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Hubert Robert, bâtisseur de ruines

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«Vue imaginaire de la Grande Galerie du Louvre en ruines», 1796.

Au départ, on a imaginé pour lui une carrière ecclésiastique. Il n’est pas contre. Son caractère est conciliant. Ses parents sont valet et femme de chambre. Né en 1733, le jeune Hubert Robert est inscrit dès ses 12 ans au collège de Navarre. On remarque cependant qu’il fait des dessins en marge de ses cahiers. Cette fantaisie aurait pu lui valoir des remontrances. C’est le contraire qui se produit. Cela plaît en particulier à l’un de ses professeurs, l’abbé Batteux, qui est aussi amateur d’art et théoricien. On envoie le jeune homme en formation, chez un artiste. Peu après, le duc de Choiseul, futur principal ministre de Louis XV, le remarque à son tour et l’emmène en Italie. Hubert Robert est placé d’office, à l’âge de 21 ans, à l’Académie de France à Rome. Cependant, il n’a qu’un talent artistique embryonnaire et il n’a passé aucune des redoutables épreuves d’accès à la prestigieuse institution. Cela s’appelle être pistonné. L’affaire fait des vagues, mais il travaille d’arrache-pied pour faire oublier ce passe-droit.

Parmi ses enseignants, il suit avec attention les leçons de Giovanni-Paolo Pannini (1691‑1765), peintre d’architecture. Il s’intéresse aussi aux recueils de gravures de Gianbattista Piranèse (1720-1778). Cet artiste hors-norme conjugue une passion archéologique pour l’Antiquité et une imagination architecturale délirante et, souvent, mortifère. Hubert Robert parcourt la campagne environnante. Il accompagne même Saint‑Non dans son grand périple, d’abord à Pompéi, puis dans tout le sud de l’Italie et en Sicile.

Croquis, dessins et peintures s’accumulent. La plupart sont consacrés aux ruines. Après avoir séjourné plus de dix ans en Italie, il se décide à rentrer en France, à l’âge de 33 ans. Ses œuvres l’ont précédé. Arrivé à Paris, il est reçu à l’Académie royale et entame une longue carrière de succès.

On le surnomme vite « Robert des ruines ».[access capability= »lire_inedits »] Il devient l’une des figures de proue de l’engouement de son époque pour les ruines. Depuis longtemps, les artistes installés en Italie, notamment à Rome, vivent au contact des vestiges antiques et ils intègrent à leurs compositions de plus en plus de représentations des vestiges de l’Antiquité. Cependant, Hubert Robert va plus loin. Avec quelques autres artistes de son époque, il consacre l’essentiel de son œuvre aux ruines réelles et imaginaires.

Dans le concert de louanges dont il bénéficie, quelques voix discordantes présagent les grands bouleversements esthétiques et politiques de la fin du siècle. C’est le cas, en particulier, des critiques de Denis Diderot dans ses Comptes rendus des Salons de 1759 à 1781 publiés par la Correspondance littéraire. Cette revue n’est diffusée qu’à une quinzaine d’exemplaires à des princes et souverains d’Europe. Mais, petit à petit, les commentaires sont réunis en recueils et augmentés de considérations de portée plus générale. La pensée artistique de Diderot, aussi contestable soit-elle, devient un texte fondateur de la critique.

Diderot attaque en premier lieu Hubert Robert sur le plan de la forme. Il aimerait quelque chose de plus léché, de plus lisse. « Il y a si longtemps, écrit-il, que vous faites des ébauches, ne pourriez-vous faire un tableau fini ? » À une autre occasion, il note : « Ses morceaux sentent la détrempe. » Ou encore : « Il veut gagner dix louis dans la matinée ; il est fastueux ; sa femme est élégante, il faut faire vite ! »

Heureusement, Hubert Robert n’écoute pas Diderot. Il reste attaché toute sa vie à une touche enlevée qui donne une vibration à sa peinture. Dans ses années italiennes, il a côtoyé Fragonard et apprécié l’élégante désinvolture de sa manière. C’est avec lui qu’il a pris goût à une facture où l’on sent la verve du pinceau. Robert est plus raisonnable que Fragonard, mais il garde de la liberté dans sa touche.

Diderot reproche aussi à Hubert Robert de ne pas observer « la poétique des ruines » telle qu’il la définit. En réalité, ce que Diderot appelle « poétique » est plutôt une morale. Pour lui, la bonne peinture de ruines, c’est celle grâce à laquelle « nous anticipons sur les ravages du temps, et notre imagination disperse sur la terre les édifices mêmes que nous habitons ».

En dépit d’une pensée assez variable d’un salon à l’autre, Diderot préconise, dans l’ensemble, une peinture morale. Son artiste préféré est le Greuze des ennuyeux drames ruraux. « C’est la peinture morale » s’enthousiasme Diderot à son sujet. « Quoi donc ! le pinceau n’a-t-il pas été assez et trop longtemps consacré à la débauche et au vice ? » Il aime aussi beaucoup David. Il déteste l’immoral Boucher et sa propension à la jouissance. « Que peut avoir dans l’imagination un homme qui passe sa vie avec les prostituées du plus bas étage ? » En ce qui concerne Hubert Robert, on sent que Diderot est parfois très près d’adhérer à sa peinture. Mais les petits personnages qui rendent les ruines d’Hubert Robert aimables et animées contrarient sa conception moralisante des ruines.

On peut vivre heureux, même dans les décombres

Prenons, par exemple, la vue imaginaire du portique de Marc Aurèle. On y voit une famille du petit peuple qui a installé son logis entre les piles de la construction. Non loin, des lavandières ont tendu leur linge à un fil attaché à la statue de l’empereur. Dans une autre toile, des promeneurs et des mères font prendre l’air à leurs enfants. Là encore, des ouvriers et des paysans qui s’affairent. Avec Hubert Robert, les petits humains trouvent très bien leur place dans les décombres. Certes, ils résident dans un monde vaste, foisonnant et très ancien, un monde qui les dépasse infiniment, un monde où la nature et l’histoire forment un continuum étrange et chaotique. Mais les hommes y font leur trou avec bonne humeur, à la façon d’aimables micromammifères. Avec ses ruines, Hubert Robert ne nous fait nullement un sermon sur le caractère passager des œuvres humaines, comme le voudrait Diderot. Il nous donne au contraire une intuition optimiste sur la capacité de l’homme à habiter le monde tel qu’il est.

Parmi les personnages qu’Hubert Robert place dans ses tableaux, certains ont une importance particulière, ceux qu’on aperçoit en train de dessiner. Ils sont présents dans la plupart de ses compositions. C’est presque une signature. Ils ont l’air heureux et bien tranquille. Ce sont des hommes ou des femmes, des artistes de métier ou des amateurs. Ils sont absorbés par le motif qu’ils observent et le dessin qui progresse. On a l’impression qu’Hubert Robert nous fait un clin d’œil, qu’il nous donne son petit secret.

S’asseoir et dessiner au grand air a été visiblement un des plaisirs de sa vie, de sa jeunesse en particulier. On comprend aisément que cette patiente activité, comme la pêche au goujon, a un effet apaisant. C’est peut-être de là que lui vient son heureux caractère. Tous les témoins rapportent, en effet, qu’il est à la fois très travailleur et tout à fait débonnaire. Sa compagnie est recherchée. C’est un homme doux, généreux, affable, souriant, poli. On en fait la « quintessence de l’esprit français ».

Cependant, dessiner d’après un modèle est plus qu’une simple détente. C’est le fondement de l’art figuratif, tout du moins à cette époque. Charles Batteux, l’abbé qui a remarqué les talents du jeune Hubert Robert au collège de Navarre, a théorisé sur l’importance de « l’imitation ». Dans son fameux livre Les Beaux-Arts réduits à un même principe (1746), il souligne que les génies « ne sont créateurs que pour avoir observé ». De nos jours, le mot imitation a un sens péjoratif, synonyme de copie servile. Beaucoup d’artistes, depuis plus d’un siècle, y voient une pratique besogneuse incompatible avec la haute idée qu’ils se font de leur créativité. Hubert Robert est beaucoup plus humble. Il est tourné vers le monde. Pour lui, c’est en essayant d’imiter qu’on apprend à observer, qu’on apprécie les formes et les détails, qu’on en saisit le caractère, la beauté, l’essence. L’imitation est une sorte de contemplation active. Ce n’est rien moins qu’un passionnant mode de connaissance.

En 1777, Hubert Robert est nommé garde des tableaux du roi, autrement dit conservateur en chef. Il a en charge la restauration et l’acquisition des peintures de la Couronne. Dans la foulée, un logement de 150 m² lui est attribué au Louvre, sous la Grande Galerie, ainsi qu’un atelier.

Le Louvre ne ressemble en rien à cette époque au musée qu’il est aujourd’hui. C’est un grand phalanstère d’artistes logés et pensionnés. L’État, en les installant là, veut s’assurer de disposer d’artistes ayant progressé vers l’excellence au contact des plus illustres peintures des collections royales.

Le comte d’Angiviller, qui fait fonction de ministre de la Culture de Louis XVI, ambitionne de permettre l’accès au public les samedis et dimanches et de faire du Louvre un « Muséum ». C’est chose faite, au moins sur le papier, par décision royale en 1784, et Hubert Robert en est nommé « garde ». Il est prévu d’installer ce musée dans la Grande Galerie qui relie le Louvre aux Tuileries. Mais ce long couloir, encore monotone et mal éclairé, doit être aménagé. Les crédits manquent et le projet traîne. Afin de sensibiliser l’opinion, Robert livre des vues imaginaires de la Grande Galerie, dans lesquelles il propose des embellissements et des éclairages zénithaux appropriés. Dans la foulée, il ne peut pas s’empêcher de brosser une magnifique Grande Galerie en ruine. Au total, Robert œuvre pour la création du Louvre, non seulement en raison de ses responsabilités, mais aussi en utilisant sa peinture comme un outil de communication.

Avec la Révolution, il est confronté à l’histoire pour de vrai

Les choses vont se gâter pour Hubert Robert avec la chute de la monarchie. En octobre 1792, il est écarté de la commission du Muséum. David, peintre et Conventionnel, y prend alors une place prépondérante. C’est à ce moment qu’on retire les Boucher, jugés non conformes aux vertus républicaines.

En octobre 1793, Hubert Robert tombe sous le coup de la loi des suspects. Il est jeté en prison. Il est accusé de « non-renouvellement de sa carte de civisme ». Il a peut-être été dénoncé par David ou par un cousin de ce dernier. Longtemps, la disparition des civilisations a fait l’objet pour Hubert Robert d’une douce mélancolie. Néanmoins, avec la Révolution, il est confronté à l’histoire pour de vrai. La guillotine est toute proche.

Les prisonniers autour de lui ont le moral au plus bas. Il s’efforce d’être bon compagnon. On apprécie sa bonne humeur. Cependant, il s’ennuie. C’est la première fois de sa vie qu’il est privé de ses crayons et pinceaux. À l’occasion d’un transfert à la prison de Saint-Lazare, il parvient à se procurer des instruments rudimentaires et son activité repart. Il réalise des œuvres qui sont autant de témoignages émouvants sur les geôles de la Terreur. Il se représente dans sa cellule à côté d’une table où il a écrit Dum spiro spero (« Tant que je respire, j’espère »). La peinture intitulée Le Ravitaillement des prisonniers à Saint-Lazare est saisissante. La nourriture y était exécrable. Un jeune âgé de 16 ans s’était plaint que son hareng était rempli de vers. Cette observation « a été regardée par les agents de Robespierre comme une étincelle de rébellion et le malheureux jeune homme a été guillotiné ». Cependant, en rétribuant les geôliers, certains prisonniers parviennent à faire venir de la nourriture de l’extérieur. C’est l’objet de cette peinture.

Hubert Robert va jusqu’à dessiner une Mort de Marat qui prend le contre-pied du fameux tableau de David. On y voit Marat (mort ou endormi) étendu, aviné, dans son galetas, au milieu d’armes variées et de lettres de dénonciation. Parmi celles-ci figure l’accusation qui le concerne.

Il est libéré en août 1794, après la chute de Robespierre. Il retrouve ses fonctions au Louvre en 1795 et continue à s’engager en faveur de la création de la Grande Galerie. Il va être exaucé et expulsé en même temps. En effet, en 1801, Bonaparte décide de faire aboutir le projet de musée qui traîne depuis longtemps. Du coup, il ordonne de purger le bâtiment de tous ses occupants et confie à Vivant Denon la mise en place du musée.

La fin de la vie de Robert est marquée par une baisse sensible de ses commandes. L’exil ou la ruine de l’aristocratie commanditaire donne un coup d’arrêt à la production de nombreux artistes de l’Ancien Régime. En outre, la montée du néoclassicisme a produit un changement de goût. Mais Hubert Robert s’en tire plutôt mieux que les autres. Il continue à recevoir des commandes, notamment de l’étranger. Il aime son travail et ne faiblit pas. Il s’offre même, si je puis dire, le luxe d’une mort à la Molière. C’est, en effet, en train de peindre, pinceaux et palette en main, qu’il meurt le 15 avril 1808, frappé d’apoplexie, à l’âge de 75 ans.[/access]

« Hubert Robert, un peintre visionnaire », Musée du Louvre, jusqu’au 30 mai.

Juifs de France: le double désarroi

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(Photo : SIPA.AP21844560_000001)

La cuvée printemps 2016 de Tenou’a (« mouvement » en français), c’est d’abord un paradoxe. Au début du magazine est publiée une étude, comme un air de déjà-vu malheureux, où l’on retrouve le même sentiment d’insécurité ressenti par une grande partie des juifs de France, lequel s’accompagne de chiffres prégnants qui illustrent un profond ancrage des préjugés les concernant au sein de la société. Ainsi, ce sondage, réalisé par l’institut Ipsos à la demande de la Fondation du judaïsme français, nous apprend que 53% des personnes interrogées pensent que les juifs « sont plus attachés à Israël qu’à la France », que 59% estiment que « les juifs ont une responsabilité dans la montée de l’antisémitisme » ou encore que 69% des juifs « éprouvent des craintes pour leur sécurité ». Publiée fin janvier dans le Journal du Dimanche, l’étude a provoqué l’indignation de plusieurs responsables politiques et de nombreux internautes, qui dénonçaient le caractère anxiogène et stigmatisant de la méthode. En s’arrêtant là, on pourrait s’attendre à ce que les pages suivantes soient consacrées à l’Agence juive, vantant ses moyens d’intégration en Terre promise ou bien aux discours post-Merah et post-HyperCacher de Bibi Netanyahu, qui appelait les juifs meurtris à rejoindre « leur foyer ». Sauf que ce n’est pas le cas. En réalité, la suite est un recueil de vingt-cinq lettres de « gens du Livre » à destination de la France, leur foyer. Qu’ils (ou elles) soient rabbins, philosophe, professeur, blogueur ou psychanalyste, chacun se livre à Marianne ; non pas pour lui parler de leur peur et leur mal-être en France, comme le sondage pourrait prêter à penser, mais pour lui exprimer aussi bien leur gratitude que leur désarroi, leur amour que leur déception.

Terre d’accueil et de culture

Dans ces lignes, point de prosélytisme ni d’appel à l’alyah. Les références religieuses n’en sont néanmoins pas absentes ; le célèbre rabbin Rachi de Troyes, qui vécut au XIe siècle, y est abondamment cité. Ce dernier fut l’un des premiers théologiens à commenter la Bible en français alors que l’hébreu et l’araméen étaient largement plébiscités par ses pairs à l’époque. Symbole d’une certaine émancipation de la langue française vis-à-vis de ses racines latines, l’apport culturel de Rashi reste une fierté pour la communauté juive de France.

L’attachement des auteurs à la France s’en ressent d’autant plus en sachant que les juifs y furent reconnus citoyens à part entière au lendemain de la Révolution, en 1791. C’est cet événement majeur qui a, en partie, contribué à la création d’une importante communauté juive française, dont le territoire fit office de refuge pour les juifs d’Europe de l’Est puis pour ceux d’Afrique du Nord. Et c’est l’histoire personnelle des différents auteurs qui les relie d’autant plus à la France, malgré la Shoah, puis la création d’Israël, pourtant érigée en nation protectrice des juifs du monde.

Patrick Chasquès, le directeur général de la Fondation du judaïsme français, en fournit l’exemple le plus parlant : « Mes parents sont devenus français après la guerre. A l’époque, notre nom était, m’a-t-on dit, imprononçable. On l’a donc francisé quand j’avais 6 ans. » Accepter de changer son patronyme et donc, de perdre une partie de son identité personnelle au profit d’une identité nationale, n’est-ce pas le signe d’une volonté d’intégration sans égal de ces juifs, meurtris par la Shoah, dans un pays qui a pourtant collaboré à leur extermination quasi-totale ? Votre serviteur en sait quelque chose. L’histoire de mon grand-père qui, après avoir échappé à la Catastrophe, décida de revenir dans ce pays qui l’a vu naître puis de franciser son nom à l’aune des années 1960 dans une volonté d’assimilation, ne peut que servir cette idée. Bien que cela soit aussi lié au poids d’un antisémitisme persistant dans la France de l’après-guerre.

