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L’arnaque Macron

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(Photo : SIPA.00750221_000010)

Faites comme Macron, lancez votre mouvement ! Vous êtes sceptique ? Vous avez tort. C’est vrai, un concurrent de taille vient de se déclarer. Avec « En marche », Emmanuel Macron se lance dans le business. Il est ministre, c’est vrai. Il est ministre, et puis beau, riche, intelligent. Et puis jeune aussi ! Il est même assez populaire ! Vraiment, il a tout pour lui, ce Macron. On ne peut nier son incroyable ascension. Un ricanement ou un sourire en coin n’y feront rien. Les critiques pavloviennes qui l’accablent, non plus. Inconnu il y a encore trois ans, il incarne aujourd’hui l’espoir de changement aux yeux de beaucoup, et pas uniquement chez les élites mondialisées-atlantico-libéralo-etc. Mais, ne désespérez pas ! Vous pouvez faire comme lui, voire mieux que lui.

L’espace est dégagé

Croyez-le, ce type a compris quelque chose d’assez simple. C’est à notre portée à nous tous. Il peut nous organiser une espèce de blitzkrieg politique à peu de frais. Pourquoi ? Pour la très simple raison que l’espace politique est dégagé. Le jeu est ouvert. Le marché est à prendre.

Cette déshérence date peu ou prou — à chacun sa théorie — de l’élection de 2007. L’échec de la présidence Sarkozy a détruit, dans l’inconscient des Français, le reste de croyance en la capacité des élites à changer leur destin. Pour le malheur de ses électeurs, le bonheur de ses contempteurs. Mais ces derniers sont tout aussi touchés par cette perte de croyance. En témoigne l’élection du moins probable des socialistes, qui ne promettait rien, sauf de battre Sarkozy. C’était là tout le projet.

Aucune personnalité n’est capable aujourd’hui de rassembler une majorité de Français derrière un vrai projet politique. Plus personne ne propose d’idéologie, de grande histoire, de grand discours. C’est pourtant ce qu’attend notre pays. Quel destin pour la petite France dans cette périlleuse mondialisation ? Haussement d’épaules général. À part de vaines tentatives de libéralisation, grand silence. C’est une banalité à dire, mais une importante banalité. Cette terrible circonstance travaille le pays. Elle vous travaille vous aussi. Ayez donc confiance en votre destin : les concurrents déjà en place sont faibles et dépassés.

Il y n’y a pas de concurrents

Ils ne sont pas féroces. Des Guy Mollet en puissance ! Hollande creuse si profond qu’il trouvera mieux que du pétrole, Valls sacrifie son « n+1 » dans l’espoir de rafler la mise en 2022. Mais ce type qui refuse la pensée nous a sorti le plus grand désastre en matière de communication de ces dernières années : la loi El Khomri. Mélenchon charge la mêlée, seul : les bavards de Nuit Debout s’amusent sans lui. LR ? Une blague. On ne se lassera jamais de voir l’idéal-type du conformiste se la jouer à l’américaine.

« Et Juppé ? », dîtes-vous. Vous nous taquinez, petit malin ! Les Français sont naïfs, des « veaux », ils n’ont aucune mémoire, c’est ce que vous nous dîtes ?  Mais comprenez ! Juppé, c’est un peu le choix du désespoir. C’est le choix fait dans la débandade totale, c’est juin 1940, on s’en remet au premier gars solide venu. Attention Juppé n’est pas Pétain, attention ! C’est seulement un choix par défaut. Mais, Macron alors ? Macron, on en vient enfin à Macron. Macron, eh bien, c’est un peu une arnaque.

Macron, un visionnaire sans grande vision

Il ne faut pas être sceptique à l’excès. Macron est au-dessus de certains de ses compagnons. Bien au-dessus. Il faut rappeler que l’on a, dans le même gouvernement, quelqu’un comme Macron et quelqu’un comme El Khomri. Le yin et le yang. Contrairement à ce qu’il déclare aujourd’hui, ce sera un concurrent féroce. Il veut la part du lion, mais il risque de décevoir ceux qui fondent leurs espoirs en lui, même sans se l’avouer.

Son problème, c’est qu’on ne sait a priori pas tellement ce qu’il pense. À part révéler sa sensibilité gaullo-napoléonienne dans une interview un peu cryptique, à part écrire quelques articles, de qualité, dans la revue Esprit, il n’a pas dit grand-chose de sa vision du futur. C’est pourtant lui qui dit que : « Contrairement à ce qu’affirme une critique postmoderne facile des “grands récits”, nous attendons du politique qu’il énonce de grandes histoires […]. Il est temps en effet de redonner à l’idéologie sa forme contemporaine. Le discours politique ne peut être seulement un discours technique qui égrène des mesures. Il est une vision de la société et de sa transformation. »

Pourtant, il s’est surtout manifesté comme un petit impertinent libéral. Il a aidé le grand Jacques Attali à écrire un rapport-cale-pour-meuble, soutenu les entrepreneurs contre les fonctionnaires ou profité de ses amitiés patronales pour héberger son mouvement, pour le plus grand bonheur de Mediapart. Les premiers ambassadeurs de son mouvement seront, à n’en pas douter, des patrons. C’est son entourage naturel.

Bref, c’est là qu’est l’arnaque. Macron change l’emballage, pas le produit. Ce ne sera peut-être pas lui, le premier grand-homme-énarque. C’est un énième candidat pour mondialiser, libéraliser, réformer enfin cette vieille France empêtrée dans ses blocages. Comme tous ceux qui nous gouvernent, sans succès, depuis quarante ans.

Il le présente avec plus de subtilité que les autres. Et il n’a pas tort de s’attaquer à certains petits scandales. Mais son marché électoral réel est minuscule. Ce n’est pas ce qu’attend le peuple français. Chose riquiqui dans le monde d’aujourd’hui, il est toujours plein d’ambition et croit toujours au pouvoir de la politique, et non des politiques actuels, de changer le monde.

À vous de jouer !

Le jeu politique est vide. La France est à prendre. Macron est un futur colosse aux pieds d’argile. La société est ouverte aux initiatives des entrepreneurs politiques de demain. Ce ne sera pas le FN, qui n’est que le pus de notre maladie nationale ! Ce ne seront pas non plus les gauchistes de la « convergence des luttes », qui font joujou à manipuler 4 ou 5 naïfs sur les places des grandes villes. Ce n’est pas ça que la France attend !

Il faut viser la grande masse du peuple. Vous sentez bien ce qui travaille les foules invisibles. Vous savez ce que sont les angoisses communes de Monsieur et Madame X, blancs, noirs, arabes ou ce que vous voulez, pauvres et moins pauvres, travailleurs humbles et pessimistes : le sentiment de ne plus maîtriser notre destin, de voir notre très chère laïcité vidée de son contenu, d’être esclave de la folie des marchés financiers mondiaux, d’être incapable de lutter contre certaines grandes entreprises, de ne pas pouvoir décider qui entre et qui sort de notre territoire, de faire partie d’une Europe aux ambitions fantasmagoriques, etc. Tous ces non-dits nationaux sont l’or des entrepreneurs politiques futurs. Ce ne sont pas 3 ou 4 start-uppers ni 6 ou 7 gauchistes aveugles au réel. C’est le commun des Français.

Formose sera-t-elle un casus belli?

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Comme le chinois est ma langue maternelle, on me presse de publier des tranches de blog plus fréquemment sur l’actualité politique en Chine continentale — la République populaire de Chine [中華人民共和國] — et à Taïwan — la République de Chine [中華民國] — , i.e. l’île de Formose, en me plongeant dans le Web (chinois) puisque désormais je suis plus souvent en France qu’en Asie.

Puis-je apporter quelque-chose au débat ? Fréquemment, lorsque les Français parlent des questions chinoises, en dessinant un serpent il lui rajoute des pattes [畫蛇添足 HuàShéTiānZú], proverbe chinois qui se moque de ceux qui compliquent inutilement une situation. A propos de la Chine, en France, le serpent devient souvent un mille-pattes.

Les Chinois (et les Taïwanais), pour leur part, hésitent souvent avec les Européens à « jouer de la guitare devant un bœuf » [ 對牛彈琴 DuìNiúTánQí]. C’est à dire qu’ils renoncent à « pissser dans un violon » comme on dit en français, étant souvent réticents à discuter en profondeur avec des Français qui, non seulement, collectionnèrent avec dévotions les éditions successives du Petit livre rouge [毛主席語錄 Máo ZhǔXí YǔLù ] le « catéchisme du Président Mao », mais l’ont lu avec des frissons dans le bas du dos.

Une telle consternation bien évidemment décourage les discussions. Mais rien n’est simple, Marceline Loridan (dont j’ai traduit en chinois Et tu n’es pas revenu) une des rares survivantes des camps d’extermination nazis fut sur Arte une propagandiste zélée du maoisme avec son mari Joris Ivens. Ils ont traversé la Chine en tous sens, invités du pouvoir sanguinaire maoïste, sans rien y comprendre — jusqu’au massacre de TianAnMen [天安門] en juin 1989 qui leur a, enfin, ouvert les yeux. Mais ils ont reculé devant la longue autocritique qu’ils devaient à leurs publics.

Pour les Chinois qui se souviennent des quatre millions de morts de la contre-révolution anti-culturelle (que fut la « révolution culturelle » 文化大革命) et des quarante millions de morts de la grande famine conséquence du grand-bond-en-arrière (que fut le «grand bond en avant» 大躍進 ), découvrir que le maoïsme a été une mode fanatique et durable en France, aussi bien à droite qu’à gauche, et que nombre d’universitaires et de journalistes ont fait carrière de leur dévotion à ce culte, est sidérant, incompréhensible.

La politique n’est pas vraiment mon domaine. En parler me met toutefois en contact avec des Chinois plus compétents que moi et j’apprends des choses que je suis heureuse de relayer.

Grâce au Juge Ti [狄仁傑], qui m’avait fait lire en chinois puis en anglais le livre de Ho Pin [何頻] et Huang WenGuang [黃聞光] sur le sujet, j’avais pu élucider le meurtre du Britannique Heywood qui a conduit à la chute de Bo XiLai [薄熙來], celle de son complice Zhou YongKang [周永康], le n°3 du régime maoiste qui, à la veille de sa retraite, voulait que Bo devienne le n°1 du PCC.

On sait que leur beau projet s’est terminé par la condamnation de tous les deux à la prison à perpétuité.

Une bonne nouvelle que je dois à ces deux potentats communistes désormais au fond du trou : un éditeur franco-suisse prestigieux, Slatkine, ayant lu ma tranche de blog à leur propos, a décidé de publier en version française ce polar politique qui paraîtra en octobre 2016, mis à jour par les auteurs et abondamment illustré. Nous en reparlerons lors de sa sortie.

***
J’ai évoqué récemment l’élection de (Mme) Tsai YingWen [蔡英文] à la présidence de la République à Taïwan. Elle prendra ses fonctions le 20 mai. Son discours ce jour-là sera examiné à la loupe par les journaux du monde entier : ce qu’elle dira des «relations entre les deux rives du Détroit», entre la Chine post-maoiste (qui est encore très maoiste) et la sympathique démocratie des 23 millions de Taïwanais, peut conduire à de sérieuses tensions en Asie. La présente tranche de blog, et les trois suivantes pendant les deux semaines précédant ce discours, visent à en préciser le contexte pour mes lecteurs.

Tsai YinWen prendra ses fonctions de Président de la République de Chine le 20 mai 2016.
 

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Pourquoi la Chine, dirigée par une ancienne victime de Mao, Xi JingPing [習近平], dont le père XI ZhongXun [習仲勳] avait été lui aussi une victime de Mao, est-elle encore maoiste ?

C’est une question qu’on me pose fréquemment, à laquelle j’ai donné précédemment une réponse dans l’une de mes premières tranches de blog, en deux photos que je repasse ci-après car elles me paraissent bien résumer le dossier :

— celle du couple Ceaucescu découvrant sous les balles d’un peloton d’exécution, que les patrons du KGB soviétique pour déstaliniser la Roumanie préféraient les éliminer

plutôt que

— de leur offrir un sac Louis Vuitton comme celui pour lequel Gorbachev, déchu, faisait de la publicité dans le New York Times.

Les dirigeants maoistes chinois ne voulant pas terminer comme les Ceaucescu ni comme Gorbachev, ont décidé – compromis rapide et facile – de « libérer les sacs Louis Vuitton » en Chine, désormais le plus gros client de LVMH au monde. C’est un geste comparable, pour un autre ami chinois, à celui de Deng XiaoPing ouvrant les réserves de céréales et de lard de l’Etat après la famine du grand bond en avant. Mais cette ami ajoute : ce n’est sans doute pas suffisant car il ne suffit pas de mettre un kilo de riz et une livre de gras de porc dans un sac LV pour que les Chinois aient le sentiment de la liberté.

Pour Lénine, me souffle un ami chinois, le communisme c’était selon sa célèbre expression « les soviets, plus l’électricité ». En fait, ajoute ce même ami chinois, ce fut « le Goulag, plus la pénurie ». Pour la Chine aujourd’hui, le post-maoisme c’est « l’Internet sous étroite surveillance, plus les sacs Vuitton ».

Mais le bonheur d’acheter des sacs au monogramme LV ne suffit pas apparemment au peuple chinois : il demande – de manière encore confuse – à vivre comme les Taïwanais.

Plus de trois millions de Chinois visitent Taïwan en touristes chaque année (près de dix mille débarquent des avions chaque jour de l’année). Il y aura bientôt cinquante millions de Chinois du continent qui auront goûté brièvement au plaisir de vivre taïwanais.

Donc, plutôt que de racheter complètement LVMH à Bernard Arnault, le BP du CC du PCC (le Bureau politique du Comité central du Parti communiste chinois) souhaite absorber Taïwan ; ce que qu’on appelle la réunification, mais en chinois il faut noter que le mot employé est unification [兩岸統一], et non ré-unification (qui impliquerait que Formose fut un jour partie intégrante de la Chine).

Pour autant, à Taïwan, chaque 25 octobre est le jour anniversaire, non-férié [臺灣光復節 TaiWan GuāngFù Jié], pour marquer la « rétrocession » à la Chine de l’île de Formose qui avait été, après le Traité de Shimonoseki [馬關條約 MǎGuān TiáoYuē ], japonaise de 1895 à 1945, comme prise de guerre après la défaite de l’empire mandchou dans sa guerre avec le Japon. Mais cette rétrocession, moins de deux ans plus tard, fut indéniablement marquée par les massacres dits du 28 février 1947  [二二八 2-28]. Je reviendrai sur ces massacres qui, à tout jamais, on marqué les Taïwanais.

Ces mêmes Taïwanais ne sont pas d’accord avec le projet d’absorption de Formose par la RPC : ils refusent cette sorte de seconde rétrocession en repensant à la première.

L’évolution de HongKong récemment ne les incite guère à changer d’opinion : une majorité d’entre eux ont donc désavoué Ma YingJeou [馬英九] et le KMT [國民黨 GuóMínDǎng] en élisant Tsai YingWen [蔡英文] (une indépendantiste) à la présidence et ont donné une majorité au DPP [民進黨MínJìnDǎng ] à l’assemblée parlementaire de l’île, le Legislative Yuan.

Ma YingJeou par sa politique de rapprochement à marche forcée avec la RPC a conduit à la déroute électorale de son parti, le KMT. Il vient de tirer la leçon de sa défaite et d’avouer sur CNN que l’unification entre Taiwan et la Chine n’était pas pour demain.

Un ami taïwanais me signale que le maire de Taipei Ko WenJe [柯文哲] , ni KMT ni pro-communiste, en coopération avec son collègue le maire de ShangHai va rendre compatible les cartes de métro et de bus des deux grandes cités et qu’elles pourront servir pour de menus achats de part et d’autre dans les kiosques à journaux et autres convenience-stores. C’est au premier abord une idée sympathique et de bon aloi. Il n’y a pas l’équivalent même entre Toulouse et Paris. Et il est vrai que pour un Taïwanais se rendre de Taipei – SungShan Airport [台北松山機場] à ShangHai – HongQiao Airport [上海虹橋機場] est – par certains cotés – plus facile et plus agréable que pour un Parisien de se rendre de Paris – Orly à Toulouse – Blagnac. Mais dans le même temps il y a près de trois mille missiles pointés depuis le continent chinois vers Taïwan.

Un ami français me fait de son côté remarquer que Jean-François Revel avait déjà expliqué lors de la crise des euro-missiles que « les pacifistes sont à l’Ouest et les missiles à charge nucléaire à l’Est ». Aujourd’hui les cartes de métro conviviales bilatérales sont une amicale initiative du coté de Taïwan, alors que les missiles du coté de la RPC sont une véritable menace. Les immenses, luxueux, magasins Louis Vuitton en Chine sont une partie indéniable et paisible de la réalité. Les missiles en sont une autre, préoccupante et inquiétante.

Les polémologues [戰爭學家 ZhànZhēng XuéJiā] appellent l’appétit de la Chine pour Formose de l’irrédentisme [領土收復主義 LǐngTǔ ShōuFù ZhǔYì ]. Bref, c’est de la démagogie [煽動 ShānDòng] L’irrédentisme sert surtout à faire oublier des problèmes intérieurs. La Chine en a quelques-uns : le vieillissement de la population et la perspective de ne pas pouvoir assurer le minimum vital aux futurs seniors urbanisés ; l’appétit des populations éduquées des villes pour un minimum de démocratie et de répression de la corruption ; la lutte contre la pollution et pour la sécurité des aliments ; un meilleur accès à l’éducation et à la médecine ; etc.

Ce sont de nombreux sujets d’insatisfaction et il faut donc d’autant plus – de manière compensatoire – de thèmes frais à l’irrédentisme pour (tenter de) souder la nation derrière les dirigeants du BP du CC du PCC.

Le PCC a donc attaché beaucoup de soins à susciter et alimenter une querelle internationale à propos d’îlots inhabités que les Japonais appellent Senkaku [尖閣諸島] et les Chinois DiaoYuTai [ 釣⿂台群島].

La Corée du Nord, peu reconnaissante à Pékin de son aide (qui malgré les sanctions internationales lui permet de survivre), a compliqué les choses ; si bien qu’aujourd’hui le Japon et la Corée du Sud insistent pour que les forces armées américaines restent sur place et mettent en place un système de défense anti-aérien sophistiqué.

Cela irrite Pékin qui ne parvient pas à contrôler son petit allié ultra-stalinien, qui ne lui est pas vraiment reconnaissant des 180 000 morts chinois de la Guerre de Corée. C’est le chiffre officiel donné par le China Daily à l’occasion de l’inauguration en 2010 d’un musée par le général Guo BoXiong [郭伯雄] (par la suite n°2 des forces armées chinoises, membre du BP du CC ; mais qui a été en 2015 viré du PCC, et va passer en jugement pour corruption, officiellement US$ 12,5 M, sans doute beaucoup plus).

Guo BoXiong et Xu CaiHou, les deux principaux dirigeants militaires chinois, sous la présidence de Hu JinTao, désormais exclus du PCC pour corruption.

En faisant passer, sur ses cartes, la frontière de la Mer de Chine du Sud quasiment dans le port de Jakarta, à quelques 3000 km du littoral chinois le plus proche, Pékin a réussi à inquiéter ses voisins d’Asie du Sud-Est et accompli l’exploit de convaincre Hanoi d’ouvrir ses ports aux forces navales américaines (en faisant oublier la Guerre américaine au Vietnam ! Faut le faire …). Les Philippines, qui avaient viré la VIIe Flotte, viennent de lui offrir la possibilité de nouvelles bases navales !

Tout cela fait désordre. Les conséquences de l’irrédentisme sont perverses et en fait très dangereuses, souvent incontrôlables, dissertent les polémologues.

