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Sadiq Cannes

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Ken Loach reçoit la Palme d'or pour son film "Moi, Daniel Blake" (Photo : SIPA.00756771_000001)

DEGRÉ ZÉRO – Mercredi 27 avril

Qu’est-ce que j’apprends, par un communiqué de presse du CNRS ? Sur Mars, l’eau bout à 0 °C ! Je ne vous explique pas tout, mais en gros, c’est dû à la différence de pression atmosphérique : 6 millibars là-bas contre 1 013 chez nous ; on ne se rend pas compte comme ça, mais ça vous change une planète. Cette découverte explique beaucoup de choses, m’explique-t-on d’ailleurs, et notamment le relief accidenté de Mars, sculpté par l’eau bouillante. Sans compter que pour le thé, ça simplifie considérablement le boulot de Matt Damon, déjà bien occupé avec ses tomates.

 

LAST BREXIT… – Dimanche 1er mai

France Culture, 11 heures, L’Esprit public – Jean-Louis Bourlanges nous explique comment, dans son discours de Londres, Obama a pris à contre-pied les partisans du Brexit : « À la base de leur argumentation, on trouve surtout le vieux choix churchillien : “Entre l’Europe et le grand large, nous choisirons toujours le grand large.” Mais que faire quand c’est le grand large qui leur dit : “Choisissez l’Europe” ? » 

Ils peuvent d’autant moins refuser, poursuit l’impitoyable Bourlanges, qu’Obama en appelle tout haut à la fameuse « special relationship » entre les deux pays, si chère aux Britanniques ; elle sera encore plus forte si le Royaume-Uni reste dans l’Europe, « parce que c’est dans l’intérêt des États-Unis », balance Barack. Et Jean-Louis de décrypter drôlement : « En tant que cheval de Troie des intérêts américains en Europe, la Grande-Bretagne est nettement plus utile à l’intérieur de l’Union qu’à l’extérieur ! »

Le Bourlanges, pour sa part, est nettement meilleur maintenant, en spectateur dégagé, que dans le rôle de prof. de centrisme radoteur où il s’était enfermé pendant trente ans.

 

GOD SAVE THE KHAN – Lundi 9 mai

Lu quelque part (sans doute dans le 42, que je prends volontiers quand il pleut) : en accédant au poste de maire de Londres, Sadiq Khan est loin d’avoir épuisé ses ambitions, à en croire cette vraie-fausse confidence lâchée en réponse à un journaliste :

« Qu’est-ce que vous comptez faire après ?

— Tout, sauf reine d’Angleterre ! »

Comme quoi les Londoniens ont de la suite dans les idées : ils votent pour le candidat le plus drôle. Ainsi Sadiq succède-t-il à Boris, aussi marrant dans un genre moins Rastignac. À un journaliste qui lui demandait s’il envisageait d’entrer un jour à Downing Street, « BoJo » avait répondu : « J’ai autant de chances de devenir Premier ministre que de me réincarner en olive, ou d’être décapité par un frisbee. »

 

BACK IN USSR – Vendredi 13 mai

Décidément, rien ne va plus pour les communistes dans l’ex-patrie du socialisme. Non seulement ils ont scissionné comme de vulgaires trotskistes, mais pour récupérer la marque « Parti communiste » les deux PC en sont maintenant réduits à prendre à témoin la justice bourgeoise. Accessoirement, selon Le Figaro, chacun de ces deux partis (faux) frères accuse l’autre d’être manipulé en sous-main par Poutine. Et sur ce dernier point au moins, je ne serais pas surpris qu’ils aient raison tous les deux.

 

RAIDE CARPETTE – Dimanche 22 mai

Treize fois sélectionné, six fois primé, déjà palmé en 2006, Ken Loach triomphe une fois de plus cette année à Cannes, avec un énième drame misérabiliste sur les laissés-pour-compte du thatchero-blairo-cameronisme. Notez que je n’ai rien contre le cinéma engagé en général, sauf qu’il est généralement chiant.

Tel n’a pas été l’avis du jury cannois, qui s’est enthousiasmé pour ce trente-quatrième coup de piolet vengeur contre l’« extrême droite néolibérale ». Il fallait voir Ken, tous poings levés, remercier le festival d’avoir, à travers lui, distingué « un cinéma qui met en avant le peuple contre les puissants ». Sur ces fortes paroles, un tonnerre d’applaudissements est monté du parterre de pingouins triés sur la banquise… Vivement le réchauffement climatique ![access capability= »lire_inedits »]

 

LA GUERRE DU TYROL N’AURA PAS LIEU – Lundi 23 mai

Au premier tour de l’élection présidentielle autrichienne, le score du candidat d’extrême droite avait été jugé assez unanimement excessif. Depuis lors, Le Monde n’a cessé de faire monter la pression, le suspense, voire l’angoisse, chez ses lecteurs (dont moi, mais moins).

« L’extrême droite aux marches du pouvoir en Autriche », titrait-il ainsi le 18 mai, sur quatre colonnes et un ton solennel. Et de suggérer en sous-titre l’enjeu dramatique de ce scrutin : la guerre, tout simplement ! Une menace explicitée en trois points : non seulement le FPÖ est « hostile à l’Europe », mais il « veut augmenter le budget militaire » et pour cause… : il « a des visées sur une partie du Tyrol italien ».

Bref, au train où va Le Monde, les conditions semblent être réunies, en cas de victoire du redoutable Norbert Hofer, pour un Anschluss à l’envers de l’Autriche sur le Sud Tyrol et, partant, pourquoi pas, une nouvelle conflagration européenne. Elle pourrait opposer, par exemple, les gentilles démocraties bruxello-compatibles à l’Autriche et ses nouveaux amis populo-autoritaires du groupe de Visegrád (Pologne, Hongrie, Slovaquie, Tchéquie)…

Comment ça, j’en rajoute ? Mais ce n’est pas moi, c’est mon quotidien du soir préféré ! La veille du second tour encore, donnant « le candidat d’extrême droite favori », il annonçait sur une pleine page le « crépuscule viennois » (sic), non sans préciser en sous-titre : « Ce second tour sonne le glas pour les partis au pouvoir depuis 1945 » (suivez mon regard).

Patatras ! Ce lundi, le cauchemar mondain s’est évanoui. En fin de compte, ça s’est passé comme chez nous aux régionales : par un prompt renfort, les 20 % du Vert se virent 50,3 en arrivant au port. Eh bien ! au lieu de se réjouir de cette victoire apparemment inattendue, Le Monde et ses clones redoublent d’inquiétude, sur le thème : combien de temps durera ce « répit » ?

Un défaitisme qui en dit long sur la confiance qu’ils accordent à leurs « champions ». C’est pourtant simple : tout dépendra du comportement du nouveau président, de son chancelier, de sa coalition et de son gouvernement ; bref, de tout sauf du FPÖ.

Comment ça, c’est pas rassurant ?

 

LAISSEZ VENIR À MOI LES PETITS ENFANTS… – Mercredi 25 mai

En tant que catholique, une question me taraude, depuis le temps que les curés pédophiles sont à la mode : pourquoi diable préfèrent-ils aussi massivement les Giton aux Lolita ? Sont-ils gays en plus, ou juste paresseux ­­– les petits garçons étant plus abordables, si j’ose dire, entre scouts, enfants de chœur et autres allumeurs de cierges ?[/access]

Loustal Confidential

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Jacques de Loustal dans son atelier parisien, en 2007. (Photo: SIPAUSA30068501_000017)

A 60 ans, son trait est toujours aussi architectural, sa lumière brûle la rétine et ses couleurs font monter la température d’un cran. Le lecteur sue à grosses gouttes en tournant fébrilement les pages de son album Black Dog, paru chez Casterman, d’après un scénario de Jean-Claude Götting. Jacques de Loustal ne pratique pas la câlinothérapie comme certains de ses confrères bédéistes. Ne comptez pas sur lui pour truffer son récit de mots doux et clôturer par un « happy ending » à la gloire des peuples réunis. Il laisse la fraternité et autres fadaises humanistes aux amuseurs de patronage. Son cadre de travail, depuis sa collaboration à Métal Hurlant, a le parfum du désenchantement.

L’homme misérable y est dépeint sous toutes les coutures. Le soleil assommant plombe la vue de ses héros de papier. Les films de gangsters des années 50-60, qui ont nourri son imaginaire, aiguisent la violence de son pinceau. Cet homme-là a la nostalgie d’une Amérique désolée qu’il traversa durant sa jeunesse. L’ironie des destins fracassés constitue sa matière première. Les espaces désertiques cimentent la pensée. Alors, est-ce encore de la bande-dessinée ? Oui, si l’on compte les cases et les bulles. Non, si l’on considère Loustal comme un illustrateur de premier ordre. Un paysagiste de la mouise. Un peintre de la noirceur en Technicolor. C’est pourquoi son univers graphique correspond à l’âpreté de Simenon, Denis Lehane, Jerome Charyn ou encore Jean-Luc Coatalem.

Dans Black Dog, remake de Noir (éditions Barbier & Mathon), il a convaincu Götting de transposer son histoire originale aux années 70-80. Le résultat est somptueux, d’une cruauté sans rédemption possible. Chaque planche pourrait être exposée dans un musée et rendre fou de rage les artistes officiels. Les collectionneurs ne s’y trompent pas et reconnaissent depuis longtemps la haute valeur picturale de ses œuvres. Dans cette aventure qui ressemble à une farce morbide, tous les ingrédients du désastre sont en marche : une blonde nympho à lunettes, un grand chien noir, une piscine bleu électrique, un inspecteur de police et des mauvais garçons prêts à tout pour une poignée de dollars. Le tout, dans un décor hollywoodien stylisé jusqu’à l’épure. Stefan Slovik, mécano fraîchement viré par son patron et ne maîtrisant que quelques mots d’anglais, va croiser la route de Monsieur Deville, un mafieux enragé qui ne lui laissera aucune porte de sortie. L’argent et le sexe ne sont que des prétextes au déchaînement des hommes. C’est de la tragédie antique avec de longues voitures américaines et une fille en bikini rouge sang.

Black Dog, Loustal et Götting, Casterman.

Black Dog

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« Lendemain » heureux…

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Ulrik Munther (Photo : Zentropa)

C’est une tête d’ange, perdue entre enfance et maturité. Il enfile une chemise à carreaux avec l’aide d’une femme qui pourrait être sa mère. « Ça va aller, » le rassure-t-elle. Après deux ans de détention dans un centre fermé pour mineurs en Suède, John, assassin de sa petite amie, va sortir – nous n’emploierons pas ici le mot « libéré ». Le tout jeune homme retrouve alors son père, Martin, et son petit frère Filip dans leur exploitation agricole.

John entend reprendre ses études dans son lycée – celui où, deux ans plus tôt et dans un accès de fureur incontrôlée, il avait tué une des élèves. La proviseure (une actrice épatante, Inger Nilsson) tente, avec bienveillance et bon sens, de l’en dissuader. Pareil retour du jeune criminel déchaîne effectivement les passions : celle de la mère de la victime qui le croise dans un supermarché et l’agresse, celles d’autres condisciples qui s’inventent une mission de justiciers. La violence va crescendo, jusqu’à la scène finale où la mère de la victime hurle au jeune-homme de s’en aller, ce que tout le monde ou presque lui suggérait déjà.

Il est toujours difficile d’aborder le crime sous l’angle de l’humanité de son auteur. On se souvient ainsi de la levée de boucliers qu’avait entraînée la sortie du film de Cédric Kahn, Roberto Succo en 2001 : bien que ce dernier mît en scène la folie du jeune italien qui sema la mort en France dans les années 80, nombreux furent ceux qui condamnèrent le film sans l’avoir jamais vu. Ni le propos du film (pourtant tout à la gloire de la gendarmerie), ni la bonne volonté explicative de Cédric Kahn ne vinrent à bout d’un refus viscéral qu’on évoquât Succo en termes humains, dangereusement humains.

Le tout jeune criminel, le mineur, l’enfant meurtrier échappe en partie à ce tabou : il pourrait être notre petit frère, notre neveu ; sa dimension meurtrière n’épuise ni sa vulnérabilité, ni son potentiel de bonté. Dans Le lendemain, le réalisateur, Gustav von Hort, en rajoute : il donne à son personnage les traits d’Ulrik Munther, blondinet à la virilité incertaine, enfant à peine monté en graine, doux et gracieux. L’environnement familial est également rassurant : un père paysan (incarné par un Mats Blomgren au visage plus que jamais fermé), volontiers normatif et cadrant. On dîne à l’heure, on boit du lait à table. À peine sorti du centre fermé, John aide son père aux travaux des champs. Les adultes qui entourent les jeunes se réfèrent à la loi. La mère est absente du foyer familial, suggérant une blessure affective chez le jeune homme. Enfin, le crime lui-même, jamais représenté, est évoqué lors d’un dialogue comme un acte quasi-inconscient, dont l’adolescent n’a aucun souvenir, réalisé dans un état proche du somnambulisme. Pour le spectateur, la charge répulsive du crime est ainsi totalement désamorcée, faisant place nette à une autre émotion : celle que suscite la violence vengeresse du groupe dont est victime ce garçon, pourtant depuis longtemps inoffensif.

Ici se trouve le premier propos du film : la loi ne réprime pas seulement le crime, elle a en charge de contenir la violence du groupe afin qu’il ne se transforme pas en horde primitive. Ceux que la justice a punis, la loi les protège. À l’heure où un certain goût du lynchage public pointe à nouveau son nez dans l’espace social – on pense notamment aux dénonciations de voisinage, sur Internet ou dans la presse, notamment lors de libérations anticipées et qui se traduisent ici ou là par des intimidations physiques – pareil rappel au devoir de civilisation n’est pas antipathique. A fortiori dans un film bien réalisé (belle photographie, acteurs justes, intrigue bien menée). On peut entendre, selon l’expression courante, que c’est probablement là « ce que l’auteur a voulu dire ».

Mais est-ce tout à fait ce qu’il a montré ?

Si l’on veut bien admettre que toute œuvre n’existe qu’en relation, plus ou moins conscientes, avec celles qui l’ont précédée, on sera frappé par la symétrie quasi parfaite que ce scénario entretient avec un autre film : Le fils, des frères Dardenne (2002).

Dans ce dernier film, comme dans Le lendemain, on assiste à la confrontation d’un jeune criminel récemment libéré et de l’un des parents de sa victime. Dans les deux films, la fin est claire, non ambiguë, mais elliptique et brutale. En revanche, le chemin parcouru par les personnages, tout comme la position du spectateur sont inverses. Dans Le fils, nous sommes du côté du père, de sa souffrance ; le jeune criminel se fait d’abord discret, taciturne, « tout petit » avant de réclamer, dans une scène finale bouleversante, sa réintégration (« J’ai payé… », hurle-t-il, dans un accès de désespoir). Dans Le lendemain, John commence au contraire par vouloir reprendre une vie normale (que le spectateur espère avec lui, même s’il en pressent l’absurdité et l’ambiguïté masochiste) avant de réaliser que cette attitude n’est pas soutenable – voire suicidaire. Dans Le fils, l’adolescent apprend à réclamer un droit au pardon et se défait pour partie de sa culpabilité. Dans Le lendemain, John perçoit au contraire toute la portée réelle de ses actes et leurs conséquences incontournables. Dans Le fils, on assiste à une étrange rédemption : celle du père de la victime qui sort de l’enfermement où l’a placé son chagrin, par le pardon chrétien « à ceux qui l’ont offensé ». Dans Le lendemain, c’est le jeune criminel qui va d’une forme d’inconscience (mêlée de culpabilité diffuse) à ce premier pardon que l’on se fait à soi-même en assumant les conséquences irréparables de ses actes, et donc le non-pardon, probable, de l’autre. Miracle d’un côté, réel têtu de l’autre.

La morale de Le lendemain est évidemment plus cruelle que celle de Le fils. Le film des frères Dardenne est tout entier illuminé par le pardon chrétien. Le lendemain est-il pour autant sans espoir ? Pas sûr. C’est en assumant sa jeunesse, voire son enfance, le caractère indépassable des faits commis et leurs conséquences concrètes – il devra partir – que le jeune John accède à la conscience de sa propre responsabilité. Cette fois, on le pressent, il sera bel et bien libéré.

Le lendemain, de Magnus von Horn. En salle.

Éloge du silence

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Shawn Rossi/Flickr

Le 6 mai dernier, à Palmyre, la délégation diplomatique russe a organisé un concert symphonique pour célébrer la libération de la ville, conquise quelques mois auparavant par les combattants de l’État islamique. Mais la guerre n’est pas finie. Le silence, celui qui suivit alors les dernières notes de Bach, Prokofiev et Chtchedrine et le déluge de feu n’est pas près de s’abattre de nouveau sur la cité antique. Ce silence de Palmyre, silence des ruines cher aux romantiques, parvient de loin à nos oreilles sous la plume de Chateaubriand : Palmyre est la « demeure du silence », on y serait en présence de « la mort, si poétique parce qu’elle touche aux choses immortelles, si mystérieuses, à cause de son silence. » (Génie du christianisme)

Nous l’avons compris, le dernier objet insaisissable choisi par Alain Corbin, historien du minuscule, est le silence. Dans son Histoire du silence, on progresse à travers des nuages de citations et de références littéraires, parmi les « textures du silence » qui n’est pas, rappelle-t-il, réductible à l’absence de bruit. Il est une fine transparence, de plus en plus fine à mesure que l’on se tait, qui recouvre le monde et ouvre le champ aux « infiniment petits bruits », comme on s’enfonce dans les profondeurs de l’impalpable derrière la lunette du microscope.

Corbin dissèque le silence et en déplie les aspects, en caresse les textures, qu’il soit silence de la nature, silence de l’intimité domestique, silence des amoureux ou des religieux en prière, silence du dédain ou mutisme admiratif.

Les industriels cherchent en ce moment à reproduire l’odeur de villes emblématiques pour les enfermer dans des flacons de parfum d’intérieur. Pas sûr que la perspective d’embaumer son séjour de la senteur du périphérique parisien séduise. Quant au silence, Alain Corbin nous signale que celui de Bruges et ses canaux est « despotique » pour Georges Rodenbach, qu’il occupe une « présence centrale » dans Le Rivage des Syrtes de Julien Gracq, que Guérande et ses marais salants ne se taisent pas de la même manière que Tours chez Balzac ni que l’avenue de Breteuil, habitée par le souvenir de Pierre Sansot.

Une palette de sens plus étendue peut-être que celle des mots renferme le silence, d’où vient sa supériorité sur la parole affirmée par toutes les spiritualités. On lui attribuera encore une vertu thérapeutique, lorsque le marteau-piqueur ou le nouveau-né cessent de perturber le calme : on entend presque le silence, « qui vous démangeait comme une blessure qui guérit » (Rilke), reprendre ses droits. Fécond mais terrifiant, le silence a rendu visite au poète Philippe Jaccottet, une nuit d’été 1956, et l’a épouvanté pour toujours, comme s’il venait d’entrevoir « le silence éternel des espaces infinis » craints par Pascal.

Le silence, « lieu intérieur d’où la parole émerge », recouvre des univers mentaux aujourd’hui disparus, associés tant à l’effort monacal qu’au luxe (calme et volupté baudelairiens). Mais ce qui l’a véritablement brisé, nous dit Corbin, ce ne sont pas les usines et les moteurs à essence, puisque les villes débarrassées des sabots des chevaux et des vendeurs à la criée n’ont jamais, en réalité, été si paisibles ; c’est l’hyper-médiatisation, l’hyper-connexion des hommes qui les abreuvent d’un flot de paroles incessants, impossible à faire cesser.

Inspiré par les mystiques chrétiens, Alain Corbin oppose Marthe l’adoratrice exubérante du Christ à Marie la mutique recueillie, et préfère la seconde. Il plaide pour que chacun parte à la recherche de cette épaisseur perdue du silence, de son épaisseur propre : un retour à soi pour peser le poids de ses paroles, les économiser sûrement, les parfaire souvent. « Si l’on ne disait que des choses utiles, il se ferait un grand silence dans le monde. »

Histoire du silence, Alain Corbin, Ed. Albin Michel.

Jouissance de Rachid Djaïdani

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Rachid Djaïdani (Photo : Festival de Cine Africano - FCAT - Flickr - cc)

Ce mercredi 1er juin, dès l’aube, il est impossible d’échapper aux assiduités de Karim Benzema. Toutes les stations de mon radio-réveil ne parlent que de cela ; elles relaient à l’infini l’injonction de l’attaquant de Madrid. L’homme ne lâche rien, et surtout pas sa proie. Il ne renonce pas. Éconduit, il revient à la charge. Des potes à lui – qui n’ont rien d’amis nôtres – en rajoutent. Qu’elles soient périphériques ou de service public, les radios ne parlent que de cela : cette interview dans la presse espagnole. Quand elle dit « non », la France est raciste. C’est le vieux truc, le « t‘as kek’chose contre les rebeus ou koi ? » Pris au piège d’un matin qui promettait pourtant d’être doux, je me sens comme ce pauvre Valbuena : surpris sous la couette. Harcelé. Cerné par la rengaine. Fait. Je suis cette pelouse sur laquelle on crache.