La place culturelle et linguistique de la France dans l’Histoire y est aussi sans doute pour beaucoup dans ces décisions. « Nous autres juifs, gens du livre que les mauvaises langues appelaient autrefois colporteurs, faisons circuler depuis mille ans sur votre sol et dans le monde, ce que la France a de meilleur : une culture incarnée dans une langue, le français », écrit Rosie Pinhas-Delpuech, écrivain et traductrice, qui place Rachi comme point de départ de ce processus. C’est un amour inconditionnel porté à la littérature française qui ressort d’un grand nombre de ces correspondances : Hugo, Aragon, Zola, Proust, Pascal, Racine – et bien d’autres – y sont cités à foison. Bien que l’attachement de ces juifs à Israël se ressente dans bon nombres de ces textes, la proéminence de la culture française dans la vie de ces personnes semble prendre le pas sur l’attachement idéologique lié à la Terre promise.

Un certain judaïsme à la française

La multitude de départs des juifs français pour Israël soulève bien des questions, à commencer par celle portant sur la place des juifs en France. A la lecture de ces vingt-cinq lettres, l’on ressent un profond sentiment d’appartenance à la France et aux valeurs qu’elle véhicule. Même les textes les plus critiques témoignent d’une certaine singularité d’un judaïsme à la française. Noémie Benchimol, normalienne en philosophie partie habiter en Israël, le résume en une phrase : « Qu’ils me pardonnent de prier tous les jours, en hébreu, à Jérusalem, un Dieu dont je veux qu’on puisse le blasphémer librement, le dessiner chiant, pétant et pleurant. » Voilà. Rester chevillé aux notions de laïcité et de liberté d’expression chères au peuple tout en pratiquant son culte, c’est ça le judaïsme à la française. Francis Lentschner, le président de Tenou’a, suit un raisonnement similaire : « Jamais je n’ai eu le sentiment que ma pratique religieuse pouvait être en contradiction avec le principe de laïcité tel que défini dans la loi de 1905. »

Mais là où cette singularité s’en ressent le plus, c’est lorsque la notion de peuple est abordée. Pas le juif, le français. Soyons sincère, son état n’est pas fameux ; mais à chaque fois qu’ils l’évoquent, ces juifs se sentent concernés et se retrouvent face aux mêmes questionnements que leurs compatriotes non-juifs. Ce n’est pas une société disparate, comme on pourrait l’observer aux Etats-Unis, où le communautarisme est la règle et où, même s’il existe un sentiment d’appartenance aux Etats-Unis, chacun a droit à son « block ». Chez nous, le peuple, souvent léthargique, se réveille parfois, quand ça va mal. Comme un certain 11 janvier. « Il faisait bon en être et on sentait la France dans ce qu’elle a de meilleur (…) L’espace d’une journée, il y eut un sursaut. Puis le désarroi est revenu », écrit Salomon Malka, journaliste et écrivain. Le président de l’Union libérale israélite de France, Jean-François Bensahel, estime de son côté que « nous ne savons plus ce que c’est d’être un peuple. Nous ne pouvons plus nous imaginer comme tel. Nous versons incoerciblement dans le populisme et ses dérives dangereuses. »

Le parallèle saute aux yeux : quand les Français s’interrogent sur leur identité, sur la spécificité de la France, les Français juifs en rajoutent une interrogation sur la dimension juive de leur identité. Le judaïsme français, appuyé sur la plus grande communauté juive de l’Europe, ne peut pas échapper à un sentiment de déclin. Entre les deux grands centres juifs que sont les Etats-Unis et Israël, quelle est la place, quelle est la contribution spécifiquement française ? Existe-il une « école française » dans l’interprétation de la Halakha, la « Loi juive » ? Comment faire face à l’offre abondante – pour les orthodoxes aussi bien que pour ceux qui ne vont pas à la synagogue –  proposée par Israël et les Etats-Unis, deux pôles du judaïsme contemporain où il y a beaucoup de façons de vivre son appartenance ? La langue d’un Rachi du XXIe siècle ne serait-elle pas l’hébreu ou l’anglais plutôt que le français ? Comme leurs compatriotes non-juifs, les Français juifs sont fiers d’un passé riche et glorieux nourri à la fois des traditions de l’Afrique du Nord et de l’Europe de l’Est autant que celles typiquement françaises, et ils ne peuvent que constater leur statut actuel de ci-devant puissance…

Ces constats montrent qu’ils ne restent pas insensibles à la situation générale, ni focalisés sur le sort de leur propre communauté. Sauront-ils faire des spécificités françaises – ce qu’on appelle la laïcité, la tradition de liberté et d’émancipation, la culture – conjugués à l’unicité de la communauté juive française (le fait par exemple que ses membres soient issus d’Afrique du Nord comme des contrées « ashkénazes », sans que cela ne crée de tensions aussi fortes qu’en Israël) quelque chose d’original qu’on ne trouve nulle part ailleurs et qui enrichira et la France et le judaïsme ? Voilà le défi insinué par les diverses réflexions de ce numéro riche et intéressant de Tenou’a.

Panama, canal historique

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Une carte, datée de 1881, du projet de canal au Panama (Photo : SIPA.51063988_000001)

Nous avons un problème avec le Panama. Tous les cent ans à peu près, ce pays nous offre une de ses spécialités locales avec le coup d’État, le narcotrafic et la canne à sucre : le scandale. En 1891, Zola faisait du premier scandale de Panama qui faillit coûter sa peau à la Troisième République la matière de son roman L’Argent. On n’était plus, comme dans La Curée, dans la spéculation immobilière haussmannienne mais dans la pure manipulation financière, en l’occurrence une escroquerie à grande échelle de Ferdinand de Lesseps pour financer un canal encore virtuel : « Violemment, faites flamber un rêve à l’horizon, promettez qu’avec un sou on en gagnera cent, offrez à tous ces endormis de se mettre à la chasse de l’impossible, des millions conquis en deux heures, au milieu des plus effroyables casse-cou ; et la course commence, les énergies sont décuplées. »

La mécanique désirante qui préside à l’évasion fiscale aujourd’hui n’a plus le même objet mais demeure identique : « L’évasion fiscale fausse les règles du jeu face à l’impôt en installant un système à deux vitesses où les populations sont toujours les grandes perdantes. Son corollaire : la concentration des richesses dans les mains de quelques-uns », déclare ainsi une responsable d’Oxfam France.[access capability= »lire_inedits »]

Mais ces révélations nous renvoient à une autre image, presque complotiste, où des gens riches, célèbres et puissants ont une seule préoccupation dans leur vie : cacher des sommes fabuleuses grâce à un obscur cabinet juridique panaméen qui crée des centaines de milliers de sociétés offshore sur mesure.

Cette idée d’une internationale maléfique des riches avait été racontée dans un roman de Gustave Le Rouge, La Conspiration des milliardaires, paru en 1900 et considéré comme un des joyaux du roman-feuilleton de la grande époque. L’analogie est d’autant plus troublante que la conspiration en question, menée par un certain William Boltyn est essentiellement américaine et vise à annihiler l’Europe : « Démesurément ambitieux, ayant nettement conscience de la force que lui donnaient ses milliards, il n’espérait rien moins que de devenir un jour une sorte d’empereur du capital, que l’univers entier saluerait avec respect. » On ne s’est pas privé de remarquer qu’il n’y avait pas d’Américains impliqués dans les Panama Papers. Ce qui prouve donc que Gustave Le Rouge avait raison… [/access]


Gustave Lerouge : L'Amérique des dollars et du crime

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Woody est-il enfin guéri?

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(Photo : SIPA.AP21894477_000005)

Comment résister à une telle tentation ? La sortie en salles de l’excellent Café society offre une occasion en or pour tenter de faire passer Woody Allen sur le divan imaginaire de ces chroniques.

Le cinéaste américain est en effet le réalisateur que l’on associera le plus volontiers à la psychanalyse. Juif new-yorkais confessant volontiers son patient recours – quarante ans ! – à la thérapeutique freudienne, jouant avec drôlerie et constance de ses obsessions, de son hypocondrie, de son angoisse existentielle, de son narcissisme, de son égotisme, de sa fragilité, Woody Allen peut aussi être considéré comme un défi permanent à celle-ci – un genre de cas insoluble, un éternel patient, la preuve vivante du concept de « résistance » ou bien… de l’inanité de la psychanalyse.

On se rappellera la phrase du psychanalyste François Roustang qu’Emmanuel Carrère évoque au début du Royaume : « Ce qui vous intéressait dans l’analyse, c’est de mettre l’analyste en échec. » Entre nous soit dit, et quelles que soient les compétences de François Roustang et le talent de celui à qui cette phrase s’adressait, on est tenté de répondre que c’est bien la moindre des choses, et que la résolution d’un transfert digne de ce nom est bien nécessairement l’histoire de cette tentative de mise en échec. Il doit y avoir un peu de cela chez l’ami Woody Allen. Chacun de ses films semble un pied-de-nez à son shrink la preuve que ça ne marche pas, la preuve que vous êtes nul, c’est ma plainteC’est que je souffre toujours autant, que je n’arrive ni à aimer tout à fait, ni à être vraiment aimé. Sauf que le pied-de-nez est léger, qu’il s’adresse, dans son ironie, autant (sinon plus) à lui-même qu’à l’autre et qu’on en rit… ensemble. Ce décentrement de la demande narcissique, ce travail fécond autour du poison de la répétition et de l’échec, de la névrose montrent, paradoxalement que, si l’analyse, ça ne marche pas tout à fait, ça marche un peu quand même.

L’un des fantasmes du patient qui entame une analyse – en tout cas ce fut, c’est toujours le mien – est de sortir neuf, transformé par la cure. D’être enfin à la hauteur de « l’Idéal du moi ». Adieu inhibitions mortifères, hontes narcissiques, culpabilité rampante, pulsionnalité gênante. Place à un moi grandiose, à la hauteur de l’idéal. Bon, autant le dire de suite, ça ne marche pas comme ça. Si le fantasme alimentera la cure, cette dernière n’en permettra pas le triomphe.

En revanche, pour un Woody Allen, la cure – et le talent, bien sûr – auront permis de réaliser ce magnifique Café society, sorti hier sur nos écrans. Inutile d’évoquer ici la réussite artistique du film. Elle comblera d’elle-même chaque spectateur. Chaque plan est juste, le rythme parfait, la photographie excellente. Jesse Essenberg est bouleversant. Blake Lively, entraperçue, d’une grâce éblouissante. Jeanie Berlin, Steve Carell, Corey Stoll sont épatants.

Si je propose, pour le plaisir de l’exercice, de relier Café society à l’expérience de l’analyse, ce n’est pas pour illustrer le concept de sublimation, couramment compris comme un mouvement allant de la frustration du désir à la réalisation du chef-d’œuvre. Je voudrais en revanche attirer l’attention du spectateur sur l’idée de déplacement – un déplacement que permet l’analyse, et qui n’est pas une transformation.

Woody Allen, c’est un peu toujours la même chose ? Oui, et alors ?

Les détracteurs du cinéma de Woody Allen nous diront une fois de plus que dans ses films, c’est un peu toujours la même chose. Oui. Et non. On sera d’ailleurs plutôt tenté de répondre : oui, et alors ? Pour ma part je ne serai jamais lassé de partager l’émotion de Woody Allen, amant éconduit. Et même si je crains que Broadway Danny Rose (mon film préféré de Woody Allen) ne soit jamais égalé ou surpassé, je serai toujours fidèle à cet écho de la douleur d’aimer et à cette obstination à vivre et rire, quand même. Mais il se trouve que, justement, Café society, tout en reprenant des thèmes, des figures classiques de Woody Allen, marque une évolution dans son œuvre. Un déplacement donc.

Prenons la rivalité œdipienne qui, dans Café society, oppose le jeune Bobby à son oncle Phil pour la conquête de la belle Vonnie. Cette rivalité apparaît comme un quasi-remake de celle opposant, par exemple, Val Waxman à Hal Yeager dans Hollywood ending. Il y a bien, dans les deux cas, d’un côté un être fragile, sensible, New-yorkais pas trop bien dans ses souliers, ne réussissant pas en société (en un mot, un enfant), et de l’autre un important, un riche-et-puissant, un Californien, un patron, une figure paternelle et castratrice. La femme convoitée hésite entre son attendrissement pour l’être faible qui pourrait lui appartenir et son attirance pour l’être fort à qui appartenir – la mère de notre œdipe. Je passe sur le fait que dans Hollywood ending, le fantasme semble tout-puissant et que la femme, en dernière instance, choisit le faible (alors que dans Café society, Bobby trouve et aime une autre femme, fût-ce au prix de la mélancolie).

Ce qui est tout à fait intéressant, c’est la différence entre Hal Yeager et l’oncle Phil. Le premier est une sorte de monstre grossier avec lequel il est impossible de transiger. Il peut être intégralement haï. Il est l’objet du fantasme meurtrier de l’enfant. Le second est quelqu’un avec qui, en dépit de la rivalité, on peut s’entendre, faire des affaires, se parler, se comprendre. Mieux : Woody Allen ne se contente pas de rendre grâce à ce personnage (Phil donnera du travail à son neveu Bobby, il financera la défense de son autre neveu, Ben), il en fait un être fragile, sincère vis-à-vis de la femme aimée. Dans Café society, Woody Allen reconnaît au père sa part d’enfance. Au total, Bobby se sépare bien du couple Phil-Vonnie, mais ce n’est pas l’oncle Phil qui le met dehors (comme l’avait fait Hal Yeager). Bobby et Phil ne rompent pas. Il y a apaisement.

Ce déplacement possible, cette « dés-intrication », sont typiques d’un travail analytique réussi. D’un point de vue cinématographique, cela se traduit aussi par un déplacement de la position subjective de l’auteur. Dans Hollywood ending, Val Waxman (incarné par Woody Allen lui-même… et premier rôle) incarne cette position subjective de Woody Allen – à quelques nuances près, bien sûr, qui font tout le sel et l’humour de ce film. Dans Café society, la place subjective du réalisateur se distribue entre le personnage de Bobby… et un second-rôle, voire un rôle secondaire, celui du beau-frère, ce « mentsh », cet homme qui s’empêche et qui trouve que si la vie n’a pas de sens, on peut non seulement l’accepter mais y trouver intérêt, amusement, voire un paradoxal réconfort.

Reste tout de même une énigme qui m’a laissé dans un abîme de perplexité et que je soumets au lecteur. Pourquoi Bobby ne sauve-t-il pas son frère, Ben, de la menace qui pèse sur lui ? Pourquoi Bobby devenu grand ne se fait-il pas, alors qu’il en a la possibilité, le gardien de son frère ? S’agit-il d’une résurgence, comme dans les rêves, de la pulsion meurtrière ? Ou, plus simplement, l’affirmation que justice doit passer ?

Cette interrogation me permet de glisser un mot sur Mauvaise graine (de l’Italien Claudio Caligari), sorti également cette semaine.

Certes tout n’est pas réussi – loin de là – dans ce film mettant en scène deux amis, Cesare et Vittorio, drogués et délinquants, et qui affrontent l’existence comme ils peuvent, c’est-à-dire pas très bien. La maladresse confondante de certaines scènes pourra décourager nombre de spectateurs (surtout qu’on les rencontre principalement au début). Mais c’est un film qui vous tire par la manche, comme ces vieux amis qui ne craignent pas les rebuffades et insistent : j’ai quelque chose à te dire. Tournés avec peu de moyens, les décors naturels y sont toujours justes et pas le moindre intérêt de cette rencontre avec une Italie modeste, touchante, vraie. Quand elle n’est pas sabordée par des gestes excessifs, mal assumés par les acteurs (Alessandro Borghi et Luca Marinelli, l’un et l’autre plus authentiques dans les scènes où leur affectivité pointe que dans les scènes surjouées de rixes), l’histoire de ces deux jeunes hommes est émouvante – une amitié aimante, chaotique, parfois lumineuse, sur fond de drogue, de bagarres, de braquages minables ou de boulots qui le sont à peine moins. On y retrouve cette particularité latine : les marginaux ne sont pas tout à fait exclus dans une société elle-même pas complètement à cheval sur les règles. Mais là encore, bien qu’ils se voudraient amis « à la vie, à la mort », l’un ne parvient pas à sauver l’autre. Il échoue aussi à être le gardien de son frère.

Le Royaume

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Injuriez-vous les uns les autres!

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injuriez vous julienne flory
Wikipedia. Auteur : Cory Doctorow.

Elles viennent si bien aux lèvres qu’on les croit faciles à manier, alors que c’est tout le contraire : les insultes supposent de l’habileté, de la discipline, voire du talent. Telle est du moins la suggestion de Julienne Flory dans Injuriez-vous, un bref essai sur les usages de l’insulte, ses risques pour les insulteurs et les insultés, son influence sur les rapports sociaux. En convoquant des auteurs savants, classiques de la linguistique (Quine, Austin) ou barons de la sociologie (Goffman, Bourdieu), elle élève les pires injures au rang d’objet scientifique, un peu comme l’universitaire Thomas Bouchet qui, dans Noms d’oiseaux, montrait l’intérêt de l’insulte en politique pour l’étude de l’histoire de France. Son petit livre – au style parfois brouillon, hélas – n’est ni un dictionnaire, ni un recueil, aussi n’y trouve-t-on pas beaucoup d’exemples ; mais les insulteurs semi-professionnels, de plus en plus nombreux à l’ère de Twitter et des réseaux sociaux, y trouveront de bons conseils pour parfaire leur technique. En voici quelques-uns.

