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Black M à Verdun: oui, c’est une insulte à nos Immortels

verdun blackm todeschini
Sipa. Numéro de reportage: 00524656_000014.

M’étant permis de critiquer le lynchage médiatique dont Mgr Barbarin avait été l’objet, j’appris de la bouche d’Ariel Wizman que j’étais un « avocat catholique bien connu ». Fort contrarié par l’organisation d’un concert de rap à Verdun pour commémorer le centenaire de la bataille, j’apprends maintenant des bouches du maire de la ville et du secrétaire d’État aux Anciens combattants suivis par les petits valets de la presse mainstream que cela ferait de moi un « raciste d’extrême droite ». Autant l’impair de Wizman m’avait fait sourire, autant l’insulte proférée par les deux zigotos dont je n’avais jamais entendu parler jusqu’à présent  risque de me rendre vraiment grognon. Alors, je vais dire aux ci-devant Samuel Hazard et Jean-Marc Todeschini, respectivement maire et secrétaire d’État, et à leurs petits copains, qu’il y a des sujets avec lesquels on ne plaisante pas, enfin en tout cas avec lesquels moi je ne plaisante pas. Que s’ils entendent se déshonorer, je souhaiterais qu’ils évitent de le faire en me crachant dessus.

Monsieur Hazard prétend que l’artiste qu’il a choisi pour honorer la mémoire de 300 000 Français tués pour la défense de leur pays, est « l’artiste préféré des Français en 2016 ». Étant français, et n’ayant pas encore émigré sur la planète Mars, je n’avais pourtant jamais entendu parler de Black M. Je me suis un peu renseigné, j’ai un peu écouté, et j’ai constaté que les Français de Monsieur le maire, étaient exclusivement des ados et des pré-ados. Petit phénomène commercial qui sera probablement oublié l’année prochaine, il n’y a pas grand-chose à dire sur la musique et le style de l’artiste, peut-être un peu plus sur son inspiration, le racisme, la misogynie et l’homophobie y étant très présents.

L’argument classique a fusé: «Extrême droite raciste!» Sauf que ça ne marche plus!

Comment l’idée de le programmer aux cérémonies de la commémoration officielle et internationale d’une des plus grandes batailles de l’histoire dont la trace est encore cuisante dans toutes les mémoires, a-t-elle pu traverser l’esprit d’un maire pourtant professeur d’histoire et obtenir l’approbation des plus hautes autorités de l’État ? Faut-il que toutes les dimensions du rapport de notre pays à cet événement aussi majeur et fondateur que le premier conflit mondial, leur échappent complètement. Il est pourtant tellement clair que les commémorations appelaient recueillement, solennité et silence. « La France est fille du soldat inconnu » avais-je écrit dans ces colonnes il y a deux ans au moment du lancement des commémorations de la première guerre mondiale, et j’invite à la relecture de ce texte auquel je ne changerais pas une ligne aujourd’hui. On y trouvera les raisons de l’incompréhension, de la colère et aussi de l’humiliation ressentie par tant de gens face à cette nouvelle inconséquence ridicule. Comme d’habitude, l’argument classique a fusé : « Extrême droite raciste ! » Sauf que ça ne marche plus, et qu’il est désormais vraiment indispensable d’arrêter, parce que nous ne le tolérerons plus. Je n’ai personnellement de ce point de vue aucun gage à donner ni aucune justification à apporter. Et s’imaginer que ce genre d’invectives est de nature à nous faire taire est une appréciation erronée. Je me contenterai juste d’une petite réponse en renvoyant à l’admirable Marseillaise de Jessye Norman pour le bicentenaire de la Révolution. Monsieur Hazard y apprendra que la dignité n’est pas une question de couleur de peau.

Quand je parle d’humiliation, c’est en pensant à toutes ces occasions où les gens du pouvoir ont trouvé le moyen de nous donner honte de les y avoir installés le 6 mai 2012. Au spectacle de la pantalonnade qui se prépare à Verdun, on constate que le ridicule n’est plus une habitude, c’est devenu une manie. Interrogé sur les réactions dans l’opinion publique, le rappeur a dit qu’il ne voyait pas où était le problème et qu’il fallait venir parce que les gens allaient « s’amuser ». En dansant parmi les tombes ? Mais, dites, est-ce qu’il faudra apporter sa binouze et son shit ou sera-ce offert par la mairie ? Humiliation aussi au spectacle des commémorations récentes par la Russie de sa victoire dans la « grande guerre patriotique » et surtout à celui de l’extraordinaire défilé du « Régiment Immortel ». Cette foule immense où pour honorer ses morts, leur donner vie dans les mémoires « comme ferait une mère, la voix d’un peuple entier les berce en leur tombeau ! » Oui mais ils sont émotifs les moujiks. Ça tombe bien, moi aussi.

Et attendons la leçon que ne manqueront pas de nous administrer avec leur élégance native, nos amis britanniques dans quelques semaines à l’occasion du centenaire de la bataille de la Somme.

Alors on va me dire que je prends tout cela trop à cœur, je le confesse et je m’en suis par ailleurs expliqué. Mais je ne suis vraiment pas sûr d’être tout seul. Aussi, nous avons été quelques-uns à lancer une initiative, celle de créer sur la toile notre « Régiment Immortel » virtuel en espérant qu’il deviendra réel. Chacun est invité à y déposer les portraits de ceux qui ont combattu jusqu’au sacrifice et de ceux qui eurent la chance d’en revenir. Et aussi les photos des monuments aux morts que l’on trouve dans toutes les villes et tous les villages de France.

Voyez-vous, Monsieur le maire, Monsieur le secrétaire d’État et la petite cohorte de malfaisants qui vous suivent, ces gens-là nous ne les abandonnerons jamais à l’extrême droite. Nous mènerons le combat pour les honorer dignement pour qu’ils continuent à vivre dans les mémoires. Mais en sachant bien que ce sera contre vous.

«Nuit debout, c’est Internet plus les soviets»

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yves michaud nuit debout
Yves Michaud. Photo: Julien Falsimagne/Leemage.

Daoud Boughezala : Contrairement à mai 68, Nuit debout n’est pas parti des universités mais de la place de la République, lieu symbole des attentats qui ont ensanglanté Paris l’an dernier. Quelle signification y voyez-vous ?
Yves Michaud[1. Philosophe, Yves Michaud est spécialiste de la violence sociale. Il vient de publier Contre la bienveillance (Stock, 2016).] : Ceux qui, comme moi, ont connu mai 1968, savent que ça n’a rien à voir. Nuit debout est un mouvement gaucho-populiste, comme on en voit dans plusieurs autres pays d’Europe, en Espagne avec Podemos, en Grèce avec Syriza, ou en Italie avec le mouvement Cinq étoiles. Ça manquait en France puisque nous avions déjà un populisme de droite bien organisé en parti, le Front national, mais pas encore la variante d’extrême gauche exprimant une demande de prise de parole directe du peuple.

Cette aspiration à la démocratie directe peut-elle déboucher sur un projet politique concret, comme dans les pays que vous avez cités ?
Il y a peu de chance que Nuit debout se constitue en mouvement tel quel, car la démocratie directe et participative s’épuise et s’évapore dans les assemblées générales. De plus en plus de loufoques y participent jusqu’à ce que plus grand monde ne vienne. À un moment critique, des professionnels des appareils politiques reprennent la dynamique en main – des léninistes pratiquant un nouveau « centralisme démocratique ». C’est le cas de partis comme Podemos en Espagne, ou du mouvement italien Cinq étoiles dont l’idéologue Casaleggio, récemment décédé, gérait le parti à travers une entreprise de communication à lui, extrêmement opaque – y compris sur le plan financier. Si, d’après Lénine, « le socialisme, c’est l’électrification plus les soviets », le gaucho-populisme, c’est Internet plus les soviets.[access capability= »lire_inedits »]

C’est-à-dire ?
Aujourd’hui, le fantasme d’expression directe, le fantasme des « conseils » est à la fois renforcé et biaisé par le numérique et la communication transversale. Or, pour avoir lu les 46 volumes des œuvres complètes de Lénine, je vous assure qu’il n’y définit jamais ce qu’est un soviet. Envers et contre tout, on a besoin des partis en démocratie, ne serait-ce que parce qu’il faut un minimum d’organisation. La démocratie permanente est un beau rêve avec de multiples dangers comme la non-comptabilisation ou le trucage des votes, les scrutins à n’en plus finir et qui s’annulent. Sans système de représentation, on tombe dans les errements de la démocratie antique, des emportements d’assemblées qui condamnent à mort les généraux victorieux à la bataille des Arginuses parce qu’ils n’ont pas enseveli les morts !

Que dit l’éviction d’Alain Finkielkraut de la place de la République des limites de cette démocratie participative ?
L’anecdote montre à quel point le débat politique devient en ce moment violent et intolérant. C’est ce que j’observe sur Facebook où les échanges d’idées se sont considérablement durcis, y compris chez les tenants de la « démocratie permanente ». Quelqu’un comme Philippe Corcuff ne discute pas, il invective – et ce n’est pas le pire !

Pourtant, du Palestinien au Rom en passant par la femme voilée, l’extrême gauche mouvementiste a à cœur de défendre toutes les identités minoritaires. Pour fantaisiste qu’il soit, en quoi ce tropisme menace-t-il la citoyenneté ?
Tenir compte des Palestiniens, des juifs, des femmes battues, des SDF, etc., c’est moralement très bien, mais à force de multiplier les lois de circonstance et les réglementations personnalisées on détruit les libertés et on entre dans la « customisation », comme on dit en marketing. Une communauté politique a pour fondement l’accord sur quelques principes, un accord qui implique qu’on accepte de renoncer à un certain nombre de particularités. À charge pour la société d’essayer de rétablir la justice en tenant compte des dons et des handicaps, mais jusqu’à un certain point seulement, sans quoi le concept d’égalité est pulvérisé.

… au profit de ce que vous appelez l’« État-guichet » ?
C’est une dérive naturelle du welfare state, qu’on traduit communément par État-providence alors qu’il faudrait plutôt parler d’État de bien-être. On est allé trop loin dans les traitements individualisés pour répondre à la diversité de la société. Du coup, l’État-guichet a pour contrepartie une démocratie consumériste fondée sur les particularités de chacun. Ainsi, si tout le monde approuve le principe d’une école publique gratuite, ce consensus n’empêche pas un énorme absentéisme des élèves, sur des périodes très longues, souvent avec l’accord des parents. Les gens veulent bien de l’école, mais à la carte ! Pour prendre un exemple plus polémique, si tous veulent des piscines publiques gratuites, certains réclament des horaires différents pour les hommes et les femmes.

Nombre d’élus locaux, de droite comme de gauche, cèdent à ce genre de revendications. Dans des sociétés démocratiques aussi plurielles que la nôtre, n’est-ce pas inévitable ?
Beaucoup des plaintes particularistes disparaîtraient si les gens avaient le sentiment de vivre dans une société qui veut être juste. Cela suppose que nos gouvernants adoptent des dispositions qui établissent une égalité et une justice élémentaires permettant l’adhésion populaire. C’est pourquoi je défends l’instauration d’une représentation proportionnelle intelligemment pensée et la mise en place d’une réforme fiscale lisible et transparente.
La fiscalité est l’indicateur le plus clair du type de société que l’on veut obtenir : on a autant d’États qu’il y a d’impôts. On devrait établir, comme le demandait la Révolution française, un impôt progressif universel, qu’il n’y ait personne de non imposable, quitte à ce que certains ne paient qu’un euro symbolique et que d’autres soient soumis à des taux quasi confiscatoires pour les tranches les plus élevées de leurs revenus.

Pour reprendre votre vocabulaire, cette attention portée aux petites gens au détriment des élites n’est-elle pas foncièrement populiste ?
Pas du tout. Le populisme, que favorisent des mouvements aux demandes aussi éparses que Nuit debout, conduit à des programmes fourre-tout contradictoires, donc inapplicables, ainsi qu’à des alliances contre-nature. En Grèce, Syriza s’est allié à un parti poutinien ultraorthodoxe pour obtenir la majorité autour d’un projet démagogique. Ce que je critique aussi dans le populisme de Nuit debout, c’est que les plaintes qui s’y expriment émanent d’individus capables d’aller place de la République et d’utiliser les réseaux sociaux. On n’entend pas les doléances des retraités qui touchent entre 500 et 700 euros par mois. Pour ça, il faut aller sur RTL !

Justement, lorsque la parole est laissée aux auditeurs, on les entend souvent se plaindre d’insécurités physique et culturelle. Dans votre dernier livre, vous y allez sans détours : « l’invasion pacifique massive peut parfois remplacer l’invasion violente ». Prônez-vous l’arrêt de l’immigration pour pacifier la société ?
Non, c’est une question très grave mais qu’il faut aborder avec nuances. L’immigration n’est pas arrêtable, les migrants sont là et il faut les intégrer. C’est un problème gigantesque appelé à s’amplifier, a fortiori si on continue de déstabiliser le Moyen-Orient comme on l’a fait depuis la guerre en Irak en 2003. Merkel et tout récemment le pape ont aussi commis une erreur monumentale en disant aux migrants : « On vous accueillera tous ». Cela a créé un appel d’air qu’il faut gérer.

Si je me fie à votre diagnostic de l’intégration des précédentes vagues d’immigration musulmane, il y a du pain sur la planche. Sans parler de cinquième colonne islamiste dans notre pays, existe-t-il une contre-société d’enfants d’immigrés n’ayant pas intégré des valeurs telles que la liberté d’expression ou de conscience ?
Cela me paraît tout à fait évident. J’y vois non seulement l’échec complet des politiques de banlieue qui depuis quarante ans ont englouti des quantités d’argent considérables, mais aussi le fiasco considérable de l’école. Mais le problème des banlieues a précédé le développement de l’islamisme. À l’image de la rappeuse Diam’s, toute une jeunesse désorientée trouve dans l’islam une identité de remplacement. Jusqu’au milieu des années 1990, la crise des banlieues ne s’articulait pas autour de l’islam, malgré quelques terroristes comme Khaled Kelkal. Et les Frères musulmans comme les salafistes ont profité de ce terreau pour « travailler » cette jeunesse.

Face à cette offensive prosélyte, vous préconisez un civisme intransigeant incluant la signature d’un serment de fidélité à la collectivité quand le citoyen devient majeur. Croyez-vous l’islam soluble dans ce républicanisme à la Rousseau ?
Les gens ont le droit de croire ce qu’ils veulent. La Révolution française, dans ses Constitutions de 1791 et 1793, a accordé la liberté de religion, notamment aux juifs et aux protestants… à condition que cela soit dans le respect de la constitution. En vertu du principe de neutralité, la République n’a pas à tenir compte des religions. C’est toute l’erreur des gouvernements successifs que d’avoir voulu imposer des modes de vie français aux immigrés, alors qu’il aurait fallu simplement mais fortement les intégrer à la République.

C’est vous qui le dites ! Primo, nos dirigeants ont renoncé à l’assimilation, au profit d’une intégration purement économique. Et secundo, la France ne se résume pas à un ensemble de valeurs abstraites, c’est aussi une culture et une histoire remontant au fond des âges, un héritage que les nouveaux arrivants doivent s’approprier…
Certes, on a péché par angélisme en déversant beaucoup d’argent sur les associations sans y regarder de trop près, pour simplement avoir la paix. Cela fait trente ans que l’ancien député-maire communiste de Vénissieux, André Gerin, dénonce l’abandon des banlieues et une situation qui se dégrade à force de laisser-aller. Pour autant, je crois que l’identité ne peut se construire que sur la base abstraite et intellectuelle de l’adhésion à des principes. Au XIXe siècle, on a construit une identité nationale beaucoup trop rigide et cocardière, avec comme piliers la centralisation, l’interdiction des langues régionales. C’est une époque révolue car nous vivons, quoi qu’on fasse, dans un monde profondément multiculturel. Du moment où une Française musulmane adhère inconditionnellement aux principes républicains – sans accorder le moindre privilège à la charia, en reconnaissant le droit absolu à l’apostasie et à l’incroyance, je n’ai rien contre le fait qu’elle porte un voile. Je parle bien du voile, pas de la burqa. Après tout, nos bonnes sœurs aussi en portaient.

Conjuguer républicanisme et multiculturalisme, vous ne craignez pas le grand écart !
Le multiculturalisme que j’admets n’a rien de politique. Ça n’est que du folklore : vous avez le droit de croire en ce que vous voulez, de vous déguiser le dimanche pour aller faire des danses paysannes, mais la primauté de la loi républicaine n’est pas négociable.

