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«A Bigger Splash», remake rock’n’roll de «La Piscine»

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bigger splash piscine
(DR)

Le bruit de la foule retentit. Les fans attendent leur star. Marianne Lane, la légende du rock s’apprête à monter sur scène. C’est sur un immense concert en plein air que Luca Guadagnino a préféré lancer son remake de La Piscine, le célèbre film de Jacques Deray porté par le couple mythique Alain Delon et Romy Schneider. Grâce à une mise en scène sensuelle qui a fait la réussite de son précédent film, Amore, à un jeu d’acteurs remarquable,  à une bande-son rock bouillonnante d’énergie, le réalisateur italien redonne vie au scénario dramatique du triangle amoureux, orageux et venimeux. Guadadigno donne le ton dès les premières scènes et fait comprendre que sa version sera bien la sienne, imprégnée par son style fait de nervosité émotionnelle.

Ralph Fiennes méconnaissable

On y découvre une star du rock qui, devenue aphone, laisse ses tenues paillettes au vestiaire, efface son maquillage argenté, troque son look excentrique à la Annie Lenox, la chanteuse charismatique d’Eurythmics, pour le style plus calme, plus stable, plus simple et beaucoup plus sain d’une petite virée au soleil, loin de la scène et loin du monde, avec Paul, son compagnon et réalisateur, joué par le beau Matthias Schoenaerts. Et c’est dans une somptueuse villa sur l’île sicilienne de Pantelleria que se prélasse la lady du rock, magnifiquement interprétée par l’actrice écossaise au physique atypique qui fascine par son allure de liane, Tilda Swinton. Mais lorsque débarquent Harry, producteur de musique complètement déjanté et ancien amant de Marianne – joué par un Ralph Fiennes méconnaissable avec sa barbe de rocker et son jeu survolté – et sa fille, Pénélope, pimbêche aguicheuse un peu sadique sur les bords, incarnée par l’étoile montante du cinéma hollywoodien, Dakota Johnson, la belle et silencieuse sérénité vole en éclat. L’harmonie pulvérisée par l’éclaboussure du désir. Splash !

Tout peut basculer

Comme dans Amore, Luca Guadagnino rend sensible, à travers l’alternance de plusieurs plans en plongée et en contre-plongée, ce point de tension où la situation peut à tout moment basculer et dégénérer. C’est la montée d’une émotion irrépressible qui est à deux doigts d’exploser qui intéresse Luca Guadagnino. Dans Amore, c’est la naissance de la passion amoureuse et le tumulte interne qu’elle provoque chez l’épouse d’un riche industriel milanais qui s’éprend d’un jeune cuisinier. Dans A Bigger Splash, c’est cette intrusion du désir sexuel et de la confrontation qu’elle engendre chez ces quatre personnages qui se regardent à travers leurs lunettes de soleil dont les verres ne sont pas autres choses que des miroirs du désir. Mais au-delà de la confrontation des envies, Luca Guadagnino met également en scène l’affrontement de deux visions du monde qui s’opposent. Un style de vie « rock’n’roll », dérangé, subversif, impétueux contre celui d’une vie rangée et conservatrice. La scène où Harry se déhanche comme un beau diable sur le  célèbre morceau « Jump into the fire » de Harry Nilsson dans l’espoir de secouer la léthargie de Marianne et Paul est révélatrice de cette dichotomie.

L’air vibre à mesure que le son monte et sature l’atmosphère, le rythme de son pouls se met à battre à l’unisson des percussions, une délicieuse sensation électrique remonte le long de sa colonne vertébrale, le corps se remplit d’une euphorie explosive. Harry vit encore dans les années 70 comme Marianne, l’autre personnalité rock du film. Cette fureur de vivre agressive et transgressive, elle l’a également vécue pleinement et intensément, enchainant concerts frénétiques et after sous acide.

Mais voilà la star du rock aphone est passée à autre chose de plus protecteur et rassurant. Elle est désormais avec Paul l’homme qui l’aime, qui lui donne ses cachets qui soignent. Harry, lui, lui donnait ceux qui font halluciner. Ce n’est évidemment pas un hasard si le film porte un titre qui résonne comme un des meilleurs tubes des Stones ou des Doors. Luca Guadagnino rappelle que le rock’n’roll, plus qu’une forme musicale, est avant tout une attitude, une façon de vivre sa vie à l’encontre de toute stabilité normée, repoussant les limites trop conservatrices jusqu’à l’excès, indifférent aux conséquences qui peuvent s’avérer fatales. On y  mesure l’écart avec notre époque…

A Bigger Splash, en salle depuis le 6 avril.

Pensées au vinaigre

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Claude Chabrol et Sylvia Kristel pendant le tournage du film « Alice ou la derniere fugue » en 1976 (Photo : SIPA.00169706_000002)

Bien qu’inégales les « pensées, répliques et anecdotes » de Claude Chabrol (1930-2010) recompilées aux Editions Le Cherche-midi font, malgré tout, notre bonheur. Ça nous change des baveux du septième art, ce terminal des prétentieux où chacun crie son génie (incompris) face caméra et nous assène des leçons de morale. Le cinéma est une chose trop grave pour la confier aux cinéastes. Ces gens-là sont tellement sérieux qu’ils déprimeraient une assemblée d’anciens combattants.

Et puis, Chabrol tient une place à part dans nos cœurs, c’est notre tonton de province, libidineux, farceur, un poil réac, notable desserré du col, satiriste en charentaises qui cache sa subtilité derrière l’image de bon vivant. Comme dans un plat en sauce, il avait tendance à noyer le poisson. Avec lui, il fallait se méfier des évidences. Il était bien trop intelligent pour se laisser aller au jeu des confidences. Enfin, un type qui osait déclarer au début du XXIème siècle « J’adore les vieux vins, les vieux films, les vieux livres, les vieilles femmes » a d’emblée toute notre sympathie, voire notre respect éternel. La nostalgie du monde d’avant n’est pas une vilaine maladie. Elle est même plutôt un signe de vitalité. Contrairement aux adorateurs de la modernité, ceux qui professent le bonheur au forceps, l’avenir de l’Homme est dans le rétro. Chabrol les repérait de loin ces farauds, ils parlent en statistiques, la novlangue des boutiquiers. De toute façon, un réalisateur qui a épousé Stéphane Audran et fait tourner Dominique Zardi se place forcément au-dessus des parties. C’est intouchable !

Chabrol, la misogynie joyeuse

La filmographie du « mégalomane modeste » ou de « l’anarchiste sournois » comme il aimait à se définir, ressemble à nos bulletins scolaires, quelques fulgurances inoubliables, des notes dans la moyenne et puis des gadins mémorables. Dans ce fourre-tout qui se présente comme un pain surprise, on retrouve ses lubies avec plaisir : la hantise des femmes grignoteuses (la chair ne ment pas), Godard l’acolyte refoulé, la bêtise du genre humain ou l’adultère comme variable d’ajustement du mariage. Ce phallocrate de bon aloi mettait le paquet : « La femme supporte souvent mieux le veuvage que la ménopause » ou « J’ai un faible pour les jolies femmes qui ne m’attirent pas physiquement ».

Chabrol avait la misogynie joyeuse, juste histoire de faire causer les cons. La nourriture, autre source d’inspiration, le mettait en transe artistique. « Je rêve de filmer la cuisson d’un bar en croûte de sel » ou « Nous vivons une époque où les pizzas arrivent plus vite que la police » disait-il mi-goguenard, mi-moraliste. Sa détestation des individus qui prononcent le mot « humaniste » au cours d’une conversation était sincère. Des envies de meurtres lui montaient à la tête. Son grand sujet d’étude fut, sans nul doute, la bourgeoisie des Trente Glorieuses. Il en était le décodeur officiel. Dans ce livre, il s’amuse même à une tentative de classification darwinienne entre les « maigres, secs, nerveux » et les autres, entre ceux qui pratiquent une morale perméable et les rigides. A la fin de sa vie, Chabrol était quelque peu déçu par cette classe sociale jadis triomphante qui préfère aujourd’hui le pognon à la fesse. Si les bourgeois ont perdu leur sex-appeal, restent les actrices pour se défouler. Une vacherie (impardonnable) sur Monica Vitti qu’il compare à Charlton Heston : « Avec une barbe, elle aurait pu jouer Moïse, avec une perruque, il aurait pu jouer L’Avventura ». Encore plus féroce, donc plus drôle, cette saillie sanglante : « J’ai failli tourner avec Isabelle Adjani. Mais à l’écriture du film, il est apparu que j’avais plutôt besoin de moustachus ».

Si Chabrol plaçait au pinacle Jean Carmet et Orson Welles, il aimait descendre en flèche les critiques et la profession, notamment la cérémonie des Césars, signe d’un déplorable infantilisme. Un recueil rafraîchissant à lire sans modération.

Pensées, répliques et anecdotes, Claude Chabrol, Editions Le Cherche-midi.

Pensées, répliques et anecdotes

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Recherche réel, désespérément

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Couverture de «Carrières de sable» de Jérôme Baccelli (DR)

C’est un roman bref, inquiétant et impitoyable que ces Carrières de sable de Jérôme Baccelli. Le titre est à prendre, manifestement, dans deux sens. Celui de ces lieux d’où sort le silicium indispensable à nos gris-gris technologiques et celui des curriculum vitae des cadres supérieurs ou dirigeants qui ne sont pas si solides qu’ils en ont l’air et qui peuvent se dissoudre à la première crise financière un peu forte, en laissant l’étrange amertume d’avoir servi aveuglément un système qui n’avait pas besoin d’eux pour, de toute manière, courir à sa perte.

On peut penser que l’auteur sait de quoi il parle : Jérôme Baccelli a, de son propre aveu, été consultant international en télécommunication, avant de rejoindre la Silicon Valley et participer « au succès et à a déconfiture de quelques start-up. » Ce qui ne gâche rien, en plus, c’est qu’il sait raconter une histoire avec une distance qui manque de plus en plus singulièrement à Houellebecq depuis Soumission. Si le nom de Houellebecq nous vient ici un instant sous la plume, c’est qu’un coup d’œil hâtif sur Carrières de sable pourrait faire croire faussement à une parenté. Le narrateur est un juge d’instruction qui n’instruit plus grand-chose puisque la France semble sur le point d’être submergée par des hordes islamiques. On apprend ainsi que l’ennemi est déjà du côté de Sofia où il procède à des exécutions de masse dans les banlieues et qu’un attentat qui a fait plus de cent quarante morts a eu lieu au lycée Louis-le-Grand. Mais notre juge, assis à la terrasse du Nerval, son bistrot de prédilection, ne peut s’empêcher de se souvenir et de tenter de savoir quand et comment tout cela a vraiment commencé alors qu’il entend déjà des fusillades à proximité ?

Sans doute est-ce avec l’affaire Francis Plan. Francis Plan était un de ces traders d’exception, de ces consultants financiers de haut niveau qui ont survécu à la crise de 2008 avec à la fois un certain soulagement, celui d’être encore dans la course, et une certaine rancœur, celle de n’avoir pas réussi à être millionnaire. Un jour, Francis Plan disparaît, purement et simplement. Il ne rentre pas chez lui mais comme il n’est pas non plus sorti de son bureau d’Anton Brothers dans une tour ultramoderne d’Aubervilliers, le mystère demeure entier comme on disait jadis dans la presse populaire.

Le plus troublant est que Plan, malgré tout, continue à travailler et à exister  dans le virtuel. Il envoie des mails, en reçoit, à livrer des graphiques prévisionnels, des tableaux Excel et même à toucher des boni et à connaître des promotions. A l’inverse, aux Etats-Unis, l’équivalent d’un Francis Plan, Lorraine Delvaux, courtière dans le transport pétrolier, a vu son existence internétique entièrement gommée, son employeur n’avoir plus trace d’elle et lui dénier toute existence, alors qu’elle est pourtant toujours physiquement présente, avec son léger surpoids et ses angoisses, dans son beau condominium de Minneapolis.

Notre juge d’instruction et quelques-uns de ses collègues émettent des hypothèses pour Plan, Delvaux et d’autres du même genre qui connaissent de plus en plus des vaporisations identiques. Tous les deux exerçaient des métiers similaires, tous les deux n’avaient pas ou très peu de contacts réels avec leurs collègues, leurs hiérarchies ou même les aspects concrets, matériels de leurs diverses manipulations virtuelles. Tous les deux dînaient et dormaient dans les mêmes hôtels d’aéroports, d’un bout à l’autre de la planète. Une telle vie était-elle tenable ? Ces hyperconnectés n’étaient-ils pas la pointe ultime, la figure dernière de notre société devenue entièrement virtuelle ? Cela ne présageait-il pas une disparition pure et simple de notre civilisation et expliquait en même temps l’avancée à nos frontières et dans nos propres villes des barbares et des terroristes ? Ne seraient-ils pas passés, au bout du compte, ces monades mal pixélisées,  à cet ennemi monstrueux mais vivant encore d’une vie humaine comme les hommes d’avant ?

Carrières de sable peut ainsi se lire, derrière sa narration à la froideur hyperréaliste à la fois comme une satire documentée sur le monde de la finance, son opacité et sa fondamentale inutilité, mais aussi comme une fable métaphysique où « l’humanité est en train de se scinder entre le Tout et le Rien, entre les serviteurs de l’avenir, et les disciples de l’apocalypse. »

Reste à savoir qui tient le rôle de qui, entre l’homme qui panique parce ce qu’il a perdu son portable d’entreprise au point de cesser d’exister et celui qui égorge ses victimes en direct sur YouTube. Baccelli ne donne pas de réponse, il se contente d’apporter la mauvaise nouvelle, comme tous les vrais écrivains.

Carrières de sables, de Jérôme Baccelli, Ed. Le Nouvel Attila.

Carrières de sable

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Gauchet et Le Goff: du malaise au malheur

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Marchel Gauchet et Jean-Pierre Le Goff (Photos : Hannah Assouline)

Jean-Pierre Le Goff et Marcel Gauchet sont deux auteurs familiers des lecteurs de Causeur, qui ont en commun bien des choses. Ils sont tous deux issus d’un de ces micromilieux qui jouent un rôle majeur dans l’histoire intellectuelle française : le petit groupe réuni autour de Claude Lefort à l’université de Caen, qui a donné quelques recrues de marque à la pensée antitotalitaire après avoir participé avec un certain enthousiasme à Mai 68. Ils ont beaucoup contribué au renouvellement de la réflexion politique et de l’analyse sociologique en mettant en lumière la dimension indissolublement individualiste et égalitaire de la démocratie moderne et, en cela, ils ont pu apparaître comme de bons disciples de Tocqueville. Mais ils sont également des critiques sans complaisance des passions démocratiques et/ou radicales contemporaines, ce qui leur vaut de solides inimitiés du côté d’une partie de la gauche, qui voit en eux des ennemis de l’« émancipation » ou des porte-parole de la « pensée anti-68 » (Serge Audier). La méfiance particulière dont ils sont l’objet est en fait un hommage involontaire à ce qui fait leur originalité. Gauchet et Le Goff ne sont pas seulement des théoriciens de la démocratie libérale car, dans leur critique de la politique contemporaine, ils ne se contentent pas de dénoncer les survivances du monde ancien, ils mettent au contraire l’accent sur les difficultés internes du projet démocratique.

