Un stand lors de l'édition 2011 de la Rencontre annuelle des musulmans de France au Bourget (Photo : SIPA.00617980_000005)

Il est facile de « créer une polémique » en France. Il y a de ces sujets dont on est sûr qu’ils vont nous occuper des semaines. Le voile, ce fichu qui couvre les têtes toujours plus nombreuses des musulmanes de tout âge en France, est l’un de ceux-là. Et si, au lieu de s’emballer, on prenait le temps de la réflexion ? Le temps de cerner les éléments précis qui font que ce morceau de tissu concentre des questions essentielles quant à la vision du monde qu’il véhicule.

Il y a d’un côté les opposants qui vont nous parler d’oppression de la femme, ceux dont Valls peut-être le porte parole. Or je ne suis pas sûr que ce discours-là soit le plus efficace. Pour parler à celles qui sont profondément attachées au voile pour des raisons religieuses et culturelles, il faut savoir trouver les mots appropriés pour ne pas crisper davantage une communauté déjà fort susceptible et dont toutes les discriminations qu’elle dénonce ne sont pas fantasmées. Cependant, la question de la forme, certes importante, reste secondaire : l’essentiel est que les musulmanes réévaluent leur rapport au voile, qu’elles commencent par se demander pourquoi celui-ci suscite des réactions hostiles. Car tout mettre sur le compte d’une présumée « islamophobie » de l’Etat, de la société et des médias, n’est qu’une méthode pour éviter introspection et autocritique. En particulier sur un sujet qui ne fait pas autant l’unanimité chez les musulman(e)s qu’on peut le penser. Les femmes sceptiques sur le voile ont besoin d’être soutenues par des théologiens, dont le rôle pourrait être de les déculpabiliser sur un sujet tellement ancré dans la culture islamique. Mais à part Tareq Oubrou, l’imam de Bordeaux, ils sont relativement peu, parmi les religieux, à vouloir revisiter cette obligation religieuse présumée…

Au moment où une femme décide de porter le voile, ce choix apparaît comme librement consenti : nul besoin en effet de leur coller un pistolet sur la tempe pour qu’elles acceptent de le revêtir. Pour autant, on ne peut faire semblant de ne pas savoir qu’il existe un discours en amont : un discours religieux, un enseignement théologique qui présente le port du voile comme une obligation, ce qui n’est pas sans conséquence sur le libre arbitre d’un croyant. Notons d’ailleurs que l’une des originalités de notre époque, où modernité et traditions (réinventées) se mêlent, est que les musulmanes ont adopté le discours de l’émancipation – c’est leur côté moderne – et revendiquent ainsi le voile comme un « choix personnel » et non pas comme soumission à une influence extérieure. Surtout, elles n’aiment pas qu’on en parle à leur place. Les religieux peuvent se réjouir : après leur avoir construit et inculqué un certain discours, les femmes l’assument et le défendent toute seules, de façon autonome, et, cerise sur le gâteau, avec les arguments et les mots de l’adversaire : choix, liberté, etc.

Il est donc pertinent de s’arrêter sur cette notion d’obligation et de l’analyser. Le voile est présenté théologiquement comme une protection pour la femme – du regard des hommes, qui, par essence, auraient quelques tendances à la perversité. C’est un vêtement qui leur conférerait de la pudeur. Cela induit donc que les musulmanes ne portant pas le voile auraient une foi moins complète et un potentiel de séduction plus important — provoquant ainsi ces pauvres hommes incapables de contrôler leurs pulsions. Bref, elles seraient moins pudiques et in fine moins bonnes musulmanes.

Sortir d’une dualité intenable : femmes pieuses VS femmes dévergondées

Il est amusant de voir ces religieux expliquer les choses sous l’angle de la théologie – vous allez me dire qu’il s’agit de leur fonction première et aussi de leur fonds de commerce – et dans leur précipitation de passer à côté d’un énorme problème. Si le voile est obligatoire, la musulmane qui ne le porte pas commet un péché. Et, rappelons-le, « il n’appartient pas à un croyant ou à une croyante, une fois qu’Allah et Son messager ont décidé d’une chose d’avoir encore le choix dans leur façon d’agir. Et quiconque désobéit à Allah et à Son messager, s’est égaré certes, d’un égarement évident. » (Sourate 33 verset 36). Cependant, Dieu étant miséricordieux, la croyante ne portant pas le voile peut accéder au Pardon. Elle doit pour cela admettre sa faute et se repentir, sous peine de châtiment divin. S’il existe des responsables religieux pour leur dire qu’elles ne risquent pas ce châtiment, il serait bien qu’on les entende ! Mais c’est alors tout le discours – basé, on l’a vu, sur une menace insidieuse : faire de la femme non-voilée une musulmane à la foi moins accomplie – qui pourrait s’effondrer. Le voile serait alors enfin désacralisé. Et l’on sortirait de cette dualité intenable : femmes pieuses versus femmes demi-dévergondées (au mieux).

Car le nœud de l’affaire est bien cette idée selon laquelle la femme serait avant et après tout un « piège à hommes » à laquelle ces derniers sont par nature incapables d’échapper. C’est cette obsession de la pudeur et de la sexualité féminine qui piège les croyantes les forçant à choisir entre, d’un côté, le voile synonyme nous dit-on d’une foi pure et parfaitement accomplie et, de l’autre, une absence de voile qui signifierait pêle-mêle l’impudeur, l’impureté, une foi défaillante, etc. Il convient de noter qu’il est bien plus facile d’être un homme en islam, ce qui est quand même en contradiction totale avec un Dieu infiniment bon et miséricordieux, mais qui aurait conçu une religion moins contraignante pour la moitié de ses fidèles. Pour un Dieu qui s’est interdit l’injustice, la remarque prend toute sa place et doit inviter les musulmans à revisiter certaines idées…

Mais revenons au voile. Une interdiction de son port dans l’ensemble de l’espace public n’a pratiquement aucune chance de se matérialiser. Ce n’est d’ailleurs pas par la loi qu’il faut passer, car finalement, ce n’est pas du voile dont les musulmanes doivent se libérer. C’est même très paternaliste de le formuler de la sorte et elles ont raison de ne pas accepter l’injonction sous cette forme. En revanche, on ne peut que leur souhaiter de se libérer de ce discours biaisés des théologiens musulmans, tous hommes, sur la femme. Aidons-les à déconstruire ce discours qui les prive de leur liberté, car la vraie liberté ne doit pas être conditionnée par la menace, la menace de commettre « une faute ». Et puisqu’elles se sont saisies d’un discours religieux pour revendiquer le voile, peut-être faut-il les encourager à élaborer le discours qui leur permettra éventuellement de l’ôter sans renoncer à leur foi.

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Saïd Derouiche
Hypnothérapeute, consultant au sein du cabinet de coaching et Hypnothérapeute, consultant au sein du cabinet de coaching et centre de formation Integralia, Saïd Derouiche s'intéresse à la question de l'islam, ses enjeux, failles et limites.
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