quand il faudrait se taire pour apprendre, à valoriser toute expression, aussi fautive soit-elle, à accepter dans les dictées (5 points sur 700 au brevet — et il y en a une qui prétend défendre l’exercice !) les aberrations linguistiques les plus aberrantes, tout a été mis en place pour descendre la langue, par haine de la francité et valorisation des « indigènes ». C’est un raisonnement raciste : pourquoi l’indigène n’aurait-il pas le droit d’apprendre la langue qu’ont apprise Senghor, Hampâté Bâ, Césaire ou Ben Jelloun, sinon parce qu’on le méprise foncièrement ?

On comprend mieux du coup comment l’islam rigoriste, qui exige de connaître l’arabe classique, a développé ses arguments. Face à une langue française en lambeaux, l’islam wahhabite impose une langue rigoriste, donnée comme divine. Je ne connais d’autres dieux que Du Bellay, qui chantait la Défense et illustration de la langue française, ou le « divin Ronsard » (comme disait Flaminio de Birague), et quelques autres depuis — dont Bossuet : dans le final magnifique du Alatriste d’Agustín Díaz Yanes (2006), où Perez Reverte a scénarisé la mort de son héros[1. Merci à AN pour m’avoir fait toucher du doigt combien les aventures d’Alatriste étaient emblématiques, chez Perez Reverte, de son ressenti des avancées islamiques depuis la guerre de Bosnie où il était reporter.] alors que dans les romans de la série il n’en est pas encore là, j’entends à chaque fois que je revois le film chanter la voix de l’Aigle de Meaux dans l’Oraison funèbre du Prince de Condé : « Restait cette redoutable infanterie de l’armée espagnole… » La langue de Bossuet, autant que la valeur de « Monsieur le Prince », a vaincu les redoutables tercios — et seule la langue, dans ce qu’elle a de plus sublime, peut vaincre l’obscurantisme, le drapeau noir du fanatisme et toutes les abdications programmées par les pédagogies complices de la nuit.

La Reine des pommes

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Défense et illustration de la langue française

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Peng MingMin: itinéraire d’un indépendantiste formosan

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En 1945, la revue des jésuites de ShangHai, le Bulletin de l’université l’Aurore, une institution un peu oubliée mais qui était une plateforme importante de diffusion de la culture et de la langue française, publia un article par Joshua Liao [廖文奎 1905-1952] Quo Vadis Formosa ?

L’auteur était un militant nationaliste chinois, membre du KMT, né à Taïwan, l’île de Formose qui venait d’être annexée par le Japon, de 1895 à 1945, puis rendue à la Chine à la suite de la victoire des pays alliés contre l’Allemagne et le Japon. Après un intéressant résumé de l’histoire de l’île depuis sa colonisation au XVIIIe siècle par les Chinois, l’auteur rappela qu’elle avait été le refuge des tenants de la dynastie chinoise des Ming [明朝], résistant contre la dynastie suivante, mandchoue (donc non-chinoise), des Qing [清朝], puis concluait de manière prophétique : « Formose sera pour la Chine comme la Sardaigne, qui a donné à l’Italie son unité, ou bien Formose sera pour la Chine comme l’Irlande, qui a fait éclater le Royaume-Uni. »

Joshua Liao, bouleversé par la corruption de la garnison KMT qui prend le contrôle de l’île après la reddition japonaise, et par les massacres de 1947, deviendra indépendantiste. Son frère, Thomas [廖文毅 1910 -1986] deviendra le chef d’un « gouvernement formosan en exil » au Japon, jusqu’en 1965 (où il cédera à la pression du KMT sur sa famille et rentrera à Taïwan).

Pour comprendre cette question de fond, celle des relations entre la Chine post-maoiste (la bureaucratique RPC) et Taïwan (la démocratique République de Chine), un ouvrage donne les clés :

Le Goût de la liberté  [自由的滋味 ZìYóu de ZīWèi] a été traduit par Pierre Mallet  et édité par les Editions René Viénet en 2011. Le livre avait été publié initialement en 1972 en anglais aux Etats-Unis pendant l’exil de l’auteur. C’est un ouvrage intemporel qui est le classique indispensable de l’histoire de Taïwan, le premier livre à lire pour ceux qui s’intéressent à la question.