Voilà qui est dit. En tant que spécialiste de l’empirisme philosophique, pensez-vous que la France en général et la gauche en particulier pèchent par leur préférence pour les grandes idées abstraites ?
Nos politiques ont peur de la réalité, lui accordent peu d’attention et donc se réfugient dans les grands principes. Je vais vous raconter une anecdote. En 1990, alors que ma femme travaillait au cabinet de Jack Lang, alors ministre de la Culture, il fallait des idées pour célébrer les dix ans de l’arrivée de Mitterrand à l’Élysée. Je lui avais conseillé de répondre à ses collègues : « Les banlieues, les banlieues, les banlieues », parce qu’à force de me balader dans ces banlieues, je savais bien quelle crise couvait. Le soir, en rentrant à la maison, elle me dit : « Tu m’as soufflé une ânerie, ils m’ont regardée comme si j’étais une demeurée et on est passé à autre chose. »

Nos politiques sont-ils si « hors-sol » que ça ?
Le fond du problème, c’est que les partis politiques sont dans un état intellectuel navrant. En France, on n’a jamais pris au sérieux les think tanks, alors qu’aux États-Unis et au Royaume-Uni, ce sont des instituts financés par les partis qui engagent des chercheurs chargés de travailler sur certains thèmes avant que les politiques ne prennent des décisions. Si les Américains peuvent se permettre d’avoir des candidats parfois médiocres, c’est parce que leurs think tanks, y compris les plus à droite, fonctionnent très bien ! Ici, les think tanks sont des clubs mondains où les gens passent en écoutant distraitement. Il y a bien la fondation Jean-Jaurès pour publier des rapports de qualité sur la montée du populisme, ou les fractures sociales, pas si éloignés de Guilluy. Mais apparemment, au PS, personne ne les lit ![/access]

>>> Retrouvez en cliquant ici l’ensemble de nos articles consacrés à Nuit debout.

CONTRE LA BIENVEILLANCE

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Affaire Baupin: la gauche hypocrite

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Denis Baupin. Photo: Numéro de reportage : 00670591_000061.

Il existe des polémiques sordides et il existe des polémiques très nobles et nécessaires : les conflits de devoirs.

Créon contre Baupin

Antigone estime qu’il est de son devoir d’enterrer son frère puisque les dieux ordonnent aux vivants ce geste qui permet aux morts de trouver le repos. Elle n’a que faire des ordres de l’Etat, représenté par Créon. Celui-ci estime qu’il est de son devoir de punir son neveu Polynice mort en luttant contre sa patrie : il interdit l’inhumation du traître. Comparer Denis Baupin au personnage mythologique de Polynice n’est pas absurde, car il est lui aussi l’objet d’un conflit de devoirs. Les sujets en sont tous ceux qui réfléchissent à cette question : faut-il dénoncer l’hypocrisie de gauche ou faut-il dénoncer les lynchages médiatiques ? Il s’est trouvé à Causeur deux Antigone, Régis de Castelnau et Elisabeth Lévy, pour se scandaliser d’abord du lynchage. Il est juste qu’un Créon se manifeste pour se scandaliser d’abord de l’hypocrisie de Denis Baupin.

Gare au féminisme débridé…

J’entends très bien les arguments contre le lynchage médiatique et je les approuve : il faut condamner le féminisme quand il s’enfle jusqu’à devenir une idéologie irrationnelle. L’affaire Jacqueline Sauvage a démontré que le féminisme débridé pouvait faire fi des décisions de justice les plus raisonnables et les plus inattaquables. Un président de la République ramant toujours dans le sens du courant a gracié la condamnée sans états d’âme. Causeur est un des rares médias où l’on ose river son clou à ce type de féminisme, courant à une époque où le pire macho se croit obligé de glorifier la féminité en public avant de tabasser son épouse à la maison.

Mais voilà : les conflits de devoirs sont d’autant plus passionnants qu’ils opposent deux thèses adverses qui se valent à peu près. C’est tout le succès de Corneille : vais-je défendre mon père et perdre ma fiancé ou vais-je obéir à l’amour et être maudit par mon père ? Les débats récurrents sur l’euthanasie sont exaspérants, ils n’en restent pas moins passionnants : to kill or not to kill the malade qui souffre gravement en fin de vie, that is the question dont on débattra longtemps et peut-être toujours.

… mais la tartufferie est à gauche

Aujourd’hui, le scandale à dénoncer en premier lieu me paraît être l’hypocrisie de gauche. L’hypocrisie, contrairement à ce qu’on dit pour paraître impartial, ne se partage pas à égalité entre gauche et droite. La gauche est beaucoup plus susceptible de sombrer dans les pires bourbiers de l’hypocrisie parce qu’elle se veut morale. De la même manière qu’un athée ne peut pas être un Tartuffe, un homme politique de droite, qui n’a que faire de réformer l’humanité et se borne à vouloir gérer le mieux possible l’Etat, court peu de risques de devenir un hypocrite aussi flamboyant que Cahuzac ou Baupin. Mais les hommes politiques de droite n’aiment pas passer pour des cyniques, ils n’aiment pas « laisser aux autres le monopole du cœur  » et c’est à ce moment qu’ils risquent eux aussi de tomber dans l’hypocrisie.

Quand on parle de l’archaïsme de la gauche française, quand on dit qu’elle n’a pas fait son congrès de Bad Godesberg, congrès lors duquel le SPD a accepté de cohabiter avec le capitalisme, on pense seulement à tout ce qui est économie, droit du travail, fonctionnement matériel de la société. On oublie de dire que les gauches européennes, à l’exception de la française, ont renoncé au projet marxiste de changer l’homme, de « créer un homme nouveau ». Peut-on imaginer une seconde que Tony Blair ait eu l’idée de proposer une loi punissant les clients des prostitués ? Peut-on imaginer une seconde que Gerard Schröder  ait pu suggérer aux ministres de l’Education des différents Länder de créer des ABC de l’égalité entre filles et garçons et de faire jouer dans les cours de récréation les filles au ballon et les garçons à la poupée ?

La gauche française, en ayant gardé le projet de transformer l’humanité par la répression, prend les Français pour des enfants peu intelligents et mal élevés qu’il faut améliorer de force. La gauche française est une vieille institutrice revêche qui prêche la vertu aux gamins, puis passe sa soirée sur internet à chercher des gigolos, pardon, des « escort boys ». Tant qu’elle restera morale, elle sera capable d’enfanter des Tartuffe comme Cahuzac et Baupin. La plus urgente des réformes de la gauche sur elle-même consisterait à prendre enfin les Français pour des adultes.

49-3: la seule question qui vaille

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(Photo : SIPA.00752146_000010)

Deux chiffres : 49-3. L’alinéa le plus controversé de notre Constitution. Un cas d’école pour votre serviteur qui assistait à ses cours de droit constitutionnel au moment où Michel Rocard l’utilisait si souvent. Il n’y avait pas meilleur moment, à vrai dire, pour en comprendre l’utilité. Le Premier ministre de François Mitterrand ne disposait alors que d’une majorité relative. Pour diriger le pays, il n’y avait pas d’autres choix que de mettre la responsabilité du gouvernement en jeu et de mettre au défi l’Assemblée nationale de trouver une majorité de rechange en votant la censure, prenant le risque de retourner devant les électeurs.

Cet alinéa, le troisième de l’article consacré à la responsabilité du gouvernement devant les députés, celui qui en fait justement un régime certes parlementaire mais rationalisé, a toujours été au cœur des institutions de la Ve République construites dans un souci de stabilité. Si aujourd’hui nos institutions paraissent si déséquilibrées, ce n’est pas à cause du 49-3 mais de la mise en place du quinquennat et de l’inversion du calendrier électoral – entre les législatives et la présidentielle – qui l’a accompagnée. La révision constitutionnelle de 2008 en a réduit les possibilités d’utilisation, ce qui pourra s’avérer être une faute politique lourde si une configuration parlementaire comparable à celle de 1988-1993 se présentait à nouveau.

Pourquoi, alors, l’utilisation du 49-3 paraît-elle aussi insupportable en 2016 ? Une fois encore, on regarde le doigt plutôt que la lune. Le problème, c’est que les électeurs ont bien élu une majorité absolue en juin 2012. Ils ont même envoyé celle que le président élu le mois précédent leur avait demandée. Si Martine Aubry avait préparé les investitures et accordé un accord royal à EELV, tout ceci a été accepté et validé par le candidat désigné à la primaire à l’automne 2011, qui avait tout le loisir de les remettre en cause.

Pourquoi une majorité si rabougrie ?

Dès lors, la question centrale qui devrait occuper les observateurs aujourd’hui, au lieu de débattre sans fin du 49-3, est la suivante : pourquoi François Hollande dispose-t-il d’une majorité rabougrie par rapport à celle dont il pouvait se vanter en juin 2012 ? Comment se fait-il que ce mercredi son gouvernement ait échappé (à deux voix près) à une motion de censure déposée par la gauche ?

La réponse coule de source : alors qu’il a été élu et qu’il a fait élire des députés sur un projet donné, il en applique aujourd’hui un autre. On pourrait donc se demander pourquoi il n’y a pas davantage de frondeurs.

Les défenseurs de François Hollande peuvent bien fustiger ceux qui ne veulent pas avaler une couleuvre supplémentaire, les taxer d’irresponsabilité, les moquer de n’oser mêler leurs voix à une droite qui irait beaucoup plus loin que la loi El Khomri en matière de dérèglementation du marché du travail. Quand on applique le programme économique de celui qui n’a rassemblé que 5% des suffrages lors de la primaire socialiste, après l’avoir nommé à Matignon, on ne peut pas s’étonner ensuite que sa majorité se délite.

Il ne sert donc à rien du tout de pétitionner contre le 49-3 d’un côté, ou de menacer les frondeurs d’exclusion de l’autre, parce qu’ils ont le simple respect des engagements pris devant les électeurs. Il y a un responsable de cette situation, et un seul. Il est à l’Elysée. Le débat d’aujourd’hui devrait plutôt porter sur la capacité de ce dernier à être candidat à sa propre succession.

«Les amants de Caracas»: érotomanie de l’Occident

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(Photo : Alexandra Bas)

Quand on aime le cinéma, on hésite toujours à descendre un film, ne serait-ce que pour ne pas avoir à y réfléchir au-delà de la séance. Quand elle fut pénible, pourquoi donc la prolonger ? Je n’oublie pas, non plus, qu’à table, ma mère disait toujours « Tu n’aimes pas ça, soit, mais n’en dégoûte pas les autres. » Si je m’apprête à rompre avec ce précepte maternel, ce n’est pas forcément parce que la psychanalyse apprend à désobéir (est-ce si sûr, d’ailleurs ?) ni parce que j’aurais oublié que le cinéma est un art fragile. C’est parce que cette histoire homosexuelle (une petite frappe vénézuélienne tombant amoureux de son micheton) ne se contente pas d’être banalement exaspérante. C’est un bel exemple de manipulation perverse du penchant érotomane de l’Occident.

Étudiant, il y a maintenant de nombreuses années, j’avais assisté à un cours qui devait s’intituler « Analyse et techniques du scénario ». Depuis, je garde en mémoire sa leçon inaugurale : qu’on écrive ou qu’on regarde un film, la question principale est toujours la même – quelle est la place subjective de l’auteur ? Il en découle une autre : à quelle place assigne-t-on le spectateur ? L’intérêt de ces deux questions est qu’elles ne sont pas seulement ouvertes. Elles le restent. Elles appellent rarement des réponses simples et définitives (cette fameuse place subjective de l’auteur est souvent mouvante, distribuée entre plusieurs personnages). En se les posant plusieurs fois, de manière itérative – toute réponse conduit à voir le film sous un autre angle à partir duquel on peut se reposer la même question – on entame un dialogue avec le film qui nous fait passer de l’état de sidération propre au spectateur – c’est la règle du jeu, au moins le temps de la projection – à une liberté nouvelle, critique. Pour peu qu’on s’en donne la peine, ça fonctionne.

Mais, en toute honnêteté, ce ne sont pas ces deux questions que je me suis posées après avoir vu Les amants de Caracas. Plutôt, celle-ci, brutale : « De qui se moque-t-on ? » Déclinons cette dernière, elle nous ramènera aux deux autres.

D’abord, qui est ce « on » ? Le réalisateur, Lorenzo Vigas, sans aucun doute. J’y reviendrai. Le jury de la Mostra de Venise, présidé en 2015 par le Mexicain Alfonso Cuaron, sûrement, qui a accordé le Lion d’or au film vénézuélien – le plaçant aux côtés, excusez du peu, de Rashomon (1951), Journal intime (1962), Belle de jour (1967), Sans toit ni loi(1985) et Au revoir les enfants (1987). Il y a des voisinages qu’on se devrait pourtant de respecter.

Comment Alfonso Cuaron, réalisateur de Gravity n’a-t-il justement pas vu ces pesanteurs qui ponctuent Les amants de Caracas ? Il y a bien soixante plans trop longs d’une seconde, quand ce n’est pas de deux ou trois. Au montage final, ça ne fait que deux ou trois minutes de trop, mais cela transforme les quatre-vingt-dix restantes en un long et lourd calvaire. Je ne sais comment a réagi dimanche soir, au micro du Masque et la plume, Danièle Heymann mais je l’imagine volontiers, vengeant les spectateurs, avec son traditionnel « Aaah ! Ces silences lourds de sens… Aaah ! Ces regards qui en disent long… »

Passons rapidement sur la dimension politique du film. Involontaire (Vigas le reconnaît), mais aussi « vraie » (enfin !) qu’un lapsus, elle n’est pas la dimension la moins intéressante du film. Les rues de Caracas, saisies par la caméra, sont effarantes et l’on devine que le pays, de crise en crise, se dirige lentement vers un état proche de celui de son voisin caribéen, Haïti.

Revenons à notre « De qui se moque-t-on ? » Où est la moquerie, ou, pour dire les choses grossièrement (il faut bien se défendre contre l’agression), le foutage de gueule ?

Les amants de Caracas nous raconte une histoire d’amour liant un homosexuel d’un âge certain, Armando (interprété par l’acteur chilien Alfredo Castro, remarquable dans No et El club de son compatriote Pablo Larrain) à un jeune voyou, Elder (le jeune Luis Silva). Le premier tente d’abord d’acheter les faveurs du second qui, après avoir fait mine d’accepter le deal, l’insulte, le frappe et le dépouille. À peine remis de l’agression, Armando repart en quête du jeune homme, qui l’insulte à nouveau, copieusement, le menace, le vole à nouveau, avant, tenez-vous bien, de tomber amoureusement dans les bras du vieil homme (qui n’en demandait pas tant, c’est d’ailleurs le thème revendiqué par l’auteur – pareille revendication ne suffit pas à en faire le sujet du film).

Grosse ficelle

On comprend ce qu’on s’efforce de nous vendre : le coup donné, l’insulte proférée ne seraient que les signes du désir de ce brave garçon pour sa victime. On voit ici les ravages que peuvent provoquer des notions de psychanalyse utilisées uniquement pour les besoins de la cause progressiste. Selon la théorie psychanalytique, l’homosexualité latente, plus ou moins refoulée, peut générer des conflits intérieurs dont l’homophobie sourde, véhémente ou violente, serait le signe patent. Soit. Mais il se trouve qu’en général, le passage à l’acte est moins sexuel que violent. Ici, voyons grand, voyons large, le passage à l’acte est carrément amoureux. Ben voyons ! Car derrière cette histoire singulière, il y a l’idée suivante : nous serions tous homosexuels, certains l’assumant plus que d’autres.