Les titres de leurs derniers ouvrages – Malaise dans la démocratie, Comprendre le malheur français – suffisent à montrer qu’on est très loin ici de l’euphorie qui avait commencé dans les années 1980 pour culminer avec la chute du communisme en Europe. Il y a un « malheur français » qui est le fruit d’une difficulté particulière de la France à s’adapter au nouveau monde libéral. Mais ce malheur n’est pas le simple fruit d’une société bloquée qui refuse de changer, car il traduit sous une forme plus aiguë des difficultés qui sont présentes dans toutes les démocraties modernes. En fait, les deux dimensions, l’anthropologie de la démocratie et l’analyse des racines historiques du malheur français, sont présentes dans les deux livres mais il est sans doute commode de partir de la réflexion anthropologique qui domine dans celui de Jean-Pierre Le Goff avant de discuter les analyses et les propositions qui sont au centre de celui de Marcel Gauchet.

Progrès social et conservation culturelle

Dans un entretien récent[1. Jean-Pierre Le Goff, « Comment être à la fois conservateur, moderne et social ? », Entretien avec Laetitia Strauch-Bonart, in Le débat, no 188, janvier-février 2016. Voir aussi Laetitia Strauch-Bonart, Vous avez dit conservateur ? Éd. du Cerf.], Jean-Pierre Le Goff part de la tripartition classique qui divise les courants fondamentaux de la politique moderne en conservateurs, libéraux et socialistes pour inviter la gauche (et la droite) à faire droit à un certain conservatisme qui ne serait pas synonyme de « réaction »[access capability= »lire_inedits »]  : « Un pays qui rend insignifiant son passé se condamne à ne plus inventer un avenir discernable porteur des espérances d’émancipation ; un pays qui ne croit plus en lui-même est ouvert à toutes les servitudes. Dans ce cadre, conservatisme et progrès ne me paraissent pas contradictoires, ils constituent les deux pôles d’une modernité éclairée qui rejette le faux dilemme entre traditionalisme et fuite en avant ». La combinaison entre ce conservatisme culturel et un attachement foncier à certaines valeurs « sociales » de la gauche fait une grande partie du charme de son livre, qui donne une synthèse claire de ses travaux antérieurs. Le Goff avait donné jadis une excellente analyse des nouvelles figures de la domination sociale, dans laquelle les « illusions du management » s’appuyaient sur certaines aspirations à l’autonomie des individus pour rationaliser, avec un succès d’ailleurs limité, la « gouvernance » des entreprises et de l’économie[2. Jean-Pierre Le Goff, Le Mythe de l’entreprise, La Découverte, 1992.]. Dans La Gauche à l’épreuve (Perrin, 2011) et, surtout, dans La Fin du village. Une histoire française (Gallimard, 2012), il avait montré comment les acteurs de la modernisation économique avaient pu travailler de conserve avec divers tenants du « gauchisme culturel » (travailleurs sociaux, « cultureux », journalistes) pour effacer les mœurs et les manières anciennes au profit de nouvelles valeurs éducatives (fondées sur le respect de la spontanéité de l’enfant plus que sur la transmission) et sur de nouvelles formes, plus contractuelles, d’organisation du travail.

Dans Malaise dans la démocratie, il propose une interprétation générale de l’espèce de révolution anthropologique qui, au-delà des péripéties politiques, sous-tend la constitution de la nouvelle « démocratie rêvée des anges » qui se substitue peu à peu aux figures classiques de la démocratie libérale ou de la République. Il part comme il se doit de Tocqueville pour analyser les tensions entre l’individu moderne et le citoyen, mais c’est pour finalement considérer que l’« individualisme de type nouveau » porté par les « bobos » a « franchi un seuil correspondant à une étape critique du développement des sociétés démocratiques qui nous éloigne de la situation décrite par Tocqueville » (MD, p. 31-32). L’individu contemporain est pris entre un « relativisme culturel » qui peut aller jusqu’au mépris de sa propre culture et une « identité patchwork » qui, sous couvert de tolérance, pousse en fait à la confusion intellectuelle. Son sentimentalisme le laisse désarmé lorsqu’il est confronté à de véritables ennemis et il oscille en permanence entre les impératifs opposés de la « performance » et de l’harmonie intérieure. La politique est peu à peu soumise à la logique informe de la « proximité compassionnelle », et l’effacement apparent de la dimension verticale du pouvoir ouvre la voie à la « barbarie douce » dans laquelle « l’exigence d’autonomie et de souveraineté individuelle érigées en nouveau modèle de société entraîne un processus de déliaison et de désinstitutionnalisation qui abandonne l’individu à lui-même et facilite toutes les manipulations » (MD, p. 58).

Le Goff voit cette logique à l’œuvre dans toutes les dimensions fondamentales de l’existence humaine (l’éducation, le travail, la culture et, last but not least, la religion). L’éducation nouvelle rend problématique l’accès à l’âge adulte ; le management méconnaît les formes élémentaires de la coopération entre les travailleurs ; la politique culturelle a abandonné les objectifs généreux de diffusion de la « grande » culture ; la religiosité moderne ne sait plus ce qu’est une religion. Il y a bien là une idée « conservatrice » : sans être en elle-même mauvaise, la modernité risque toujours de détruire par sa dynamique même les vertus qui ont rendu possible son développement. Mais le but reste de préserver la substance de la vie démocratique qui est à la base de tout « progrès».

Aux origines du malheur français

Même s’il partage avec lui bien des constats, Marcel Gauchet a probablement une vue légèrement plus optimiste de la dynamique globale des démocraties contemporaines que Jean-Pierre Le Goff. La sévérité de son diagnostic sur la France n’est est que plus frappante, car elle repose sur une thèse forte et cohérente, qu’il avait déjà esquissée il y a quelques années : alors que la France avait su remarquablement s’adapter au monde de l’après-guerre et des Trente Glorieuses, « notre héritage fait de nous des inadaptés par rapport à un monde qui dévalorise ce que nous sommes portés spontanément à valoriser et qui porte au premier plan ce que nous regardions de haut[3. Interview au Journal du dimanche, 16 septembre 2013.] ». De ce paradoxe douloureux, Marcel Gauchet donne une explication souvent lumineuse, dans un livre très clair qui s’appuie sur une interprétation puissante de l’histoire de France et sur une intelligence aiguë des enjeux actuels. Dans ses principaux ouvrages, Gauchet a toujours défendu une interprétation nuancée de l’histoire politique de la France, qui met en valeur l’importance cruciale des expériences françaises (de l’absolutisme à la Révolution et, au-delà, aux progrès de la démocratie en Europe dans les années 1900) sans pour autant méconnaître les apports d’autres traditions libérales ou démocratiques. Comprendre le malheur français donne une synthèse claire de ses conceptions, qui part à juste titre de la prépondérance française sous le siècle de Louis XIV : « La France connaît alors un moment culminant depuis lequel elle n’a cessé de décliner, mais aussi de se battre contre ce déclin par une série de sursauts […] La France depuis très longtemps déjà est une ancienne puissance hégémonique qui ne parvient pas à se résigner à ne plus en être une » (CMF, p. 36). Le déclin commence en fait avec l’ascension de l’Angleterre, qui offre l’exemple d’une autre voie vers la puissance, et, surtout, avec la guerre de Sept Ans, conclue par une défaite qui représente « la première humiliation nationale de son histoire » (p. 46). Mais il reste que les différents « sursauts » (dont la Révolution elle-même) réussissent à préserver l’essentiel jusqu’à « l’épisode De Gaulle, qui marque l’ultime sursaut dans l’histoire du déclassement français et des tentatives pour y résister, l’ultime moment de l’universalisme français » (p. 63). Le cœur du livre se trouve donc dans l’analyse du moment gaulliste et des raisons, nationales et internationales, des décrochages ultérieurs. De la « France gaullienne », Gauchet donne un tableau saisissant qui, même si elle dévalorise injustement l’action de Pompidou pour mieux glorifier la figure du Général, mérite de devenir classique. Loin d’être une « Union soviétique qui a réussi » (Jacques Lesourne), la France des débuts de la Ve République représente une bonne adaptation aux normes du capitalisme des Trente Glorieuses et de l’âge d’or de l’État-providence, dans laquelle la « planification » donne un substitut acceptable à ce que fut la « cogestion » en Allemagne et où les apports du catholicisme social et de l’idéologie saint-simonienne des hauts fonctionnaires se fondent dans la culture républicaine pour donner naissance à une société modernisée dont la résolution démocratique de la crise de 1968 montrera paradoxalement qu’elle a surmonté ses divisions les plus violentes. « Comment, en un plomb vil, l’or pur s’est-il changé ? » Par l’incapacité des élites à comprendre ce qui se joue à partir de la fin des années 1970, et par les choix européens de François Mitterrand, qui ont enfermé les Français dans des illusions funestes, en leur laissant croire que l’Europe serait à elle seule un démultiplicateur de la puissance française et en leur suggérant des choix trop servilement imités de modèles étrangers pour inspirer une vraie politique de réformes. Si les analyses de Gauchet sont souvent stimulantes, il n’est pas certain que ses propositions finales (centrées sur la « nuit du 4 août » qu’il faudrait infliger à la « nomenklatura française ») soient la meilleure réponse à une crise dont il montre bien qu’elle touche tous les secteurs de la vie nationale. Mais l’essentiel est sans doute ici que son livre donne les éléments essentiels d’un débat qui concerne tous ceux qui ne croient pas que le malheur français soit la punition méritée d’une nation déchue mais doit plutôt être traité comme un défi à relever. « La France ne sera plus jamais une grande puissance » (p. 361-369) mais, nous dit Marcel Gauchet, cela ne signifie pas qu’elle n’a plus rien à dire. Il est clair, en tout cas, que le « malaise dans la démocratie » ne doit pas être un prétexte pour ne rien faire contre le « malheur français ».[/access]

COMPRENDRE LE MALHEUR FRANCAIS

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MALAISE DANS LA DEMOCRATIE

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L’île de Formose, comme un yoni blessé

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Avec la présente cinquième, au terme de ces cinq tranches blog que j’ai lancées, de jour en jour, pour préparer au discours du 20 mai 2016 de Tsai YingWen, je vais répondre à une question qui m’a été adressée par un lecteur attentif à l’évocation des épouvantables massacres du printemps 1947 à Formose.

Rappelant cette « semaine sanglante » qui a fracturé de manière durable – presque définitive – Taïwan, en dressant la majorité des Taïwanais contre l’armée nationaliste du KMT qu’ils avaient initialement accueillie avec sympathie, ce lecteur me demande quelle documentation graphique, quelles images, sont disponibles ?

Dans les musées du 2-28 à Taïwan, signalés dans ma recension du livre de Kerr, il y a sans doute le maximum de ce qui n’a pas été détruit par les services de sécurité lorsqu’ils ont senti le vent tourner. Donc plus grand-chose. Peut-être des dossiers remonteront à la surface, mais je ne peux rien deviner.

Pour conclure cette mini-série de blogs avant le discours inaugural de la présidente Tsai YingWen du 20 mai prochain, je vais donc me livrer à une brève réflexion sur les représentations mémorielles.

Ci-après le principal monument officiel sur les massacres dans un grand jardin public de Taipei. Il est tellement moche que je ne veux même pas dire ni même savoir qui l’a financé, ni qui en est l’auteur.

Cela me fait penser aux colonnes de béton qui défigurent l’une des cours du Palais-Royal à Paris. Un ami français à qui je demandais la raison de cette horreur me répondit que c’était – je cite – un  « monument à la corruption au sein du ministère de la Culture dont les balcons surplombe cette infamie ».

Dans le cas du monument au 2-28 à Taipei, il ne faut pas aller jusque là – sans doute – dans la critique. Mais la réalité s’impose à tous : un pays qui ne peut pas trouver une représentation décente monumentale à un massacre de cette ampleur (20 000 morts) a un problème, soit au niveau de ses artistes, soit au niveau des bureaucrates culturels, ces fonctionnaires qui auraient mieux à faire à s’occuper ailleurs de la pollution industrielle ou de la sécurité des aliments, car ils parasitent la vie culturelle authentique  ; et en vivent comme des sangsues [水蛭] sur les jambes des travailleurs dans les rizières.

[Le lecteur m’autorisera un peu de cette couleur locale, pour rappeler que Taïwan est une île sous les tropiques et que le petit-déjeuner traditionnel y est un gruau de riz avec des huîtres pochées [台南鹹粥]. Mais j’aime beaucoup aussi, aux petites heures matinales, l’onglet de porc [肝連] servi avec du gingembre frais au Marché de TungMen [東門市場] à Taipei, avec mon amant préféré de l’époque : on m’a expliqué qu’un blog devait être un peu sentimental, pour se distinguer des sobres et sombres articles qui sont la marque de fabrique de Causeur].

Le gruau de riz avec des huîtres pochées, à gauche. L’onglet de porc au gingembre frais, à droite.
Autre trou noir d’un des beaux-arts à Taïwan : le cinéma. A Taïwan il y a une chaîne TV culturelle d’Etat [公視] qui coûte une fortune et dispose de locaux d’un grand luxe. Elle ne fait pas grand-chose de mémorable et n’a pas réussi à susciter le grand film documentaire qu’exigeait le massacre de 1947 pour compenser la carence des producteurs privés et – disons-le – des auteurs et réalisateurs taïwanais. Il y a bien un film qui reprend le titre Formose trahie, mais c’est une œuvre de fiction étrangère au livre de Kerr.

Dans La Cité des douleurs [悲情城市] de Hou HsiaoHsien [侯孝賢], les massacres de 1947 sont en filigrane. C’est beau les filigranes mais quelquefois un peu trop discret. Il serait temps d’inviter (me souffle un ami écossais) Mel Gibson à produire et réaliser l’équivalent de BraveHeart (ou de Apocalypto). Ce même Ecossais en profite d’ailleurs pour suggérer que Gaumont invite le même Mel Gibson à réaliser le film qui manque encore en France sur les Massacres de septembre (1792), les Noyades de Carrier à Nantes, les Massacres de Lebon à Arras, les mitraillades de Fouché à Lyon, etc (je répète scrupuleusement car je connais mal), et la vie et la mort de Marie-Olympe de Gouges (là, je suis mieux informée). Il propose que Carole Bouquet (qui ressemble étrangement à Marie-Olympe dans le portrait récemment retrouvé) tienne le rôle (et Depardieu celui de Samson, le bourreau qui est l’incarnation de la Révolution française).