En désespoir de cause, fuyant autant l’obstiné de Madrid que ses complices journalistes, j’atterris sur France Culture – l’émission de Tewfik Hakem, Un autre jour est possible. Ouf ! Il existe encore des espaces protégés de l’éternelle vindicte. L’invité est le réalisateur Rachid Djaïdani.

L’homme a une voix douce, caressante. Il parle de son dernier film, Tour de France, qui met en scène la rencontre de deux exclus, un Gaulois qui, selon Tewfik Hakem, « peut avoir suffisamment de rancune pour être un sympathisant du Front national » et un jeune chanteur issu de l’immigration (qui produit un « rap contre la société ») et à qui l’on ne prête pourtant pas ce méchant sentiment de la rancune. Peut-être y-a-t-il des colères légitimes, et d’autres qui le sont moins, me dis-je un instant.

Mais non. Rachid Djaïdani dit précisément le contraire. Il s’intéresse « à la complexité ». Il ne se contente pas de l’affirmer. Il évoque Serge, son personnage, « blanc discriminé dans sa cité », « malmené par la petite racaille ». Rachid Djaïdani ne détourne pas les yeux et met des mots sur les choses. Il ne s’en tient pas à l’écume des choses : selon lui, la brutalité des mots échangés n’interdit pas la rencontre ; et la haine raciste se nourrit plus du miroir que nous tend l’autre que d’une différence radicale. Tout cela semble bien vu, pensé avec un cœur, sensible, et une tête, solide. Voilà ce que je me dis entre l’eau qui bout, et le dernier filtre à café, réjoui qu’il existe encore France Culture, Tewfik Hakem et Rachid Djaïdani.

L’entretien prend toutefois un cours étrange alors que j’allume une première cigarette. Tewfik Hakem interroge Rachid Djaïdani sur son identité. Se sent-il français, arabe ? En voilà des questions, me dis-je. Ni l’un, ni l’autre, répond Djaïdani, légitimement perplexe. « Je sais pas qui je suis, je suis un égaré », conclut-il avec sincérité. On a envie de lui répondre que rien n’oblige quiconque à savoir avec trop de précision qui il est, que ces questions sont vaines, mortifères, infinies, que nous-mêmes… Mais Tewfik Hakem enfonce le clou : que dirait-il à sa fille ? « Alors je lui dis, je suis musulman… Je lui dis “je suis musulman” parce que c’est important qu’elle l’entende, qu’elle soit fière de ce mot dans la bouche de son père. » Oui, bien sûr. Mais bon… Dans le contexte du conflit qui oppose l’Occident à l’islam, la République française à l’islamisme, ce surgissement de l’oumma, comme seule instance identitaire reconnue, ne rassure pas. Alors le journaliste insiste, bienveillant, vigilant : « En même temps vous êtes un cinéaste, un artiste français… » Rachid Djaïdani se lâche. Il y a quelque chose de brusquement heureux et frais, enfantin dans la voix. Il affirme sa fierté, son bonheur d’avoir représenté la France à la Quinzaine des réalisateurs. Entre pain grillé et confiture de framboises, le bonheur de Rachid Djaïdani est un instant communicatif…

Patatras !

Le réalisateur ajoute : « D’avoir représenté la France… en étant un Rachid. » In cauda venenum… Le poison est dans la queue. Un Rachid. Je m’étrangle. J’avais baissé ma garde, l’avais joué café, tartine, bienveillance française. Ce boxeur (Djaïdani est champion d’Île-de-France) m’en assène une bonne.

Djaïdani n’est pas Rachid, il est « un Rachid », nuance…

L’entretien s’achève sur ce coup. Djaïdani n’est pas Rachid, il est « un Rachid ». Nuance. Il faut comprendre : sa réussite artistique, sociale est le triomphe de qui n’a jamais été considéré autrement que comme un fils d’immigré maghrébin. À nos yeux, forcément, il n’a jamais été un individu, avec un nom, un prénom, une histoire singulière. Il a survécu à cela, à cette indifférenciation, à cette néantisation dont nous serions coupables. Djaïdani ne doit rien à personne. Djaïdani n’évoque pas le bonheur du chemin parcouru, du travail récompensé, du talent reconnu. Il évoque encore moins les qualités d’intégration de notre pays : ni dette, ni reconnaissance. Juste l’adversité totale, et un chemin qui va du néant au triomphe – complet, surhumain. Il est au croisement de la figure moderne du boxeur, seul sur le ring, self-made-man et de l’infatigable ressentiment post-colonial.

Sur Internet, je réécoute l’émission avec le vague sentiment de m’être fait avoir par la voix douce du réalisateur, par ses propos sur la complexité, sur « le regard de l’autre ». Je pioche ici ou là des formules dont, en remuant une cuillère distraite dans ma tasse de café, je n’avais pas saisi l’amabilité : « Plus vous aurez tendance à nous enfoncer, plus on ira chercher les flammes. » « Être exclu, quand t’es un Français d’origine maghrébine, t’es né avec. » Lui-même s’est toujours senti perçu comme « le petit rebeu de téci ».

Je sens la colère monter en moi. Je fourbis des armes de procureur. Je voudrais dénoncer le propos, la posture. Je cherche la biographie du bonhomme sur Internet. Je vois ici des livres édités au Seuil, excusez du peu, là une bourse pour aller à New York (qui semble ne pas avoir été suivie d’une œuvre). Plus tard, un film, Rengaine, récompensés par des prix… D’autres financés par Arte. Depardieu joue dans son dernier film. Pour quelqu’un qui n’est à nos yeux qu’un Rachid, ce n’est pas si mal… Via France Culture ou sa maison de production, je cherche en vain à joindre l’imprudent. Peut-être y-a-t-il malentendu.

Et puis ma sainte colère s’apaise. Doucement, ça se tasse. Je ne serai pas un djihadiste républicain. Je n’irai pas à mon tour « chercher les flammes ». J’entends le propos du réalisateur autrement. Quand Djaïdani se sent « un Rachid », il exprime une réalité psychique, subjective mais « vraie » – aussi vraie que la fierté, la honte, l’amour, la haine. Elle lui appartient. Et Djaïdani a le droit de vivre avec cela. D‘exprimer cette vérité pour soi. C’est sa liberté de demeurer ce petit chose, l’éternel exclu, l’infatigable méprisé, le vengeur de son propre destin. C’est sa liberté de ne se sentir en rien héritier, débiteur, en lien avec une société qui a accueilli son travail avec bienveillance. Comme on dit : on est aussi responsable de son inconscient. Qu’il y ait de l’inhumain dans ce surhumain qui ne doit rien à personne lui appartient. Et s‘il n’a pas envie d’être un grand réalisateur invité à Cannes, reconnu par ses pairs, mais « un Rachid », c’est son problème.

Ce qui compte dans cette affaire, ce n’est pas l’injustice du propos. Dans ce « un Rachid », il y a du point de vue psychanalytique, un point de jouissance. Et la jouissance, qui va au-delà du principe de plaisir, réclame toujours sa livre de chair. Aucun honneur, aucune reconnaissance, aucun succès ne viendront à bout du sentiment d’humiliation. Il est nécessaire que ce sentiment demeure, que tout le corps se tende autour de cette étrange délectation. Il faut échapper à la castration symbolique (devoir quelque chose à quelqu’un, un père, des pères, une patrie) et jouir totalement de sa propre réalité psychique. On comprend alors que, de manière projective, tout autre chez Rachid Djaïdani est également un humilié, tel ce Serge de Tour de France. La seule fraternité possible est celle des humiliés parlant aux humiliés, de l’humiliation.

De ce fantasme, nous ne pouvons guérir personne. Mais nous pouvons refuser de toutes nos forces que sa morbidité nous ensevelisse. Lacan avait dit qu’il n’y avait de résistance (au travail, au changement produit par l’analyse) que de l’analyste. La seule question qui vaille de ce point de vue, c’est notre propre jouissance face à ce ressentiment. En quoi cette culture de l’humiliation nous réjouit-elle tant que nous l’accueillons, la célébrons, la tolérons, l’encourageons, la valorisons ? En quoi sommes-nous si dupes de nous-mêmes, pour l’être à ce point de l’autre ? Quelle est cette jouissance à laquelle nous nous livrons, éternellement sans-culotte(s) ?

« Tout le monde s’en branle de l’antisémitisme! »

(Photo : Hannah Assouline)

On avait d’abord pensé filer, la patronne et moi, juste après la projection presse du film d’Yvan Attal, Ils sont partout, qui est sorti le 1er juin, mais on s’est retrouvés pris dans un cocktail. On s’était dit qu’il valait mieux pour tout le monde éviter une rencontre avec le réalisateur qu’on aimait bien et qui nous aurait obligés à lui mentir ou à nous mentir. Mais c’est Yvan Attal, qui nous avait sans doute vu bondir en regardant son film, qui est venu se planter devant nous et devant tout le monde pour nous demander avec un geste sépharade et sa gueule d’humour : « Alors, qu’est-ce qu’il a mon film ? Qu’est-ce qui ne va pas ? »

Il aurait pu facilement et honorablement s’épargner une critique désagréable et préférer les amabilités de ses invités, mais il est venu nous voir et nous entendre. Défiés par son courage, on a trouvé celui d’être francs, et on lui a dit ce qui ne nous allait pas. Ils sont partout est un film à sketchs sur l’antisémitisme, dont chaque séquence expose et moque l’un de ses clichés. La première met en scène une famille de l’extrême droite française, et le paquet sur son néonazisme viscéral et congénital. Un Moati n’y aurait sans doute pas retrouvé ses Le Pen mais la salle a beaucoup ri. Le deuxième sketch a commencé, et lorsque les premières images d’une banlieue « populaire » sont apparues j’ai sincèrement cru que l’auteur déroulait son récit pour nous mener du passé antisémite « vieille France » vers son présent le plus « jeune », comme on dit pudiquement pour ne pas nommer ceux qui sont plutôt Coulibaly que Charlie, et qu’on allait rire de la haine du Juif chez la racaille islamisée, comme on rirait plus loin du préjugé antisémite résiduel chez le catholique. J’ai donc été sérieusement déçu quand le mot « Fin » est apparu sans que l’on ait vu le moindre musulman dans le décor ni entendu le mot « islam » dans la bande-son de la cité sensible.

Je dois avouer que j’étais déjà plutôt remonté, après tant de débats télévisés où d’éminents spécialistes peuvent palabrer pendant des heures sur les difficultés françaises, nos problèmes de logements, d’école, de délinquance, de sécurité, de laïcité, de terrorisme, sans jamais prononcer les mots « immigration » ou « islam ». Marre qu’on craigne les amalgames jusqu’au déni, qu’on brandisse le rienavoirisme jusqu’à l’aveuglement. Ras-le-bol qu’on s’évertue à ne pas stigmatiser ceux qui nous tuent et qu’on ménage encore et toujours une seule susceptibilité : l’islamique. Devant ma télé, depuis longtemps, je m’énerve, mais je n’attends plus grand-chose. En revanche, du discours indirect d’une œuvre de fiction, j’avais espéré deux ou trois choses bien senties sur ce nouvel antisémitisme décomplexé et assassin. D’où mon agacement, ou peut-être ma colère, car il a fini par y avoir un micro-attroupement. Voilà à peu près où j’en étais quand Attal est venu nous chercher. Evidemment, le ton est monté – c’est la patronne qui a dû me rappeler au calme, c’est dire –, et puis il est redescendu. L’affrontement a glissé vers l’échange, on a même fini par se comprendre – ce qui ne signifie pas excuser…–, alors on a décidé de se revoir pour mettre notre dispute par écrit. Yvan Attal a du cœur, de l’intelligence et de la gouaille. C’était plus qu’il n’en fallait pour transformer un désaccord en rencontre. En belle rencontre, comme on dit dans le cinéma.

Cyril Bennasar

Causeur. Pourquoi faire ce film ? Et pourquoi maintenant ?
Yvan Attal. Le projet, c’était de démonter les clichés antisémites. « Les Juifs ont de l’argent ! Les Juifs sont partout ! Les Juifs ceci ! Les Juifs cela ! » Pourquoi maintenant ? Cette histoire, pour moi, date d’il y a dix ans. Ça a commencé, je pense, avec la seconde Intifada, avec Dieudonné… Quand j’ai commencé à soupçonner un peu d’antisémitisme ici ou là, on me disait : « Tu exagères, tu es paranoïaque. » D’où l’idée d’un mec qui va chez le psy pour dire : « Je vois de l’antisémitisme partout, et les gens me disent que je suis paranoïaque ! » Et puis j’ai commencé à écrire, je me suis arrêté, j’ai fait un film comme acteur, un film comme metteur en scène…

D’habitude, l’antisémitisme est un sujet grave, traité par des intellectuels qui produisent des thèses. Pourquoi une comédie ?
Parce que c’est ma nature ! Et puis, ceci, plus important : il y a une multitude de clichés, et j’ai pensé qu’à travers un film classique, avec une dramaturgie unique, je ne pouvais pas m’attaquer à tous les poncifs. Ce qui caractérise l’antisémitisme, c’est qu’on est attaqués sur tous les fronts. J’ai donc choisi de faire des histoires courtes, ce qui impliquait une forme de comédie, de légèreté. Il y a dix ans, j’ai même pensé solliciter plusieurs réalisateurs. Et puis j’ai compris que ça ferait trop « grande cause » : le sida, le tabac, l’antisémitisme… Ce n’est pas une grande cause, c’est un sujet qui me titille. Ce n’est même pas que je voulais faire un film plus personnel, ça s’est vraiment imposé à moi. Un jour, je me suis levé et je me suis dit : « Il y en a marre ! Je fais ça ! »

Donc il n’y a pas eu « un matin », mais il y en a quand même eu un !
Bah ! Il a dû y avoir un matin où j’en ai eu ras-le-cul ! En dix ans, l’antisémitisme que j’avais repéré est devenu un phénomène avéré. Alors, certains critiques disent : « Le mec, il est en colère ! » Oui ! Je suis en colère ! Je suis particulièrement en colère aujourd’hui, je me suis réveillé en colère !

Cet « antisémitisme avéré », est-ce que tu l’as ressenti ? Ce qui t’a vraiment énervé, n’est-ce pas que dans ton milieu, celui du cinéma, les gens, au mieux, s’en fichent éperdument ?
Si seulement ils s’en foutaient ! Je vais vous raconter une vraie anecdote. C’est le moment de la seconde Intifada : je ne peux plus aller nulle part, dans le cinéma, sans qu’on me casse les couilles. On parle d’Israël comme ça, à tort et à travers, j’entends des trucs, on me dit des trucs… Je parle de mon milieu : le cinéma français. Un soir, Charlotte me dit : « On est invités à dîner chez machin. » Je lui dis : « Écoute, laisse-moi tranquille, je reste chez moi, je vais regarder le football, je reste avec les enfants, va à ton dîner… » Elle insiste, promet que tout se passera bien. Moi : « On va encore me casser les couilles avec le conflit israélo-palestinien, je vais être le Juif de service, je n’en peux plus ! » Elle allait travailler avec les gens qui nous invitaient, j’ai cédé, j’ai accompagné ma femme. Il y avait là un distributeur, avec lequel j’allais faire, plus tard, deux films, qui me dit : « Israël, machin, etc. ! » Je regarde Charlotte, je lui dis : « Tu vois bien ? Aujourd’hui, où que j’aille, c’est la même chose ! » Pour abréger la conversation, je dis au gars, et c’était sincère : « De toute façon, tu veux deux États ? Tu es pour un État palestinien et un État israélien indépendants ? Eh bien ! tu sais quoi ? Viens, on mange, on boit, on est d’accord ! » Et lui me répond : « Mais si on est d’accord, pourquoi vous nous faites chier ? » Il m’a dit cette phrase ! « Pourquoi vous nous faites chier ? » Et j’ai répondu : « C’est qui, “vous” ? C’est qui, “nous” ? C’est quoi, l’histoire ? » Et là, c’était fini. Le prochain qui dit un mot, je lui mets un coup de boule et je me casse. Et j’étais vraiment en colère. Je pense que le film est sorti là. De ce « Pourquoi vous nous faites chier ? »

Tu vois que c’est grâce à ta femme !
Mais c’est toujours grâce à ma femme ! Elle mérite tous les lauriers, ma femme ! Enfin, voilà : cette anecdote, je ne l’ai toujours pas digérée, d’ailleurs. J’essaie encore de comprendre cette phrase d’un gars éduqué, distributeur de films, socialement tout va bien pour lui, il n’est ni juif, ni musulman, ni Palestinien… Mais le « Vous nous faites chier », j’essaie de comprendre. Pourquoi on s’identifie au frère palestinien quand c’est un soldat israélien qui l’a tué et pas quand c’est Bachar el-Assad ? Pourquoi il y a des centaines de conflits dans le monde qui font beaucoup plus de morts que celui-là, et qui n’intéressent personne. Alors, et c’est ce que j’essaie de dire dans la dernière partie du film, je crois que le problème d’Israël n’est pas un problème de territoire, mais toujours un problème d’antisémitisme.

En effet, d’où l’antisémitisme camouflé en antisionisme. Venons-en à notre litige. Voilà comment nous, nous avons vécu ces dix années. En 2002, paraît le livre Les Territoires perdus de la République. Si l’on excepte l’article de Pierre-André Taguieff sur « la nouvelle judéophobie » dans le Figaro en 2000, c’est la première fois qu’on parle cash de l’antisémitisme arabo-musulman dans nos banlieues. Nous aussi, nous tombons des nues. Ce livre fait grand bruit, et puis on remet le couvercle sur la marmite. Et pendant les dix années qui suivent, alors que les écoles publiques du 9-3 se vident de leurs élèves juifs, à chaque fois qu’on aborde le sujet, on se fait traiter de racistes et d’islamophobes, voire traîner au tribunal. Et ça continue après Merah. Mais depuis les attentats de Charlie et de l’Hyper Casher, beaucoup d’yeux se sont dessillés, et la réalité de l’antisémitisme en banlieue est de moins en moins discutée. Or, quand nous avons vu ton film, nous avons eu l’impression que cet antisémitisme-là, tu ne le montrais pas. Alors que tu mets le paquet sur le vieil antisémitisme d’extrême droite, maurrassien, celui du Front national de Le Pen …
Je suis d’accord, on peut le dire comme ça. Je peux comprendre qu’on ressente ça. J’ai une espèce de réponse un peu lâche mais qui est la plus sincère du monde. D’abord, quand je commence à penser au film, c’est quoi les clichés antisémites ? « Les Juifs ont de l’argent, les Juifs sont partout, les Juifs s’entraident. Les Juifs ont tué Jésus. » Il n’y a pas encore tout à fait ce « Ras-le-cul de la Shoah ! » Et il n’y a pas l’antisionisme. Cependant, je ne suis pas aveugle, au moment où je commence à écrire, je ne peux pas ignorer qu’il y a un antisémitisme musulman, et je ne veux pas entrer là-dedans parce que je sens le piège. Si j’en parle, je risque d’être attaqué, et si je n’en parle pas aussi. Donc j’essaie de slalomer. Mais je fais un film sur les clichés, je ne vais pas tomber dedans : quand je suis dans la banlieue, je ne veux pas de représentation des gars de banlieue. Et puis, comme je connais surtout l’antisionisme, qui est une évidence dans mon milieu, je crois, peut-être naïvement, que le segment « Et Israël », sur le sujet, est déjà assez gonflé.

Et finalement, tu as traité l’antisémitisme de gauche, pas l’antisémitisme musulman.
Je n’ai pas voulu mettre de l’huile sur le feu. Mais il y avait peut-être aussi une forme de politiquement correct. J’avais peur qu’on m’attaque en disant : « Un Juif fait un film sur l’antisémitisme, il faut qu’il y mette les Arabes… » Donc, même si je suis dans une banlieue, je ne veux pas faire clairement allusion aux Arabes, parce que je veux qu’on reste sur l’antisémitisme. Et puis, j’ai tout de même l’impression de parler de ce qui anime l’antisémitisme islamo-gauchiste, ou de ce sur quoi il se cristallise, l’antisionisme. Alors, peut-être que, pour ne pas attaquer « les Arabes », j’ai attaqué l’antisionisme.
Mais le plus important, c’est que je veux m’adresser à la France. Par exemple, le dealer, je n’en fais ni un Noir ni un Arabe, pour ne pas qu’il m’arrive la même chose qu’à Zemmour. Ou, pire encore, à Finkielkraut ? Qu’est-ce qui arrive à un homme brillantissime, qui a un temps d’avance sur tout le monde ? La jeunesse pense qu’il est raciste. Moi, j’espère m’adresser aussi à la jeunesse, alors j’essaie de ne pas me la mettre à dos… de ne pas être contre-productif. Sans dévoiler la fin, si j’ai fait ce film, ce n’est pas uniquement pour me battre mais aussi pour tendre la main.[access capability= »lire_inedits »]

Est-ce que tu regrettes aujourd’hui ce choix de ne pas aborder frontalement l’antisémitisme arabe ?
En un sens, oui. J’espérais, de cette façon, parler au plus grand nombre, et plein de gens me renvoient les Arabes à la figure, mais pas comme vous, non. Ce qu’ils disent c’est : « Vous faites un film sur l’antisémitisme, mais c’est bien plus difficile pour les Arabes de vivre en France. » Donc, tout d’un coup, mon argument se retourne contre moi.