Bien choisir son vocabulaire. Nombre d’insultes ont partie liée avec le corps, spécialement avec les organes génitaux et les déchets corporels – vents, excréments, tout ce qui évoque la souillure. En revanche, les menstrues n’ont, bizarrement, jamais donné lieu à des injures, du moins en français ; en Jamaïque, en revanche, on s’envoie volontiers du blood claat (« serviette usagée ») à la tête. Par ailleurs, les organes non-génitaux ou anaux ne recèlent aucun potentiel. Dit-on « sale poumon », ou « pauvre genou » ?

Varier les attaques. A côté de l’insulte directe (« connard »), la plupart des langues sont riches en insultes « par ricochet » qui passent par un tiers, généralement la mère (« fils de p… ») ou l’ascendance (« enc… de ta race »). Ces variantes sont souvent plus efficaces que les insultes personnelles parce qu’elles infligent une « blessure intime » impliquant des êtres chers. Une enquête menée auprès d’adolescents a montré que ces derniers trouvent les insultes par ricochet plus humiliantes, et moins pardonnables.

Toucher aux limites. Si les « n… ta mère » et autres « n… ta race » sont si répandus, ce n’est pas seulement parce qu’ils attaquent l’origine : c’est aussi à cause de la limite morale qu’ils transgressent : l’inceste. « L’action de fornication suggestive dans ces expressions évoque le tabou suprême, c’est-à-dire la violation du totem », remarque Julienne Flory. Finalement, la famille entière de l’insulté se trouve souillée par une sorte de « double ricochet » d’une redoutable puissance.

Tenir compte du destinataire. De nombreuses insultes n’ont de force qu’au sein d’une communauté ; au-dehors, elles tombent à plat, ou restent privées de sens. Par exemple, « Je b… tes morts » est la pire insulte chez les Manouches, où le respect des morts est sacré. Une querelle entre Manouches débouche sur des fâcheries plus ou moins graves mais, si les morts sont insultés, la brouille, totale et irrémédiable, peut se solder par des coups de feu. Hors la communauté, en revanche, cette insulte paraîtra bizarre, voire incompréhensible.

Salauds de démocrates !

Ne pas se tromper d’époque. Beaucoup d’injures ont des origines surprenantes. « Salope », par exemple, viendrait de « sale huppe », oiseau jugé sale parce qu’il emploie ses déjections pour faire fuir ses agresseurs. A l’origine, la salope est donc une femme sans hygiène (d’où le verbe « saloper ») ; ce n’est que par glissement que le terme désigne aujourd’hui un comportement sexuel. De même, un mot comme « démocrate », si valorisé de nos jours, fut jadis employé comme injure, notamment pendant les révolutions américaine et française.

Ne pas traduire. Liées au contexte culturel et à l’histoire de la langue, les insultes passent mal la traduction. Ne restituez jamais une insulte mot-à-mot, le résultat serait ridicule, à l’image de l’attaque du Sun contre Jacques Chirac lors du veto français contre la guerre en Irak, en 2005 : le tabloïd avait titré, à destination du public hexagonal, « Chirac est un ver », ignorant que « ver » n’a pas en français la connotation humiliante de worm.

Se méfier du destinataire. Tout le monde mérite sans doute une insulte de temps à autres, mais certaines cibles sont plus ou moins protégées par la loi. Les dépositaires de l’autorité publique, par exemple, bénéficient du délit d’outrage. Mais aussi les homosexuels, les membres des minorités ethniques, les handicapés, et tous ceux pour qui le législateur prévoit un traitement de faveur, via des peines alourdies en cas d’injure ès qualité. Toutes les injures ne se valent pas aux yeux du droit.

Distinguer l’injure du juron. L’injure est envoyée à la face d’un semblable, le juron ne concerne que soi. D’où la différence entre « merde » (juron) et « grosse merde » (injure). Le juron est grossier, pas insultant. Il peut même jouer un rôle positif dans la vie quotidienne, comme l’a montré une expérience de psychologie aux Etats-Unis : des cobayes forcés de plonger la main dans un seau d’eau glacée tiennent plus longtemps s’ils peuvent jurer pour se soutenir.

Distinguer l’injure du rite. Dans de nombreux milieux, l’injure, ritualisée, perd sa fonction offensante pour devenir un moyen de reconnaissance, un jeu, une compétition amicale. Tel est le cas des concours de vannes façon « ta mère », équivalents du « yo mama » américain, où les compétiteurs déploient leur inventivité langagière dans la tradition, au fond, des battles de saxophone à Kansas City. « L’insulte, note Julienne Flory, devient dans ce cas un véritable art ».

Ne pas armer l’adversaire. C’est le paradoxe de l’injure : appropriée par l’insulté, elle peut conférer sa conscience de soi à un groupe dominé. Sans-culotte, communard, suffragette furent des insultes retournées en drapeaux ; les prostituées se disent aujourd’hui « fières d’être putes », les lesbiennes s’affichent « gouines » (les « Gouines rouges » des années 1970), sans parler du « nigger » aux Etats-Unis. « C’est le rôle de l’insulte, note Julienne Flory, de permettre à un groupe de passer de l’oppression à la révolte ». Insultés, injuriés, remerciez vos insulteurs, au lieu de leur faire des procès : non seulement leurs insultes ne tuent pas, mais il arrive qu’elles rendent plus forts.

Injuriez-vous ! Du bon usage de l’insulte, Julienne Flory, Les Empêcheurs de penser en rond/La Découverte, 2016.

Injuriez-vous !: Du bon usage de l'insulte

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Chuck Palahniuk a osé le clito

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chuck palahniuk orgasme
Chuck Palahniuk. Numéro de reportage : SIPAUSA30042321_000004.

Si vous voulez devenir maître du monde, ou le détruire, ce qui revient sensiblement au même, vous avez plusieurs solutions : vous pouvez déclencher le feu nucléaire, répandre un virus mortel, provoquer un krach boursier ou contrôler l’orgasme féminin dont la puissance ravageuse vaut bien les deux catastrophes précitées. C’est le cœur d’Orgasme, le dernier roman de Chuck Palahniuk qui est un écrivain aussi doué que déviant, maîtrisant parfaitement les codes du thriller, de la SF, de l’épouvante, du gore, de la satire sociologique pour évidemment les détourner, les subvertir et laisser le lecteur ou la lectrice avec  un sentiment double, celui d’avoir ri à des choses très malsaines et de s’être laissé prendre au réalisme d’une fiction pourtant éminemment délirante. Pour ceux à qui le nom de Palahniuk ne dirait rien, rappelons qu’il est l’auteur de Fight Club qui donna un excellent film, un des premiers qui ait conjugué schizophrénie, complot, revendication virile et volonté de détruire totalement le capitalisme.

Girl next door

Dans Orgasme, la scène inaugurale est à elle seule un résumé de la « manière Palahniuk » : une jeune femme  se fait agresser par un témoin dans un tribunal où il n’y a plus que des hommes sans que personne ne réagisse.  On n’est pas loin  de Kafka, pour tout dire, avec cette impression angoissante d’être dans notre monde mais de ne plus comprendre soudain les lois qui le font fonctionner. La jeune femme en question s’appelle Penny Harrigan et Orgasme est son histoire.

Quelques mois avant la scène du tribunal, cette fille « quelconque » (comme elle se définit elle-même)  venue du Nebraska pour réussir à New-York, se retrouve stagiaire à tout faire (pléonasme) dans un grand cabinet d’avocats. C’est là qu’elle rencontre le client le plus prestigieux de sa boîte, un homme plus puissant que le plus puissant des chefs d’Etat, Linus Mawxell, trentenaire lisse comme un milliardaire new age, qui a fait fortune dans les médias et les hautes technologies. Lui qui est surnommé dans la jet-set Orgasmus Maxwell puisqu’il a su mettre dans son lit l’actuelle présidente des Etats-Unis, la (nouvelle) reine d’Angleterre et même une actrice française (ce qui est encore plus difficile), le voilà qui invite une Penny Harrigan merveilleusement  timide, voire un peu gourde pour un dîner dans un restaurant où il faut réserver dix ans à l’avance.

Devenir un rat de laboratoire

Le conte de fées ne durera pas quand Penny comprendra ce qui se passe vraiment. Parce que faire l’amour avec Linus Maxwell, c’est avant tout devenir un rat de laboratoire. Il teste sur vous des sex-toys et autres aphrodisiaques d’une puissance hallucinante et il note tout, minutieusement, sur un petit carnet tout en vous gardant sous surveillance médicale constante. En fait, Maxwell veut lancer une gamme de produits, Beautiful you, qui vont réduire les femmes à de pures machines désirantes, pouvant très bien se passer des hommes, mais pas de consommer tout et n’importe quoi, surtout les produits Linus Maxwell évidemment. Et Penny, comme nous le montre Palahniuk avec son ironie inimitable, a assez vite une vision très claire de l’avenir : « Soudain elle imagina un milliard de femmes négligées ou célibataires en train se masturber, résignées, seules. Dans des appartements minables, au fond des fermes délabrées. Ne faisant plus l’effort de rencontrer des hommes. Vivant et mourant sans autres âmes sœurs que leurs gadgets Beautiful You. Ces femmes, au lieu de devenir soit des putains, soit des madones, deviendraient des célibataires passant leur temps à se tripoter. Cela ne correspondait pas à l’idée que Penny se faisait du progrès social. »

Et d’entamer, alors, une lutte à mort contre Linus qui passera par quelques péripéties aussi diverses que le suicide en direct de la présidente des USA à New-York, une masturbation mortelle aux Oscars sous les caméras du monde entier ou la grotte himalayenne d’une ermite pluricentenaire à qui  Linus a volé ses secrets. Bref, on n’a pas vraiment le temps de s’ennuyer, surtout que chez les hommes devenus inutiles et obsolètes, la colère monte…

Entre Villiers de l’Isle Adam et Manara

Comme Palahniuk se situe quelque part entre le Villiers de l’Isle Adam se moquant des savants positivistes qui voulaient procéder à l’analyse chimique du dernier soupir et le Manara du Déclic, Orgasme devient un roman ambigu, peut-être très moral au fond puisqu’il montre que le meilleur moyen d’en finir avec l’humanité, c’est de mêler le sexe et la consommation, c’est de faire du sexe la condition de la consommation et vice versa. Derrière Linus Maxwell, qui a quelque chose de ces grands génies du mal que l’on trouvait dans les romans populaires de Gustave Le Rouge ou Ponson du Terrail, c’est toute une volonté de chosifier le vivant, de le réduire en équations rentables qui est  exposée ici, à nu évidemment. Et ce, par un Palahniuk sûrement plus inquiet qu’il ne veut bien le montrer derrière sa narration joyeusement cynique et maîtrisée de bout en bout.

Orgasme, Chuck Palahniuk, traduction de Clément Baude, Ed. Sonatine, 2016.

Orgasme

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Le Déclic - Intégrale noir et blanc

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Le festival dans les étoiles

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Image extraite du film «The Lebanese Rocket Society» (Photo : Urban Distribution)

Fruit du travail passionné de deux enseignants, le festival « L’espace d’un instant » inaugure sa première édition à Cergy-Pontoise ce week-end, sur le thème du voyage spatial. Le décollage est prévu vendredi 13 mai avec la projection de The Lebanese Rocket Society, drôle de documentaire réalisé en 2012 par Joana Hadjithomas et Khalil Joreige, sur une drôle d’aventure : la courte épopée spatiale du Liban, parenthèse lyrico-technologique entre deux guerres, de 1960 à 1967, qui voit une poignée d’étudiants, emmenés par le professeur Manoug Manougian, de l’université arménienne Haigazian, concevoir le projet d’envoyer une fusée libanaise dans l’espace. L’entreprise a abouti au lancement d’un prototype de fusée de huit mètres, la Cedar-4, qui réussit à atteindre la stratosphère, une aventure que seuls quelques timbres commémoratifs, un discret monument devant l’université Haigazian et le documentaire d’Hadjithomas et Joreige viennent rappeler.

Pour monter encore plus haut vers la voûte céleste, le festival propose le même soir une diffusion sur grand écran et en plein air, à Cergy, du chef d’œuvre de Stanley Kubrick, 2001, l’Odyssée de l’espace, événement que les cinéphiles n’ont pas l’occasion de célébrer si souvent.

Tout au long du week-end, avec la participation du cinéma l’Antarès, du Parc aux étoiles de Triel-sur-Seine, de l’association des cinémas indépendants Ecrans VO et de l’Association des Cinémas de recherche d’Ile-de-France (ACRIF), le festival propose une conférence sur « La science dans Star Wars », des rencontres avec les membres du laboratoire d’astrophysique de l’Université de Cergy ou avec le planétologue Walter Goetz. Les  festivaliers pourront également profiter des séances de planétarium, et de la projection des films Gravity et Interstellar ou du documentaire No Gravity. Pour parachever le lancement de cette nouvelle course à l’espace, la cérémonie de clôture dimanche 15 mai prévoit un cinéconcert (Le voyage dans la lune) et la projection de la sélection d’un concours vidéo lancé auprès des lycéens du Val d’Oise sur le thème « L’espace efface le bruit ». Et puisque dans l’espace, personne ne vous entendra crier, nul ne songera à se plaindre du fait que l’ensemble des activités proposées par le festival « L’espace d’un instant » soient totalement gratuites.

« L’espace d’un instant », festival de cinéma à Cergy-Pontoise, le vendredi 13, samedi 14 et dimanche 15 mai.

Aux soldats de Verdun, la République peu reconnaissante…

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Image des commémorations à Verdun, en 2008, du 90e anniversaire de la fin de la première guerre mondiale (Photo : SIPA;00569926_000005)

La République et ses élus reconnaissants ont finalement décidé d’épargner aux morts de Verdun l’ultime insulte de voir une caricature de gangsta américain à la sauce Skyrock, alias Black M, venir symboliquement piétiner leurs tombes, mais le mal est déjà fait. Puisqu’on nous rappelle à longueur de temps l’importance du devoir de mémoire, remarquons que la mémoire de Verdun s’est définitivement effacée dans le crâne des élus de la République. « Après trois jours d’intense polémique venue notamment des rangs de l’extrême droite, la mairie de Verdun (Meuse) annonce, ce vendredi matin, l’annulation du concert de Black M programmé pour commémorer le centenaire de la terrible bataille. »[1. Le Parisien (avec AFP) le 13 mai 2016.]. Il est entendu qu’il faut nécessairement être d’extrême droite pour trouver choquant qu’une sorte de pantin bling-bling soit choisi comme tête d’affiche d’une soirée destinée à rendre hommage aux 300 000 morts et au 400 000 blessés de la bataille de Verdun.

En choisissant Verdun comme point de fixation pour tenter de saigner à blanc l’armée française lors de l’opération Gericht (« Jugement »), le général allemand Erich Von Falkenhayn pensait entraîner la France dans le piège du patriotisme et faire en sorte que des sacrifices insurmontables soient consentis pour tenir cette place-forte et ce lieu symbolique où fut signé en 843 le traité de Verdun qui donna naissance aux royaumes de Charles le Chauve, Lothaire et Louis le Germanique et détermina tout le destin de l’Europe. Mais le plan de Falkenhayn réussit trop bien : il parvient à galvaniser la résistance des troupes et l’adhésion de la population à l’effort de guerre. Après avoir engagé 1 200 000 hommes contre un nombre légèrement inférieur de Français, l’armée allemande devra s’avouer vaincue à Verdun, après avoir laissé dans l’aventure 150 000 morts et 200 000 blessés, un sacrifice tout aussi effroyable que celui consenti par l’armée française pour tenir Verdun.

Pour évoquer cette épreuve et rendre justice aux centaines de milliers de spectres dont les ombres flottent encore sur les champs de bataille suppliciés de Verdun, il était logique de faire appel à Black M, parfaite synthèse entre variété débilitante et racaillitude grand-guignolesque, membre du groupe Sexion d’Assaut, dont le nom évoque avec délicatesse les Sturm Abteilung du parti nazi. Il aura fallu la plainte déposée par un petit-fils de poilu pour que Samuel Hazard, maire PS de Verdun, décide finalement de revenir sur la décision initiale et de déprogrammer Black M.

Ces lumières qui nous dirigent…

On peut se demander naïvement ce qui peut se passer exactement dans la tête d’un élu quand on lui propose une idée pareille. « Monsieur le maire, ne serait-ce pas un projet innovant que de solliciter l’excellent chanteur de rap Black M pour animer les cérémonies de commémoration du centenaire de la bataille de Verdun ? » Il faut même produire un douloureux effort pour parvenir à lier en une seule ces deux réalités que la raison devrait pourtant s’obstiner à dissocier : le quotidien infernal des milliers de soldats hachés menu par la mitraille et l’univers de Black M, yéyé du rap américain, amuseur de galerie section « jeunisme aggravé ».