Il n’est pas simple de faire de tels films. Sans doute. En visionnant avec des amis français le Danton de Wajda, ceux-ci m’ont fait remarquer que Fouquier-Tinville – entre autres – est absurdement représenté et que Roger Planchon l’incarne à contre-rôle. Bref qu’il est temps pour les Français de se soucier un peu plus de l’auteur de la Déclaration des droits de la femme, qui fut décapitée par les robespierristes. Sa sculpture a été récemment commandée et payée par le président de l’Assemblée nationale, M. Bartolone, mais il n’a pas encore osé l’installer sur le piédestal qui lui avait été réservé : les partisans de la Terreur veillent…

Côté sculpture, à Taïwan, il eut pourtant été simple – pour réaliser un monument beau et efficace – de fondre à demi, ou souder, à la manière d’Arman, dix ou douze tonnes de baïonnettes, de fusils d’époque et des mitrailleuses qui doivent encore traîner dans des armureries militaires. Bref de s’autoriser une sorte de pseudo-Arman qui aurait été non seulement éloquent pour ceux qui savent, mais aussi immédiatement lisibles par les plus jeunes. Cela n’a pas été le cas. Je le regrette. Il va être difficile de démonter le monument raté, comme il va être sans doute difficile pour les Parisiens de  se débarrasser des colonnes de béton qui défigurent le Palais-Royal.

Je vais donc rendre hommage à un artiste peu connu, taïwanais, celui-la même qui a offert deux de ses œuvres pour les couvertures des livres de Kerr et de Peng MingMin : Chin ChengTeh [秦政德].

Aucun fonctionnaire culturel ne s’occupe de lui. Heureusement. Il vit modestement dans les montagnes de Formose où il ramasse les « bois flottés » qu’en France on recueille sur les plages mais à Taïwan dans les lits des torrents. Parmi ceux-là, sa prédilection va à tous ceux qui lui rappellent la forme de l’île de Formose, qu’il voit comme un sexe de femme (le yoni indien si l’on veut) — au besoin en dégageant avec ses gouges un clitoris ou des lèvres que la nature avait esquissés. Puis ils maltraite ses bois comme il pense que Taïwan fut maltraitée, violée, par le KMT. Le résultat est particulièrement frappant – lisible sans difficulté –  avec la composition utilisée pour la couverture du livre de Kerr.

Pour celui de Peng MingMin, il faut avoir vécu à Taïwan pour apprécier le symbole de l’île de Formose écrasée derrière un chassis de fenêtre, comme les témoins impuissants des massacres de 1947 ou des arrestations de la Terreur blanche qui suivi jusqu’en 1964. Le vert pale de la peinture est typique de l’époque, sur les montants en cyprès(l’Inoki de Formose 台灣檜木)des fenêtres pour les protéger des intempéries et des termites. Aujourd’hui toutes les fenêtres de Taïwan sont  montées avec des profilés en aluminium, mais il reste ça ou là des vielles maisons de l’époque japonaise. On trouve également chez les brocanteurs quelques châssis de fenêtres, devenus de sentimentales antiquités..

Je donne ci-après des reproductions de quelques autres œuvres de Chin ChengTeh relevant de la même inspiration. Elles se passent de commentaires. Je les aime beaucoup.

Un autre lecteur m’a demandé qui était l’auteur de la photographie (prise il y a une trentaine d’années) du peintre dans sa modeste échoppe, à l’œuvre sur un portrait de CCK. C’est Bernard Bordenave, un photographe français installé à Taiwan depuis toujours. Il est cité sur la page des crédits de l’édition française.

[分久必合,合久必分] Ce qui est séparé se rassemblera, ce qui est uni se séparera.
Ce proverbe [成語] est la citation chinoise la plus célèbre, tiré du roman [三國演義] Les trois royaumes. C’est bien sûr la citation qui s’impose au terme de ces cinq tranches de blog sur le sujet le plus sensible qui soit pour les formosans.

ONU: l’obsession anti-israélienne

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onu israel femmes yemen arabie
Femmes dans un camp de réfugiés au Yémen, 2009. Sipa: Numéro de reportage : 00590211_000017.

En 2015, l’Assemblée générale des Nations Unies a adopté 20 résolutions contre Israël contre seulement 3 résolutions sur le reste du monde à savoir, la Syrie, l’Iran et la Corée du Nord. Rien sur la Chine, la Russie, l’Arabie Saoudite, Cuba, le Yémen, le Pakistan, le Soudan et toutes les autres démocraties progressistes. Voilà à quel niveau les Nations Unies placent Israël. C’est grotesque mais c’est ainsi.

Et 2016 n’apportera manifestement pas de grands changements. Dans son tout  dernier rapport, la Commission de la condition des femmes de l’ONU (la CSW) a réussi le tour de force de ne trouver qu’un seul pays à condamner : Israël, bien sûr. Ce qui, à bien y réfléchir, n’est pas vraiment un tour de force puisque la même commission a rendu un rapport similaire l’an dernier.

L’Etat juif est, cette fois, voué aux gémonies pour ses prétendues violences contre les femmes palestiniennes. Pour la  CSW en effet « l’occupation israélienne demeure le principal obstacle à l’amélioration de la condition des Palestiniennes, à leur promotion, à leur autonomisation et à leur participation au développement de leur société ».

On regrettera que la CSW n’ait pas entendu la militante palestinienne Ahlam Akram qui estime que les lois relatives au statut de la femme arabe « remontent à l’âge de pierre » et que les pays arabes ne font quasiment rien pour améliorer le statut des femmes, sous prétexte qu’ils sont occupés à «la grande campagne contre Israël ».

On regrettera que la CSW n’ait pas été informée que, selon la loi islamique largement appliquée par l’Autorité Palestinienne (en Cisjordanie) et le Hamas (dans la bande de Gaza), les femmes sont discriminées par les lois régissant le mariage, le divorce, la garde des enfants, l’héritage et les violences conjugales, que les hommes et les femmes n’ont pas d’accès égal à la justice, que les femmes n’ont pas la même valeur comme témoins devant les tribunaux.

On regrettera que la CSW n’ait pas pris en compte les rapports du Centre Palestinien pour les Droits de l’Homme qui affirme que la récurrence des meurtres de femmes est due à la relative impunité « accordée aux hommes lors des crimes d’honneur » (meurtres de femmes par leur propre famille pour avoir eu des relations extraconjugales) dans une société ultra-patriarcale dans laquelle la femme est considérée comme la propriété de sa famille laquelle en dirige la vie sociale, sexuelle et professionnelle.

On regrettera que la CSW ne se soit pas intéressée au Hamas qui interdit aux femmes de sortir sans être couvertes, de participer aux épreuves sportives comme le marathon de Gaza annulé par l’UNRWA en 2013 pour cette raison, de monter sur une moto ou un vélo, de fumer le narguilé en public, de participer aux danses folkloriques, qui oblige les filles dans les écoles et les universités à porter le voile, qui oblige les femmes à sortir accompagnées d’hommes de leur famille…tout cela au nom d’une campagne de « promotion de la vertu » motivée, selon les responsables du Hamas, par « l’inquiétante progression des comportements amoraux ».

On regrettera que la CSW ne considère pas cet état de fait comme constituant un « obstacle à l’amélioration de la condition des Palestiniennes, à leur promotion, à leur autonomisation et à leur participation au développement de leur société ».

C’est immanquablement la même chose. En votant cette condamnation, la CSW entretient les palestiniens dans l’illusion qu’ils ne sont jamais responsables de rien et surtout pas d’eux-mêmes et leur permet d’utiliser un forum consacré aux droits des femmes comme une tribune anti-israélienne.

Il y a, dans cette obsession pathologique pour Israël, quelque chose tout à la fois d’indécent et de pathétique. Surtout qu’en matière de droits des femmes, d’autres pays méritent une attention particulière.

Rien. Pas une condamnation de la Commission de la Condition des Femmes sur l’Iran où :

–          Les femmes ne peuvent ni voyager, ni travailler, ni suivre des cours à l’université sans l’autorisation de leur mari ;

–          Les femmes ne peuvent pas être juge, en raison – selon les mollahs – des facultés intellectuelles qu’elles ne posséderaient pas ;

–          La loi autorise un père à épouser sa fille adoptive dès l’âge de 13 ans.

Rien sur l’Arabie Saoudite où :

–          la femme est considérée comme légalement mineure et ne peut donc pas aller chez le médecin, ouvrir un compte en banque, voyager, renouveler leur passeport sans l’autorisation de son tuteur ;

–          la femme n’a pas le droit de conduire ;

Rien sur le Soudan où :

–          la journaliste soudanaise Lubna Ahmad Al-Hussein a échappé in extremis à une peine de quarante coups de fouets pour avoir porté un pantalon, mode interdite aux femmes par l’article 152 du Code pénal ;

Rien sur l’Inde où :

–          dans de nombreux villages, encore aujourd’hui, on tue les filles à la naissance, principalement parce que la dot du mariage coute cher ;

–          la violence conjugale toucherait 65% des femmes ;

–          les veuves sont mises au ban de la société, abandonnées et rejetées car elles porteraient malheur ;

Rien sur l’Egypte, le Soudan, la Somalie, le Tchad, le Mali, la Mauritanie, l’Ethiopie, le Yémen et tous les autres pays où l’excision est pratiquée. Dans la moitié des 29 pays qui pratiquent l’excision, la majorité des filles la subissent avant l’âge de 5 ans et dans l’immense majorité des cas restants, avant 15 ans. L’objectif est de prévenir le désir sexuel et éviter les relations prénuptiales.

Rien sur les pays où la Charia est appliquée, cette Charia qui autorise la polygamie mais pas la polyandrie, qui interdit à la femme de divorcer mais permet à l’homme de la répudier, qui impose à la femme – pour prouver qu’elle a été violée – le témoignage de 4 hommes, qui autorise son mari à la battre, qui fait de la femme un être par nature inférieur à l’homme (Sourate 4,34).

Rien sur le manifeste « Les femmes et l’Etat islamique », rédigé par l’EI et qui précise, conformément à la Charia, que le mariage des filles est autorisé dès l’âge de 9 ans, que l’éducation des femmes doit se limiter à la vie du prophète, l’histoire de l’islam, la charia mais aussi la couture et la cuisine, qu’elles ne sont pas censées travailler pour ne pas avoir à sortir de chez elles.

Rien sur la jeune Samra Kesinovic, cette autrichienne de 17 ans qui s’était enfuie de chez elle en 2014 pour faire le djihad en Syrie, et qui a été battue à mort avec un marteau après avoir servi d’esclave sexuelle pour les nouveaux combattants de l’EI.

Le travail de cette Commission des Nations Unies est une insulte à toutes les femmes qui à travers le monde subissent violences, humiliations et discriminations. L’ONU perd une fois de plus en crédibilité. Mais lui en reste-t-il encore ?

Cent minutes pour vous convaincre

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François Hollande sur le plateau de l'émission «Dialogues citoyens» (Photo : SIPA.00751237_000002)

En m’infligeant hier soir « Dialogues citoyens » avec François Hollande, je me suis rappelé le vieux sketch des années 1960 d’un grand comique israélien jouant un professeur d’anglais. Ce dernier explique  à ses élèves la différence entre un dialogue et un monologue. Un monologue, dit-il, c’est quand une personne se parle à elle-même tandis que dans le cas d’un dialogue… deux personnes se parlent à elles-mêmes !

Plus encore que le contenu des échanges – recadrage de Macron et Valls, candidature possible pour 2017 -, la forme de ce spectacle désolant en dit long sur notre culture médiatique et politique.  Le dialogue direct avec les Français participe d’une lame de fond encouragée par la révolution numérique : la chute des intermédiaires. Plus besoin de passer par une agence de voyage pour acheter un billet d’avion quand on peut le faire directement par Internet, plus besoin de taxi professionnel quand un Smartphone permet la rencontre entre offre et demande de transport. Selon la même logique, à quoi servent les journalistes quand on peut interpeller directement nos dirigeants ? Autrement dit, Dialogues Citoyens est une sorte d’Uber du journalisme. Ce n’est pas nouveau : les années 2000 ont vu naître le discours sur le journalisme citoyen, les blogs qui allaient tout changer et les différents « leaks » de lanceurs d’alerte qui ont inauguré l’ubérisation de la dénonciation. Quand Edwy Plenel a lancé son journal en ligne, il l’a appelé « Mediapart », c’est-à-dire média participatif. Depuis, comme la démocratie directe, le journalisme citoyen a montré ses limites, l’idée qu’on pourrait se passer des professionnels de la politique et du journalisme s’étant révélé une chimère. Mais le mythe est tellement tenace que médias et politiques s’obstinent à écouter des « citoyens » aux interventions, souvent gênantes et maladroites, mises en scène avec paternalisme.  Qui les a choisis et comment ? En quoi sont-ils représentatifs de quoi que ce soit, sinon de certains préjugés forgés et véhiculés par ces mêmes médias ?

Un autre risque guette ce genre de spectacle télévisé : l’effet cirque. Ces « citoyens » concluent un marché tacite avec la chaîne : on vous présente comme si vous participiez à The Voice ou Master Chef et vous avez 15 minutes pour essayer de changer votre vie. À vous de vous distinguer en faisant le buzz – si vous y arrivez, vous obtiendrez, en plus de votre quart d’heure de célébrité, un emploi, un logement,  qui sait, peut-être une nouvelle vie. Ce qui est arrivé à Karine Charbonnier, chef d’entreprise du Nord ayant interpellé énergiquement François Hollande sur TF1 début novembre 2014. Quelques jours plus tard, elle était invitée à l’émission On refait le monde sur RTL, Libération lui consacrait un portrait puis Xavier Bertrand lui proposait d’intégrer sa liste aux régionales. Un peu plus d’un an après ce jackpot télévisuel, elle était élue conseillère régionale et vice-présidente chargée des relations avec les entreprises. Voilà la success story suggérée implicitement aux candidats, qui les poussent à faire le show.

Nous avons pu constater les effets pervers de ce système avec l’enseignante qui a essayé de faire, avec arrogance et mépris, la leçon à Alain Finkielkraut. Elle n’était pas là sur le plateau pour dialoguer mais pour avoir son moment de gloire : elle n’a même pas pris la peine de poser une question – d’ailleurs,  pourquoi se serait-elle donner cette peine puisqu’elle se moquait éperdument de la réponse ? Hier soir, la parodie de la fameuse tirade « moi président » signée Marwen Belkaïd est complètement tombée à l’eau. Au passage, notons que pour incarner la jeunesse, France 2 a choisi un seul invité, issu de l’immigration maghrébine et des quartiers difficiles de Marseille. Les obsessionnels ne sont pas toujours là où on le croit…

En fin de compte, au-dessus de ce genre d’émissions, plane quelque chose très malsain. La hargne des « citoyens » envers les élites politiques, leur manque de respect, leur volonté acharnée de ne pas se faire avoir et de rater leur quart d’heure, leur besoin angoissé de couper la parole et de faire rendre gorge à leur interlocuteur, sont troublants. Et ledit politique – le président de la république hier, les invités de France Inter tous le matin à partir de 8h30 – est obligé de les respecter plus encore que des journalistes professionnels, quelle que soit la bêtise de leurs questions.

C’est sans doute le révélateur d’un autre courant de fond : la passion française pour l’égalitarisme aggravée par la « rebellitude » et le refus – très à la mode – de toute autorité. Loin de faire avancer l’égalité, cette passion triste devient, réseaux sociaux aidant, une forme d’individualisme nombriliste : l’envie de se payer quelqu’un d’important ou de connu !