La ficelle est tellement grosse qu’on se sent comme un devoir de préciser, façon Not in my name  : « homosexualité latente » ne veut pas dire « tous pédés ! ». J’ai, je le confesse, beaucoup d’amis hétéros qui, avec un courage certain, assument, voire revendiquent, leurs penchants pour l’autre sexe. Leur renoncement à l’homosexualité archaïque (ou infantile) n’est pas une façade, un refoulé pénible et fragile. C’est un socle. Et ils ont, eux, suffisamment de tact pour ne pas pointer, derrière la sympathie que je manifeste pour leurs compagnes, je-ne-sais-quelle hétérosexualité latente…

Trêve de plaisanterie. Cette subite conversion du jeune homme au plaisir contre-nature (Armando avait bien raison de s’obstiner) situe a priori la première place subjective de l’auteur. Et il s’agit d’un bel exemple d’érotomanie, cette psychose délirante où le sujet se croit aimé d’un autre et où toutes les dénégations de ce dernier ne sont perçues que comme des preuves supplémentaires accréditant le fantasme. En gros, ici : « Il me traite de sale pédé, c’est donc qu’il ne peut s’empêcher d’en pincer (restons polis) pour ma peau ridée. Chaque coup, chaque insulte est la preuve de ce désir qui le travaille. » À travers les péripéties qu’il impose à ses personnages, le metteur en scène, tout-puissant, accrédite son propre fantasme. Il en est, dans tous les sens du terme, le réalisateur. Nous, spectateurs, sommes alors sommés de gober ce qui est censé être, au moins au début, la belle histoire du brave garçon pas si méchant que ça (touchant – et touché – Luis Silva se prête bien au gros plan pathétique). Nous sommes les victimes collatérales de ce délire érotomane. Voilà la place à laquelle nous sommes d’abord assignés : la complicité.

Quitte à en être là, souvenons-nous que l’érotomane dissimule, dans son délire, cette équation à la fois simple et stupéfiante : il m’aime = je le hais. C’est ce qu’on appelle le renversement des positions subjectives. Si l’on songe aux nombreuses manifestations collectives d’érotomanie (« Ils sifflent la Marseillaise, c’est donc qu’ils demandent plus d’intégration »), on peut vaguement s’inquiéter de ce qui se dissimule sous les pas innocents de l’antiracisme.

C’est sans doute dans cette présence du refoulé haineux que le film devient plus intéressant. S’il peut y avoir homosexualité au cœur de la violence, il peut y avoir aussi violence niché au creux du désir homosexuel. Sans vendre la mèche et le dénouement final, reconnaissons que le film explore cette ambivalence.

On rattache, ici et , sans prendre le temps d’y réfléchir vraiment, Les amants de Caracas à Eastern boys. On oublie alors que le film de Robin Campillo ne met justement pas en scène une conversion racoleuse à l’homosexualité, mais plutôt une sorte de détachement de celle-ci. Les deux hommes accèdent peu à peu à l’amitié à travers la désexualisation de leurs rapports. Eastern boys prend ici l’idéologie à rebrousse-poil (tout comme dans la nécessité affirmée d’un détachement de la socialisation primitive, clanique et régressive de l’immigré, morale ultime du film). Eastern boys est vraiment scandaleux. Les amants de Caracas joue à l’être.

La différence entre les deux films ne s’arrête pas ici. Là où le film du Français accompagne, somme toute pudiquement, ses deux acteurs (Olivier Rabourdin et Kirill Emelyanov), celui de Lorenzo Vigas multiplie les plans érotisants, ambigus, transformant le spectateur en voyeur. Pour quelques bolos, la monnaie nationale, que lui rapportera au final une place de cinéma achetée à Paris en euros, Luis Silva se pavane devant nous, dénudé ou presque, aguicheur. Un effet de bokeh (flou d’arrière-plan) achève de faire du spectateur occidental un maricón plissant les yeux d’avidité.

Alors, de qui se moque-t-on ? Mais de ce dernier parbleu ! De sa curiosité pour un cinéma du monde forcément-formidable, de ses réflexes moutonniers qui l’ont fait passer, comme un seul homme, de « l’homosexualité, ce douloureux problème », il y a cinquante ans, à l’interminable « chute du tabou de l’homosexualité », cent fois célébrée.

On imagine alors les arguments du réalisateur face à son producteur : « Oui, à Caracas on fera un flop. Mais avec cette thématique homo, à Paris, Berlin et Rome, on cartonnera. Tu finances en bolos, tu encaisses en euros. Tu piges, Coco ? » En un mot, il n’y a donc rien à attendre de ce cinéma gigolo. Il assigne au spectateur une place, et une seule : celle du micheton. Cette lucidité nous évitera le délire érotomane. Et la haine qui va avec.

Les amants de Caracas,  de Lorenzo Vigas Castres, avec Alfredo Castro et Luis Silva. En salles.

L’Unesco, Jérusalem et les dieux de la désinformation

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(Photo : SIPA.AP21854794_000001)

C’est d’une voix guillerette que Désintox, dans l’émission d’Arte « 28 minutes » du 2 avril, s’en prend aux critiques de la résolution de l’Unesco qui dénie toute appartenance des juifs aux lieux saints au bénéfice d’une islamisation révisionniste de ces derniers. L’article de Richard Rossin publié dans Causeur en est l’exposé remarquable par sa sobriété et sa justesse. Je me permets d’y renvoyer le lecteur.

Les petites voix de Désintox ne s’écorcheraient pas les yeux en le lisant. Non plus, du reste que les responsables de l’émission. Cela leur permettrait peut-être de comprendre pourquoi les Israéliens et les personnes de bon sens s’indignent de constater que le mur occidental, dit des Lamentations, n’apparaisse plus, dans un document international, que sous la dénomination de « Place Al Buraq » et que le Mont du Temple n’ait plus qu’une identité, celle de la « Mosquée al -Aqsa/al-Haram al-Sharif et ses environs. » Pour ne citer que quelques perles, le reste stigmatisant  la « puissance occupante » de Jérusalem.

Certes comme le disent les petites voix, « parler du conflit israélo-palestinien n’est jamais facile » comme « l’Unesco l’a appris à ses dépens ». Et de voler au secours de la noble institution ignoblement attaquée par « plusieurs sites d’extrême droite » fallacieusement inspirés par un site franco-israélien, LPH Info, qui conteste le bien-fondé de cette islamisation forcenée des lieux saints du judaïsme, tout comme un site chrétien qui y voit, lui, la « remise en cause de l’existence de Jésus ».

Pour les petites voix, rien ne justifie de telles protestations, la motion unesquienne ne faisant que réclamer « la liberté de culte et l’accès des musulmans au site sacré de la mosquée el-Aqsa et demande à Israël de respecter le statu quo historique sur l’esplanade des mosquées à Jérusalem ». Et les petites voix de commenter : « Le ton (de la résolution de l’Unesco) est assez sec  mais ni l’existence de Jésus ni le lien entre les juifs et le Mont du Temple ne sont remises en cause ». Et de poursuivre : « La première accusation n’a tout simplement aucun fondement, Jésus ou la chrétienté n’apparaissant pas dans le texte, même chose pour la deuxième accusation qui ne fait que reprendre sans le dire les propos du Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou, etc. »

C’est la preuve par l’œuf : la coquille est vide donc il n’y a pas d’omelette. CQFD. D’ailleurs, concluent les fines voix, le document de l’Unesco ne réaffirme-t-il pas « l’importance religieuse de la Vieille ville de Jérusalem pour les musulmans, les chrétiens et les juifs ». Et de s’esbaudir : « On a vu mieux pour nier le lien avec les juifs ! » Je ne doute pas que les petites voix de Désintox aient vu mieux pour affirmer  leurs liens avec le dieu tout-puissant de la désinformation.

Centenaire de Verdun: Black M en concert pour les «kouffars»?

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Black M. Sipa. Numéro de reportage : 00722065_000010.

Il y a très exactement un siècle, au prix d’un massacre horrible et d’un pilonnage d’artillerie sans précédent dans l’Histoire, d’attaques au gaz, au prix de villages rayés de la carte, de populations jetées sur les routes, au prix du sacrifice de dizaines de milliers de Poilus, tués, gazés, amputés et disparus, l’armée allemande fut bloquée à Verdun et la France fut sauvée. L’enfer que fut cette bataille, l’une des plus sanglantes de l’histoire de l’humanité, est inimaginable.

Frères de sang

Seuls restent à ces sacrifiés le souvenir et la mémoire qui ornent chaque place de nos villages. Des noms, des fratries entières arrachées à leur quotidien. Des pères, des frères, des fils. Ils reposent désormais sur cette terre lorraine dont le paysage porte encore les stigmates des millions de tonnes d’obus qui s’y sont déversés. Peu importent les raisons de cette guerre, peu importent les débats et les polémiques autour des massacres inutiles et du pacifisme. Pour ces soldats de métropole d’Afrique et du Maghreb, tous Français et frères de sang, nous avons le devoir de nous souvenir et d’avoir à l’esprit le sens de leur sacrifice.

Crime contre la mémoire

Savoir que le 29 mai, les délégations franco-allemandes emmenées par Angela Merkel et François Hollande vont assister à un concert de Black M est une insulte sinon un mépris sans nom porté à cette mémoire. Cette dernière pourtant si souvent invoquée par l’élite de la nation pour faire acte de repentance. Cette mémoire qui nous demande de nous souvenir des accords d’Evian et oublier les massacres de harkis ou encore de saluer le général vietnamien Giap comme héros en oubliant les milliers de soldats français morts pour une certaine idée de la France en Indochine. Cette mémoire qui permet à un rappeur qui n’a pas manqué de rappeler son mépris pour « ce pays de kouffars »  (comprendre « mécréants ») qu’est la France de chanter pour qu’on se souvienne du sacrifice des héros de Verdun. Ce rappeur qui disait à ses détracteurs « Venez, on va bien s’amuser ». C’est là tout ce dont Verdun lui inspire.

163 000 soldats y sont tombés pour la France

« Pas là pour du love my nigga, tu verras pas le black qui béggaie » (sic) vaut bien du Ernst Jünger ou du Remarque. Non ? Personne ne veut faire voter les morts, « le procédé est assez méprisable » dirait le Président Jean Gabin devant les caméras de Verneuil. Mais par décence pour nos poilus, si vous les méprisez, si cette histoire ne vous inspire que honte et repentance, alors oubliez-là. Mais ne l’insultez pas. D’autres s’en souviendront à votre place. On laissera le philosophe François-Xavier Bellamy conclure en 140 caractères : « Le plus simple des soldats tombé en silence à Verdun avait plus de grandeur que le règne du vide, du fric et de la haine incarné par Black M ». Ce 29 mai, les 163 000 soldats français tombés en silence à Verdun reposeront sous la terre qu’ils ont défendue au prix de leur vie. Au-dessus d’elle, leurs descendants chanteront avec Black M leur mépris, au mieux leur ignorance de ce qu’ils ont été.

Ce que cache l’affaire Baupin: 49-3, chômage, angoisse des salariés

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La ministre du Travail Myriam El Khomri avec Manuel Valls. Sipa. Numéro de reportage : 00749860_000009.

En France, on a le don de se passionner pour les choses aussi importantes que les frasques sexuelles de nos oligarques.

La main au panier ?

Un grand personnage de l’Etat, Denis Baupin, le vice-président de l’Assemblée nationale, a-t-il mis une main au panier de certaines de ses collaboratrices ? À moins que ce ne soit une « louche » complète ? Ou une petite tape coquine ? Leur a-t-il proposé un « furtif » ? « Bonjour Mademoiselle, au revoir Madame ». Ou est-il allé jusqu’à leur offrir la « totale » en échange de compensations substantielles ? Voilà qui est en effet fondamental et qui mérite des dizaines de textes, de réactions et de réflexions politiques poussées. Ainsi qu’au zinc du café du coin, les uns s’enflamment pour ses « victimes » supposées qui ont fermé leur bouche depuis des années craignant pour leur carrière, les autres pour le défendre avec tout autant de virulence…

« Ben non moi je dis ça se fait pas ! » « Ah ben ouais mais alors sinon on peut plus rien dire ! » Ad lib.

Le gouvernement contre la démocratie

Dans le même temps, se déroulent des événements certainement insignifiants au regard de nos éditorialistes et commentateurs assermentés. Le gouvernement vient de faire passer en force, grâce à l’article 49-3, la loi Travail portée par Myriam El Khomri qui n’est que l’exécutante du texte et non son inspiratrice. C’est un autre déni de démocratie car il n’y a pas eu de débat démocratique sur ce texte, à peine le gouvernement a-t-il modifié quelques articles sous la pression des manifs étudiantes et lycéennes. Nous sommes quand même en pré-campagne de la prochaine présidentielle et il faut bien faire plaisir aux « djeunes ».

Les élites contre le peuple

Il y eut bien des intervenants fulgurants, à l’exemple d’Alain Duhamel ce matin sur RTL, pour affirmer sans ciller que cette loi n’allait pas faire progresser la popularité du gouvernement. On est frappé par tant d’acuité intellectuelle. Il n’eut bien entendu pas un mot pour évoquer les conséquences désastreuses bien concrètes pour les Français de celle-ci.

Il faut dire que comme la plupart des oligarques et leurs obligés, comme la ministre du Travail et nombre de ses collègues, Alain Duhamel ne sait pas ce qu’est le parcours de combattant d’un salarié aujourd’hui, un de ceux ne disposant ni de copinages ni de réseaux et n’ayant que peu d’appétence pour l’obséquiosité. Le privé n’a pas l’apanage de la précarisation à tout va pour complaire aux actionnaires, dans le public on peut trouver des contractuels cumulant quarante-deux CDD en quinze ans sans que les syndicats, sauf exceptions notables, n’y trouvent à redire.Il est d’ailleurs logique qu’au sein d’un système où l’avidité, l’âpreté au gain, priment sur toute autre considération, les spécialistes de « l’entre-soi » n’y trouvent rien à redire tant qu’ils conservent leurs avantages. Après eux le Déluge ! Il est fort dommage que la contestation de cette loi soit abandonnée aux rigolos de Nuit debout qui sont, malgré leurs aspirations parfois sympathiques, de parfaits représentants de la gauche idéologique la plus dogmatique et la plus déconnectée des réalités de terrain. Comment peut-on en effet comprendre le quotidien d’un travailleur précaire lorsque l’on vit dans un « deux-pièces » au loyer payé par papa-maman ? Comment peut-on saisir ce qu’est la précarité lorsque l’on n’a jamais eu à subir des problèmes de surendettement ? Lorsque les fins de mois ne commencent pas le 5 tout étant pris en charge par les géniteurs…Peu importe tout cela, l’urgence est de parler de cul, de se donner des le genre affranchi, de vrais petits « apaches », ou bien de poser en défenseur-e-s obstinées du respect des femmes. Les conséquences de la loi El Khomri ce ne sont que des angoisses de « ploucs » et de « franchouillards »…

Obama, Prix Nobel de la paix mais Imperator en tournée

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Obama lors de la réunion du G5 à Hanovre (Photo : SIPA.AP21887029_000002)

En considérant la tournée quasi-impériale que Barack Obama vient de faire en Europe, comment n’aurait-on pas du mal à comprendre les critiques des conservateurs américains à l’encontre de ce président qu’ils tiennent pour responsable de l’affaiblissement de la puissance américaine ? Impériale, la tournée européenne du président en avait l’allure : venu à Londres dire son hostilité au Brexit, à Berlin plaider en faveur de l’approbation du Tafta et féliciter Merkel pour son large accueil des migrants, il a, à chaque fois, parlé en maître. On note au passage que l’étape de Paris ne lui a pas parue nécessaire : la France de Hollande ne compte plus, elle est à la botte.

C’est la première fois d’ailleurs que l’actuel président semble s’intéresser autant à l’Europe. Etrange Obama : métis aux allures de patricien qui n’a pas un seul ancêtre esclave[1. Obama descend par son père d’une lignée de chefs est-africains et par sa mère de l’aristocratie sudiste.], descendant par sa mère de Jefferson Davis, président de la Confédération sudiste durant la guerre de Sécession, de Saint Louis et de Guillaume le conquérant[2. http://www.capedia.fr/], il a semblé longtemps donner la priorité au Pacifique, où il a passé sa jeunesse. L’Amérique commencerait-elle à s’inquiéter de la dislocation possible de l’Europe ?

Pourtant que de griefs chez les conservateurs ! Obama aurait présidé à l’affaiblissement des Etats-Unis, voire l’aurait souhaité, il serait secrètement musulman et par là ennemi de son propre pays. Sa politique étrangère est en tous les cas bien difficile à suivre. Il a certes fait la paix avec Cuba dont l’importance stratégique n’est cependant plus ce qu’elle était. Plus décisif : l’accord de Washington avec l’Iran (14 juillet 2015) qui fait hurler Israël. Obama a évacué l’Irak comme il l’avait promis mais pas pour y ramener la paix. Il continue à bombarder l’Afghanistan même s’il y a réduit les effectifs. Il n’a pas non plus, contrairement à ses promesses, fermé la prison de Guantanamo. Ses ennemis conservateurs mettent ces avancées au compte de sa qualité de Prix Nobel de la paix, supposé colombe. Ses soutiens de gauche aussi d’ailleurs.