Mais en tournant autour du sujet, tu as bien dû voir qu’il était difficile d’en parler, non ?
Je pense à une réplique de Dany Boon que j’ai coupée. Le dealer dit : « Il y a plus de kalachnikovs dans cet immeuble que d’habitants ! » Quand on parle de kalach, tout le monde comprend de quoi et de qui on parle… Mais bon, Dany Boon devait répondre : « Pourquoi pas “Allahu akbar !”, pendant que t’y es ?! » Derrière les barrières, il y avait plein de gars du coin, des grands frères qui criaient en arabe. Ce n’était pas vraiment l’endroit pour dire « Allahu akbar ! » Et on l’a enlevée…

Dans le fond, ton film parle de l’antisémitisme plus que des antisémites. Résultat, tu sembles mettre sur le même plan quelqu’un qui, dans l’intimité de son salon, trouve qu’il y a trop de Juifs dans les médias et un type qui prend une kalachnikov ou une hache, et qui agresse quelqu’un au hasard dans la rue !
Mais Dieudonné, il dit quoi ? Il s’attaque à Israël et à la concurrence victimaire ! Que disent une partie des jeunes de banlieue ? « Ras-le-bol de la Shoah ! » et « Mort à Israël ! » C’est traité dans le film. Sauf qu’ils ne sont pas désignés comme des Arabes, mais bel et bien comme des jeunes de banlieue.

Alors que les fachos, eux, sont désignés comme tels !
Je vais vous dire pourquoi. Ce n’est pas par volonté de dénoncer les « fachos », et c’est là où, peut-être, je me suis laissé avoir. J’ai voulu illustrer Les Juifs sont partout en m’inspirant de l’histoire de ce néonazi hongrois qui a réalisé qu’il était Juif à la mort de sa grand-mère. Je me suis amusé avec ces fachos, c’est tout. Et puis, tout de même, il y a des fachos qui descendent dans la rue pour crier : « Mort aux Juifs ! », que vous le vouliez ou non… Loin de moi l’idée que l’antisémitisme est à l’extrême droite et pas à l’extrême gauche. Sur la haine d’Israël, moi, je prétends que les deux se rejoignent. D’ailleurs, ils se retrouvent ensemble dans la rue pour crier « Mort à Israël ! » et « Mort aux Juifs ! » Mais il y a peut-être un déséquilibre dans mon film. Cela dit, imaginons que je tienne compte de votre critique et que je le refasse : je n’ai pas la moindre idée de la façon de représenter spécifiquement cet antisémitisme musulman, puisqu’il se nourrit des mêmes clichés que le vieil antisémitisme. Sur le net, Mohamed et Christian vomissent leur haine des Juifs de la même façon.

Jusqu’ici, c’est plutôt dans des films sur l’école qu’il a été montré : même s’ils édulcorent un peu, ou beaucoup, Les Héritiers ou le film de Bégaudeau montrent bien des gamins qui disent des conneries.
Et il faut qu’ils soient arabes, ces gamins ? Il faut les représenter tels quels ? Cela dit, cet antisémitisme musulman dont vous parlez n’est pas du tout abordé dans Les Héritiers ni dans le film de Bégaudeau. Revoyez-les.
À ce sujet, j’ai oublié de vous raconter cette anecdote extraordinaire pendant le casting des petits rôles. C’est pour une partie intitulée « Le complot juif », qui est un rêve dans lequel une femme parle du médecin juif qui a sauvé sa fille et de l’avocat qui l’a tirée d’une affaire… Un type répond : « Je suis noir, vous croyez que je suis antisémite comme l’autre con ? » Et un Arabe dit : « Je suis flic, je suis Charlie, je suis Juif. » C’est un rêve : je la fais à l’envers si vous voulez, mais j’aime bien. Je me retrouve donc face à un Beur venu auditionner. Je lui dis : « Vas-y : “Je suis flic, je suis Charlie, je suis Juif.” Allez, action ! » Lui : « Je suis flic, je suis Charlie. » Moi : « Coupez. Tu as oublié : “Je suis Juif.” On la refait. » Lui : « Vous me demandez ça parce que je suis musulman, c’est ça ? » On réessaie : « Je suis flic, je suis Charlie. » Ça ne sort pas. Et là, je prends conscience du truc ! Le type ne peut pas dire : « Je suis Juif. » Et il dit : « Je suis flic, je suis Charlie, je suis… » il ne peut toujours paq. Il regarde autour de lui, tombe sur un radiateur et dit « je suis un radiateur » !!! C’était à mourir de rire !

Alors, il faut être maso pour traiter ce sujet au cinéma. Parce que tout pose problème. Ainsi, cette roquette qu’on voit pendant quelques secondes percutant la tour Eiffel : c’est très métaphorique, très allusif, très rapide, et pourtant cette roquette a fait des étincelles…
Je dois dire que beaucoup de gens n’ont pas compris de quoi il était question. Ils ont cru que je parlais du Bataclan, du terrorisme en France… Non ! Le sketch s’appelle : « Et Israël… » Et ensuite, tout le monde devient Juif, c’est une métaphore de l’État d’Israël. Ça ne pouvait pas être plus clair, pour moi ! Cela dit, pour les gens qui ont compris, cette roquette était un problème. Et l’un d’eux est un musulman français très engagé pour la cause palestinienne, qui travaille pour le distributeur. Dans un long mail, il m’a reproché ce plan en estimant – et je reprends ses mots – qu’il traduisait « la défense inconditionnelle de l’État d’Israël et une condamnation des attaques palestiniennes ». Il m’a donc demandé de le couper. Ce qui veut dire que j’ai eu raison de faire ce plan. Et ce film. Qu’un distributeur intervienne directement auprès d’un réalisateur sans passer par la production, cela n’arrive jamais. Là, il voulait aussi me faire dire que je faisais un film sur le racisme et non pas sur l’antisémitisme, parce que « ça ouvrait plus ». Et que j’enlève le mot « Juif » des pancartes où sont inscrits les clichés « Les Juifs ont de l’argent ». Il m’a aussi dit : « Mais c’est vrai que, peut-être, ils sont un tout petit peu plus favorisés que les autres… »

Cela dit, nous sommes très informés sur la question. Peut-être que beaucoup de gens ne savent rien de tout ça.
Ça, c’est pour moi la première leçon. Ce sujet qui m’inquiète n’inquiète pas du tout la majorité des Français. Et ne parlons pas des journalistes : si pour vous j’ai fait un film de Bisounours, pour la plupart d’entre eux c’est déjà très dur à avaler. Dans Ça balance à Paris, Mazarine Pingeot a dit à l’époque au sujet du film d’Arcady : « Ce film est un problème, parce que si par hasard on n’aime pas… » Eh bien ! explique pourquoi tu n’aimes pas ! Les acteurs sont mauvais ? Le scénario est mal écrit ? Il y a mille manières de dire qu’on n’aime pas un film ! Ne commence pas à te justifier de ne pas l’aimer !

Elle a peur de se faire traiter d’antisémite !
Voilà ! Donc, ça veut bien dire que tu es coincé comme metteur en scène ! Tu ne peux pas faire un film sur l’antisémitisme ! On ne peut rien te dire, donc on te dit tout ! On te dit : « Va te faire enculer ! Sous prétexte que je ne peux pas te le dire, je te le dis quand même ! » On ne peut plus en parler. Et c’est ce que je dis dès le début du film : « On ne peut plus prononcer le mot “Juif”, ça crispe. » Eh bien ! moi, je le réalise tous les jours de ma vie !

Enfin, dans les journaux, on ne peut pas dire qu’on n’en parle pas ! Depuis un an, on en parle beaucoup, même !
Et pour certains on en parle trop. J’ai fait une interview avec Beigbeder pour Lui, et il commence comme ça : « C’est quand même plus difficile d’être un Arabe… » « Non, je lui réponds. En France, on est emmerdés comme un Arabe, mais nous, on nous tue, d’ailleurs c’est des Arabes qui nous tuent. » Je réalise que tous ces gens qui se disent horrifiés par Dieudonné pensent un peu comme lui, ils sont totalement dans la concurrence victimaire.

Tu vois qu’on peut dire les choses !
Dans un journal, oui. Depuis qu’on s’est rencontrés et engueulés, je n’arrête pas de me demander si je ferais le film autrement aujourd’hui. Eh bien ! je n’en suis pas sûr. Alors que, très sincèrement, votre critique m’a cueilli à froid. Cela dit, ce n’était pas du tout un manque de courage mais un vrai choix, je ne voulais pas qu’on se retourne contre le film. Mais quand je vois que, malgré tout, c’est ce qui se passe, je suis doublement en colère. Contre tous ceux qui m’attaquent et contre moi-même…

Cela dit, on peut comprendre que les gens en aient marre. Tu n’en as jamais marre, toi, des histoires de Juifs ?
Il y a un moment dans le film, je vais voir mon psy, je parle, mais on ne m’entend pas, et il y a une voix off qui lâche : « Putain, j’en ai ras-le-cul, ça fait deux fois cette semaine : je n’en peux plus des Juifs ! » En fait, j’ai fait cette voix off pour qu’on n’entende plus le personnage déclarer : « Je ne comprends pas pourquoi les antisémites ne se découragent pas : après les Perses, Babylone, etc., les Juifs sont toujours là. Comment font-ils pour ne pas se décourager ! » Il paraît que c’était arrogant de dire ça ! Donc, vous avez raison : les gens ont des problèmes de loyer et de fins de mois, alors les Juifs, ils s’en tapent ! C’est pour ça que je me demande pourquoi je m’emmerde avec ce film ! Tout le monde s’en branle de l’antisémitisme ![/access]

 

Ils sont partout, d’Yvan Attal, avec Yvan Attal, Benoît Poelvoorde, Charlotte Gainsbourg, Dany Boon, Valérie Bonneton… . Durée : 1h 51. En salles.

Etats-Unis: le business de l’overdose

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(Photo : SIPA.AP21364608_000004)

Quarante-cinq ans après Nixon, qui déclarait la « war on drugs », les Etats-Unis ont beaucoup évolué sur la question, notamment concernant le cannabis. Son usage médical est de plus en plus courant, et le Colorado et l’Etat de Washington, entre autres, ont légalisé sa vente et sa consommation dans un but récréatif. La marijuana ne faisant plus vraiment débat, les Etats-Unis n’en ont pourtant toujours pas terminé avec les problèmes liés aux drogues et font désormais face à une crise sanitaire sans précédent. En 2014, les overdoses ont tué 47 000 personnes. Vingt-neuf mille de ces décès étaient liés aux médicaments opiacés, qui se trouvent être également à l’origine de la mort de Prince, selon son rapport d’autopsie publié le 2 juin. A titre de comparaison, les armes à feu ne font en moyenne « que » 33 000 morts par an aux Etats-Unis. Et les gouvernements successifs ont une large part de responsabilité dans la crise actuelle, en ayant pendant longtemps fermé les yeux sur ce qui est à son origine : les « pill mills ».

Ces « moulins à pilules » désignent des médecins, des pharmacies ou cliniques qui prescrivent à outrance de puissants opiacés pour aucun autre motif que celui de l’appât du gain. Des dealers en blouse blanche, en somme. Arrivé sur le marché en 1996, l’OxyContin, a connu, de part son risque addictif très élevé, un succès fulgurant à travers le pays. De nombreux businessmen peu scrupuleux ont rapidement flairé la bonne affaire, en ouvrant des centaines de « painclinics » (des « cliniques de la douleur »), les fameux « pill mills ». Deux Etats américains ont offert un terreau particulièrement fertile à l’implantation de ces cliniques : le Texas et surtout la Floride, qui a très rapidement acquis le surnom d’« OxyExpress », où l’on s’y pressait depuis tout le pays pour s’en procurer avec une facilité déconcertante. Servant l’OxyContin sur un plateau au premier venu, American Pain était sans aucun doute le plus important revendeur « légal » d’antidouleurs aux Etats-Unis. Située à Fort Lauderdale, dans l’agglomération de Miami, cette société brassait des dizaines de millions de dollars par an en fournissant addicts et revendeurs à échelle industrielle. Au plus fort de la « bulle » des « pill mills », jusqu’à 90% des opiacés prescrits sur ordonnance aux Etats-Unis étaient vendus en Floride. Contrairement aux précédentes crises que le pays a traversé, notamment dans les années 1970, la plupart des personnes touchées par le phénomène sont blanches et issues d’un milieu aisé.

Un tremplin vers l’héroïne

Il aura fallu près de dix ans aux autorités américaines pour se rendre compte de l’impact des médicaments opiacés sur la population. En 2007, Purdue, le laboratoire fabricant l’OxyContin, a dû payer 640 millions de dollars d’amende au département de la justice américain, après avoir été accusé d’avoir caché le potentiel addictif de l’antidouleur. La Floride s’est quant à elle réveillée en 2010, l’année où une descente du FBI a abouti à la fermeture d’American Pain. Durant ses trois dernières années d’activités, l’entreprise a engrangé 43 millions de dollars et, lors du procès, les parties civiles l’ont accusé d’être à l’origine d’une cinquantaine de morts par overdose, pour la seule Floride. Jeff George, le gérant, a été mis à l’ombre pour vingt ans.

Mais la fermeture d’American Pain n’a rien changé, le mal était déjà fait. Le fait que le prix des médicaments ait augmenté et que les ordonnances n’étaient plus bradées ont poussé les addicts à se tourner vers l’héroïne. En l’espace de cinq ans, entre 2010 et 2015, les morts par overdose d’opiacé ont chuté de 69% en Floride mais, dans le même temps, les overdoses liées à l’héroïne ont triplé au niveau national. Une étude du Journal de l’association médicale américaine (JAMA), datant de juillet 2014, a montré que 75% des héroïnomanes interrogés sont parvenus au « brown sugar » après avoir développé une addiction aux antidouleurs vendus sur ordonnance.

« Les pilules étaient difficiles à trouver. Elles étaient très chères. L’héroïne est bon marché », raconte James Fata au quotidien anglais The Guardian. Lui était venu depuis le Texas jusqu’en Floride pour se sevrer d’une addiction aux opiacés. Il ignorait qu’il venait de tomber dans la gueule du loup et, après six mois de sobriété, il a rechuté et fini par jeter son dévolu sur l’héroïne.

C’est en Floride que le retour de bâton fut le plus violent : le problème des antidouleurs caché sous le tapis, celui de l’héroïne est devenu endémique. Le National Institute on Drug Abuse a déclaré une « épidémie d’héroïne » dans le sud de la Floride en 2014. Le nombre de bébés nés addicts aux opiacés ou à l’héroïne à travers la mère a explosé récemment : « Les années passées, nous avions un « cocaine baby » de temps en temps. Tout d’un coup, notre service était rempli de ces bébés. Nous n’avions aucune idée de pourquoi ils étaient si nombreux. », déplore Janet Colbert, infirmière au service de soins intensifs néonatals de Fort Lauderdale.

Réponse tardive des autorités

Un autre élément est récemment venu aggraver la crise actuelle : le Fentanyl. Cet opiacé synthétique très dangereux, cinquante fois plus puissant que l’héroïne, qui aurait donc causé la mort de l’interprète de Purple Rain, a débarqué dans le nord des Etats-Unis en 2012 en provenance du Canada. Vendu comme de l’héroïne, il a entraîné une nette hausse des décès par overdose, notamment en Nouvelle-Angleterre et dans le Massachusetts, avant de s’étendre au New Hampshire, l’Utah et, bien sûr, la Floride. La plupart de ces Etats ont depuis pris la mesure du problème, en élargissant l’accès à des traitements de sevrage ainsi qu’en multipliant les campagnes de prévention. Toute la question réside dans le fait de savoir si la réponse des autorités sera à même d’enrayer ce fléau meurtrier. Le Floride accuse un retard énorme sur ses voisins, ne se classant que 49e sur 50 Etats dans le financement des services de santé mentale. Le bien-être de ses retraités et de son Disney World passent avant tout…

Le président Obama s’est – très tardivement, il faut le dire – saisi du problème en annonçant, fin mars, une enveloppe de 94 millions de dollars pour financer 271 nouveaux centres spécialisés dans le sevrage des addictions aux opiacés, qui devraient, selon la Maison Blanche, bénéficier à 124 000 patients à travers le pays. Il a également promis onze autres millions aux Etats pour qu’ils puissent s’équiper de naloxone – un composé « antidote » aux overdoses d’opiacés – ainsi que pour former à son administration les équipes de soignants. Des unités de police spéciales « anti-héro » devraient voir le jour. En octobre 2015, Obama avait déjà annoncé une volonté d’« entraîner » les professionnels de santé à ne plus signer des ordonnances d’opiacés à tour de bras et à mesurer les besoins réels des patients. C’est vrai qu’il serait peut-être temps de leur apprendre à faire leur travail.

Un fabiusien nommé Fabius

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Laurent Fabius, en visite à Amman, le 21 juin 2015, pour défendre son initiative de paix entre Israël et la Palestine (Photo : SIPA.00688801_000002)

En entrant au Quai d’Orsay en 2012, Laurent Fabius avait un plan : faute de pouvoir briguer l’Élysée, il allait employer toute son énergie à se construire une fin de carrière à la mesure de l’idée qu’il se fait de lui-même – satisfaite, voire mégalomane. Le peuple français ayant rechigné à lui confier la seule fonction digne de ses mérites, il fallait que la communauté internationale organisée reconnût en lui un homme d’État d’ampleur historique, figurant en bonne place dans le panthéon des héros immortels de la démocratie planétaire. Objectif : rien moins que le prix Nobel de la paix, clé d’une nouvelle carrière d’elder statesman de première catégorie. La pantoufle luxueuse de la présidence du Conseil constitutionnel ne saurait être, pour lui, un aboutissement.

Son ralliement à François Hollande, lors de la primaire de 2011, était dicté par la nécessité, mais il amenait au futur président le soutien de sa faction, très puissante au sein de l’appareil du PS. En échange, il obtenait, dans son domaine de compétence, la politique étrangère, une liberté de manœuvre bien éloignée de l’esprit des institutions de la Ve République. Le conseiller diplomatique de François Hollande, l’excellent Jacques Audibert, en convenait d’ailleurs volontiers, pour le déplorer lorsqu’on le titillait un peu sur le sujet. Au fil des ans et des événements, une sorte de partage du fameux « domaine réservé » s’est établi : à l’Élysée la conduite de la guerre et de ses retombées commerciales (ventes d’armes), menée par François Hollande et son fidèle Jean-Yves Le Drian, au Quai d’Orsay le soft power, la diplomatie traditionnelle, et la défense des intérêts commerciaux et culturels de la France. Laurent Fabius arrache à Bercy le Commerce extérieur et le Tourisme, et s’efforce de transformer les héritiers de M. de Norpois en VRP du made in France pour rééquilibrer un commerce extérieur tragiquement déficitaire.