Pour Daech, Bruxelles c’est la France

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Ah, les larmes de Federica Mogherini en conférence de presse à Amman, où elle venait d’apprendre le drame de Bruxelles ! Quel symbole que la femme chargée de la politique étrangère et de sécurité de l’UE se sentant atteinte au cœur par cet acte barbare ! Et quelle belle image que celle du ministre des Affaires étrangères jordanien consolant paternellement la jeune et blonde italienne ! Il n’en fallait pas plus à nombre de commentateurs pour formuler leur diagnostic et suggérer une thérapeutique : les djihadistes veulent détruire l’Europe en frappant à proximité du siège de ses institutions, donc il faut que l’Europe s’unisse encore plus pour mener la lutte contre ces terroristes.

Alors que cette union se délite à vitesse accélérée, le choix de Bruxelles comme cible par les djihadistes intervient comme une divine surprise pour les européistes béats qui, jusque-là, broyaient du noir. Ils rêvaient d’un ennemi pouvant rassembler les peuples qui se regardent le nombril. Eh bien ! le voici… « Tous ensemble ! Tous ensemble ! Eh ! Eh ! » C’est en substance le cri du cœur que l’on peut lire du Monde au Figaro, en passant par La Croix et les quotidiens belges francophones, dont l’inénarrable Soir de Bruxelles, organe central des « collabobos » wallons et francophones bruxellois avec l’islam radical, jamais en retard d’une excuse sociologique pour les damnés de la Terre de Molenbeek et alentour.

Sachez pourtant, mesdames et messieurs qui commentez si doctement ce qui nous arrive, que l’Europe n’a strictement aucune existence dans l’imaginaire djihadiste, et encore moins la Belgique. Ils ont une géopolitique autrement plus pertinente pour définir leurs ennemis et organiser leurs actions guerrières en conséquence.[access capability= »lire_inedits »] La France et la Belgique francophone, pour eux, c’est kif-kif bourricot : même langue, le français, qui est aussi leur lingua franca, même héritage laïque, même espace culturel et littéraire qui comporte, depuis Voltaire, une perception spécifique de l’Islam. La seule différence, dont ils font un usage immodéré à leur profit, c’est la faiblesse de l’État central, qui laisse des failles béantes dans le contrôle des individus, et des ouvertures intéressantes de pénétration des institutions grâce au clientélisme des élus politiques. Les lois dites antiterroristes, concernant notamment la garde à vue, sont aussi moins strictes qu’en France.

Personne n’a encore noté que les réseaux terroristes étaient exclusivement basés là où on parle français, à Bruxelles, Liège ou Verviers. La Flandre, jusqu’à ce jour, a été épargnée par la terreur, si l’on veut bien considérer que Zaventem, commune flamande de l’aéroport, n’a pas été attaquée en tant que telle, mais au titre de principale porte d’entrée et de sortie de Bruxelles, où les francophones représentent 90 % de la population. Dans un entretien accordé au Monde, l’historien Pierre Vermeren note la profondeur historique de la haine de la France (et accessoirement de la monarchie marocaine) par les Rifains qui constituent une partie importante de la communauté musulmane de Molenbeek.

Au-delà des grandes déclarations de solidarité, cette situation n’a pas échappé aux partenaires européens de la France, qui continuent à tenter de se préserver du terrorisme dans le cadre d’une approche strictement nationale du problème. On veut bien faire fonctionner les instances de coopération policière et judiciaire habituelles, mais pas question de se mettre soi-même en danger, par la définition d’un état d’urgence européen impliquant, à titre provisoire, des mesures exceptionnelles mettant entre parenthèses quelques libertés publiques pour faire face avec efficacité à cette menace grandissante. L’affaire du blocage, par le Parlement européen, du PNR – l’enregistrement préalable au vol de l’identité des passagers aériens – est la manifestation la plus éclatante de cette situation lamentable.

La solitude française dans son combat contre l’expansion djihadiste au Sahel est toujours aussi dramatique : la participation d’autres pays de l’UE à l’effort militaire d’endiguement du djihadisme africain est tellement symbolique qu’elle en devient ridicule.

Prenons l’Allemagne, oui, cette Allemagne d’Angela Merkel si chère au cœur des belles âmes françaises. Comment se fait-il que ce grand pays, dont le leadership en Europe est maintenant indéniable, n’ait jamais été frappé par le terrorisme djihadiste ? Certes, il a été jadis un terrain du terrorisme proche-oriental dont l’action la plus spectaculaire fut le massacre des athlètes israéliens aux J.O. de Munich en 1972. Il s’agissait alors d’un terrorisme nationaliste arabe, soutenu politiquement et logistiquement par l’URSS et son satellite la RDA, pour mettre en difficulté l’Occident dans un contexte de guerre froide, ce qui n’a rien à voir avec la situation actuelle. Aujourd’hui, l’Allemagne a sa méthode pour se préserver des attentats terroristes : elle se résume à une abstinence militaire à l’extérieur et à des « accommodements raisonnables » (bien mal nommés) avec les islamistes radicaux à l’intérieur. On n’a que mépris, outre-Rhin, pour les valeurs laïques à la française, considérées comme liberticides, voire racistes. Pourquoi l’Allemagne dévierait-elle alors d’un chemin qui semble la préserver des bombes dans les lieux publics ? Un bon accord avec le sultan Erdogan est, dans cette perspective, plus efficace que les bombardements de Raqqa ou les raids dans le Sahara pour protéger les citoyens allemands.

Du reste, les djihadistes ont bien compris que leur liberté d’action et de mouvement était protégée par le refus allemand de promouvoir, à l’échelle européenne, un comportement à la mesure des menaces qu’ils font peser sur la France ou son appendice belge. Les Néerlandais et leurs clones nationalistes flamands ont adopté cette même ligne. Quant aux autres Européens, ils n’ont plus d’autre choix que de fermer leurs frontières et de refuser de « multiculturaliser » leurs sociétés ethniquement homogènes, quitte à se faire traiter de populistes, voire de fascistes.

Autant dire qu’en matière de terrorisme, l’Europe n’est pas la solution, mais le problème !
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Hollande sur France 2: un passage (télé) à vide

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François Hollande sur le plateau de l'émission «Dialogues citoyens» (Photo : SIPA.00751237_000003)

Je devrais donner ma démission. Et ne plus jamais écrire dans ces colonnes. Hier, à 14h29 précises, notre rédacteur en chef Daoud Boughezala m’a incité à regarder l’émission du soir, appelée « Dialogues citoyens », sans doute en hommage à Philippe Muray. Ce tortionnaire, avec la mauvaise foi qui le caractérise, répondra sans doute qu’il n’en est rien et qu’il souhaitait seulement avoir un papier sur l’émission ce matin, pour les besoins du site. Mais il sait bien que je ne suis pas du genre à écrire un papier sans avoir regardé l’émission attentivement. Je connais des éditorialistes vedettes  qui arrivent à produire des recensions de 8 000 signes en ayant seulement feuilleté le bouquin. Mais je ne suis pas un éditorialiste vedette. C’était donc un piège grossier ; et je suis tombé dedans.

Je le sentais pourtant très mal. La réponse au mail de Daoud le prouve et je vais vous la livrer. Ce n’est pas très bien de violer le secret de notre correspondance mais après tout, il l’a bien cherché. « Pourquoi pas mais je me demande s’il (Hollande) va me donner de la matière ». À 15h12. Et j’ai donc regardé le « truc ». Oui, le « truc ». Je ne vois pas comment on peut appeler ça autrement. « Machin », c’était déjà pris par le Général pour l’ONU. Qu’est-ce que je pourrais bien en dire ? Que je me suis emmerdé ? Que ma seule consolation fut de suivre les commentaires hilarants de mon ami Bruno sur Facebook ? Que la chef d’entreprise quadra et brunette était plutôt agréable à regarder ? Que Léa Salamé avait troqué ses tenues sexy (et virevoltantes) de « On n’est pas couché » pour un ensemble sage voire virginal ? Que je me suis demandé qui était la plante bleue à côté de Léa Salamé ? Qu’on ne sait toujours pas pourquoi l’émission s’est terminée sans que Yann Moix pose une question (celle-là, est de mon ami Bruno) ?

Je pourrais aussi vous parlez du « débrief » présenté ensuite par Marie Drucker. Avec FOG, qui devrait vraiment attaquer sa quatrième biographie de Chirac au lieu de venir jouer au savant fou sur un plateau de télé. C’est rigolo mais ça va bien cinq minutes. Avec Jérôme Jaffré, qui dit sans doute des trucs intéressants mais dont on ne peut pas oublier qu’il est l’auteur de la fameuse analyse de janvier 1995 : c’est plié, Balladur a gagné. Et Nathalie Saint-Cricq qui donne sans cesse l’impression qu’elle va ponctuer ses interventions d’un juvénile « Maurice Carême ».

Rien. Le vide. Le gouffre de Padirac. Ou plutôt si. Entre Julien Dray hier et Jean-Christophe Cambadélis aujourd’hui, François Hollande a tenté avec sa fausse habileté de faire passer le message selon lequel la France va mieux mais qu’on ne s’en aperçoit pas. Que nous sommes tous les victimes d’une hallucination collective. C’est peut-être pour ça qu’il a désigné un secrétariat d’Etat aux Victimes, et pas pour y placer la sémillante Juliette Méadel, que je félicite au passage pour l’heureux événement qu’elle vient de connaître (C’est pas indiscret, elle l’a dit elle-même sur Twitter).


Et ce matin, tous les copains, dont l’ignoble Régis de Castelnau, se fichent de ma poire. Au même moment, sur une autre chaîne, il y avait un Liverpool/Dortmund pour le compte de la Coupe d’Europe. Deux clubs historiques avec leurs publics mythiques. Et un scénario incroyable, me chambre-t-on.

Boughezala salaud ! Le peuple aura ta peau !

L’erreur médicale, cette inconnue

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mediator livre noir medecine
Sipa. Numéro de reportage : 00612534_000005.

Trente à quarante mille décès par an, en France, sont dus aux actes médicaux : erreurs de praticiens, maladies nosocomiales, médicaments aux effets mal évalués… Dix fois plus que les accidents de la route. Mais les pouvoirs publics sont étrangement inertes, la communication bien plus discrète.

La médecine, un chantier à l’abandon

L’omerta prévaut et jette son ombre sur tout le système de santé : c’est presque uniquement de cette noirceur organisée qu’il est question dans Le Livre noir de la médecine, de cette opacité volontaire, plus que de l’infamie des comportements. La médecine est un gigantesque chantier à l’abandon, paralysé par les enjeux financiers, une justice vétilleuse et un corporatisme d’un autre âge. Dans ce champ clos s’affrontent médecins et patients, assureurs et associations, laboratoires et malades. Et l’État ? Il est soit dramatiquement absent, soit inexplicablement du côté des puissants. Dans un livre qui est moins une analyse experte des parties prenantes qu’un cri de colère, le docteur Dominique Courtois et son fils, l’avocat Philippe Courtois, dressent le constat d’un système de santé en panne parce qu’il a décidé de négliger le patient.

Du sang contaminé au Mediator

Un constat passionné mais informé, nourri de plusieurs années de combats (le mot n’est pas trop fort) contre les assureurs, terrifiant les médecins et méprisant les victimes, toujours prêts au procès car ils en ont les moyens ; les laboratoires, épris de légalité quand il s’agit de défendre leurs marges mais oublieux de l’intérêt public quand il s’agit d’éclairer vraiment sur les mérites de leurs produits ou de reconnaître leur responsabilité ; les médecins, qui avouent tranquillement mentir à leurs patients (43% sont « prêts à relativiser les risques pour obtenir le consentement du patient » selon l’étude Medscape d’avril 2015 !) – et vont jusqu’à tenir des dossiers médicaux différents, les uns montrés aux patients, les autres réservés aux professionnels ; et l’État qui, du sang contaminé au Mediator, semble n’avoir rien appris  ni rien compris.

Les  Courtois ne sont ni plus ni moins que des lanceurs d’alerte, dans un univers médical où la préservation des profits est la règle et où le secret protège moins le malade que les responsables – assez souvent coupables. On peut lire Le Livre noir de la médecine comme une enquête d’un magazine d’actualité, pointant les projecteurs sur des affaires exemplaires – amiante, prothèse PIP, Pradaxa… – et sur une collusion de chaque instant entre laboratoires, médecins, hôpitaux et État, les uns conseillant les autres, et l’Administration niant en permanence toute faute, dans cette perspective bien française où l’État est forcément meilleur, où même le mal qu’il produit est censé être un bien par rapport à ce que d’autres acteurs auraient pu faire et décider. Une enquête orientée mais qui ne cache pas son parti pris, une enquête appuyée sur des dizaines d’affaires où Dominique et Philippe Courtois furent appelés à enquêter, examiner, prendre parti, défendre – s’engager.

Que nous réserve l’avenir?

On peut aussi lire le livre comme une réaction citoyenne supplémentaire (forcément partiale, en dehors des partis, et donc sympathique) à l’inertie des pouvoirs publics – singulièrement depuis quelques années, Marisol Touraine étant moins active que Xavier Bertrand –, toujours prêts à défendre la corporation médicale par solidarité technocratique et les laboratoires français  au nom de la préservation des emplois. Des pouvoirs publics surtout prêts à défendre les “gardiens”, au gré des scandales, des retards, des silences et des incompréhensions : Agence du médicament devenus Afssaps puis ANSM (Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé), tous organismes financés par les laboratoires (via une taxe spéciale) et employant des conseils travaillant pour l’industrie pharmaceutique. Qui nous gardera des gardiens, est-on tenté de dire ! Ces gardiens honteux et successifs qui validèrent les prothèses PIP que la FDA refusa, qui furent lents contre Servier (Mediator), silencieux dans le cas des essais Biotrial, absents dans le cas de la pilule Diane 35, qui acceptent tout et ne contrôlent rien. Et que nous réserve l’avenir, téléphonie mobile et WiFi, aussi inoffensifs qu’un nuage de Tchernobyl s’arrêtant aux frontières françaises ?

On peut enfin lire Le Livre noir de la médecine comme un manuel de combat : ce qui ressort clairement, c’est que l’équilibre des pouvoirs est en train de changer. La dernière partie du livre est un vademecum de l’erreur médicale, qui entend transformer le parcours du “combattant aveugle” du malade et de ses proches en duel réglé et mieux proportionné. Depuis la loi Kouchner de 2002 (que les auteurs saluent), « relative aux droits des malades et à la qualité du système de santé », seules les victimes ont le pouvoir de faire bouger les choses. Les associations de patients sont en train de gagner la bataille de l’opinion, bientôt elles joueront à armes égales avec les autres parties. Peut-on rêver même que la confiance se rétablisse entre Français et acteurs de Santé ? Le combat, en tout cas, n’est plus perdu d’avance.

Le Livre noir de la médecine, Dominique et Philippe Courtois, Albin Michel, 2016.