Le cerveau de Samuel Hazard semble pourtant avoir très bien fonctionné au moment de prendre cette décision. Il continue d’ailleurs à la défendre puisque, dit-il, Black M est actuellement « plébiscité par les jeunes comme aucun autre artiste français. » Argument imparable que celui-là. On se demande pourquoi Dieudonné n’a pas été invité lors de la commémoration du soixante-dixième anniversaire du Débarquement ou à l’ouverture des commémorations du centenaire de 1914-1918 en 2014. Après tout l’humoriste était aussi un artiste français plébiscité par les jeunes à l’époque, il aurait donc fallu l’inviter. On imagine que Maître Gims est déjà pressenti pour rendre hommage en 2017 aux quelques 30 000 soldats tués en une semaine au cours de la bataille du Chemin des Dames, avec un son et lumière de folie juste à l’emplacement de la funeste tranchée des baïonnettes…

« Ne pas se prendre la tête » est devenu l’idéologie reine de toute une époque et notre société enrage de devoir prendre encore au sérieux quelques vagues tragédies de notre histoire. Qu’on se rassure en tout cas : l’annulation du concert de Black M n’est presque due après tout qu’à des questions de sécurité. Dans sa chanson Désolé, en 2010, Black M traitait la France de sale pays de « kouffars », de « mécréants » quoi. Un terme, a-t-on glissé à Samuel Hazard, qui fait désormais partie de la rhétorique de l’Etat islamique et qu’il serait de mauvais aloi de voir associé aux commémorations de Verdun en raison d’une polémique malheureuse et en ces temps d’état d’urgence et d’attentats à répétition.

Les poilus doivent donc à une tragédie plus récente que la leur le fait que leur sacrifice ne soit pas complètement déshonoré par un affreux bouffon de la société du spectacle venu danser et éructer sur leurs tombes. En tout cas, ce n’est pas sur le respect de la mémoire ou le sens historique des élus qu’il leur fallait compter pour éviter l’affront. Après s’être pris les pieds dans cette nouvelle et pathétique polémique, l’Elysée, la mairie de Verdun et le secrétaire d’Etat aux Anciens combattants se renvoient tous la balle avec un courage dont on est heureux qu’il soit sans rapport avec celui dont firent preuve les soldats de Verdun. Sans quoi aujourd’hui on célébrerait peut-être une victoire allemande à Verdun en invitant le célèbre rappeur « Schwartz M »…

Alors que la ministre de l’Education nationale a lancé à la rentrée dernière le dernier dispositif pédagogique en vogue – l’enseignement moral et civique – destiné à réveiller l’esprit civique des centaines de milliers d’élèves français, il est ahurissant de constater de quelle manière peut être traitée la mémoire des centaines de milliers de combattants qui moururent dans les tranchées boueuses pour permettre à leurs descendants de se comporter comme de parfaits imbéciles dans ce qui, grâce à tous ces morts, s’appelle toujours une république aujourd’hui. Les professeurs des collèges et lycées à qui l’on a demandé, après les attentats de janvier et de novembre 2015, de maintenir, voire de ressusciter, la conscience citoyenne de leurs élèves vont avoir fort à faire tant elle semble bel et bien morte et enterrée chez nombre d’élus qui l’ont troquée depuis longtemps contre la démagogie et le jeunisme. Black M ne viendra peut-être pas à Verdun mais la République vient quant à elle d’y tomber au champ du déshonneur. Mais il semble admis aujourd’hui que celui qui rappelle l’importance de l’histoire dans la composition de la psyché nationale doit être immédiatement soupçonné d’accointances et de passions douteuses. Alors on oubliera Verdun, comme on oubliera Black M…De toute façon, c’est le départ imminent de Zlatan Ibrahimovic du PSG qui fait à présent à la une des médias. Depuis qu’il a été déprogrammé, Black M a déclaré à ses fans que si l’on ne comprenait pas sa musique, ce n’était pas grave, que l’important était de s’amuser. Que Black M et son public s’amusent bien pendant que les soldats de Verdun, eux, reposent en paix.

Au FigaroVox, on débat à plusieurs voix

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Vincent Tremolet de Villers et Alexandre Devecchio, responsables du FigaroVox (Photo : Hannah Assouline)

C’est un déjeuner de famille, sans les désagréments afférents puisque personne n’a commandé de vin. À notre gauche, Alexandre Devecchio, 29 ans. Face à nous, Vincent Trémolet de Villers, 41 ans, son patron. Soit la moitié du service « Débats et Opinions » du grand quotidien qui affiche toujours, sous son titre, la très belle réplique du Mariage de Figaro : « Sans la liberté de blâmer, il n’est point d’éloge flatteur. » Nous voilà donc entre « cousins », un terme que ne renient pas les deux journalistes, lorsqu’on aborde la création du site FigaroVox, dont le succès fulgurant a fait un lieu incontournable du débat d’idées sur Internet : « Avant FigaroVox, il y avait Marianne2 et Atlantico, qui étaient des précurseurs, mais surtout Causeur », explique Alexandre. Le gène que nous avons en commun ? Celui du pluralisme, que Vincent définit en quelques mots choisis : « Il n’y a pas de bonne ou de mauvaise analyse, tant que le point de vue est factuellement juste, argumenté et bienveillant. »

Une aura impressionnante

Autre point commun : le « Vox », comme le site Causeur.fr, n’est pas un « pure player » (un média 100% Internet). « On n’est pas hors-sol, résume Vincent. Même si on essaie d’être le plus large possible, Le Figaro a quand même un ADN : c’est le journal de la droite et du centre. » Pour Alexandre, le site dont ils s’occupent est donc simplement « une déclinaison web des pages « débats-op » qui fonctionne bien, comme il y a maintenant Le Scan politique et le Scan éco ». Au « Fig », chaque service travaille à la fois pour les versions web et papier. Mais en effet, FigaroVox jouit aujourd’hui d’une aura impressionnante, avec ses deux à trois millions de visiteurs uniques par mois pour à peine six à dix publications par jour. « On bénéficie de la puissance de la marque, explique Vincent. Les gens qu’on sollicite pour écrire ou répondre à nos questions nous disent plus facilement oui. »

La stagiaire la plus courtisée de Paris

Au total, le service « débats-op » compte cinq personnes : en plus de Vincent et Alexandre, il y a Guillaume Perrault, fin connaisseur de l’histoire politique française et infatigable rédacteur d’analyses, Marie-Laetitia Bonavita, qui traite surtout de diplomatie ou d’économie, et la stagiaire la plus courtisée de Paris, Eléonore de Vulpillières. Ils peuvent également compter sur les cinq chroniqueurs réguliers du journal papier : Nicolas Baverez le lundi, Renaud Girard le mardi, Yves de Kerdrel le mercredi, Luc Ferry le jeudi, Ivan Rioufol le vendredi et Natacha Polony le samedi. Lorsqu’elles sont mises en ligne sur FigaroVox, leurs chroniques sont accessibles moyennant paiement. Quant aux contributeurs du site, ils sont par définition « irréguliers ». « Au départ, raconte Vincent, on avait aussi cinq chroniqueurs avec des jours qui leur étaient attribués. » Mais rapidement, la réactivité permise par le web leur a fait réaliser que c’était absurde : « Maintenant, c’est l’actualité qui décide de qui écrit quand. » Gilles-William Goldnadel, qui faisait « de l’humeur éruptive », Maxime Tandonnet « l’exercice de l’Etat », Gaspard Koenig du libéralisme, Franck Ferrand de l’histoire et Philippe Bilger un peu de tout, sont désormais sollicités lorsqu’un sujet du jour leur convient plus particulièrement.

Ouvertement affilié au Figaro, le « Vox » ne craint-il pas, en publiant des plumes qui signent également dans Valeurs Actuelles ou sur Boulevard Voltaire, de devenir un ghetto de méchants « néo-réacs », comme certains ne se gênent pas pour qualifier Causeur sans l’avoir jamais ouvert ? « Il s’agit d’un espace de convictions tranchées, mais nous ne sommes pas dans une démarche militante, répond Alexandre. Nous avons aussi bien donné la parole à Philippe de Villiers qu’à Jean-Luc Mélenchon. Et on a même Thomas Génolé ! » Depuis son lancement, le site peut en effet se targuer d’avoir toujours ouvert ses colonnes virtuelles à des personnalités de gauche autant que de droite, ou presque. « On est né le 4 février 2014 avec un débat entre Jean-Louis Bourlanges et Henri Guaino intitulé « Où va la droite ? », rappelle Vincent. Et le lendemain, un débat intitulé « Où va la gauche ? » entre Laurent Bouvet et Thierry Pech, président de Terra Nova. » Un peu plus tard, le site mettra en ligne « un débat sur les bobos » entre Thomas Legrand et Aymeric Patricot. Et d’autres encore apporteront vite la preuve que chez FigaroVox, on est tout sauf sectaire.

La migration des intellectuels de gauche

« On a aussi bénéficié d’un phénomène qui nous dépasse, admet toutefois Vincent. Le débat s’est déplacé : l’Obs comme Le Monde sont devenus un peu indiscernables, et un certain nombre de figures qui participaient au débat chez eux viennent davantage chez nous aujourd’hui. » Ce qu’il appelle « un désamour entre la sphère intellectuelle et une certaine gauche morale », voilà sans doute le meilleur carburant du site dont il est le patron, face à une « presse Pigasse »[1. L’expression est d’Alain Finkielkraut] qui s’acharne désormais à n’aborder le monde intellectuel que sous la forme de listes noires vengeresses. Exemple type : « Sur la réforme du collège, s’enthousiasme-t-il, on a eu tous les fameux « pseudo-intellectuels », qui écrivaient jusque-là plutôt dans Le Monde : Fumaroli, Finkielkraut, Julliard, Bruckner, Ferry… » Alexandre avance une explication toute simple : « Certains peuvent exprimer des idées qui ne sont pas forcément celles du Figaro sur l’économie ou la religion, par exemple, mais ils ont une vraie liberté de parole. Et ils savent qu’on ne va pas les instrumentaliser. » Eurêka ! M. Joffrin, si vous nous lisez…

Mieux encore : le site de débats du Figaro ne s’est pas contenté d’aimanter la plupart des intellectuels les plus en vue du moment, il a aussi permis à quelques nouvelles têtes bien faites de se faire connaître. « On a eu le souci de faire émerger des gens, en donnant leur chance à des petits jeunes, comme Bellamy ou Koenig, nous assure sans langue de bois ni fausse modestie Vincent. Ce sont des gens diplômés, qui existaient et avaient un potentiel, mais à qui on a donné une visibilité. » Moins jeunots, mais encore loin de pouvoir prétendre à l’habit vert des Académiciens, Coralie Delaume, Fabrice Hadjadj, Olivier Rey, Gaël Brustier ou Laurent Bouvet ont eux aussi profité du tremplin médiatique offert par FigaroVox. Avec le lancement récent de ses rencontres salle Gaveau, à Paris, l’équipe du « Vox » a pu constater que Natacha Polony, puis Agnès Verdier-Molinier et Alain Finkielkraut, attiraient autant les foules que les clics. Tant mieux, puisque ce média nouvelle génération, né dans la foulée des Manifs pour tous, se revendique d’Albert Camus et entend « empêcher que ce monde ne se défasse ».

PS : Un recueil des contributions au FigaroVox sortira dans le courant du mois de mai : Conversations françaises (éditions du Cerf).

Prostitution: pas de pitié pour les ratés!

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Olivier Donnars/NurPhoto

La loi de pénalisation des clients de prostituées est passée. Quelle catastrophe, cette prise en otage des bas-fonds par les intégristes un peu ridicules de l’abolition. On a su leur opposer seulement les jet-setteurs décomplexés friands d’Ukrainiennes sans papiers. Horrible.

Moi je m’interroge. Pas sur « le client gros pervers et répugnant » des uns ou « le client superfriqué et cool » des autres. Je m’interroge à propos du « client désespéré », du raté intégral de la vie, qu’aucune femme ne veut toucher, parce qu’il est moche et/ou pauvre, et/ou peut-être vieux. En gros, toute cette loi aurait dû être pensée à l’aune du client houellebecquien, le seul véritable, le seul client réel. Elle aurait dû être pensée pragmatiquement, selon les possibilités réelles de protection et d’émancipation des prostituées. La loi n’a pas vocation à rêver. Mais pour cela, il faut dépasser le hiatus sexué et se préoccuper de l’espèce humaine, de ses malheurs et du sordide qui l’accompagne sans aucune pause.

Cette loi sera une loi de plus contre les petites racailles de banlieue qui veulent se faire sucer pour la première fois au Bois, une loi contre les petits vieux soignés mais totalement seuls qui pour 25 euros se disent que, s’ils arrivent à bander, ils ont la possibilité de re-toucher, de re-pénétrer le corps d’une femme avant de crever en boule dans leur F1 et d’être découverts momifiés huit ans plus tard. C’est une loi contre tous les hommes qui ne savent pas parler et qui s’offrent des jambes écartées sans bla-bla aléatoire, sans déployer le moindre effort, dont ils n’ont de toute façon plus la force. C’est une loi contre tous ceux qui n’ont ni l’argent, ni la patience, ni le goût de l’incertitude qui consiste à inviter cinq fois une femme au cinéma ou ailleurs, dans l’espoir de pouvoir apercevoir de vrais seins avant la saint-glinglin.[access capability= »lire_inedits »]

Cette loi va aggraver la clandestinité de la prostitution dans des proportions qui mettront plus encore les prostituées en situation d’esclavage et en danger de mort. Car la vraie solution, ce serait la réglementation, la Sécurité sociale, l’accompagnement des prostituées et le démantèlement permanent des filières de proxénétisme. La solution n’est pas nette, pas totale, elle exige beaucoup de modestie et un mépris solide de l’hypocrisie et du puritanisme.

Mais avec cette loi de pénalisation du client, la morale sera contente. Les ligues de vertu féminine aussi. Combien de femmes pourtant passeraient leur soirée au bordel si on leur concoctait des rangées de priapes pas bégueules ? Je me marre. Il faut croire que quelque chose d’anthropologique conditionne ici les comportements, crée cette dissymétrie. La suprématie de forces animales, fondamentales, est intellectuellement insupportable à beaucoup, et toujours impensée.

La prochaine étape sera-t-elle l’interdiction de la sodomie et de la fellation, car « dégradantes pour la femme » ?

Comment ne pas voir, ne pas deviner, qu’en entravant ainsi cet exutoire à la misère intime qu’est la prostitution, sans aucune chance de l’abolir dans les faits, on fera surgir une brutalité folle au cœur gris de la société ? Je ne parle même pas de l’immixtion de l’État au cœur de nos libertés et pratiques sexuelles, personne ne comprend plus le b.a.-ba de la moindre philosophie politique. La prochaine étape du gouvernement sera-t-elle l’interdiction de la sodomie et de la fellation, car « dégradantes pour la femme » ? À coup sûr. C’est la logique empruntée. Est-ce que se faire sucer, c’est dégrader ? Pour l’oie lambda évadée d’une pseudo-bourgeoisie coincée, peut-être, mais pour beaucoup de femmes, de l’aristocrate funky à la prolo très coquine, en passant par la fille de profs lectrice de Bataille, non, pas du tout, c’est bon de sucer.

Vous avez délégué un droit de regard sur votre sexualité à l’État simplement parce que vous pensez que « ces pratiques-là » ne sont pas dignes, qu’elles ne vous concernent pas directement d’ailleurs, ou sont inavouables. Vous trouvez toute cette tartuferie rassérénante, à défaut d’être utile. Vous y voyez la victoire d’un genre de féminisme, qui vous permet de détourner les yeux de tous ces beaux couples, le vôtre aussi peut-être, où l’argent, et c’est bien naturel, joue un rôle prépondérant, qu’il s’agisse de celui de Monsieur ou de celui de Madame. Vous applaudissez, au fond, à la manière de puceaux romantiques, à une loi qui prescrit en creux, pour se grimper dessus, un Amour réciproque. Vous êtes fous ?

Je ne vais pas aux putes (j’y suis allé trois fois dans ma vie, à chaque fois dans des conditions différentes et tellement existentielles. Ce serait trop long à décrire, et inaudible pour les certitudes d’airain qui traînent de partout). C’est nul comme expérience, déprimant et radicalement morne, mais c’est tout sauf « insignifiant ». Supprimer cette possibilité mentale, cette solution ultime à l’égarement, à la détresse impérieuse parfois de la sexualité masculine, c’est exposer toute la société à des mouvements tectoniques, fondamentaux, dont personne ne peut prédire la forme que prendront les éruptions.

Et quid des handicapés et des services érotiques à la personne ? Pas de jouissance pour les mecs (et les filles aussi) en fauteuil ? Pourquoi le débat en est-il à pénaliser le client au lieu d’une proposition de loi sur l’assistance érotique aux handicapés, sur le modèle suisse, qui serait tellement plus « humaine », véritablement humaine ? Si les gens baisaient mieux, si les gens baisaient plus, si les gens baisaient joyeusement, ces débats n’auraient pas lieu. Hélas, notre darwinisme nous impose la sélection des partenaires, et à ce jeu il y a des perdants, beaucoup de perdants. Les priver de toute illusion, alors même qu’on n’empêchera jamais certaines femmes de se proposer comme leurre, est une folie.

Si personne ne souhaite pour sa fille la prostitution, personne ne souhaite pour son fils d’être client de prostituées. Est-ce vraiment clair pour tout le monde ? Est-ce une raison pour essayer de nier aussi grotesquement la quantité incroyable de chagrin, de dénuement et d’infortune qui s’échange fébrilement à la lueur des lampadaires ?[/access]

Hubert Robert, bâtisseur de ruines

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«Vue imaginaire de la Grande galerie du Louvre en ruines», 1796.
«Vue imaginaire de la Grande Galerie du Louvre en ruines», 1796.