Suivre – semaine après semaine – les soubresauts diplomatiques, polémiques et polémologiques de ce bilatéral, dépasse mes compétences et ma patience. Je ne peux que renvoyer les lecteurs intéressés au seul site Web sérieux (de l’avis de la plupart de mes amis polémologues chinois, taïwanais et français) en langue française sur ces sujets : Question Chine. Il y en a d’autres, mais en chinois ou en anglais.

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Ce développement récent d’un contexte ancien étant ainsi posé, pour répondre au vœu de la Direction de Causeur, revenons au sujet sur lequel j’ai plus de lumières comme jeune Taïwanaise, dont les grands-parents sont nés sur le continent chinois et se sont réfugiés dans l’île de Formose en 1949.

Pour quelles raisons les Taïwanais, qui sont (sauf quatre cent mille aborigènes austronésiens) ethniquement et linguistiquement chinois, et géographiquement assez proches du continent chinois (l’île de Formose est à moins de 150 km des côtes chinoises) se sentent-ils majoritairement aussi étranger à la RPC ? Plus encore que les Néo-Zélandais se sentent libres de toute sujétion au gouvernement britannique.

Et pas seulement les descendants des Chinois qui ont quitté la Chine depuis trois siècles pour s’emparer d’une île alors peuplée d’Austronésiens, mais également un grand nombre des enfants des réfugiés de 1949 fuyant la Chine dont les communistes s’emparaient.

Certes ( surprise ! ), ce sont les anciens anti-communistes du parti nationaliste, le KMT, qui sont aujourd’hui à la pointe de la réconciliation avec la Chine maoiste, mais leurs enfants en sont moins convaincus : ils se sentent taïwanais plus que chinois.

Le paradoxe (ou la complexité) augmente quand on constate la popularité des chanteurs taïwanais en Chine et l’abondance des investisseurs taïwanais sur le continent : deux millions de Taïwanais vivent et travaillent en Chine continentale et le Taiwanais Foxconn y emploie un million d’ouvriers dans ses usines.

Je vais tenter une première explication en parlant – d’ici le 20 mai 2016 – de trois ouvrages en langue française qui sont sans doute les trois premiers livres à lire par tout Français qui veut comprendre Taïwan et les relations de Taïwan avec la Chine, et le contexte dans lequel Tsai YingWen prononcera son discours inaugural.

Le troisième de ces titres sort cette semaine en librairie. Les deux autres prennent la poussière sur les étagères de leur distributeur depuis deux et trois ans.

Ces trois ouvrages sont parus sous la même enseigne, les Éditions René Viénet, et ont été traduits en français par le même traducteur, Pierre Mallet, ancien directeur adjoint de la représentation officieuse française à Taipei. Il y a donc une cohérence certaine dans leur publication.

Si mes lecteurs veulent bien avec moi observer – à propos des deux premiers – le silence médiatique (et les réticences des bibliothécaires universitaires à les mettre à la disposition des étudiants), ils comprendront que ce sont des ouvrages dérangeants donc importants.

Je parlerai d’abord du plus récent et, ensuite, des deux précédents.

La chute de l’empire européen

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europe migrants frontiere immigration
Réfugiés bloqués à la frontière entre la Hongrie et la Serbie (septembre 2015). Sipa. Numéro de reportage : 00723425_000001.

Désintégration, naufrage, chute, délitement, impuissance, aboulie : quand on veut mettre l’Europe en une, on hésite entre deux registres sémantiques, celui de la catastrophe et celui de la pathologie. Même les meilleurs croyants ne peuvent ignorer que leur belle chimère de tous les peuples d’Europe (en attendant ceux du monde) se donnant la main pour aller vers un avenir radieux délivré des guerres et des « égoïsmes nationaux » est dans les choux.

Vue d’en bas, l’Europe évoque une sorte d’adjudant-chef tatillon qui se mêle de tout, vous impose des règles absurdes pour vous nourrir ou vous habiller et vous oblige à garder l’arme au pied face au danger. Et vue d’en haut c’est une débandade dans laquelle chacun essaie de sauver ses propres meubles – les fameux « égoïsmes nationaux ». Dans Le Monde, Arnaud Leparmentier se désole de ce que « la pression des populistes » empêche les gouvernements « de prendre les mesures nécessaires radicales pour répondre à la situation : davantage d’Europe ». Oui, peut-être que dans le monde merveilleux des correspondants bruxellois, il existe une Europe agissante, puissante dont on aimerait qu’il y en ait davantage. Dans la vraie vie, depuis cinquante ans, plus il y a d’Europe, moins il y a de politique. Confrontée à des tensions internes et à des menaces externes grandissantes, l’Europe apparaît désarmée, stratégiquement, politiquement et moralement. Pour tout dire, au moment où elle serait le plus nécessaire sous la forme d’une union d’États œuvrant ensemble pour leurs intérêts communs, elle est aux abonnés absents. Et on découvre avec effarement qu’elle a miné (ou en l’occurrence déminé) l’étage du dessous.

Il est significatif que ce soit la crise migratoire, et non pas les tensions monétaires et financières, qui ait eu la peau de l’unité européenne. Une fois de plus, les questions identitaires sont bien plus existentielles que les problèmes économiques. On dira qu’il y a un lien entre le marché roi, le chômage de masse et l’islam radical. Peut-être, mais je peux m’accommoder de plus de libéralisme, pas de plus d’islamisme. Et je suis prête à me battre pour la laïcité, pas pour l’ISF (ni contre d’ailleurs).

Or, la première des questions identitaires c’est la frontière qui permet non seulement de définir ce qu’on est, mais de le défendre.[access capability= »lire_inedits »] Et quoi qu’en pensent les rienàvoiristes[1. Délicieux terme que j’emprunte à Jean Birnbaum.]), il y a au moins un lien entre crise migratoire et terrorisme djihadiste, c’est que les deux ont révélé aux Européens qu’ils n’avaient plus de frontières pour les protéger. Formellement, les illusions européistes se sont fracassées dans la nuit du 6 ou 7 mars, quand Angela Merkel s’est offert un petit dîner en tête à tête avec le Premier ministre turc Ahmet Davutoglu[2. En fait il y avait le Premier ministre hollandais mais il devait être là pour faire de la figuration.]. Il n’y fut pas question de romance en coulisse, mais d’un marchandage sur les réfugiés, les Turcs acceptant, moyennant finances, gracieusetés diverses et pudique cécité sur leurs turpitudes, d’effectuer eux-mêmes le choix – on n’ose écrire le « tri » – de ceux qui seront autorisés à franchir les portes de l’Eldorado.

Les commentateurs n’ont pas eu de termes assez durs pour dénoncer cet accord qui ne laisse aucune place, il est vrai, à la poésie humanitaire. Ils ont peu noté la faiblesse des protestations gouvernementales sur le fond de l’accord, comme si, dans les chancelleries, on se disait qu’Angela Merkel avait fait le sale boulot sans salir les mains des autres. Après des mois d’atermoiements en ordre dispersé qui n’ont en rien tari le flux des migrants ni permis de trouver la moindre solution pour le million et demi d’entre eux qui ont déjà déposé une demande d’asile dans l’Union, cet accord constitue une première tentative d’ériger une digue et de ralentir le rythme des arrivées. Et aussi moralement déplorable soit-il, il semble avoir soulagé les vassaux de madame Merkel qui n’ont pas moufté après le putsch de la chancelière, à l’exception de moult criailleries « de source anonyme ».

On pourrait en conclure que l’Europe, ça marche quand il y a un patron. Dans ce cas cela s’appelle un empire, et ça ne marche que quand les intérêts de la métropole et celui de ses lointaines provinces convergent. Ce qui n’est le cas dans aucun des grands dossiers du moment. Il y a donc pas mal de raisons de penser qu’après la décadence (qui, dans le cas de la « construction européenne », a commencé très vite après sa naissance), nous sommes déjà en train de vivre la chute de l’empire européen.

Si certains s’obstinent à nier l’existence de toute relation entre crise migratoire et terrorisme, c’est que l’immigrationnisme est au cœur du rêve européiste. Comme l’a magnifiquement montré Alain Finkielkraut, l’Europe n’existerait qu’en cessant d’exister pour accueillir. Et comment résister à la séduction des mots « ouverture », « accueil », « hospitalité » ? Il faut s’empresser de préciser que le lien entre migrants et terroristes n’est pas individuel, même si quelques futurs meurtriers – qui passeraient de toute façon – se glissent dans le flux. Le djihadisme se nourrit du salafisme qui se nourrit d’un certain islam en ascension en Europe, qui se nourrit d’une immigration massive et subie que nous n’avons pas su intégrer, préférant adopter subrepticement un multiculturalisme qui consiste à ne demander aucun effort d’adaptation aux arrivants. Et on voit mal comment on ferait mieux avec un rythme d’arrivées décuplé par la guerre en Syrie. « Au Royaume-Uni, s’étrangle encore Leparmentier, les attentats de Bruxelles sont récupérés par les europhobes de UKIP, qui ont assuré que “des frontières ouvertes mettent nos vies en danger”. » Les salauds.

Certes, il ne faut pas pour autant renoncer à accueillir, ni à offrir à ceux que nous accueillons le « rêve européen » – car vues d’ailleurs, la liberté et la paix dont nous jouissons sont encore un rêve. Mais, comme le dit le chercheur hollandais Paul Scheffer (pages 40-44), puisque nous donnons beaucoup (et pas seulement le droit de séjourner dans un camp de réfugiés), nous pouvons donner seulement à peu. C’est triste, mais c’est ainsi. Au lieu de dispenser des leçons de morale aux dirigeants de l’Est européen, on ferait mieux de se demander jusqu’à quel point on peut contraindre les peuples de l’Ouest à « l’ouverture » (sous toutes ses formes) sans voir les fractures internes aux sociétés s’aggraver.

Il y a un an ou deux, les bons esprits, jamais avares d’effets d’âmes et de manches, dénonçaient avec colère la forteresse Europe. Tu parles d’une forteresse, c’est plutôt Europe ville ouverte. Les règlements européens interdisent, nous a-t-on seriné, toute régulation des flux migratoires. Quelques États, comme le Danemark, s’étaient déjà affranchis de l’obligation d’assurer à tout résident « une vie familiale normale », sans subir de foudres autres que celles de la presse. Et l’Angleterre a, quant à elle, obtenu un passe-droit.

Surtout, les accords de Schengen devaient parfaire la libre circulation à l’intérieur de l’Union tout en érigeant une frontière sûre entre elle et l’extérieur. Bien entendu, la deuxième partie du programme a été abandonnée et Schengen est devenu synonyme d’« ouvert à tous les vents » – surtout les mauvais. Notre sondage montre que, si une écrasante majorité de Français (et de la rédaction de Causeur…) ne sauterait pas le pas de la sortie de l’Union, une courte majorité voterait en faveur de la sortie de Schengen, c’est-à-dire du retour aux frontières nationales.

Dans ce paysage sombre, il y a une bonne nouvelle, qui est que, depuis les attentats, toutes les règles dont on nous disait qu’elles étaient gravées dans le même marbre que les règles budgétaires (ce qui signifie qu’il fallait truander en douce) ont volé en éclats. On a vu des douaniers sur les routes, des contrôles dans les aéroports. Des broutilles, assurément, mais qui montrent peut-être que les États sont en train de reprendre la main sur leurs frontières. En matière antiterroriste, la bonne vieille coopération entre États souverains, malgré ses ratés, semble avoir plus de résultats que les grandes tablées bruxelloises. Si l’Europe est impuissante, au moins qu’elle n’empêche pas les autres d’agir. Les vieilles nations n’ont peut-être pas complètement oublié ce qu’était l’Histoire.[/access]

>>> Retrouvez en cliquant ici l’ensemble de nos articles consacrés au Brexit.

Tempête à La Haye

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(Photo : SIPA.00715918_000003)

Le rejet lors du référendum qui s’est tenu le mercredi 6 avril en Hollande, de l’accord d’association entre l’Union européenne et l’Ukraine constitue à la fois une victoire de la démocratie et illustre la difficulté de l’UE à respecter les règles élémentaires de la démocratie. Ce référendum signe aussi la crise d’une stratégie politique interne, celle qui cherchait à construire l’Union européenne en contournant les peuples, mais aussi une stratégie externe, celle qui faisait de la Russie un « ennemi ». Cette double crise stratégique va peser sur les développements futurs de l’UE.

Les implications du « non » néerlandais

La question posée était de savoir si les électeurs hollandais approuvaient ou non l’accord d’association. Le fait qu’un référendum puisse être tenue sur un tel sujet est indiscutablement la preuve que la démocratie est bien vivante aux Pays-Bas. De fait, les électeurs hollandais ont rejeté cet accord d’association par une large majorité (64% des votants). Mais dans le même temps, le gouvernement hollandais, et les institutions de l’Union européenne, ont affirmé qu’il ne serait pas tenu compte de ce référendum. Certes, le vote n’avait qu’une portée consultative. Mais, la réaction des autorités, tant européennes que hollandaises, est de ce point de vue exemplaire. Elle vient confirmer ce que nous savions déjà avec le comportement de ces mêmes autorités tant par rapport au référendum de juillet 2015 en Grèce, que lors des différents votes en France et au Pays-Bas en 2005.

Le vote de mercredi pourrait cependant fragiliser l’accord d’association avec l’Ukraine et, au-delà, l’ensemble de l’Union européenne. Non pas à court terme car cet accord, qui a valeur de traité et qui comporte un gros volet commercial mais aussi politique, a déjà été ratifié par le Parlement européen. De fait, il est entré en vigueur au 1er janvier 2016. Mais, cette situation ne pourra pas durer éternellement. Si les Pays-Bas ne ratifient pas le traité, ce dernier pourrait être dénoncé devant la Cour de justice de l’Union européenne. En tous les cas c’est ce que l’on craint à Bruxelles ou, derrière le référendum néerlandais se profile déjà le référendum britannique du mois de juin et le « Brexit ».

Les autorités européennes au pied du mur

Le président du Conseil européen, Donald Tusk a « pris note », jeudi 7 avril, du non des électeurs néerlandais. Il a indiqué qu’il entendait « poursuivre [ses] contacts » avec le Premier ministre des Pays-Bas, M. Mark Rutte sur ce sujet : « J’ai besoin d’entendre quelles conclusions lui et son gouvernement vont tirer du référendum et quelles seront ses intentions ». Clairement, il entend faire peser tout le poids de la décision sur les épaules du gouvernement hollandais. En janvier dernier, le président de la Commission européenne, M. Jean-Claude Juncker, avait prévenu qu’un « non » pourrait conduire à ce qu’il appelait « une crise continentale ». Ceci équivalait à avouer l’importance du référendum. Jeudi, il s’est dit « triste », selon un porte-parole. Quant aux conséquences du vote, « il appartient désormais avant tout au gouvernement néerlandais d’analyser les résultats et de décider de la marche à suivre ». Comme Donald Tusk, il rejette la responsabilité de ce qui pourrait survenir sur le gouvernement néerlandais. Mais, on voit bien que le problème ne pourra être cantonné aux seuls Pays-Bas. Que les autorités européennes acceptent de tenir compte de ce référendum, et c’est toute leur stratégie, tant à l’intérieure de l’UE qu’à l’extérieur qui en sera fragilisée de manière décisive. Qu’ils décident de n’en pas tenir compte et ils offrent sur un plateau un argument très fort aux partisans du « Brexit » et plus généralement à tous les partis « eurosceptiques » en Europe.

Le contexte de la double crise de l’Union européenne

Ceci survient alors que se déroule une double crise au sein de l’Union européenne. D’une part, il est clair que l’euro est en train de détruire l’Europe. Cette constatation s’impose désormais depuis 2011 et le durcissement du cadre disciplinaire mis en œuvre pour faire face à la crise de l’euro. Ce processus est devenu évident avec la crise entre le gouvernement grec et les autorités européennes du premier semestre 2015. Cette destruction découle de l’ensemble du cadre économique et social que l’euro favorise ou impose dans les différents pays membres. Mais, elle découle aussi du cadre politique implicite qui se met en place à propos de l’euro dans les pays de la zone euro et qui est marqué par un abandon progressif de tous les principes démocratiques.

Cependant, et simultanément à cette crise induite par l’euro, nous avons une autre crise, la « crise des migrants ». Ses conséquences sur le fonctionnement de l’UE sont évidentes ; on le voit avec la remise en cause des accords de Schengen en particulier. En doute quant à son identité, mais aussi quant à son avenir, l’Union européenne semble ne pas trouver d’autres solutions que de se créer un « ennemi » largement imaginaire en la personne de la Russie. Ce processus, il faut l’ajouter, est largement inspiré aussi par les Etats-Unis qui verraient quant à eux d’un très mauvais œil un rapprochement potentiel de l’UE et de la Russie. L’Ukraine était devenu le « symbole » de cet affrontement avec la Russie. Or, voici que le vote néerlandais remet brutalement en question la logique de cette stratégie.

Une crise de la stratégie européenne

Or, le vote néerlandais remet en cause une partie de cette création d’un ennemi imaginaire. La stratégie de certains milieux européens est ici touchée au cœur. Au-delà, Le « non » des Néerlandais au référendum sur l’accord d’association entre l’Ukraine et l’Union européenne témoigne d’une crise profonde au sein de l’UE. Remettant en cause les relations entre l’Ukraine et l’UE, ce vote signe la fin de la politique d’élargissement vers l’Est de l’UE.

Car, derrière la remise en cause de cet accord se profile la question de la Russie, et de la justification de la politique de sanctions décidée par l’UE. Le fait que les Néerlandais se soient clairement prononcés contre cet accord est hautement symbolique. On se souvient que les protestations de la place Maïdan, à Kiev, avaient eu en partie pour prétexte cet accord.

Le vote du mercredi 6 avril met définitivement fin au rêve de certains Ukrainiens d’adhérer à l’Union européenne. Il permet de mesurer la tragédie que le mouvement de la place Maïdan a engendrée en opposant Russie et Union européenne, une tragédie dont l’Ukraine mettra probablement une décennie à se relever. Mais, cette tragédie touche aussi l’UE, et il faudra du temps pour que l’on dresse le tableau complet de ce qu’aura coûté, tant économiquement que politiquement, aux pays européens le conflit avec la Russie.

Retrouvez cet article sur le blog de Jacques Sapir.

Les tweets de Monsieur Edwy

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Edwy Plenel lors du procès Bettencourt, à Bordeaux, en 2015 (Photo : SIPA.00729157_000001)

Je n’accorde pas d’ordinaire une grande importance à Edwy Plenel. Je le rencontre le plus souvent via les réseaux sociaux, sous différentes formes : articles, vidéos, podcasts d’émissions radio ou tweets. Par nature, les tweets sont ambivalents : ils ont l’inconvénient de proscrire le développement de la pensée et d’annuler la nuance, l’avantage d’une concision ne diluant pas le raisonnement et sa structure dans le langage. L’essentiel y est concentré. Occupée au quotidien par les questions de défense et de politique étrangère sous l’angle cognitif, mon intérêt pour la manière dont nous raisonnons sur le terrorisme et l’islamisme, pour les stratégies discursives qui viennent en appui, leur style, a fini par percuter les tweets de Monsieur Edwy. Ces tweets n’ont pas attiré mon attention parce qu’ils sont signés Plenel, mais parce que les tweets de Plenel sont à certains égards exemplaires d’une manière de raisonner, qui y apparaît pure et condensée.

Le premier sur lequel je suis tombée, si ma mémoire est bonne, a suivi les attentats de janvier 2015 contre Charlie Hebdo et la supérette casher. Le message du tweet était : « L’enfance misérable des frères Kouachi. A lire impérativement pour se ressaisir », suivi d’un lien vers un article du site Reporterre.