Et alors, objectera-t-on, qu’importe le dogmatisme constitutionnel si un génie politique permet à la France de défendre au mieux ses intérêts et sa place dans un monde en pleine mutation ! Certes, mais c’est à la fin du marché que l’on compte les bouses, comme on dit dans les réceptions Ferrero Rocher de monsieur l’ambassadeur, et l’état du foirail laissé à son successeur Jean-Marc Ayrault n’est pas brillant : si l’on met à part les succès à l’exportation du Rafale en Inde, en Égypte et en Arabie saoudite, ceux des sous-marins de la DCNS, pilotés par l’Élysée et le ministère de la Défense, et les bonnes performances d’industriels français suffisamment puissants et organisés pour se passer du coup de pouce de l’administration française, les résultats en matière de diplomatie économique sont plutôt maigres.[access capability= »lire_inedits »]

De surcroît, sous Fabius, la « voix de la France », son poids dans les grands dossiers internationaux ne se sont pas affirmés, bien au contraire. On a vu la chancelière Angela Merkel s’emparer, sans ménagements pour Paris, des commandes des grands dossiers européens, la Grèce, l’Ukraine, la crise des migrants, pour les orienter en fonction des intérêts immédiats de l’Allemagne, et de sa vision de l’avenir de l’UE. Le numéro de téléphone de l’Europe, que cherchait jadis en vain Henry Kissinger, a été découvert par Barack Obama : son indicatif est le 00 49 30, préfixe pour appeler Berlin. Lors de son dernier voyage en Europe, à Hanovre, le président des États Unis a remis la France à la place qu’elle mérite à ses yeux : aux côtés de l’Italie, invitée pour le café après ses agapes avec Merkel lors de la plus grande foire industrielle du monde…

C’est cela la réalité, et non pas le cirque invraisemblable de la COP 21, une mise en scène spectaculaire du génie diplomatique fabiusien, consistant à faire croire que la France avait réussi à accorder les violons planétaires pour arrêter le réchauffement climatique. Comme les opinions publiques d’un certains nombre de pays démocratiques sont travaillées par les prêcheurs d’apocalypse au mépris de toute approche rationnelle de ce sujet complexe, on leur livre un grand show parisien sans réelles conséquences pour la suite. La Chine se donne trente ans pour réfléchir à la question, et les États-Unis, en dépit des envolées climatiques de Barack Obama, continuent comme devant à pomper le gaz de schiste et à extraire le charbon, à l’instar de l’Allemagne, d’ailleurs… Après sa sortie du gouvernement, Laurent Fabius entendait bien garder la présidence de la COP 21 jusqu’à la fin de l’année, où elle sera transférée au Maroc. Cela lui aurait permis de parader quelque temps encore dans les institutions internationales (toujours le prix Nobel…), mais c’était compter sans la hargne de Ségolène Royal, qui n’avait pas digéré d’être confinée à un rôle mineur dans cette affaire, et trouvait là l’occasion d’une revanche sur un ennemi intime au sein de la famille mitterrandienne.

Mais il y a plus grave : Laurent Fabius s’est mis en tête de faire plier Israël dans l’interminable conflit israélo-palestinien. De réussir, avec ses petits bras, la où son collègue américain John Kerry, après Bill Clinton, s’est cassé les dents : contraindre les protagonistes à conclure un accord « définitif » sur la base du principe « deux États pour deux peuples entre la Méditerranée et le Jourdain ». Et pourquoi pas ? Tout effort visant à mettre un terme à un conflit réputé insoluble vaut mieux que l’acceptation passive de sa perpétuation. Sauf qu’en diplomatie, l’irréalisme est une faute, qui vire au crime lorsqu’elle se double de cynisme. Pour qu’une tierce puissance parvienne à faire cesser une guerre, il convient soit qu’elle dispose de moyens de contrainte sur des protagonistes rétifs, soit qu’elle soit reconnue par eux comme un intermédiaire honnête et impartial. Or la France, dans ce dossier, ne remplit aucune de ces conditions.

Dès le départ, Laurent Fabius avait décidé que le seul obstacle à la paix était l’ignoble Benyamin Netanyahou, auquel il fallait tordre le bras pour qu’il se soumette au narratif palestinien du conflit. Prétendre imposer les termes d’un accord, alors que la partie palestinienne est plus divisée que jamais, sur le terrain et politiquement, relevait soit de l’inconscience, soit, ce qui est plus probable, d’un incroyable cynisme. Pour Fabius, peu importait que « sa » conférence échoue, pourvu qu’il fît porter le chapeau au Premier ministre d’Israël ! Cela serait bien vu à Oslo, et dans les pays scandinaves, où se font les prix Nobel…

Dans cette perspective, le vote, par la France, de la honteuse résolution de l’Unesco sur Jérusalem n’est pas une « erreur », comme le concède aujourd’hui le gouvernement, mais l’application de la « ligne Fabius » avant que son successeur, Jean-Marc Ayrault, ait pu ou su voir le lézard… Cela contraint aujourd’hui Hollande, Ayrault et Valls à un périlleux rétropédalage : abandon de la menace de reconnaissance automatique par la France d’un État palestinien en cas d’échec de la conférence, assurance donnée à Washington qu’aucune injonction contraignante ne soit imposée aux parties, pour obtenir au finish la participation de John Kerry à la réunion de Paris. Cela évite le fiasco total de cette initiative, dont personne ne croit plus qu’elle fasse avancer le schmilblick israélo-palestinien d’un millimètre. L’avenir de Fabius, c’est Roland Dumas, dont il suit fidèlement les traces du Quai d’Orsay au Conseil constitutionnel. Alors, Laurent Fabius n’aura sans doute pas le prix Nobel, mais il a ses chances pour l’Israel Prize, qui récompense les bienfaiteurs de l’État juif : ses manœuvres grossières auront offert à Benyamin Netanyahou un prétexte en or pour envoyer Paris sur les roses.[/access]

Le colon et le Palestinien

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Négociations dans l’impasse, méfiance réciproque, communication réduite : Israéliens et Palestiniens sont pris dans une nasse infernale dont on voit mal l’issue. Et pourtant se dessinent des éclaircies, s’ouvrent des perspectives ténues, à l’image de cette rencontre que j’ai faite avec deux « pèlerins de la paix ».

C’est ainsi qu’en plein cœur de la Cisjordanie, j’ai rencontré deux hommes : Ali et Shaul. Le premier est palestinien, musulman, élevé dans la haine d’Israël. Le second est israélien, colon juif, religieux dont la famille a été meurtrie par la guerre.

Le rendez-vous a été organisé par l’intermédiaire du représentant de l’American Jewish Joint Distribution Commitee, organisme d’aide humanitaire juive mondiale, quelque part à Hébron.

Nous nous retrouvons, sur un terrain, dans ce qui ressemble à « un poulailler à ciel ouvert » : canapés usés, tapis au sol, couvertures, voilà le QG de la paix, « The Field » comme on l’appelle ici.

Ali, gueule de baroudeur, d’une force saisissante,  assis à côté de son « frère » Shaul, au physique de bobo écolo, nous raconte son histoire.

Dès l’âge de 15 ans, Ali Abu Awar a tenu une kalachnikov dans ses mains pour combattre Israël. Il rejoint le Fatah dont sa mère est une des dignitaires et grandit dans ce contexte politique. Actif dès la première intifada, lançant des cocktails Molotov, il est condamné à quatre ans de prison.

Il reçoit une balle dans la jambe tiré par un colon et est soigné en Arabie saoudite. Son frère sera tué sous ses yeux, une balle dans la tête.

La haine l’envahit. Il veut venger la mort de son frère. Pour cela, combien d’enfants doivent mourir ? Combien de mères doit-il faire souffrir ? Mais la haine nous détruit autant qu’elle veut détruire l’autre, explique Ali, dans un anglais teinté d’accent arabe.

Dans les geôles israéliennes vint le temps du questionnement, grâce à la lecture. Ali découvre Martin Luther King, Gandhi et la non-violence. Apres une grève de la faim gagnée, il comprend la valeur tactique de la non-violence. Son séjour en prison a été sa meilleure université. Que faire ? Déposer les armes, parler et dialoguer. « Ma liberté et celle des Palestiniens ne se gagne pas en tuant des juifs ; ils sont ici et nous aussi. Nous sommes obligés de vivre ensemble ».

« La non-violence n’est pas une lâcheté »

Quatorze ans plus tard, la vie d’Ali n’a plus rien à voir avec sa jeunesse d’activiste. Héritier de dissidents, il tente de faire bouger les choses. Il crée un centre pour l’étude de la non-violence et est rejoint par des colons israéliens. Il réalise que la non-violence est la meilleure arme et une vraie force : « Je veux donner aux jeunes les outils pour résister à la violence. La non-violence n’est pas une lâcheté. »

Ali est convaincu qu’il faut parler à ses ennemis et parler aux colons. « Les juifs ne sont pas mes ennemis mais la peur oui ». Au lieu de diaboliser les colons et de les décrire comme des monstres, il veut créer des infrastructures et des programmes pour créer un langage commun.

Shaul Judelamn refuse lui aussi la haine. Installé dans la région du Goush Etzion, l’homme originaire de Seattle travaille la terre et monte un projet : une zone agricole où il cultivera les légumes pour les familles palestiniennes. Ainsi né Roots, un « mouvement populaire, de compréhension, de non-violence et de  transformation des mentalités entre Israéliens et Palestiniens ».

Accusé de trahison par certains Palestiniens, Ali répond : « Si ma lutte non-violente pour la libération de la Palestine nous aide à avancer dans le processus de paix, je serai fier d’être appelé un traître. » Si on lui demande si sa vie est en danger, il répond qu’elle l’est en permanence.

Aujourd’hui, Ali voyage. Il participe à des groupes de paroles aux Etats Unis et parcourt le monde. J’espère l’inviter bientôt à Paris avec Shaul.

Deux heures ont passé, le soleil se couche, l’air devient frais, nous quittons les deux hommes, Ali retourne dans sa maison délabrée, Shaul dans son kibboutz.

Sur le chemin du retour, je repense au livre d’Amos Oz, Comment guérir un fanatique et je comprends qu’Ali est guéri et mesure le chemin qu’il lui a fallu parcourir pour passer du fanatisme au pragmatisme.

Construire un mouvement pacifiste palestinien est aujourd’hui le rêve d’Ali. Doux mirage d’une utopie romantique ? Peut-être, sauf que pour Ali et Shaul, l’utopie est en marche.

Baupin, Verdun et les violences anti-policières

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(Photos : SIPA.00721870_000036/AP21897423_000012/00682597_000034)

L’affaire Baupin

Les grands livres nous lisent. Quand j’ai fini La Tache, le roman que Philip Roth a consacré au « persecuting spirit » qui déferlait sur l’Amérique de l’affaire Clinton-Monika Lewinsky, je me suis dit que nous ne perdions rien pour attendre. Eh bien ! voilà, nous y sommes : l’américanisation de la France est en marche. Un homme est accusé de harcèlement sexuel par plusieurs femmes de son parti et c’est le branle-bas de combat médiatico-judiciaire. Pour en finir avec l’omerta sicilienne qui sévirait dans tous les lieux de pouvoir, la presse se mobilise, les pétitions pleuvent, et la ministre des Familles promet non seulement d’allonger les délais de prescription pour ce type de délits, mais de permettre aux associations de porter plainte à la place des victimes. Que les choses soient claires : le graveleux n’est pas mon genre ; j’aime l’ambiguïté dans les rapports humains et je n’ai pas la moindre indulgence pour les gestes déplacés. Mais tous les comportements antipathiques relèvent-ils des tribunaux ? Est-il juste d’englober dans la même catégorie de sexisme le viol et la gauloiserie ? Doit-on parler de progrès de la civilisation quand un ministre, Michel Sapin en l’occurrence, présente ses excuses pour avoir fait une remarque « inappropriée » sur la tenue d’une journaliste et lui avoir passé ensuite la main dans le dos ? Faudra-t-il traîner devant les tribunaux les membres du Conseil d’agglomération de Saint-Quentin-en-Yvelines qui ont accueilli Aurore Berger, jeune élue du parti Les Républicains, par des formules du genre : « Quand je te vois, j’ai envie de te faire une Baupin ! », ou encore : « Quand on te voit, Aurore, on a le bâton de Berger ! » ? Ces blagues sont lourdes, mais ce sont des blagues. Les vigilantes et les vigilants qui s’en indignent ne militent pas pour la légèreté mais pour l’oubli de la différence des sexes et la criminalisation de tous ceux qui s’en souviennent encore.

Et puis Denis Baupin était membre du parti le plus féministe de la scène politique française. Pourquoi les femmes qui étaient l’objet de ses assiduités n’ont-elles pas, à défaut de porter plainte, alerté leurs camarades ? Pourquoi n’ont-elles pas mis au courant Eva Joly, Cécile Duflot, Yannick Jadot ou Noël Mamère, ces ardents défenseurs des droits humains qui n’auraient jamais couvert les agissements d’un gros dégueulasse ? Et pourquoi parlent-elles maintenant, sinon parce qu’après Emmanuelle Cosse, son épouse devenue ministre du Logement, Denis Baupin a quitté Europe Écologie Les Verts ? Les langues se délient soudain pour lui faire payer sa trahison. Et Mediapart, le premier site de délation français, recueille ces révélations vengeresses avec d’autant plus d’empressement qu’elles permettent d’oublier Cologne et le terrible constat de Kamel Daoud : « Il faut offrir l’asile au corps, mais aussi convaincre l’âme de changer. L’autre vient de ce vaste univers douloureux et affreux que sont la misère sexuelle dans le monde arabo-musulman, le rapport malade à la femme, au corps et au désir. L’accueillir n’est pas le guérir. » Qu’il y ait des lieux, en France, où les cafés sont exclusivement fréquentés par les hommes, que le métro et le RER aient cessé, pour les femmes, d’être des endroits sûrs, voilà ce que l’antiracisme officiel ne veut pas savoir, voilà la réalité qu’au nom de la lutte contre l’islamophobie, Mediapart refuse de prendre en compte. Plus les femmes sont maltraitées dans les « quartiers » et plus le politiquement correct nous montre le calvaire qu’elles subissent dans les beaux quartiers. Caroline de Haas, qui appelle inlassablement à « oser le féminisme » contre Denis Baupin et les gros gorilles du palais Bourbon, disait à ceux qui raisonnaient comme Kamel Daoud au lendemain des événements de Cologne : « Allez déverser votre merde raciste ailleurs ! »[access capability= »lire_inedits »]

 

Verdun : le rappeur Black M déprogrammé

Pour le cinquantenaire de la bataille de Verdun, un orchestre avait joué dans la chapelle de l’Ossuaire Un Requiem allemand de Brahms. Pour le centenaire, c’est le rappeur Black M qui devait clore les cérémonies. Comment a-t-on pu passer ainsi du Requiem à la « teuf » ? Qu’est-il arrivé entre 1966 et 2016, pour qu’un comité interministériel prenne une telle décision et que la très officielle Mission du centenaire de la Première Guerre mondiale se charge d’en assurer le financement ? Il est arrivé « la jeunesse ». Il y a toujours eu des jeunes bien sûr, mais, jusqu’à une date récente, la jeunesse était un âge de la vie. C’est désormais une modalité de l’être, une réalité à part, une culture spécifique, un monde avec ses mœurs, ses codes, ses valeurs, ses références, ses goûts et ses besoins. Et son besoin primordial, dit-on, c’est la fête. La jeunesse vit sous le régime de l’intensité. On ne peut l’inviter au recueillement sans promettre de la dédommager par l’extase sonore, sans lui assurer qu’au bout du compte et en récompense, elle va pouvoir s’éclater : Black M à Verdun, en attendant, pour dépoussiérer le devoir de mémoire, Booba ou Nekfeu sur le site d’Auschwitz-Birkenau. Nombre de jeunes ne se reconnaissent pas dans ce miroir que leur tendent les non-jeunes. Ils se sentent appartenir à l’humanité commune. Un moment et non un monde : telle est, pour eux, la jeunesse. Mais on n’écoute pas ces traîtres à leur « bio-classe ».

Notre rappeur, de surcroît, n’est pas n’importe quel rappeur. Il ne se contente pas d’arpenter la scène en laissant traîner ses bretelles. Lorsqu’il appartenait au groupe Sexion d’Assaut, comme S.A. mais avec un « x » pour érotiser la référence, il a désigné la France comme un pays de « kouffars », c’est-à-dire de mécréants, et il a invité en musique à jeter les homosexuels en morceaux sur le périphérique sans oublier de les châtrer d’abord. Le rappel de ces diatribes a conduit, après quelques tergiversations, à l’annulation de l’événement. Mais comme c’est le site Fdesouche qui a levé le lièvre et comme Florian Philippot a été l’un des premiers à protester, cette annulation a mis la gauche en ébullition. Dominique Sopo, président à vie de SOS Racisme, a fustigé les fascistes et les réactionnaires « dressés comme une seule croix gammée et comme un seul maurrassien pour dénoncer l’affront fait aux morts ». Et la ministre de la Culture Audrey Azoulay s’est lamentée que « des voix déchaînées aient obtenu l’annulation d’un concert au nom d’un ordre moral nauséabond et décomplexé ». Il faut avoir perdu toute dignité intellectuelle pour oser employer encore l’adjectif « nauséabond ». Ce vocable n’appartient plus depuis longtemps au lexique de la pensée vivante mais au dictionnaire des indignations reçues. Ce que révèle son utilisation persistante par un si grand nombre de responsables politiques, de militants associatifs, de journalistes et d’hommes de plume, c’est qu’en matière d’antiracisme, la routine tient lieu de vigilance et le réflexe a remplacé la réflexion. « Noir donc exclu » : tel est le postulat de base. Et il nous revient, si nous voulons « faire France », non de partager un héritage de gloires et de regrets, mais d’accueillir Black M et d’acquitter ainsi notre dette envers toutes les victimes de la colonisation puis de la discrimination.

Ainsi, après lui avoir fait cadeau de la laïcité, c’est la décence commune et le legs de souvenirs qui constituent la nation que ses opposants les plus farouches abandonnent, sans coup férir, au parti de Marine Le Pen. Avec des ennemis comme ça, le Front national n’a pas besoin d’amis.

 

Les violences anti-policières

Littéralement enragés par le rassemblement des flics, place de la République, contre la haine dont ils sont l’objet, des manifestants s’en sont pris à une voiture de police et à ses deux occupants, un homme et une femme. Ils ont brisé les vitres, l’un d’entre eux a lancé un fumigène à l’intérieur du véhicule, et quand le policier en est sorti, il a dû parer les coups qui pleuvaient sur lui. On appelle à tort « casseurs » ces activistes forcenés qui ont laissé sur le théâtre de leur exploit une pancarte où on pouvait lire : « Poulet rôti : 5 euros ». Certes, ils s’attaquent à des magasins, à des banques, à des distributeurs automatiques de billets, mais les objets symboliques du capitalisme ne suffisent pas à étancher leur colère. Ils visent des personnes en chair et en os, ils traquent les policiers et quand ceux-ci sont isolés, ils s’y mettent à plusieurs et s’acharnent sur leurs proies avec une férocité redoublée. Bref, ce ne sont pas des casseurs, ce sont des pogromistes habités par la volonté de brutaliser, blesser, tuer même les êtres qui leur apparaissent comme l’incarnation du Mal. Au bout du bout de la longue déchéance de l’antifascisme, il y a l’esprit et la pratique du pogrom.

Ce qui conduit à ces comportements sauvages, ce n’est pas la sauvagerie, c’est l’idéologie, c’est l’idée, plus précisément, que la politique relève de la guerre, et même de la guerre civile. La théorie moderne de la souveraineté s’est édifiée à partir de Hobbes pour conjurer le spectre des guerres civiles religieuses qui avaient mis l’Europe des xvie et xviie siècles à feu et à sang. Comme le montre Jean-Claude Michéa, l’État sous lequel nous vivons encore est né du premier « Plus jamais ça ! » de l’histoire européenne. Mais en même temps que le libéralisme façonnait la pensée et l’action politiques sur le Vieux Continent fourbu, une autre tradition se développait, qui faisait de ça la vérité cachée du politique et qui, renversant la formule de Clausewitz, « La guerre, c’est la politique poursuivie par d’autres moyens », érigeait la guerre civile en paradigme de la politique.

Grand héraut de cette tradition, Trotski écrivait dans Leur Morale et la Nôtre : « La guerre civile, forme culminante de la lutte des classes, abolit violemment tous les liens moraux entre les classes ennemies. » La haine qui se déchaîne aujourd’hui dans les rues de Paris, Nantes ou Rennes, obéit à la même vision. Et ce qui la caractérise, ce qui lui donne sa frénésie particulière, c’est la volonté de fermer la parenthèse d’union nationale qui avait été ouverte par l’immense manifestation du 11 janvier. Les CRS, alors, ont été applaudis. Cette tache doit impérativement être effacée. Il faut, comme l’a écrit Frédéric Lordon, « laver la place de la République de ses passions tristes : la communion étatico-officielle, la panique ».

On défie donc l’état d’urgence pour bien montrer que nous ne sommes pas unis face à l’islam radical mais qu’une seule guerre existe et vaut d’être menée avec Black M et, pour parler comme Alain Badiou, avec « l’énorme masse banlieusarde ou africaine des damnés de la terre » contre l’État capitaliste, raciste et policier. C’est ce que Lordon appelle « la convergence des luttes ».

La France n’en est pas encore là. Les activistes forcenés hurlent « Tout le monde déteste la police ! » alors que la grande majorité des gens les détestent, eux, et sont révulsés par leurs pogroms. Mais c’est une maigre consolation. Aussi minoritaire soit-elle, la nouvelle violence à défendre épuise les forces de l’ordre et provoque des dégâts considérables.[/access]

La seule exactitude

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Sadiq Cannes

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Ken Loach reçoit la Palme d'or pour son film "Moi, Daniel Blake" (Photo : SIPA.00756771_000001)
Ken Loach reçoit la Palme d'or pour son film "Moi, Daniel Blake" (Photo : SIPA.00756771_000001)

DEGRÉ ZÉRO – Mercredi 27 avril

Qu’est-ce que j’apprends, par un communiqué de presse du CNRS ? Sur Mars, l’eau bout à 0 °C ! Je ne vous explique pas tout, mais en gros, c’est dû à la différence de pression atmosphérique : 6 millibars là-bas contre 1 013 chez nous ; on ne se rend pas compte comme ça, mais ça vous change une planète. Cette découverte explique beaucoup de choses, m’explique-t-on d’ailleurs, et notamment le relief accidenté de Mars, sculpté par l’eau bouillante. Sans compter que pour le thé, ça simplifie considérablement le boulot de Matt Damon, déjà bien occupé avec ses tomates.