Un maître de l’ambiguïté

Pourtant que d’entreprises douteuses chez ce maître de l’ambiguïté ! A bien le considérer, son passif est lourd : c’est bien le gouvernement Obama qui a présidé, avec la secrétaire d’Etat Hillary Clinton, aux printemps arabes dont nous savons aujourd’hui combien ils ont été manipulés et comment ils ont mal tourné et à la destruction de la Libye, qui a tenté celle de la Syrie en soutenant les rebelles djihadistes (prétendus démocrates) qui combattaient le président Assad, et qui a de manière occulte aidé à la constitution de Daech au Nord de l’Irak et dans l’Est de la Syrie, tout en soutenant les Kurdes. Alimentant  les guerres qui sont à leur origine, il a encouragé les migrations de réfugiés vers l’Europe.

Le monde est passé très près de la guerre en août 2013 quand des armes chimiques ont été utilisées dans la banlieue de Damas. Les Etats-Unis étaient prêts à bombarder la Syrie quand Obama a reculé, acceptant la médiation de Poutine. Est-ce le président qui a sauvé la paix ou, comme on le dit aussi,  l’état-major qui l’a dissuadé d’attaquer, sachant la capacité de riposte russe ? Il ne pouvait en tous les cas ignorer ce que tout le monde sait aujourd’hui : qu’il s’agissait d’un coup monté par les rebelles[3. Deux études indépendantes vont dans ce sens : https://www.rt.com/news/study-challenges-syria-chemical-attack-681/ et http://www.comite-valmy.org/spip.php?article6837].

Plus grave : la présidence Obama coïncide avec la montée des périls en Europe de l’Est. Les événements de la place Maïdan à Kiev (22 février 2014)  furent en réalité, selon l’expression de Valéry Giscard d’Estaing, un « coup d’Etat de la CIA » contre un président, Viktor Ianoukovitch, régulièrement élu mais qui avait le défaut d’être pro-russe au bénéfice d’un pouvoir insurrectionnel pro-américain. La guerre qui a éclaté immédiatement dans l’Est de l’Ukraine et la tension qui y demeure forte en sont les conséquences. Nul doute que cette opération n’aurait pas pu être conduite sans le feu vert du Prix Nobel de la paix. L’accord avec l’Iran, qui passe pour une œuvre de paix, n’a-t-il pas aussi pour but principal d’encercler la Russie ?

Même si le remplacement en 2013 d’Hillary Clinton par John Kerry, beaucoup moins belliciste, a permis un certain apaisement, l’OTAN a décidé début 2016, d’augmenter sensiblement sa présence militaire en Europe de l’Est. Et tout en appelant à une large coalition contre Daech, le président Obama poursuit en sous-main la fourniture d’armes sinon à Daech, qu’il avait aidé à ses débuts, du moins à d’autres mouvements djihadistes, avec la volonté délibérée de ne pas permettre aux Russes de parvenir à une victoire totale, seul moyen de rétablir la paix dans ce malheureux pays.

La méthode qui consiste à dresser chaque semaine une liste de personnes à exécuter sans procès aux quatre coins du monde – Ben Laden ayant été la victime la plus spectaculaire – est devenue d’usage courant à la Maison Blanche sous Obama.

L’Amérique paye le prix de ses équivoques

Les conservateurs ont cependant raison de dénoncer une perte de prestige des Etats-Unis, au Proche-Orient et dans le monde. Mais cette perte de prestige n’est-elle pas due précisément à ces méthodes qu’il faut bien appeler hypocrites ?

L’Amérique d’Obama joue sur presque tous les fronts un double jeu : elle appelle le monde musulman à la démocratie et soutient les Frères musulmans, elle organise des coalitions contre le djihadisme et l’arme en secret, elle s’entend avec l’Iran tout en prétendant continuer de soutenir Israël et l’Arabie saoudite, elle soutient les Turcs et les Kurdes, elle s’entend directement avec Moscou tout en soufflant sur les braises, ô combien dangereuses, de Europe de l’Est, elle pousse les Européens à sanctionner les Russes tout en développant son commerce avec eux .

On dit que la faiblesse d’Obama a ouvert les portes du Proche-Orient à Poutine. Mais n’est-ce pas plutôt ce double jeu qui, en faisant du Proche-Orient un vaste brasier, a rendu nécessaire l’intervention d’une puissance tierce dont beaucoup attendent qu’elle ramène la paix sur la seule base réaliste : la victoire unilatérale sur les islamistes et donc le maintien d’Assad ? Les Russes ont-ils fait autre chose que de prendre au mot, presque seuls, l’appel l’Obama à une coalition contre Daech en août 2015 pour revenir en toute légalité sur la scène du Proche-Orient.

Un Empire a beaucoup d’inconvénients pour les peuples épris de liberté mais, à tout le moins, attend-t-on de lui qu’il préserve la paix : pax romana jadis, pax americana hier. C’est là sa légitimité. Pour cela, l’Empire doit parler haut et clair, style Trump si l’on veut. Avec l’Amérique d’Obama, on est loin du compte.

N’excluons certes pas que les contractions apparentes de la politique américaine soient dues à des tirages entre ses services : la rumeur d’actions divergentes sur le terrain entre l’US Army d’un côté, la CIA de l’autre, dans le Nord de l’Irak n’est peut-être pas infondée. Ce serait dès lors, non le double jeu mais une authentique faiblesse de l’exécutif qu’il faudrait mettre en cause.

Quoi qu’il en soit, le résultat est le même : à l’encontre des schémas simplistes qui opposent sommairement faucons et colombes, Barack Obama a montré que par la combinaison de ce qui est peut-être en effet une faiblesse et sûrement d’un double jeu presque systématique, une politique trop sophistiquée pouvait constituer une véritable menace pour la paix.

Petite histoire du regroupement familial

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(Photo : Ken Ronkowitz - Flickr - cc)

Ce dimanche, Paris était vide comme un 15 août. Dans les rues de mon quartier, les places de stationnement libres, la douceur de l’air donnaient un air de grandes vacances à ce long week-end de printemps. J’étais seul. Après trois jours de travail acharné, je m’en rendais soudain compte avec un peu d’effroi. Pas forcément à tort. Il y a quelque chose de vaguement inhumain dans cette solitude à la fois subie et désirée, dans ce lien addictif aux livres, aux spéculations et à l’écriture, dans cette fuite de mes semblables dont je me réveille parfois brusquement, vaguement honteux.

Alors que j’arpentais les contre-allées désertes du boulevard Beaumarchais, un souvenir m’est revenu en mémoire : celui d’un enfant réfugié dans le dortoir d’une colonie de vacances de La-chapelle-en-Vercors, alors que tous les autres gamins s’ébattaient ensemble, au grand soleil de l’été 76, autour d’un ballon, ou dans quelque ronde. Une monitrice me surprit ce jour-là, soliloquant mon petit théâtre imaginaire, en plein après-midi, dans la chambrée vide, près d’un livre de la collection Rouge et Or. Elle m’invita à ne pas rester seul. Elle avait raison. Elle le fit sur un mode moralisateur. Je crois bien qu’elle se défendait de l’agressivité inconsciente de mon comportement. Ou de la sienne en retour. Comme j’affirmais doctement, du haut de mes 10 ans, que « ces jeux ne m’intéressaient pas », elle me lança, grondeuse : « Allez, hop, pas d’histoires ! Viens avec moi, on va rejoindre tes camarades ! » Comme on dit, « elle posa quelque chose ». Je le ramasserais peut-être plus tard. Et de toutes manières, bien qu’en maugréant, je l’ai suivie. L’autorité a du bon : finalement, je garde un bon souvenir de cette colo, de ces jeux auxquels j’ai fini par me joindre. Mais quarante ans plus tard, il n’y a plus de monitrice et c’est à moi de me dire « Allez, hop… ».

J’ai lancé un SMS pathétique à la cantonade de mes contacts. Mon cousin y répondit immédiatement, fort de cette disponibilité aux autres, joyeuse, qui le caractérise. Quand je suis arrivé au bord de la Seine, au Jardin des sculptures où j’avais rendez-vous avec lui et sa nouvelle petite amie, j’étais très en avance – Sam et Magali ne me rejoindraient que vers quatorze heures après avoir déposé leurs enfants chez leurs ex respectifs. Nous déjeunerions sur l’herbe, oui, à l’heure espagnole.

Je me suis installé sur le talus qui domine le quai. J’ai préempté l’espace en déployant une nappe et disposant, en éclaireur, quelques effets. Un type pas loin de moi fit exactement la même chose. Nous en avons vaguement plaisanté : « Ah, c’est sûr, les places sont chères un beau dimanche comme ça, surtout avec la vue sur la Seine, etc. » Et nous avons commencé à bavarder : l’un qui était sinon du quartier, du moins pas très loin, l’autre du 9-3, l’un qui venait souvent, l’autre qui aimerait venir plus souvent… l’un qui habitait à Oberkampf, « tu vois pas où c’est ? Moins de cent mètres du Bataclan… », l’autre qui changea de figure à ces trois syllabes. Et vlan ! Pourquoi croyez-vous que je m’enferme avec les livres ?

« Ces types-là, c’est pas des musulmans »

« Tu me dis ça à moi ? (sous-entendu « à moi d’origine maghrébine »). Je vais te dire, moi, que ce soit bien clair, ces types-là, c’est pas des musulmans, ça n’a rien à voir. » Que j’aie protesté d’un « non, c’est juste que maintenant le Bataclan, ça situe » valant excuse n’y changea rien. Il aurait également été inutile de dire que nous avions l’événement en partage, que c’est au Français en lui que je m’adressais – mais était-ce si sûr ? Mon talent pour déclencher des polémiques est plus fort que ma capacité à les désamorcer. De toutes manières, l’autre sous ses airs aimables ne demandait que cela et la guerre des interprétations fut déclenchée. Je fis front sur le mode du désormais aussi habituel que sans effet, « C’est le rien du rien-à-voir qui me gêne. »

Bien que tendue, la discussion resta modérée dans le ton, comme si ce que nous partagions encore – le soleil, la Seine, la vue sur l’île Saint-Louis, l’attente heureuse de nos proches – valait assez pour que nous ne le gâchions par une hostilité trop franche. Mon voisin avait trouvé son client. Il avait envie de déballer ses vérités. Je pouvais (encore) les entendre sans y adhérer – même si je sentais bien que la discussion était risquée, tant l’un voulait affirmer et l’autre interroger, tant l’un tenait à prendre le dessus et l’autre à le faire tomber.

Il avait 50 ans, il travaillait depuis l’âge de 16 ans, il avait grandi dans un bidonville, les musulmans ne devaient rien à la France, « la République, c’est juste ne pas contrevenir aux lois, mais pas s’assimiler. Notre mode de vie ne vous regarde pas. » Non, ce n’est pas le pacte implicite entre la France et ceux qu’elle a accueillis. Non, d’ailleurs il n’y a pas eu d’accueil – ils étaient des parias. Les naturalisations ? Pffff. Du papier ! Non, trois fois non. Non à tout. Non, c’est non.

Tiens, le regroupement familial ! Une seule et unique raison motiva la France : que les salaires des immigrés ne partent pas à l’étranger. C’était pour le fric, c’est tout. Il le répète une, deux, trois fois. Sa bouche se crispe. Son regard se perd dans un ailleurs mauvais. Je n’ose pas le dire mais je pense « c’est tout, qui de nous deux est un sais-tout ? »

« Les gens comme toi… »

La discussion s’est transformée en discours. De plus en plus hargneux, emporté. Mon voisin, au départ si sympa quand nous déballions nos affaires, s’emballait justement. Une parole maniaque, répétitive, irrépressible. Je m’en rendais bien compte : il lui fallait absolument me saillir de mots définitifs, d’explications univoques, d’arguments en béton, d’un « roman immigré » érigé, fier et tout puissant balancé à la figure du roman national. Prends-ça, et encore, et encore. Une pluie de coups verbaux assénés, sinon avec bonne conscience, du moins avec un semblant de jouissance. Avec quelques « mais… » inaudibles, je me débattais. Et, vous voyez le genre, si j’ose dire, mes résistances, mes protestations balbutiées ajoutaient à son plaisir. J’étais « les gens comme toi… », lui « tu vois ce que je leur fais. »

Heureusement que mon cousin Sam est arrivé en retard. Eaux-mêlées comme moi, il a gardé de l’affluent qui nous distingue de sain(t)s réflexes. De là à ce qu’il plongeât le vindicatif dans le cours du fleuve que nous partageons, il n’y aurait eu qu’un pas. La Providence nous évita ces perspectives. Elle nous sauva de l’imprudence qui me caractérise et m’avait encore mis dans de sales draps.

En attendant (le drame ou mon sauvetage musclé), je réussis à interrompre le flot argumentaire et son besoin de salir à travers moi la nation tout entière, de l’école à l’armée, de l’hôpital à la police, en répétant au moins une dizaine de fois, avec douceur (faux-jeton) et obstination : « Est-ce que je peux quand même te poser une question ? » La onzième fois, comme réveillé de son délire, il s’interrompit, se ressaisit et me dit avec une amabilité soudaine (faux-jeton et demi) « Bien sûr, je t’en prie. » Je crois même qu’il s’autorisa à sourire.

« Le regroupement familial, es-tu sûr qu’il n’a été motivé que par une seule et unique raison ? »

Je ne sais pas pourquoi j’ai eu l’intuition que c’était ça le sujet. Certains parlent de communication d’inconscient à inconscient. C’est possible, même si cela a un côté « pensée magique ».

Mon interlocuteur ne me répondit pas. Il repartit progressivement dans sa logorrhée vindicative, vengeresse, grossière. Au fond : haineuse. Je laissais dire, chèvre au piquet qui attend que ça passe (après tout, visiblement la guerre d’Algérie n’est pas terminée). Et quand il reprit son souffle, je répétai la même question. Il se renfrogna.

« Ça t’obsède ou quoi ? Ça ne passe pas pour vous le regroupement familial… »

« Pour moi ? »

Je profitai du silence qui suivit pour enfoncer le clou :

« À quel âge es-tu arrivé ? » Après sa réponse, qui correspondait justement à l’âge du non, je lâchais « D’accord, et avant, en Algérie, en gros tu étais seul avec ta mère, c’est ça ? Tu as une bonne raison de nous en vouloir alors… »

Il resta bouche bée devant tant de culot – un uppercut lumineux dont il a dû se demander s’il n’appelait pas un vrai coup de poing en retour. À moins que conscient de ses excès, il se soit dit : à imbuvable, imbuvable et demi. À moins enfin que ça l’ait justement éclairé.

Ma façon d’interrompre cette conversation sur une scansion lacanienne (par laquelle l’analyste met fin à la séance, sur un mot qui travaillera le patient jusqu’à la prochaine fois), fut sans appel. Souverain rejoignant, sous des acclamations intérieures (et une honte qui ne l’était pas moins), son royaume – l’empire du sens – j’avais entendu. Et plus rien à entendre de plus. Je tournai légèrement le dos et reprenais ma lecture en attendant Sam. Je m’en voulais de cette interprétation sauvage et du KO infligé, mais bon, je m’étais défendu. Et il n’en mourrait pas, bien au contraire.

Une bonne heure après, alors mon voisin avait été rejoint par deux femmes sympathiques et aux rires clairs, et moi par mon cousin et sa blonde dulcinée, il se leva, alla vers nous (vers mon cousin plus exactement, rayonnant de paix intérieure). Il nous proposa de goûter son vin. Du vin d’Algérie. Fort bon. Nous l’accompagnâmes, les uns et les autres, d’un reblochon que produisent les élèves d’un lycée agricole en Savoie et que j’avais amené. Mon voisin avoua n’avoir encore jamais goûté ce fromage. Il me semble qu’à cet instant, la vie lui était plus légère. À moi aussi.

Black M à Verdun: oui, c’est une insulte à nos Immortels

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verdun blackm todeschini
verdun blackm todeschini
Sipa. Numéro de reportage: 00524656_000014.