 

Le lien de causalité établi entre « l’enfance misérable » et l’acte terroriste est asséné avec la force de l’évidence qu’ont toujours aux yeux de ceux qui les répètent les poncifs impensés et non démontrés. C’est certes une croyance assez répandue, surtout à gauche et à l’extrême gauche, y compris chez certains sociologues dont on pourrait attendre qu’ils travaillassent au lieu de propager des idées reçues et de les estampiller « sciences sociales », mais elle est ici merveilleusement résumée. D’autant que Plenel donne en quelque sorte l’ordre d’y adhérer (« impérativement ») si l’on veut faire partie de ceux qui se « ressaisissent », sous-entendant donc que ne pas y adhérer serait une marque de « dessaisissement » politique.

Pour notre malheur, les débats sur le sujet tournent très vite en France aux querelles autour de la « culture de l’excuse », alors que ce n’est pas la question. La question n’est pas de savoir si une analyse « excuse » ou non ceux qui commettent des actes terroristes, la question est de savoir si l’analyse est vraie ou fausse. Et il se trouve qu’une somme de travaux assez considérable, réalisés par des chercheurs en sciences sociales ou des équipes pluridisciplinaires spécialisés à travers le monde depuis quelques dizaines d’années, travaux solides, documentés, avec des bases empiriques et statistiques sérieuses (dont le livre de Gérald Bronner, réédité récemment, La pensée extrême, comment des hommes ordinaires deviennent des fanatiques), montrent que le lien de causalité dont Plenel intime l’ordre de se souvenir de l’évidence est… faux. On note d’ailleurs qu’Edwy tweete moins sur « l’enfance misérable » des terroristes quand ceux-ci n’ont pas eu d’« enfance misérable ».

La vérité est que le profil des terroristes islamistes est pluriel, qu’on trouve entre autres parmi eux une part importante de jeunes hommes issus de la classe moyenne, ayant parfois suivi des études supérieures, et dont les familles étaient plutôt bien insérées, qu’il s’agisse d’individus immigrés acculturés ou natifs d’un pays occidental – ce type de profil, qui n’est pas le seul, est bien décrit dans l’ouvrage de Marc Sageman, Le vrai visage des terroristes, psychologie et sociologie des acteurs du djihad. Sa présence, non marginale, n’autorise donc pas à établir un lien de causalité entre la misère – ou l’exclusion – et le terrorisme. On peut aussi prendre le problème à l’envers : dans une interview datant du début des années 2000, Gérard Chaliand, un des spécialistes français de l’histoire de la guérilla et du terrorisme, a cette formule lapidaire : « Ce n’est pas la pauvreté qui explique le terrorisme : il ne se manifeste pas chez les Africains ». Il s’y est depuis manifesté, sous la forme du terrorisme islamiste, par contamination, mais il était juste à l’époque de souligner qu’en toute logique, l’Afrique aurait dû être le plus gros producteur mondial de terroristes si la thèse était vraie, et qu’elle est donc fausse.

Un double mépris

Au bout du compte et au-delà des faits, deux mépris s’expriment dans cette idée qui paraît si évidente à certains. D’abord le mépris des pauvres qu’on croit défendre : les pauvres ou les exclus, réels ou fantasmés, sont des terroristes en puissance du simple fait de leur pauvreté ou de leur exclusion. L’idéologie est une conséquence de la pauvreté ; les pauvres n’ont pas les mêmes sentiments ou dilemmes moraux que les autres. Ensuite le mépris de l’ennemi, à travers le mépris de ce qu’il dit. Dans leurs revendications, aucun des terroristes qui ont frappé la France n’a dit lutter contre la misère et l’exclusion, mais pour Allah et sa victoire, selon l’idée qu’ils s’en font.

Le dernier tweet de Monsieur Edwy que j’aie eu l’occasion de lire, il y a un peu plus d’une semaine, concernait la venue de Tariq Ramadan à Bordeaux pour une « conférence » et la réaction peu enthousiaste d’Alain Juppé. Le message était le suivant : « Mélange de peur, d’ignorance et de préjugé, l’excommunication politicienne de Tariq Ramadan déshonore la France ».

 

Je ne trancherai pas ici la question de savoir si Tariq Ramadan tient un double discours en fonction de ses publics ou s’il est « très clair » quand il s’adresse aux musulmans européens ou à ceux qu’il espère futurs musulmans. Le fait est que Tariq Ramadan est un prédicateur qui souhaite islamiser la modernité plus que moderniser l’islam, fait la promotion en Occident d’un islam revendicatif appuyé sur un discours victimaire, taxe « d’islamophobie », comme Plenel d’ailleurs, toute réticence ou tout refus de satisfaire les revendications identitaires et communautaires des musulmans, ne condamne, avec moult circonvolutions, le terrorisme islamiste que dans sa méthode et non dans ses objectifs – différence principale entre djihadistes et Frères musulmans – et fait régulièrement des insinuations conspirationnistes sur Facebook au sujet des attentats en Occident.

Le soutien aux supposés « opprimés »

Le soutien d’Edwy Plenel à Tariq Ramadan n’est pas neuf, et repose sur une conception de l’Occident comme coupable par définition, un romantisme idéologique assimilant tout groupe violent irrégulier plus faible que son adversaire étatique à des « opprimés » en « révolte légitime », la tendance à poser qu’une minorité, simplement parce qu’elle est minorité, a toujours raison. L’idéal démocratique et l’amour de la liberté d’expression en revanche, si souvent invoqués par Plenel pour défendre Ramadan, ne sont que des arguments fantômes, tant Monsieur Edwy a fait la preuve de son aptitude à ne pas tolérer le pluralisme des opinions quand les opinions ne lui conviennent pas et de ses velléités à faire taire ses contradicteurs.

Et c’est justement de ce point de vue que son tweet est remarquable : il inverse les faits et les responsabilités avec un aplomb édifiant. C’est un exemple typique de tentative de subversion idéologique. Si, dans un contexte interne que certains auront peut-être du mal à qualifier de guerre, car il ne s’agit pas d’une guerre conventionnelle, mais qui est au moins un contexte de violence terroriste et de guerre idéologique, on juge que soutenir la diffusion des idées de Tariq Ramadan n’est ni un sommet de pertinence stratégique ni une victoire de la démocratie, alors Monsieur Edwy vous traite d’« ignorant », de « peureux », ayant des « préjugés », et vous accuse « d’excommunication ». Le choix des mots n’était peut-être pas calculé, il n’en est pas anodin pour autant. En effet, il faut tout renverser pour retrouver le vrai : l’ignorance et les préjugés sont deux caractéristiques de l’islamisme ; l’esprit d’inquisition et la dérobade morale face à l’ennemi deux caractéristiques de Plenel. Quant au « déshonneur de la France », on sait ce qu’il reste à faire pour retrouver le vrai.


Entre Gorizia et Padoue

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trieste padoue bourbon
Le monastère de Kostanjevica (Slovénie) abrite la dépouille de Charles X. Sipa. Numéro de reportage : 00662700_000004.

Entre les régions danubiennes ou balkaniques et la France, on traverse la Slovénie puis le nord de l’Italie. Retour progressif, sans doute, vers l’Occident. Disons, vers « la civilisation ». Il faut bien que les migrants aient un but pour entreprendre leur grand voyage. Du reste, les migrants, on le sait bien, visent plutôt l’Angleterre ou l’Allemagne. Dans un mouvement tournant (autour de la France) qui jette la confusion dans la boussole sur les notions d’est et d’ouest.

Quant à moi, je rentrais simplement en France, de retour de Hongrie et de Roumanie. Mais ne cherchons pas trop la simplification. D’ailleurs, pour bien comprendre, il faudrait aussi évoquer l’étape italienne du voyage aller, à Gorizia. Au retour : à Padoue. Et l’on verra que l’Europe n’est pas tant divisée par une frontière séparant l’Orient et l’Occident que traversée de plusieurs frontières aux tracés furtifs, souvent liées à l’histoire de la domination de l’homme par l’homme et qui subsistent encore, à l’heure où l’on veut faire croire que la zone Schengen existerait encore ou aurait existé.

Gorizia, aujourd’hui située à la frontière italo-slovène, était naguère une étape appréciée de la société viennoise en route vers le bord de la mer Adriatique, éventuellement vers Venise ou d’autres lieux de villégiature. La population de Gorizia est une combinaison latine et slave, de même que l’architecture, la gastronomie, toute la culture. N’omettons pas l’élément germanique, bien sûr, qui reste prépondérant, puisque sur cette population bigarrée régna l’empereur d’Autriche, puis d’Autriche-Hongrie, jusqu’à la fin de la Première guerre mondiale.

À Gorizia, une dame fort distinguée raconte comment, jadis, lorsqu’elle était fillette, des cardinaux la faisaient sauter sur leurs genoux. C’est l’esprit italien, à la bonne franquette. L’un d’eux, son préféré, avait coutume de rester longuement en adoration dans la chapelle du palais, avant de rejoindre ses hôtes au salon pour fumer un cigare. Cet homme lui a appris, dit-elle, le « dualisme ». Pas sûr que le mot soit bien choisi, mais on comprend ce qu’elle veut dire. Et l’on ne peut qu’approuver. La nuance, autrement dit. Aujourd’hui, mission presque impossible, peut-être même en Italie.

À bien y réfléchir, d’ailleurs, à Gorizia souffle aussi l’esprit d’Europe centrale, mélange de discipline et d’absurdité (les deux vont volontiers de pair). Par exemple, un restaurant qui s’appelle La Luna mais dans lequel on ne sert que de la cuisine slovène. Tandis que l’Autriche se racornissait sur sa capitale disproportionnée, les marges séparées de l’empire sont revenues à leurs anciennes manières. Comme à Trieste, qui se trouve à une trentaine de kilomètres. Entre les deux, le village côtier de Duino où Rainer-Maria Rilke composa les célèbres élégies. Ces tristes falaises, en hiver, font l’impression d’une paix mortelle. « Ô maison, ô prairie, ô lumière du soir/ tout cela d’un seul coup acquiert presque un regard ». Ou encore le château de Miramar, au bord de l’eau, d’où le futur empereur du Mexique, encouragé par Napoléon III, embarqua vers sa funeste destinée. Un archiduc Habsbourg, frère de François-Joseph. Au cœur du système de l’Europe centrale dans lequel Napoléon III se mouvait comme un chien dans un jeu de quilles.

De Rotterdam à Milan en passant par Francfort et Stuttgart, toute l’industrie de l’Europe se trouve dans cette région où les peuples ne se sont jamais organisés de manière autonome du point de vue politique, mais ont sans cesse occupé ensemble les premières places dans le domaine économique et financier. Une leçon pour nos amis d’Europe centrale, la bien nommée, qui se plaignent régulièrement de n’avoir pas eu le temps d’organiser leurs nations en états-nations à la française ni même à l’anglaise. Je n’ai jamais vu autant de camions sur une autoroute qu’entre Milan et Venise. On se croirait embarqués par erreur sur une voie de chemin de fer combiné rail-route. (Encore une invention du couloir industriel européen.)

Bref, dans cette région, on regarde l’avenir en louchant sur le passé. L’héritage impérial des Habsbourg, passé par la doctrine de l’Union européenne, fait place au multiculturalisme fondé sur la croissance économique elle-même appuyée sur de solides mégapoles. Tandis que tout autour les cultures nationales sont provincialisées.

Et la France dans cette partie floue de l’Europe ? À Gorizia, plus exactement à Nova Gorizia, en Slovénie, de l’autre côté de la frontière, se trouve le monastère franciscain de Kostanjevica (Castagnevizza) où sont enterrés les derniers membres de la famille Bourbon exilés après la révolution de 1830. Charles X, son fils Louis XIX et l’épouse de ce dernier, Marie-Thérèse de France, ainsi qu’Henri d’Artois, comte de Chambord, prétendant sous le nom d’Henri V, et quelques autres. À la fin du XIXe siècle, les derniers souverains français sont venus se réfugier à l’ombre de l’empereur. Aujourd’hui, la vieille rivalité entre les deux puissances continentales n’a sans doute plus lieu d’être. La France est toujours puissante, paraît-il, elle même jouit encore des frontière du temps de Louis XIV ou presque. Tandis que l’empire d’Autriche s’est effondré sur lui-même. À moins, justement, qu’il ne se soit au contraire dilaté jusqu’aux frontières du continent.

Pas sûr. Rien n’est sûr. Il suffit de descendre un peu vers le sud. Au retour, disais-je, arrêt à Padoue. Certes, on y rencontre un grand nombre de messieurs à lunettes qui circulent à vélo en manteau de loden vert, légèrement grisonnants et bedonnants comme Umberto Eco, parangon de l’intellectuel italien parfaitement intégré à la marche du monde vers la mondialisation depuis l’âge de la Renaissance.

Mais, à Padoue, on aime aussi la bonne vieille France. Le petit vin rouge en carafe est servi avec un sourire et quelques mots en français sur une nappe blanche ornée d’argenterie. À une table voisine, des hommes d’affaires allemands trinquent à la réussite d’une future collaboration. Le maître d’hôtel à la fine moustache, étroit d’épaule, s’assoit en fin de soirée à une table pour assister à la deuxième mi-temps du match entre l’AS Roma et le Real Madrid. On perd le match, on se sépare en proférant quelques jurons nostalgiques d’un temps qui n’appartient à personne. Saint Antoine, rendez-nous ces temps heureux ! Et la confiance, et la santé, et la mémoire ! À Padoue se trouve une grande cathédrale dans laquelle de splendides fresques racontent l’histoire sainte, mais aussi toutes sortes de chapelles ornées dont les cloches sonnent à tout moment. Et un petit oratoire, dans une ruelle étroite, une percée d’à peine quelques mètres dans le mur, au fond de laquelle se trouve une représentation de la vierge. On respire la foi simple et populaire de l’Orient.

Dans une autre ruelle du centre, une vieille dame élégante m’expliqua où était la maison de Galilée. Elle était fière, comme si elle avait fait naître elle-même le grand homme. Après tout, n’a-t-elle pas raison ? Elle a au moins fait naître en moi un sentiment d’admiration pour les Italiens. Et Galilée a revécu un instant. Finalement, la Renaissance, ce phénomène si difficile à interpréter, est-elle autre chose que ce que l’on en fait ? Sur le fil de la science, de la religion et du mode de domination des hommes.

En m’arrêtant en Italie sur le chemin qui nous sépare de l’Europe centrale et orientale, à l’aller comme au retour, je me suis demandé si d’un bout à l’autre du continent, ainsi qu’en moi-même, citoyen de l’Europe au XXIe siècle, ne passait pas comme une large et profonde vague immobile la frontière entre l’Orient et l’Occident.

La petite musique de Mark Greene

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(Photo : Hilde Kari - Flickr - cc)

Depuis 2004 et la parution de son premier roman, Le Lézard (Le Seuil), le romancier franco-américain Mark Greene construit une œuvre qui gratte le vernis de l’esprit humain, y plonge les mains et en ressort la boue, la saleté, le vice et l’étrangeté. Tantôt cruel, tantôt conciliant avec ses personnages, il accompagne leurs trajectoires entre grandeur amère et décadence certaine. Son dernier roman, 45 tours, ajoute une pierre à cet édifice baroque. Il raconte l’histoire de Franck et Richard, fictif duo à succès des années 80 sur le modèle de Partenaire Particulier, auteurs d’un unique tube qui leur permet encore de vivre de leurs droits d’auteur.

Richard est un artiste raté. Une après-midi d’hiver, Franck et lui sont réunis dans son salon. Franck, sans s’en apercevoir, fredonne huit petites notes qui signeront l’originalité du tube. Richard compose les arrangements et les paroles qui seront plusieurs fois rejetés par la maison de disques. À chaque remaniement, seules les huit notes survivront. Richard conteste, s’énerve puis se laisse séduire en attendant son heure. Il en est certain, l’artiste, le génie inspiré, c’est lui. Les autres sont des ignorants qui ne pensent qu’à vendre des disques, mais lui, il sait. Il n’abandonnera jamais le fantasme d’un retour en fanfare du duo, baptisé Manero – en référence au héros de La Fièvre du samedi soir – pour les besoins de la publicité. Le jour de la sortie, il écume les disquaires, achète au passage des dizaines d’exemplaires du disque et exige que les supermarchés modifient leur musique d’ambiance au profit du titre qu’il tient à voir « décoller ».

À l’abri du besoin, trente ans plus tard, il pèse cent cinquante kilos, passe son temps devant la télévision, dans son appartement avec vue sur le boulevard Montparnasse et rêve de retrouver Franck pour relancer la machine. Celui-ci n’est pas de cet avis. Cette époque lui semble loin, et dans le temps, et dans l’espace.

Depuis la disparition soudaine de leur producteur Stéphane Malagré lors d’un voyage en Inde, il a quitté Paris et le monde du spectacle dans lequel il se sentait étranger : il ne participait pas vraiment aux soirées données en son honneur, il y assistait, observait de loin, ne s’intégrait pas. Il ne se sent pas responsable du succès vers lequel il a entraîné Richard : « Tout ça, c’était à cause de la neige » s’excuse-t-il. Il préférait de loin les soirées fast-food et pétard aux studios d’enregistrement et aux plateaux télé. Retiré dans la campagne bourguignonne, une province qui n’a rien pour elle, ni la pauvreté authentique, ni la richesse touristique, il occupe la maison de sa défunte mère au cœur d’un village à l’agonie et opère un littéral retour à la terre. Entièrement isolé, il développe un fétichisme du sol, collectionne les boues, les glaises, les argiles, les mange, les frotte contre son corps, les promène avec lui dans de petits sacs de toile. Sans qu’il ne se l’avoue, il expie sa chance d’avoir quitté ce pays menaçant par ses volets fermés et ses maisons basses.

À la foi de Richard dans un come-back providentiel, à l’heure où de nombreuses vedettes des années 80 tentent leur chance, répond la foi naïve de Franck. Une nuit qu’il erre entre le cimetière et la place du marché, une clé laissée dans la serrure d’une des portes de l’église attire son attention. Il en fait réaliser un double. Désormais, l’église sera son domaine. Toutes les nuits, il s’y faufile, se love dans le chœur, lève les yeux vers le Christ qui chantonne à son oreille les huit petites notes. Avec un tel allié, il en est désormais convaincu, le retour du duo Manero est inéluctable.

Dans ce roman tourné vers le passé, Mark Greene ne donne pas les clés pour comprendre le présent ni pressentir l’avenir. Il plante son décor, y enferme des hommes, le lecteur et l’auteur observent de concert ce qu’il en adviendra.

45 tours, Mark Greene, Rivages/Payot, 215 pages.

45 tours

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Le lézard

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«Free to run», de la course à pied antisystème à la course markétée

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La 40ème édition du marathon de Paris (Photo : SIPA.00749583_000054)

Leurs muscles ont beau se raidir, la sueur brûler leurs yeux, l’ampoule se mettre à saigner, pourtant ils continuent à courir, à fouler le sol en rythme, les bras à hauteur de poitrine, la tête haute, le buste projeté légèrement en avant. Ils continuent à courir parce qu’un marathon, ça ne se marche pas, ça se court, ça se pense, ça se vit intérieurement, intensément, jusqu’au bout, jusqu’au dernier mètre, jusqu’au dernier souffle, jusqu’à la dernière foulée.

Alors, ils luttent. Ils luttent contre les douleurs qui assaillent leurs corps en mouvement, ils luttent contre la pesanteur du sol qui les attire, les épuise, les vide de leurs forces engagées. Ils luttent et souffrent en silence  et puis soudain les jambes s’allègent, les muscles retrouvent leur tonus, les corps leur élasticité. Ils flottent presque. C’est le moment de grâce qui surgit sans prévenir, récompensant la persévérance entretenue. L’exaltation apaisante se lit à présent sur leurs visages. Les limites de leur corps ont été repoussées et ils goûtent pleinement le plaisir de se sentir, tout simplement  vivant.