«A Bigger Splash», remake rock’n’roll de «La Piscine»

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bigger splash piscine
bigger splash piscine
(DR)

Le bruit de la foule retentit. Les fans attendent leur star. Marianne Lane, la légende du rock s’apprête à monter sur scène. C’est sur un immense concert en plein air que Luca Guadagnino a préféré lancer son remake de La Piscine, le célèbre film de Jacques Deray porté par le couple mythique Alain Delon et Romy Schneider. Grâce à une mise en scène sensuelle qui a fait la réussite de son précédent film, Amore, à un jeu d’acteurs remarquable,  à une bande-son rock bouillonnante d’énergie, le réalisateur italien redonne vie au scénario dramatique du triangle amoureux, orageux et venimeux. Guadadigno donne le ton dès les premières scènes et fait comprendre que sa version sera bien la sienne, imprégnée par son style fait de nervosité émotionnelle.

Ralph Fiennes méconnaissable

On y découvre une star du rock qui, devenue aphone, laisse ses tenues paillettes au vestiaire, efface son maquillage argenté, troque son look excentrique à la Annie Lenox, la chanteuse charismatique d’Eurythmics, pour le style plus calme, plus stable, plus simple et beaucoup plus sain d’une petite virée au soleil, loin de la scène et loin du monde, avec Paul, son compagnon et réalisateur, joué par le beau Matthias Schoenaerts. Et c’est dans une somptueuse villa sur l’île sicilienne de Pantelleria que se prélasse la lady du rock, magnifiquement interprétée par l’actrice écossaise au physique atypique qui fascine par son allure de liane, Tilda Swinton. Mais lorsque débarquent Harry, producteur de musique complètement déjanté et ancien amant de Marianne – joué par un Ralph Fiennes méconnaissable avec sa barbe de rocker et son jeu survolté – et sa fille, Pénélope, pimbêche aguicheuse un peu sadique sur les bords, incarnée par l’étoile montante du cinéma hollywoodien, Dakota Johnson, la belle et silencieuse sérénité vole en éclat. L’harmonie pulvérisée par l’éclaboussure du désir. Splash !

Tout peut basculer

Comme dans Amore, Luca Guadagnino rend sensible, à travers l’alternance de plusieurs plans en plongée et en contre-plongée, ce point de tension où la situation peut à tout moment basculer et dégénérer. C’est la montée d’une émotion irrépressible qui est à deux doigts d’exploser qui intéresse Luca Guadagnino. Dans Amore, c’est la naissance de la passion amoureuse et le tumulte interne qu’elle provoque chez l’épouse d’un riche industriel milanais qui s’éprend d’un jeune cuisinier. Dans A Bigger Splash, c’est cette intrusion du désir sexuel et de la confrontation qu’elle engendre chez ces quatre personnages qui se regardent à travers leurs lunettes de soleil dont les verres ne sont pas autres choses que des miroirs du désir. Mais au-delà de la confrontation des envies, Luca Guadagnino met également en scène l’affrontement de deux visions du monde qui s’opposent. Un style de vie « rock’n’roll », dérangé, subversif, impétueux contre celui d’une vie rangée et conservatrice. La scène où Harry se déhanche comme un beau diable sur le  célèbre morceau « Jump into the fire » de Harry Nilsson dans l’espoir de secouer la léthargie de Marianne et Paul est révélatrice de cette dichotomie.

L’air vibre à mesure que le son monte et sature l’atmosphère, le rythme de son pouls se met à battre à l’unisson des percussions, une délicieuse sensation électrique remonte le long de sa colonne vertébrale, le corps se remplit d’une euphorie explosive. Harry vit encore dans les années 70 comme Marianne, l’autre personnalité rock du film. Cette fureur de vivre agressive et transgressive, elle l’a également vécue pleinement et intensément, enchainant concerts frénétiques et after sous acide.

Mais voilà la star du rock aphone est passée à autre chose de plus protecteur et rassurant. Elle est désormais avec Paul l’homme qui l’aime, qui lui donne ses cachets qui soignent. Harry, lui, lui donnait ceux qui font halluciner. Ce n’est évidemment pas un hasard si le film porte un titre qui résonne comme un des meilleurs tubes des Stones ou des Doors. Luca Guadagnino rappelle que le rock’n’roll, plus qu’une forme musicale, est avant tout une attitude, une façon de vivre sa vie à l’encontre de toute stabilité normée, repoussant les limites trop conservatrices jusqu’à l’excès, indifférent aux conséquences qui peuvent s’avérer fatales. On y  mesure l’écart avec notre époque…

A Bigger Splash, en salle depuis le 6 avril.

Pensées au vinaigre

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Claude Chabrol et Sylvia Kristel pendant le tournage du film « Alice ou la derniere fugue » en 1976 (Photo : SIPA.00169706_000002)
Claude Chabrol et Sylvia Kristel pendant le tournage du film « Alice ou la derniere fugue » en 1976 (Photo : SIPA.00169706_000002)

Bien qu’inégales les « pensées, répliques et anecdotes » de Claude Chabrol (1930-2010) recompilées aux Editions Le Cherche-midi font, malgré tout, notre bonheur. Ça nous change des baveux du septième art, ce terminal des prétentieux où chacun crie son génie (incompris) face caméra et nous assène des leçons de morale. Le cinéma est une chose trop grave pour la confier aux cinéastes. Ces gens-là sont tellement sérieux qu’ils déprimeraient une assemblée d’anciens combattants.

Et puis, Chabrol tient une place à part dans nos cœurs, c’est notre tonton de province, libidineux, farceur, un poil réac, notable desserré du col, satiriste en charentaises qui cache sa subtilité derrière l’image de bon vivant. Comme dans un plat en sauce, il avait tendance à noyer le poisson. Avec lui, il fallait se méfier des évidences. Il était bien trop intelligent pour se laisser aller au jeu des confidences. Enfin, un type qui osait déclarer au début du XXIème siècle « J’adore les vieux vins, les vieux films, les vieux livres, les vieilles femmes » a d’emblée toute notre sympathie, voire notre respect éternel. La nostalgie du monde d’avant n’est pas une vilaine maladie. Elle est même plutôt un signe de vitalité. Contrairement aux adorateurs de la modernité, ceux qui professent le bonheur au forceps, l’avenir de l’Homme est dans le rétro. Chabrol les repérait de loin ces farauds, ils parlent en statistiques, la novlangue des boutiquiers. De toute façon, un réalisateur qui a épousé Stéphane Audran et fait tourner Dominique Zardi se place forcément au-dessus des parties. C’est intouchable !

Chabrol, la misogynie joyeuse

La filmographie du « mégalomane modeste » ou de « l’anarchiste sournois » comme il aimait à se définir, ressemble à nos bulletins scolaires, quelques fulgurances inoubliables, des notes dans la moyenne et puis des gadins mémorables. Dans ce fourre-tout qui se présente comme un pain surprise, on retrouve ses lubies avec plaisir : la hantise des femmes grignoteuses (la chair ne ment pas), Godard l’acolyte refoulé, la bêtise du genre humain ou l’adultère comme variable d’ajustement du mariage. Ce phallocrate de bon aloi mettait le paquet : « La femme supporte souvent mieux le veuvage que la ménopause » ou « J’ai un faible pour les jolies femmes qui ne m’attirent pas physiquement ».

Chabrol avait la misogynie joyeuse, juste histoire de faire causer les cons. La nourriture, autre source d’inspiration, le mettait en transe artistique. « Je rêve de filmer la cuisson d’un bar en croûte de sel » ou « Nous vivons une époque où les pizzas arrivent plus vite que la police » disait-il mi-goguenard, mi-moraliste. Sa détestation des individus qui prononcent le mot « humaniste » au cours d’une conversation était sincère. Des envies de meurtres lui montaient à la tête. Son grand sujet d’étude fut, sans nul doute, la bourgeoisie des Trente Glorieuses. Il en était le décodeur officiel. Dans ce livre, il s’amuse même à une tentative de classification darwinienne entre les « maigres, secs, nerveux » et les autres, entre ceux qui pratiquent une morale perméable et les rigides. A la fin de sa vie, Chabrol était quelque peu déçu par cette classe sociale jadis triomphante qui préfère aujourd’hui le pognon à la fesse. Si les bourgeois ont perdu leur sex-appeal, restent les actrices pour se défouler. Une vacherie (impardonnable) sur Monica Vitti qu’il compare à Charlton Heston : « Avec une barbe, elle aurait pu jouer Moïse, avec une perruque, il aurait pu jouer L’Avventura ». Encore plus féroce, donc plus drôle, cette saillie sanglante : « J’ai failli tourner avec Isabelle Adjani. Mais à l’écriture du film, il est apparu que j’avais plutôt besoin de moustachus ».

Si Chabrol plaçait au pinacle Jean Carmet et Orson Welles, il aimait descendre en flèche les critiques et la profession, notamment la cérémonie des Césars, signe d’un déplorable infantilisme. Un recueil rafraîchissant à lire sans modération.

Pensées, répliques et anecdotes, Claude Chabrol, Editions Le Cherche-midi.

Pensées, répliques et anecdotes

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Recherche réel, désespérément

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Couverture de «Carrières de sable» de Jérôme Baccelli (DR)

C’est un roman bref, inquiétant et impitoyable que ces Carrières de sable de Jérôme Baccelli. Le titre est à prendre, manifestement, dans deux sens. Celui de ces lieux d’où sort le silicium indispensable à nos gris-gris technologiques et celui des curriculum vitae des cadres supérieurs ou dirigeants qui ne sont pas si solides qu’ils en ont l’air et qui peuvent se dissoudre à la première crise financière un peu forte, en laissant l’étrange amertume d’avoir servi aveuglément un système qui n’avait pas besoin d’eux pour, de toute manière, courir à sa perte.

On peut penser que l’auteur sait de quoi il parle : Jérôme Baccelli a, de son propre aveu, été consultant international en télécommunication, avant de rejoindre la Silicon Valley et participer « au succès et à a déconfiture de quelques start-up. » Ce qui ne gâche rien, en plus, c’est qu’il sait raconter une histoire avec une distance qui manque de plus en plus singulièrement à Houellebecq depuis Soumission. Si le nom de Houellebecq nous vient ici un instant sous la plume, c’est qu’un coup d’œil hâtif sur Carrières de sable pourrait faire croire faussement à une parenté. Le narrateur est un juge d’instruction qui n’instruit plus grand-chose puisque la France semble sur le point d’être submergée par des hordes islamiques. On apprend ainsi que l’ennemi est déjà du côté de Sofia où il procède à des exécutions de masse dans les banlieues et qu’un attentat qui a fait plus de cent quarante morts a eu lieu au lycée Louis-le-Grand. Mais notre juge, assis à la terrasse du Nerval, son bistrot de prédilection, ne peut s’empêcher de se souvenir et de tenter de savoir quand et comment tout cela a vraiment commencé alors qu’il entend déjà des fusillades à proximité ?

Sans doute est-ce avec l’affaire Francis Plan. Francis Plan était un de ces traders d’exception, de ces consultants financiers de haut niveau qui ont survécu à la crise de 2008 avec à la fois un certain soulagement, celui d’être encore dans la course, et une certaine rancœur, celle de n’avoir pas réussi à être millionnaire. Un jour, Francis Plan disparaît, purement et simplement. Il ne rentre pas chez lui mais comme il n’est pas non plus sorti de son bureau d’Anton Brothers dans une tour ultramoderne d’Aubervilliers, le mystère demeure entier comme on disait jadis dans la presse populaire.

Le plus troublant est que Plan, malgré tout, continue à travailler et à exister  dans le virtuel. Il envoie des mails, en reçoit, à livrer des graphiques prévisionnels, des tableaux Excel et même à toucher des boni et à connaître des promotions. A l’inverse, aux Etats-Unis, l’équivalent d’un Francis Plan, Lorraine Delvaux, courtière dans le transport pétrolier, a vu son existence internétique entièrement gommée, son employeur n’avoir plus trace d’elle et lui dénier toute existence, alors qu’elle est pourtant toujours physiquement présente, avec son léger surpoids et ses angoisses, dans son beau condominium de Minneapolis.

Notre juge d’instruction et quelques-uns de ses collègues émettent des hypothèses pour Plan, Delvaux et d’autres du même genre qui connaissent de plus en plus des vaporisations identiques. Tous les deux exerçaient des métiers similaires, tous les deux n’avaient pas ou très peu de contacts réels avec leurs collègues, leurs hiérarchies ou même les aspects concrets, matériels de leurs diverses manipulations virtuelles. Tous les deux dînaient et dormaient dans les mêmes hôtels d’aéroports, d’un bout à l’autre de la planète. Une telle vie était-elle tenable ? Ces hyperconnectés n’étaient-ils pas la pointe ultime, la figure dernière de notre société devenue entièrement virtuelle ? Cela ne présageait-il pas une disparition pure et simple de notre civilisation et expliquait en même temps l’avancée à nos frontières et dans nos propres villes des barbares et des terroristes ? Ne seraient-ils pas passés, au bout du compte, ces monades mal pixélisées,  à cet ennemi monstrueux mais vivant encore d’une vie humaine comme les hommes d’avant ?

Carrières de sable peut ainsi se lire, derrière sa narration à la froideur hyperréaliste à la fois comme une satire documentée sur le monde de la finance, son opacité et sa fondamentale inutilité, mais aussi comme une fable métaphysique où « l’humanité est en train de se scinder entre le Tout et le Rien, entre les serviteurs de l’avenir, et les disciples de l’apocalypse. »

Reste à savoir qui tient le rôle de qui, entre l’homme qui panique parce ce qu’il a perdu son portable d’entreprise au point de cesser d’exister et celui qui égorge ses victimes en direct sur YouTube. Baccelli ne donne pas de réponse, il se contente d’apporter la mauvaise nouvelle, comme tous les vrais écrivains.

Carrières de sables, de Jérôme Baccelli, Ed. Le Nouvel Attila.

Carrières de sable

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Gauchet et Le Goff: du malaise au malheur

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Marchel Gauchet et Jean-Pierre Le Goff (Photos : Hannah Assouline)

Jean-Pierre Le Goff et Marcel Gauchet sont deux auteurs familiers des lecteurs de Causeur, qui ont en commun bien des choses. Ils sont tous deux issus d’un de ces micromilieux qui jouent un rôle majeur dans l’histoire intellectuelle française : le petit groupe réuni autour de Claude Lefort à l’université de Caen, qui a donné quelques recrues de marque à la pensée antitotalitaire après avoir participé avec un certain enthousiasme à Mai 68. Ils ont beaucoup contribué au renouvellement de la réflexion politique et de l’analyse sociologique en mettant en lumière la dimension indissolublement individualiste et égalitaire de la démocratie moderne et, en cela, ils ont pu apparaître comme de bons disciples de Tocqueville. Mais ils sont également des critiques sans complaisance des passions démocratiques et/ou radicales contemporaines, ce qui leur vaut de solides inimitiés du côté d’une partie de la gauche, qui voit en eux des ennemis de l’« émancipation » ou des porte-parole de la « pensée anti-68 » (Serge Audier). La méfiance particulière dont ils sont l’objet est en fait un hommage involontaire à ce qui fait leur originalité. Gauchet et Le Goff ne sont pas seulement des théoriciens de la démocratie libérale car, dans leur critique de la politique contemporaine, ils ne se contentent pas de dénoncer les survivances du monde ancien, ils mettent au contraire l’accent sur les difficultés internes du projet démocratique.