Au départ, on a imaginé pour lui une carrière ecclésiastique. Il n’est pas contre. Son caractère est conciliant. Ses parents sont valet et femme de chambre. Né en 1733, le jeune Hubert Robert est inscrit dès ses 12 ans au collège de Navarre. On remarque cependant qu’il fait des dessins en marge de ses cahiers. Cette fantaisie aurait pu lui valoir des remontrances. C’est le contraire qui se produit. Cela plaît en particulier à l’un de ses professeurs, l’abbé Batteux, qui est aussi amateur d’art et théoricien. On envoie le jeune homme en formation, chez un artiste. Peu après, le duc de Choiseul, futur principal ministre de Louis XV, le remarque à son tour et l’emmène en Italie. Hubert Robert est placé d’office, à l’âge de 21 ans, à l’Académie de France à Rome. Cependant, il n’a qu’un talent artistique embryonnaire et il n’a passé aucune des redoutables épreuves d’accès à la prestigieuse institution. Cela s’appelle être pistonné. L’affaire fait des vagues, mais il travaille d’arrache-pied pour faire oublier ce passe-droit.

Parmi ses enseignants, il suit avec attention les leçons de Giovanni-Paolo Pannini (1691‑1765), peintre d’architecture. Il s’intéresse aussi aux recueils de gravures de Gianbattista Piranèse (1720-1778). Cet artiste hors-norme conjugue une passion archéologique pour l’Antiquité et une imagination architecturale délirante et, souvent, mortifère. Hubert Robert parcourt la campagne environnante. Il accompagne même Saint‑Non dans son grand périple, d’abord à Pompéi, puis dans tout le sud de l’Italie et en Sicile.

Croquis, dessins et peintures s’accumulent. La plupart sont consacrés aux ruines. Après avoir séjourné plus de dix ans en Italie, il se décide à rentrer en France, à l’âge de 33 ans. Ses œuvres l’ont précédé. Arrivé à Paris, il est reçu à l’Académie royale et entame une longue carrière de succès.

On le surnomme vite « Robert des ruines ».[access capability= »lire_inedits »] Il devient l’une des figures de proue de l’engouement de son époque pour les ruines. Depuis longtemps, les artistes installés en Italie, notamment à Rome, vivent au contact des vestiges antiques et ils intègrent à leurs compositions de plus en plus de représentations des vestiges de l’Antiquité. Cependant, Hubert Robert va plus loin. Avec quelques autres artistes de son époque, il consacre l’essentiel de son œuvre aux ruines réelles et imaginaires.

Dans le concert de louanges dont il bénéficie, quelques voix discordantes présagent les grands bouleversements esthétiques et politiques de la fin du siècle. C’est le cas, en particulier, des critiques de Denis Diderot dans ses Comptes rendus des Salons de 1759 à 1781 publiés par la Correspondance littéraire. Cette revue n’est diffusée qu’à une quinzaine d’exemplaires à des princes et souverains d’Europe. Mais, petit à petit, les commentaires sont réunis en recueils et augmentés de considérations de portée plus générale. La pensée artistique de Diderot, aussi contestable soit-elle, devient un texte fondateur de la critique.

Diderot attaque en premier lieu Hubert Robert sur le plan de la forme. Il aimerait quelque chose de plus léché, de plus lisse. « Il y a si longtemps, écrit-il, que vous faites des ébauches, ne pourriez-vous faire un tableau fini ? » À une autre occasion, il note : « Ses morceaux sentent la détrempe. » Ou encore : « Il veut gagner dix louis dans la matinée ; il est fastueux ; sa femme est élégante, il faut faire vite ! »

Heureusement, Hubert Robert n’écoute pas Diderot. Il reste attaché toute sa vie à une touche enlevée qui donne une vibration à sa peinture. Dans ses années italiennes, il a côtoyé Fragonard et apprécié l’élégante désinvolture de sa manière. C’est avec lui qu’il a pris goût à une facture où l’on sent la verve du pinceau. Robert est plus raisonnable que Fragonard, mais il garde de la liberté dans sa touche.

Diderot reproche aussi à Hubert Robert de ne pas observer « la poétique des ruines » telle qu’il la définit. En réalité, ce que Diderot appelle « poétique » est plutôt une morale. Pour lui, la bonne peinture de ruines, c’est celle grâce à laquelle « nous anticipons sur les ravages du temps, et notre imagination disperse sur la terre les édifices mêmes que nous habitons ».

En dépit d’une pensée assez variable d’un salon à l’autre, Diderot préconise, dans l’ensemble, une peinture morale. Son artiste préféré est le Greuze des ennuyeux drames ruraux. « C’est la peinture morale » s’enthousiasme Diderot à son sujet. « Quoi donc ! le pinceau n’a-t-il pas été assez et trop longtemps consacré à la débauche et au vice ? » Il aime aussi beaucoup David. Il déteste l’immoral Boucher et sa propension à la jouissance. « Que peut avoir dans l’imagination un homme qui passe sa vie avec les prostituées du plus bas étage ? » En ce qui concerne Hubert Robert, on sent que Diderot est parfois très près d’adhérer à sa peinture. Mais les petits personnages qui rendent les ruines d’Hubert Robert aimables et animées contrarient sa conception moralisante des ruines.

On peut vivre heureux, même dans les décombres

Prenons, par exemple, la vue imaginaire du portique de Marc Aurèle. On y voit une famille du petit peuple qui a installé son logis entre les piles de la construction. Non loin, des lavandières ont tendu leur linge à un fil attaché à la statue de l’empereur. Dans une autre toile, des promeneurs et des mères font prendre l’air à leurs enfants. Là encore, des ouvriers et des paysans qui s’affairent. Avec Hubert Robert, les petits humains trouvent très bien leur place dans les décombres. Certes, ils résident dans un monde vaste, foisonnant et très ancien, un monde qui les dépasse infiniment, un monde où la nature et l’histoire forment un continuum étrange et chaotique. Mais les hommes y font leur trou avec bonne humeur, à la façon d’aimables micromammifères. Avec ses ruines, Hubert Robert ne nous fait nullement un sermon sur le caractère passager des œuvres humaines, comme le voudrait Diderot. Il nous donne au contraire une intuition optimiste sur la capacité de l’homme à habiter le monde tel qu’il est.

Parmi les personnages qu’Hubert Robert place dans ses tableaux, certains ont une importance particulière, ceux qu’on aperçoit en train de dessiner. Ils sont présents dans la plupart de ses compositions. C’est presque une signature. Ils ont l’air heureux et bien tranquille. Ce sont des hommes ou des femmes, des artistes de métier ou des amateurs. Ils sont absorbés par le motif qu’ils observent et le dessin qui progresse. On a l’impression qu’Hubert Robert nous fait un clin d’œil, qu’il nous donne son petit secret.

S’asseoir et dessiner au grand air a été visiblement un des plaisirs de sa vie, de sa jeunesse en particulier. On comprend aisément que cette patiente activité, comme la pêche au goujon, a un effet apaisant. C’est peut-être de là que lui vient son heureux caractère. Tous les témoins rapportent, en effet, qu’il est à la fois très travailleur et tout à fait débonnaire. Sa compagnie est recherchée. C’est un homme doux, généreux, affable, souriant, poli. On en fait la « quintessence de l’esprit français ».

Cependant, dessiner d’après un modèle est plus qu’une simple détente. C’est le fondement de l’art figuratif, tout du moins à cette époque. Charles Batteux, l’abbé qui a remarqué les talents du jeune Hubert Robert au collège de Navarre, a théorisé sur l’importance de « l’imitation ». Dans son fameux livre Les Beaux-Arts réduits à un même principe (1746), il souligne que les génies « ne sont créateurs que pour avoir observé ». De nos jours, le mot imitation a un sens péjoratif, synonyme de copie servile. Beaucoup d’artistes, depuis plus d’un siècle, y voient une pratique besogneuse incompatible avec la haute idée qu’ils se font de leur créativité. Hubert Robert est beaucoup plus humble. Il est tourné vers le monde. Pour lui, c’est en essayant d’imiter qu’on apprend à observer, qu’on apprécie les formes et les détails, qu’on en saisit le caractère, la beauté, l’essence. L’imitation est une sorte de contemplation active. Ce n’est rien moins qu’un passionnant mode de connaissance.

En 1777, Hubert Robert est nommé garde des tableaux du roi, autrement dit conservateur en chef. Il a en charge la restauration et l’acquisition des peintures de la Couronne. Dans la foulée, un logement de 150 m² lui est attribué au Louvre, sous la Grande Galerie, ainsi qu’un atelier.

Le Louvre ne ressemble en rien à cette époque au musée qu’il est aujourd’hui. C’est un grand phalanstère d’artistes logés et pensionnés. L’État, en les installant là, veut s’assurer de disposer d’artistes ayant progressé vers l’excellence au contact des plus illustres peintures des collections royales.

Le comte d’Angiviller, qui fait fonction de ministre de la Culture de Louis XVI, ambitionne de permettre l’accès au public les samedis et dimanches et de faire du Louvre un « Muséum ». C’est chose faite, au moins sur le papier, par décision royale en 1784, et Hubert Robert en est nommé « garde ». Il est prévu d’installer ce musée dans la Grande Galerie qui relie le Louvre aux Tuileries. Mais ce long couloir, encore monotone et mal éclairé, doit être aménagé. Les crédits manquent et le projet traîne. Afin de sensibiliser l’opinion, Robert livre des vues imaginaires de la Grande Galerie, dans lesquelles il propose des embellissements et des éclairages zénithaux appropriés. Dans la foulée, il ne peut pas s’empêcher de brosser une magnifique Grande Galerie en ruine. Au total, Robert œuvre pour la création du Louvre, non seulement en raison de ses responsabilités, mais aussi en utilisant sa peinture comme un outil de communication.

Avec la Révolution, il est confronté à l’histoire pour de vrai

Les choses vont se gâter pour Hubert Robert avec la chute de la monarchie. En octobre 1792, il est écarté de la commission du Muséum. David, peintre et Conventionnel, y prend alors une place prépondérante. C’est à ce moment qu’on retire les Boucher, jugés non conformes aux vertus républicaines.

En octobre 1793, Hubert Robert tombe sous le coup de la loi des suspects. Il est jeté en prison. Il est accusé de « non-renouvellement de sa carte de civisme ». Il a peut-être été dénoncé par David ou par un cousin de ce dernier. Longtemps, la disparition des civilisations a fait l’objet pour Hubert Robert d’une douce mélancolie. Néanmoins, avec la Révolution, il est confronté à l’histoire pour de vrai. La guillotine est toute proche.

Les prisonniers autour de lui ont le moral au plus bas. Il s’efforce d’être bon compagnon. On apprécie sa bonne humeur. Cependant, il s’ennuie. C’est la première fois de sa vie qu’il est privé de ses crayons et pinceaux. À l’occasion d’un transfert à la prison de Saint-Lazare, il parvient à se procurer des instruments rudimentaires et son activité repart. Il réalise des œuvres qui sont autant de témoignages émouvants sur les geôles de la Terreur. Il se représente dans sa cellule à côté d’une table où il a écrit Dum spiro spero (« Tant que je respire, j’espère »). La peinture intitulée Le Ravitaillement des prisonniers à Saint-Lazare est saisissante. La nourriture y était exécrable. Un jeune âgé de 16 ans s’était plaint que son hareng était rempli de vers. Cette observation « a été regardée par les agents de Robespierre comme une étincelle de rébellion et le malheureux jeune homme a été guillotiné ». Cependant, en rétribuant les geôliers, certains prisonniers parviennent à faire venir de la nourriture de l’extérieur. C’est l’objet de cette peinture.

Hubert Robert va jusqu’à dessiner une Mort de Marat qui prend le contre-pied du fameux tableau de David. On y voit Marat (mort ou endormi) étendu, aviné, dans son galetas, au milieu d’armes variées et de lettres de dénonciation. Parmi celles-ci figure l’accusation qui le concerne.

Il est libéré en août 1794, après la chute de Robespierre. Il retrouve ses fonctions au Louvre en 1795 et continue à s’engager en faveur de la création de la Grande Galerie. Il va être exaucé et expulsé en même temps. En effet, en 1801, Bonaparte décide de faire aboutir le projet de musée qui traîne depuis longtemps. Du coup, il ordonne de purger le bâtiment de tous ses occupants et confie à Vivant Denon la mise en place du musée.

La fin de la vie de Robert est marquée par une baisse sensible de ses commandes. L’exil ou la ruine de l’aristocratie commanditaire donne un coup d’arrêt à la production de nombreux artistes de l’Ancien Régime. En outre, la montée du néoclassicisme a produit un changement de goût. Mais Hubert Robert s’en tire plutôt mieux que les autres. Il continue à recevoir des commandes, notamment de l’étranger. Il aime son travail et ne faiblit pas. Il s’offre même, si je puis dire, le luxe d’une mort à la Molière. C’est, en effet, en train de peindre, pinceaux et palette en main, qu’il meurt le 15 avril 1808, frappé d’apoplexie, à l’âge de 75 ans.[/access]

« Hubert Robert, un peintre visionnaire », Musée du Louvre, jusqu’au 30 mai.

Juifs de France: le double désarroi

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(Photo : SIPA.AP21844560_000001)

La cuvée printemps 2016 de Tenou’a (« mouvement » en français), c’est d’abord un paradoxe. Au début du magazine est publiée une étude, comme un air de déjà-vu malheureux, où l’on retrouve le même sentiment d’insécurité ressenti par une grande partie des juifs de France, lequel s’accompagne de chiffres prégnants qui illustrent un profond ancrage des préjugés les concernant au sein de la société. Ainsi, ce sondage, réalisé par l’institut Ipsos à la demande de la Fondation du judaïsme français, nous apprend que 53% des personnes interrogées pensent que les juifs « sont plus attachés à Israël qu’à la France », que 59% estiment que « les juifs ont une responsabilité dans la montée de l’antisémitisme » ou encore que 69% des juifs « éprouvent des craintes pour leur sécurité ». Publiée fin janvier dans le Journal du Dimanche, l’étude a provoqué l’indignation de plusieurs responsables politiques et de nombreux internautes, qui dénonçaient le caractère anxiogène et stigmatisant de la méthode. En s’arrêtant là, on pourrait s’attendre à ce que les pages suivantes soient consacrées à l’Agence juive, vantant ses moyens d’intégration en Terre promise ou bien aux discours post-Merah et post-HyperCacher de Bibi Netanyahu, qui appelait les juifs meurtris à rejoindre « leur foyer ». Sauf que ce n’est pas le cas. En réalité, la suite est un recueil de vingt-cinq lettres de « gens du Livre » à destination de la France, leur foyer. Qu’ils (ou elles) soient rabbins, philosophe, professeur, blogueur ou psychanalyste, chacun se livre à Marianne ; non pas pour lui parler de leur peur et leur mal-être en France, comme le sondage pourrait prêter à penser, mais pour lui exprimer aussi bien leur gratitude que leur désarroi, leur amour que leur déception.

Terre d’accueil et de culture

Dans ces lignes, point de prosélytisme ni d’appel à l’alyah. Les références religieuses n’en sont néanmoins pas absentes ; le célèbre rabbin Rachi de Troyes, qui vécut au XIe siècle, y est abondamment cité. Ce dernier fut l’un des premiers théologiens à commenter la Bible en français alors que l’hébreu et l’araméen étaient largement plébiscités par ses pairs à l’époque. Symbole d’une certaine émancipation de la langue française vis-à-vis de ses racines latines, l’apport culturel de Rashi reste une fierté pour la communauté juive de France.

L’attachement des auteurs à la France s’en ressent d’autant plus en sachant que les juifs y furent reconnus citoyens à part entière au lendemain de la Révolution, en 1791. C’est cet événement majeur qui a, en partie, contribué à la création d’une importante communauté juive française, dont le territoire fit office de refuge pour les juifs d’Europe de l’Est puis pour ceux d’Afrique du Nord. Et c’est l’histoire personnelle des différents auteurs qui les relie d’autant plus à la France, malgré la Shoah, puis la création d’Israël, pourtant érigée en nation protectrice des juifs du monde.

Patrick Chasquès, le directeur général de la Fondation du judaïsme français, en fournit l’exemple le plus parlant : « Mes parents sont devenus français après la guerre. A l’époque, notre nom était, m’a-t-on dit, imprononçable. On l’a donc francisé quand j’avais 6 ans. » Accepter de changer son patronyme et donc, de perdre une partie de son identité personnelle au profit d’une identité nationale, n’est-ce pas le signe d’une volonté d’intégration sans égal de ces juifs, meurtris par la Shoah, dans un pays qui a pourtant collaboré à leur extermination quasi-totale ? Votre serviteur en sait quelque chose. L’histoire de mon grand-père qui, après avoir échappé à la Catastrophe, décida de revenir dans ce pays qui l’a vu naître puis de franciser son nom à l’aune des années 1960 dans une volonté d’assimilation, ne peut que servir cette idée. Bien que cela soit aussi lié au poids d’un antisémitisme persistant dans la France de l’après-guerre.