C’est cet esprit de la course à pied que Pierre Morath a souhaité restituer dans son documentaire consacré à l’évolution de ce sport passé, en quelques années, d’une activité sportive marginalisée, rébarbative, à une pratique ultra populaire. Le réalisateur, lui-même ancien athlète de haut niveau, rappelle que si aujourd’hui les multiples marathons organisés dans les rues de New York, Paris, Sydney, Londres et autres grandes villes, font déplacer des foules monstrueuses, dans les années 60, rares étaient ceux qui se disaient : si j’ai pas couru mon marathon avant 40 ans, c’est que j’ai raté ma vie !

Au contraire, les chevronnés de la course à pied ne couraient pas les rues mais rasaient les murs plutôt. Le documentaire alterne entre images d’archives et témoignages des principaux pionniers de la course urbaine et plonge le spectateur dans cette époque où courir n’était pas à la mode, où ceux qui allaient fouler le sol un dimanche matin sans autre but que de courir pour courir étaient perçus comme de drôles de loustics à tendance masochistes. Il faut dire que courir en petite tenue sur les sentiers sinueux de Central Park avait de quoi choquer certaines habitantes chic de la Cinquième Avenue.

« Run and fuck the system ! »

C’était l’époque où les coureurs n’avaient pas besoin de la playlist spécial running de Deezer pour se motiver, ni de montre connectée qui bipe à chaque foulée pour surveiller le rythme cardiaque et connaître la quantité de calories dépensées. Leurs corps n’étaient pas moulés dans des tenues qui ressemblent à celles des skieurs de fond — le look du coureur, c’était plutôt Dustin Hoffman dans Marathon Man — et leurs esprits n’étaient pas soumis à l’impératif de performance sportive.

Bref, leur mantra loin d’être « toujours plus loin, plus fort, plus vite ! » était plutôt du genre « cours et libère toi ! ». C’était encore l’esprit libertaire baba cool au service de la rébellion sociale : « Run and fuck the system ! » Le système en question, c’est celui de la fédération d’athlétisme, organisation sectaire et sexiste qui reconnaissait uniquement la course sur stade et pas la course urbaine et qui interdisait aux femmes de courir plus de 1 500 mètres.

Alors, pour réparer cette injustice, il fallait mieux avoir de bonnes jambes et non une jolie poitrine. Nombreuses sont les femmes adeptes de la course à pied, comme l’auteur de ces lignes, qui devraient avoir une petite pensée pour Katherine Switzer, première femme à avoir couru le marathon de Boston en 1967 alors que la gente féminine était encore ostracisée. C’est grâce à la puissance de ses jambes, à la force de sa volonté et la vivacité de sa passion, que, devant les caméras du monde entier, elle renversa les idées reçues sur la capacité de résistance du sexe faible.

Cette image choc qui la montre repousser Jock Semple, le directeur du marathon, l’interceptant pour lui arracher son dossard et l’exclure de la course, a fait le tour du monde et a véritablement lancé la lutte pour faire reconnaitre le droit des femmes à courir la même distance que les hommes. Il faudra attendre malgré tout 1981 pour que le Comité international olympique décide d’inclure le marathon féminin aux JO.

L’esprit de la course à pied dénaturé

Si Pierre Morath rappelle ce combat, c’est moins par acte de militantisme pro-féministe que pour montrer que la course à pied, perçue aujourd’hui comme un sport hyper individualiste complètement égocentré, a été à l’origine une pratique qui, en libérant les corps, a fait exploser les énergies collectives. Et qu’à travers cette libération corporelle, la course à pied a été finalement le fer de lance de l’égalité. Mais le documentaire prend un intérêt tout particulier en révélant comment cette avancée des droits et ce combat pour populariser la course urbaine se sont finalement soldés par la dénaturation de l’esprit de la course à pied. La course antisystème des exclus, des marginaux, des excentriques, où le plaisir individuel de courir a rencontré la lutte collective pour la reconnaissance des droits, est devenue, par sa démocratisation et sa professionnalisation, une course markétée dont les objectifs de rentabilité sont devenus plus importants que tout le reste. Pour illustrer ce revers de médaille, le documentaire rappelle le scandale provoqué  par la colère indécente de nombreux coureurs lors de l’annulation du marathon de New York en 2012 après les ravages de l’ouragan Sandy.

Mais Pierre Morath préfère finir son documentaire sur une note positive en filmant Noel Tamini, fondateur de la première revue internationale de course à pied, la revue Spiridon. Il a été et est toujours le promoteur et le défenseur de « la course intégrale », de cette course immergée dans la nature en dehors de tout parcours balisé, chronométré, sponsorisé, médiatisé, bref, une course en totale liberté, une course primitive, à l’origine de l’humanité. Avec Noel Tamini, on part rassuré, on se dit que si le système capitaliste a perverti l’esprit libertaire de la course à pied, il restera toujours des coureurs de fond qui courent sans raison, avec pour seule arme, leurs chaussures et leur ténacité, et qui préfèrent affronter le règne de la nature plutôt que de se plier aux injonctions handicapantes de l’Organisation « malade » de la Santé (OMS) et de son modèle d’existence modérée, tempérée, lissée, dépassionnée aussi inerte et amorphe qu’un mollusque sur un rocher, de cette santé qui serait de rester sans bouger à s’enliser sous une bulle climatisée.

Bon, assez parler, on se fait un petit footing ?

Free to run de Pierre Morath, en salle le 13 avril.

Eugénie Bastié et Isabelle Chazot: Misère du néoféminisme

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Eugénie Bastié et Isabelle Chazot.

Journaliste au Figaro et rédactrice en chef de Limite, Eugénie Bastié est l’auteur d’Adieu mademoiselle (Le Cerf, 2016). Ancienne rédactrice en chef de 20 ans, Isa ou encore Grazia, Isabelle Chazot officie aujourd’hui à Marianne.

Daoud Boughezala. Eugénie, lorsque tu écris dans Adieu mademoiselle que « les émules de Beauvoir militent désespérément pour un monde déjà advenu », rends-tu un hommage paradoxal aux acquis du féminisme ?

Eugénie Bastié : L’égalité juridique hommes/femmes est bien sûr un acquis positif. Mais c’est un phénomène de rattrapage. La Révolution française avait octroyé énormément de droits aux hommes, en ignorant les femmes (pour leur conservatisme supposé, comme le montre Mona Ozouf), et cet oubli s’est prolongé durant tout le xixe siècle bourgeois. Sur le bilan de la révolution sexuelle, je suis un peu plus mitigée, je ne suis pas sûre que la pilule ait rendu la femme plus heureuse.

Elisabeth Lévy, à la relecture… : Pardon, mais elle a rendu les femmes plus libres, c’est mieux que le bonheur !

Daoud Boughezala. Ton indulgence pour Beauvoir est surprenante…

Eugénie Bastié : J’admire Beauvoir, qui avait du génie dans l’erreur, comme Marx et Nietzsche. Elle avait une puissance de pensée qui a bouleversé les dogmes de l’époque. Mais cela s’est payé par un certain nombre de dérives néoféministes, que Le Deuxième Sexe contenait déjà en germe.

Daoud Boughezala. Ce que tu appelles le « féminisme clitoridien » jouisseur et égoïste, par opposition au « féminisme utérin » des mères ?

Eugénie Bastié : Tout Le Deuxième Sexe exprime un rejet des mères, qui sont considérées comme des « pondeuses », et une haine de la féminité. Beauvoir prétend que la femme doit se faire semblable à l’homme pour se libérer. « C’est en s’assimilant à eux qu’elle s’affranchira », écrit-elle. Elle propose une imitation de la condition masculine et annonce tout le paradigme de la déconstruction du genre. Judith Butler est une fondamentaliste qui prend à la lettre Le Deuxième Sexe, à la manière des salafistes qui lisent le Coran à la lettre…

Isabelle Chazot : Une assimilation aux hommes toute relative, si l’on en juge par sa propre pratique sentimentale. Le fameux « pacte » avec Sartre, qui prônait l’endogamie permissive de groupe, la transparence et l’abolition de la jalousie ne l’a pas dissuadée de vivre une folle passion exclusive avec son amant américain. Le philosophe marxiste Clouscard appelait Beauvoir « la nigaude de la Coupole », celle qui croit réinventer l’amour contre la morale traditionnelle, alors qu’elle ne fait que créer les modèles de la nouvelle bourgeoisie émancipée. La libération sexuelle de la femme favorise la polygamie masculine. On commence par Le Deuxième Sexe, best-seller de l’émancipation par l’intelligence, on finit avec La Vie sexuelle de Catherine M., best-seller de la nymphomanie flippée (comme le révèle cet autre opus autobiographique de Catherine Millet : Jour de souffrance). L’amazone libérée, c’est la femme qui redoute de perdre son fripon de mari et le retient, non plus par de bons petits plats, mais par les joies du gang bang… Bonnemine, la bobonne revêche d’Astérix, est plus honnête intellectuellement !

Daoud Boughezala. Justement, parlons des Bonnemine modernes. Eugénie critique l’asservissement des ouvrières à l’usine. Or, dans son Enquête sur la sexualité (1964), Pasolini faisait dire à Oriana Fallaci que les ouvrières du néoprolétariat urbain avaient été sexuellement libérées par le capitalisme. Tout bien pesé, ne faut-il pas mieux vivre sous la férule d’un patron que sous celle d’un mari ?

Eugénie Bastié : Je reconnais qu’une forme de libéralisme libertaire a été plus gratifiante qu’un certain puritanisme bourgeois, du reste très propre à la société du xixe siècle.[access capability= »lire_inedits »] Comme l’explique Régine Pernoud dans son Histoire de la bourgeoisie en France, l’ascension de la bourgeoisie a signifié une régression systématique pour les femmes. Cependant, je ne suis pas certaine que les ouvrières des années 1960 étaient plus heureuses que les paysannes : ce n’est pas parce qu’on a plusieurs partenaires sexuels qu’on n’est pas exploitée à l’usine ! D’ailleurs, nos féministes se réjouissent du travail des femmes, mais le premier métier féminin en France, c’est femme de ménage. Souvent, ce sont des femmes célibataires à la tête de familles monoparentales qui n’ont d’autre choix que de travailler, et pas des petites filles à qui on a mis dans la tête que passer l’aspirateur était une activité féminine, comme nous le font croire les partisanes du genre. Le féminisme a évacué la question de l’exploitation pour lui préférer le paradigme plus flou de la « domination ».

Isabelle Chazot : Pour tacler Fallaci, il faut lire les mémoires de Céleste, la jeune bonne de Proust, qui tombe en dépression dès son arrivée à Paris, ou, dans un autre milieu, la Claudine à Paris de Colette, qui raconte son mal du pays. En dehors de toute considération socio-historique, les bénéfices érotiques du multipartenariat sont d’ailleurs loin d’être assurés. Avoir plusieurs amants dans sa vie ne signifie pas avoir une vie sexuelle flamboyante. Statistiquement, une femme mariée est davantage comblée du point de vue de la fréquence des rapports !

Daoud Boughezala. Je vais donc être le féministe de service. Concédez que le travail des femmes leur a permis de conquérir une certaine indépendance financière synonyme d’émancipation…

Eugénie Bastié : L’image de la femme au foyer inactive se bornant à attendre son mari est un cliché très moderne. Pendant des siècles, la femme a travaillé. Elle était sans doute autant exploitée que l’homme, mais pas plus. La femme médiévale dirigeait le foyer et se trouvait ainsi au centre de la société car tout se passait autour de la cheminée, y compris la cuisine. Des siècles plus tard, le salariat capitaliste a déplacé le centre de gravité de la société, si bien qu’on méprise aujourd’hui le travail, invisible mais tellement fécond, de la femme au foyer. Au fond, être Laurence Parisot représente-t-il l’horizon ultime de la femme ? On a quelque chose de mieux à offrir au monde que de devenir de vulgaires capitalistes !

Isabelle Chazot : Le capitalisme de la séduction est permissif au niveau des mœurs mais répressif au niveau économique. « Tout est permis, rien n’est possible ! », disait Clouscard. Aucun bénéfice pour le prolo, si ce n’est de croire que posséder un frigo, bien d’équipement, c’est entrer dans le monde enchanté de la jouissance libidinale. L’assouplissement de la morale bourgeoise ne correspond pas à un capitalisme cool, qui serait moins dur pour le producteur. La soi-disant répression morale est une protection pour les plus fragiles. On peut douter de l’émancipation sexuelle de la grisette, arrachée à sa campagne par la misère. Elle échappait au patriarcat, mais échouait au bordel ou à l’usine. Les candidats à l’exode rural fuyaient surtout l’ennui d’une vie tracée, comme les immigrés d’aujourd’hui ont des rêves de dolce vita en carton-pâte. Mirage qui peut leur inspirer un ressentiment tenace !

Daoud Boughezala : Je ne sais pas s’il faut les mettre sur le compte du ressentiment, mais les viols du 31 décembre perpétrés à Cologne et dans plusieurs villes d’Europe ont été majoritairement le fait de migrants maghrébins. Si on veut vraiment être féministe, faut-il oser s’attaquer frontalement à la culture musulmane, au risque d’être taxée d’islamophobe ?

Eugénie Bastié : Féminisme et antiracisme étaient sur un bateau et l’un des deux est tombé à l’eau ! Depuis la nuit de Cologne, le damné de la Terre est devenu un macho lubrique, violeur en puissance, et on a vu le malaise que cela suscitait. Cela ne veut pas dire qu’il faille faire de l’islam l’unique priorité du féminisme, nos sociétés produisant également des menaces contre le corps féminin. Reste que le renfermement du monde sunnite sur lui-même, à partir du xviie siècle, a créé un monde islamique incurieux du monde extérieur postulant l’infériorité de la femme, ainsi que l’a montré Bernard Lewis. On a vu des pays comme l’Allemagne ou la Suède publier des espèces d’abc de la sexualité à l’usage des migrants !

Isabelle Chazot : On voit mal pourquoi ce serait spécialement aux féministes de s’exprimer sur ces exactions, qui relèvent de la justice pénale. Curieuse conception du droit des femmes qui ne devrait être qu’une affaire de femmes… Angela Merkel a peut-être été mal comprise quand elle a déclaré que l’Allemagne dépeuplée accueillait avec enthousiasme les migrants. Les Maghrébins fougueux du 31 décembre ont interprété à leur façon ce message bisounours et exprimé en retour leur propre enthousiasme régénérateur de façon quelque peu désordonnée, dans la grande fête sexuelle aux Walkyries… Quand on pense que les Allemandes, toujours à la pointe du combat féministe, sont les premières Européennes à avoir dressé leurs conjoints à faire pipi assis… Abc de la sexualité ou pas, parions que les malentendus ne sont pas près de s’estomper ! Des malentendus qui renvoient à des problèmes civilisationnels analysés par beaucoup en termes de « mœurs de l’impérialisme » et non d’aspiration universelle aux droits fondamentaux de l’individualisme libéral.

Daoud Boughezala. Le droit à l’avortement est un autre acquis de la femme occidentale attachée à l’individualisme libéral. Déplorer la « banalisation » de l’IVG comme le fait Eugénie, c’est sous-estimer le traumatisme qu’il provoque chez la femme, laquelle reçoit un calendrier prénatal avec une date théorique de naissance du bébé…

Eugénie Bastié : L’avortement n’est pas encore banalisé, mais c’est ce que voudraient les féministes. « Nous voulons en faire un acte comme les autres », a ainsi déclaré Mme Bousquet, présidente du Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes.

N’importe quelle femme sait qu’avorter est un traumatisme et un drame. Le calendrier prénatal se borne à montrer une réalité : l’émergence d’un début de vie qui naîtra au monde dans neuf mois. Mais les néoféministes considèrent qu’il faut ne pas laisser à la femme le temps de réfléchir, comme l’a fait Najat Vallaud-Belkacem en supprimant le délai de réflexion. Cela revient à nous infantiliser, comme si nous étions tellement sensibles et promptes à culpabiliser qu’il faudrait nous priver d’un instant de délibération. Aussi, je ne remets pas en question la loi Veil, mais le discours qui consiste à normaliser l’avortement en en faisant un droit illimité.

Isabelle Chazot : 200 000 avortements par an, c’est un échec cuisant pour la loi Veil, qui tablait sur une régression rapide des IVG… Dans son livre, Eugénie évoque aussi la GPA, les mères porteuses, le tripatouillage génétique, tout un programme glaçant vers la « transhumanité » dont on voit mal comment le marché pourrait ne pas nous l’imposer tôt ou tard, malgré les lois bioéthiques votées par pays. Au lieu de chercher des nazillons partout où ils ne sont pas, on ferait mieux d’admettre que notre modernité droit-de-l’hommiste exécute à la lettre une partie du projet nazi : tri des embryons, eugénisme, Lebensborn, exaltation d’une beauté normée, euthanasie…

Daoud Boughezala. Les droits-de-l’hommistes apprécieront ce point Godwin, mais parlons un peu chiffons. Isabelle, il est arrivé au magazine 20 ans, sous votre direction, d’organiser un concours de beauté avec ses lectrices. La presse féminine plonge-t-elle les femmes dans l’obsession de l’apparence ?

Isabelle Chazot : L’obsession de l’apparence est un phénomène bien trop massif et profond pour être motivé par la presse féminine, qui s’est toujours contentée de suivre les modes de vie et de consommation des femmes de son temps. Pour ce qui est des normes esthétiques, elles répondent à des comportements mimétiques assez complexes, qui supposent des prescripteurs crédibles. Ainsi la vogue des femmes minces a sans doute démarré dans la seconde moitié du xixe siècle dans la haute aristocratie. On pense à Sissi (1,72 m pour 50 kg), un peu plus tard à l’égérie de Proust, la comtesse Greffulhe et sa taille de guêpe, dont le musée Galliera a récemment exposé les robes. Le culte de la minceur s’est répandu par vagues successives dans les classes bourgeoises, puis populaires. Et se maintient malgré les protestations masculines ! La mode du bronzage, des tatouages, des cheveux bleus, tous ces engouements collectifs se propagent comme des épidémies, puis refluent. Chercher à moraliser sur ces questions, désigner des « responsables », pour nourrir la goule du politiquement correct, est parfaitement vain.

Eugénie Bastié : Mona Chollet, dans son essai Beauté fatale, dit très bien que dans la presse féminine, le modèle qu’on offre est celui d’une femme consumériste. Et ce sont souvent des femmes androgynes qui y sont mises en valeur. Les mannequins ne sont pas les mêmes femmes plantureuses qui posent dans Lui. Si vous voulez lire de la presse féminine ni puritaine ni consumériste, je vous suggère plutôt Limite !

Isabelle Chazot : Chère Eugénie, tu te trompes ! Les filles qui posent dans les magazines de charme branchés sont généralement les mêmes mannequins que dans la presse féminine : de grandes tiges asthéniques, célébrissimes et surpayées. L’érotisme made in France est par ailleurs d’un conformisme désolant, contrairement à ce que l’on trouve dans Playboy Brésil par exemple, où les filles sont musclées, bien en chair et joyeuses. Le consumérisme est une notion morale, pas une catégorie d’analyse. On ne peut pas mettre tout le monde dans le même panier : la frivole qui collectionne les « it-bags » et la jeune employée qui achète un sac pour passer un entretien d’embauche. Fustiger le consumérisme peut servir à valider les inégalités. Ce qui ne doit pas nous empêcher de recommander l’excellent Limite…

Daoud Boughezala : La réac catho et la réac marxiste auront eu raison de moi. Vous avez gagné les filles, je rends les armes ![/access]

Adieu mademoiselle

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L’arnaque Macron

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(Photo : SIPA;00750221_000010)
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Faites comme Macron, lancez votre mouvement ! Vous êtes sceptique ? Vous avez tort. C’est vrai, un concurrent de taille vient de se déclarer. Avec « En marche », Emmanuel Macron se lance dans le business. Il est ministre, c’est vrai. Il est ministre, et puis beau, riche, intelligent. Et puis jeune aussi ! Il est même assez populaire ! Vraiment, il a tout pour lui, ce Macron. On ne peut nier son incroyable ascension. Un ricanement ou un sourire en coin n’y feront rien. Les critiques pavloviennes qui l’accablent, non plus. Inconnu il y a encore trois ans, il incarne aujourd’hui l’espoir de changement aux yeux de beaucoup, et pas uniquement chez les élites mondialisées-atlantico-libéralo-etc. Mais, ne désespérez pas ! Vous pouvez faire comme lui, voire mieux que lui.