Les titres de leurs derniers ouvrages – Malaise dans la démocratie, Comprendre le malheur français – suffisent à montrer qu’on est très loin ici de l’euphorie qui avait commencé dans les années 1980 pour culminer avec la chute du communisme en Europe. Il y a un « malheur français » qui est le fruit d’une difficulté particulière de la France à s’adapter au nouveau monde libéral. Mais ce malheur n’est pas le simple fruit d’une société bloquée qui refuse de changer, car il traduit sous une forme plus aiguë des difficultés qui sont présentes dans toutes les démocraties modernes. En fait, les deux dimensions, l’anthropologie de la démocratie et l’analyse des racines historiques du malheur français, sont présentes dans les deux livres mais il est sans doute commode de partir de la réflexion anthropologique qui domine dans celui de Jean-Pierre Le Goff avant de discuter les analyses et les propositions qui sont au centre de celui de Marcel Gauchet.

Progrès social et conservation culturelle

Dans un entretien récent[1. Jean-Pierre Le Goff, « Comment être à la fois conservateur, moderne et social ? », Entretien avec Laetitia Strauch-Bonart, in Le débat, no 188, janvier-février 2016. Voir aussi Laetitia Strauch-Bonart, Vous avez dit conservateur ? Éd. du Cerf.], Jean-Pierre Le Goff part de la tripartition classique qui divise les courants fondamentaux de la politique moderne en conservateurs, libéraux et socialistes pour inviter la gauche (et la droite) à faire droit à un certain conservatisme qui ne serait pas synonyme de « réaction »[access capability= »lire_inedits »]  : « Un pays qui rend insignifiant son passé se condamne à ne plus inventer un avenir discernable porteur des espérances d’émancipation ; un pays qui ne croit plus en lui-même est ouvert à toutes les servitudes. Dans ce cadre, conservatisme et progrès ne me paraissent pas contradictoires, ils constituent les deux pôles d’une modernité éclairée qui rejette le faux dilemme entre traditionalisme et fuite en avant ». La combinaison entre ce conservatisme culturel et un attachement foncier à certaines valeurs « sociales » de la gauche fait une grande partie du charme de son livre, qui donne une synthèse claire de ses travaux antérieurs. Le Goff avait donné jadis une excellente analyse des nouvelles figures de la domination sociale, dans laquelle les « illusions du management » s’appuyaient sur certaines aspirations à l’autonomie des individus pour rationaliser, avec un succès d’ailleurs limité, la « gouvernance » des entreprises et de l’économie[2. Jean-Pierre Le Goff, Le Mythe de l’entreprise, La Découverte, 1992.]. Dans La Gauche à l’épreuve (Perrin, 2011) et, surtout, dans La Fin du village. Une histoire française (Gallimard, 2012), il avait montré comment les acteurs de la modernisation économique avaient pu travailler de conserve avec divers tenants du « gauchisme culturel » (travailleurs sociaux, « cultureux », journalistes) pour effacer les mœurs et les manières anciennes au profit de nouvelles valeurs éducatives (fondées sur le respect de la spontanéité de l’enfant plus que sur la transmission) et sur de nouvelles formes, plus contractuelles, d’organisation du travail.

Dans Malaise dans la démocratie, il propose une interprétation générale de l’espèce de révolution anthropologique qui, au-delà des péripéties politiques, sous-tend la constitution de la nouvelle « démocratie rêvée des anges » qui se substitue peu à peu aux figures classiques de la démocratie libérale ou de la République. Il part comme il se doit de Tocqueville pour analyser les tensions entre l’individu moderne et le citoyen, mais c’est pour finalement considérer que l’« individualisme de type nouveau » porté par les « bobos » a « franchi un seuil correspondant à une étape critique du développement des sociétés démocratiques qui nous éloigne de la situation décrite par Tocqueville » (MD, p. 31-32). L’individu contemporain est pris entre un « relativisme culturel » qui peut aller jusqu’au mépris de sa propre culture et une « identité patchwork » qui, sous couvert de tolérance, pousse en fait à la confusion intellectuelle. Son sentimentalisme le laisse désarmé lorsqu’il est confronté à de véritables ennemis et il oscille en permanence entre les impératifs opposés de la « performance » et de l’harmonie intérieure. La politique est peu à peu soumise à la logique informe de la « proximité compassionnelle », et l’effacement apparent de la dimension verticale du pouvoir ouvre la voie à la « barbarie douce » dans laquelle « l’exigence d’autonomie et de souveraineté individuelle érigées en nouveau modèle de société entraîne un processus de déliaison et de désinstitutionnalisation qui abandonne l’individu à lui-même et facilite toutes les manipulations » (MD, p. 58).

Le Goff voit cette logique à l’œuvre dans toutes les dimensions fondamentales de l’existence humaine (l’éducation, le travail, la culture et, last but not least, la religion). L’éducation nouvelle rend problématique l’accès à l’âge adulte ; le management méconnaît les formes élémentaires de la coopération entre les travailleurs ; la politique culturelle a abandonné les objectifs généreux de diffusion de la « grande » culture ; la religiosité moderne ne sait plus ce qu’est une religion. Il y a bien là une idée « conservatrice » : sans être en elle-même mauvaise, la modernité risque toujours de détruire par sa dynamique même les vertus qui ont rendu possible son développement. Mais le but reste de préserver la substance de la vie démocratique qui est à la base de tout « progrès».

Aux origines du malheur français

Même s’il partage avec lui bien des constats, Marcel Gauchet a probablement une vue légèrement plus optimiste de la dynamique globale des démocraties contemporaines que Jean-Pierre Le Goff. La sévérité de son diagnostic sur la France n’est est que plus frappante, car elle repose sur une thèse forte et cohérente, qu’il avait déjà esquissée il y a quelques années : alors que la France avait su remarquablement s’adapter au monde de l’après-guerre et des Trente Glorieuses, « notre héritage fait de nous des inadaptés par rapport à un monde qui dévalorise ce que nous sommes portés spontanément à valoriser et qui porte au premier plan ce que nous regardions de haut[3. Interview au Journal du dimanche, 16 septembre 2013.] ». De ce paradoxe douloureux, Marcel Gauchet donne une explication souvent lumineuse, dans un livre très clair qui s’appuie sur une interprétation puissante de l’histoire de France et sur une intelligence aiguë des enjeux actuels. Dans ses principaux ouvrages, Gauchet a toujours défendu une interprétation nuancée de l’histoire politique de la France, qui met en valeur l’importance cruciale des expériences françaises (de l’absolutisme à la Révolution et, au-delà, aux progrès de la démocratie en Europe dans les années 1900) sans pour autant méconnaître les apports d’autres traditions libérales ou démocratiques. Comprendre le malheur français donne une synthèse claire de ses conceptions, qui part à juste titre de la prépondérance française sous le siècle de Louis XIV : « La France connaît alors un moment culminant depuis lequel elle n’a cessé de décliner, mais aussi de se battre contre ce déclin par une série de sursauts […] La France depuis très longtemps déjà est une ancienne puissance hégémonique qui ne parvient pas à se résigner à ne plus en être une » (CMF, p. 36). Le déclin commence en fait avec l’ascension de l’Angleterre, qui offre l’exemple d’une autre voie vers la puissance, et, surtout, avec la guerre de Sept Ans, conclue par une défaite qui représente « la première humiliation nationale de son histoire » (p. 46). Mais il reste que les différents « sursauts » (dont la Révolution elle-même) réussissent à préserver l’essentiel jusqu’à « l’épisode De Gaulle, qui marque l’ultime sursaut dans l’histoire du déclassement français et des tentatives pour y résister, l’ultime moment de l’universalisme français » (p. 63). Le cœur du livre se trouve donc dans l’analyse du moment gaulliste et des raisons, nationales et internationales, des décrochages ultérieurs. De la « France gaullienne », Gauchet donne un tableau saisissant qui, même si elle dévalorise injustement l’action de Pompidou pour mieux glorifier la figure du Général, mérite de devenir classique. Loin d’être une « Union soviétique qui a réussi » (Jacques Lesourne), la France des débuts de la Ve République représente une bonne adaptation aux normes du capitalisme des Trente Glorieuses et de l’âge d’or de l’État-providence, dans laquelle la « planification » donne un substitut acceptable à ce que fut la « cogestion » en Allemagne et où les apports du catholicisme social et de l’idéologie saint-simonienne des hauts fonctionnaires se fondent dans la culture républicaine pour donner naissance à une société modernisée dont la résolution démocratique de la crise de 1968 montrera paradoxalement qu’elle a surmonté ses divisions les plus violentes. « Comment, en un plomb vil, l’or pur s’est-il changé ? » Par l’incapacité des élites à comprendre ce qui se joue à partir de la fin des années 1970, et par les choix européens de François Mitterrand, qui ont enfermé les Français dans des illusions funestes, en leur laissant croire que l’Europe serait à elle seule un démultiplicateur de la puissance française et en leur suggérant des choix trop servilement imités de modèles étrangers pour inspirer une vraie politique de réformes. Si les analyses de Gauchet sont souvent stimulantes, il n’est pas certain que ses propositions finales (centrées sur la « nuit du 4 août » qu’il faudrait infliger à la « nomenklatura française ») soient la meilleure réponse à une crise dont il montre bien qu’elle touche tous les secteurs de la vie nationale. Mais l’essentiel est sans doute ici que son livre donne les éléments essentiels d’un débat qui concerne tous ceux qui ne croient pas que le malheur français soit la punition méritée d’une nation déchue mais doit plutôt être traité comme un défi à relever. « La France ne sera plus jamais une grande puissance » (p. 361-369) mais, nous dit Marcel Gauchet, cela ne signifie pas qu’elle n’a plus rien à dire. Il est clair, en tout cas, que le « malaise dans la démocratie » ne doit pas être un prétexte pour ne rien faire contre le « malheur français ».[/access]

COMPRENDRE LE MALHEUR FRANCAIS

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MALAISE DANS LA DEMOCRATIE

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L’île de Formose, comme un yoni blessé

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Avec la présente cinquième, au terme de ces cinq tranches blog que j’ai lancées, de jour en jour, pour préparer au discours du 20 mai 2016 de Tsai YingWen, je vais répondre à une question qui m’a été adressée par un lecteur attentif à l’évocation des épouvantables massacres du printemps 1947 à Formose.

Rappelant cette « semaine sanglante » qui a fracturé de manière durable – presque définitive – Taïwan, en dressant la majorité des Taïwanais contre l’armée nationaliste du KMT qu’ils avaient initialement accueillie avec sympathie, ce lecteur me demande quelle documentation graphique, quelles images, sont disponibles ?

Dans les musées du 2-28 à Taïwan, signalés dans ma recension du livre de Kerr, il y a sans doute le maximum de ce qui n’a pas été détruit par les services de sécurité lorsqu’ils ont senti le vent tourner. Donc plus grand-chose. Peut-être des dossiers remonteront à la surface, mais je ne peux rien deviner.

Pour conclure cette mini-série de blogs avant le discours inaugural de la présidente Tsai YingWen du 20 mai prochain, je vais donc me livrer à une brève réflexion sur les représentations mémorielles.

Ci-après le principal monument officiel sur les massacres dans un grand jardin public de Taipei. Il est tellement moche que je ne veux même pas dire ni même savoir qui l’a financé, ni qui en est l’auteur.

Cela me fait penser aux colonnes de béton qui défigurent l’une des cours du Palais-Royal à Paris. Un ami français à qui je demandais la raison de cette horreur me répondit que c’était – je cite – un  « monument à la corruption au sein du ministère de la Culture dont les balcons surplombe cette infamie ».

Dans le cas du monument au 2-28 à Taipei, il ne faut pas aller jusque là – sans doute – dans la critique. Mais la réalité s’impose à tous : un pays qui ne peut pas trouver une représentation décente monumentale à un massacre de cette ampleur (20 000 morts) a un problème, soit au niveau de ses artistes, soit au niveau des bureaucrates culturels, ces fonctionnaires qui auraient mieux à faire à s’occuper ailleurs de la pollution industrielle ou de la sécurité des aliments, car ils parasitent la vie culturelle authentique  ; et en vivent comme des sangsues [水蛭] sur les jambes des travailleurs dans les rizières.

[Le lecteur m’autorisera un peu de cette couleur locale, pour rappeler que Taïwan est une île sous les tropiques et que le petit-déjeuner traditionnel y est un gruau de riz avec des huîtres pochées [台南鹹粥]. Mais j’aime beaucoup aussi, aux petites heures matinales, l’onglet de porc [肝連] servi avec du gingembre frais au Marché de TungMen [東門市場] à Taipei, avec mon amant préféré de l’époque : on m’a expliqué qu’un blog devait être un peu sentimental, pour se distinguer des sobres et sombres articles qui sont la marque de fabrique de Causeur].

Le gruau de riz avec des huîtres pochées, à gauche. L’onglet de porc au gingembre frais, à droite.
Autre trou noir d’un des beaux-arts à Taïwan : le cinéma. A Taïwan il y a une chaîne TV culturelle d’Etat [公視] qui coûte une fortune et dispose de locaux d’un grand luxe. Elle ne fait pas grand-chose de mémorable et n’a pas réussi à susciter le grand film documentaire qu’exigeait le massacre de 1947 pour compenser la carence des producteurs privés et – disons-le – des auteurs et réalisateurs taïwanais. Il y a bien un film qui reprend le titre Formose trahie, mais c’est une œuvre de fiction étrangère au livre de Kerr.

Dans La Cité des douleurs [悲情城市] de Hou HsiaoHsien [侯孝賢], les massacres de 1947 sont en filigrane. C’est beau les filigranes mais quelquefois un peu trop discret. Il serait temps d’inviter (me souffle un ami écossais) Mel Gibson à produire et réaliser l’équivalent de BraveHeart (ou de Apocalypto). Ce même Ecossais en profite d’ailleurs pour suggérer que Gaumont invite le même Mel Gibson à réaliser le film qui manque encore en France sur les Massacres de septembre (1792), les Noyades de Carrier à Nantes, les Massacres de Lebon à Arras, les mitraillades de Fouché à Lyon, etc (je répète scrupuleusement car je connais mal), et la vie et la mort de Marie-Olympe de Gouges (là, je suis mieux informée). Il propose que Carole Bouquet (qui ressemble étrangement à Marie-Olympe dans le portrait récemment retrouvé) tienne le rôle (et Depardieu celui de Samson, le bourreau qui est l’incarnation de la Révolution française).

Il n’est pas simple de faire de tels films. Sans doute. En visionnant avec des amis français le Danton de Wajda, ceux-ci m’ont fait remarquer que Fouquier-Tinville – entre autres – est absurdement représenté et que Roger Planchon l’incarne à contre-rôle. Bref qu’il est temps pour les Français de se soucier un peu plus de l’auteur de la Déclaration des droits de la femme, qui fut décapitée par les robespierristes. Sa sculpture a été récemment commandée et payée par le président de l’Assemblée nationale, M. Bartolone, mais il n’a pas encore osé l’installer sur le piédestal qui lui avait été réservé : les partisans de la Terreur veillent…

Côté sculpture, à Taïwan, il eut pourtant été simple – pour réaliser un monument beau et efficace – de fondre à demi, ou souder, à la manière d’Arman, dix ou douze tonnes de baïonnettes, de fusils d’époque et des mitrailleuses qui doivent encore traîner dans des armureries militaires. Bref de s’autoriser une sorte de pseudo-Arman qui aurait été non seulement éloquent pour ceux qui savent, mais aussi immédiatement lisibles par les plus jeunes. Cela n’a pas été le cas. Je le regrette. Il va être difficile de démonter le monument raté, comme il va être sans doute difficile pour les Parisiens de  se débarrasser des colonnes de béton qui défigurent le Palais-Royal.