 

LAST BREXIT… – Dimanche 1er mai

France Culture, 11 heures, L’Esprit public – Jean-Louis Bourlanges nous explique comment, dans son discours de Londres, Obama a pris à contre-pied les partisans du Brexit : « À la base de leur argumentation, on trouve surtout le vieux choix churchillien : “Entre l’Europe et le grand large, nous choisirons toujours le grand large.” Mais que faire quand c’est le grand large qui leur dit : “Choisissez l’Europe” ? » 

Ils peuvent d’autant moins refuser, poursuit l’impitoyable Bourlanges, qu’Obama en appelle tout haut à la fameuse « special relationship » entre les deux pays, si chère aux Britanniques ; elle sera encore plus forte si le Royaume-Uni reste dans l’Europe, « parce que c’est dans l’intérêt des États-Unis », balance Barack. Et Jean-Louis de décrypter drôlement : « En tant que cheval de Troie des intérêts américains en Europe, la Grande-Bretagne est nettement plus utile à l’intérieur de l’Union qu’à l’extérieur ! »

Le Bourlanges, pour sa part, est nettement meilleur maintenant, en spectateur dégagé, que dans le rôle de prof. de centrisme radoteur où il s’était enfermé pendant trente ans.

 

GOD SAVE THE KHAN – Lundi 9 mai

Lu quelque part (sans doute dans le 42, que je prends volontiers quand il pleut) : en accédant au poste de maire de Londres, Sadiq Khan est loin d’avoir épuisé ses ambitions, à en croire cette vraie-fausse confidence lâchée en réponse à un journaliste :

« Qu’est-ce que vous comptez faire après ?

— Tout, sauf reine d’Angleterre ! »

Comme quoi les Londoniens ont de la suite dans les idées : ils votent pour le candidat le plus drôle. Ainsi Sadiq succède-t-il à Boris, aussi marrant dans un genre moins Rastignac. À un journaliste qui lui demandait s’il envisageait d’entrer un jour à Downing Street, « BoJo » avait répondu : « J’ai autant de chances de devenir Premier ministre que de me réincarner en olive, ou d’être décapité par un frisbee. »

 

BACK IN USSR – Vendredi 13 mai

Décidément, rien ne va plus pour les communistes dans l’ex-patrie du socialisme. Non seulement ils ont scissionné comme de vulgaires trotskistes, mais pour récupérer la marque « Parti communiste » les deux PC en sont maintenant réduits à prendre à témoin la justice bourgeoise. Accessoirement, selon Le Figaro, chacun de ces deux partis (faux) frères accuse l’autre d’être manipulé en sous-main par Poutine. Et sur ce dernier point au moins, je ne serais pas surpris qu’ils aient raison tous les deux.

 

RAIDE CARPETTE – Dimanche 22 mai

Treize fois sélectionné, six fois primé, déjà palmé en 2006, Ken Loach triomphe une fois de plus cette année à Cannes, avec un énième drame misérabiliste sur les laissés-pour-compte du thatchero-blairo-cameronisme. Notez que je n’ai rien contre le cinéma engagé en général, sauf qu’il est généralement chiant.

Tel n’a pas été l’avis du jury cannois, qui s’est enthousiasmé pour ce trente-quatrième coup de piolet vengeur contre l’« extrême droite néolibérale ». Il fallait voir Ken, tous poings levés, remercier le festival d’avoir, à travers lui, distingué « un cinéma qui met en avant le peuple contre les puissants ». Sur ces fortes paroles, un tonnerre d’applaudissements est monté du parterre de pingouins triés sur la banquise… Vivement le réchauffement climatique ![access capability= »lire_inedits »]

 

LA GUERRE DU TYROL N’AURA PAS LIEU – Lundi 23 mai

Au premier tour de l’élection présidentielle autrichienne, le score du candidat d’extrême droite avait été jugé assez unanimement excessif. Depuis lors, Le Monde n’a cessé de faire monter la pression, le suspense, voire l’angoisse, chez ses lecteurs (dont moi, mais moins).

« L’extrême droite aux marches du pouvoir en Autriche », titrait-il ainsi le 18 mai, sur quatre colonnes et un ton solennel. Et de suggérer en sous-titre l’enjeu dramatique de ce scrutin : la guerre, tout simplement ! Une menace explicitée en trois points : non seulement le FPÖ est « hostile à l’Europe », mais il « veut augmenter le budget militaire » et pour cause… : il « a des visées sur une partie du Tyrol italien ».

Bref, au train où va Le Monde, les conditions semblent être réunies, en cas de victoire du redoutable Norbert Hofer, pour un Anschluss à l’envers de l’Autriche sur le Sud Tyrol et, partant, pourquoi pas, une nouvelle conflagration européenne. Elle pourrait opposer, par exemple, les gentilles démocraties bruxello-compatibles à l’Autriche et ses nouveaux amis populo-autoritaires du groupe de Visegrád (Pologne, Hongrie, Slovaquie, Tchéquie)…

Comment ça, j’en rajoute ? Mais ce n’est pas moi, c’est mon quotidien du soir préféré ! La veille du second tour encore, donnant « le candidat d’extrême droite favori », il annonçait sur une pleine page le « crépuscule viennois » (sic), non sans préciser en sous-titre : « Ce second tour sonne le glas pour les partis au pouvoir depuis 1945 » (suivez mon regard).

Patatras ! Ce lundi, le cauchemar mondain s’est évanoui. En fin de compte, ça s’est passé comme chez nous aux régionales : par un prompt renfort, les 20 % du Vert se virent 50,3 en arrivant au port. Eh bien ! au lieu de se réjouir de cette victoire apparemment inattendue, Le Monde et ses clones redoublent d’inquiétude, sur le thème : combien de temps durera ce « répit » ?

Un défaitisme qui en dit long sur la confiance qu’ils accordent à leurs « champions ». C’est pourtant simple : tout dépendra du comportement du nouveau président, de son chancelier, de sa coalition et de son gouvernement ; bref, de tout sauf du FPÖ.

Comment ça, c’est pas rassurant ?

 

LAISSEZ VENIR À MOI LES PETITS ENFANTS… – Mercredi 25 mai

En tant que catholique, une question me taraude, depuis le temps que les curés pédophiles sont à la mode : pourquoi diable préfèrent-ils aussi massivement les Giton aux Lolita ? Sont-ils gays en plus, ou juste paresseux ­­– les petits garçons étant plus abordables, si j’ose dire, entre scouts, enfants de chœur et autres allumeurs de cierges ?[/access]

Loustal Confidential

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Jacques de Loustal dans son atelier parisien, en 2007. (Photo: SIPAUSA30068501_000017)
Jacques de Loustal dans son atelier parisien, en 2007. (Photo: SIPAUSA30068501_000017)

A 60 ans, son trait est toujours aussi architectural, sa lumière brûle la rétine et ses couleurs font monter la température d’un cran. Le lecteur sue à grosses gouttes en tournant fébrilement les pages de son album Black Dog, paru chez Casterman, d’après un scénario de Jean-Claude Götting. Jacques de Loustal ne pratique pas la câlinothérapie comme certains de ses confrères bédéistes. Ne comptez pas sur lui pour truffer son récit de mots doux et clôturer par un « happy ending » à la gloire des peuples réunis. Il laisse la fraternité et autres fadaises humanistes aux amuseurs de patronage. Son cadre de travail, depuis sa collaboration à Métal Hurlant, a le parfum du désenchantement.

L’homme misérable y est dépeint sous toutes les coutures. Le soleil assommant plombe la vue de ses héros de papier. Les films de gangsters des années 50-60, qui ont nourri son imaginaire, aiguisent la violence de son pinceau. Cet homme-là a la nostalgie d’une Amérique désolée qu’il traversa durant sa jeunesse. L’ironie des destins fracassés constitue sa matière première. Les espaces désertiques cimentent la pensée. Alors, est-ce encore de la bande-dessinée ? Oui, si l’on compte les cases et les bulles. Non, si l’on considère Loustal comme un illustrateur de premier ordre. Un paysagiste de la mouise. Un peintre de la noirceur en Technicolor. C’est pourquoi son univers graphique correspond à l’âpreté de Simenon, Denis Lehane, Jerome Charyn ou encore Jean-Luc Coatalem.

Dans Black Dog, remake de Noir (éditions Barbier & Mathon), il a convaincu Götting de transposer son histoire originale aux années 70-80. Le résultat est somptueux, d’une cruauté sans rédemption possible. Chaque planche pourrait être exposée dans un musée et rendre fou de rage les artistes officiels. Les collectionneurs ne s’y trompent pas et reconnaissent depuis longtemps la haute valeur picturale de ses œuvres. Dans cette aventure qui ressemble à une farce morbide, tous les ingrédients du désastre sont en marche : une blonde nympho à lunettes, un grand chien noir, une piscine bleu électrique, un inspecteur de police et des mauvais garçons prêts à tout pour une poignée de dollars. Le tout, dans un décor hollywoodien stylisé jusqu’à l’épure. Stefan Slovik, mécano fraîchement viré par son patron et ne maîtrisant que quelques mots d’anglais, va croiser la route de Monsieur Deville, un mafieux enragé qui ne lui laissera aucune porte de sortie. L’argent et le sexe ne sont que des prétextes au déchaînement des hommes. C’est de la tragédie antique avec de longues voitures américaines et une fille en bikini rouge sang.

Black Dog, Loustal et Götting, Casterman.

Black Dog

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« Lendemain » heureux…

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Ulrik Munther (Photo : Zentropa)
Ulrik Munther (Photo : Zentropa)

C’est une tête d’ange, perdue entre enfance et maturité. Il enfile une chemise à carreaux avec l’aide d’une femme qui pourrait être sa mère. « Ça va aller, » le rassure-t-elle. Après deux ans de détention dans un centre fermé pour mineurs en Suède, John, assassin de sa petite amie, va sortir – nous n’emploierons pas ici le mot « libéré ». Le tout jeune homme retrouve alors son père, Martin, et son petit frère Filip dans leur exploitation agricole.

John entend reprendre ses études dans son lycée – celui où, deux ans plus tôt et dans un accès de fureur incontrôlée, il avait tué une des élèves. La proviseure (une actrice épatante, Inger Nilsson) tente, avec bienveillance et bon sens, de l’en dissuader. Pareil retour du jeune criminel déchaîne effectivement les passions : celle de la mère de la victime qui le croise dans un supermarché et l’agresse, celles d’autres condisciples qui s’inventent une mission de justiciers. La violence va crescendo, jusqu’à la scène finale où la mère de la victime hurle au jeune-homme de s’en aller, ce que tout le monde ou presque lui suggérait déjà.

Il est toujours difficile d’aborder le crime sous l’angle de l’humanité de son auteur. On se souvient ainsi de la levée de boucliers qu’avait entraînée la sortie du film de Cédric Kahn, Roberto Succo en 2001 : bien que ce dernier mît en scène la folie du jeune italien qui sema la mort en France dans les années 80, nombreux furent ceux qui condamnèrent le film sans l’avoir jamais vu. Ni le propos du film (pourtant tout à la gloire de la gendarmerie), ni la bonne volonté explicative de Cédric Kahn ne vinrent à bout d’un refus viscéral qu’on évoquât Succo en termes humains, dangereusement humains.

Le tout jeune criminel, le mineur, l’enfant meurtrier échappe en partie à ce tabou : il pourrait être notre petit frère, notre neveu ; sa dimension meurtrière n’épuise ni sa vulnérabilité, ni son potentiel de bonté. Dans Le lendemain, le réalisateur, Gustav von Hort, en rajoute : il donne à son personnage les traits d’Ulrik Munther, blondinet à la virilité incertaine, enfant à peine monté en graine, doux et gracieux. L’environnement familial est également rassurant : un père paysan (incarné par un Mats Blomgren au visage plus que jamais fermé), volontiers normatif et cadrant. On dîne à l’heure, on boit du lait à table. À peine sorti du centre fermé, John aide son père aux travaux des champs. Les adultes qui entourent les jeunes se réfèrent à la loi. La mère est absente du foyer familial, suggérant une blessure affective chez le jeune homme. Enfin, le crime lui-même, jamais représenté, est évoqué lors d’un dialogue comme un acte quasi-inconscient, dont l’adolescent n’a aucun souvenir, réalisé dans un état proche du somnambulisme. Pour le spectateur, la charge répulsive du crime est ainsi totalement désamorcée, faisant place nette à une autre émotion : celle que suscite la violence vengeresse du groupe dont est victime ce garçon, pourtant depuis longtemps inoffensif.

Ici se trouve le premier propos du film : la loi ne réprime pas seulement le crime, elle a en charge de contenir la violence du groupe afin qu’il ne se transforme pas en horde primitive. Ceux que la justice a punis, la loi les protège. À l’heure où un certain goût du lynchage public pointe à nouveau son nez dans l’espace social – on pense notamment aux dénonciations de voisinage, sur Internet ou dans la presse, notamment lors de libérations anticipées et qui se traduisent ici ou là par des intimidations physiques – pareil rappel au devoir de civilisation n’est pas antipathique. A fortiori dans un film bien réalisé (belle photographie, acteurs justes, intrigue bien menée). On peut entendre, selon l’expression courante, que c’est probablement là « ce que l’auteur a voulu dire ».

Mais est-ce tout à fait ce qu’il a montré ?

Si l’on veut bien admettre que toute œuvre n’existe qu’en relation, plus ou moins conscientes, avec celles qui l’ont précédée, on sera frappé par la symétrie quasi parfaite que ce scénario entretient avec un autre film : Le fils, des frères Dardenne (2002).

Dans ce dernier film, comme dans Le lendemain, on assiste à la confrontation d’un jeune criminel récemment libéré et de l’un des parents de sa victime. Dans les deux films, la fin est claire, non ambiguë, mais elliptique et brutale. En revanche, le chemin parcouru par les personnages, tout comme la position du spectateur sont inverses. Dans Le fils, nous sommes du côté du père, de sa souffrance ; le jeune criminel se fait d’abord discret, taciturne, « tout petit » avant de réclamer, dans une scène finale bouleversante, sa réintégration (« J’ai payé… », hurle-t-il, dans un accès de désespoir). Dans Le lendemain, John commence au contraire par vouloir reprendre une vie normale (que le spectateur espère avec lui, même s’il en pressent l’absurdité et l’ambiguïté masochiste) avant de réaliser que cette attitude n’est pas soutenable – voire suicidaire. Dans Le fils, l’adolescent apprend à réclamer un droit au pardon et se défait pour partie de sa culpabilité. Dans Le lendemain, John perçoit au contraire toute la portée réelle de ses actes et leurs conséquences incontournables. Dans Le fils, on assiste à une étrange rédemption : celle du père de la victime qui sort de l’enfermement où l’a placé son chagrin, par le pardon chrétien « à ceux qui l’ont offensé ». Dans Le lendemain, c’est le jeune criminel qui va d’une forme d’inconscience (mêlée de culpabilité diffuse) à ce premier pardon que l’on se fait à soi-même en assumant les conséquences irréparables de ses actes, et donc le non-pardon, probable, de l’autre. Miracle d’un côté, réel têtu de l’autre.

La morale de Le lendemain est évidemment plus cruelle que celle de Le fils. Le film des frères Dardenne est tout entier illuminé par le pardon chrétien. Le lendemain est-il pour autant sans espoir ? Pas sûr. C’est en assumant sa jeunesse, voire son enfance, le caractère indépassable des faits commis et leurs conséquences concrètes – il devra partir – que le jeune John accède à la conscience de sa propre responsabilité. Cette fois, on le pressent, il sera bel et bien libéré.

Le lendemain, de Magnus von Horn. En salle.

Éloge du silence

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Shawn Rossi/Flickr
Shawn Rossi/Flickr

Le 6 mai dernier, à Palmyre, la délégation diplomatique russe a organisé un concert symphonique pour célébrer la libération de la ville, conquise quelques mois auparavant par les combattants de l’État islamique. Mais la guerre n’est pas finie. Le silence, celui qui suivit alors les dernières notes de Bach, Prokofiev et Chtchedrine et le déluge de feu n’est pas près de s’abattre de nouveau sur la cité antique. Ce silence de Palmyre, silence des ruines cher aux romantiques, parvient de loin à nos oreilles sous la plume de Chateaubriand : Palmyre est la « demeure du silence », on y serait en présence de « la mort, si poétique parce qu’elle touche aux choses immortelles, si mystérieuses, à cause de son silence. » (Génie du christianisme)

Nous l’avons compris, le dernier objet insaisissable choisi par Alain Corbin, historien du minuscule, est le silence. Dans son Histoire du silence, on progresse à travers des nuages de citations et de références littéraires, parmi les « textures du silence » qui n’est pas, rappelle-t-il, réductible à l’absence de bruit. Il est une fine transparence, de plus en plus fine à mesure que l’on se tait, qui recouvre le monde et ouvre le champ aux « infiniment petits bruits », comme on s’enfonce dans les profondeurs de l’impalpable derrière la lunette du microscope.

Corbin dissèque le silence et en déplie les aspects, en caresse les textures, qu’il soit silence de la nature, silence de l’intimité domestique, silence des amoureux ou des religieux en prière, silence du dédain ou mutisme admiratif.

Les industriels cherchent en ce moment à reproduire l’odeur de villes emblématiques pour les enfermer dans des flacons de parfum d’intérieur. Pas sûr que la perspective d’embaumer son séjour de la senteur du périphérique parisien séduise. Quant au silence, Alain Corbin nous signale que celui de Bruges et ses canaux est « despotique » pour Georges Rodenbach, qu’il occupe une « présence centrale » dans Le Rivage des Syrtes de Julien Gracq, que Guérande et ses marais salants ne se taisent pas de la même manière que Tours chez Balzac ni que l’avenue de Breteuil, habitée par le souvenir de Pierre Sansot.

Une palette de sens plus étendue peut-être que celle des mots renferme le silence, d’où vient sa supériorité sur la parole affirmée par toutes les spiritualités. On lui attribuera encore une vertu thérapeutique, lorsque le marteau-piqueur ou le nouveau-né cessent de perturber le calme : on entend presque le silence, « qui vous démangeait comme une blessure qui guérit » (Rilke), reprendre ses droits. Fécond mais terrifiant, le silence a rendu visite au poète Philippe Jaccottet, une nuit d’été 1956, et l’a épouvanté pour toujours, comme s’il venait d’entrevoir « le silence éternel des espaces infinis » craints par Pascal.

Le silence, « lieu intérieur d’où la parole émerge », recouvre des univers mentaux aujourd’hui disparus, associés tant à l’effort monacal qu’au luxe (calme et volupté baudelairiens). Mais ce qui l’a véritablement brisé, nous dit Corbin, ce ne sont pas les usines et les moteurs à essence, puisque les villes débarrassées des sabots des chevaux et des vendeurs à la criée n’ont jamais, en réalité, été si paisibles ; c’est l’hyper-médiatisation, l’hyper-connexion des hommes qui les abreuvent d’un flot de paroles incessants, impossible à faire cesser.

Inspiré par les mystiques chrétiens, Alain Corbin oppose Marthe l’adoratrice exubérante du Christ à Marie la mutique recueillie, et préfère la seconde. Il plaide pour que chacun parte à la recherche de cette épaisseur perdue du silence, de son épaisseur propre : un retour à soi pour peser le poids de ses paroles, les économiser sûrement, les parfaire souvent. « Si l’on ne disait que des choses utiles, il se ferait un grand silence dans le monde. »

Histoire du silence, Alain Corbin, Ed. Albin Michel.

Histoire du silence

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Jouissance de Rachid Djaïdani

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(Photo : Festival de Cine Africano - FCAT - Flickr - cc)
Rachid Djaïdani (Photo : Festival de Cine Africano - FCAT - Flickr - cc)

Ce mercredi 1er juin, dès l’aube, il est impossible d’échapper aux assiduités de Karim Benzema. Toutes les stations de mon radio-réveil ne parlent que de cela ; elles relaient à l’infini l’injonction de l’attaquant de Madrid. L’homme ne lâche rien, et surtout pas sa proie. Il ne renonce pas. Éconduit, il revient à la charge. Des potes à lui – qui n’ont rien d’amis nôtres – en rajoutent. Qu’elles soient périphériques ou de service public, les radios ne parlent que de cela : cette interview dans la presse espagnole. Quand elle dit « non », la France est raciste. C’est le vieux truc, le « t‘as kek’chose contre les rebeus ou koi ? » Pris au piège d’un matin qui promettait pourtant d’être doux, je me sens comme ce pauvre Valbuena : surpris sous la couette. Harcelé. Cerné par la rengaine. Fait. Je suis cette pelouse sur laquelle on crache.