L’espace est dégagé

Croyez-le, ce type a compris quelque chose d’assez simple. C’est à notre portée à nous tous. Il peut nous organiser une espèce de blitzkrieg politique à peu de frais. Pourquoi ? Pour la très simple raison que l’espace politique est dégagé. Le jeu est ouvert. Le marché est à prendre.

Cette déshérence date peu ou prou — à chacun sa théorie — de l’élection de 2007. L’échec de la présidence Sarkozy a détruit, dans l’inconscient des Français, le reste de croyance en la capacité des élites à changer leur destin. Pour le malheur de ses électeurs, le bonheur de ses contempteurs. Mais ces derniers sont tout aussi touchés par cette perte de croyance. En témoigne l’élection du moins probable des socialistes, qui ne promettait rien, sauf de battre Sarkozy. C’était là tout le projet.

Aucune personnalité n’est capable aujourd’hui de rassembler une majorité de Français derrière un vrai projet politique. Plus personne ne propose d’idéologie, de grande histoire, de grand discours. C’est pourtant ce qu’attend notre pays. Quel destin pour la petite France dans cette périlleuse mondialisation ? Haussement d’épaules général. À part de vaines tentatives de libéralisation, grand silence. C’est une banalité à dire, mais une importante banalité. Cette terrible circonstance travaille le pays. Elle vous travaille vous aussi. Ayez donc confiance en votre destin : les concurrents déjà en place sont faibles et dépassés.

Il y n’y a pas de concurrents

Ils ne sont pas féroces. Des Guy Mollet en puissance ! Hollande creuse si profond qu’il trouvera mieux que du pétrole, Valls sacrifie son « n+1 » dans l’espoir de rafler la mise en 2022. Mais ce type qui refuse la pensée nous a sorti le plus grand désastre en matière de communication de ces dernières années : la loi El Khomri. Mélenchon charge la mêlée, seul : les bavards de Nuit Debout s’amusent sans lui. LR ? Une blague. On ne se lassera jamais de voir l’idéal-type du conformiste se la jouer à l’américaine.

« Et Juppé ? », dîtes-vous. Vous nous taquinez, petit malin ! Les Français sont naïfs, des « veaux », ils n’ont aucune mémoire, c’est ce que vous nous dîtes ?  Mais comprenez ! Juppé, c’est un peu le choix du désespoir. C’est le choix fait dans la débandade totale, c’est juin 1940, on s’en remet au premier gars solide venu. Attention Juppé n’est pas Pétain, attention ! C’est seulement un choix par défaut. Mais, Macron alors ? Macron, on en vient enfin à Macron. Macron, eh bien, c’est un peu une arnaque.

Macron, un visionnaire sans grande vision

Il ne faut pas être sceptique à l’excès. Macron est au-dessus de certains de ses compagnons. Bien au-dessus. Il faut rappeler que l’on a, dans le même gouvernement, quelqu’un comme Macron et quelqu’un comme El Khomri. Le yin et le yang. Contrairement à ce qu’il déclare aujourd’hui, ce sera un concurrent féroce. Il veut la part du lion, mais il risque de décevoir ceux qui fondent leurs espoirs en lui, même sans se l’avouer.

Son problème, c’est qu’on ne sait a priori pas tellement ce qu’il pense. À part révéler sa sensibilité gaullo-napoléonienne dans une interview un peu cryptique, à part écrire quelques articles, de qualité, dans la revue Esprit, il n’a pas dit grand-chose de sa vision du futur. C’est pourtant lui qui dit que : « Contrairement à ce qu’affirme une critique postmoderne facile des “grands récits”, nous attendons du politique qu’il énonce de grandes histoires […]. Il est temps en effet de redonner à l’idéologie sa forme contemporaine. Le discours politique ne peut être seulement un discours technique qui égrène des mesures. Il est une vision de la société et de sa transformation. »

Pourtant, il s’est surtout manifesté comme un petit impertinent libéral. Il a aidé le grand Jacques Attali à écrire un rapport-cale-pour-meuble, soutenu les entrepreneurs contre les fonctionnaires ou profité de ses amitiés patronales pour héberger son mouvement, pour le plus grand bonheur de Mediapart. Les premiers ambassadeurs de son mouvement seront, à n’en pas douter, des patrons. C’est son entourage naturel.

Bref, c’est là qu’est l’arnaque. Macron change l’emballage, pas le produit. Ce ne sera peut-être pas lui, le premier grand-homme-énarque. C’est un énième candidat pour mondialiser, libéraliser, réformer enfin cette vieille France empêtrée dans ses blocages. Comme tous ceux qui nous gouvernent, sans succès, depuis quarante ans.

Il le présente avec plus de subtilité que les autres. Et il n’a pas tort de s’attaquer à certains petits scandales. Mais son marché électoral réel est minuscule. Ce n’est pas ce qu’attend le peuple français. Chose riquiqui dans le monde d’aujourd’hui, il est toujours plein d’ambition et croit toujours au pouvoir de la politique, et non des politiques actuels, de changer le monde.

À vous de jouer !

Le jeu politique est vide. La France est à prendre. Macron est un futur colosse aux pieds d’argile. La société est ouverte aux initiatives des entrepreneurs politiques de demain. Ce ne sera pas le FN, qui n’est que le pus de notre maladie nationale ! Ce ne seront pas non plus les gauchistes de la « convergence des luttes », qui font joujou à manipuler 4 ou 5 naïfs sur les places des grandes villes. Ce n’est pas ça que la France attend !

Il faut viser la grande masse du peuple. Vous sentez bien ce qui travaille les foules invisibles. Vous savez ce que sont les angoisses communes de Monsieur et Madame X, blancs, noirs, arabes ou ce que vous voulez, pauvres et moins pauvres, travailleurs humbles et pessimistes : le sentiment de ne plus maîtriser notre destin, de voir notre très chère laïcité vidée de son contenu, d’être esclave de la folie des marchés financiers mondiaux, d’être incapable de lutter contre certaines grandes entreprises, de ne pas pouvoir décider qui entre et qui sort de notre territoire, de faire partie d’une Europe aux ambitions fantasmagoriques, etc. Tous ces non-dits nationaux sont l’or des entrepreneurs politiques futurs. Ce ne sont pas 3 ou 4 start-uppers ni 6 ou 7 gauchistes aveugles au réel. C’est le commun des Français.

Formose sera-t-elle un casus belli?

7

Comme le chinois est ma langue maternelle, on me presse de publier des tranches de blog plus fréquemment sur l’actualité politique en Chine continentale — la République populaire de Chine [中華人民共和國] — et à Taïwan — la République de Chine [中華民國] — , i.e. l’île de Formose, en me plongeant dans le Web (chinois) puisque désormais je suis plus souvent en France qu’en Asie.

Puis-je apporter quelque-chose au débat ? Fréquemment, lorsque les Français parlent des questions chinoises, en dessinant un serpent il lui rajoute des pattes [畫蛇添足 HuàShéTiānZú], proverbe chinois qui se moque de ceux qui compliquent inutilement une situation. A propos de la Chine, en France, le serpent devient souvent un mille-pattes.

Les Chinois (et les Taïwanais), pour leur part, hésitent souvent avec les Européens à « jouer de la guitare devant un bœuf » [ 對牛彈琴 DuìNiúTánQí]. C’est à dire qu’ils renoncent à « pissser dans un violon » comme on dit en français, étant souvent réticents à discuter en profondeur avec des Français qui, non seulement, collectionnèrent avec dévotions les éditions successives du Petit livre rouge [毛主席語錄 Máo ZhǔXí YǔLù ] le « catéchisme du Président Mao », mais l’ont lu avec des frissons dans le bas du dos.

Une telle consternation bien évidemment décourage les discussions. Mais rien n’est simple, Marceline Loridan (dont j’ai traduit en chinois Et tu n’es pas revenu) une des rares survivantes des camps d’extermination nazis fut sur Arte une propagandiste zélée du maoisme avec son mari Joris Ivens. Ils ont traversé la Chine en tous sens, invités du pouvoir sanguinaire maoïste, sans rien y comprendre — jusqu’au massacre de TianAnMen [天安門] en juin 1989 qui leur a, enfin, ouvert les yeux. Mais ils ont reculé devant la longue autocritique qu’ils devaient à leurs publics.

Pour les Chinois qui se souviennent des quatre millions de morts de la contre-révolution anti-culturelle (que fut la « révolution culturelle » 文化大革命) et des quarante millions de morts de la grande famine conséquence du grand-bond-en-arrière (que fut le «grand bond en avant» 大躍進 ), découvrir que le maoïsme a été une mode fanatique et durable en France, aussi bien à droite qu’à gauche, et que nombre d’universitaires et de journalistes ont fait carrière de leur dévotion à ce culte, est sidérant, incompréhensible.

La politique n’est pas vraiment mon domaine. En parler me met toutefois en contact avec des Chinois plus compétents que moi et j’apprends des choses que je suis heureuse de relayer.

Grâce au Juge Ti [狄仁傑], qui m’avait fait lire en chinois puis en anglais le livre de Ho Pin [何頻] et Huang WenGuang [黃聞光] sur le sujet, j’avais pu élucider le meurtre du Britannique Heywood qui a conduit à la chute de Bo XiLai [薄熙來], celle de son complice Zhou YongKang [周永康], le n°3 du régime maoiste qui, à la veille de sa retraite, voulait que Bo devienne le n°1 du PCC.

On sait que leur beau projet s’est terminé par la condamnation de tous les deux à la prison à perpétuité.

Une bonne nouvelle que je dois à ces deux potentats communistes désormais au fond du trou : un éditeur franco-suisse prestigieux, Slatkine, ayant lu ma tranche de blog à leur propos, a décidé de publier en version française ce polar politique qui paraîtra en octobre 2016, mis à jour par les auteurs et abondamment illustré. Nous en reparlerons lors de sa sortie.

***
J’ai évoqué récemment l’élection de (Mme) Tsai YingWen [蔡英文] à la présidence de la République à Taïwan. Elle prendra ses fonctions le 20 mai. Son discours ce jour-là sera examiné à la loupe par les journaux du monde entier : ce qu’elle dira des «relations entre les deux rives du Détroit», entre la Chine post-maoiste (qui est encore très maoiste) et la sympathique démocratie des 23 millions de Taïwanais, peut conduire à de sérieuses tensions en Asie. La présente tranche de blog, et les trois suivantes pendant les deux semaines précédant ce discours, visent à en préciser le contexte pour mes lecteurs.

Tsai YinWen prendra ses fonctions de Président de la République de Chine le 20 mai 2016.
 

***
Pourquoi la Chine, dirigée par une ancienne victime de Mao, Xi JingPing [習近平], dont le père XI ZhongXun [習仲勳] avait été lui aussi une victime de Mao, est-elle encore maoiste ?

C’est une question qu’on me pose fréquemment, à laquelle j’ai donné précédemment une réponse dans l’une de mes premières tranches de blog, en deux photos que je repasse ci-après car elles me paraissent bien résumer le dossier :

— celle du couple Ceaucescu découvrant sous les balles d’un peloton d’exécution, que les patrons du KGB soviétique pour déstaliniser la Roumanie préféraient les éliminer

plutôt que

— de leur offrir un sac Louis Vuitton comme celui pour lequel Gorbachev, déchu, faisait de la publicité dans le New York Times.

Les dirigeants maoistes chinois ne voulant pas terminer comme les Ceaucescu ni comme Gorbachev, ont décidé – compromis rapide et facile – de « libérer les sacs Louis Vuitton » en Chine, désormais le plus gros client de LVMH au monde. C’est un geste comparable, pour un autre ami chinois, à celui de Deng XiaoPing ouvrant les réserves de céréales et de lard de l’Etat après la famine du grand bond en avant. Mais cette ami ajoute : ce n’est sans doute pas suffisant car il ne suffit pas de mettre un kilo de riz et une livre de gras de porc dans un sac LV pour que les Chinois aient le sentiment de la liberté.

Pour Lénine, me souffle un ami chinois, le communisme c’était selon sa célèbre expression « les soviets, plus l’électricité ». En fait, ajoute ce même ami chinois, ce fut « le Goulag, plus la pénurie ». Pour la Chine aujourd’hui, le post-maoisme c’est « l’Internet sous étroite surveillance, plus les sacs Vuitton ».

Mais le bonheur d’acheter des sacs au monogramme LV ne suffit pas apparemment au peuple chinois : il demande – de manière encore confuse – à vivre comme les Taïwanais.

Plus de trois millions de Chinois visitent Taïwan en touristes chaque année (près de dix mille débarquent des avions chaque jour de l’année). Il y aura bientôt cinquante millions de Chinois du continent qui auront goûté brièvement au plaisir de vivre taïwanais.

Donc, plutôt que de racheter complètement LVMH à Bernard Arnault, le BP du CC du PCC (le Bureau politique du Comité central du Parti communiste chinois) souhaite absorber Taïwan ; ce que qu’on appelle la réunification, mais en chinois il faut noter que le mot employé est unification [兩岸統一], et non ré-unification (qui impliquerait que Formose fut un jour partie intégrante de la Chine).

Pour autant, à Taïwan, chaque 25 octobre est le jour anniversaire, non-férié [臺灣光復節 TaiWan GuāngFù Jié], pour marquer la « rétrocession » à la Chine de l’île de Formose qui avait été, après le Traité de Shimonoseki [馬關條約 MǎGuān TiáoYuē ], japonaise de 1895 à 1945, comme prise de guerre après la défaite de l’empire mandchou dans sa guerre avec le Japon. Mais cette rétrocession, moins de deux ans plus tard, fut indéniablement marquée par les massacres dits du 28 février 1947  [二二八 2-28]. Je reviendrai sur ces massacres qui, à tout jamais, on marqué les Taïwanais.

Ces mêmes Taïwanais ne sont pas d’accord avec le projet d’absorption de Formose par la RPC : ils refusent cette sorte de seconde rétrocession en repensant à la première.

L’évolution de HongKong récemment ne les incite guère à changer d’opinion : une majorité d’entre eux ont donc désavoué Ma YingJeou [馬英九] et le KMT [國民黨 GuóMínDǎng] en élisant Tsai YingWen [蔡英文] (une indépendantiste) à la présidence et ont donné une majorité au DPP [民進黨MínJìnDǎng ] à l’assemblée parlementaire de l’île, le Legislative Yuan.

Ma YingJeou par sa politique de rapprochement à marche forcée avec la RPC a conduit à la déroute électorale de son parti, le KMT. Il vient de tirer la leçon de sa défaite et d’avouer sur CNN que l’unification entre Taiwan et la Chine n’était pas pour demain.

Un ami taïwanais me signale que le maire de Taipei Ko WenJe [柯文哲] , ni KMT ni pro-communiste, en coopération avec son collègue le maire de ShangHai va rendre compatible les cartes de métro et de bus des deux grandes cités et qu’elles pourront servir pour de menus achats de part et d’autre dans les kiosques à journaux et autres convenience-stores. C’est au premier abord une idée sympathique et de bon aloi. Il n’y a pas l’équivalent même entre Toulouse et Paris. Et il est vrai que pour un Taïwanais se rendre de Taipei – SungShan Airport [台北松山機場] à ShangHai – HongQiao Airport [上海虹橋機場] est – par certains cotés – plus facile et plus agréable que pour un Parisien de se rendre de Paris – Orly à Toulouse – Blagnac. Mais dans le même temps il y a près de trois mille missiles pointés depuis le continent chinois vers Taïwan.

Un ami français me fait de son côté remarquer que Jean-François Revel avait déjà expliqué lors de la crise des euro-missiles que « les pacifistes sont à l’Ouest et les missiles à charge nucléaire à l’Est ». Aujourd’hui les cartes de métro conviviales bilatérales sont une amicale initiative du coté de Taïwan, alors que les missiles du coté de la RPC sont une véritable menace. Les immenses, luxueux, magasins Louis Vuitton en Chine sont une partie indéniable et paisible de la réalité. Les missiles en sont une autre, préoccupante et inquiétante.

Les polémologues [戰爭學家 ZhànZhēng XuéJiā] appellent l’appétit de la Chine pour Formose de l’irrédentisme [領土收復主義 LǐngTǔ ShōuFù ZhǔYì ]. Bref, c’est de la démagogie [煽動 ShānDòng] L’irrédentisme sert surtout à faire oublier des problèmes intérieurs. La Chine en a quelques-uns : le vieillissement de la population et la perspective de ne pas pouvoir assurer le minimum vital aux futurs seniors urbanisés ; l’appétit des populations éduquées des villes pour un minimum de démocratie et de répression de la corruption ; la lutte contre la pollution et pour la sécurité des aliments ; un meilleur accès à l’éducation et à la médecine ; etc.

Ce sont de nombreux sujets d’insatisfaction et il faut donc d’autant plus – de manière compensatoire – de thèmes frais à l’irrédentisme pour (tenter de) souder la nation derrière les dirigeants du BP du CC du PCC.

Le PCC a donc attaché beaucoup de soins à susciter et alimenter une querelle internationale à propos d’îlots inhabités que les Japonais appellent Senkaku [尖閣諸島] et les Chinois DiaoYuTai [ 釣⿂台群島].

La Corée du Nord, peu reconnaissante à Pékin de son aide (qui malgré les sanctions internationales lui permet de survivre), a compliqué les choses ; si bien qu’aujourd’hui le Japon et la Corée du Sud insistent pour que les forces armées américaines restent sur place et mettent en place un système de défense anti-aérien sophistiqué.

Cela irrite Pékin qui ne parvient pas à contrôler son petit allié ultra-stalinien, qui ne lui est pas vraiment reconnaissant des 180 000 morts chinois de la Guerre de Corée. C’est le chiffre officiel donné par le China Daily à l’occasion de l’inauguration en 2010 d’un musée par le général Guo BoXiong [郭伯雄] (par la suite n°2 des forces armées chinoises, membre du BP du CC ; mais qui a été en 2015 viré du PCC, et va passer en jugement pour corruption, officiellement US$ 12,5 M, sans doute beaucoup plus).

Guo BoXiong et Xu CaiHou, les deux principaux dirigeants militaires chinois, sous la présidence de Hu JinTao, désormais exclus du PCC pour corruption.

En faisant passer, sur ses cartes, la frontière de la Mer de Chine du Sud quasiment dans le port de Jakarta, à quelques 3000 km du littoral chinois le plus proche, Pékin a réussi à inquiéter ses voisins d’Asie du Sud-Est et accompli l’exploit de convaincre Hanoi d’ouvrir ses ports aux forces navales américaines (en faisant oublier la Guerre américaine au Vietnam ! Faut le faire …). Les Philippines, qui avaient viré la VIIe Flotte, viennent de lui offrir la possibilité de nouvelles bases navales !

Tout cela fait désordre. Les conséquences de l’irrédentisme sont perverses et en fait très dangereuses, souvent incontrôlables, dissertent les polémologues.

Suivre – semaine après semaine – les soubresauts diplomatiques, polémiques et polémologiques de ce bilatéral, dépasse mes compétences et ma patience. Je ne peux que renvoyer les lecteurs intéressés au seul site Web sérieux (de l’avis de la plupart de mes amis polémologues chinois, taïwanais et français) en langue française sur ces sujets : Question Chine. Il y en a d’autres, mais en chinois ou en anglais.