La place culturelle et linguistique de la France dans l’Histoire y est aussi sans doute pour beaucoup dans ces décisions. « Nous autres juifs, gens du livre que les mauvaises langues appelaient autrefois colporteurs, faisons circuler depuis mille ans sur votre sol et dans le monde, ce que la France a de meilleur : une culture incarnée dans une langue, le français », écrit Rosie Pinhas-Delpuech, écrivain et traductrice, qui place Rachi comme point de départ de ce processus. C’est un amour inconditionnel porté à la littérature française qui ressort d’un grand nombre de ces correspondances : Hugo, Aragon, Zola, Proust, Pascal, Racine – et bien d’autres – y sont cités à foison. Bien que l’attachement de ces juifs à Israël se ressente dans bon nombres de ces textes, la proéminence de la culture française dans la vie de ces personnes semble prendre le pas sur l’attachement idéologique lié à la Terre promise.

Un certain judaïsme à la française

La multitude de départs des juifs français pour Israël soulève bien des questions, à commencer par celle portant sur la place des juifs en France. A la lecture de ces vingt-cinq lettres, l’on ressent un profond sentiment d’appartenance à la France et aux valeurs qu’elle véhicule. Même les textes les plus critiques témoignent d’une certaine singularité d’un judaïsme à la française. Noémie Benchimol, normalienne en philosophie partie habiter en Israël, le résume en une phrase : « Qu’ils me pardonnent de prier tous les jours, en hébreu, à Jérusalem, un Dieu dont je veux qu’on puisse le blasphémer librement, le dessiner chiant, pétant et pleurant. » Voilà. Rester chevillé aux notions de laïcité et de liberté d’expression chères au peuple tout en pratiquant son culte, c’est ça le judaïsme à la française. Francis Lentschner, le président de Tenou’a, suit un raisonnement similaire : « Jamais je n’ai eu le sentiment que ma pratique religieuse pouvait être en contradiction avec le principe de laïcité tel que défini dans la loi de 1905. »

Mais là où cette singularité s’en ressent le plus, c’est lorsque la notion de peuple est abordée. Pas le juif, le français. Soyons sincère, son état n’est pas fameux ; mais à chaque fois qu’ils l’évoquent, ces juifs se sentent concernés et se retrouvent face aux mêmes questionnements que leurs compatriotes non-juifs. Ce n’est pas une société disparate, comme on pourrait l’observer aux Etats-Unis, où le communautarisme est la règle et où, même s’il existe un sentiment d’appartenance aux Etats-Unis, chacun a droit à son « block ». Chez nous, le peuple, souvent léthargique, se réveille parfois, quand ça va mal. Comme un certain 11 janvier. « Il faisait bon en être et on sentait la France dans ce qu’elle a de meilleur (…) L’espace d’une journée, il y eut un sursaut. Puis le désarroi est revenu », écrit Salomon Malka, journaliste et écrivain. Le président de l’Union libérale israélite de France, Jean-François Bensahel, estime de son côté que « nous ne savons plus ce que c’est d’être un peuple. Nous ne pouvons plus nous imaginer comme tel. Nous versons incoerciblement dans le populisme et ses dérives dangereuses. »

Le parallèle saute aux yeux : quand les Français s’interrogent sur leur identité, sur la spécificité de la France, les Français juifs en rajoutent une interrogation sur la dimension juive de leur identité. Le judaïsme français, appuyé sur la plus grande communauté juive de l’Europe, ne peut pas échapper à un sentiment de déclin. Entre les deux grands centres juifs que sont les Etats-Unis et Israël, quelle est la place, quelle est la contribution spécifiquement française ? Existe-il une « école française » dans l’interprétation de la Halakha, la « Loi juive » ? Comment faire face à l’offre abondante – pour les orthodoxes aussi bien que pour ceux qui ne vont pas à la synagogue –  proposée par Israël et les Etats-Unis, deux pôles du judaïsme contemporain où il y a beaucoup de façons de vivre son appartenance ? La langue d’un Rachi du XXIe siècle ne serait-elle pas l’hébreu ou l’anglais plutôt que le français ? Comme leurs compatriotes non-juifs, les Français juifs sont fiers d’un passé riche et glorieux nourri à la fois des traditions de l’Afrique du Nord et de l’Europe de l’Est autant que celles typiquement françaises, et ils ne peuvent que constater leur statut actuel de ci-devant puissance…

Ces constats montrent qu’ils ne restent pas insensibles à la situation générale, ni focalisés sur le sort de leur propre communauté. Sauront-ils faire des spécificités françaises – ce qu’on appelle la laïcité, la tradition de liberté et d’émancipation, la culture – conjugués à l’unicité de la communauté juive française (le fait par exemple que ses membres soient issus d’Afrique du Nord comme des contrées « ashkénazes », sans que cela ne crée de tensions aussi fortes qu’en Israël) quelque chose d’original qu’on ne trouve nulle part ailleurs et qui enrichira et la France et le judaïsme ? Voilà le défi insinué par les diverses réflexions de ce numéro riche et intéressant de Tenou’a.

Panama, canal historique

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Une vue aérienne, datée de 1881, du projet de canal au Panama (Photo : SIPA.51063988_000001)
Une carte, datée de 1881, du projet de canal au Panama (Photo : SIPA.51063988_000001)

Nous avons un problème avec le Panama. Tous les cent ans à peu près, ce pays nous offre une de ses spécialités locales avec le coup d’État, le narcotrafic et la canne à sucre : le scandale. En 1891, Zola faisait du premier scandale de Panama qui faillit coûter sa peau à la Troisième République la matière de son roman L’Argent. On n’était plus, comme dans La Curée, dans la spéculation immobilière haussmannienne mais dans la pure manipulation financière, en l’occurrence une escroquerie à grande échelle de Ferdinand de Lesseps pour financer un canal encore virtuel : « Violemment, faites flamber un rêve à l’horizon, promettez qu’avec un sou on en gagnera cent, offrez à tous ces endormis de se mettre à la chasse de l’impossible, des millions conquis en deux heures, au milieu des plus effroyables casse-cou ; et la course commence, les énergies sont décuplées. »

La mécanique désirante qui préside à l’évasion fiscale aujourd’hui n’a plus le même objet mais demeure identique : « L’évasion fiscale fausse les règles du jeu face à l’impôt en installant un système à deux vitesses où les populations sont toujours les grandes perdantes. Son corollaire : la concentration des richesses dans les mains de quelques-uns », déclare ainsi une responsable d’Oxfam France.[access capability= »lire_inedits »]

Mais ces révélations nous renvoient à une autre image, presque complotiste, où des gens riches, célèbres et puissants ont une seule préoccupation dans leur vie : cacher des sommes fabuleuses grâce à un obscur cabinet juridique panaméen qui crée des centaines de milliers de sociétés offshore sur mesure.

Cette idée d’une internationale maléfique des riches avait été racontée dans un roman de Gustave Le Rouge, La Conspiration des milliardaires, paru en 1900 et considéré comme un des joyaux du roman-feuilleton de la grande époque. L’analogie est d’autant plus troublante que la conspiration en question, menée par un certain William Boltyn est essentiellement américaine et vise à annihiler l’Europe : « Démesurément ambitieux, ayant nettement conscience de la force que lui donnaient ses milliards, il n’espérait rien moins que de devenir un jour une sorte d’empereur du capital, que l’univers entier saluerait avec respect. » On ne s’est pas privé de remarquer qu’il n’y avait pas d’Américains impliqués dans les Panama Papers. Ce qui prouve donc que Gustave Le Rouge avait raison… [/access]


Gustave Lerouge : L'Amérique des dollars et du crime

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Woody est-il enfin guéri?

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(Photo : SIPA.AP21894477_000005)
(Photo : SIPA.AP21894477_000005)

Comment résister à une telle tentation ? La sortie en salles de l’excellent Café society offre une occasion en or pour tenter de faire passer Woody Allen sur le divan imaginaire de ces chroniques.

Le cinéaste américain est en effet le réalisateur que l’on associera le plus volontiers à la psychanalyse. Juif new-yorkais confessant volontiers son patient recours – quarante ans ! – à la thérapeutique freudienne, jouant avec drôlerie et constance de ses obsessions, de son hypocondrie, de son angoisse existentielle, de son narcissisme, de son égotisme, de sa fragilité, Woody Allen peut aussi être considéré comme un défi permanent à celle-ci – un genre de cas insoluble, un éternel patient, la preuve vivante du concept de « résistance » ou bien… de l’inanité de la psychanalyse.

On se rappellera la phrase du psychanalyste François Roustang qu’Emmanuel Carrère évoque au début du Royaume : « Ce qui vous intéressait dans l’analyse, c’est de mettre l’analyste en échec. » Entre nous soit dit, et quelles que soient les compétences de François Roustang et le talent de celui à qui cette phrase s’adressait, on est tenté de répondre que c’est bien la moindre des choses, et que la résolution d’un transfert digne de ce nom est bien nécessairement l’histoire de cette tentative de mise en échec. Il doit y avoir un peu de cela chez l’ami Woody Allen. Chacun de ses films semble un pied-de-nez à son shrink la preuve que ça ne marche pas, la preuve que vous êtes nul, c’est ma plainteC’est que je souffre toujours autant, que je n’arrive ni à aimer tout à fait, ni à être vraiment aimé. Sauf que le pied-de-nez est léger, qu’il s’adresse, dans son ironie, autant (sinon plus) à lui-même qu’à l’autre et qu’on en rit… ensemble. Ce décentrement de la demande narcissique, ce travail fécond autour du poison de la répétition et de l’échec, de la névrose montrent, paradoxalement que, si l’analyse, ça ne marche pas tout à fait, ça marche un peu quand même.

L’un des fantasmes du patient qui entame une analyse – en tout cas ce fut, c’est toujours le mien – est de sortir neuf, transformé par la cure. D’être enfin à la hauteur de « l’Idéal du moi ». Adieu inhibitions mortifères, hontes narcissiques, culpabilité rampante, pulsionnalité gênante. Place à un moi grandiose, à la hauteur de l’idéal. Bon, autant le dire de suite, ça ne marche pas comme ça. Si le fantasme alimentera la cure, cette dernière n’en permettra pas le triomphe.

En revanche, pour un Woody Allen, la cure – et le talent, bien sûr – auront permis de réaliser ce magnifique Café society, sorti hier sur nos écrans. Inutile d’évoquer ici la réussite artistique du film. Elle comblera d’elle-même chaque spectateur. Chaque plan est juste, le rythme parfait, la photographie excellente. Jesse Essenberg est bouleversant. Blake Lively, entraperçue, d’une grâce éblouissante. Jeanie Berlin, Steve Carell, Corey Stoll sont épatants.

Si je propose, pour le plaisir de l’exercice, de relier Café society à l’expérience de l’analyse, ce n’est pas pour illustrer le concept de sublimation, couramment compris comme un mouvement allant de la frustration du désir à la réalisation du chef-d’œuvre. Je voudrais en revanche attirer l’attention du spectateur sur l’idée de déplacement – un déplacement que permet l’analyse, et qui n’est pas une transformation.

Woody Allen, c’est un peu toujours la même chose ? Oui, et alors ?

Les détracteurs du cinéma de Woody Allen nous diront une fois de plus que dans ses films, c’est un peu toujours la même chose. Oui. Et non. On sera d’ailleurs plutôt tenté de répondre : oui, et alors ? Pour ma part je ne serai jamais lassé de partager l’émotion de Woody Allen, amant éconduit. Et même si je crains que Broadway Danny Rose (mon film préféré de Woody Allen) ne soit jamais égalé ou surpassé, je serai toujours fidèle à cet écho de la douleur d’aimer et à cette obstination à vivre et rire, quand même. Mais il se trouve que, justement, Café society, tout en reprenant des thèmes, des figures classiques de Woody Allen, marque une évolution dans son œuvre. Un déplacement donc.

Prenons la rivalité œdipienne qui, dans Café society, oppose le jeune Bobby à son oncle Phil pour la conquête de la belle Vonnie. Cette rivalité apparaît comme un quasi-remake de celle opposant, par exemple, Val Waxman à Hal Yeager dans Hollywood ending. Il y a bien, dans les deux cas, d’un côté un être fragile, sensible, New-yorkais pas trop bien dans ses souliers, ne réussissant pas en société (en un mot, un enfant), et de l’autre un important, un riche-et-puissant, un Californien, un patron, une figure paternelle et castratrice. La femme convoitée hésite entre son attendrissement pour l’être faible qui pourrait lui appartenir et son attirance pour l’être fort à qui appartenir – la mère de notre œdipe. Je passe sur le fait que dans Hollywood ending, le fantasme semble tout-puissant et que la femme, en dernière instance, choisit le faible (alors que dans Café society, Bobby trouve et aime une autre femme, fût-ce au prix de la mélancolie).

Ce qui est tout à fait intéressant, c’est la différence entre Hal Yeager et l’oncle Phil. Le premier est une sorte de monstre grossier avec lequel il est impossible de transiger. Il peut être intégralement haï. Il est l’objet du fantasme meurtrier de l’enfant. Le second est quelqu’un avec qui, en dépit de la rivalité, on peut s’entendre, faire des affaires, se parler, se comprendre. Mieux : Woody Allen ne se contente pas de rendre grâce à ce personnage (Phil donnera du travail à son neveu Bobby, il financera la défense de son autre neveu, Ben), il en fait un être fragile, sincère vis-à-vis de la femme aimée. Dans Café society, Woody Allen reconnaît au père sa part d’enfance. Au total, Bobby se sépare bien du couple Phil-Vonnie, mais ce n’est pas l’oncle Phil qui le met dehors (comme l’avait fait Hal Yeager). Bobby et Phil ne rompent pas. Il y a apaisement.

Ce déplacement possible, cette « dés-intrication », sont typiques d’un travail analytique réussi. D’un point de vue cinématographique, cela se traduit aussi par un déplacement de la position subjective de l’auteur. Dans Hollywood ending, Val Waxman (incarné par Woody Allen lui-même… et premier rôle) incarne cette position subjective de Woody Allen – à quelques nuances près, bien sûr, qui font tout le sel et l’humour de ce film. Dans Café society, la place subjective du réalisateur se distribue entre le personnage de Bobby… et un second-rôle, voire un rôle secondaire, celui du beau-frère, ce « mentsh », cet homme qui s’empêche et qui trouve que si la vie n’a pas de sens, on peut non seulement l’accepter mais y trouver intérêt, amusement, voire un paradoxal réconfort.

Reste tout de même une énigme qui m’a laissé dans un abîme de perplexité et que je soumets au lecteur. Pourquoi Bobby ne sauve-t-il pas son frère, Ben, de la menace qui pèse sur lui ? Pourquoi Bobby devenu grand ne se fait-il pas, alors qu’il en a la possibilité, le gardien de son frère ? S’agit-il d’une résurgence, comme dans les rêves, de la pulsion meurtrière ? Ou, plus simplement, l’affirmation que justice doit passer ?

Cette interrogation me permet de glisser un mot sur Mauvaise graine (de l’Italien Claudio Caligari), sorti également cette semaine.

Certes tout n’est pas réussi – loin de là – dans ce film mettant en scène deux amis, Cesare et Vittorio, drogués et délinquants, et qui affrontent l’existence comme ils peuvent, c’est-à-dire pas très bien. La maladresse confondante de certaines scènes pourra décourager nombre de spectateurs (surtout qu’on les rencontre principalement au début). Mais c’est un film qui vous tire par la manche, comme ces vieux amis qui ne craignent pas les rebuffades et insistent : j’ai quelque chose à te dire. Tournés avec peu de moyens, les décors naturels y sont toujours justes et pas le moindre intérêt de cette rencontre avec une Italie modeste, touchante, vraie. Quand elle n’est pas sabordée par des gestes excessifs, mal assumés par les acteurs (Alessandro Borghi et Luca Marinelli, l’un et l’autre plus authentiques dans les scènes où leur affectivité pointe que dans les scènes surjouées de rixes), l’histoire de ces deux jeunes hommes est émouvante – une amitié aimante, chaotique, parfois lumineuse, sur fond de drogue, de bagarres, de braquages minables ou de boulots qui le sont à peine moins. On y retrouve cette particularité latine : les marginaux ne sont pas tout à fait exclus dans une société elle-même pas complètement à cheval sur les règles. Mais là encore, bien qu’ils se voudraient amis « à la vie, à la mort », l’un ne parvient pas à sauver l’autre. Il échoue aussi à être le gardien de son frère.

Le Royaume

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Injuriez-vous les uns les autres!

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injuriez vous julienne flory
Wikipedia. Auteur : Cory Doctorow.
injuriez vous julienne flory
Wikipedia. Auteur : Cory Doctorow.

Elles viennent si bien aux lèvres qu’on les croit faciles à manier, alors que c’est tout le contraire : les insultes supposent de l’habileté, de la discipline, voire du talent. Telle est du moins la suggestion de Julienne Flory dans Injuriez-vous, un bref essai sur les usages de l’insulte, ses risques pour les insulteurs et les insultés, son influence sur les rapports sociaux. En convoquant des auteurs savants, classiques de la linguistique (Quine, Austin) ou barons de la sociologie (Goffman, Bourdieu), elle élève les pires injures au rang d’objet scientifique, un peu comme l’universitaire Thomas Bouchet qui, dans Noms d’oiseaux, montrait l’intérêt de l’insulte en politique pour l’étude de l’histoire de France. Son petit livre – au style parfois brouillon, hélas – n’est ni un dictionnaire, ni un recueil, aussi n’y trouve-t-on pas beaucoup d’exemples ; mais les insulteurs semi-professionnels, de plus en plus nombreux à l’ère de Twitter et des réseaux sociaux, y trouveront de bons conseils pour parfaire leur technique. En voici quelques-uns.