En désespoir de cause, fuyant autant l’obstiné de Madrid que ses complices journalistes, j’atterris sur France Culture – l’émission de Tewfik Hakem, Un autre jour est possible. Ouf ! Il existe encore des espaces protégés de l’éternelle vindicte. L’invité est le réalisateur Rachid Djaïdani.

L’homme a une voix douce, caressante. Il parle de son dernier film, Tour de France, qui met en scène la rencontre de deux exclus, un Gaulois qui, selon Tewfik Hakem, « peut avoir suffisamment de rancune pour être un sympathisant du Front national » et un jeune chanteur issu de l’immigration (qui produit un « rap contre la société ») et à qui l’on ne prête pourtant pas ce méchant sentiment de la rancune. Peut-être y-a-t-il des colères légitimes, et d’autres qui le sont moins, me dis-je un instant.

Mais non. Rachid Djaïdani dit précisément le contraire. Il s’intéresse « à la complexité ». Il ne se contente pas de l’affirmer. Il évoque Serge, son personnage, « blanc discriminé dans sa cité », « malmené par la petite racaille ». Rachid Djaïdani ne détourne pas les yeux et met des mots sur les choses. Il ne s’en tient pas à l’écume des choses : selon lui, la brutalité des mots échangés n’interdit pas la rencontre ; et la haine raciste se nourrit plus du miroir que nous tend l’autre que d’une différence radicale. Tout cela semble bien vu, pensé avec un cœur, sensible, et une tête, solide. Voilà ce que je me dis entre l’eau qui bout, et le dernier filtre à café, réjoui qu’il existe encore France Culture, Tewfik Hakem et Rachid Djaïdani.

L’entretien prend toutefois un cours étrange alors que j’allume une première cigarette. Tewfik Hakem interroge Rachid Djaïdani sur son identité. Se sent-il français, arabe ? En voilà des questions, me dis-je. Ni l’un, ni l’autre, répond Djaïdani, légitimement perplexe. « Je sais pas qui je suis, je suis un égaré », conclut-il avec sincérité. On a envie de lui répondre que rien n’oblige quiconque à savoir avec trop de précision qui il est, que ces questions sont vaines, mortifères, infinies, que nous-mêmes… Mais Tewfik Hakem enfonce le clou : que dirait-il à sa fille ? « Alors je lui dis, je suis musulman… Je lui dis “je suis musulman” parce que c’est important qu’elle l’entende, qu’elle soit fière de ce mot dans la bouche de son père. » Oui, bien sûr. Mais bon… Dans le contexte du conflit qui oppose l’Occident à l’islam, la République française à l’islamisme, ce surgissement de l’oumma, comme seule instance identitaire reconnue, ne rassure pas. Alors le journaliste insiste, bienveillant, vigilant : « En même temps vous êtes un cinéaste, un artiste français… » Rachid Djaïdani se lâche. Il y a quelque chose de brusquement heureux et frais, enfantin dans la voix. Il affirme sa fierté, son bonheur d’avoir représenté la France à la Quinzaine des réalisateurs. Entre pain grillé et confiture de framboises, le bonheur de Rachid Djaïdani est un instant communicatif…

Patatras !

Le réalisateur ajoute : « D’avoir représenté la France… en étant un Rachid. » In cauda venenum… Le poison est dans la queue. Un Rachid. Je m’étrangle. J’avais baissé ma garde, l’avais joué café, tartine, bienveillance française. Ce boxeur (Djaïdani est champion d’Île-de-France) m’en assène une bonne.

Djaïdani n’est pas Rachid, il est « un Rachid », nuance…

L’entretien s’achève sur ce coup. Djaïdani n’est pas Rachid, il est « un Rachid ». Nuance. Il faut comprendre : sa réussite artistique, sociale est le triomphe de qui n’a jamais été considéré autrement que comme un fils d’immigré maghrébin. À nos yeux, forcément, il n’a jamais été un individu, avec un nom, un prénom, une histoire singulière. Il a survécu à cela, à cette indifférenciation, à cette néantisation dont nous serions coupables. Djaïdani ne doit rien à personne. Djaïdani n’évoque pas le bonheur du chemin parcouru, du travail récompensé, du talent reconnu. Il évoque encore moins les qualités d’intégration de notre pays : ni dette, ni reconnaissance. Juste l’adversité totale, et un chemin qui va du néant au triomphe – complet, surhumain. Il est au croisement de la figure moderne du boxeur, seul sur le ring, self-made-man et de l’infatigable ressentiment post-colonial.

Sur Internet, je réécoute l’émission avec le vague sentiment de m’être fait avoir par la voix douce du réalisateur, par ses propos sur la complexité, sur « le regard de l’autre ». Je pioche ici ou là des formules dont, en remuant une cuillère distraite dans ma tasse de café, je n’avais pas saisi l’amabilité : « Plus vous aurez tendance à nous enfoncer, plus on ira chercher les flammes. » « Être exclu, quand t’es un Français d’origine maghrébine, t’es né avec. » Lui-même s’est toujours senti perçu comme « le petit rebeu de téci ».

Je sens la colère monter en moi. Je fourbis des armes de procureur. Je voudrais dénoncer le propos, la posture. Je cherche la biographie du bonhomme sur Internet. Je vois ici des livres édités au Seuil, excusez du peu, là une bourse pour aller à New York (qui semble ne pas avoir été suivie d’une œuvre). Plus tard, un film, Rengaine, récompensés par des prix… D’autres financés par Arte. Depardieu joue dans son dernier film. Pour quelqu’un qui n’est à nos yeux qu’un Rachid, ce n’est pas si mal… Via France Culture ou sa maison de production, je cherche en vain à joindre l’imprudent. Peut-être y-a-t-il malentendu.

Et puis ma sainte colère s’apaise. Doucement, ça se tasse. Je ne serai pas un djihadiste républicain. Je n’irai pas à mon tour « chercher les flammes ». J’entends le propos du réalisateur autrement. Quand Djaïdani se sent « un Rachid », il exprime une réalité psychique, subjective mais « vraie » – aussi vraie que la fierté, la honte, l’amour, la haine. Elle lui appartient. Et Djaïdani a le droit de vivre avec cela. D‘exprimer cette vérité pour soi. C’est sa liberté de demeurer ce petit chose, l’éternel exclu, l’infatigable méprisé, le vengeur de son propre destin. C’est sa liberté de ne se sentir en rien héritier, débiteur, en lien avec une société qui a accueilli son travail avec bienveillance. Comme on dit : on est aussi responsable de son inconscient. Qu’il y ait de l’inhumain dans ce surhumain qui ne doit rien à personne lui appartient. Et s‘il n’a pas envie d’être un grand réalisateur invité à Cannes, reconnu par ses pairs, mais « un Rachid », c’est son problème.

Ce qui compte dans cette affaire, ce n’est pas l’injustice du propos. Dans ce « un Rachid », il y a du point de vue psychanalytique, un point de jouissance. Et la jouissance, qui va au-delà du principe de plaisir, réclame toujours sa livre de chair. Aucun honneur, aucune reconnaissance, aucun succès ne viendront à bout du sentiment d’humiliation. Il est nécessaire que ce sentiment demeure, que tout le corps se tende autour de cette étrange délectation. Il faut échapper à la castration symbolique (devoir quelque chose à quelqu’un, un père, des pères, une patrie) et jouir totalement de sa propre réalité psychique. On comprend alors que, de manière projective, tout autre chez Rachid Djaïdani est également un humilié, tel ce Serge de Tour de France. La seule fraternité possible est celle des humiliés parlant aux humiliés, de l’humiliation.

De ce fantasme, nous ne pouvons guérir personne. Mais nous pouvons refuser de toutes nos forces que sa morbidité nous ensevelisse. Lacan avait dit qu’il n’y avait de résistance (au travail, au changement produit par l’analyse) que de l’analyste. La seule question qui vaille de ce point de vue, c’est notre propre jouissance face à ce ressentiment. En quoi cette culture de l’humiliation nous réjouit-elle tant que nous l’accueillons, la célébrons, la tolérons, l’encourageons, la valorisons ? En quoi sommes-nous si dupes de nous-mêmes, pour l’être à ce point de l’autre ? Quelle est cette jouissance à laquelle nous nous livrons, éternellement sans-culotte(s) ?

« Tout le monde s’en branle de l’antisémitisme! »

(Photo : Hannah Assouline)
(Photo : Hannah Assouline)

On avait d’abord pensé filer, la patronne et moi, juste après la projection presse du film d’Yvan Attal, Ils sont partout, qui est sorti le 1er juin, mais on s’est retrouvés pris dans un cocktail. On s’était dit qu’il valait mieux pour tout le monde éviter une rencontre avec le réalisateur qu’on aimait bien et qui nous aurait obligés à lui mentir ou à nous mentir. Mais c’est Yvan Attal, qui nous avait sans doute vu bondir en regardant son film, qui est venu se planter devant nous et devant tout le monde pour nous demander avec un geste sépharade et sa gueule d’humour : « Alors, qu’est-ce qu’il a mon film ? Qu’est-ce qui ne va pas ? »

Il aurait pu facilement et honorablement s’épargner une critique désagréable et préférer les amabilités de ses invités, mais il est venu nous voir et nous entendre. Défiés par son courage, on a trouvé celui d’être francs, et on lui a dit ce qui ne nous allait pas. Ils sont partout est un film à sketchs sur l’antisémitisme, dont chaque séquence expose et moque l’un de ses clichés. La première met en scène une famille de l’extrême droite française, et le paquet sur son néonazisme viscéral et congénital. Un Moati n’y aurait sans doute pas retrouvé ses Le Pen mais la salle a beaucoup ri. Le deuxième sketch a commencé, et lorsque les premières images d’une banlieue « populaire » sont apparues j’ai sincèrement cru que l’auteur déroulait son récit pour nous mener du passé antisémite « vieille France » vers son présent le plus « jeune », comme on dit pudiquement pour ne pas nommer ceux qui sont plutôt Coulibaly que Charlie, et qu’on allait rire de la haine du Juif chez la racaille islamisée, comme on rirait plus loin du préjugé antisémite résiduel chez le catholique. J’ai donc été sérieusement déçu quand le mot « Fin » est apparu sans que l’on ait vu le moindre musulman dans le décor ni entendu le mot « islam » dans la bande-son de la cité sensible.

Je dois avouer que j’étais déjà plutôt remonté, après tant de débats télévisés où d’éminents spécialistes peuvent palabrer pendant des heures sur les difficultés françaises, nos problèmes de logements, d’école, de délinquance, de sécurité, de laïcité, de terrorisme, sans jamais prononcer les mots « immigration » ou « islam ». Marre qu’on craigne les amalgames jusqu’au déni, qu’on brandisse le rienavoirisme jusqu’à l’aveuglement. Ras-le-bol qu’on s’évertue à ne pas stigmatiser ceux qui nous tuent et qu’on ménage encore et toujours une seule susceptibilité : l’islamique. Devant ma télé, depuis longtemps, je m’énerve, mais je n’attends plus grand-chose. En revanche, du discours indirect d’une œuvre de fiction, j’avais espéré deux ou trois choses bien senties sur ce nouvel antisémitisme décomplexé et assassin. D’où mon agacement, ou peut-être ma colère, car il a fini par y avoir un micro-attroupement. Voilà à peu près où j’en étais quand Attal est venu nous chercher. Evidemment, le ton est monté – c’est la patronne qui a dû me rappeler au calme, c’est dire –, et puis il est redescendu. L’affrontement a glissé vers l’échange, on a même fini par se comprendre – ce qui ne signifie pas excuser…–, alors on a décidé de se revoir pour mettre notre dispute par écrit. Yvan Attal a du cœur, de l’intelligence et de la gouaille. C’était plus qu’il n’en fallait pour transformer un désaccord en rencontre. En belle rencontre, comme on dit dans le cinéma.

Cyril Bennasar

Causeur. Pourquoi faire ce film ? Et pourquoi maintenant ?
Yvan Attal. Le projet, c’était de démonter les clichés antisémites. « Les Juifs ont de l’argent ! Les Juifs sont partout ! Les Juifs ceci ! Les Juifs cela ! » Pourquoi maintenant ? Cette histoire, pour moi, date d’il y a dix ans. Ça a commencé, je pense, avec la seconde Intifada, avec Dieudonné… Quand j’ai commencé à soupçonner un peu d’antisémitisme ici ou là, on me disait : « Tu exagères, tu es paranoïaque. » D’où l’idée d’un mec qui va chez le psy pour dire : « Je vois de l’antisémitisme partout, et les gens me disent que je suis paranoïaque ! » Et puis j’ai commencé à écrire, je me suis arrêté, j’ai fait un film comme acteur, un film comme metteur en scène…

D’habitude, l’antisémitisme est un sujet grave, traité par des intellectuels qui produisent des thèses. Pourquoi une comédie ?
Parce que c’est ma nature ! Et puis, ceci, plus important : il y a une multitude de clichés, et j’ai pensé qu’à travers un film classique, avec une dramaturgie unique, je ne pouvais pas m’attaquer à tous les poncifs. Ce qui caractérise l’antisémitisme, c’est qu’on est attaqués sur tous les fronts. J’ai donc choisi de faire des histoires courtes, ce qui impliquait une forme de comédie, de légèreté. Il y a dix ans, j’ai même pensé solliciter plusieurs réalisateurs. Et puis j’ai compris que ça ferait trop « grande cause » : le sida, le tabac, l’antisémitisme… Ce n’est pas une grande cause, c’est un sujet qui me titille. Ce n’est même pas que je voulais faire un film plus personnel, ça s’est vraiment imposé à moi. Un jour, je me suis levé et je me suis dit : « Il y en a marre ! Je fais ça ! »

Donc il n’y a pas eu « un matin », mais il y en a quand même eu un !
Bah ! Il a dû y avoir un matin où j’en ai eu ras-le-cul ! En dix ans, l’antisémitisme que j’avais repéré est devenu un phénomène avéré. Alors, certains critiques disent : « Le mec, il est en colère ! » Oui ! Je suis en colère ! Je suis particulièrement en colère aujourd’hui, je me suis réveillé en colère !

Cet « antisémitisme avéré », est-ce que tu l’as ressenti ? Ce qui t’a vraiment énervé, n’est-ce pas que dans ton milieu, celui du cinéma, les gens, au mieux, s’en fichent éperdument ?
Si seulement ils s’en foutaient ! Je vais vous raconter une vraie anecdote. C’est le moment de la seconde Intifada : je ne peux plus aller nulle part, dans le cinéma, sans qu’on me casse les couilles. On parle d’Israël comme ça, à tort et à travers, j’entends des trucs, on me dit des trucs… Je parle de mon milieu : le cinéma français. Un soir, Charlotte me dit : « On est invités à dîner chez machin. » Je lui dis : « Écoute, laisse-moi tranquille, je reste chez moi, je vais regarder le football, je reste avec les enfants, va à ton dîner… » Elle insiste, promet que tout se passera bien. Moi : « On va encore me casser les couilles avec le conflit israélo-palestinien, je vais être le Juif de service, je n’en peux plus ! » Elle allait travailler avec les gens qui nous invitaient, j’ai cédé, j’ai accompagné ma femme. Il y avait là un distributeur, avec lequel j’allais faire, plus tard, deux films, qui me dit : « Israël, machin, etc. ! » Je regarde Charlotte, je lui dis : « Tu vois bien ? Aujourd’hui, où que j’aille, c’est la même chose ! » Pour abréger la conversation, je dis au gars, et c’était sincère : « De toute façon, tu veux deux États ? Tu es pour un État palestinien et un État israélien indépendants ? Eh bien ! tu sais quoi ? Viens, on mange, on boit, on est d’accord ! » Et lui me répond : « Mais si on est d’accord, pourquoi vous nous faites chier ? » Il m’a dit cette phrase ! « Pourquoi vous nous faites chier ? » Et j’ai répondu : « C’est qui, “vous” ? C’est qui, “nous” ? C’est quoi, l’histoire ? » Et là, c’était fini. Le prochain qui dit un mot, je lui mets un coup de boule et je me casse. Et j’étais vraiment en colère. Je pense que le film est sorti là. De ce « Pourquoi vous nous faites chier ? »

Tu vois que c’est grâce à ta femme !
Mais c’est toujours grâce à ma femme ! Elle mérite tous les lauriers, ma femme ! Enfin, voilà : cette anecdote, je ne l’ai toujours pas digérée, d’ailleurs. J’essaie encore de comprendre cette phrase d’un gars éduqué, distributeur de films, socialement tout va bien pour lui, il n’est ni juif, ni musulman, ni Palestinien… Mais le « Vous nous faites chier », j’essaie de comprendre. Pourquoi on s’identifie au frère palestinien quand c’est un soldat israélien qui l’a tué et pas quand c’est Bachar el-Assad ? Pourquoi il y a des centaines de conflits dans le monde qui font beaucoup plus de morts que celui-là, et qui n’intéressent personne. Alors, et c’est ce que j’essaie de dire dans la dernière partie du film, je crois que le problème d’Israël n’est pas un problème de territoire, mais toujours un problème d’antisémitisme.

En effet, d’où l’antisémitisme camouflé en antisionisme. Venons-en à notre litige. Voilà comment nous, nous avons vécu ces dix années. En 2002, paraît le livre Les Territoires perdus de la République. Si l’on excepte l’article de Pierre-André Taguieff sur « la nouvelle judéophobie » dans le Figaro en 2000, c’est la première fois qu’on parle cash de l’antisémitisme arabo-musulman dans nos banlieues. Nous aussi, nous tombons des nues. Ce livre fait grand bruit, et puis on remet le couvercle sur la marmite. Et pendant les dix années qui suivent, alors que les écoles publiques du 9-3 se vident de leurs élèves juifs, à chaque fois qu’on aborde le sujet, on se fait traiter de racistes et d’islamophobes, voire traîner au tribunal. Et ça continue après Merah. Mais depuis les attentats de Charlie et de l’Hyper Casher, beaucoup d’yeux se sont dessillés, et la réalité de l’antisémitisme en banlieue est de moins en moins discutée. Or, quand nous avons vu ton film, nous avons eu l’impression que cet antisémitisme-là, tu ne le montrais pas. Alors que tu mets le paquet sur le vieil antisémitisme d’extrême droite, maurrassien, celui du Front national de Le Pen …
Je suis d’accord, on peut le dire comme ça. Je peux comprendre qu’on ressente ça. J’ai une espèce de réponse un peu lâche mais qui est la plus sincère du monde. D’abord, quand je commence à penser au film, c’est quoi les clichés antisémites ? « Les Juifs ont de l’argent, les Juifs sont partout, les Juifs s’entraident. Les Juifs ont tué Jésus. » Il n’y a pas encore tout à fait ce « Ras-le-cul de la Shoah ! » Et il n’y a pas l’antisionisme. Cependant, je ne suis pas aveugle, au moment où je commence à écrire, je ne peux pas ignorer qu’il y a un antisémitisme musulman, et je ne veux pas entrer là-dedans parce que je sens le piège. Si j’en parle, je risque d’être attaqué, et si je n’en parle pas aussi. Donc j’essaie de slalomer. Mais je fais un film sur les clichés, je ne vais pas tomber dedans : quand je suis dans la banlieue, je ne veux pas de représentation des gars de banlieue. Et puis, comme je connais surtout l’antisionisme, qui est une évidence dans mon milieu, je crois, peut-être naïvement, que le segment « Et Israël », sur le sujet, est déjà assez gonflé.

Et finalement, tu as traité l’antisémitisme de gauche, pas l’antisémitisme musulman.
Je n’ai pas voulu mettre de l’huile sur le feu. Mais il y avait peut-être aussi une forme de politiquement correct. J’avais peur qu’on m’attaque en disant : « Un Juif fait un film sur l’antisémitisme, il faut qu’il y mette les Arabes… » Donc, même si je suis dans une banlieue, je ne veux pas faire clairement allusion aux Arabes, parce que je veux qu’on reste sur l’antisémitisme. Et puis, j’ai tout de même l’impression de parler de ce qui anime l’antisémitisme islamo-gauchiste, ou de ce sur quoi il se cristallise, l’antisionisme. Alors, peut-être que, pour ne pas attaquer « les Arabes », j’ai attaqué l’antisionisme.
Mais le plus important, c’est que je veux m’adresser à la France. Par exemple, le dealer, je n’en fais ni un Noir ni un Arabe, pour ne pas qu’il m’arrive la même chose qu’à Zemmour. Ou, pire encore, à Finkielkraut ? Qu’est-ce qui arrive à un homme brillantissime, qui a un temps d’avance sur tout le monde ? La jeunesse pense qu’il est raciste. Moi, j’espère m’adresser aussi à la jeunesse, alors j’essaie de ne pas me la mettre à dos… de ne pas être contre-productif. Sans dévoiler la fin, si j’ai fait ce film, ce n’est pas uniquement pour me battre mais aussi pour tendre la main.[access capability= »lire_inedits »]

Est-ce que tu regrettes aujourd’hui ce choix de ne pas aborder frontalement l’antisémitisme arabe ?
En un sens, oui. J’espérais, de cette façon, parler au plus grand nombre, et plein de gens me renvoient les Arabes à la figure, mais pas comme vous, non. Ce qu’ils disent c’est : « Vous faites un film sur l’antisémitisme, mais c’est bien plus difficile pour les Arabes de vivre en France. » Donc, tout d’un coup, mon argument se retourne contre moi.