***
Ce développement récent d’un contexte ancien étant ainsi posé, pour répondre au vœu de la Direction de Causeur, revenons au sujet sur lequel j’ai plus de lumières comme jeune Taïwanaise, dont les grands-parents sont nés sur le continent chinois et se sont réfugiés dans l’île de Formose en 1949.

Pour quelles raisons les Taïwanais, qui sont (sauf quatre cent mille aborigènes austronésiens) ethniquement et linguistiquement chinois, et géographiquement assez proches du continent chinois (l’île de Formose est à moins de 150 km des côtes chinoises) se sentent-ils majoritairement aussi étranger à la RPC ? Plus encore que les Néo-Zélandais se sentent libres de toute sujétion au gouvernement britannique.

Et pas seulement les descendants des Chinois qui ont quitté la Chine depuis trois siècles pour s’emparer d’une île alors peuplée d’Austronésiens, mais également un grand nombre des enfants des réfugiés de 1949 fuyant la Chine dont les communistes s’emparaient.

Certes ( surprise ! ), ce sont les anciens anti-communistes du parti nationaliste, le KMT, qui sont aujourd’hui à la pointe de la réconciliation avec la Chine maoiste, mais leurs enfants en sont moins convaincus : ils se sentent taïwanais plus que chinois.

Le paradoxe (ou la complexité) augmente quand on constate la popularité des chanteurs taïwanais en Chine et l’abondance des investisseurs taïwanais sur le continent : deux millions de Taïwanais vivent et travaillent en Chine continentale et le Taiwanais Foxconn y emploie un million d’ouvriers dans ses usines.

Je vais tenter une première explication en parlant – d’ici le 20 mai 2016 – de trois ouvrages en langue française qui sont sans doute les trois premiers livres à lire par tout Français qui veut comprendre Taïwan et les relations de Taïwan avec la Chine, et le contexte dans lequel Tsai YingWen prononcera son discours inaugural.

Le troisième de ces titres sort cette semaine en librairie. Les deux autres prennent la poussière sur les étagères de leur distributeur depuis deux et trois ans.

Ces trois ouvrages sont parus sous la même enseigne, les Éditions René Viénet, et ont été traduits en français par le même traducteur, Pierre Mallet, ancien directeur adjoint de la représentation officieuse française à Taipei. Il y a donc une cohérence certaine dans leur publication.

Si mes lecteurs veulent bien avec moi observer – à propos des deux premiers – le silence médiatique (et les réticences des bibliothécaires universitaires à les mettre à la disposition des étudiants), ils comprendront que ce sont des ouvrages dérangeants donc importants.

Je parlerai d’abord du plus récent et, ensuite, des deux précédents.

La chute de l’empire européen

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europe migrants frontiere immigration
Réfugiés bloqués à la frontière entre la Hongrie et la Serbie (septembre 2015). Sipa. Numéro de reportage : 00723425_000001.
europe migrants frontiere immigration
Réfugiés bloqués à la frontière entre la Hongrie et la Serbie (septembre 2015). Sipa. Numéro de reportage : 00723425_000001.

Désintégration, naufrage, chute, délitement, impuissance, aboulie : quand on veut mettre l’Europe en une, on hésite entre deux registres sémantiques, celui de la catastrophe et celui de la pathologie. Même les meilleurs croyants ne peuvent ignorer que leur belle chimère de tous les peuples d’Europe (en attendant ceux du monde) se donnant la main pour aller vers un avenir radieux délivré des guerres et des « égoïsmes nationaux » est dans les choux.

Vue d’en bas, l’Europe évoque une sorte d’adjudant-chef tatillon qui se mêle de tout, vous impose des règles absurdes pour vous nourrir ou vous habiller et vous oblige à garder l’arme au pied face au danger. Et vue d’en haut c’est une débandade dans laquelle chacun essaie de sauver ses propres meubles – les fameux « égoïsmes nationaux ». Dans Le Monde, Arnaud Leparmentier se désole de ce que « la pression des populistes » empêche les gouvernements « de prendre les mesures nécessaires radicales pour répondre à la situation : davantage d’Europe ». Oui, peut-être que dans le monde merveilleux des correspondants bruxellois, il existe une Europe agissante, puissante dont on aimerait qu’il y en ait davantage. Dans la vraie vie, depuis cinquante ans, plus il y a d’Europe, moins il y a de politique. Confrontée à des tensions internes et à des menaces externes grandissantes, l’Europe apparaît désarmée, stratégiquement, politiquement et moralement. Pour tout dire, au moment où elle serait le plus nécessaire sous la forme d’une union d’États œuvrant ensemble pour leurs intérêts communs, elle est aux abonnés absents. Et on découvre avec effarement qu’elle a miné (ou en l’occurrence déminé) l’étage du dessous.

Il est significatif que ce soit la crise migratoire, et non pas les tensions monétaires et financières, qui ait eu la peau de l’unité européenne. Une fois de plus, les questions identitaires sont bien plus existentielles que les problèmes économiques. On dira qu’il y a un lien entre le marché roi, le chômage de masse et l’islam radical. Peut-être, mais je peux m’accommoder de plus de libéralisme, pas de plus d’islamisme. Et je suis prête à me battre pour la laïcité, pas pour l’ISF (ni contre d’ailleurs).

Or, la première des questions identitaires c’est la frontière qui permet non seulement de définir ce qu’on est, mais de le défendre.[access capability= »lire_inedits »] Et quoi qu’en pensent les rienàvoiristes[1. Délicieux terme que j’emprunte à Jean Birnbaum.]), il y a au moins un lien entre crise migratoire et terrorisme djihadiste, c’est que les deux ont révélé aux Européens qu’ils n’avaient plus de frontières pour les protéger. Formellement, les illusions européistes se sont fracassées dans la nuit du 6 ou 7 mars, quand Angela Merkel s’est offert un petit dîner en tête à tête avec le Premier ministre turc Ahmet Davutoglu[2. En fait il y avait le Premier ministre hollandais mais il devait être là pour faire de la figuration.]. Il n’y fut pas question de romance en coulisse, mais d’un marchandage sur les réfugiés, les Turcs acceptant, moyennant finances, gracieusetés diverses et pudique cécité sur leurs turpitudes, d’effectuer eux-mêmes le choix – on n’ose écrire le « tri » – de ceux qui seront autorisés à franchir les portes de l’Eldorado.

Les commentateurs n’ont pas eu de termes assez durs pour dénoncer cet accord qui ne laisse aucune place, il est vrai, à la poésie humanitaire. Ils ont peu noté la faiblesse des protestations gouvernementales sur le fond de l’accord, comme si, dans les chancelleries, on se disait qu’Angela Merkel avait fait le sale boulot sans salir les mains des autres. Après des mois d’atermoiements en ordre dispersé qui n’ont en rien tari le flux des migrants ni permis de trouver la moindre solution pour le million et demi d’entre eux qui ont déjà déposé une demande d’asile dans l’Union, cet accord constitue une première tentative d’ériger une digue et de ralentir le rythme des arrivées. Et aussi moralement déplorable soit-il, il semble avoir soulagé les vassaux de madame Merkel qui n’ont pas moufté après le putsch de la chancelière, à l’exception de moult criailleries « de source anonyme ».

On pourrait en conclure que l’Europe, ça marche quand il y a un patron. Dans ce cas cela s’appelle un empire, et ça ne marche que quand les intérêts de la métropole et celui de ses lointaines provinces convergent. Ce qui n’est le cas dans aucun des grands dossiers du moment. Il y a donc pas mal de raisons de penser qu’après la décadence (qui, dans le cas de la « construction européenne », a commencé très vite après sa naissance), nous sommes déjà en train de vivre la chute de l’empire européen.

Si certains s’obstinent à nier l’existence de toute relation entre crise migratoire et terrorisme, c’est que l’immigrationnisme est au cœur du rêve européiste. Comme l’a magnifiquement montré Alain Finkielkraut, l’Europe n’existerait qu’en cessant d’exister pour accueillir. Et comment résister à la séduction des mots « ouverture », « accueil », « hospitalité » ? Il faut s’empresser de préciser que le lien entre migrants et terroristes n’est pas individuel, même si quelques futurs meurtriers – qui passeraient de toute façon – se glissent dans le flux. Le djihadisme se nourrit du salafisme qui se nourrit d’un certain islam en ascension en Europe, qui se nourrit d’une immigration massive et subie que nous n’avons pas su intégrer, préférant adopter subrepticement un multiculturalisme qui consiste à ne demander aucun effort d’adaptation aux arrivants. Et on voit mal comment on ferait mieux avec un rythme d’arrivées décuplé par la guerre en Syrie. « Au Royaume-Uni, s’étrangle encore Leparmentier, les attentats de Bruxelles sont récupérés par les europhobes de UKIP, qui ont assuré que “des frontières ouvertes mettent nos vies en danger”. » Les salauds.

Certes, il ne faut pas pour autant renoncer à accueillir, ni à offrir à ceux que nous accueillons le « rêve européen » – car vues d’ailleurs, la liberté et la paix dont nous jouissons sont encore un rêve. Mais, comme le dit le chercheur hollandais Paul Scheffer (pages 40-44), puisque nous donnons beaucoup (et pas seulement le droit de séjourner dans un camp de réfugiés), nous pouvons donner seulement à peu. C’est triste, mais c’est ainsi. Au lieu de dispenser des leçons de morale aux dirigeants de l’Est européen, on ferait mieux de se demander jusqu’à quel point on peut contraindre les peuples de l’Ouest à « l’ouverture » (sous toutes ses formes) sans voir les fractures internes aux sociétés s’aggraver.

Il y a un an ou deux, les bons esprits, jamais avares d’effets d’âmes et de manches, dénonçaient avec colère la forteresse Europe. Tu parles d’une forteresse, c’est plutôt Europe ville ouverte. Les règlements européens interdisent, nous a-t-on seriné, toute régulation des flux migratoires. Quelques États, comme le Danemark, s’étaient déjà affranchis de l’obligation d’assurer à tout résident « une vie familiale normale », sans subir de foudres autres que celles de la presse. Et l’Angleterre a, quant à elle, obtenu un passe-droit.

Surtout, les accords de Schengen devaient parfaire la libre circulation à l’intérieur de l’Union tout en érigeant une frontière sûre entre elle et l’extérieur. Bien entendu, la deuxième partie du programme a été abandonnée et Schengen est devenu synonyme d’« ouvert à tous les vents » – surtout les mauvais. Notre sondage montre que, si une écrasante majorité de Français (et de la rédaction de Causeur…) ne sauterait pas le pas de la sortie de l’Union, une courte majorité voterait en faveur de la sortie de Schengen, c’est-à-dire du retour aux frontières nationales.

Dans ce paysage sombre, il y a une bonne nouvelle, qui est que, depuis les attentats, toutes les règles dont on nous disait qu’elles étaient gravées dans le même marbre que les règles budgétaires (ce qui signifie qu’il fallait truander en douce) ont volé en éclats. On a vu des douaniers sur les routes, des contrôles dans les aéroports. Des broutilles, assurément, mais qui montrent peut-être que les États sont en train de reprendre la main sur leurs frontières. En matière antiterroriste, la bonne vieille coopération entre États souverains, malgré ses ratés, semble avoir plus de résultats que les grandes tablées bruxelloises. Si l’Europe est impuissante, au moins qu’elle n’empêche pas les autres d’agir. Les vieilles nations n’ont peut-être pas complètement oublié ce qu’était l’Histoire.[/access]

>>> Retrouvez en cliquant ici l’ensemble de nos articles consacrés au Brexit.

Tempête à La Haye

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(Photo : SIPA.00715918_000003)
(Photo : SIPA.00715918_000003)

Le rejet lors du référendum qui s’est tenu le mercredi 6 avril en Hollande, de l’accord d’association entre l’Union européenne et l’Ukraine constitue à la fois une victoire de la démocratie et illustre la difficulté de l’UE à respecter les règles élémentaires de la démocratie. Ce référendum signe aussi la crise d’une stratégie politique interne, celle qui cherchait à construire l’Union européenne en contournant les peuples, mais aussi une stratégie externe, celle qui faisait de la Russie un « ennemi ». Cette double crise stratégique va peser sur les développements futurs de l’UE.

Les implications du « non » néerlandais

La question posée était de savoir si les électeurs hollandais approuvaient ou non l’accord d’association. Le fait qu’un référendum puisse être tenue sur un tel sujet est indiscutablement la preuve que la démocratie est bien vivante aux Pays-Bas. De fait, les électeurs hollandais ont rejeté cet accord d’association par une large majorité (64% des votants). Mais dans le même temps, le gouvernement hollandais, et les institutions de l’Union européenne, ont affirmé qu’il ne serait pas tenu compte de ce référendum. Certes, le vote n’avait qu’une portée consultative. Mais, la réaction des autorités, tant européennes que hollandaises, est de ce point de vue exemplaire. Elle vient confirmer ce que nous savions déjà avec le comportement de ces mêmes autorités tant par rapport au référendum de juillet 2015 en Grèce, que lors des différents votes en France et au Pays-Bas en 2005.

Le vote de mercredi pourrait cependant fragiliser l’accord d’association avec l’Ukraine et, au-delà, l’ensemble de l’Union européenne. Non pas à court terme car cet accord, qui a valeur de traité et qui comporte un gros volet commercial mais aussi politique, a déjà été ratifié par le Parlement européen. De fait, il est entré en vigueur au 1er janvier 2016. Mais, cette situation ne pourra pas durer éternellement. Si les Pays-Bas ne ratifient pas le traité, ce dernier pourrait être dénoncé devant la Cour de justice de l’Union européenne. En tous les cas c’est ce que l’on craint à Bruxelles ou, derrière le référendum néerlandais se profile déjà le référendum britannique du mois de juin et le « Brexit ».

Les autorités européennes au pied du mur

Le président du Conseil européen, Donald Tusk a « pris note », jeudi 7 avril, du non des électeurs néerlandais. Il a indiqué qu’il entendait « poursuivre [ses] contacts » avec le Premier ministre des Pays-Bas, M. Mark Rutte sur ce sujet : « J’ai besoin d’entendre quelles conclusions lui et son gouvernement vont tirer du référendum et quelles seront ses intentions ». Clairement, il entend faire peser tout le poids de la décision sur les épaules du gouvernement hollandais. En janvier dernier, le président de la Commission européenne, M. Jean-Claude Juncker, avait prévenu qu’un « non » pourrait conduire à ce qu’il appelait « une crise continentale ». Ceci équivalait à avouer l’importance du référendum. Jeudi, il s’est dit « triste », selon un porte-parole. Quant aux conséquences du vote, « il appartient désormais avant tout au gouvernement néerlandais d’analyser les résultats et de décider de la marche à suivre ». Comme Donald Tusk, il rejette la responsabilité de ce qui pourrait survenir sur le gouvernement néerlandais. Mais, on voit bien que le problème ne pourra être cantonné aux seuls Pays-Bas. Que les autorités européennes acceptent de tenir compte de ce référendum, et c’est toute leur stratégie, tant à l’intérieure de l’UE qu’à l’extérieur qui en sera fragilisée de manière décisive. Qu’ils décident de n’en pas tenir compte et ils offrent sur un plateau un argument très fort aux partisans du « Brexit » et plus généralement à tous les partis « eurosceptiques » en Europe.

Le contexte de la double crise de l’Union européenne

Ceci survient alors que se déroule une double crise au sein de l’Union européenne. D’une part, il est clair que l’euro est en train de détruire l’Europe. Cette constatation s’impose désormais depuis 2011 et le durcissement du cadre disciplinaire mis en œuvre pour faire face à la crise de l’euro. Ce processus est devenu évident avec la crise entre le gouvernement grec et les autorités européennes du premier semestre 2015. Cette destruction découle de l’ensemble du cadre économique et social que l’euro favorise ou impose dans les différents pays membres. Mais, elle découle aussi du cadre politique implicite qui se met en place à propos de l’euro dans les pays de la zone euro et qui est marqué par un abandon progressif de tous les principes démocratiques.

Cependant, et simultanément à cette crise induite par l’euro, nous avons une autre crise, la « crise des migrants ». Ses conséquences sur le fonctionnement de l’UE sont évidentes ; on le voit avec la remise en cause des accords de Schengen en particulier. En doute quant à son identité, mais aussi quant à son avenir, l’Union européenne semble ne pas trouver d’autres solutions que de se créer un « ennemi » largement imaginaire en la personne de la Russie. Ce processus, il faut l’ajouter, est largement inspiré aussi par les Etats-Unis qui verraient quant à eux d’un très mauvais œil un rapprochement potentiel de l’UE et de la Russie. L’Ukraine était devenu le « symbole » de cet affrontement avec la Russie. Or, voici que le vote néerlandais remet brutalement en question la logique de cette stratégie.

Une crise de la stratégie européenne

Or, le vote néerlandais remet en cause une partie de cette création d’un ennemi imaginaire. La stratégie de certains milieux européens est ici touchée au cœur. Au-delà, Le « non » des Néerlandais au référendum sur l’accord d’association entre l’Ukraine et l’Union européenne témoigne d’une crise profonde au sein de l’UE. Remettant en cause les relations entre l’Ukraine et l’UE, ce vote signe la fin de la politique d’élargissement vers l’Est de l’UE.

Car, derrière la remise en cause de cet accord se profile la question de la Russie, et de la justification de la politique de sanctions décidée par l’UE. Le fait que les Néerlandais se soient clairement prononcés contre cet accord est hautement symbolique. On se souvient que les protestations de la place Maïdan, à Kiev, avaient eu en partie pour prétexte cet accord.

Le vote du mercredi 6 avril met définitivement fin au rêve de certains Ukrainiens d’adhérer à l’Union européenne. Il permet de mesurer la tragédie que le mouvement de la place Maïdan a engendrée en opposant Russie et Union européenne, une tragédie dont l’Ukraine mettra probablement une décennie à se relever. Mais, cette tragédie touche aussi l’UE, et il faudra du temps pour que l’on dresse le tableau complet de ce qu’aura coûté, tant économiquement que politiquement, aux pays européens le conflit avec la Russie.

Retrouvez cet article sur le blog de Jacques Sapir.

Les tweets de Monsieur Edwy

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Edwy Plenel lors du procès Bettencourt, à Bordeaux, en 2015 (Photo : SIPA.00729157_000001)
Edwy Plenel lors du procès Bettencourt, à Bordeaux, en 2015 (Photo : SIPA.00729157_000001)

Je n’accorde pas d’ordinaire une grande importance à Edwy Plenel. Je le rencontre le plus souvent via les réseaux sociaux, sous différentes formes : articles, vidéos, podcasts d’émissions radio ou tweets. Par nature, les tweets sont ambivalents : ils ont l’inconvénient de proscrire le développement de la pensée et d’annuler la nuance, l’avantage d’une concision ne diluant pas le raisonnement et sa structure dans le langage. L’essentiel y est concentré. Occupée au quotidien par les questions de défense et de politique étrangère sous l’angle cognitif, mon intérêt pour la manière dont nous raisonnons sur le terrorisme et l’islamisme, pour les stratégies discursives qui viennent en appui, leur style, a fini par percuter les tweets de Monsieur Edwy. Ces tweets n’ont pas attiré mon attention parce qu’ils sont signés Plenel, mais parce que les tweets de Plenel sont à certains égards exemplaires d’une manière de raisonner, qui y apparaît pure et condensée.

Le premier sur lequel je suis tombée, si ma mémoire est bonne, a suivi les attentats de janvier 2015 contre Charlie Hebdo et la supérette casher. Le message du tweet était : « L’enfance misérable des frères Kouachi. A lire impérativement pour se ressaisir », suivi d’un lien vers un article du site Reporterre.