C’est un livre facile à lire car c’est une autobiographie. C’est un ouvrage qui surprendra les Français car l’auteur, Pëng MingMin [彭明敏],  qui avait appris le français au Japon, passionné d’Anatole France et d’Ernest Renan, a obtenu un doctorat de l’Université de Paris avant de devenir le premier titulaire de la chaire de science politique de l’Université nationale de Taïwan.

Il est remarqué par les libéraux au sein du régime nationaliste comme un élément prometteur parmi les « Taïwanais » de souche (quelque 6 millions en 1949) par opposition aux « réfugiés » continentaux qui ont échappé aux communistes et sont entre 1,5 et 2 millions. Il ne fait pas de doute, pour les dirigeants nationalistes, s’il est patient, et accepte d’être d’abord une sorte de « Taïwanais de service » sous le régime du KMT, que Peng deviendra à terme un des responsables de l’île.

Peng, au lieu de suivre cette prometteuse carrière, avec deux de ses étudiants, rédige un  Manifeste  pour  le  salut  du  peuple  de  Formose qui leur vaut d’être arrêtés. Peng passera plus d’une année en prison avant d’être placé en résidence surveillée et de s’échapper pour se réfugier en Suède puis, pendant une vingtaine d’années, aux Etats-Unis. Ses deux étudiants, torturés, passeront eux plus de quinze années en prison.

De retour à Taïwan en 1992, Peng sera le premier candidat de l’opposition à la première élection du président de la République au suffrage universel. Il est battu par Lee TengHui [ 李登輝], un autre « Taïwanais de souche », qui a suivi le parcours qui avait été tracé en pointillé par le KMT pour promouvoir certains Formosans et que  Peng avait décliné.

Mais il faut remarquer que Lee, qui a brièvement flirté avec le communisme pendant sa jeunesse, expert agricole reconnu, maire de Taipei, vice-président de la République sous Chiang ChingKuo, puis successeur constitutionnel du dernier des Chiang, Président du KMT, et enfin élu au suffrage universel président de la République, sera exclu du KMT et deviendra lui-même un partisan proclamé de l’indépendance de Taïwan.

Il sont aujourd’hui tous deux âgés de 93 ans. Pierre Mallet a publié une courte biographie de Lee centré sur la période de la transition démocratique (Lee Teng-hui, et la révolution tranquille de Taïwan, L’Harmattan, 2005) et il a traduit Peng. On devine qu’il aurait souhaité faire dialoguer ces deux imposants personnages au terme de leur vie sur le destin de Formose.

Faute de connaître les conclusions qu’ils partagent sans doute l’un et l’autre, c’est Tsai YingWen qui va délivrer – en quelque sorte – leur message, sans doute avec quelques bémols dictés par la récente et complexe réalité. Elle a été « ministre des Affaires continentales » entre 2000 et 2004. A bien des égards, elle est une enfant de Peng et de Lee. Comme pour de nombreux Taïwanais, Le Goût de la liberté a été son livre de chevet. C’est donc un livre à lire pour comprendre son discours inaugural, fort attendu, du 20 mai 2016.

Le Goût de la liberté

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Lee Teng-hui et la "révolution tranquille" de Taiwan

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Macron, objet sexuel identifié…

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La une du «Figaro» du 7 avril dernier.
«Je me lève et je te bouscule Tu n’te réveilles pas...» La une du «Figaro» du 7 avril dernier.

Il est mignon comme disent les collégiennes. Il est craquant comme susurrent les lycéennes. Il a un charme fou comme murmurent les jeunes femmes. Il est canon comme se pâment les cougars. Il est beau, on le veut, s’exclame la droite vulgairement émoustillée. Il manque juste un « le » final à son prénom pour qu’on l’imagine assis et prometteur dans son fauteuil en osier.

Emmanuel Macron a beau proclamer que son nouveau mouvement « En marche ! » n’est ni de gauche ni de droite, personne ne veut le croire. A gauche, on lui a tout de suite trouvé un petit air efféminé, mou et libéral. Et on en pince pour les durs, les robustes, les virils : Mélenchon, Valls et Aubry. Et ça, ça n’est pas le genre de la droite qui répugne aux étreintes rapides et rêve de fiançailles avec un jeune homme présentant bien et de bonne famille.