Bien choisir son vocabulaire. Nombre d’insultes ont partie liée avec le corps, spécialement avec les organes génitaux et les déchets corporels – vents, excréments, tout ce qui évoque la souillure. En revanche, les menstrues n’ont, bizarrement, jamais donné lieu à des injures, du moins en français ; en Jamaïque, en revanche, on s’envoie volontiers du blood claat (« serviette usagée ») à la tête. Par ailleurs, les organes non-génitaux ou anaux ne recèlent aucun potentiel. Dit-on « sale poumon », ou « pauvre genou » ?

Varier les attaques. A côté de l’insulte directe (« connard »), la plupart des langues sont riches en insultes « par ricochet » qui passent par un tiers, généralement la mère (« fils de p… ») ou l’ascendance (« enc… de ta race »). Ces variantes sont souvent plus efficaces que les insultes personnelles parce qu’elles infligent une « blessure intime » impliquant des êtres chers. Une enquête menée auprès d’adolescents a montré que ces derniers trouvent les insultes par ricochet plus humiliantes, et moins pardonnables.

Toucher aux limites. Si les « n… ta mère » et autres « n… ta race » sont si répandus, ce n’est pas seulement parce qu’ils attaquent l’origine : c’est aussi à cause de la limite morale qu’ils transgressent : l’inceste. « L’action de fornication suggestive dans ces expressions évoque le tabou suprême, c’est-à-dire la violation du totem », remarque Julienne Flory. Finalement, la famille entière de l’insulté se trouve souillée par une sorte de « double ricochet » d’une redoutable puissance.

Tenir compte du destinataire. De nombreuses insultes n’ont de force qu’au sein d’une communauté ; au-dehors, elles tombent à plat, ou restent privées de sens. Par exemple, « Je b… tes morts » est la pire insulte chez les Manouches, où le respect des morts est sacré. Une querelle entre Manouches débouche sur des fâcheries plus ou moins graves mais, si les morts sont insultés, la brouille, totale et irrémédiable, peut se solder par des coups de feu. Hors la communauté, en revanche, cette insulte paraîtra bizarre, voire incompréhensible.

Salauds de démocrates !

Ne pas se tromper d’époque. Beaucoup d’injures ont des origines surprenantes. « Salope », par exemple, viendrait de « sale huppe », oiseau jugé sale parce qu’il emploie ses déjections pour faire fuir ses agresseurs. A l’origine, la salope est donc une femme sans hygiène (d’où le verbe « saloper ») ; ce n’est que par glissement que le terme désigne aujourd’hui un comportement sexuel. De même, un mot comme « démocrate », si valorisé de nos jours, fut jadis employé comme injure, notamment pendant les révolutions américaine et française.

Ne pas traduire. Liées au contexte culturel et à l’histoire de la langue, les insultes passent mal la traduction. Ne restituez jamais une insulte mot-à-mot, le résultat serait ridicule, à l’image de l’attaque du Sun contre Jacques Chirac lors du veto français contre la guerre en Irak, en 2005 : le tabloïd avait titré, à destination du public hexagonal, « Chirac est un ver », ignorant que « ver » n’a pas en français la connotation humiliante de worm.

Se méfier du destinataire. Tout le monde mérite sans doute une insulte de temps à autres, mais certaines cibles sont plus ou moins protégées par la loi. Les dépositaires de l’autorité publique, par exemple, bénéficient du délit d’outrage. Mais aussi les homosexuels, les membres des minorités ethniques, les handicapés, et tous ceux pour qui le législateur prévoit un traitement de faveur, via des peines alourdies en cas d’injure ès qualité. Toutes les injures ne se valent pas aux yeux du droit.

Distinguer l’injure du juron. L’injure est envoyée à la face d’un semblable, le juron ne concerne que soi. D’où la différence entre « merde » (juron) et « grosse merde » (injure). Le juron est grossier, pas insultant. Il peut même jouer un rôle positif dans la vie quotidienne, comme l’a montré une expérience de psychologie aux Etats-Unis : des cobayes forcés de plonger la main dans un seau d’eau glacée tiennent plus longtemps s’ils peuvent jurer pour se soutenir.

Distinguer l’injure du rite. Dans de nombreux milieux, l’injure, ritualisée, perd sa fonction offensante pour devenir un moyen de reconnaissance, un jeu, une compétition amicale. Tel est le cas des concours de vannes façon « ta mère », équivalents du « yo mama » américain, où les compétiteurs déploient leur inventivité langagière dans la tradition, au fond, des battles de saxophone à Kansas City. « L’insulte, note Julienne Flory, devient dans ce cas un véritable art ».

Ne pas armer l’adversaire. C’est le paradoxe de l’injure : appropriée par l’insulté, elle peut conférer sa conscience de soi à un groupe dominé. Sans-culotte, communard, suffragette furent des insultes retournées en drapeaux ; les prostituées se disent aujourd’hui « fières d’être putes », les lesbiennes s’affichent « gouines » (les « Gouines rouges » des années 1970), sans parler du « nigger » aux Etats-Unis. « C’est le rôle de l’insulte, note Julienne Flory, de permettre à un groupe de passer de l’oppression à la révolte ». Insultés, injuriés, remerciez vos insulteurs, au lieu de leur faire des procès : non seulement leurs insultes ne tuent pas, mais il arrive qu’elles rendent plus forts.

Injuriez-vous ! Du bon usage de l’insulte, Julienne Flory, Les Empêcheurs de penser en rond/La Découverte, 2016.

Injuriez-vous !: Du bon usage de l'insulte

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Chuck Palahniuk a osé le clito

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chuck palahniuk orgasme
Chuck Palahniuk. Numéro de reportage : SIPAUSA30042321_000004.
chuck palahniuk orgasme
Chuck Palahniuk. Numéro de reportage : SIPAUSA30042321_000004.

Si vous voulez devenir maître du monde, ou le détruire, ce qui revient sensiblement au même, vous avez plusieurs solutions : vous pouvez déclencher le feu nucléaire, répandre un virus mortel, provoquer un krach boursier ou contrôler l’orgasme féminin dont la puissance ravageuse vaut bien les deux catastrophes précitées. C’est le cœur d’Orgasme, le dernier roman de Chuck Palahniuk qui est un écrivain aussi doué que déviant, maîtrisant parfaitement les codes du thriller, de la SF, de l’épouvante, du gore, de la satire sociologique pour évidemment les détourner, les subvertir et laisser le lecteur ou la lectrice avec  un sentiment double, celui d’avoir ri à des choses très malsaines et de s’être laissé prendre au réalisme d’une fiction pourtant éminemment délirante. Pour ceux à qui le nom de Palahniuk ne dirait rien, rappelons qu’il est l’auteur de Fight Club qui donna un excellent film, un des premiers qui ait conjugué schizophrénie, complot, revendication virile et volonté de détruire totalement le capitalisme.

Girl next door

Dans Orgasme, la scène inaugurale est à elle seule un résumé de la « manière Palahniuk » : une jeune femme  se fait agresser par un témoin dans un tribunal où il n’y a plus que des hommes sans que personne ne réagisse.  On n’est pas loin  de Kafka, pour tout dire, avec cette impression angoissante d’être dans notre monde mais de ne plus comprendre soudain les lois qui le font fonctionner. La jeune femme en question s’appelle Penny Harrigan et Orgasme est son histoire.

Quelques mois avant la scène du tribunal, cette fille « quelconque » (comme elle se définit elle-même)  venue du Nebraska pour réussir à New-York, se retrouve stagiaire à tout faire (pléonasme) dans un grand cabinet d’avocats. C’est là qu’elle rencontre le client le plus prestigieux de sa boîte, un homme plus puissant que le plus puissant des chefs d’Etat, Linus Mawxell, trentenaire lisse comme un milliardaire new age, qui a fait fortune dans les médias et les hautes technologies. Lui qui est surnommé dans la jet-set Orgasmus Maxwell puisqu’il a su mettre dans son lit l’actuelle présidente des Etats-Unis, la (nouvelle) reine d’Angleterre et même une actrice française (ce qui est encore plus difficile), le voilà qui invite une Penny Harrigan merveilleusement  timide, voire un peu gourde pour un dîner dans un restaurant où il faut réserver dix ans à l’avance.

Devenir un rat de laboratoire

Le conte de fées ne durera pas quand Penny comprendra ce qui se passe vraiment. Parce que faire l’amour avec Linus Maxwell, c’est avant tout devenir un rat de laboratoire. Il teste sur vous des sex-toys et autres aphrodisiaques d’une puissance hallucinante et il note tout, minutieusement, sur un petit carnet tout en vous gardant sous surveillance médicale constante. En fait, Maxwell veut lancer une gamme de produits, Beautiful you, qui vont réduire les femmes à de pures machines désirantes, pouvant très bien se passer des hommes, mais pas de consommer tout et n’importe quoi, surtout les produits Linus Maxwell évidemment. Et Penny, comme nous le montre Palahniuk avec son ironie inimitable, a assez vite une vision très claire de l’avenir : « Soudain elle imagina un milliard de femmes négligées ou célibataires en train se masturber, résignées, seules. Dans des appartements minables, au fond des fermes délabrées. Ne faisant plus l’effort de rencontrer des hommes. Vivant et mourant sans autres âmes sœurs que leurs gadgets Beautiful You. Ces femmes, au lieu de devenir soit des putains, soit des madones, deviendraient des célibataires passant leur temps à se tripoter. Cela ne correspondait pas à l’idée que Penny se faisait du progrès social. »

Et d’entamer, alors, une lutte à mort contre Linus qui passera par quelques péripéties aussi diverses que le suicide en direct de la présidente des USA à New-York, une masturbation mortelle aux Oscars sous les caméras du monde entier ou la grotte himalayenne d’une ermite pluricentenaire à qui  Linus a volé ses secrets. Bref, on n’a pas vraiment le temps de s’ennuyer, surtout que chez les hommes devenus inutiles et obsolètes, la colère monte…

Entre Villiers de l’Isle Adam et Manara

Comme Palahniuk se situe quelque part entre le Villiers de l’Isle Adam se moquant des savants positivistes qui voulaient procéder à l’analyse chimique du dernier soupir et le Manara du Déclic, Orgasme devient un roman ambigu, peut-être très moral au fond puisqu’il montre que le meilleur moyen d’en finir avec l’humanité, c’est de mêler le sexe et la consommation, c’est de faire du sexe la condition de la consommation et vice versa. Derrière Linus Maxwell, qui a quelque chose de ces grands génies du mal que l’on trouvait dans les romans populaires de Gustave Le Rouge ou Ponson du Terrail, c’est toute une volonté de chosifier le vivant, de le réduire en équations rentables qui est  exposée ici, à nu évidemment. Et ce, par un Palahniuk sûrement plus inquiet qu’il ne veut bien le montrer derrière sa narration joyeusement cynique et maîtrisée de bout en bout.

Orgasme, Chuck Palahniuk, traduction de Clément Baude, Ed. Sonatine, 2016.

Orgasme

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Le Déclic - Intégrale noir et blanc

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Le festival dans les étoiles

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(Photo : Urban Distribution)
Image extraite du film «The Lebanese Rocket Society» (Photo : Urban Distribution)

Fruit du travail passionné de deux enseignants, le festival « L’espace d’un instant » inaugure sa première édition à Cergy-Pontoise ce week-end, sur le thème du voyage spatial. Le décollage est prévu vendredi 13 mai avec la projection de The Lebanese Rocket Society, drôle de documentaire réalisé en 2012 par Joana Hadjithomas et Khalil Joreige, sur une drôle d’aventure : la courte épopée spatiale du Liban, parenthèse lyrico-technologique entre deux guerres, de 1960 à 1967, qui voit une poignée d’étudiants, emmenés par le professeur Manoug Manougian, de l’université arménienne Haigazian, concevoir le projet d’envoyer une fusée libanaise dans l’espace. L’entreprise a abouti au lancement d’un prototype de fusée de huit mètres, la Cedar-4, qui réussit à atteindre la stratosphère, une aventure que seuls quelques timbres commémoratifs, un discret monument devant l’université Haigazian et le documentaire d’Hadjithomas et Joreige viennent rappeler.

Pour monter encore plus haut vers la voûte céleste, le festival propose le même soir une diffusion sur grand écran et en plein air, à Cergy, du chef d’œuvre de Stanley Kubrick, 2001, l’Odyssée de l’espace, événement que les cinéphiles n’ont pas l’occasion de célébrer si souvent.

Tout au long du week-end, avec la participation du cinéma l’Antarès, du Parc aux étoiles de Triel-sur-Seine, de l’association des cinémas indépendants Ecrans VO et de l’Association des Cinémas de recherche d’Ile-de-France (ACRIF), le festival propose une conférence sur « La science dans Star Wars », des rencontres avec les membres du laboratoire d’astrophysique de l’Université de Cergy ou avec le planétologue Walter Goetz. Les  festivaliers pourront également profiter des séances de planétarium, et de la projection des films Gravity et Interstellar ou du documentaire No Gravity. Pour parachever le lancement de cette nouvelle course à l’espace, la cérémonie de clôture dimanche 15 mai prévoit un cinéconcert (Le voyage dans la lune) et la projection de la sélection d’un concours vidéo lancé auprès des lycéens du Val d’Oise sur le thème « L’espace efface le bruit ». Et puisque dans l’espace, personne ne vous entendra crier, nul ne songera à se plaindre du fait que l’ensemble des activités proposées par le festival « L’espace d’un instant » soient totalement gratuites.

« L’espace d’un instant », festival de cinéma à Cergy-Pontoise, le vendredi 13, samedi 14 et dimanche 15 mai.

Aux soldats de Verdun, la République peu reconnaissante…

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Image des commémorations à Verdun, en 2008, du 90e anniversaire de la fin de la première guerre mondiale (Photo : SIPA;00569926_000005)

La République et ses élus reconnaissants ont finalement décidé d’épargner aux morts de Verdun l’ultime insulte de voir une caricature de gangsta américain à la sauce Skyrock, alias Black M, venir symboliquement piétiner leurs tombes, mais le mal est déjà fait. Puisqu’on nous rappelle à longueur de temps l’importance du devoir de mémoire, remarquons que la mémoire de Verdun s’est définitivement effacée dans le crâne des élus de la République. « Après trois jours d’intense polémique venue notamment des rangs de l’extrême droite, la mairie de Verdun (Meuse) annonce, ce vendredi matin, l’annulation du concert de Black M programmé pour commémorer le centenaire de la terrible bataille. »[1. Le Parisien (avec AFP) le 13 mai 2016.]. Il est entendu qu’il faut nécessairement être d’extrême droite pour trouver choquant qu’une sorte de pantin bling-bling soit choisi comme tête d’affiche d’une soirée destinée à rendre hommage aux 300 000 morts et au 400 000 blessés de la bataille de Verdun.

En choisissant Verdun comme point de fixation pour tenter de saigner à blanc l’armée française lors de l’opération Gericht (« Jugement »), le général allemand Erich Von Falkenhayn pensait entraîner la France dans le piège du patriotisme et faire en sorte que des sacrifices insurmontables soient consentis pour tenir cette place-forte et ce lieu symbolique où fut signé en 843 le traité de Verdun qui donna naissance aux royaumes de Charles le Chauve, Lothaire et Louis le Germanique et détermina tout le destin de l’Europe. Mais le plan de Falkenhayn réussit trop bien : il parvient à galvaniser la résistance des troupes et l’adhésion de la population à l’effort de guerre. Après avoir engagé 1 200 000 hommes contre un nombre légèrement inférieur de Français, l’armée allemande devra s’avouer vaincue à Verdun, après avoir laissé dans l’aventure 150 000 morts et 200 000 blessés, un sacrifice tout aussi effroyable que celui consenti par l’armée française pour tenir Verdun.

Pour évoquer cette épreuve et rendre justice aux centaines de milliers de spectres dont les ombres flottent encore sur les champs de bataille suppliciés de Verdun, il était logique de faire appel à Black M, parfaite synthèse entre variété débilitante et racaillitude grand-guignolesque, membre du groupe Sexion d’Assaut, dont le nom évoque avec délicatesse les Sturm Abteilung du parti nazi. Il aura fallu la plainte déposée par un petit-fils de poilu pour que Samuel Hazard, maire PS de Verdun, décide finalement de revenir sur la décision initiale et de déprogrammer Black M.

Ces lumières qui nous dirigent…

On peut se demander naïvement ce qui peut se passer exactement dans la tête d’un élu quand on lui propose une idée pareille. « Monsieur le maire, ne serait-ce pas un projet innovant que de solliciter l’excellent chanteur de rap Black M pour animer les cérémonies de commémoration du centenaire de la bataille de Verdun ? » Il faut même produire un douloureux effort pour parvenir à lier en une seule ces deux réalités que la raison devrait pourtant s’obstiner à dissocier : le quotidien infernal des milliers de soldats hachés menu par la mitraille et l’univers de Black M, yéyé du rap américain, amuseur de galerie section « jeunisme aggravé ».