 

Le lien de causalité établi entre « l’enfance misérable » et l’acte terroriste est asséné avec la force de l’évidence qu’ont toujours aux yeux de ceux qui les répètent les poncifs impensés et non démontrés. C’est certes une croyance assez répandue, surtout à gauche et à l’extrême gauche, y compris chez certains sociologues dont on pourrait attendre qu’ils travaillassent au lieu de propager des idées reçues et de les estampiller « sciences sociales », mais elle est ici merveilleusement résumée. D’autant que Plenel donne en quelque sorte l’ordre d’y adhérer (« impérativement ») si l’on veut faire partie de ceux qui se « ressaisissent », sous-entendant donc que ne pas y adhérer serait une marque de « dessaisissement » politique.

Pour notre malheur, les débats sur le sujet tournent très vite en France aux querelles autour de la « culture de l’excuse », alors que ce n’est pas la question. La question n’est pas de savoir si une analyse « excuse » ou non ceux qui commettent des actes terroristes, la question est de savoir si l’analyse est vraie ou fausse. Et il se trouve qu’une somme de travaux assez considérable, réalisés par des chercheurs en sciences sociales ou des équipes pluridisciplinaires spécialisés à travers le monde depuis quelques dizaines d’années, travaux solides, documentés, avec des bases empiriques et statistiques sérieuses (dont le livre de Gérald Bronner, réédité récemment, La pensée extrême, comment des hommes ordinaires deviennent des fanatiques), montrent que le lien de causalité dont Plenel intime l’ordre de se souvenir de l’évidence est… faux. On note d’ailleurs qu’Edwy tweete moins sur « l’enfance misérable » des terroristes quand ceux-ci n’ont pas eu d’« enfance misérable ».

La vérité est que le profil des terroristes islamistes est pluriel, qu’on trouve entre autres parmi eux une part importante de jeunes hommes issus de la classe moyenne, ayant parfois suivi des études supérieures, et dont les familles étaient plutôt bien insérées, qu’il s’agisse d’individus immigrés acculturés ou natifs d’un pays occidental – ce type de profil, qui n’est pas le seul, est bien décrit dans l’ouvrage de Marc Sageman, Le vrai visage des terroristes, psychologie et sociologie des acteurs du djihad. Sa présence, non marginale, n’autorise donc pas à établir un lien de causalité entre la misère – ou l’exclusion – et le terrorisme. On peut aussi prendre le problème à l’envers : dans une interview datant du début des années 2000, Gérard Chaliand, un des spécialistes français de l’histoire de la guérilla et du terrorisme, a cette formule lapidaire : « Ce n’est pas la pauvreté qui explique le terrorisme : il ne se manifeste pas chez les Africains ». Il s’y est depuis manifesté, sous la forme du terrorisme islamiste, par contamination, mais il était juste à l’époque de souligner qu’en toute logique, l’Afrique aurait dû être le plus gros producteur mondial de terroristes si la thèse était vraie, et qu’elle est donc fausse.

Un double mépris

Au bout du compte et au-delà des faits, deux mépris s’expriment dans cette idée qui paraît si évidente à certains. D’abord le mépris des pauvres qu’on croit défendre : les pauvres ou les exclus, réels ou fantasmés, sont des terroristes en puissance du simple fait de leur pauvreté ou de leur exclusion. L’idéologie est une conséquence de la pauvreté ; les pauvres n’ont pas les mêmes sentiments ou dilemmes moraux que les autres. Ensuite le mépris de l’ennemi, à travers le mépris de ce qu’il dit. Dans leurs revendications, aucun des terroristes qui ont frappé la France n’a dit lutter contre la misère et l’exclusion, mais pour Allah et sa victoire, selon l’idée qu’ils s’en font.

Le dernier tweet de Monsieur Edwy que j’aie eu l’occasion de lire, il y a un peu plus d’une semaine, concernait la venue de Tariq Ramadan à Bordeaux pour une « conférence » et la réaction peu enthousiaste d’Alain Juppé. Le message était le suivant : « Mélange de peur, d’ignorance et de préjugé, l’excommunication politicienne de Tariq Ramadan déshonore la France ».

 

Je ne trancherai pas ici la question de savoir si Tariq Ramadan tient un double discours en fonction de ses publics ou s’il est « très clair » quand il s’adresse aux musulmans européens ou à ceux qu’il espère futurs musulmans. Le fait est que Tariq Ramadan est un prédicateur qui souhaite islamiser la modernité plus que moderniser l’islam, fait la promotion en Occident d’un islam revendicatif appuyé sur un discours victimaire, taxe « d’islamophobie », comme Plenel d’ailleurs, toute réticence ou tout refus de satisfaire les revendications identitaires et communautaires des musulmans, ne condamne, avec moult circonvolutions, le terrorisme islamiste que dans sa méthode et non dans ses objectifs – différence principale entre djihadistes et Frères musulmans – et fait régulièrement des insinuations conspirationnistes sur Facebook au sujet des attentats en Occident.

Le soutien aux supposés « opprimés »

Le soutien d’Edwy Plenel à Tariq Ramadan n’est pas neuf, et repose sur une conception de l’Occident comme coupable par définition, un romantisme idéologique assimilant tout groupe violent irrégulier plus faible que son adversaire étatique à des « opprimés » en « révolte légitime », la tendance à poser qu’une minorité, simplement parce qu’elle est minorité, a toujours raison. L’idéal démocratique et l’amour de la liberté d’expression en revanche, si souvent invoqués par Plenel pour défendre Ramadan, ne sont que des arguments fantômes, tant Monsieur Edwy a fait la preuve de son aptitude à ne pas tolérer le pluralisme des opinions quand les opinions ne lui conviennent pas et de ses velléités à faire taire ses contradicteurs.

Et c’est justement de ce point de vue que son tweet est remarquable : il inverse les faits et les responsabilités avec un aplomb édifiant. C’est un exemple typique de tentative de subversion idéologique. Si, dans un contexte interne que certains auront peut-être du mal à qualifier de guerre, car il ne s’agit pas d’une guerre conventionnelle, mais qui est au moins un contexte de violence terroriste et de guerre idéologique, on juge que soutenir la diffusion des idées de Tariq Ramadan n’est ni un sommet de pertinence stratégique ni une victoire de la démocratie, alors Monsieur Edwy vous traite d’« ignorant », de « peureux », ayant des « préjugés », et vous accuse « d’excommunication ». Le choix des mots n’était peut-être pas calculé, il n’en est pas anodin pour autant. En effet, il faut tout renverser pour retrouver le vrai : l’ignorance et les préjugés sont deux caractéristiques de l’islamisme ; l’esprit d’inquisition et la dérobade morale face à l’ennemi deux caractéristiques de Plenel. Quant au « déshonneur de la France », on sait ce qu’il reste à faire pour retrouver le vrai.


Entre Gorizia et Padoue

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Le monastère de Kostanjevica (Slovénie) abrite la dépouille de Charles X. Sipa. Numéro de reportage : 00662700_000004.
trieste padoue bourbon
Le monastère de Kostanjevica (Slovénie) abrite la dépouille de Charles X. Sipa. Numéro de reportage : 00662700_000004.

Entre les régions danubiennes ou balkaniques et la France, on traverse la Slovénie puis le nord de l’Italie. Retour progressif, sans doute, vers l’Occident. Disons, vers « la civilisation ». Il faut bien que les migrants aient un but pour entreprendre leur grand voyage. Du reste, les migrants, on le sait bien, visent plutôt l’Angleterre ou l’Allemagne. Dans un mouvement tournant (autour de la France) qui jette la confusion dans la boussole sur les notions d’est et d’ouest.

Quant à moi, je rentrais simplement en France, de retour de Hongrie et de Roumanie. Mais ne cherchons pas trop la simplification. D’ailleurs, pour bien comprendre, il faudrait aussi évoquer l’étape italienne du voyage aller, à Gorizia. Au retour : à Padoue. Et l’on verra que l’Europe n’est pas tant divisée par une frontière séparant l’Orient et l’Occident que traversée de plusieurs frontières aux tracés furtifs, souvent liées à l’histoire de la domination de l’homme par l’homme et qui subsistent encore, à l’heure où l’on veut faire croire que la zone Schengen existerait encore ou aurait existé.

Gorizia, aujourd’hui située à la frontière italo-slovène, était naguère une étape appréciée de la société viennoise en route vers le bord de la mer Adriatique, éventuellement vers Venise ou d’autres lieux de villégiature. La population de Gorizia est une combinaison latine et slave, de même que l’architecture, la gastronomie, toute la culture. N’omettons pas l’élément germanique, bien sûr, qui reste prépondérant, puisque sur cette population bigarrée régna l’empereur d’Autriche, puis d’Autriche-Hongrie, jusqu’à la fin de la Première guerre mondiale.

À Gorizia, une dame fort distinguée raconte comment, jadis, lorsqu’elle était fillette, des cardinaux la faisaient sauter sur leurs genoux. C’est l’esprit italien, à la bonne franquette. L’un d’eux, son préféré, avait coutume de rester longuement en adoration dans la chapelle du palais, avant de rejoindre ses hôtes au salon pour fumer un cigare. Cet homme lui a appris, dit-elle, le « dualisme ». Pas sûr que le mot soit bien choisi, mais on comprend ce qu’elle veut dire. Et l’on ne peut qu’approuver. La nuance, autrement dit. Aujourd’hui, mission presque impossible, peut-être même en Italie.

À bien y réfléchir, d’ailleurs, à Gorizia souffle aussi l’esprit d’Europe centrale, mélange de discipline et d’absurdité (les deux vont volontiers de pair). Par exemple, un restaurant qui s’appelle La Luna mais dans lequel on ne sert que de la cuisine slovène. Tandis que l’Autriche se racornissait sur sa capitale disproportionnée, les marges séparées de l’empire sont revenues à leurs anciennes manières. Comme à Trieste, qui se trouve à une trentaine de kilomètres. Entre les deux, le village côtier de Duino où Rainer-Maria Rilke composa les célèbres élégies. Ces tristes falaises, en hiver, font l’impression d’une paix mortelle. « Ô maison, ô prairie, ô lumière du soir/ tout cela d’un seul coup acquiert presque un regard ». Ou encore le château de Miramar, au bord de l’eau, d’où le futur empereur du Mexique, encouragé par Napoléon III, embarqua vers sa funeste destinée. Un archiduc Habsbourg, frère de François-Joseph. Au cœur du système de l’Europe centrale dans lequel Napoléon III se mouvait comme un chien dans un jeu de quilles.

De Rotterdam à Milan en passant par Francfort et Stuttgart, toute l’industrie de l’Europe se trouve dans cette région où les peuples ne se sont jamais organisés de manière autonome du point de vue politique, mais ont sans cesse occupé ensemble les premières places dans le domaine économique et financier. Une leçon pour nos amis d’Europe centrale, la bien nommée, qui se plaignent régulièrement de n’avoir pas eu le temps d’organiser leurs nations en états-nations à la française ni même à l’anglaise. Je n’ai jamais vu autant de camions sur une autoroute qu’entre Milan et Venise. On se croirait embarqués par erreur sur une voie de chemin de fer combiné rail-route. (Encore une invention du couloir industriel européen.)

Bref, dans cette région, on regarde l’avenir en louchant sur le passé. L’héritage impérial des Habsbourg, passé par la doctrine de l’Union européenne, fait place au multiculturalisme fondé sur la croissance économique elle-même appuyée sur de solides mégapoles. Tandis que tout autour les cultures nationales sont provincialisées.

Et la France dans cette partie floue de l’Europe ? À Gorizia, plus exactement à Nova Gorizia, en Slovénie, de l’autre côté de la frontière, se trouve le monastère franciscain de Kostanjevica (Castagnevizza) où sont enterrés les derniers membres de la famille Bourbon exilés après la révolution de 1830. Charles X, son fils Louis XIX et l’épouse de ce dernier, Marie-Thérèse de France, ainsi qu’Henri d’Artois, comte de Chambord, prétendant sous le nom d’Henri V, et quelques autres. À la fin du XIXe siècle, les derniers souverains français sont venus se réfugier à l’ombre de l’empereur. Aujourd’hui, la vieille rivalité entre les deux puissances continentales n’a sans doute plus lieu d’être. La France est toujours puissante, paraît-il, elle même jouit encore des frontière du temps de Louis XIV ou presque. Tandis que l’empire d’Autriche s’est effondré sur lui-même. À moins, justement, qu’il ne se soit au contraire dilaté jusqu’aux frontières du continent.

Pas sûr. Rien n’est sûr. Il suffit de descendre un peu vers le sud. Au retour, disais-je, arrêt à Padoue. Certes, on y rencontre un grand nombre de messieurs à lunettes qui circulent à vélo en manteau de loden vert, légèrement grisonnants et bedonnants comme Umberto Eco, parangon de l’intellectuel italien parfaitement intégré à la marche du monde vers la mondialisation depuis l’âge de la Renaissance.

Mais, à Padoue, on aime aussi la bonne vieille France. Le petit vin rouge en carafe est servi avec un sourire et quelques mots en français sur une nappe blanche ornée d’argenterie. À une table voisine, des hommes d’affaires allemands trinquent à la réussite d’une future collaboration. Le maître d’hôtel à la fine moustache, étroit d’épaule, s’assoit en fin de soirée à une table pour assister à la deuxième mi-temps du match entre l’AS Roma et le Real Madrid. On perd le match, on se sépare en proférant quelques jurons nostalgiques d’un temps qui n’appartient à personne. Saint Antoine, rendez-nous ces temps heureux ! Et la confiance, et la santé, et la mémoire ! À Padoue se trouve une grande cathédrale dans laquelle de splendides fresques racontent l’histoire sainte, mais aussi toutes sortes de chapelles ornées dont les cloches sonnent à tout moment. Et un petit oratoire, dans une ruelle étroite, une percée d’à peine quelques mètres dans le mur, au fond de laquelle se trouve une représentation de la vierge. On respire la foi simple et populaire de l’Orient.

Dans une autre ruelle du centre, une vieille dame élégante m’expliqua où était la maison de Galilée. Elle était fière, comme si elle avait fait naître elle-même le grand homme. Après tout, n’a-t-elle pas raison ? Elle a au moins fait naître en moi un sentiment d’admiration pour les Italiens. Et Galilée a revécu un instant. Finalement, la Renaissance, ce phénomène si difficile à interpréter, est-elle autre chose que ce que l’on en fait ? Sur le fil de la science, de la religion et du mode de domination des hommes.

En m’arrêtant en Italie sur le chemin qui nous sépare de l’Europe centrale et orientale, à l’aller comme au retour, je me suis demandé si d’un bout à l’autre du continent, ainsi qu’en moi-même, citoyen de l’Europe au XXIe siècle, ne passait pas comme une large et profonde vague immobile la frontière entre l’Orient et l’Occident.

La petite musique de Mark Greene

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(Photo : Hilde Kari - Flickr - cc)
(Photo : Hilde Kari - Flickr - cc)

Depuis 2004 et la parution de son premier roman, Le Lézard (Le Seuil), le romancier franco-américain Mark Greene construit une œuvre qui gratte le vernis de l’esprit humain, y plonge les mains et en ressort la boue, la saleté, le vice et l’étrangeté. Tantôt cruel, tantôt conciliant avec ses personnages, il accompagne leurs trajectoires entre grandeur amère et décadence certaine. Son dernier roman, 45 tours, ajoute une pierre à cet édifice baroque. Il raconte l’histoire de Franck et Richard, fictif duo à succès des années 80 sur le modèle de Partenaire Particulier, auteurs d’un unique tube qui leur permet encore de vivre de leurs droits d’auteur.

Richard est un artiste raté. Une après-midi d’hiver, Franck et lui sont réunis dans son salon. Franck, sans s’en apercevoir, fredonne huit petites notes qui signeront l’originalité du tube. Richard compose les arrangements et les paroles qui seront plusieurs fois rejetés par la maison de disques. À chaque remaniement, seules les huit notes survivront. Richard conteste, s’énerve puis se laisse séduire en attendant son heure. Il en est certain, l’artiste, le génie inspiré, c’est lui. Les autres sont des ignorants qui ne pensent qu’à vendre des disques, mais lui, il sait. Il n’abandonnera jamais le fantasme d’un retour en fanfare du duo, baptisé Manero – en référence au héros de La Fièvre du samedi soir – pour les besoins de la publicité. Le jour de la sortie, il écume les disquaires, achète au passage des dizaines d’exemplaires du disque et exige que les supermarchés modifient leur musique d’ambiance au profit du titre qu’il tient à voir « décoller ».

À l’abri du besoin, trente ans plus tard, il pèse cent cinquante kilos, passe son temps devant la télévision, dans son appartement avec vue sur le boulevard Montparnasse et rêve de retrouver Franck pour relancer la machine. Celui-ci n’est pas de cet avis. Cette époque lui semble loin, et dans le temps, et dans l’espace.

Depuis la disparition soudaine de leur producteur Stéphane Malagré lors d’un voyage en Inde, il a quitté Paris et le monde du spectacle dans lequel il se sentait étranger : il ne participait pas vraiment aux soirées données en son honneur, il y assistait, observait de loin, ne s’intégrait pas. Il ne se sent pas responsable du succès vers lequel il a entraîné Richard : « Tout ça, c’était à cause de la neige » s’excuse-t-il. Il préférait de loin les soirées fast-food et pétard aux studios d’enregistrement et aux plateaux télé. Retiré dans la campagne bourguignonne, une province qui n’a rien pour elle, ni la pauvreté authentique, ni la richesse touristique, il occupe la maison de sa défunte mère au cœur d’un village à l’agonie et opère un littéral retour à la terre. Entièrement isolé, il développe un fétichisme du sol, collectionne les boues, les glaises, les argiles, les mange, les frotte contre son corps, les promène avec lui dans de petits sacs de toile. Sans qu’il ne se l’avoue, il expie sa chance d’avoir quitté ce pays menaçant par ses volets fermés et ses maisons basses.

À la foi de Richard dans un come-back providentiel, à l’heure où de nombreuses vedettes des années 80 tentent leur chance, répond la foi naïve de Franck. Une nuit qu’il erre entre le cimetière et la place du marché, une clé laissée dans la serrure d’une des portes de l’église attire son attention. Il en fait réaliser un double. Désormais, l’église sera son domaine. Toutes les nuits, il s’y faufile, se love dans le chœur, lève les yeux vers le Christ qui chantonne à son oreille les huit petites notes. Avec un tel allié, il en est désormais convaincu, le retour du duo Manero est inéluctable.

Dans ce roman tourné vers le passé, Mark Greene ne donne pas les clés pour comprendre le présent ni pressentir l’avenir. Il plante son décor, y enferme des hommes, le lecteur et l’auteur observent de concert ce qu’il en adviendra.

45 tours, Mark Greene, Rivages/Payot, 215 pages.

45 tours

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Le lézard

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«Free to run», de la course à pied antisystème à la course markétée

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La 40ème édition du marathon de Paris (Photo : SIPA.00749583_000054)
La 40ème édition du marathon de Paris (Photo : SIPA.00749583_000054)

Leurs muscles ont beau se raidir, la sueur brûler leurs yeux, l’ampoule se mettre à saigner, pourtant ils continuent à courir, à fouler le sol en rythme, les bras à hauteur de poitrine, la tête haute, le buste projeté légèrement en avant. Ils continuent à courir parce qu’un marathon, ça ne se marche pas, ça se court, ça se pense, ça se vit intérieurement, intensément, jusqu’au bout, jusqu’au dernier mètre, jusqu’au dernier souffle, jusqu’à la dernière foulée.

Alors, ils luttent. Ils luttent contre les douleurs qui assaillent leurs corps en mouvement, ils luttent contre la pesanteur du sol qui les attire, les épuise, les vide de leurs forces engagées. Ils luttent et souffrent en silence  et puis soudain les jambes s’allègent, les muscles retrouvent leur tonus, les corps leur élasticité. Ils flottent presque. C’est le moment de grâce qui surgit sans prévenir, récompensant la persévérance entretenue. L’exaltation apaisante se lit à présent sur leurs visages. Les limites de leur corps ont été repoussées et ils goûtent pleinement le plaisir de se sentir, tout simplement  vivant.

