Vincent Tremolet de Villers et Alexandre Devecchio, responsables du FigaroVox (Photo : Hannah Assouline)

C’est un déjeuner de famille, sans les désagréments afférents puisque personne n’a commandé de vin. À notre gauche, Alexandre Devecchio, 29 ans. Face à nous, Vincent Trémolet de Villers, 41 ans, son patron. Soit la moitié du service « Débats et Opinions » du grand quotidien qui affiche toujours, sous son titre, la très belle réplique du Mariage de Figaro : « Sans la liberté de blâmer, il n’est point d’éloge flatteur. » Nous voilà donc entre « cousins », un terme que ne renient pas les deux journalistes, lorsqu’on aborde la création du site FigaroVox, dont le succès fulgurant a fait un lieu incontournable du débat d’idées sur Internet : « Avant FigaroVox, il y avait Marianne2 et Atlantico, qui étaient des précurseurs, mais surtout Causeur », explique Alexandre. Le gène que nous avons en commun ? Celui du pluralisme, que Vincent définit en quelques mots choisis : « Il n’y a pas de bonne ou de mauvaise analyse, tant que le point de vue est factuellement juste, argumenté et bienveillant. »

Une aura impressionnante

Autre point commun : le « Vox », comme le site Causeur.fr, n’est pas un « pure player » (un média 100% Internet). « On n’est pas hors-sol, résume Vincent. Même si on essaie d’être le plus large possible, Le Figaro a quand même un ADN : c’est le journal de la droite et du centre. » Pour Alexandre, le site dont ils s’occupent est donc simplement « une déclinaison web des pages « débats-op » qui fonctionne bien, comme il y a maintenant Le Scan politique et le Scan éco ». Au « Fig », chaque service travaille à la fois pour les versions web et papier. Mais en effet, FigaroVox jouit aujourd’hui d’une aura impressionnante, avec ses deux à trois millions de visiteurs uniques par mois pour à peine six à dix publications par jour. « On bénéficie de la puissance de la marque, explique Vincent. Les gens qu’on sollicite pour écrire ou répondre à nos questions nous disent plus facilement oui. »

La stagiaire la plus courtisée de Paris

Au total, le service « débats-op » compte cinq personnes : en plus de Vincent et Alexandre, il y a Guillaume Perrault, fin connaisseur de l’histoire politique française et infatigable rédacteur d’analyses, Marie-Laetitia Bonavita, qui traite surtout de diplomatie ou d’économie, et la stagiaire la plus courtisée de Paris, Eléonore de Vulpillières. Ils peuvent également compter sur les cinq chroniqueurs réguliers du journal papier : Nicolas Baverez le lundi, Renaud Girard le mardi, Yves de Kerdrel le mercredi, Luc Ferry le jeudi, Ivan Rioufol le vendredi et Natacha Polony le samedi. Lorsqu’elles sont mises en ligne sur FigaroVox, leurs chroniques sont accessibles moyennant paiement. Quant aux contributeurs du site, ils sont par définition « irréguliers ». « Au départ, raconte Vincent, on avait aussi cinq chroniqueurs avec des jours qui leur étaient attribués. » Mais rapidement, la réactivité permise par le web leur a fait réaliser que c’était absurde : « Maintenant, c’est l’actualité qui décide de qui écrit quand. » Gilles-William Goldnadel, qui faisait « de l’humeur éruptive », Maxime Tandonnet « l’exercice de l’Etat », Gaspard Koenig du libéralisme, Franck Ferrand de l’histoire et Philippe Bilger un peu de tout, sont désormais sollicités lorsqu’un sujet du jour leur convient plus particulièrement.

Ouvertement affilié au Figaro, le « Vox » ne craint-il pas, en publiant des plumes qui signent également dans Valeurs Actuelles ou sur Boulevard Voltaire, de devenir un ghetto de méchants « néo-réacs », comme certains ne se gênent pas pour qualifier Causeur sans l’avoir jamais ouvert ? « Il s’agit d’un espace de convictions tranchées, mais nous ne sommes pas dans une démarche militante, répond Alexandre. Nous avons aussi bien donné la parole à Philippe de Villiers qu’à Jean-Luc Mélenchon. Et on a même Thomas Génolé ! » Depuis son lancement, le site peut en effet se targuer d’avoir toujours ouvert ses colonnes virtuelles à des personnalités de gauche autant que de droite, ou presque. « On est né le 4 février 2014 avec un débat entre Jean-Louis Bourlanges et Henri Guaino intitulé « Où va la droite ? », rappelle Vincent. Et le lendemain, un débat intitulé « Où va la gauche ? » entre Laurent Bouvet et Thierry Pech, président de Terra Nova. » Un peu plus tard, le site mettra en ligne « un débat sur les bobos » entre Thomas Legrand et Aymeric Patricot. Et d’autres encore apporteront vite la preuve que chez FigaroVox, on est tout sauf sectaire.

La migration des intellectuels de gauche

« On a aussi bénéficié d’un phénomène qui nous dépasse, admet toutefois Vincent. Le débat s’est déplacé : l’Obs comme Le Monde sont devenus un peu indiscernables, et un certain nombre de figures qui participaient au débat chez eux viennent davantage chez nous aujourd’hui. » Ce qu’il appelle « un désamour entre la sphère intellectuelle et une certaine gauche morale », voilà sans doute le meilleur carburant du site dont il est le patron, face à une « presse Pigasse »[1. L’expression est d’Alain Finkielkraut] qui s’acharne désormais à n’aborder le monde intellectuel que sous la forme de listes noires vengeresses. Exemple type : « Sur la réforme du collège, s’enthousiasme-t-il, on a eu tous les fameux « pseudo-intellectuels », qui écrivaient jusque-là plutôt dans Le Monde : Fumaroli, Finkielkraut, Julliard, Bruckner, Ferry… » Alexandre avance une explication toute simple : « Certains peuvent exprimer des idées qui ne sont pas forcément celles du Figaro sur l’économie ou la religion, par exemple, mais ils ont une vraie liberté de parole. Et ils savent qu’on ne va pas les instrumentaliser. » Eurêka ! M. Joffrin, si vous nous lisez…

Mieux encore : le site de débats du Figaro ne s’est pas contenté d’aimanter la plupart des intellectuels les plus en vue du moment, il a aussi permis à quelques nouvelles têtes bien faites de se faire connaître. « On a eu le souci de faire émerger des gens, en donnant leur chance à des petits jeunes, comme Bellamy ou Koenig, nous assure sans langue de bois ni fausse modestie Vincent. Ce sont des gens diplômés, qui existaient et avaient un potentiel, mais à qui on a donné une visibilité. » Moins jeunots, mais encore loin de pouvoir prétendre à l’habit vert des Académiciens, Coralie Delaume, Fabrice Hadjadj, Olivier Rey, Gaël Brustier ou Laurent Bouvet ont eux aussi profité du tremplin médiatique offert par FigaroVox. Avec le lancement récent de ses rencontres salle Gaveau, à Paris, l’équipe du « Vox » a pu constater que Natacha Polony, puis Agnès Verdier-Molinier et Alain Finkielkraut, attiraient autant les foules que les clics. Tant mieux, puisque ce média nouvelle génération, né dans la foulée des Manifs pour tous, se revendique d’Albert Camus et entend « empêcher que ce monde ne se défasse ».

PS : Un recueil des contributions au FigaroVox sortira dans le courant du mois de mai : Conversations françaises (éditions du Cerf).

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