M’étant permis de critiquer le lynchage médiatique dont Mgr Barbarin avait été l’objet, j’appris de la bouche d’Ariel Wizman que j’étais un « avocat catholique bien connu ». Fort contrarié par l’organisation d’un concert de rap à Verdun pour commémorer le centenaire de la bataille, j’apprends maintenant des bouches du maire de la ville et du secrétaire d’État aux Anciens combattants suivis par les petits valets de la presse mainstream que cela ferait de moi un « raciste d’extrême droite ». Autant l’impair de Wizman m’avait fait sourire, autant l’insulte proférée par les deux zigotos dont je n’avais jamais entendu parler jusqu’à présent  risque de me rendre vraiment grognon. Alors, je vais dire aux ci-devant Samuel Hazard et Jean-Marc Todeschini, respectivement maire et secrétaire d’État, et à leurs petits copains, qu’il y a des sujets avec lesquels on ne plaisante pas, enfin en tout cas avec lesquels moi je ne plaisante pas. Que s’ils entendent se déshonorer, je souhaiterais qu’ils évitent de le faire en me crachant dessus.

Monsieur Hazard prétend que l’artiste qu’il a choisi pour honorer la mémoire de 300 000 Français tués pour la défense de leur pays, est « l’artiste préféré des Français en 2016 ». Étant français, et n’ayant pas encore émigré sur la planète Mars, je n’avais pourtant jamais entendu parler de Black M. Je me suis un peu renseigné, j’ai un peu écouté, et j’ai constaté que les Français de Monsieur le maire, étaient exclusivement des ados et des pré-ados. Petit phénomène commercial qui sera probablement oublié l’année prochaine, il n’y a pas grand-chose à dire sur la musique et le style de l’artiste, peut-être un peu plus sur son inspiration, le racisme, la misogynie et l’homophobie y étant très présents.

L’argument classique a fusé: «Extrême droite raciste!» Sauf que ça ne marche plus!

Comment l’idée de le programmer aux cérémonies de la commémoration officielle et internationale d’une des plus grandes batailles de l’histoire dont la trace est encore cuisante dans toutes les mémoires, a-t-elle pu traverser l’esprit d’un maire pourtant professeur d’histoire et obtenir l’approbation des plus hautes autorités de l’État ? Faut-il que toutes les dimensions du rapport de notre pays à cet événement aussi majeur et fondateur que le premier conflit mondial, leur échappent complètement. Il est pourtant tellement clair que les commémorations appelaient recueillement, solennité et silence. « La France est fille du soldat inconnu » avais-je écrit dans ces colonnes il y a deux ans au moment du lancement des commémorations de la première guerre mondiale, et j’invite à la relecture de ce texte auquel je ne changerais pas une ligne aujourd’hui. On y trouvera les raisons de l’incompréhension, de la colère et aussi de l’humiliation ressentie par tant de gens face à cette nouvelle inconséquence ridicule. Comme d’habitude, l’argument classique a fusé : « Extrême droite raciste ! » Sauf que ça ne marche plus, et qu’il est désormais vraiment indispensable d’arrêter, parce que nous ne le tolérerons plus. Je n’ai personnellement de ce point de vue aucun gage à donner ni aucune justification à apporter. Et s’imaginer que ce genre d’invectives est de nature à nous faire taire est une appréciation erronée. Je me contenterai juste d’une petite réponse en renvoyant à l’admirable Marseillaise de Jessye Norman pour le bicentenaire de la Révolution. Monsieur Hazard y apprendra que la dignité n’est pas une question de couleur de peau.

Quand je parle d’humiliation, c’est en pensant à toutes ces occasions où les gens du pouvoir ont trouvé le moyen de nous donner honte de les y avoir installés le 6 mai 2012. Au spectacle de la pantalonnade qui se prépare à Verdun, on constate que le ridicule n’est plus une habitude, c’est devenu une manie. Interrogé sur les réactions dans l’opinion publique, le rappeur a dit qu’il ne voyait pas où était le problème et qu’il fallait venir parce que les gens allaient « s’amuser ». En dansant parmi les tombes ? Mais, dites, est-ce qu’il faudra apporter sa binouze et son shit ou sera-ce offert par la mairie ? Humiliation aussi au spectacle des commémorations récentes par la Russie de sa victoire dans la « grande guerre patriotique » et surtout à celui de l’extraordinaire défilé du « Régiment Immortel ». Cette foule immense où pour honorer ses morts, leur donner vie dans les mémoires « comme ferait une mère, la voix d’un peuple entier les berce en leur tombeau ! » Oui mais ils sont émotifs les moujiks. Ça tombe bien, moi aussi.

Et attendons la leçon que ne manqueront pas de nous administrer avec leur élégance native, nos amis britanniques dans quelques semaines à l’occasion du centenaire de la bataille de la Somme.

Alors on va me dire que je prends tout cela trop à cœur, je le confesse et je m’en suis par ailleurs expliqué. Mais je ne suis vraiment pas sûr d’être tout seul. Aussi, nous avons été quelques-uns à lancer une initiative, celle de créer sur la toile notre « Régiment Immortel » virtuel en espérant qu’il deviendra réel. Chacun est invité à y déposer les portraits de ceux qui ont combattu jusqu’au sacrifice et de ceux qui eurent la chance d’en revenir. Et aussi les photos des monuments aux morts que l’on trouve dans toutes les villes et tous les villages de France.

Voyez-vous, Monsieur le maire, Monsieur le secrétaire d’État et la petite cohorte de malfaisants qui vous suivent, ces gens-là nous ne les abandonnerons jamais à l’extrême droite. Nous mènerons le combat pour les honorer dignement pour qu’ils continuent à vivre dans les mémoires. Mais en sachant bien que ce sera contre vous.

«Nuit debout, c’est Internet plus les soviets»

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yves michaud nuit debout
Yves Michaud. Photo: Julien Falsimagne/Leemage.
yves michaud nuit debout
Yves Michaud. Photo: Julien Falsimagne/Leemage.

Daoud Boughezala : Contrairement à mai 68, Nuit debout n’est pas parti des universités mais de la place de la République, lieu symbole des attentats qui ont ensanglanté Paris l’an dernier. Quelle signification y voyez-vous ?
Yves Michaud[1. Philosophe, Yves Michaud est spécialiste de la violence sociale. Il vient de publier Contre la bienveillance (Stock, 2016).] : Ceux qui, comme moi, ont connu mai 1968, savent que ça n’a rien à voir. Nuit debout est un mouvement gaucho-populiste, comme on en voit dans plusieurs autres pays d’Europe, en Espagne avec Podemos, en Grèce avec Syriza, ou en Italie avec le mouvement Cinq étoiles. Ça manquait en France puisque nous avions déjà un populisme de droite bien organisé en parti, le Front national, mais pas encore la variante d’extrême gauche exprimant une demande de prise de parole directe du peuple.

Cette aspiration à la démocratie directe peut-elle déboucher sur un projet politique concret, comme dans les pays que vous avez cités ?
Il y a peu de chance que Nuit debout se constitue en mouvement tel quel, car la démocratie directe et participative s’épuise et s’évapore dans les assemblées générales. De plus en plus de loufoques y participent jusqu’à ce que plus grand monde ne vienne. À un moment critique, des professionnels des appareils politiques reprennent la dynamique en main – des léninistes pratiquant un nouveau « centralisme démocratique ». C’est le cas de partis comme Podemos en Espagne, ou du mouvement italien Cinq étoiles dont l’idéologue Casaleggio, récemment décédé, gérait le parti à travers une entreprise de communication à lui, extrêmement opaque – y compris sur le plan financier. Si, d’après Lénine, « le socialisme, c’est l’électrification plus les soviets », le gaucho-populisme, c’est Internet plus les soviets.[access capability= »lire_inedits »]

C’est-à-dire ?
Aujourd’hui, le fantasme d’expression directe, le fantasme des « conseils » est à la fois renforcé et biaisé par le numérique et la communication transversale. Or, pour avoir lu les 46 volumes des œuvres complètes de Lénine, je vous assure qu’il n’y définit jamais ce qu’est un soviet. Envers et contre tout, on a besoin des partis en démocratie, ne serait-ce que parce qu’il faut un minimum d’organisation. La démocratie permanente est un beau rêve avec de multiples dangers comme la non-comptabilisation ou le trucage des votes, les scrutins à n’en plus finir et qui s’annulent. Sans système de représentation, on tombe dans les errements de la démocratie antique, des emportements d’assemblées qui condamnent à mort les généraux victorieux à la bataille des Arginuses parce qu’ils n’ont pas enseveli les morts !

Que dit l’éviction d’Alain Finkielkraut de la place de la République des limites de cette démocratie participative ?
L’anecdote montre à quel point le débat politique devient en ce moment violent et intolérant. C’est ce que j’observe sur Facebook où les échanges d’idées se sont considérablement durcis, y compris chez les tenants de la « démocratie permanente ». Quelqu’un comme Philippe Corcuff ne discute pas, il invective – et ce n’est pas le pire !

Pourtant, du Palestinien au Rom en passant par la femme voilée, l’extrême gauche mouvementiste a à cœur de défendre toutes les identités minoritaires. Pour fantaisiste qu’il soit, en quoi ce tropisme menace-t-il la citoyenneté ?
Tenir compte des Palestiniens, des juifs, des femmes battues, des SDF, etc., c’est moralement très bien, mais à force de multiplier les lois de circonstance et les réglementations personnalisées on détruit les libertés et on entre dans la « customisation », comme on dit en marketing. Une communauté politique a pour fondement l’accord sur quelques principes, un accord qui implique qu’on accepte de renoncer à un certain nombre de particularités. À charge pour la société d’essayer de rétablir la justice en tenant compte des dons et des handicaps, mais jusqu’à un certain point seulement, sans quoi le concept d’égalité est pulvérisé.

… au profit de ce que vous appelez l’« État-guichet » ?
C’est une dérive naturelle du welfare state, qu’on traduit communément par État-providence alors qu’il faudrait plutôt parler d’État de bien-être. On est allé trop loin dans les traitements individualisés pour répondre à la diversité de la société. Du coup, l’État-guichet a pour contrepartie une démocratie consumériste fondée sur les particularités de chacun. Ainsi, si tout le monde approuve le principe d’une école publique gratuite, ce consensus n’empêche pas un énorme absentéisme des élèves, sur des périodes très longues, souvent avec l’accord des parents. Les gens veulent bien de l’école, mais à la carte ! Pour prendre un exemple plus polémique, si tous veulent des piscines publiques gratuites, certains réclament des horaires différents pour les hommes et les femmes.

Nombre d’élus locaux, de droite comme de gauche, cèdent à ce genre de revendications. Dans des sociétés démocratiques aussi plurielles que la nôtre, n’est-ce pas inévitable ?
Beaucoup des plaintes particularistes disparaîtraient si les gens avaient le sentiment de vivre dans une société qui veut être juste. Cela suppose que nos gouvernants adoptent des dispositions qui établissent une égalité et une justice élémentaires permettant l’adhésion populaire. C’est pourquoi je défends l’instauration d’une représentation proportionnelle intelligemment pensée et la mise en place d’une réforme fiscale lisible et transparente.
La fiscalité est l’indicateur le plus clair du type de société que l’on veut obtenir : on a autant d’États qu’il y a d’impôts. On devrait établir, comme le demandait la Révolution française, un impôt progressif universel, qu’il n’y ait personne de non imposable, quitte à ce que certains ne paient qu’un euro symbolique et que d’autres soient soumis à des taux quasi confiscatoires pour les tranches les plus élevées de leurs revenus.

Pour reprendre votre vocabulaire, cette attention portée aux petites gens au détriment des élites n’est-elle pas foncièrement populiste ?
Pas du tout. Le populisme, que favorisent des mouvements aux demandes aussi éparses que Nuit debout, conduit à des programmes fourre-tout contradictoires, donc inapplicables, ainsi qu’à des alliances contre-nature. En Grèce, Syriza s’est allié à un parti poutinien ultraorthodoxe pour obtenir la majorité autour d’un projet démagogique. Ce que je critique aussi dans le populisme de Nuit debout, c’est que les plaintes qui s’y expriment émanent d’individus capables d’aller place de la République et d’utiliser les réseaux sociaux. On n’entend pas les doléances des retraités qui touchent entre 500 et 700 euros par mois. Pour ça, il faut aller sur RTL !

Justement, lorsque la parole est laissée aux auditeurs, on les entend souvent se plaindre d’insécurités physique et culturelle. Dans votre dernier livre, vous y allez sans détours : « l’invasion pacifique massive peut parfois remplacer l’invasion violente ». Prônez-vous l’arrêt de l’immigration pour pacifier la société ?
Non, c’est une question très grave mais qu’il faut aborder avec nuances. L’immigration n’est pas arrêtable, les migrants sont là et il faut les intégrer. C’est un problème gigantesque appelé à s’amplifier, a fortiori si on continue de déstabiliser le Moyen-Orient comme on l’a fait depuis la guerre en Irak en 2003. Merkel et tout récemment le pape ont aussi commis une erreur monumentale en disant aux migrants : « On vous accueillera tous ». Cela a créé un appel d’air qu’il faut gérer.

Si je me fie à votre diagnostic de l’intégration des précédentes vagues d’immigration musulmane, il y a du pain sur la planche. Sans parler de cinquième colonne islamiste dans notre pays, existe-t-il une contre-société d’enfants d’immigrés n’ayant pas intégré des valeurs telles que la liberté d’expression ou de conscience ?
Cela me paraît tout à fait évident. J’y vois non seulement l’échec complet des politiques de banlieue qui depuis quarante ans ont englouti des quantités d’argent considérables, mais aussi le fiasco considérable de l’école. Mais le problème des banlieues a précédé le développement de l’islamisme. À l’image de la rappeuse Diam’s, toute une jeunesse désorientée trouve dans l’islam une identité de remplacement. Jusqu’au milieu des années 1990, la crise des banlieues ne s’articulait pas autour de l’islam, malgré quelques terroristes comme Khaled Kelkal. Et les Frères musulmans comme les salafistes ont profité de ce terreau pour « travailler » cette jeunesse.

Face à cette offensive prosélyte, vous préconisez un civisme intransigeant incluant la signature d’un serment de fidélité à la collectivité quand le citoyen devient majeur. Croyez-vous l’islam soluble dans ce républicanisme à la Rousseau ?
Les gens ont le droit de croire ce qu’ils veulent. La Révolution française, dans ses Constitutions de 1791 et 1793, a accordé la liberté de religion, notamment aux juifs et aux protestants… à condition que cela soit dans le respect de la constitution. En vertu du principe de neutralité, la République n’a pas à tenir compte des religions. C’est toute l’erreur des gouvernements successifs que d’avoir voulu imposer des modes de vie français aux immigrés, alors qu’il aurait fallu simplement mais fortement les intégrer à la République.

C’est vous qui le dites ! Primo, nos dirigeants ont renoncé à l’assimilation, au profit d’une intégration purement économique. Et secundo, la France ne se résume pas à un ensemble de valeurs abstraites, c’est aussi une culture et une histoire remontant au fond des âges, un héritage que les nouveaux arrivants doivent s’approprier…
Certes, on a péché par angélisme en déversant beaucoup d’argent sur les associations sans y regarder de trop près, pour simplement avoir la paix. Cela fait trente ans que l’ancien député-maire communiste de Vénissieux, André Gerin, dénonce l’abandon des banlieues et une situation qui se dégrade à force de laisser-aller. Pour autant, je crois que l’identité ne peut se construire que sur la base abstraite et intellectuelle de l’adhésion à des principes. Au XIXe siècle, on a construit une identité nationale beaucoup trop rigide et cocardière, avec comme piliers la centralisation, l’interdiction des langues régionales. C’est une époque révolue car nous vivons, quoi qu’on fasse, dans un monde profondément multiculturel. Du moment où une Française musulmane adhère inconditionnellement aux principes républicains – sans accorder le moindre privilège à la charia, en reconnaissant le droit absolu à l’apostasie et à l’incroyance, je n’ai rien contre le fait qu’elle porte un voile. Je parle bien du voile, pas de la burqa. Après tout, nos bonnes sœurs aussi en portaient.

Conjuguer républicanisme et multiculturalisme, vous ne craignez pas le grand écart !
Le multiculturalisme que j’admets n’a rien de politique. Ça n’est que du folklore : vous avez le droit de croire en ce que vous voulez, de vous déguiser le dimanche pour aller faire des danses paysannes, mais la primauté de la loi républicaine n’est pas négociable.