C’est cet esprit de la course à pied que Pierre Morath a souhaité restituer dans son documentaire consacré à l’évolution de ce sport passé, en quelques années, d’une activité sportive marginalisée, rébarbative, à une pratique ultra populaire. Le réalisateur, lui-même ancien athlète de haut niveau, rappelle que si aujourd’hui les multiples marathons organisés dans les rues de New York, Paris, Sydney, Londres et autres grandes villes, font déplacer des foules monstrueuses, dans les années 60, rares étaient ceux qui se disaient : si j’ai pas couru mon marathon avant 40 ans, c’est que j’ai raté ma vie !

Au contraire, les chevronnés de la course à pied ne couraient pas les rues mais rasaient les murs plutôt. Le documentaire alterne entre images d’archives et témoignages des principaux pionniers de la course urbaine et plonge le spectateur dans cette époque où courir n’était pas à la mode, où ceux qui allaient fouler le sol un dimanche matin sans autre but que de courir pour courir étaient perçus comme de drôles de loustics à tendance masochistes. Il faut dire que courir en petite tenue sur les sentiers sinueux de Central Park avait de quoi choquer certaines habitantes chic de la Cinquième Avenue.

« Run and fuck the system ! »

C’était l’époque où les coureurs n’avaient pas besoin de la playlist spécial running de Deezer pour se motiver, ni de montre connectée qui bipe à chaque foulée pour surveiller le rythme cardiaque et connaître la quantité de calories dépensées. Leurs corps n’étaient pas moulés dans des tenues qui ressemblent à celles des skieurs de fond — le look du coureur, c’était plutôt Dustin Hoffman dans Marathon Man — et leurs esprits n’étaient pas soumis à l’impératif de performance sportive.

Bref, leur mantra loin d’être « toujours plus loin, plus fort, plus vite ! » était plutôt du genre « cours et libère toi ! ». C’était encore l’esprit libertaire baba cool au service de la rébellion sociale : « Run and fuck the system ! » Le système en question, c’est celui de la fédération d’athlétisme, organisation sectaire et sexiste qui reconnaissait uniquement la course sur stade et pas la course urbaine et qui interdisait aux femmes de courir plus de 1 500 mètres.

Alors, pour réparer cette injustice, il fallait mieux avoir de bonnes jambes et non une jolie poitrine. Nombreuses sont les femmes adeptes de la course à pied, comme l’auteur de ces lignes, qui devraient avoir une petite pensée pour Katherine Switzer, première femme à avoir couru le marathon de Boston en 1967 alors que la gente féminine était encore ostracisée. C’est grâce à la puissance de ses jambes, à la force de sa volonté et la vivacité de sa passion, que, devant les caméras du monde entier, elle renversa les idées reçues sur la capacité de résistance du sexe faible.

Cette image choc qui la montre repousser Jock Semple, le directeur du marathon, l’interceptant pour lui arracher son dossard et l’exclure de la course, a fait le tour du monde et a véritablement lancé la lutte pour faire reconnaitre le droit des femmes à courir la même distance que les hommes. Il faudra attendre malgré tout 1981 pour que le Comité international olympique décide d’inclure le marathon féminin aux JO.

L’esprit de la course à pied dénaturé

Si Pierre Morath rappelle ce combat, c’est moins par acte de militantisme pro-féministe que pour montrer que la course à pied, perçue aujourd’hui comme un sport hyper individualiste complètement égocentré, a été à l’origine une pratique qui, en libérant les corps, a fait exploser les énergies collectives. Et qu’à travers cette libération corporelle, la course à pied a été finalement le fer de lance de l’égalité. Mais le documentaire prend un intérêt tout particulier en révélant comment cette avancée des droits et ce combat pour populariser la course urbaine se sont finalement soldés par la dénaturation de l’esprit de la course à pied. La course antisystème des exclus, des marginaux, des excentriques, où le plaisir individuel de courir a rencontré la lutte collective pour la reconnaissance des droits, est devenue, par sa démocratisation et sa professionnalisation, une course markétée dont les objectifs de rentabilité sont devenus plus importants que tout le reste. Pour illustrer ce revers de médaille, le documentaire rappelle le scandale provoqué  par la colère indécente de nombreux coureurs lors de l’annulation du marathon de New York en 2012 après les ravages de l’ouragan Sandy.

Mais Pierre Morath préfère finir son documentaire sur une note positive en filmant Noel Tamini, fondateur de la première revue internationale de course à pied, la revue Spiridon. Il a été et est toujours le promoteur et le défenseur de « la course intégrale », de cette course immergée dans la nature en dehors de tout parcours balisé, chronométré, sponsorisé, médiatisé, bref, une course en totale liberté, une course primitive, à l’origine de l’humanité. Avec Noel Tamini, on part rassuré, on se dit que si le système capitaliste a perverti l’esprit libertaire de la course à pied, il restera toujours des coureurs de fond qui courent sans raison, avec pour seule arme, leurs chaussures et leur ténacité, et qui préfèrent affronter le règne de la nature plutôt que de se plier aux injonctions handicapantes de l’Organisation « malade » de la Santé (OMS) et de son modèle d’existence modérée, tempérée, lissée, dépassionnée aussi inerte et amorphe qu’un mollusque sur un rocher, de cette santé qui serait de rester sans bouger à s’enliser sous une bulle climatisée.

Bon, assez parler, on se fait un petit footing ?

Free to run de Pierre Morath, en salle le 13 avril.

Eugénie Bastié et Isabelle Chazot: Misère du néoféminisme

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chazot feminisme mademoiselle beauvoir
Eugénie Bastié et Isabelle Chazot.
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Eugénie Bastié et Isabelle Chazot.

Journaliste au Figaro et rédactrice en chef de Limite, Eugénie Bastié est l’auteur d’Adieu mademoiselle (Le Cerf, 2016). Ancienne rédactrice en chef de 20 ans, Isa ou encore Grazia, Isabelle Chazot officie aujourd’hui à Marianne.

Daoud Boughezala. Eugénie, lorsque tu écris dans Adieu mademoiselle que « les émules de Beauvoir militent désespérément pour un monde déjà advenu », rends-tu un hommage paradoxal aux acquis du féminisme ?

Eugénie Bastié : L’égalité juridique hommes/femmes est bien sûr un acquis positif. Mais c’est un phénomène de rattrapage. La Révolution française avait octroyé énormément de droits aux hommes, en ignorant les femmes (pour leur conservatisme supposé, comme le montre Mona Ozouf), et cet oubli s’est prolongé durant tout le xixe siècle bourgeois. Sur le bilan de la révolution sexuelle, je suis un peu plus mitigée, je ne suis pas sûre que la pilule ait rendu la femme plus heureuse.

Elisabeth Lévy, à la relecture… : Pardon, mais elle a rendu les femmes plus libres, c’est mieux que le bonheur !

Daoud Boughezala. Ton indulgence pour Beauvoir est surprenante…

Eugénie Bastié : J’admire Beauvoir, qui avait du génie dans l’erreur, comme Marx et Nietzsche. Elle avait une puissance de pensée qui a bouleversé les dogmes de l’époque. Mais cela s’est payé par un certain nombre de dérives néoféministes, que Le Deuxième Sexe contenait déjà en germe.

Daoud Boughezala. Ce que tu appelles le « féminisme clitoridien » jouisseur et égoïste, par opposition au « féminisme utérin » des mères ?

Eugénie Bastié : Tout Le Deuxième Sexe exprime un rejet des mères, qui sont considérées comme des « pondeuses », et une haine de la féminité. Beauvoir prétend que la femme doit se faire semblable à l’homme pour se libérer. « C’est en s’assimilant à eux qu’elle s’affranchira », écrit-elle. Elle propose une imitation de la condition masculine et annonce tout le paradigme de la déconstruction du genre. Judith Butler est une fondamentaliste qui prend à la lettre Le Deuxième Sexe, à la manière des salafistes qui lisent le Coran à la lettre…

Isabelle Chazot : Une assimilation aux hommes toute relative, si l’on en juge par sa propre pratique sentimentale. Le fameux « pacte » avec Sartre, qui prônait l’endogamie permissive de groupe, la transparence et l’abolition de la jalousie ne l’a pas dissuadée de vivre une folle passion exclusive avec son amant américain. Le philosophe marxiste Clouscard appelait Beauvoir « la nigaude de la Coupole », celle qui croit réinventer l’amour contre la morale traditionnelle, alors qu’elle ne fait que créer les modèles de la nouvelle bourgeoisie émancipée. La libération sexuelle de la femme favorise la polygamie masculine. On commence par Le Deuxième Sexe, best-seller de l’émancipation par l’intelligence, on finit avec La Vie sexuelle de Catherine M., best-seller de la nymphomanie flippée (comme le révèle cet autre opus autobiographique de Catherine Millet : Jour de souffrance). L’amazone libérée, c’est la femme qui redoute de perdre son fripon de mari et le retient, non plus par de bons petits plats, mais par les joies du gang bang… Bonnemine, la bobonne revêche d’Astérix, est plus honnête intellectuellement !

Daoud Boughezala. Justement, parlons des Bonnemine modernes. Eugénie critique l’asservissement des ouvrières à l’usine. Or, dans son Enquête sur la sexualité (1964), Pasolini faisait dire à Oriana Fallaci que les ouvrières du néoprolétariat urbain avaient été sexuellement libérées par le capitalisme. Tout bien pesé, ne faut-il pas mieux vivre sous la férule d’un patron que sous celle d’un mari ?

Eugénie Bastié : Je reconnais qu’une forme de libéralisme libertaire a été plus gratifiante qu’un certain puritanisme bourgeois, du reste très propre à la société du xixe siècle.[access capability= »lire_inedits »] Comme l’explique Régine Pernoud dans son Histoire de la bourgeoisie en France, l’ascension de la bourgeoisie a signifié une régression systématique pour les femmes. Cependant, je ne suis pas certaine que les ouvrières des années 1960 étaient plus heureuses que les paysannes : ce n’est pas parce qu’on a plusieurs partenaires sexuels qu’on n’est pas exploitée à l’usine ! D’ailleurs, nos féministes se réjouissent du travail des femmes, mais le premier métier féminin en France, c’est femme de ménage. Souvent, ce sont des femmes célibataires à la tête de familles monoparentales qui n’ont d’autre choix que de travailler, et pas des petites filles à qui on a mis dans la tête que passer l’aspirateur était une activité féminine, comme nous le font croire les partisanes du genre. Le féminisme a évacué la question de l’exploitation pour lui préférer le paradigme plus flou de la « domination ».

Isabelle Chazot : Pour tacler Fallaci, il faut lire les mémoires de Céleste, la jeune bonne de Proust, qui tombe en dépression dès son arrivée à Paris, ou, dans un autre milieu, la Claudine à Paris de Colette, qui raconte son mal du pays. En dehors de toute considération socio-historique, les bénéfices érotiques du multipartenariat sont d’ailleurs loin d’être assurés. Avoir plusieurs amants dans sa vie ne signifie pas avoir une vie sexuelle flamboyante. Statistiquement, une femme mariée est davantage comblée du point de vue de la fréquence des rapports !

Daoud Boughezala. Je vais donc être le féministe de service. Concédez que le travail des femmes leur a permis de conquérir une certaine indépendance financière synonyme d’émancipation…

Eugénie Bastié : L’image de la femme au foyer inactive se bornant à attendre son mari est un cliché très moderne. Pendant des siècles, la femme a travaillé. Elle était sans doute autant exploitée que l’homme, mais pas plus. La femme médiévale dirigeait le foyer et se trouvait ainsi au centre de la société car tout se passait autour de la cheminée, y compris la cuisine. Des siècles plus tard, le salariat capitaliste a déplacé le centre de gravité de la société, si bien qu’on méprise aujourd’hui le travail, invisible mais tellement fécond, de la femme au foyer. Au fond, être Laurence Parisot représente-t-il l’horizon ultime de la femme ? On a quelque chose de mieux à offrir au monde que de devenir de vulgaires capitalistes !

Isabelle Chazot : Le capitalisme de la séduction est permissif au niveau des mœurs mais répressif au niveau économique. « Tout est permis, rien n’est possible ! », disait Clouscard. Aucun bénéfice pour le prolo, si ce n’est de croire que posséder un frigo, bien d’équipement, c’est entrer dans le monde enchanté de la jouissance libidinale. L’assouplissement de la morale bourgeoise ne correspond pas à un capitalisme cool, qui serait moins dur pour le producteur. La soi-disant répression morale est une protection pour les plus fragiles. On peut douter de l’émancipation sexuelle de la grisette, arrachée à sa campagne par la misère. Elle échappait au patriarcat, mais échouait au bordel ou à l’usine. Les candidats à l’exode rural fuyaient surtout l’ennui d’une vie tracée, comme les immigrés d’aujourd’hui ont des rêves de dolce vita en carton-pâte. Mirage qui peut leur inspirer un ressentiment tenace !

Daoud Boughezala : Je ne sais pas s’il faut les mettre sur le compte du ressentiment, mais les viols du 31 décembre perpétrés à Cologne et dans plusieurs villes d’Europe ont été majoritairement le fait de migrants maghrébins. Si on veut vraiment être féministe, faut-il oser s’attaquer frontalement à la culture musulmane, au risque d’être taxée d’islamophobe ?

Eugénie Bastié : Féminisme et antiracisme étaient sur un bateau et l’un des deux est tombé à l’eau ! Depuis la nuit de Cologne, le damné de la Terre est devenu un macho lubrique, violeur en puissance, et on a vu le malaise que cela suscitait. Cela ne veut pas dire qu’il faille faire de l’islam l’unique priorité du féminisme, nos sociétés produisant également des menaces contre le corps féminin. Reste que le renfermement du monde sunnite sur lui-même, à partir du xviie siècle, a créé un monde islamique incurieux du monde extérieur postulant l’infériorité de la femme, ainsi que l’a montré Bernard Lewis. On a vu des pays comme l’Allemagne ou la Suède publier des espèces d’abc de la sexualité à l’usage des migrants !

Isabelle Chazot : On voit mal pourquoi ce serait spécialement aux féministes de s’exprimer sur ces exactions, qui relèvent de la justice pénale. Curieuse conception du droit des femmes qui ne devrait être qu’une affaire de femmes… Angela Merkel a peut-être été mal comprise quand elle a déclaré que l’Allemagne dépeuplée accueillait avec enthousiasme les migrants. Les Maghrébins fougueux du 31 décembre ont interprété à leur façon ce message bisounours et exprimé en retour leur propre enthousiasme régénérateur de façon quelque peu désordonnée, dans la grande fête sexuelle aux Walkyries… Quand on pense que les Allemandes, toujours à la pointe du combat féministe, sont les premières Européennes à avoir dressé leurs conjoints à faire pipi assis… Abc de la sexualité ou pas, parions que les malentendus ne sont pas près de s’estomper ! Des malentendus qui renvoient à des problèmes civilisationnels analysés par beaucoup en termes de « mœurs de l’impérialisme » et non d’aspiration universelle aux droits fondamentaux de l’individualisme libéral.

Daoud Boughezala. Le droit à l’avortement est un autre acquis de la femme occidentale attachée à l’individualisme libéral. Déplorer la « banalisation » de l’IVG comme le fait Eugénie, c’est sous-estimer le traumatisme qu’il provoque chez la femme, laquelle reçoit un calendrier prénatal avec une date théorique de naissance du bébé…

Eugénie Bastié : L’avortement n’est pas encore banalisé, mais c’est ce que voudraient les féministes. « Nous voulons en faire un acte comme les autres », a ainsi déclaré Mme Bousquet, présidente du Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes.

N’importe quelle femme sait qu’avorter est un traumatisme et un drame. Le calendrier prénatal se borne à montrer une réalité : l’émergence d’un début de vie qui naîtra au monde dans neuf mois. Mais les néoféministes considèrent qu’il faut ne pas laisser à la femme le temps de réfléchir, comme l’a fait Najat Vallaud-Belkacem en supprimant le délai de réflexion. Cela revient à nous infantiliser, comme si nous étions tellement sensibles et promptes à culpabiliser qu’il faudrait nous priver d’un instant de délibération. Aussi, je ne remets pas en question la loi Veil, mais le discours qui consiste à normaliser l’avortement en en faisant un droit illimité.

Isabelle Chazot : 200 000 avortements par an, c’est un échec cuisant pour la loi Veil, qui tablait sur une régression rapide des IVG… Dans son livre, Eugénie évoque aussi la GPA, les mères porteuses, le tripatouillage génétique, tout un programme glaçant vers la « transhumanité » dont on voit mal comment le marché pourrait ne pas nous l’imposer tôt ou tard, malgré les lois bioéthiques votées par pays. Au lieu de chercher des nazillons partout où ils ne sont pas, on ferait mieux d’admettre que notre modernité droit-de-l’hommiste exécute à la lettre une partie du projet nazi : tri des embryons, eugénisme, Lebensborn, exaltation d’une beauté normée, euthanasie…

Daoud Boughezala. Les droits-de-l’hommistes apprécieront ce point Godwin, mais parlons un peu chiffons. Isabelle, il est arrivé au magazine 20 ans, sous votre direction, d’organiser un concours de beauté avec ses lectrices. La presse féminine plonge-t-elle les femmes dans l’obsession de l’apparence ?

Isabelle Chazot : L’obsession de l’apparence est un phénomène bien trop massif et profond pour être motivé par la presse féminine, qui s’est toujours contentée de suivre les modes de vie et de consommation des femmes de son temps. Pour ce qui est des normes esthétiques, elles répondent à des comportements mimétiques assez complexes, qui supposent des prescripteurs crédibles. Ainsi la vogue des femmes minces a sans doute démarré dans la seconde moitié du xixe siècle dans la haute aristocratie. On pense à Sissi (1,72 m pour 50 kg), un peu plus tard à l’égérie de Proust, la comtesse Greffulhe et sa taille de guêpe, dont le musée Galliera a récemment exposé les robes. Le culte de la minceur s’est répandu par vagues successives dans les classes bourgeoises, puis populaires. Et se maintient malgré les protestations masculines ! La mode du bronzage, des tatouages, des cheveux bleus, tous ces engouements collectifs se propagent comme des épidémies, puis refluent. Chercher à moraliser sur ces questions, désigner des « responsables », pour nourrir la goule du politiquement correct, est parfaitement vain.

Eugénie Bastié : Mona Chollet, dans son essai Beauté fatale, dit très bien que dans la presse féminine, le modèle qu’on offre est celui d’une femme consumériste. Et ce sont souvent des femmes androgynes qui y sont mises en valeur. Les mannequins ne sont pas les mêmes femmes plantureuses qui posent dans Lui. Si vous voulez lire de la presse féminine ni puritaine ni consumériste, je vous suggère plutôt Limite !

Isabelle Chazot : Chère Eugénie, tu te trompes ! Les filles qui posent dans les magazines de charme branchés sont généralement les mêmes mannequins que dans la presse féminine : de grandes tiges asthéniques, célébrissimes et surpayées. L’érotisme made in France est par ailleurs d’un conformisme désolant, contrairement à ce que l’on trouve dans Playboy Brésil par exemple, où les filles sont musclées, bien en chair et joyeuses. Le consumérisme est une notion morale, pas une catégorie d’analyse. On ne peut pas mettre tout le monde dans le même panier : la frivole qui collectionne les « it-bags » et la jeune employée qui achète un sac pour passer un entretien d’embauche. Fustiger le consumérisme peut servir à valider les inégalités. Ce qui ne doit pas nous empêcher de recommander l’excellent Limite…

Daoud Boughezala : La réac catho et la réac marxiste auront eu raison de moi. Vous avez gagné les filles, je rends les armes ![/access]

Adieu mademoiselle

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