« Le Figaro » joue les entremetteurs

Donc la droite fait des avances pressantes au ministre de l’Economie. Comme elle est bien élevée et respectueuse d’un savoir-vivre qui se perd ailleurs, elle a fait sa demande par l’intermédiaire d’un journal, le Figaro. Sous des apparences BCBG on sent quand même poindre dans ses colonnes un désir presque bestial. L’éditorialiste du journal de Serge Dassault s’extasie. « Les socialistes ne sont pas encore prêts pour la salvatrice révolution copernicienne défendue par Emmanuel Macron ».

Puis il se fait plus direct. « Peut-être qu’en 2022… ». Un des chroniqueurs du journal tout aussi énamouré reste plus prudent. Il ne le voit pas président mais plus probablement Premier ministre de Juppé et même de Sarkozy : « Un candidat de droite pourrait lui ouvrir les portes de Matignon ».

Le bel Emmanuel n’a pas — pas encore ? — répondu à ces avances. Car il ne faut pas croire que c’est un homme facile prêt à coucher avec n’importe qui. Un rien l’effarouche. C’est un être chaste qui tient à son pucelage. Il l’a prouvé l’année dernière alors qu’il faisait l’objet d’odieuses sollicitations de la part d’une étudiante gabonaise. Cette affreuse mangeuse d’hommes, cette nymphomane, cette érotomane lui envoyait des mails enflammés accompagnés de photos érotiques et lascives.

Et que fit Emmanuel Macron ? Il fit ce qu’aucun homme avant lui n’avait jamais fait. Il déposa contre elle une plainte pour harcèlement sexuel ! La droite surexcitée ferait bien de s’en souvenir. Macron sait qu’il lui faudra bien, un jour, passer à la casserole. Mais il veut choisir le moment où il fera don de sa personne et de son corps.

Le pape François et Bernie Sanders, non-prophètes en leur pays?

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pape francois bernie sanders
pape francois bernie sanders
Sipa. Numéro de reportage : 00655016_000015.

Le sénateur du Vermont Bernie Sanders a accepté l’invitation du Vatican à la conférence pontificale des sciences sociales fin avril. Dans une interview accordée au New York Times vendredi dernier, le candidat socialiste aux primaires démocrates a souligné que le pape François jouait un rôle fondamental en élevant les consciences à travers le monde, et pas seulement à l’intérieur de la communauté catholique : « Pour moi, c’est une réelle source d’honneur et d’enthousiasme d’avoir été invité pour parler à une conférence majeure au Vatican pour réfléchir aux moyens de construire un monde économique moral, comment s’adresse-t-on aux colossaux niveaux de richesse et aux inégalités de salaire qui existe dans le monde, comment peut-on gérer la crise de l’emploi, l’inactivité ainsi que la pauvreté et comment créer une économie qui fonctionne pour tous plutôt que pour quelques uns ».

Lors de la matinale de MSNBC’s, « Morning Joe », Sanders en a remis une couche : bien qu’il désapprouve les considérations du pape sur le droit des gays et des femmes, il admire le souverain pontife car ce dernier met en avant le problème des inégalités de salaire et le besoin d’une société solidaire.

Question amabilités, le pape n’est pas en reste. Lors du discours de clôture du Synode sur la famille, François s’est fendu d’un mot gentil sur le sénateur du Vermont : « L’expérience du Synode nous a permis de mieux comprendre que les vrais défenseurs (du message chrétien, ndlr) ne sont pas ceux qui soutiennent sa lettre, mais son esprit. Non pas les idées, mais les gens. Non pas les formules, mais la vraie disponibilité de l’amour de Dieu et du pardon » s’est exprimé le pape François, avant de renchérir : « Je vois dans le sénateur Bernie Sanders un homme d’une grande intégrité et de conviction morale qui comprends ces principes et veut véritablement ce qui est le mieux pour tous. »

Mais cette idylle naissante n’est pas sans dangers pour chacun de ses protagonistes. Ainsi le pape s’est-il attiré les foudres des catholiques conservateurs comme le cardinal américain Justin Francis Rigali selon lequel « le pape doit s’en tenir à la religion et rester hors de la politique ». Mezzo voce, le clerc accuse le pontife un peu trop gauchisant à son goût d’être responsable de la perte de foi dans l’Eglise. Et ce n’est pas le journaliste Bill O’Reilly qui prétendra le contraire : le porte-voix de la droite américaine renvoie dos-à-dos Bernie et François comme deux « faux prophètes ». Amen.