Voilà qui est dit. En tant que spécialiste de l’empirisme philosophique, pensez-vous que la France en général et la gauche en particulier pèchent par leur préférence pour les grandes idées abstraites ?
Nos politiques ont peur de la réalité, lui accordent peu d’attention et donc se réfugient dans les grands principes. Je vais vous raconter une anecdote. En 1990, alors que ma femme travaillait au cabinet de Jack Lang, alors ministre de la Culture, il fallait des idées pour célébrer les dix ans de l’arrivée de Mitterrand à l’Élysée. Je lui avais conseillé de répondre à ses collègues : « Les banlieues, les banlieues, les banlieues », parce qu’à force de me balader dans ces banlieues, je savais bien quelle crise couvait. Le soir, en rentrant à la maison, elle me dit : « Tu m’as soufflé une ânerie, ils m’ont regardée comme si j’étais une demeurée et on est passé à autre chose. »

Nos politiques sont-ils si « hors-sol » que ça ?
Le fond du problème, c’est que les partis politiques sont dans un état intellectuel navrant. En France, on n’a jamais pris au sérieux les think tanks, alors qu’aux États-Unis et au Royaume-Uni, ce sont des instituts financés par les partis qui engagent des chercheurs chargés de travailler sur certains thèmes avant que les politiques ne prennent des décisions. Si les Américains peuvent se permettre d’avoir des candidats parfois médiocres, c’est parce que leurs think tanks, y compris les plus à droite, fonctionnent très bien ! Ici, les think tanks sont des clubs mondains où les gens passent en écoutant distraitement. Il y a bien la fondation Jean-Jaurès pour publier des rapports de qualité sur la montée du populisme, ou les fractures sociales, pas si éloignés de Guilluy. Mais apparemment, au PS, personne ne les lit ![/access]

>>> Retrouvez en cliquant ici l’ensemble de nos articles consacrés à Nuit debout.

CONTRE LA BIENVEILLANCE

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Affaire Baupin: la gauche hypocrite

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denis baupin cahuzac gauche
Denis Baupin. Photo: Numéro de reportage : 00670591_000061.
denis baupin cahuzac gauche
Denis Baupin. Photo: Numéro de reportage : 00670591_000061.

Il existe des polémiques sordides et il existe des polémiques très nobles et nécessaires : les conflits de devoirs.

Créon contre Baupin

Antigone estime qu’il est de son devoir d’enterrer son frère puisque les dieux ordonnent aux vivants ce geste qui permet aux morts de trouver le repos. Elle n’a que faire des ordres de l’Etat, représenté par Créon. Celui-ci estime qu’il est de son devoir de punir son neveu Polynice mort en luttant contre sa patrie : il interdit l’inhumation du traître. Comparer Denis Baupin au personnage mythologique de Polynice n’est pas absurde, car il est lui aussi l’objet d’un conflit de devoirs. Les sujets en sont tous ceux qui réfléchissent à cette question : faut-il dénoncer l’hypocrisie de gauche ou faut-il dénoncer les lynchages médiatiques ? Il s’est trouvé à Causeur deux Antigone, Régis de Castelnau et Elisabeth Lévy, pour se scandaliser d’abord du lynchage. Il est juste qu’un Créon se manifeste pour se scandaliser d’abord de l’hypocrisie de Denis Baupin.

Gare au féminisme débridé…

J’entends très bien les arguments contre le lynchage médiatique et je les approuve : il faut condamner le féminisme quand il s’enfle jusqu’à devenir une idéologie irrationnelle. L’affaire Jacqueline Sauvage a démontré que le féminisme débridé pouvait faire fi des décisions de justice les plus raisonnables et les plus inattaquables. Un président de la République ramant toujours dans le sens du courant a gracié la condamnée sans états d’âme. Causeur est un des rares médias où l’on ose river son clou à ce type de féminisme, courant à une époque où le pire macho se croit obligé de glorifier la féminité en public avant de tabasser son épouse à la maison.

Mais voilà : les conflits de devoirs sont d’autant plus passionnants qu’ils opposent deux thèses adverses qui se valent à peu près. C’est tout le succès de Corneille : vais-je défendre mon père et perdre ma fiancé ou vais-je obéir à l’amour et être maudit par mon père ? Les débats récurrents sur l’euthanasie sont exaspérants, ils n’en restent pas moins passionnants : to kill or not to kill the malade qui souffre gravement en fin de vie, that is the question dont on débattra longtemps et peut-être toujours.

… mais la tartufferie est à gauche

Aujourd’hui, le scandale à dénoncer en premier lieu me paraît être l’hypocrisie de gauche. L’hypocrisie, contrairement à ce qu’on dit pour paraître impartial, ne se partage pas à égalité entre gauche et droite. La gauche est beaucoup plus susceptible de sombrer dans les pires bourbiers de l’hypocrisie parce qu’elle se veut morale. De la même manière qu’un athée ne peut pas être un Tartuffe, un homme politique de droite, qui n’a que faire de réformer l’humanité et se borne à vouloir gérer le mieux possible l’Etat, court peu de risques de devenir un hypocrite aussi flamboyant que Cahuzac ou Baupin. Mais les hommes politiques de droite n’aiment pas passer pour des cyniques, ils n’aiment pas « laisser aux autres le monopole du cœur  » et c’est à ce moment qu’ils risquent eux aussi de tomber dans l’hypocrisie.

Quand on parle de l’archaïsme de la gauche française, quand on dit qu’elle n’a pas fait son congrès de Bad Godesberg, congrès lors duquel le SPD a accepté de cohabiter avec le capitalisme, on pense seulement à tout ce qui est économie, droit du travail, fonctionnement matériel de la société. On oublie de dire que les gauches européennes, à l’exception de la française, ont renoncé au projet marxiste de changer l’homme, de « créer un homme nouveau ». Peut-on imaginer une seconde que Tony Blair ait eu l’idée de proposer une loi punissant les clients des prostitués ? Peut-on imaginer une seconde que Gerard Schröder  ait pu suggérer aux ministres de l’Education des différents Länder de créer des ABC de l’égalité entre filles et garçons et de faire jouer dans les cours de récréation les filles au ballon et les garçons à la poupée ?

La gauche française, en ayant gardé le projet de transformer l’humanité par la répression, prend les Français pour des enfants peu intelligents et mal élevés qu’il faut améliorer de force. La gauche française est une vieille institutrice revêche qui prêche la vertu aux gamins, puis passe sa soirée sur internet à chercher des gigolos, pardon, des « escort boys ». Tant qu’elle restera morale, elle sera capable d’enfanter des Tartuffe comme Cahuzac et Baupin. La plus urgente des réformes de la gauche sur elle-même consisterait à prendre enfin les Français pour des adultes.

49-3: la seule question qui vaille

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(Photo : SIPA.00752146_000010)
(Photo : SIPA.00752146_000010)

Deux chiffres : 49-3. L’alinéa le plus controversé de notre Constitution. Un cas d’école pour votre serviteur qui assistait à ses cours de droit constitutionnel au moment où Michel Rocard l’utilisait si souvent. Il n’y avait pas meilleur moment, à vrai dire, pour en comprendre l’utilité. Le Premier ministre de François Mitterrand ne disposait alors que d’une majorité relative. Pour diriger le pays, il n’y avait pas d’autres choix que de mettre la responsabilité du gouvernement en jeu et de mettre au défi l’Assemblée nationale de trouver une majorité de rechange en votant la censure, prenant le risque de retourner devant les électeurs.

Cet alinéa, le troisième de l’article consacré à la responsabilité du gouvernement devant les députés, celui qui en fait justement un régime certes parlementaire mais rationalisé, a toujours été au cœur des institutions de la Ve République construites dans un souci de stabilité. Si aujourd’hui nos institutions paraissent si déséquilibrées, ce n’est pas à cause du 49-3 mais de la mise en place du quinquennat et de l’inversion du calendrier électoral – entre les législatives et la présidentielle – qui l’a accompagnée. La révision constitutionnelle de 2008 en a réduit les possibilités d’utilisation, ce qui pourra s’avérer être une faute politique lourde si une configuration parlementaire comparable à celle de 1988-1993 se présentait à nouveau.

Pourquoi, alors, l’utilisation du 49-3 paraît-elle aussi insupportable en 2016 ? Une fois encore, on regarde le doigt plutôt que la lune. Le problème, c’est que les électeurs ont bien élu une majorité absolue en juin 2012. Ils ont même envoyé celle que le président élu le mois précédent leur avait demandée. Si Martine Aubry avait préparé les investitures et accordé un accord royal à EELV, tout ceci a été accepté et validé par le candidat désigné à la primaire à l’automne 2011, qui avait tout le loisir de les remettre en cause.

Pourquoi une majorité si rabougrie ?

Dès lors, la question centrale qui devrait occuper les observateurs aujourd’hui, au lieu de débattre sans fin du 49-3, est la suivante : pourquoi François Hollande dispose-t-il d’une majorité rabougrie par rapport à celle dont il pouvait se vanter en juin 2012 ? Comment se fait-il que ce mercredi son gouvernement ait échappé (à deux voix près) à une motion de censure déposée par la gauche ?

La réponse coule de source : alors qu’il a été élu et qu’il a fait élire des députés sur un projet donné, il en applique aujourd’hui un autre. On pourrait donc se demander pourquoi il n’y a pas davantage de frondeurs.

Les défenseurs de François Hollande peuvent bien fustiger ceux qui ne veulent pas avaler une couleuvre supplémentaire, les taxer d’irresponsabilité, les moquer de n’oser mêler leurs voix à une droite qui irait beaucoup plus loin que la loi El Khomri en matière de dérèglementation du marché du travail. Quand on applique le programme économique de celui qui n’a rassemblé que 5% des suffrages lors de la primaire socialiste, après l’avoir nommé à Matignon, on ne peut pas s’étonner ensuite que sa majorité se délite.

Il ne sert donc à rien du tout de pétitionner contre le 49-3 d’un côté, ou de menacer les frondeurs d’exclusion de l’autre, parce qu’ils ont le simple respect des engagements pris devant les électeurs. Il y a un responsable de cette situation, et un seul. Il est à l’Elysée. Le débat d’aujourd’hui devrait plutôt porter sur la capacité de ce dernier à être candidat à sa propre succession.

«Les amants de Caracas»: érotomanie de l’Occident

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(Photo : Alexandra Bas)
(Photo : Alexandra Bas)

Quand on aime le cinéma, on hésite toujours à descendre un film, ne serait-ce que pour ne pas avoir à y réfléchir au-delà de la séance. Quand elle fut pénible, pourquoi donc la prolonger ? Je n’oublie pas, non plus, qu’à table, ma mère disait toujours « Tu n’aimes pas ça, soit, mais n’en dégoûte pas les autres. » Si je m’apprête à rompre avec ce précepte maternel, ce n’est pas forcément parce que la psychanalyse apprend à désobéir (est-ce si sûr, d’ailleurs ?) ni parce que j’aurais oublié que le cinéma est un art fragile. C’est parce que cette histoire homosexuelle (une petite frappe vénézuélienne tombant amoureux de son micheton) ne se contente pas d’être banalement exaspérante. C’est un bel exemple de manipulation perverse du penchant érotomane de l’Occident.

Étudiant, il y a maintenant de nombreuses années, j’avais assisté à un cours qui devait s’intituler « Analyse et techniques du scénario ». Depuis, je garde en mémoire sa leçon inaugurale : qu’on écrive ou qu’on regarde un film, la question principale est toujours la même – quelle est la place subjective de l’auteur ? Il en découle une autre : à quelle place assigne-t-on le spectateur ? L’intérêt de ces deux questions est qu’elles ne sont pas seulement ouvertes. Elles le restent. Elles appellent rarement des réponses simples et définitives (cette fameuse place subjective de l’auteur est souvent mouvante, distribuée entre plusieurs personnages). En se les posant plusieurs fois, de manière itérative – toute réponse conduit à voir le film sous un autre angle à partir duquel on peut se reposer la même question – on entame un dialogue avec le film qui nous fait passer de l’état de sidération propre au spectateur – c’est la règle du jeu, au moins le temps de la projection – à une liberté nouvelle, critique. Pour peu qu’on s’en donne la peine, ça fonctionne.

Mais, en toute honnêteté, ce ne sont pas ces deux questions que je me suis posées après avoir vu Les amants de Caracas. Plutôt, celle-ci, brutale : « De qui se moque-t-on ? » Déclinons cette dernière, elle nous ramènera aux deux autres.

D’abord, qui est ce « on » ? Le réalisateur, Lorenzo Vigas, sans aucun doute. J’y reviendrai. Le jury de la Mostra de Venise, présidé en 2015 par le Mexicain Alfonso Cuaron, sûrement, qui a accordé le Lion d’or au film vénézuélien – le plaçant aux côtés, excusez du peu, de Rashomon (1951), Journal intime (1962), Belle de jour (1967), Sans toit ni loi(1985) et Au revoir les enfants (1987). Il y a des voisinages qu’on se devrait pourtant de respecter.

Comment Alfonso Cuaron, réalisateur de Gravity n’a-t-il justement pas vu ces pesanteurs qui ponctuent Les amants de Caracas ? Il y a bien soixante plans trop longs d’une seconde, quand ce n’est pas de deux ou trois. Au montage final, ça ne fait que deux ou trois minutes de trop, mais cela transforme les quatre-vingt-dix restantes en un long et lourd calvaire. Je ne sais comment a réagi dimanche soir, au micro du Masque et la plume, Danièle Heymann mais je l’imagine volontiers, vengeant les spectateurs, avec son traditionnel « Aaah ! Ces silences lourds de sens… Aaah ! Ces regards qui en disent long… »

Passons rapidement sur la dimension politique du film. Involontaire (Vigas le reconnaît), mais aussi « vraie » (enfin !) qu’un lapsus, elle n’est pas la dimension la moins intéressante du film. Les rues de Caracas, saisies par la caméra, sont effarantes et l’on devine que le pays, de crise en crise, se dirige lentement vers un état proche de celui de son voisin caribéen, Haïti.

Revenons à notre « De qui se moque-t-on ? » Où est la moquerie, ou, pour dire les choses grossièrement (il faut bien se défendre contre l’agression), le foutage de gueule ?

Les amants de Caracas nous raconte une histoire d’amour liant un homosexuel d’un âge certain, Armando (interprété par l’acteur chilien Alfredo Castro, remarquable dans No et El club de son compatriote Pablo Larrain) à un jeune voyou, Elder (le jeune Luis Silva). Le premier tente d’abord d’acheter les faveurs du second qui, après avoir fait mine d’accepter le deal, l’insulte, le frappe et le dépouille. À peine remis de l’agression, Armando repart en quête du jeune homme, qui l’insulte à nouveau, copieusement, le menace, le vole à nouveau, avant, tenez-vous bien, de tomber amoureusement dans les bras du vieil homme (qui n’en demandait pas tant, c’est d’ailleurs le thème revendiqué par l’auteur – pareille revendication ne suffit pas à en faire le sujet du film).

Grosse ficelle

On comprend ce qu’on s’efforce de nous vendre : le coup donné, l’insulte proférée ne seraient que les signes du désir de ce brave garçon pour sa victime. On voit ici les ravages que peuvent provoquer des notions de psychanalyse utilisées uniquement pour les besoins de la cause progressiste. Selon la théorie psychanalytique, l’homosexualité latente, plus ou moins refoulée, peut générer des conflits intérieurs dont l’homophobie sourde, véhémente ou violente, serait le signe patent. Soit. Mais il se trouve qu’en général, le passage à l’acte est moins sexuel que violent. Ici, voyons grand, voyons large, le passage à l’acte est carrément amoureux. Ben voyons ! Car derrière cette histoire singulière, il y a l’idée suivante : nous serions tous homosexuels, certains l’assumant plus que d’autres.