Mais en tournant autour du sujet, tu as bien dû voir qu’il était difficile d’en parler, non ?
Je pense à une réplique de Dany Boon que j’ai coupée. Le dealer dit : « Il y a plus de kalachnikovs dans cet immeuble que d’habitants ! » Quand on parle de kalach, tout le monde comprend de quoi et de qui on parle… Mais bon, Dany Boon devait répondre : « Pourquoi pas “Allahu akbar !”, pendant que t’y es ?! » Derrière les barrières, il y avait plein de gars du coin, des grands frères qui criaient en arabe. Ce n’était pas vraiment l’endroit pour dire « Allahu akbar ! » Et on l’a enlevée…

Dans le fond, ton film parle de l’antisémitisme plus que des antisémites. Résultat, tu sembles mettre sur le même plan quelqu’un qui, dans l’intimité de son salon, trouve qu’il y a trop de Juifs dans les médias et un type qui prend une kalachnikov ou une hache, et qui agresse quelqu’un au hasard dans la rue !
Mais Dieudonné, il dit quoi ? Il s’attaque à Israël et à la concurrence victimaire ! Que disent une partie des jeunes de banlieue ? « Ras-le-bol de la Shoah ! » et « Mort à Israël ! » C’est traité dans le film. Sauf qu’ils ne sont pas désignés comme des Arabes, mais bel et bien comme des jeunes de banlieue.

Alors que les fachos, eux, sont désignés comme tels !
Je vais vous dire pourquoi. Ce n’est pas par volonté de dénoncer les « fachos », et c’est là où, peut-être, je me suis laissé avoir. J’ai voulu illustrer Les Juifs sont partout en m’inspirant de l’histoire de ce néonazi hongrois qui a réalisé qu’il était Juif à la mort de sa grand-mère. Je me suis amusé avec ces fachos, c’est tout. Et puis, tout de même, il y a des fachos qui descendent dans la rue pour crier : « Mort aux Juifs ! », que vous le vouliez ou non… Loin de moi l’idée que l’antisémitisme est à l’extrême droite et pas à l’extrême gauche. Sur la haine d’Israël, moi, je prétends que les deux se rejoignent. D’ailleurs, ils se retrouvent ensemble dans la rue pour crier « Mort à Israël ! » et « Mort aux Juifs ! » Mais il y a peut-être un déséquilibre dans mon film. Cela dit, imaginons que je tienne compte de votre critique et que je le refasse : je n’ai pas la moindre idée de la façon de représenter spécifiquement cet antisémitisme musulman, puisqu’il se nourrit des mêmes clichés que le vieil antisémitisme. Sur le net, Mohamed et Christian vomissent leur haine des Juifs de la même façon.

Jusqu’ici, c’est plutôt dans des films sur l’école qu’il a été montré : même s’ils édulcorent un peu, ou beaucoup, Les Héritiers ou le film de Bégaudeau montrent bien des gamins qui disent des conneries.
Et il faut qu’ils soient arabes, ces gamins ? Il faut les représenter tels quels ? Cela dit, cet antisémitisme musulman dont vous parlez n’est pas du tout abordé dans Les Héritiers ni dans le film de Bégaudeau. Revoyez-les.
À ce sujet, j’ai oublié de vous raconter cette anecdote extraordinaire pendant le casting des petits rôles. C’est pour une partie intitulée « Le complot juif », qui est un rêve dans lequel une femme parle du médecin juif qui a sauvé sa fille et de l’avocat qui l’a tirée d’une affaire… Un type répond : « Je suis noir, vous croyez que je suis antisémite comme l’autre con ? » Et un Arabe dit : « Je suis flic, je suis Charlie, je suis Juif. » C’est un rêve : je la fais à l’envers si vous voulez, mais j’aime bien. Je me retrouve donc face à un Beur venu auditionner. Je lui dis : « Vas-y : “Je suis flic, je suis Charlie, je suis Juif.” Allez, action ! » Lui : « Je suis flic, je suis Charlie. » Moi : « Coupez. Tu as oublié : “Je suis Juif.” On la refait. » Lui : « Vous me demandez ça parce que je suis musulman, c’est ça ? » On réessaie : « Je suis flic, je suis Charlie. » Ça ne sort pas. Et là, je prends conscience du truc ! Le type ne peut pas dire : « Je suis Juif. » Et il dit : « Je suis flic, je suis Charlie, je suis… » il ne peut toujours paq. Il regarde autour de lui, tombe sur un radiateur et dit « je suis un radiateur » !!! C’était à mourir de rire !

Alors, il faut être maso pour traiter ce sujet au cinéma. Parce que tout pose problème. Ainsi, cette roquette qu’on voit pendant quelques secondes percutant la tour Eiffel : c’est très métaphorique, très allusif, très rapide, et pourtant cette roquette a fait des étincelles…
Je dois dire que beaucoup de gens n’ont pas compris de quoi il était question. Ils ont cru que je parlais du Bataclan, du terrorisme en France… Non ! Le sketch s’appelle : « Et Israël… » Et ensuite, tout le monde devient Juif, c’est une métaphore de l’État d’Israël. Ça ne pouvait pas être plus clair, pour moi ! Cela dit, pour les gens qui ont compris, cette roquette était un problème. Et l’un d’eux est un musulman français très engagé pour la cause palestinienne, qui travaille pour le distributeur. Dans un long mail, il m’a reproché ce plan en estimant – et je reprends ses mots – qu’il traduisait « la défense inconditionnelle de l’État d’Israël et une condamnation des attaques palestiniennes ». Il m’a donc demandé de le couper. Ce qui veut dire que j’ai eu raison de faire ce plan. Et ce film. Qu’un distributeur intervienne directement auprès d’un réalisateur sans passer par la production, cela n’arrive jamais. Là, il voulait aussi me faire dire que je faisais un film sur le racisme et non pas sur l’antisémitisme, parce que « ça ouvrait plus ». Et que j’enlève le mot « Juif » des pancartes où sont inscrits les clichés « Les Juifs ont de l’argent ». Il m’a aussi dit : « Mais c’est vrai que, peut-être, ils sont un tout petit peu plus favorisés que les autres… »

Cela dit, nous sommes très informés sur la question. Peut-être que beaucoup de gens ne savent rien de tout ça.
Ça, c’est pour moi la première leçon. Ce sujet qui m’inquiète n’inquiète pas du tout la majorité des Français. Et ne parlons pas des journalistes : si pour vous j’ai fait un film de Bisounours, pour la plupart d’entre eux c’est déjà très dur à avaler. Dans Ça balance à Paris, Mazarine Pingeot a dit à l’époque au sujet du film d’Arcady : « Ce film est un problème, parce que si par hasard on n’aime pas… » Eh bien ! explique pourquoi tu n’aimes pas ! Les acteurs sont mauvais ? Le scénario est mal écrit ? Il y a mille manières de dire qu’on n’aime pas un film ! Ne commence pas à te justifier de ne pas l’aimer !

Elle a peur de se faire traiter d’antisémite !
Voilà ! Donc, ça veut bien dire que tu es coincé comme metteur en scène ! Tu ne peux pas faire un film sur l’antisémitisme ! On ne peut rien te dire, donc on te dit tout ! On te dit : « Va te faire enculer ! Sous prétexte que je ne peux pas te le dire, je te le dis quand même ! » On ne peut plus en parler. Et c’est ce que je dis dès le début du film : « On ne peut plus prononcer le mot “Juif”, ça crispe. » Eh bien ! moi, je le réalise tous les jours de ma vie !

Enfin, dans les journaux, on ne peut pas dire qu’on n’en parle pas ! Depuis un an, on en parle beaucoup, même !
Et pour certains on en parle trop. J’ai fait une interview avec Beigbeder pour Lui, et il commence comme ça : « C’est quand même plus difficile d’être un Arabe… » « Non, je lui réponds. En France, on est emmerdés comme un Arabe, mais nous, on nous tue, d’ailleurs c’est des Arabes qui nous tuent. » Je réalise que tous ces gens qui se disent horrifiés par Dieudonné pensent un peu comme lui, ils sont totalement dans la concurrence victimaire.

Tu vois qu’on peut dire les choses !
Dans un journal, oui. Depuis qu’on s’est rencontrés et engueulés, je n’arrête pas de me demander si je ferais le film autrement aujourd’hui. Eh bien ! je n’en suis pas sûr. Alors que, très sincèrement, votre critique m’a cueilli à froid. Cela dit, ce n’était pas du tout un manque de courage mais un vrai choix, je ne voulais pas qu’on se retourne contre le film. Mais quand je vois que, malgré tout, c’est ce qui se passe, je suis doublement en colère. Contre tous ceux qui m’attaquent et contre moi-même…

Cela dit, on peut comprendre que les gens en aient marre. Tu n’en as jamais marre, toi, des histoires de Juifs ?
Il y a un moment dans le film, je vais voir mon psy, je parle, mais on ne m’entend pas, et il y a une voix off qui lâche : « Putain, j’en ai ras-le-cul, ça fait deux fois cette semaine : je n’en peux plus des Juifs ! » En fait, j’ai fait cette voix off pour qu’on n’entende plus le personnage déclarer : « Je ne comprends pas pourquoi les antisémites ne se découragent pas : après les Perses, Babylone, etc., les Juifs sont toujours là. Comment font-ils pour ne pas se décourager ! » Il paraît que c’était arrogant de dire ça ! Donc, vous avez raison : les gens ont des problèmes de loyer et de fins de mois, alors les Juifs, ils s’en tapent ! C’est pour ça que je me demande pourquoi je m’emmerde avec ce film ! Tout le monde s’en branle de l’antisémitisme ![/access]

 

Ils sont partout, d’Yvan Attal, avec Yvan Attal, Benoît Poelvoorde, Charlotte Gainsbourg, Dany Boon, Valérie Bonneton… . Durée : 1h 51. En salles.

Etats-Unis: le business de l’overdose

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(Photo : SIPA.AP21364608_000004)
(Photo : SIPA.AP21364608_000004)

Quarante-cinq ans après Nixon, qui déclarait la « war on drugs », les Etats-Unis ont beaucoup évolué sur la question, notamment concernant le cannabis. Son usage médical est de plus en plus courant, et le Colorado et l’Etat de Washington, entre autres, ont légalisé sa vente et sa consommation dans un but récréatif. La marijuana ne faisant plus vraiment débat, les Etats-Unis n’en ont pourtant toujours pas terminé avec les problèmes liés aux drogues et font désormais face à une crise sanitaire sans précédent. En 2014, les overdoses ont tué 47 000 personnes. Vingt-neuf mille de ces décès étaient liés aux médicaments opiacés, qui se trouvent être également à l’origine de la mort de Prince, selon son rapport d’autopsie publié le 2 juin. A titre de comparaison, les armes à feu ne font en moyenne « que » 33 000 morts par an aux Etats-Unis. Et les gouvernements successifs ont une large part de responsabilité dans la crise actuelle, en ayant pendant longtemps fermé les yeux sur ce qui est à son origine : les « pill mills ».

Ces « moulins à pilules » désignent des médecins, des pharmacies ou cliniques qui prescrivent à outrance de puissants opiacés pour aucun autre motif que celui de l’appât du gain. Des dealers en blouse blanche, en somme. Arrivé sur le marché en 1996, l’OxyContin, a connu, de part son risque addictif très élevé, un succès fulgurant à travers le pays. De nombreux businessmen peu scrupuleux ont rapidement flairé la bonne affaire, en ouvrant des centaines de « painclinics » (des « cliniques de la douleur »), les fameux « pill mills ». Deux Etats américains ont offert un terreau particulièrement fertile à l’implantation de ces cliniques : le Texas et surtout la Floride, qui a très rapidement acquis le surnom d’« OxyExpress », où l’on s’y pressait depuis tout le pays pour s’en procurer avec une facilité déconcertante. Servant l’OxyContin sur un plateau au premier venu, American Pain était sans aucun doute le plus important revendeur « légal » d’antidouleurs aux Etats-Unis. Située à Fort Lauderdale, dans l’agglomération de Miami, cette société brassait des dizaines de millions de dollars par an en fournissant addicts et revendeurs à échelle industrielle. Au plus fort de la « bulle » des « pill mills », jusqu’à 90% des opiacés prescrits sur ordonnance aux Etats-Unis étaient vendus en Floride. Contrairement aux précédentes crises que le pays a traversé, notamment dans les années 1970, la plupart des personnes touchées par le phénomène sont blanches et issues d’un milieu aisé.

Un tremplin vers l’héroïne

Il aura fallu près de dix ans aux autorités américaines pour se rendre compte de l’impact des médicaments opiacés sur la population. En 2007, Purdue, le laboratoire fabricant l’OxyContin, a dû payer 640 millions de dollars d’amende au département de la justice américain, après avoir été accusé d’avoir caché le potentiel addictif de l’antidouleur. La Floride s’est quant à elle réveillée en 2010, l’année où une descente du FBI a abouti à la fermeture d’American Pain. Durant ses trois dernières années d’activités, l’entreprise a engrangé 43 millions de dollars et, lors du procès, les parties civiles l’ont accusé d’être à l’origine d’une cinquantaine de morts par overdose, pour la seule Floride. Jeff George, le gérant, a été mis à l’ombre pour vingt ans.

Mais la fermeture d’American Pain n’a rien changé, le mal était déjà fait. Le fait que le prix des médicaments ait augmenté et que les ordonnances n’étaient plus bradées ont poussé les addicts à se tourner vers l’héroïne. En l’espace de cinq ans, entre 2010 et 2015, les morts par overdose d’opiacé ont chuté de 69% en Floride mais, dans le même temps, les overdoses liées à l’héroïne ont triplé au niveau national. Une étude du Journal de l’association médicale américaine (JAMA), datant de juillet 2014, a montré que 75% des héroïnomanes interrogés sont parvenus au « brown sugar » après avoir développé une addiction aux antidouleurs vendus sur ordonnance.

« Les pilules étaient difficiles à trouver. Elles étaient très chères. L’héroïne est bon marché », raconte James Fata au quotidien anglais The Guardian. Lui était venu depuis le Texas jusqu’en Floride pour se sevrer d’une addiction aux opiacés. Il ignorait qu’il venait de tomber dans la gueule du loup et, après six mois de sobriété, il a rechuté et fini par jeter son dévolu sur l’héroïne.

C’est en Floride que le retour de bâton fut le plus violent : le problème des antidouleurs caché sous le tapis, celui de l’héroïne est devenu endémique. Le National Institute on Drug Abuse a déclaré une « épidémie d’héroïne » dans le sud de la Floride en 2014. Le nombre de bébés nés addicts aux opiacés ou à l’héroïne à travers la mère a explosé récemment : « Les années passées, nous avions un « cocaine baby » de temps en temps. Tout d’un coup, notre service était rempli de ces bébés. Nous n’avions aucune idée de pourquoi ils étaient si nombreux. », déplore Janet Colbert, infirmière au service de soins intensifs néonatals de Fort Lauderdale.

Réponse tardive des autorités

Un autre élément est récemment venu aggraver la crise actuelle : le Fentanyl. Cet opiacé synthétique très dangereux, cinquante fois plus puissant que l’héroïne, qui aurait donc causé la mort de l’interprète de Purple Rain, a débarqué dans le nord des Etats-Unis en 2012 en provenance du Canada. Vendu comme de l’héroïne, il a entraîné une nette hausse des décès par overdose, notamment en Nouvelle-Angleterre et dans le Massachusetts, avant de s’étendre au New Hampshire, l’Utah et, bien sûr, la Floride. La plupart de ces Etats ont depuis pris la mesure du problème, en élargissant l’accès à des traitements de sevrage ainsi qu’en multipliant les campagnes de prévention. Toute la question réside dans le fait de savoir si la réponse des autorités sera à même d’enrayer ce fléau meurtrier. Le Floride accuse un retard énorme sur ses voisins, ne se classant que 49e sur 50 Etats dans le financement des services de santé mentale. Le bien-être de ses retraités et de son Disney World passent avant tout…

Le président Obama s’est – très tardivement, il faut le dire – saisi du problème en annonçant, fin mars, une enveloppe de 94 millions de dollars pour financer 271 nouveaux centres spécialisés dans le sevrage des addictions aux opiacés, qui devraient, selon la Maison Blanche, bénéficier à 124 000 patients à travers le pays. Il a également promis onze autres millions aux Etats pour qu’ils puissent s’équiper de naloxone – un composé « antidote » aux overdoses d’opiacés – ainsi que pour former à son administration les équipes de soignants. Des unités de police spéciales « anti-héro » devraient voir le jour. En octobre 2015, Obama avait déjà annoncé une volonté d’« entraîner » les professionnels de santé à ne plus signer des ordonnances d’opiacés à tour de bras et à mesurer les besoins réels des patients. C’est vrai qu’il serait peut-être temps de leur apprendre à faire leur travail.

Un fabiusien nommé Fabius

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Laurent Fabius, en visite à Amman, le 21 juin 2015, pour défendre son initiative de paix entre Israël et la Palestine (Photo : SIPA.00688801_000002)
Laurent Fabius, en visite à Amman, le 21 juin 2015, pour défendre son initiative de paix entre Israël et la Palestine (Photo : SIPA.00688801_000002)

En entrant au Quai d’Orsay en 2012, Laurent Fabius avait un plan : faute de pouvoir briguer l’Élysée, il allait employer toute son énergie à se construire une fin de carrière à la mesure de l’idée qu’il se fait de lui-même – satisfaite, voire mégalomane. Le peuple français ayant rechigné à lui confier la seule fonction digne de ses mérites, il fallait que la communauté internationale organisée reconnût en lui un homme d’État d’ampleur historique, figurant en bonne place dans le panthéon des héros immortels de la démocratie planétaire. Objectif : rien moins que le prix Nobel de la paix, clé d’une nouvelle carrière d’elder statesman de première catégorie. La pantoufle luxueuse de la présidence du Conseil constitutionnel ne saurait être, pour lui, un aboutissement.

Son ralliement à François Hollande, lors de la primaire de 2011, était dicté par la nécessité, mais il amenait au futur président le soutien de sa faction, très puissante au sein de l’appareil du PS. En échange, il obtenait, dans son domaine de compétence, la politique étrangère, une liberté de manœuvre bien éloignée de l’esprit des institutions de la Ve République. Le conseiller diplomatique de François Hollande, l’excellent Jacques Audibert, en convenait d’ailleurs volontiers, pour le déplorer lorsqu’on le titillait un peu sur le sujet. Au fil des ans et des événements, une sorte de partage du fameux « domaine réservé » s’est établi : à l’Élysée la conduite de la guerre et de ses retombées commerciales (ventes d’armes), menée par François Hollande et son fidèle Jean-Yves Le Drian, au Quai d’Orsay le soft power, la diplomatie traditionnelle, et la défense des intérêts commerciaux et culturels de la France. Laurent Fabius arrache à Bercy le Commerce extérieur et le Tourisme, et s’efforce de transformer les héritiers de M. de Norpois en VRP du made in France pour rééquilibrer un commerce extérieur tragiquement déficitaire.