Le cerveau de Samuel Hazard semble pourtant avoir très bien fonctionné au moment de prendre cette décision. Il continue d’ailleurs à la défendre puisque, dit-il, Black M est actuellement « plébiscité par les jeunes comme aucun autre artiste français. » Argument imparable que celui-là. On se demande pourquoi Dieudonné n’a pas été invité lors de la commémoration du soixante-dixième anniversaire du Débarquement ou à l’ouverture des commémorations du centenaire de 1914-1918 en 2014. Après tout l’humoriste était aussi un artiste français plébiscité par les jeunes à l’époque, il aurait donc fallu l’inviter. On imagine que Maître Gims est déjà pressenti pour rendre hommage en 2017 aux quelques 30 000 soldats tués en une semaine au cours de la bataille du Chemin des Dames, avec un son et lumière de folie juste à l’emplacement de la funeste tranchée des baïonnettes…

« Ne pas se prendre la tête » est devenu l’idéologie reine de toute une époque et notre société enrage de devoir prendre encore au sérieux quelques vagues tragédies de notre histoire. Qu’on se rassure en tout cas : l’annulation du concert de Black M n’est presque due après tout qu’à des questions de sécurité. Dans sa chanson Désolé, en 2010, Black M traitait la France de sale pays de « kouffars », de « mécréants » quoi. Un terme, a-t-on glissé à Samuel Hazard, qui fait désormais partie de la rhétorique de l’Etat islamique et qu’il serait de mauvais aloi de voir associé aux commémorations de Verdun en raison d’une polémique malheureuse et en ces temps d’état d’urgence et d’attentats à répétition.

Les poilus doivent donc à une tragédie plus récente que la leur le fait que leur sacrifice ne soit pas complètement déshonoré par un affreux bouffon de la société du spectacle venu danser et éructer sur leurs tombes. En tout cas, ce n’est pas sur le respect de la mémoire ou le sens historique des élus qu’il leur fallait compter pour éviter l’affront. Après s’être pris les pieds dans cette nouvelle et pathétique polémique, l’Elysée, la mairie de Verdun et le secrétaire d’Etat aux Anciens combattants se renvoient tous la balle avec un courage dont on est heureux qu’il soit sans rapport avec celui dont firent preuve les soldats de Verdun. Sans quoi aujourd’hui on célébrerait peut-être une victoire allemande à Verdun en invitant le célèbre rappeur « Schwartz M »…

Alors que la ministre de l’Education nationale a lancé à la rentrée dernière le dernier dispositif pédagogique en vogue – l’enseignement moral et civique – destiné à réveiller l’esprit civique des centaines de milliers d’élèves français, il est ahurissant de constater de quelle manière peut être traitée la mémoire des centaines de milliers de combattants qui moururent dans les tranchées boueuses pour permettre à leurs descendants de se comporter comme de parfaits imbéciles dans ce qui, grâce à tous ces morts, s’appelle toujours une république aujourd’hui. Les professeurs des collèges et lycées à qui l’on a demandé, après les attentats de janvier et de novembre 2015, de maintenir, voire de ressusciter, la conscience citoyenne de leurs élèves vont avoir fort à faire tant elle semble bel et bien morte et enterrée chez nombre d’élus qui l’ont troquée depuis longtemps contre la démagogie et le jeunisme. Black M ne viendra peut-être pas à Verdun mais la République vient quant à elle d’y tomber au champ du déshonneur. Mais il semble admis aujourd’hui que celui qui rappelle l’importance de l’histoire dans la composition de la psyché nationale doit être immédiatement soupçonné d’accointances et de passions douteuses. Alors on oubliera Verdun, comme on oubliera Black M…De toute façon, c’est le départ imminent de Zlatan Ibrahimovic du PSG qui fait à présent à la une des médias. Depuis qu’il a été déprogrammé, Black M a déclaré à ses fans que si l’on ne comprenait pas sa musique, ce n’était pas grave, que l’important était de s’amuser. Que Black M et son public s’amusent bien pendant que les soldats de Verdun, eux, reposent en paix.

Au FigaroVox, on débat à plusieurs voix

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Vincent Tremolet de Villers et Alexandre Devecchio, responsables du FigaroVox. Photo: Hannah Assouline.
Vincent Tremolet de Villers et Alexandre Devecchio, responsables du FigaroVox (Photo : Hannah Assouline)

C’est un déjeuner de famille, sans les désagréments afférents puisque personne n’a commandé de vin. À notre gauche, Alexandre Devecchio, 29 ans. Face à nous, Vincent Trémolet de Villers, 41 ans, son patron. Soit la moitié du service « Débats et Opinions » du grand quotidien qui affiche toujours, sous son titre, la très belle réplique du Mariage de Figaro : « Sans la liberté de blâmer, il n’est point d’éloge flatteur. » Nous voilà donc entre « cousins », un terme que ne renient pas les deux journalistes, lorsqu’on aborde la création du site FigaroVox, dont le succès fulgurant a fait un lieu incontournable du débat d’idées sur Internet : « Avant FigaroVox, il y avait Marianne2 et Atlantico, qui étaient des précurseurs, mais surtout Causeur », explique Alexandre. Le gène que nous avons en commun ? Celui du pluralisme, que Vincent définit en quelques mots choisis : « Il n’y a pas de bonne ou de mauvaise analyse, tant que le point de vue est factuellement juste, argumenté et bienveillant. »

Une aura impressionnante

Autre point commun : le « Vox », comme le site Causeur.fr, n’est pas un « pure player » (un média 100% Internet). « On n’est pas hors-sol, résume Vincent. Même si on essaie d’être le plus large possible, Le Figaro a quand même un ADN : c’est le journal de la droite et du centre. » Pour Alexandre, le site dont ils s’occupent est donc simplement « une déclinaison web des pages « débats-op » qui fonctionne bien, comme il y a maintenant Le Scan politique et le Scan éco ». Au « Fig », chaque service travaille à la fois pour les versions web et papier. Mais en effet, FigaroVox jouit aujourd’hui d’une aura impressionnante, avec ses deux à trois millions de visiteurs uniques par mois pour à peine six à dix publications par jour. « On bénéficie de la puissance de la marque, explique Vincent. Les gens qu’on sollicite pour écrire ou répondre à nos questions nous disent plus facilement oui. »

La stagiaire la plus courtisée de Paris

Au total, le service « débats-op » compte cinq personnes : en plus de Vincent et Alexandre, il y a Guillaume Perrault, fin connaisseur de l’histoire politique française et infatigable rédacteur d’analyses, Marie-Laetitia Bonavita, qui traite surtout de diplomatie ou d’économie, et la stagiaire la plus courtisée de Paris, Eléonore de Vulpillières. Ils peuvent également compter sur les cinq chroniqueurs réguliers du journal papier : Nicolas Baverez le lundi, Renaud Girard le mardi, Yves de Kerdrel le mercredi, Luc Ferry le jeudi, Ivan Rioufol le vendredi et Natacha Polony le samedi. Lorsqu’elles sont mises en ligne sur FigaroVox, leurs chroniques sont accessibles moyennant paiement. Quant aux contributeurs du site, ils sont par définition « irréguliers ». « Au départ, raconte Vincent, on avait aussi cinq chroniqueurs avec des jours qui leur étaient attribués. » Mais rapidement, la réactivité permise par le web leur a fait réaliser que c’était absurde : « Maintenant, c’est l’actualité qui décide de qui écrit quand. » Gilles-William Goldnadel, qui faisait « de l’humeur éruptive », Maxime Tandonnet « l’exercice de l’Etat », Gaspard Koenig du libéralisme, Franck Ferrand de l’histoire et Philippe Bilger un peu de tout, sont désormais sollicités lorsqu’un sujet du jour leur convient plus particulièrement.

Ouvertement affilié au Figaro, le « Vox » ne craint-il pas, en publiant des plumes qui signent également dans Valeurs Actuelles ou sur Boulevard Voltaire, de devenir un ghetto de méchants « néo-réacs », comme certains ne se gênent pas pour qualifier Causeur sans l’avoir jamais ouvert ? « Il s’agit d’un espace de convictions tranchées, mais nous ne sommes pas dans une démarche militante, répond Alexandre. Nous avons aussi bien donné la parole à Philippe de Villiers qu’à Jean-Luc Mélenchon. Et on a même Thomas Génolé ! » Depuis son lancement, le site peut en effet se targuer d’avoir toujours ouvert ses colonnes virtuelles à des personnalités de gauche autant que de droite, ou presque. « On est né le 4 février 2014 avec un débat entre Jean-Louis Bourlanges et Henri Guaino intitulé « Où va la droite ? », rappelle Vincent. Et le lendemain, un débat intitulé « Où va la gauche ? » entre Laurent Bouvet et Thierry Pech, président de Terra Nova. » Un peu plus tard, le site mettra en ligne « un débat sur les bobos » entre Thomas Legrand et Aymeric Patricot. Et d’autres encore apporteront vite la preuve que chez FigaroVox, on est tout sauf sectaire.

La migration des intellectuels de gauche

« On a aussi bénéficié d’un phénomène qui nous dépasse, admet toutefois Vincent. Le débat s’est déplacé : l’Obs comme Le Monde sont devenus un peu indiscernables, et un certain nombre de figures qui participaient au débat chez eux viennent davantage chez nous aujourd’hui. » Ce qu’il appelle « un désamour entre la sphère intellectuelle et une certaine gauche morale », voilà sans doute le meilleur carburant du site dont il est le patron, face à une « presse Pigasse »[1. L’expression est d’Alain Finkielkraut] qui s’acharne désormais à n’aborder le monde intellectuel que sous la forme de listes noires vengeresses. Exemple type : « Sur la réforme du collège, s’enthousiasme-t-il, on a eu tous les fameux « pseudo-intellectuels », qui écrivaient jusque-là plutôt dans Le Monde : Fumaroli, Finkielkraut, Julliard, Bruckner, Ferry… » Alexandre avance une explication toute simple : « Certains peuvent exprimer des idées qui ne sont pas forcément celles du Figaro sur l’économie ou la religion, par exemple, mais ils ont une vraie liberté de parole. Et ils savent qu’on ne va pas les instrumentaliser. » Eurêka ! M. Joffrin, si vous nous lisez…

Mieux encore : le site de débats du Figaro ne s’est pas contenté d’aimanter la plupart des intellectuels les plus en vue du moment, il a aussi permis à quelques nouvelles têtes bien faites de se faire connaître. « On a eu le souci de faire émerger des gens, en donnant leur chance à des petits jeunes, comme Bellamy ou Koenig, nous assure sans langue de bois ni fausse modestie Vincent. Ce sont des gens diplômés, qui existaient et avaient un potentiel, mais à qui on a donné une visibilité. » Moins jeunots, mais encore loin de pouvoir prétendre à l’habit vert des Académiciens, Coralie Delaume, Fabrice Hadjadj, Olivier Rey, Gaël Brustier ou Laurent Bouvet ont eux aussi profité du tremplin médiatique offert par FigaroVox. Avec le lancement récent de ses rencontres salle Gaveau, à Paris, l’équipe du « Vox » a pu constater que Natacha Polony, puis Agnès Verdier-Molinier et Alain Finkielkraut, attiraient autant les foules que les clics. Tant mieux, puisque ce média nouvelle génération, né dans la foulée des Manifs pour tous, se revendique d’Albert Camus et entend « empêcher que ce monde ne se défasse ».

PS : Un recueil des contributions au FigaroVox sortira dans le courant du mois de mai : Conversations françaises (éditions du Cerf).

Prostitution: pas de pitié pour les ratés!

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Olivier Donnars/NurPhoto

La loi de pénalisation des clients de prostituées est passée. Quelle catastrophe, cette prise en otage des bas-fonds par les intégristes un peu ridicules de l’abolition. On a su leur opposer seulement les jet-setteurs décomplexés friands d’Ukrainiennes sans papiers. Horrible.

Moi je m’interroge. Pas sur « le client gros pervers et répugnant » des uns ou « le client superfriqué et cool » des autres. Je m’interroge à propos du « client désespéré », du raté intégral de la vie, qu’aucune femme ne veut toucher, parce qu’il est moche et/ou pauvre, et/ou peut-être vieux. En gros, toute cette loi aurait dû être pensée à l’aune du client houellebecquien, le seul véritable, le seul client réel. Elle aurait dû être pensée pragmatiquement, selon les possibilités réelles de protection et d’émancipation des prostituées. La loi n’a pas vocation à rêver. Mais pour cela, il faut dépasser le hiatus sexué et se préoccuper de l’espèce humaine, de ses malheurs et du sordide qui l’accompagne sans aucune pause.

Cette loi sera une loi de plus contre les petites racailles de banlieue qui veulent se faire sucer pour la première fois au Bois, une loi contre les petits vieux soignés mais totalement seuls qui pour 25 euros se disent que, s’ils arrivent à bander, ils ont la possibilité de re-toucher, de re-pénétrer le corps d’une femme avant de crever en boule dans leur F1 et d’être découverts momifiés huit ans plus tard. C’est une loi contre tous les hommes qui ne savent pas parler et qui s’offrent des jambes écartées sans bla-bla aléatoire, sans déployer le moindre effort, dont ils n’ont de toute façon plus la force. C’est une loi contre tous ceux qui n’ont ni l’argent, ni la patience, ni le goût de l’incertitude qui consiste à inviter cinq fois une femme au cinéma ou ailleurs, dans l’espoir de pouvoir apercevoir de vrais seins avant la saint-glinglin.[access capability= »lire_inedits »]

Cette loi va aggraver la clandestinité de la prostitution dans des proportions qui mettront plus encore les prostituées en situation d’esclavage et en danger de mort. Car la vraie solution, ce serait la réglementation, la Sécurité sociale, l’accompagnement des prostituées et le démantèlement permanent des filières de proxénétisme. La solution n’est pas nette, pas totale, elle exige beaucoup de modestie et un mépris solide de l’hypocrisie et du puritanisme.

Mais avec cette loi de pénalisation du client, la morale sera contente. Les ligues de vertu féminine aussi. Combien de femmes pourtant passeraient leur soirée au bordel si on leur concoctait des rangées de priapes pas bégueules ? Je me marre. Il faut croire que quelque chose d’anthropologique conditionne ici les comportements, crée cette dissymétrie. La suprématie de forces animales, fondamentales, est intellectuellement insupportable à beaucoup, et toujours impensée.

La prochaine étape sera-t-elle l’interdiction de la sodomie et de la fellation, car « dégradantes pour la femme » ?

Comment ne pas voir, ne pas deviner, qu’en entravant ainsi cet exutoire à la misère intime qu’est la prostitution, sans aucune chance de l’abolir dans les faits, on fera surgir une brutalité folle au cœur gris de la société ? Je ne parle même pas de l’immixtion de l’État au cœur de nos libertés et pratiques sexuelles, personne ne comprend plus le b.a.-ba de la moindre philosophie politique. La prochaine étape du gouvernement sera-t-elle l’interdiction de la sodomie et de la fellation, car « dégradantes pour la femme » ? À coup sûr. C’est la logique empruntée. Est-ce que se faire sucer, c’est dégrader ? Pour l’oie lambda évadée d’une pseudo-bourgeoisie coincée, peut-être, mais pour beaucoup de femmes, de l’aristocrate funky à la prolo très coquine, en passant par la fille de profs lectrice de Bataille, non, pas du tout, c’est bon de sucer.

Vous avez délégué un droit de regard sur votre sexualité à l’État simplement parce que vous pensez que « ces pratiques-là » ne sont pas dignes, qu’elles ne vous concernent pas directement d’ailleurs, ou sont inavouables. Vous trouvez toute cette tartuferie rassérénante, à défaut d’être utile. Vous y voyez la victoire d’un genre de féminisme, qui vous permet de détourner les yeux de tous ces beaux couples, le vôtre aussi peut-être, où l’argent, et c’est bien naturel, joue un rôle prépondérant, qu’il s’agisse de celui de Monsieur ou de celui de Madame. Vous applaudissez, au fond, à la manière de puceaux romantiques, à une loi qui prescrit en creux, pour se grimper dessus, un Amour réciproque. Vous êtes fous ?

Je ne vais pas aux putes (j’y suis allé trois fois dans ma vie, à chaque fois dans des conditions différentes et tellement existentielles. Ce serait trop long à décrire, et inaudible pour les certitudes d’airain qui traînent de partout). C’est nul comme expérience, déprimant et radicalement morne, mais c’est tout sauf « insignifiant ». Supprimer cette possibilité mentale, cette solution ultime à l’égarement, à la détresse impérieuse parfois de la sexualité masculine, c’est exposer toute la société à des mouvements tectoniques, fondamentaux, dont personne ne peut prédire la forme que prendront les éruptions.

Et quid des handicapés et des services érotiques à la personne ? Pas de jouissance pour les mecs (et les filles aussi) en fauteuil ? Pourquoi le débat en est-il à pénaliser le client au lieu d’une proposition de loi sur l’assistance érotique aux handicapés, sur le modèle suisse, qui serait tellement plus « humaine », véritablement humaine ? Si les gens baisaient mieux, si les gens baisaient plus, si les gens baisaient joyeusement, ces débats n’auraient pas lieu. Hélas, notre darwinisme nous impose la sélection des partenaires, et à ce jeu il y a des perdants, beaucoup de perdants. Les priver de toute illusion, alors même qu’on n’empêchera jamais certaines femmes de se proposer comme leurre, est une folie.

Si personne ne souhaite pour sa fille la prostitution, personne ne souhaite pour son fils d’être client de prostituées. Est-ce vraiment clair pour tout le monde ? Est-ce une raison pour essayer de nier aussi grotesquement la quantité incroyable de chagrin, de dénuement et d’infortune qui s’échange fébrilement à la lueur des lampadaires ?[/access]