Je vais donc rendre hommage à un artiste peu connu, taïwanais, celui-la même qui a offert deux de ses œuvres pour les couvertures des livres de Kerr et de Peng MingMin : Chin ChengTeh [秦政德].

Aucun fonctionnaire culturel ne s’occupe de lui. Heureusement. Il vit modestement dans les montagnes de Formose où il ramasse les « bois flottés » qu’en France on recueille sur les plages mais à Taïwan dans les lits des torrents. Parmi ceux-là, sa prédilection va à tous ceux qui lui rappellent la forme de l’île de Formose, qu’il voit comme un sexe de femme (le yoni indien si l’on veut) — au besoin en dégageant avec ses gouges un clitoris ou des lèvres que la nature avait esquissés. Puis ils maltraite ses bois comme il pense que Taïwan fut maltraitée, violée, par le KMT. Le résultat est particulièrement frappant – lisible sans difficulté –  avec la composition utilisée pour la couverture du livre de Kerr.

Pour celui de Peng MingMin, il faut avoir vécu à Taïwan pour apprécier le symbole de l’île de Formose écrasée derrière un chassis de fenêtre, comme les témoins impuissants des massacres de 1947 ou des arrestations de la Terreur blanche qui suivi jusqu’en 1964. Le vert pale de la peinture est typique de l’époque, sur les montants en cyprès(l’Inoki de Formose 台灣檜木)des fenêtres pour les protéger des intempéries et des termites. Aujourd’hui toutes les fenêtres de Taïwan sont  montées avec des profilés en aluminium, mais il reste ça ou là des vielles maisons de l’époque japonaise. On trouve également chez les brocanteurs quelques châssis de fenêtres, devenus de sentimentales antiquités..

Je donne ci-après des reproductions de quelques autres œuvres de Chin ChengTeh relevant de la même inspiration. Elles se passent de commentaires. Je les aime beaucoup.

Un autre lecteur m’a demandé qui était l’auteur de la photographie (prise il y a une trentaine d’années) du peintre dans sa modeste échoppe, à l’œuvre sur un portrait de CCK. C’est Bernard Bordenave, un photographe français installé à Taiwan depuis toujours. Il est cité sur la page des crédits de l’édition française.

[分久必合,合久必分] Ce qui est séparé se rassemblera, ce qui est uni se séparera.
Ce proverbe [成語] est la citation chinoise la plus célèbre, tiré du roman [三國演義] Les trois royaumes. C’est bien sûr la citation qui s’impose au terme de ces cinq tranches de blog sur le sujet le plus sensible qui soit pour les formosans.

ONU: l’obsession anti-israélienne

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onu israel femmes yemen arabie
Femmes dans un camp de réfugiés au Yémen, 2009. Sipa: Numéro de reportage : 00590211_000017.
onu israel femmes yemen arabie
Femmes dans un camp de réfugiés au Yémen, 2009. Sipa: Numéro de reportage : 00590211_000017.

En 2015, l’Assemblée générale des Nations Unies a adopté 20 résolutions contre Israël contre seulement 3 résolutions sur le reste du monde à savoir, la Syrie, l’Iran et la Corée du Nord. Rien sur la Chine, la Russie, l’Arabie Saoudite, Cuba, le Yémen, le Pakistan, le Soudan et toutes les autres démocraties progressistes. Voilà à quel niveau les Nations Unies placent Israël. C’est grotesque mais c’est ainsi.

Et 2016 n’apportera manifestement pas de grands changements. Dans son tout  dernier rapport, la Commission de la condition des femmes de l’ONU (la CSW) a réussi le tour de force de ne trouver qu’un seul pays à condamner : Israël, bien sûr. Ce qui, à bien y réfléchir, n’est pas vraiment un tour de force puisque la même commission a rendu un rapport similaire l’an dernier.

L’Etat juif est, cette fois, voué aux gémonies pour ses prétendues violences contre les femmes palestiniennes. Pour la  CSW en effet « l’occupation israélienne demeure le principal obstacle à l’amélioration de la condition des Palestiniennes, à leur promotion, à leur autonomisation et à leur participation au développement de leur société ».

On regrettera que la CSW n’ait pas entendu la militante palestinienne Ahlam Akram qui estime que les lois relatives au statut de la femme arabe « remontent à l’âge de pierre » et que les pays arabes ne font quasiment rien pour améliorer le statut des femmes, sous prétexte qu’ils sont occupés à «la grande campagne contre Israël ».

On regrettera que la CSW n’ait pas été informée que, selon la loi islamique largement appliquée par l’Autorité Palestinienne (en Cisjordanie) et le Hamas (dans la bande de Gaza), les femmes sont discriminées par les lois régissant le mariage, le divorce, la garde des enfants, l’héritage et les violences conjugales, que les hommes et les femmes n’ont pas d’accès égal à la justice, que les femmes n’ont pas la même valeur comme témoins devant les tribunaux.

On regrettera que la CSW n’ait pas pris en compte les rapports du Centre Palestinien pour les Droits de l’Homme qui affirme que la récurrence des meurtres de femmes est due à la relative impunité « accordée aux hommes lors des crimes d’honneur » (meurtres de femmes par leur propre famille pour avoir eu des relations extraconjugales) dans une société ultra-patriarcale dans laquelle la femme est considérée comme la propriété de sa famille laquelle en dirige la vie sociale, sexuelle et professionnelle.

On regrettera que la CSW ne se soit pas intéressée au Hamas qui interdit aux femmes de sortir sans être couvertes, de participer aux épreuves sportives comme le marathon de Gaza annulé par l’UNRWA en 2013 pour cette raison, de monter sur une moto ou un vélo, de fumer le narguilé en public, de participer aux danses folkloriques, qui oblige les filles dans les écoles et les universités à porter le voile, qui oblige les femmes à sortir accompagnées d’hommes de leur famille…tout cela au nom d’une campagne de « promotion de la vertu » motivée, selon les responsables du Hamas, par « l’inquiétante progression des comportements amoraux ».

On regrettera que la CSW ne considère pas cet état de fait comme constituant un « obstacle à l’amélioration de la condition des Palestiniennes, à leur promotion, à leur autonomisation et à leur participation au développement de leur société ».

C’est immanquablement la même chose. En votant cette condamnation, la CSW entretient les palestiniens dans l’illusion qu’ils ne sont jamais responsables de rien et surtout pas d’eux-mêmes et leur permet d’utiliser un forum consacré aux droits des femmes comme une tribune anti-israélienne.

Il y a, dans cette obsession pathologique pour Israël, quelque chose tout à la fois d’indécent et de pathétique. Surtout qu’en matière de droits des femmes, d’autres pays méritent une attention particulière.

Rien. Pas une condamnation de la Commission de la Condition des Femmes sur l’Iran où :

–          Les femmes ne peuvent ni voyager, ni travailler, ni suivre des cours à l’université sans l’autorisation de leur mari ;

–          Les femmes ne peuvent pas être juge, en raison – selon les mollahs – des facultés intellectuelles qu’elles ne posséderaient pas ;

–          La loi autorise un père à épouser sa fille adoptive dès l’âge de 13 ans.

Rien sur l’Arabie Saoudite où :

–          la femme est considérée comme légalement mineure et ne peut donc pas aller chez le médecin, ouvrir un compte en banque, voyager, renouveler leur passeport sans l’autorisation de son tuteur ;

–          la femme n’a pas le droit de conduire ;

Rien sur le Soudan où :

–          la journaliste soudanaise Lubna Ahmad Al-Hussein a échappé in extremis à une peine de quarante coups de fouets pour avoir porté un pantalon, mode interdite aux femmes par l’article 152 du Code pénal ;

Rien sur l’Inde où :

–          dans de nombreux villages, encore aujourd’hui, on tue les filles à la naissance, principalement parce que la dot du mariage coute cher ;

–          la violence conjugale toucherait 65% des femmes ;

–          les veuves sont mises au ban de la société, abandonnées et rejetées car elles porteraient malheur ;

Rien sur l’Egypte, le Soudan, la Somalie, le Tchad, le Mali, la Mauritanie, l’Ethiopie, le Yémen et tous les autres pays où l’excision est pratiquée. Dans la moitié des 29 pays qui pratiquent l’excision, la majorité des filles la subissent avant l’âge de 5 ans et dans l’immense majorité des cas restants, avant 15 ans. L’objectif est de prévenir le désir sexuel et éviter les relations prénuptiales.

Rien sur les pays où la Charia est appliquée, cette Charia qui autorise la polygamie mais pas la polyandrie, qui interdit à la femme de divorcer mais permet à l’homme de la répudier, qui impose à la femme – pour prouver qu’elle a été violée – le témoignage de 4 hommes, qui autorise son mari à la battre, qui fait de la femme un être par nature inférieur à l’homme (Sourate 4,34).

Rien sur le manifeste « Les femmes et l’Etat islamique », rédigé par l’EI et qui précise, conformément à la Charia, que le mariage des filles est autorisé dès l’âge de 9 ans, que l’éducation des femmes doit se limiter à la vie du prophète, l’histoire de l’islam, la charia mais aussi la couture et la cuisine, qu’elles ne sont pas censées travailler pour ne pas avoir à sortir de chez elles.

Rien sur la jeune Samra Kesinovic, cette autrichienne de 17 ans qui s’était enfuie de chez elle en 2014 pour faire le djihad en Syrie, et qui a été battue à mort avec un marteau après avoir servi d’esclave sexuelle pour les nouveaux combattants de l’EI.

Le travail de cette Commission des Nations Unies est une insulte à toutes les femmes qui à travers le monde subissent violences, humiliations et discriminations. L’ONU perd une fois de plus en crédibilité. Mais lui en reste-t-il encore ?

Cent minutes pour vous convaincre

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François Hollande sur le plateau de l'émission «Dialogues citoyens» (Photo : SIPA.00751237_000002)
François Hollande sur le plateau de l'émission «Dialogues citoyens» (Photo : SIPA.00751237_000002)

En m’infligeant hier soir « Dialogues citoyens » avec François Hollande, je me suis rappelé le vieux sketch des années 1960 d’un grand comique israélien jouant un professeur d’anglais. Ce dernier explique  à ses élèves la différence entre un dialogue et un monologue. Un monologue, dit-il, c’est quand une personne se parle à elle-même tandis que dans le cas d’un dialogue… deux personnes se parlent à elles-mêmes !

Plus encore que le contenu des échanges – recadrage de Macron et Valls, candidature possible pour 2017 -, la forme de ce spectacle désolant en dit long sur notre culture médiatique et politique.  Le dialogue direct avec les Français participe d’une lame de fond encouragée par la révolution numérique : la chute des intermédiaires. Plus besoin de passer par une agence de voyage pour acheter un billet d’avion quand on peut le faire directement par Internet, plus besoin de taxi professionnel quand un Smartphone permet la rencontre entre offre et demande de transport. Selon la même logique, à quoi servent les journalistes quand on peut interpeller directement nos dirigeants ? Autrement dit, Dialogues Citoyens est une sorte d’Uber du journalisme. Ce n’est pas nouveau : les années 2000 ont vu naître le discours sur le journalisme citoyen, les blogs qui allaient tout changer et les différents « leaks » de lanceurs d’alerte qui ont inauguré l’ubérisation de la dénonciation. Quand Edwy Plenel a lancé son journal en ligne, il l’a appelé « Mediapart », c’est-à-dire média participatif. Depuis, comme la démocratie directe, le journalisme citoyen a montré ses limites, l’idée qu’on pourrait se passer des professionnels de la politique et du journalisme s’étant révélé une chimère. Mais le mythe est tellement tenace que médias et politiques s’obstinent à écouter des « citoyens » aux interventions, souvent gênantes et maladroites, mises en scène avec paternalisme.  Qui les a choisis et comment ? En quoi sont-ils représentatifs de quoi que ce soit, sinon de certains préjugés forgés et véhiculés par ces mêmes médias ?

Un autre risque guette ce genre de spectacle télévisé : l’effet cirque. Ces « citoyens » concluent un marché tacite avec la chaîne : on vous présente comme si vous participiez à The Voice ou Master Chef et vous avez 15 minutes pour essayer de changer votre vie. À vous de vous distinguer en faisant le buzz – si vous y arrivez, vous obtiendrez, en plus de votre quart d’heure de célébrité, un emploi, un logement,  qui sait, peut-être une nouvelle vie. Ce qui est arrivé à Karine Charbonnier, chef d’entreprise du Nord ayant interpellé énergiquement François Hollande sur TF1 début novembre 2014. Quelques jours plus tard, elle était invitée à l’émission On refait le monde sur RTL, Libération lui consacrait un portrait puis Xavier Bertrand lui proposait d’intégrer sa liste aux régionales. Un peu plus d’un an après ce jackpot télévisuel, elle était élue conseillère régionale et vice-présidente chargée des relations avec les entreprises. Voilà la success story suggérée implicitement aux candidats, qui les poussent à faire le show.

Nous avons pu constater les effets pervers de ce système avec l’enseignante qui a essayé de faire, avec arrogance et mépris, la leçon à Alain Finkielkraut. Elle n’était pas là sur le plateau pour dialoguer mais pour avoir son moment de gloire : elle n’a même pas pris la peine de poser une question – d’ailleurs,  pourquoi se serait-elle donner cette peine puisqu’elle se moquait éperdument de la réponse ? Hier soir, la parodie de la fameuse tirade « moi président » signée Marwen Belkaïd est complètement tombée à l’eau. Au passage, notons que pour incarner la jeunesse, France 2 a choisi un seul invité, issu de l’immigration maghrébine et des quartiers difficiles de Marseille. Les obsessionnels ne sont pas toujours là où on le croit…

En fin de compte, au-dessus de ce genre d’émissions, plane quelque chose très malsain. La hargne des « citoyens » envers les élites politiques, leur manque de respect, leur volonté acharnée de ne pas se faire avoir et de rater leur quart d’heure, leur besoin angoissé de couper la parole et de faire rendre gorge à leur interlocuteur, sont troublants. Et ledit politique – le président de la république hier, les invités de France Inter tous le matin à partir de 8h30 – est obligé de les respecter plus encore que des journalistes professionnels, quelle que soit la bêtise de leurs questions.

C’est sans doute le révélateur d’un autre courant de fond : la passion française pour l’égalitarisme aggravée par la « rebellitude » et le refus – très à la mode – de toute autorité. Loin de faire avancer l’égalité, cette passion triste devient, réseaux sociaux aidant, une forme d’individualisme nombriliste : l’envie de se payer quelqu’un d’important ou de connu !