La ficelle est tellement grosse qu’on se sent comme un devoir de préciser, façon Not in my name  : « homosexualité latente » ne veut pas dire « tous pédés ! ». J’ai, je le confesse, beaucoup d’amis hétéros qui, avec un courage certain, assument, voire revendiquent, leurs penchants pour l’autre sexe. Leur renoncement à l’homosexualité archaïque (ou infantile) n’est pas une façade, un refoulé pénible et fragile. C’est un socle. Et ils ont, eux, suffisamment de tact pour ne pas pointer, derrière la sympathie que je manifeste pour leurs compagnes, je-ne-sais-quelle hétérosexualité latente…

Trêve de plaisanterie. Cette subite conversion du jeune homme au plaisir contre-nature (Armando avait bien raison de s’obstiner) situe a priori la première place subjective de l’auteur. Et il s’agit d’un bel exemple d’érotomanie, cette psychose délirante où le sujet se croit aimé d’un autre et où toutes les dénégations de ce dernier ne sont perçues que comme des preuves supplémentaires accréditant le fantasme. En gros, ici : « Il me traite de sale pédé, c’est donc qu’il ne peut s’empêcher d’en pincer (restons polis) pour ma peau ridée. Chaque coup, chaque insulte est la preuve de ce désir qui le travaille. » À travers les péripéties qu’il impose à ses personnages, le metteur en scène, tout-puissant, accrédite son propre fantasme. Il en est, dans tous les sens du terme, le réalisateur. Nous, spectateurs, sommes alors sommés de gober ce qui est censé être, au moins au début, la belle histoire du brave garçon pas si méchant que ça (touchant – et touché – Luis Silva se prête bien au gros plan pathétique). Nous sommes les victimes collatérales de ce délire érotomane. Voilà la place à laquelle nous sommes d’abord assignés : la complicité.

Quitte à en être là, souvenons-nous que l’érotomane dissimule, dans son délire, cette équation à la fois simple et stupéfiante : il m’aime = je le hais. C’est ce qu’on appelle le renversement des positions subjectives. Si l’on songe aux nombreuses manifestations collectives d’érotomanie (« Ils sifflent la Marseillaise, c’est donc qu’ils demandent plus d’intégration »), on peut vaguement s’inquiéter de ce qui se dissimule sous les pas innocents de l’antiracisme.

C’est sans doute dans cette présence du refoulé haineux que le film devient plus intéressant. S’il peut y avoir homosexualité au cœur de la violence, il peut y avoir aussi violence niché au creux du désir homosexuel. Sans vendre la mèche et le dénouement final, reconnaissons que le film explore cette ambivalence.

On rattache, ici et , sans prendre le temps d’y réfléchir vraiment, Les amants de Caracas à Eastern boys. On oublie alors que le film de Robin Campillo ne met justement pas en scène une conversion racoleuse à l’homosexualité, mais plutôt une sorte de détachement de celle-ci. Les deux hommes accèdent peu à peu à l’amitié à travers la désexualisation de leurs rapports. Eastern boys prend ici l’idéologie à rebrousse-poil (tout comme dans la nécessité affirmée d’un détachement de la socialisation primitive, clanique et régressive de l’immigré, morale ultime du film). Eastern boys est vraiment scandaleux. Les amants de Caracas joue à l’être.

La différence entre les deux films ne s’arrête pas ici. Là où le film du Français accompagne, somme toute pudiquement, ses deux acteurs (Olivier Rabourdin et Kirill Emelyanov), celui de Lorenzo Vigas multiplie les plans érotisants, ambigus, transformant le spectateur en voyeur. Pour quelques bolos, la monnaie nationale, que lui rapportera au final une place de cinéma achetée à Paris en euros, Luis Silva se pavane devant nous, dénudé ou presque, aguicheur. Un effet de bokeh (flou d’arrière-plan) achève de faire du spectateur occidental un maricón plissant les yeux d’avidité.

Alors, de qui se moque-t-on ? Mais de ce dernier parbleu ! De sa curiosité pour un cinéma du monde forcément-formidable, de ses réflexes moutonniers qui l’ont fait passer, comme un seul homme, de « l’homosexualité, ce douloureux problème », il y a cinquante ans, à l’interminable « chute du tabou de l’homosexualité », cent fois célébrée.

On imagine alors les arguments du réalisateur face à son producteur : « Oui, à Caracas on fera un flop. Mais avec cette thématique homo, à Paris, Berlin et Rome, on cartonnera. Tu finances en bolos, tu encaisses en euros. Tu piges, Coco ? » En un mot, il n’y a donc rien à attendre de ce cinéma gigolo. Il assigne au spectateur une place, et une seule : celle du micheton. Cette lucidité nous évitera le délire érotomane. Et la haine qui va avec.

Les amants de Caracas,  de Lorenzo Vigas Castres, avec Alfredo Castro et Luis Silva. En salles.

L’Unesco, Jérusalem et les dieux de la désinformation

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(Photo : SIPA.AP21854794_000001)
(Photo : SIPA.AP21854794_000001)

C’est d’une voix guillerette que Désintox, dans l’émission d’Arte « 28 minutes » du 2 avril, s’en prend aux critiques de la résolution de l’Unesco qui dénie toute appartenance des juifs aux lieux saints au bénéfice d’une islamisation révisionniste de ces derniers. L’article de Richard Rossin publié dans Causeur en est l’exposé remarquable par sa sobriété et sa justesse. Je me permets d’y renvoyer le lecteur.

Les petites voix de Désintox ne s’écorcheraient pas les yeux en le lisant. Non plus, du reste que les responsables de l’émission. Cela leur permettrait peut-être de comprendre pourquoi les Israéliens et les personnes de bon sens s’indignent de constater que le mur occidental, dit des Lamentations, n’apparaisse plus, dans un document international, que sous la dénomination de « Place Al Buraq » et que le Mont du Temple n’ait plus qu’une identité, celle de la « Mosquée al -Aqsa/al-Haram al-Sharif et ses environs. » Pour ne citer que quelques perles, le reste stigmatisant  la « puissance occupante » de Jérusalem.

Certes comme le disent les petites voix, « parler du conflit israélo-palestinien n’est jamais facile » comme « l’Unesco l’a appris à ses dépens ». Et de voler au secours de la noble institution ignoblement attaquée par « plusieurs sites d’extrême droite » fallacieusement inspirés par un site franco-israélien, LPH Info, qui conteste le bien-fondé de cette islamisation forcenée des lieux saints du judaïsme, tout comme un site chrétien qui y voit, lui, la « remise en cause de l’existence de Jésus ».

Pour les petites voix, rien ne justifie de telles protestations, la motion unesquienne ne faisant que réclamer « la liberté de culte et l’accès des musulmans au site sacré de la mosquée el-Aqsa et demande à Israël de respecter le statu quo historique sur l’esplanade des mosquées à Jérusalem ». Et les petites voix de commenter : « Le ton (de la résolution de l’Unesco) est assez sec  mais ni l’existence de Jésus ni le lien entre les juifs et le Mont du Temple ne sont remises en cause ». Et de poursuivre : « La première accusation n’a tout simplement aucun fondement, Jésus ou la chrétienté n’apparaissant pas dans le texte, même chose pour la deuxième accusation qui ne fait que reprendre sans le dire les propos du Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou, etc. »

C’est la preuve par l’œuf : la coquille est vide donc il n’y a pas d’omelette. CQFD. D’ailleurs, concluent les fines voix, le document de l’Unesco ne réaffirme-t-il pas « l’importance religieuse de la Vieille ville de Jérusalem pour les musulmans, les chrétiens et les juifs ». Et de s’esbaudir : « On a vu mieux pour nier le lien avec les juifs ! » Je ne doute pas que les petites voix de Désintox aient vu mieux pour affirmer  leurs liens avec le dieu tout-puissant de la désinformation.

Centenaire de Verdun: Black M en concert pour les «kouffars»?

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blackm verdun guerre racisme
Black M. Sipa. Numéro de reportage : 00722065_000010.
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Black M. Sipa. Numéro de reportage : 00722065_000010.

Il y a très exactement un siècle, au prix d’un massacre horrible et d’un pilonnage d’artillerie sans précédent dans l’Histoire, d’attaques au gaz, au prix de villages rayés de la carte, de populations jetées sur les routes, au prix du sacrifice de dizaines de milliers de Poilus, tués, gazés, amputés et disparus, l’armée allemande fut bloquée à Verdun et la France fut sauvée. L’enfer que fut cette bataille, l’une des plus sanglantes de l’histoire de l’humanité, est inimaginable.

Frères de sang

Seuls restent à ces sacrifiés le souvenir et la mémoire qui ornent chaque place de nos villages. Des noms, des fratries entières arrachées à leur quotidien. Des pères, des frères, des fils. Ils reposent désormais sur cette terre lorraine dont le paysage porte encore les stigmates des millions de tonnes d’obus qui s’y sont déversés. Peu importent les raisons de cette guerre, peu importent les débats et les polémiques autour des massacres inutiles et du pacifisme. Pour ces soldats de métropole d’Afrique et du Maghreb, tous Français et frères de sang, nous avons le devoir de nous souvenir et d’avoir à l’esprit le sens de leur sacrifice.

Crime contre la mémoire

Savoir que le 29 mai, les délégations franco-allemandes emmenées par Angela Merkel et François Hollande vont assister à un concert de Black M est une insulte sinon un mépris sans nom porté à cette mémoire. Cette dernière pourtant si souvent invoquée par l’élite de la nation pour faire acte de repentance. Cette mémoire qui nous demande de nous souvenir des accords d’Evian et oublier les massacres de harkis ou encore de saluer le général vietnamien Giap comme héros en oubliant les milliers de soldats français morts pour une certaine idée de la France en Indochine. Cette mémoire qui permet à un rappeur qui n’a pas manqué de rappeler son mépris pour « ce pays de kouffars »  (comprendre « mécréants ») qu’est la France de chanter pour qu’on se souvienne du sacrifice des héros de Verdun. Ce rappeur qui disait à ses détracteurs « Venez, on va bien s’amuser ». C’est là tout ce dont Verdun lui inspire.

163 000 soldats y sont tombés pour la France

« Pas là pour du love my nigga, tu verras pas le black qui béggaie » (sic) vaut bien du Ernst Jünger ou du Remarque. Non ? Personne ne veut faire voter les morts, « le procédé est assez méprisable » dirait le Président Jean Gabin devant les caméras de Verneuil. Mais par décence pour nos poilus, si vous les méprisez, si cette histoire ne vous inspire que honte et repentance, alors oubliez-là. Mais ne l’insultez pas. D’autres s’en souviendront à votre place. On laissera le philosophe François-Xavier Bellamy conclure en 140 caractères : « Le plus simple des soldats tombé en silence à Verdun avait plus de grandeur que le règne du vide, du fric et de la haine incarné par Black M ». Ce 29 mai, les 163 000 soldats français tombés en silence à Verdun reposeront sous la terre qu’ils ont défendue au prix de leur vie. Au-dessus d’elle, leurs descendants chanteront avec Black M leur mépris, au mieux leur ignorance de ce qu’ils ont été.

Ce que cache l’affaire Baupin: 49-3, chômage, angoisse des salariés

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baupin khomri loi travail
La ministre du Travail Myriam El Khomri avec Manuel Valls. Sipa. Numéro de reportage : 00749860_000009.
baupin khomri loi travail
La ministre du Travail Myriam El Khomri avec Manuel Valls. Sipa. Numéro de reportage : 00749860_000009.

En France, on a le don de se passionner pour les choses aussi importantes que les frasques sexuelles de nos oligarques.

La main au panier ?

Un grand personnage de l’Etat, Denis Baupin, le vice-président de l’Assemblée nationale, a-t-il mis une main au panier de certaines de ses collaboratrices ? À moins que ce ne soit une « louche » complète ? Ou une petite tape coquine ? Leur a-t-il proposé un « furtif » ? « Bonjour Mademoiselle, au revoir Madame ». Ou est-il allé jusqu’à leur offrir la « totale » en échange de compensations substantielles ? Voilà qui est en effet fondamental et qui mérite des dizaines de textes, de réactions et de réflexions politiques poussées. Ainsi qu’au zinc du café du coin, les uns s’enflamment pour ses « victimes » supposées qui ont fermé leur bouche depuis des années craignant pour leur carrière, les autres pour le défendre avec tout autant de virulence…

« Ben non moi je dis ça se fait pas ! » « Ah ben ouais mais alors sinon on peut plus rien dire ! » Ad lib.

Le gouvernement contre la démocratie

Dans le même temps, se déroulent des événements certainement insignifiants au regard de nos éditorialistes et commentateurs assermentés. Le gouvernement vient de faire passer en force, grâce à l’article 49-3, la loi Travail portée par Myriam El Khomri qui n’est que l’exécutante du texte et non son inspiratrice. C’est un autre déni de démocratie car il n’y a pas eu de débat démocratique sur ce texte, à peine le gouvernement a-t-il modifié quelques articles sous la pression des manifs étudiantes et lycéennes. Nous sommes quand même en pré-campagne de la prochaine présidentielle et il faut bien faire plaisir aux « djeunes ».

Les élites contre le peuple

Il y eut bien des intervenants fulgurants, à l’exemple d’Alain Duhamel ce matin sur RTL, pour affirmer sans ciller que cette loi n’allait pas faire progresser la popularité du gouvernement. On est frappé par tant d’acuité intellectuelle. Il n’eut bien entendu pas un mot pour évoquer les conséquences désastreuses bien concrètes pour les Français de celle-ci.

Il faut dire que comme la plupart des oligarques et leurs obligés, comme la ministre du Travail et nombre de ses collègues, Alain Duhamel ne sait pas ce qu’est le parcours de combattant d’un salarié aujourd’hui, un de ceux ne disposant ni de copinages ni de réseaux et n’ayant que peu d’appétence pour l’obséquiosité. Le privé n’a pas l’apanage de la précarisation à tout va pour complaire aux actionnaires, dans le public on peut trouver des contractuels cumulant quarante-deux CDD en quinze ans sans que les syndicats, sauf exceptions notables, n’y trouvent à redire.Il est d’ailleurs logique qu’au sein d’un système où l’avidité, l’âpreté au gain, priment sur toute autre considération, les spécialistes de « l’entre-soi » n’y trouvent rien à redire tant qu’ils conservent leurs avantages. Après eux le Déluge ! Il est fort dommage que la contestation de cette loi soit abandonnée aux rigolos de Nuit debout qui sont, malgré leurs aspirations parfois sympathiques, de parfaits représentants de la gauche idéologique la plus dogmatique et la plus déconnectée des réalités de terrain. Comment peut-on en effet comprendre le quotidien d’un travailleur précaire lorsque l’on vit dans un « deux-pièces » au loyer payé par papa-maman ? Comment peut-on saisir ce qu’est la précarité lorsque l’on n’a jamais eu à subir des problèmes de surendettement ? Lorsque les fins de mois ne commencent pas le 5 tout étant pris en charge par les géniteurs…Peu importe tout cela, l’urgence est de parler de cul, de se donner des le genre affranchi, de vrais petits « apaches », ou bien de poser en défenseur-e-s obstinées du respect des femmes. Les conséquences de la loi El Khomri ce ne sont que des angoisses de « ploucs » et de « franchouillards »…

Obama, Prix Nobel de la paix mais Imperator en tournée

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Obama lors de la réunion du G5 à Hanovre (Photo : SIPA.AP21887029_000002)
Obama lors de la réunion du G5 à Hanovre (Photo : SIPA.AP21887029_000002)

En considérant la tournée quasi-impériale que Barack Obama vient de faire en Europe, comment n’aurait-on pas du mal à comprendre les critiques des conservateurs américains à l’encontre de ce président qu’ils tiennent pour responsable de l’affaiblissement de la puissance américaine ? Impériale, la tournée européenne du président en avait l’allure : venu à Londres dire son hostilité au Brexit, à Berlin plaider en faveur de l’approbation du Tafta et féliciter Merkel pour son large accueil des migrants, il a, à chaque fois, parlé en maître. On note au passage que l’étape de Paris ne lui a pas parue nécessaire : la France de Hollande ne compte plus, elle est à la botte.

C’est la première fois d’ailleurs que l’actuel président semble s’intéresser autant à l’Europe. Etrange Obama : métis aux allures de patricien qui n’a pas un seul ancêtre esclave[1. Obama descend par son père d’une lignée de chefs est-africains et par sa mère de l’aristocratie sudiste.], descendant par sa mère de Jefferson Davis, président de la Confédération sudiste durant la guerre de Sécession, de Saint Louis et de Guillaume le conquérant[2. http://www.capedia.fr/], il a semblé longtemps donner la priorité au Pacifique, où il a passé sa jeunesse. L’Amérique commencerait-elle à s’inquiéter de la dislocation possible de l’Europe ?