Et alors, objectera-t-on, qu’importe le dogmatisme constitutionnel si un génie politique permet à la France de défendre au mieux ses intérêts et sa place dans un monde en pleine mutation ! Certes, mais c’est à la fin du marché que l’on compte les bouses, comme on dit dans les réceptions Ferrero Rocher de monsieur l’ambassadeur, et l’état du foirail laissé à son successeur Jean-Marc Ayrault n’est pas brillant : si l’on met à part les succès à l’exportation du Rafale en Inde, en Égypte et en Arabie saoudite, ceux des sous-marins de la DCNS, pilotés par l’Élysée et le ministère de la Défense, et les bonnes performances d’industriels français suffisamment puissants et organisés pour se passer du coup de pouce de l’administration française, les résultats en matière de diplomatie économique sont plutôt maigres.[access capability= »lire_inedits »]

De surcroît, sous Fabius, la « voix de la France », son poids dans les grands dossiers internationaux ne se sont pas affirmés, bien au contraire. On a vu la chancelière Angela Merkel s’emparer, sans ménagements pour Paris, des commandes des grands dossiers européens, la Grèce, l’Ukraine, la crise des migrants, pour les orienter en fonction des intérêts immédiats de l’Allemagne, et de sa vision de l’avenir de l’UE. Le numéro de téléphone de l’Europe, que cherchait jadis en vain Henry Kissinger, a été découvert par Barack Obama : son indicatif est le 00 49 30, préfixe pour appeler Berlin. Lors de son dernier voyage en Europe, à Hanovre, le président des États Unis a remis la France à la place qu’elle mérite à ses yeux : aux côtés de l’Italie, invitée pour le café après ses agapes avec Merkel lors de la plus grande foire industrielle du monde…

C’est cela la réalité, et non pas le cirque invraisemblable de la COP 21, une mise en scène spectaculaire du génie diplomatique fabiusien, consistant à faire croire que la France avait réussi à accorder les violons planétaires pour arrêter le réchauffement climatique. Comme les opinions publiques d’un certains nombre de pays démocratiques sont travaillées par les prêcheurs d’apocalypse au mépris de toute approche rationnelle de ce sujet complexe, on leur livre un grand show parisien sans réelles conséquences pour la suite. La Chine se donne trente ans pour réfléchir à la question, et les États-Unis, en dépit des envolées climatiques de Barack Obama, continuent comme devant à pomper le gaz de schiste et à extraire le charbon, à l’instar de l’Allemagne, d’ailleurs… Après sa sortie du gouvernement, Laurent Fabius entendait bien garder la présidence de la COP 21 jusqu’à la fin de l’année, où elle sera transférée au Maroc. Cela lui aurait permis de parader quelque temps encore dans les institutions internationales (toujours le prix Nobel…), mais c’était compter sans la hargne de Ségolène Royal, qui n’avait pas digéré d’être confinée à un rôle mineur dans cette affaire, et trouvait là l’occasion d’une revanche sur un ennemi intime au sein de la famille mitterrandienne.

Mais il y a plus grave : Laurent Fabius s’est mis en tête de faire plier Israël dans l’interminable conflit israélo-palestinien. De réussir, avec ses petits bras, la où son collègue américain John Kerry, après Bill Clinton, s’est cassé les dents : contraindre les protagonistes à conclure un accord « définitif » sur la base du principe « deux États pour deux peuples entre la Méditerranée et le Jourdain ». Et pourquoi pas ? Tout effort visant à mettre un terme à un conflit réputé insoluble vaut mieux que l’acceptation passive de sa perpétuation. Sauf qu’en diplomatie, l’irréalisme est une faute, qui vire au crime lorsqu’elle se double de cynisme. Pour qu’une tierce puissance parvienne à faire cesser une guerre, il convient soit qu’elle dispose de moyens de contrainte sur des protagonistes rétifs, soit qu’elle soit reconnue par eux comme un intermédiaire honnête et impartial. Or la France, dans ce dossier, ne remplit aucune de ces conditions.

Dès le départ, Laurent Fabius avait décidé que le seul obstacle à la paix était l’ignoble Benyamin Netanyahou, auquel il fallait tordre le bras pour qu’il se soumette au narratif palestinien du conflit. Prétendre imposer les termes d’un accord, alors que la partie palestinienne est plus divisée que jamais, sur le terrain et politiquement, relevait soit de l’inconscience, soit, ce qui est plus probable, d’un incroyable cynisme. Pour Fabius, peu importait que « sa » conférence échoue, pourvu qu’il fît porter le chapeau au Premier ministre d’Israël ! Cela serait bien vu à Oslo, et dans les pays scandinaves, où se font les prix Nobel…

Dans cette perspective, le vote, par la France, de la honteuse résolution de l’Unesco sur Jérusalem n’est pas une « erreur », comme le concède aujourd’hui le gouvernement, mais l’application de la « ligne Fabius » avant que son successeur, Jean-Marc Ayrault, ait pu ou su voir le lézard… Cela contraint aujourd’hui Hollande, Ayrault et Valls à un périlleux rétropédalage : abandon de la menace de reconnaissance automatique par la France d’un État palestinien en cas d’échec de la conférence, assurance donnée à Washington qu’aucune injonction contraignante ne soit imposée aux parties, pour obtenir au finish la participation de John Kerry à la réunion de Paris. Cela évite le fiasco total de cette initiative, dont personne ne croit plus qu’elle fasse avancer le schmilblick israélo-palestinien d’un millimètre. L’avenir de Fabius, c’est Roland Dumas, dont il suit fidèlement les traces du Quai d’Orsay au Conseil constitutionnel. Alors, Laurent Fabius n’aura sans doute pas le prix Nobel, mais il a ses chances pour l’Israel Prize, qui récompense les bienfaiteurs de l’État juif : ses manœuvres grossières auront offert à Benyamin Netanyahou un prétexte en or pour envoyer Paris sur les roses.[/access]

Le colon et le Palestinien

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Négociations dans l’impasse, méfiance réciproque, communication réduite : Israéliens et Palestiniens sont pris dans une nasse infernale dont on voit mal l’issue. Et pourtant se dessinent des éclaircies, s’ouvrent des perspectives ténues, à l’image de cette rencontre que j’ai faite avec deux « pèlerins de la paix ».

C’est ainsi qu’en plein cœur de la Cisjordanie, j’ai rencontré deux hommes : Ali et Shaul. Le premier est palestinien, musulman, élevé dans la haine d’Israël. Le second est israélien, colon juif, religieux dont la famille a été meurtrie par la guerre.

Le rendez-vous a été organisé par l’intermédiaire du représentant de l’American Jewish Joint Distribution Commitee, organisme d’aide humanitaire juive mondiale, quelque part à Hébron.

Nous nous retrouvons, sur un terrain, dans ce qui ressemble à « un poulailler à ciel ouvert » : canapés usés, tapis au sol, couvertures, voilà le QG de la paix, « The Field » comme on l’appelle ici.

Ali, gueule de baroudeur, d’une force saisissante,  assis à côté de son « frère » Shaul, au physique de bobo écolo, nous raconte son histoire.

Dès l’âge de 15 ans, Ali Abu Awar a tenu une kalachnikov dans ses mains pour combattre Israël. Il rejoint le Fatah dont sa mère est une des dignitaires et grandit dans ce contexte politique. Actif dès la première intifada, lançant des cocktails Molotov, il est condamné à quatre ans de prison.

Il reçoit une balle dans la jambe tiré par un colon et est soigné en Arabie saoudite. Son frère sera tué sous ses yeux, une balle dans la tête.

La haine l’envahit. Il veut venger la mort de son frère. Pour cela, combien d’enfants doivent mourir ? Combien de mères doit-il faire souffrir ? Mais la haine nous détruit autant qu’elle veut détruire l’autre, explique Ali, dans un anglais teinté d’accent arabe.

Dans les geôles israéliennes vint le temps du questionnement, grâce à la lecture. Ali découvre Martin Luther King, Gandhi et la non-violence. Apres une grève de la faim gagnée, il comprend la valeur tactique de la non-violence. Son séjour en prison a été sa meilleure université. Que faire ? Déposer les armes, parler et dialoguer. « Ma liberté et celle des Palestiniens ne se gagne pas en tuant des juifs ; ils sont ici et nous aussi. Nous sommes obligés de vivre ensemble ».

« La non-violence n’est pas une lâcheté »

Quatorze ans plus tard, la vie d’Ali n’a plus rien à voir avec sa jeunesse d’activiste. Héritier de dissidents, il tente de faire bouger les choses. Il crée un centre pour l’étude de la non-violence et est rejoint par des colons israéliens. Il réalise que la non-violence est la meilleure arme et une vraie force : « Je veux donner aux jeunes les outils pour résister à la violence. La non-violence n’est pas une lâcheté. »

Ali est convaincu qu’il faut parler à ses ennemis et parler aux colons. « Les juifs ne sont pas mes ennemis mais la peur oui ». Au lieu de diaboliser les colons et de les décrire comme des monstres, il veut créer des infrastructures et des programmes pour créer un langage commun.

Shaul Judelamn refuse lui aussi la haine. Installé dans la région du Goush Etzion, l’homme originaire de Seattle travaille la terre et monte un projet : une zone agricole où il cultivera les légumes pour les familles palestiniennes. Ainsi né Roots, un « mouvement populaire, de compréhension, de non-violence et de  transformation des mentalités entre Israéliens et Palestiniens ».

Accusé de trahison par certains Palestiniens, Ali répond : « Si ma lutte non-violente pour la libération de la Palestine nous aide à avancer dans le processus de paix, je serai fier d’être appelé un traître. » Si on lui demande si sa vie est en danger, il répond qu’elle l’est en permanence.

Aujourd’hui, Ali voyage. Il participe à des groupes de paroles aux Etats Unis et parcourt le monde. J’espère l’inviter bientôt à Paris avec Shaul.

Deux heures ont passé, le soleil se couche, l’air devient frais, nous quittons les deux hommes, Ali retourne dans sa maison délabrée, Shaul dans son kibboutz.

Sur le chemin du retour, je repense au livre d’Amos Oz, Comment guérir un fanatique et je comprends qu’Ali est guéri et mesure le chemin qu’il lui a fallu parcourir pour passer du fanatisme au pragmatisme.

Construire un mouvement pacifiste palestinien est aujourd’hui le rêve d’Ali. Doux mirage d’une utopie romantique ? Peut-être, sauf que pour Ali et Shaul, l’utopie est en marche.

Comment guérir un fanatique

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Baupin, Verdun et les violences anti-policières

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L’affaire Baupin

Les grands livres nous lisent. Quand j’ai fini La Tache, le roman que Philip Roth a consacré au « persecuting spirit » qui déferlait sur l’Amérique de l’affaire Clinton-Monika Lewinsky, je me suis dit que nous ne perdions rien pour attendre. Eh bien ! voilà, nous y sommes : l’américanisation de la France est en marche. Un homme est accusé de harcèlement sexuel par plusieurs femmes de son parti et c’est le branle-bas de combat médiatico-judiciaire. Pour en finir avec l’omerta sicilienne qui sévirait dans tous les lieux de pouvoir, la presse se mobilise, les pétitions pleuvent, et la ministre des Familles promet non seulement d’allonger les délais de prescription pour ce type de délits, mais de permettre aux associations de porter plainte à la place des victimes. Que les choses soient claires : le graveleux n’est pas mon genre ; j’aime l’ambiguïté dans les rapports humains et je n’ai pas la moindre indulgence pour les gestes déplacés. Mais tous les comportements antipathiques relèvent-ils des tribunaux ? Est-il juste d’englober dans la même catégorie de sexisme le viol et la gauloiserie ? Doit-on parler de progrès de la civilisation quand un ministre, Michel Sapin en l’occurrence, présente ses excuses pour avoir fait une remarque « inappropriée » sur la tenue d’une journaliste et lui avoir passé ensuite la main dans le dos ? Faudra-t-il traîner devant les tribunaux les membres du Conseil d’agglomération de Saint-Quentin-en-Yvelines qui ont accueilli Aurore Berger, jeune élue du parti Les Républicains, par des formules du genre : « Quand je te vois, j’ai envie de te faire une Baupin ! », ou encore : « Quand on te voit, Aurore, on a le bâton de Berger ! » ? Ces blagues sont lourdes, mais ce sont des blagues. Les vigilantes et les vigilants qui s’en indignent ne militent pas pour la légèreté mais pour l’oubli de la différence des sexes et la criminalisation de tous ceux qui s’en souviennent encore.

Et puis Denis Baupin était membre du parti le plus féministe de la scène politique française. Pourquoi les femmes qui étaient l’objet de ses assiduités n’ont-elles pas, à défaut de porter plainte, alerté leurs camarades ? Pourquoi n’ont-elles pas mis au courant Eva Joly, Cécile Duflot, Yannick Jadot ou Noël Mamère, ces ardents défenseurs des droits humains qui n’auraient jamais couvert les agissements d’un gros dégueulasse ? Et pourquoi parlent-elles maintenant, sinon parce qu’après Emmanuelle Cosse, son épouse devenue ministre du Logement, Denis Baupin a quitté Europe Écologie Les Verts ? Les langues se délient soudain pour lui faire payer sa trahison. Et Mediapart, le premier site de délation français, recueille ces révélations vengeresses avec d’autant plus d’empressement qu’elles permettent d’oublier Cologne et le terrible constat de Kamel Daoud : « Il faut offrir l’asile au corps, mais aussi convaincre l’âme de changer. L’autre vient de ce vaste univers douloureux et affreux que sont la misère sexuelle dans le monde arabo-musulman, le rapport malade à la femme, au corps et au désir. L’accueillir n’est pas le guérir. » Qu’il y ait des lieux, en France, où les cafés sont exclusivement fréquentés par les hommes, que le métro et le RER aient cessé, pour les femmes, d’être des endroits sûrs, voilà ce que l’antiracisme officiel ne veut pas savoir, voilà la réalité qu’au nom de la lutte contre l’islamophobie, Mediapart refuse de prendre en compte. Plus les femmes sont maltraitées dans les « quartiers » et plus le politiquement correct nous montre le calvaire qu’elles subissent dans les beaux quartiers. Caroline de Haas, qui appelle inlassablement à « oser le féminisme » contre Denis Baupin et les gros gorilles du palais Bourbon, disait à ceux qui raisonnaient comme Kamel Daoud au lendemain des événements de Cologne : « Allez déverser votre merde raciste ailleurs ! »[access capability= »lire_inedits »]

 

Verdun : le rappeur Black M déprogrammé

Pour le cinquantenaire de la bataille de Verdun, un orchestre avait joué dans la chapelle de l’Ossuaire Un Requiem allemand de Brahms. Pour le centenaire, c’est le rappeur Black M qui devait clore les cérémonies. Comment a-t-on pu passer ainsi du Requiem à la « teuf » ? Qu’est-il arrivé entre 1966 et 2016, pour qu’un comité interministériel prenne une telle décision et que la très officielle Mission du centenaire de la Première Guerre mondiale se charge d’en assurer le financement ? Il est arrivé « la jeunesse ». Il y a toujours eu des jeunes bien sûr, mais, jusqu’à une date récente, la jeunesse était un âge de la vie. C’est désormais une modalité de l’être, une réalité à part, une culture spécifique, un monde avec ses mœurs, ses codes, ses valeurs, ses références, ses goûts et ses besoins. Et son besoin primordial, dit-on, c’est la fête. La jeunesse vit sous le régime de l’intensité. On ne peut l’inviter au recueillement sans promettre de la dédommager par l’extase sonore, sans lui assurer qu’au bout du compte et en récompense, elle va pouvoir s’éclater : Black M à Verdun, en attendant, pour dépoussiérer le devoir de mémoire, Booba ou Nekfeu sur le site d’Auschwitz-Birkenau. Nombre de jeunes ne se reconnaissent pas dans ce miroir que leur tendent les non-jeunes. Ils se sentent appartenir à l’humanité commune. Un moment et non un monde : telle est, pour eux, la jeunesse. Mais on n’écoute pas ces traîtres à leur « bio-classe ».

Notre rappeur, de surcroît, n’est pas n’importe quel rappeur. Il ne se contente pas d’arpenter la scène en laissant traîner ses bretelles. Lorsqu’il appartenait au groupe Sexion d’Assaut, comme S.A. mais avec un « x » pour érotiser la référence, il a désigné la France comme un pays de « kouffars », c’est-à-dire de mécréants, et il a invité en musique à jeter les homosexuels en morceaux sur le périphérique sans oublier de les châtrer d’abord. Le rappel de ces diatribes a conduit, après quelques tergiversations, à l’annulation de l’événement. Mais comme c’est le site Fdesouche qui a levé le lièvre et comme Florian Philippot a été l’un des premiers à protester, cette annulation a mis la gauche en ébullition. Dominique Sopo, président à vie de SOS Racisme, a fustigé les fascistes et les réactionnaires « dressés comme une seule croix gammée et comme un seul maurrassien pour dénoncer l’affront fait aux morts ». Et la ministre de la Culture Audrey Azoulay s’est lamentée que « des voix déchaînées aient obtenu l’annulation d’un concert au nom d’un ordre moral nauséabond et décomplexé ». Il faut avoir perdu toute dignité intellectuelle pour oser employer encore l’adjectif « nauséabond ». Ce vocable n’appartient plus depuis longtemps au lexique de la pensée vivante mais au dictionnaire des indignations reçues. Ce que révèle son utilisation persistante par un si grand nombre de responsables politiques, de militants associatifs, de journalistes et d’hommes de plume, c’est qu’en matière d’antiracisme, la routine tient lieu de vigilance et le réflexe a remplacé la réflexion. « Noir donc exclu » : tel est le postulat de base. Et il nous revient, si nous voulons « faire France », non de partager un héritage de gloires et de regrets, mais d’accueillir Black M et d’acquitter ainsi notre dette envers toutes les victimes de la colonisation puis de la discrimination.

Ainsi, après lui avoir fait cadeau de la laïcité, c’est la décence commune et le legs de souvenirs qui constituent la nation que ses opposants les plus farouches abandonnent, sans coup férir, au parti de Marine Le Pen. Avec des ennemis comme ça, le Front national n’a pas besoin d’amis.

 

Les violences anti-policières

Littéralement enragés par le rassemblement des flics, place de la République, contre la haine dont ils sont l’objet, des manifestants s’en sont pris à une voiture de police et à ses deux occupants, un homme et une femme. Ils ont brisé les vitres, l’un d’entre eux a lancé un fumigène à l’intérieur du véhicule, et quand le policier en est sorti, il a dû parer les coups qui pleuvaient sur lui. On appelle à tort « casseurs » ces activistes forcenés qui ont laissé sur le théâtre de leur exploit une pancarte où on pouvait lire : « Poulet rôti : 5 euros ». Certes, ils s’attaquent à des magasins, à des banques, à des distributeurs automatiques de billets, mais les objets symboliques du capitalisme ne suffisent pas à étancher leur colère. Ils visent des personnes en chair et en os, ils traquent les policiers et quand ceux-ci sont isolés, ils s’y mettent à plusieurs et s’acharnent sur leurs proies avec une férocité redoublée. Bref, ce ne sont pas des casseurs, ce sont des pogromistes habités par la volonté de brutaliser, blesser, tuer même les êtres qui leur apparaissent comme l’incarnation du Mal. Au bout du bout de la longue déchéance de l’antifascisme, il y a l’esprit et la pratique du pogrom.

Ce qui conduit à ces comportements sauvages, ce n’est pas la sauvagerie, c’est l’idéologie, c’est l’idée, plus précisément, que la politique relève de la guerre, et même de la guerre civile. La théorie moderne de la souveraineté s’est édifiée à partir de Hobbes pour conjurer le spectre des guerres civiles religieuses qui avaient mis l’Europe des xvie et xviie siècles à feu et à sang. Comme le montre Jean-Claude Michéa, l’État sous lequel nous vivons encore est né du premier « Plus jamais ça ! » de l’histoire européenne. Mais en même temps que le libéralisme façonnait la pensée et l’action politiques sur le Vieux Continent fourbu, une autre tradition se développait, qui faisait de ça la vérité cachée du politique et qui, renversant la formule de Clausewitz, « La guerre, c’est la politique poursuivie par d’autres moyens », érigeait la guerre civile en paradigme de la politique.

Grand héraut de cette tradition, Trotski écrivait dans Leur Morale et la Nôtre : « La guerre civile, forme culminante de la lutte des classes, abolit violemment tous les liens moraux entre les classes ennemies. » La haine qui se déchaîne aujourd’hui dans les rues de Paris, Nantes ou Rennes, obéit à la même vision. Et ce qui la caractérise, ce qui lui donne sa frénésie particulière, c’est la volonté de fermer la parenthèse d’union nationale qui avait été ouverte par l’immense manifestation du 11 janvier. Les CRS, alors, ont été applaudis. Cette tache doit impérativement être effacée. Il faut, comme l’a écrit Frédéric Lordon, « laver la place de la République de ses passions tristes : la communion étatico-officielle, la panique ».

On défie donc l’état d’urgence pour bien montrer que nous ne sommes pas unis face à l’islam radical mais qu’une seule guerre existe et vaut d’être menée avec Black M et, pour parler comme Alain Badiou, avec « l’énorme masse banlieusarde ou africaine des damnés de la terre » contre l’État capitaliste, raciste et policier. C’est ce que Lordon appelle « la convergence des luttes ».

La France n’en est pas encore là. Les activistes forcenés hurlent « Tout le monde déteste la police ! » alors que la grande majorité des gens les détestent, eux, et sont révulsés par leurs pogroms. Mais c’est une maigre consolation. Aussi minoritaire soit-elle, la nouvelle violence à défendre épuise les forces de l’ordre et provoque des dégâts considérables.[/access]

La seule exactitude

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