Pour Daech, Bruxelles c’est la France

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Federica Mogherini, chef de la diplomatie européenne, réagit à l'annonce des attentats de Bruxelles lors d'une conférence à Amman, Jordanie, 22 mars 2016 (Photo : SIPA.AP21874025_000001)

Ah, les larmes de Federica Mogherini en conférence de presse à Amman, où elle venait d’apprendre le drame de Bruxelles ! Quel symbole que la femme chargée de la politique étrangère et de sécurité de l’UE se sentant atteinte au cœur par cet acte barbare ! Et quelle belle image que celle du ministre des Affaires étrangères jordanien consolant paternellement la jeune et blonde italienne ! Il n’en fallait pas plus à nombre de commentateurs pour formuler leur diagnostic et suggérer une thérapeutique : les djihadistes veulent détruire l’Europe en frappant à proximité du siège de ses institutions, donc il faut que l’Europe s’unisse encore plus pour mener la lutte contre ces terroristes.

Alors que cette union se délite à vitesse accélérée, le choix de Bruxelles comme cible par les djihadistes intervient comme une divine surprise pour les européistes béats qui, jusque-là, broyaient du noir. Ils rêvaient d’un ennemi pouvant rassembler les peuples qui se regardent le nombril. Eh bien ! le voici… « Tous ensemble ! Tous ensemble ! Eh ! Eh ! » C’est en substance le cri du cœur que l’on peut lire du Monde au Figaro, en passant par La Croix et les quotidiens belges francophones, dont l’inénarrable Soir de Bruxelles, organe central des « collabobos » wallons et francophones bruxellois avec l’islam radical, jamais en retard d’une excuse sociologique pour les damnés de la Terre de Molenbeek et alentour.

Sachez pourtant, mesdames et messieurs qui commentez si doctement ce qui nous arrive, que l’Europe n’a strictement aucune existence dans l’imaginaire djihadiste, et encore moins la Belgique. Ils ont une géopolitique autrement plus pertinente pour définir leurs ennemis et organiser leurs actions guerrières en conséquence.[access capability= »lire_inedits »] La France et la Belgique francophone, pour eux, c’est kif-kif bourricot : même langue, le français, qui est aussi leur lingua franca, même héritage laïque, même espace culturel et littéraire qui comporte, depuis Voltaire, une perception spécifique de l’Islam. La seule différence, dont ils font un usage immodéré à leur profit, c’est la faiblesse de l’État central, qui laisse des failles béantes dans le contrôle des individus, et des ouvertures intéressantes de pénétration des institutions grâce au clientélisme des élus politiques. Les lois dites antiterroristes, concernant notamment la garde à vue, sont aussi moins strictes qu’en France.

Personne n’a encore noté que les réseaux terroristes étaient exclusivement basés là où on parle français, à Bruxelles, Liège ou Verviers. La Flandre, jusqu’à ce jour, a été épargnée par la terreur, si l’on veut bien considérer que Zaventem, commune flamande de l’aéroport, n’a pas été attaquée en tant que telle, mais au titre de principale porte d’entrée et de sortie de Bruxelles, où les francophones représentent 90 % de la population. Dans un entretien accordé au Monde, l’historien Pierre Vermeren note la profondeur historique de la haine de la France (et accessoirement de la monarchie marocaine) par les Rifains qui constituent une partie importante de la communauté musulmane de Molenbeek.

Au-delà des grandes déclarations de solidarité, cette situation n’a pas échappé aux partenaires européens de la France, qui continuent à tenter de se préserver du terrorisme dans le cadre d’une approche strictement nationale du problème. On veut bien faire fonctionner les instances de coopération policière et judiciaire habituelles, mais pas question de se mettre soi-même en danger, par la définition d’un état d’urgence européen impliquant, à titre provisoire, des mesures exceptionnelles mettant entre parenthèses quelques libertés publiques pour faire face avec efficacité à cette menace grandissante. L’affaire du blocage, par le Parlement européen, du PNR – l’enregistrement préalable au vol de l’identité des passagers aériens – est la manifestation la plus éclatante de cette situation lamentable.

La solitude française dans son combat contre l’expansion djihadiste au Sahel est toujours aussi dramatique : la participation d’autres pays de l’UE à l’effort militaire d’endiguement du djihadisme africain est tellement symbolique qu’elle en devient ridicule.

Prenons l’Allemagne, oui, cette Allemagne d’Angela Merkel si chère au cœur des belles âmes françaises. Comment se fait-il que ce grand pays, dont le leadership en Europe est maintenant indéniable, n’ait jamais été frappé par le terrorisme djihadiste ? Certes, il a été jadis un terrain du terrorisme proche-oriental dont l’action la plus spectaculaire fut le massacre des athlètes israéliens aux J.O. de Munich en 1972. Il s’agissait alors d’un terrorisme nationaliste arabe, soutenu politiquement et logistiquement par l’URSS et son satellite la RDA, pour mettre en difficulté l’Occident dans un contexte de guerre froide, ce qui n’a rien à voir avec la situation actuelle. Aujourd’hui, l’Allemagne a sa méthode pour se préserver des attentats terroristes : elle se résume à une abstinence militaire à l’extérieur et à des « accommodements raisonnables » (bien mal nommés) avec les islamistes radicaux à l’intérieur. On n’a que mépris, outre-Rhin, pour les valeurs laïques à la française, considérées comme liberticides, voire racistes. Pourquoi l’Allemagne dévierait-elle alors d’un chemin qui semble la préserver des bombes dans les lieux publics ? Un bon accord avec le sultan Erdogan est, dans cette perspective, plus efficace que les bombardements de Raqqa ou les raids dans le Sahara pour protéger les citoyens allemands.

Du reste, les djihadistes ont bien compris que leur liberté d’action et de mouvement était protégée par le refus allemand de promouvoir, à l’échelle européenne, un comportement à la mesure des menaces qu’ils font peser sur la France ou son appendice belge. Les Néerlandais et leurs clones nationalistes flamands ont adopté cette même ligne. Quant aux autres Européens, ils n’ont plus d’autre choix que de fermer leurs frontières et de refuser de « multiculturaliser » leurs sociétés ethniquement homogènes, quitte à se faire traiter de populistes, voire de fascistes.

Autant dire qu’en matière de terrorisme, l’Europe n’est pas la solution, mais le problème !
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Hollande sur France 2: un passage (télé) à vide

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François Hollande sur le plateau de l'émission «Dialogues citoyens» (Photo : SIPA.00751237_000003)
François Hollande sur le plateau de l'émission «Dialogues citoyens» (Photo : SIPA.00751237_000003)

Je devrais donner ma démission. Et ne plus jamais écrire dans ces colonnes. Hier, à 14h29 précises, notre rédacteur en chef Daoud Boughezala m’a incité à regarder l’émission du soir, appelée « Dialogues citoyens », sans doute en hommage à Philippe Muray. Ce tortionnaire, avec la mauvaise foi qui le caractérise, répondra sans doute qu’il n’en est rien et qu’il souhaitait seulement avoir un papier sur l’émission ce matin, pour les besoins du site. Mais il sait bien que je ne suis pas du genre à écrire un papier sans avoir regardé l’émission attentivement. Je connais des éditorialistes vedettes  qui arrivent à produire des recensions de 8 000 signes en ayant seulement feuilleté le bouquin. Mais je ne suis pas un éditorialiste vedette. C’était donc un piège grossier ; et je suis tombé dedans.

Je le sentais pourtant très mal. La réponse au mail de Daoud le prouve et je vais vous la livrer. Ce n’est pas très bien de violer le secret de notre correspondance mais après tout, il l’a bien cherché. « Pourquoi pas mais je me demande s’il (Hollande) va me donner de la matière ». À 15h12. Et j’ai donc regardé le « truc ». Oui, le « truc ». Je ne vois pas comment on peut appeler ça autrement. « Machin », c’était déjà pris par le Général pour l’ONU. Qu’est-ce que je pourrais bien en dire ? Que je me suis emmerdé ? Que ma seule consolation fut de suivre les commentaires hilarants de mon ami Bruno sur Facebook ? Que la chef d’entreprise quadra et brunette était plutôt agréable à regarder ? Que Léa Salamé avait troqué ses tenues sexy (et virevoltantes) de « On n’est pas couché » pour un ensemble sage voire virginal ? Que je me suis demandé qui était la plante bleue à côté de Léa Salamé ? Qu’on ne sait toujours pas pourquoi l’émission s’est terminée sans que Yann Moix pose une question (celle-là, est de mon ami Bruno) ?

Je pourrais aussi vous parlez du « débrief » présenté ensuite par Marie Drucker. Avec FOG, qui devrait vraiment attaquer sa quatrième biographie de Chirac au lieu de venir jouer au savant fou sur un plateau de télé. C’est rigolo mais ça va bien cinq minutes. Avec Jérôme Jaffré, qui dit sans doute des trucs intéressants mais dont on ne peut pas oublier qu’il est l’auteur de la fameuse analyse de janvier 1995 : c’est plié, Balladur a gagné. Et Nathalie Saint-Cricq qui donne sans cesse l’impression qu’elle va ponctuer ses interventions d’un juvénile « Maurice Carême ».

Rien. Le vide. Le gouffre de Padirac. Ou plutôt si. Entre Julien Dray hier et Jean-Christophe Cambadélis aujourd’hui, François Hollande a tenté avec sa fausse habileté de faire passer le message selon lequel la France va mieux mais qu’on ne s’en aperçoit pas. Que nous sommes tous les victimes d’une hallucination collective. C’est peut-être pour ça qu’il a désigné un secrétariat d’Etat aux Victimes, et pas pour y placer la sémillante Juliette Méadel, que je félicite au passage pour l’heureux événement qu’elle vient de connaître (C’est pas indiscret, elle l’a dit elle-même sur Twitter).


Et ce matin, tous les copains, dont l’ignoble Régis de Castelnau, se fichent de ma poire. Au même moment, sur une autre chaîne, il y avait un Liverpool/Dortmund pour le compte de la Coupe d’Europe. Deux clubs historiques avec leurs publics mythiques. Et un scénario incroyable, me chambre-t-on.

Boughezala salaud ! Le peuple aura ta peau !

L’erreur médicale, cette inconnue

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mediator livre noir medecine
mediator livre noir medecine
Sipa. Numéro de reportage : 00612534_000005.

Trente à quarante mille décès par an, en France, sont dus aux actes médicaux : erreurs de praticiens, maladies nosocomiales, médicaments aux effets mal évalués… Dix fois plus que les accidents de la route. Mais les pouvoirs publics sont étrangement inertes, la communication bien plus discrète.

La médecine, un chantier à l’abandon

L’omerta prévaut et jette son ombre sur tout le système de santé : c’est presque uniquement de cette noirceur organisée qu’il est question dans Le Livre noir de la médecine, de cette opacité volontaire, plus que de l’infamie des comportements. La médecine est un gigantesque chantier à l’abandon, paralysé par les enjeux financiers, une justice vétilleuse et un corporatisme d’un autre âge. Dans ce champ clos s’affrontent médecins et patients, assureurs et associations, laboratoires et malades. Et l’État ? Il est soit dramatiquement absent, soit inexplicablement du côté des puissants. Dans un livre qui est moins une analyse experte des parties prenantes qu’un cri de colère, le docteur Dominique Courtois et son fils, l’avocat Philippe Courtois, dressent le constat d’un système de santé en panne parce qu’il a décidé de négliger le patient.

Du sang contaminé au Mediator

Un constat passionné mais informé, nourri de plusieurs années de combats (le mot n’est pas trop fort) contre les assureurs, terrifiant les médecins et méprisant les victimes, toujours prêts au procès car ils en ont les moyens ; les laboratoires, épris de légalité quand il s’agit de défendre leurs marges mais oublieux de l’intérêt public quand il s’agit d’éclairer vraiment sur les mérites de leurs produits ou de reconnaître leur responsabilité ; les médecins, qui avouent tranquillement mentir à leurs patients (43% sont « prêts à relativiser les risques pour obtenir le consentement du patient » selon l’étude Medscape d’avril 2015 !) – et vont jusqu’à tenir des dossiers médicaux différents, les uns montrés aux patients, les autres réservés aux professionnels ; et l’État qui, du sang contaminé au Mediator, semble n’avoir rien appris  ni rien compris.

Les  Courtois ne sont ni plus ni moins que des lanceurs d’alerte, dans un univers médical où la préservation des profits est la règle et où le secret protège moins le malade que les responsables – assez souvent coupables. On peut lire Le Livre noir de la médecine comme une enquête d’un magazine d’actualité, pointant les projecteurs sur des affaires exemplaires – amiante, prothèse PIP, Pradaxa… – et sur une collusion de chaque instant entre laboratoires, médecins, hôpitaux et État, les uns conseillant les autres, et l’Administration niant en permanence toute faute, dans cette perspective bien française où l’État est forcément meilleur, où même le mal qu’il produit est censé être un bien par rapport à ce que d’autres acteurs auraient pu faire et décider. Une enquête orientée mais qui ne cache pas son parti pris, une enquête appuyée sur des dizaines d’affaires où Dominique et Philippe Courtois furent appelés à enquêter, examiner, prendre parti, défendre – s’engager.

Que nous réserve l’avenir?

On peut aussi lire le livre comme une réaction citoyenne supplémentaire (forcément partiale, en dehors des partis, et donc sympathique) à l’inertie des pouvoirs publics – singulièrement depuis quelques années, Marisol Touraine étant moins active que Xavier Bertrand –, toujours prêts à défendre la corporation médicale par solidarité technocratique et les laboratoires français  au nom de la préservation des emplois. Des pouvoirs publics surtout prêts à défendre les “gardiens”, au gré des scandales, des retards, des silences et des incompréhensions : Agence du médicament devenus Afssaps puis ANSM (Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé), tous organismes financés par les laboratoires (via une taxe spéciale) et employant des conseils travaillant pour l’industrie pharmaceutique. Qui nous gardera des gardiens, est-on tenté de dire ! Ces gardiens honteux et successifs qui validèrent les prothèses PIP que la FDA refusa, qui furent lents contre Servier (Mediator), silencieux dans le cas des essais Biotrial, absents dans le cas de la pilule Diane 35, qui acceptent tout et ne contrôlent rien. Et que nous réserve l’avenir, téléphonie mobile et WiFi, aussi inoffensifs qu’un nuage de Tchernobyl s’arrêtant aux frontières françaises ?

On peut enfin lire Le Livre noir de la médecine comme un manuel de combat : ce qui ressort clairement, c’est que l’équilibre des pouvoirs est en train de changer. La dernière partie du livre est un vademecum de l’erreur médicale, qui entend transformer le parcours du “combattant aveugle” du malade et de ses proches en duel réglé et mieux proportionné. Depuis la loi Kouchner de 2002 (que les auteurs saluent), « relative aux droits des malades et à la qualité du système de santé », seules les victimes ont le pouvoir de faire bouger les choses. Les associations de patients sont en train de gagner la bataille de l’opinion, bientôt elles joueront à armes égales avec les autres parties. Peut-on rêver même que la confiance se rétablisse entre Français et acteurs de Santé ? Le combat, en tout cas, n’est plus perdu d’avance.

Le Livre noir de la médecine, Dominique et Philippe Courtois, Albin Michel, 2016.