Pourtant que de griefs chez les conservateurs ! Obama aurait présidé à l’affaiblissement des Etats-Unis, voire l’aurait souhaité, il serait secrètement musulman et par là ennemi de son propre pays. Sa politique étrangère est en tous les cas bien difficile à suivre. Il a certes fait la paix avec Cuba dont l’importance stratégique n’est cependant plus ce qu’elle était. Plus décisif : l’accord de Washington avec l’Iran (14 juillet 2015) qui fait hurler Israël. Obama a évacué l’Irak comme il l’avait promis mais pas pour y ramener la paix. Il continue à bombarder l’Afghanistan même s’il y a réduit les effectifs. Il n’a pas non plus, contrairement à ses promesses, fermé la prison de Guantanamo. Ses ennemis conservateurs mettent ces avancées au compte de sa qualité de Prix Nobel de la paix, supposé colombe. Ses soutiens de gauche aussi d’ailleurs.

Un maître de l’ambiguïté

Pourtant que d’entreprises douteuses chez ce maître de l’ambiguïté ! A bien le considérer, son passif est lourd : c’est bien le gouvernement Obama qui a présidé, avec la secrétaire d’Etat Hillary Clinton, aux printemps arabes dont nous savons aujourd’hui combien ils ont été manipulés et comment ils ont mal tourné et à la destruction de la Libye, qui a tenté celle de la Syrie en soutenant les rebelles djihadistes (prétendus démocrates) qui combattaient le président Assad, et qui a de manière occulte aidé à la constitution de Daech au Nord de l’Irak et dans l’Est de la Syrie, tout en soutenant les Kurdes. Alimentant  les guerres qui sont à leur origine, il a encouragé les migrations de réfugiés vers l’Europe.

Le monde est passé très près de la guerre en août 2013 quand des armes chimiques ont été utilisées dans la banlieue de Damas. Les Etats-Unis étaient prêts à bombarder la Syrie quand Obama a reculé, acceptant la médiation de Poutine. Est-ce le président qui a sauvé la paix ou, comme on le dit aussi,  l’état-major qui l’a dissuadé d’attaquer, sachant la capacité de riposte russe ? Il ne pouvait en tous les cas ignorer ce que tout le monde sait aujourd’hui : qu’il s’agissait d’un coup monté par les rebelles[3. Deux études indépendantes vont dans ce sens : https://www.rt.com/news/study-challenges-syria-chemical-attack-681/ et http://www.comite-valmy.org/spip.php?article6837].

Plus grave : la présidence Obama coïncide avec la montée des périls en Europe de l’Est. Les événements de la place Maïdan à Kiev (22 février 2014)  furent en réalité, selon l’expression de Valéry Giscard d’Estaing, un « coup d’Etat de la CIA » contre un président, Viktor Ianoukovitch, régulièrement élu mais qui avait le défaut d’être pro-russe au bénéfice d’un pouvoir insurrectionnel pro-américain. La guerre qui a éclaté immédiatement dans l’Est de l’Ukraine et la tension qui y demeure forte en sont les conséquences. Nul doute que cette opération n’aurait pas pu être conduite sans le feu vert du Prix Nobel de la paix. L’accord avec l’Iran, qui passe pour une œuvre de paix, n’a-t-il pas aussi pour but principal d’encercler la Russie ?

Même si le remplacement en 2013 d’Hillary Clinton par John Kerry, beaucoup moins belliciste, a permis un certain apaisement, l’OTAN a décidé début 2016, d’augmenter sensiblement sa présence militaire en Europe de l’Est. Et tout en appelant à une large coalition contre Daech, le président Obama poursuit en sous-main la fourniture d’armes sinon à Daech, qu’il avait aidé à ses débuts, du moins à d’autres mouvements djihadistes, avec la volonté délibérée de ne pas permettre aux Russes de parvenir à une victoire totale, seul moyen de rétablir la paix dans ce malheureux pays.

La méthode qui consiste à dresser chaque semaine une liste de personnes à exécuter sans procès aux quatre coins du monde – Ben Laden ayant été la victime la plus spectaculaire – est devenue d’usage courant à la Maison Blanche sous Obama.

L’Amérique paye le prix de ses équivoques

Les conservateurs ont cependant raison de dénoncer une perte de prestige des Etats-Unis, au Proche-Orient et dans le monde. Mais cette perte de prestige n’est-elle pas due précisément à ces méthodes qu’il faut bien appeler hypocrites ?

L’Amérique d’Obama joue sur presque tous les fronts un double jeu : elle appelle le monde musulman à la démocratie et soutient les Frères musulmans, elle organise des coalitions contre le djihadisme et l’arme en secret, elle s’entend avec l’Iran tout en prétendant continuer de soutenir Israël et l’Arabie saoudite, elle soutient les Turcs et les Kurdes, elle s’entend directement avec Moscou tout en soufflant sur les braises, ô combien dangereuses, de Europe de l’Est, elle pousse les Européens à sanctionner les Russes tout en développant son commerce avec eux .

On dit que la faiblesse d’Obama a ouvert les portes du Proche-Orient à Poutine. Mais n’est-ce pas plutôt ce double jeu qui, en faisant du Proche-Orient un vaste brasier, a rendu nécessaire l’intervention d’une puissance tierce dont beaucoup attendent qu’elle ramène la paix sur la seule base réaliste : la victoire unilatérale sur les islamistes et donc le maintien d’Assad ? Les Russes ont-ils fait autre chose que de prendre au mot, presque seuls, l’appel l’Obama à une coalition contre Daech en août 2015 pour revenir en toute légalité sur la scène du Proche-Orient.

Un Empire a beaucoup d’inconvénients pour les peuples épris de liberté mais, à tout le moins, attend-t-on de lui qu’il préserve la paix : pax romana jadis, pax americana hier. C’est là sa légitimité. Pour cela, l’Empire doit parler haut et clair, style Trump si l’on veut. Avec l’Amérique d’Obama, on est loin du compte.

N’excluons certes pas que les contractions apparentes de la politique américaine soient dues à des tirages entre ses services : la rumeur d’actions divergentes sur le terrain entre l’US Army d’un côté, la CIA de l’autre, dans le Nord de l’Irak n’est peut-être pas infondée. Ce serait dès lors, non le double jeu mais une authentique faiblesse de l’exécutif qu’il faudrait mettre en cause.

Quoi qu’il en soit, le résultat est le même : à l’encontre des schémas simplistes qui opposent sommairement faucons et colombes, Barack Obama a montré que par la combinaison de ce qui est peut-être en effet une faiblesse et sûrement d’un double jeu presque systématique, une politique trop sophistiquée pouvait constituer une véritable menace pour la paix.

Petite histoire du regroupement familial

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(Photo : Ken Ronkowitz - Flickr - cc)
(Photo : Ken Ronkowitz - Flickr - cc)

Ce dimanche, Paris était vide comme un 15 août. Dans les rues de mon quartier, les places de stationnement libres, la douceur de l’air donnaient un air de grandes vacances à ce long week-end de printemps. J’étais seul. Après trois jours de travail acharné, je m’en rendais soudain compte avec un peu d’effroi. Pas forcément à tort. Il y a quelque chose de vaguement inhumain dans cette solitude à la fois subie et désirée, dans ce lien addictif aux livres, aux spéculations et à l’écriture, dans cette fuite de mes semblables dont je me réveille parfois brusquement, vaguement honteux.

Alors que j’arpentais les contre-allées désertes du boulevard Beaumarchais, un souvenir m’est revenu en mémoire : celui d’un enfant réfugié dans le dortoir d’une colonie de vacances de La-chapelle-en-Vercors, alors que tous les autres gamins s’ébattaient ensemble, au grand soleil de l’été 76, autour d’un ballon, ou dans quelque ronde. Une monitrice me surprit ce jour-là, soliloquant mon petit théâtre imaginaire, en plein après-midi, dans la chambrée vide, près d’un livre de la collection Rouge et Or. Elle m’invita à ne pas rester seul. Elle avait raison. Elle le fit sur un mode moralisateur. Je crois bien qu’elle se défendait de l’agressivité inconsciente de mon comportement. Ou de la sienne en retour. Comme j’affirmais doctement, du haut de mes 10 ans, que « ces jeux ne m’intéressaient pas », elle me lança, grondeuse : « Allez, hop, pas d’histoires ! Viens avec moi, on va rejoindre tes camarades ! » Comme on dit, « elle posa quelque chose ». Je le ramasserais peut-être plus tard. Et de toutes manières, bien qu’en maugréant, je l’ai suivie. L’autorité a du bon : finalement, je garde un bon souvenir de cette colo, de ces jeux auxquels j’ai fini par me joindre. Mais quarante ans plus tard, il n’y a plus de monitrice et c’est à moi de me dire « Allez, hop… ».

J’ai lancé un SMS pathétique à la cantonade de mes contacts. Mon cousin y répondit immédiatement, fort de cette disponibilité aux autres, joyeuse, qui le caractérise. Quand je suis arrivé au bord de la Seine, au Jardin des sculptures où j’avais rendez-vous avec lui et sa nouvelle petite amie, j’étais très en avance – Sam et Magali ne me rejoindraient que vers quatorze heures après avoir déposé leurs enfants chez leurs ex respectifs. Nous déjeunerions sur l’herbe, oui, à l’heure espagnole.

Je me suis installé sur le talus qui domine le quai. J’ai préempté l’espace en déployant une nappe et disposant, en éclaireur, quelques effets. Un type pas loin de moi fit exactement la même chose. Nous en avons vaguement plaisanté : « Ah, c’est sûr, les places sont chères un beau dimanche comme ça, surtout avec la vue sur la Seine, etc. » Et nous avons commencé à bavarder : l’un qui était sinon du quartier, du moins pas très loin, l’autre du 9-3, l’un qui venait souvent, l’autre qui aimerait venir plus souvent… l’un qui habitait à Oberkampf, « tu vois pas où c’est ? Moins de cent mètres du Bataclan… », l’autre qui changea de figure à ces trois syllabes. Et vlan ! Pourquoi croyez-vous que je m’enferme avec les livres ?

« Ces types-là, c’est pas des musulmans »

« Tu me dis ça à moi ? (sous-entendu « à moi d’origine maghrébine »). Je vais te dire, moi, que ce soit bien clair, ces types-là, c’est pas des musulmans, ça n’a rien à voir. » Que j’aie protesté d’un « non, c’est juste que maintenant le Bataclan, ça situe » valant excuse n’y changea rien. Il aurait également été inutile de dire que nous avions l’événement en partage, que c’est au Français en lui que je m’adressais – mais était-ce si sûr ? Mon talent pour déclencher des polémiques est plus fort que ma capacité à les désamorcer. De toutes manières, l’autre sous ses airs aimables ne demandait que cela et la guerre des interprétations fut déclenchée. Je fis front sur le mode du désormais aussi habituel que sans effet, « C’est le rien du rien-à-voir qui me gêne. »

Bien que tendue, la discussion resta modérée dans le ton, comme si ce que nous partagions encore – le soleil, la Seine, la vue sur l’île Saint-Louis, l’attente heureuse de nos proches – valait assez pour que nous ne le gâchions par une hostilité trop franche. Mon voisin avait trouvé son client. Il avait envie de déballer ses vérités. Je pouvais (encore) les entendre sans y adhérer – même si je sentais bien que la discussion était risquée, tant l’un voulait affirmer et l’autre interroger, tant l’un tenait à prendre le dessus et l’autre à le faire tomber.

Il avait 50 ans, il travaillait depuis l’âge de 16 ans, il avait grandi dans un bidonville, les musulmans ne devaient rien à la France, « la République, c’est juste ne pas contrevenir aux lois, mais pas s’assimiler. Notre mode de vie ne vous regarde pas. » Non, ce n’est pas le pacte implicite entre la France et ceux qu’elle a accueillis. Non, d’ailleurs il n’y a pas eu d’accueil – ils étaient des parias. Les naturalisations ? Pffff. Du papier ! Non, trois fois non. Non à tout. Non, c’est non.

Tiens, le regroupement familial ! Une seule et unique raison motiva la France : que les salaires des immigrés ne partent pas à l’étranger. C’était pour le fric, c’est tout. Il le répète une, deux, trois fois. Sa bouche se crispe. Son regard se perd dans un ailleurs mauvais. Je n’ose pas le dire mais je pense « c’est tout, qui de nous deux est un sais-tout ? »

« Les gens comme toi… »

La discussion s’est transformée en discours. De plus en plus hargneux, emporté. Mon voisin, au départ si sympa quand nous déballions nos affaires, s’emballait justement. Une parole maniaque, répétitive, irrépressible. Je m’en rendais bien compte : il lui fallait absolument me saillir de mots définitifs, d’explications univoques, d’arguments en béton, d’un « roman immigré » érigé, fier et tout puissant balancé à la figure du roman national. Prends-ça, et encore, et encore. Une pluie de coups verbaux assénés, sinon avec bonne conscience, du moins avec un semblant de jouissance. Avec quelques « mais… » inaudibles, je me débattais. Et, vous voyez le genre, si j’ose dire, mes résistances, mes protestations balbutiées ajoutaient à son plaisir. J’étais « les gens comme toi… », lui « tu vois ce que je leur fais. »

Heureusement que mon cousin Sam est arrivé en retard. Eaux-mêlées comme moi, il a gardé de l’affluent qui nous distingue de sain(t)s réflexes. De là à ce qu’il plongeât le vindicatif dans le cours du fleuve que nous partageons, il n’y aurait eu qu’un pas. La Providence nous évita ces perspectives. Elle nous sauva de l’imprudence qui me caractérise et m’avait encore mis dans de sales draps.

En attendant (le drame ou mon sauvetage musclé), je réussis à interrompre le flot argumentaire et son besoin de salir à travers moi la nation tout entière, de l’école à l’armée, de l’hôpital à la police, en répétant au moins une dizaine de fois, avec douceur (faux-jeton) et obstination : « Est-ce que je peux quand même te poser une question ? » La onzième fois, comme réveillé de son délire, il s’interrompit, se ressaisit et me dit avec une amabilité soudaine (faux-jeton et demi) « Bien sûr, je t’en prie. » Je crois même qu’il s’autorisa à sourire.

« Le regroupement familial, es-tu sûr qu’il n’a été motivé que par une seule et unique raison ? »

Je ne sais pas pourquoi j’ai eu l’intuition que c’était ça le sujet. Certains parlent de communication d’inconscient à inconscient. C’est possible, même si cela a un côté « pensée magique ».

Mon interlocuteur ne me répondit pas. Il repartit progressivement dans sa logorrhée vindicative, vengeresse, grossière. Au fond : haineuse. Je laissais dire, chèvre au piquet qui attend que ça passe (après tout, visiblement la guerre d’Algérie n’est pas terminée). Et quand il reprit son souffle, je répétai la même question. Il se renfrogna.

« Ça t’obsède ou quoi ? Ça ne passe pas pour vous le regroupement familial… »

« Pour moi ? »

Je profitai du silence qui suivit pour enfoncer le clou :

« À quel âge es-tu arrivé ? » Après sa réponse, qui correspondait justement à l’âge du non, je lâchais « D’accord, et avant, en Algérie, en gros tu étais seul avec ta mère, c’est ça ? Tu as une bonne raison de nous en vouloir alors… »

Il resta bouche bée devant tant de culot – un uppercut lumineux dont il a dû se demander s’il n’appelait pas un vrai coup de poing en retour. À moins que conscient de ses excès, il se soit dit : à imbuvable, imbuvable et demi. À moins enfin que ça l’ait justement éclairé.

Ma façon d’interrompre cette conversation sur une scansion lacanienne (par laquelle l’analyste met fin à la séance, sur un mot qui travaillera le patient jusqu’à la prochaine fois), fut sans appel. Souverain rejoignant, sous des acclamations intérieures (et une honte qui ne l’était pas moins), son royaume – l’empire du sens – j’avais entendu. Et plus rien à entendre de plus. Je tournai légèrement le dos et reprenais ma lecture en attendant Sam. Je m’en voulais de cette interprétation sauvage et du KO infligé, mais bon, je m’étais défendu. Et il n’en mourrait pas, bien au contraire.

Une bonne heure après, alors mon voisin avait été rejoint par deux femmes sympathiques et aux rires clairs, et moi par mon cousin et sa blonde dulcinée, il se leva, alla vers nous (vers mon cousin plus exactement, rayonnant de paix intérieure). Il nous proposa de goûter son vin. Du vin d’Algérie. Fort bon. Nous l’accompagnâmes, les uns et les autres, d’un reblochon que produisent les élèves d’un lycée agricole en Savoie et que j’avais amené. Mon voisin avoua n’avoir encore jamais goûté ce fromage. Il me semble qu’à cet instant, la vie lui était plus légère. À moi aussi.