(Photo : SIPA.AP21364608_000004)

Quarante-cinq ans après Nixon, qui déclarait la « war on drugs », les Etats-Unis ont beaucoup évolué sur la question, notamment concernant le cannabis. Son usage médical est de plus en plus courant, et le Colorado et l’Etat de Washington, entre autres, ont légalisé sa vente et sa consommation dans un but récréatif. La marijuana ne faisant plus vraiment débat, les Etats-Unis n’en ont pourtant toujours pas terminé avec les problèmes liés aux drogues et font désormais face à une crise sanitaire sans précédent. En 2014, les overdoses ont tué 47 000 personnes. Vingt-neuf mille de ces décès étaient liés aux médicaments opiacés, qui se trouvent être également à l’origine de la mort de Prince, selon son rapport d’autopsie publié le 2 juin. A titre de comparaison, les armes à feu ne font en moyenne « que » 33 000 morts par an aux Etats-Unis. Et les gouvernements successifs ont une large part de responsabilité dans la crise actuelle, en ayant pendant longtemps fermé les yeux sur ce qui est à son origine : les « pill mills ».

Ces « moulins à pilules » désignent des médecins, des pharmacies ou cliniques qui prescrivent à outrance de puissants opiacés pour aucun autre motif que celui de l’appât du gain. Des dealers en blouse blanche, en somme. Arrivé sur le marché en 1996, l’OxyContin, a connu, de part son risque addictif très élevé, un succès fulgurant à travers le pays. De nombreux businessmen peu scrupuleux ont rapidement flairé la bonne affaire, en ouvrant des centaines de « painclinics » (des « cliniques de la douleur »), les fameux « pill mills ». Deux Etats américains ont offert un terreau particulièrement fertile à l’implantation de ces cliniques : le Texas et surtout la Floride, qui a très rapidement acquis le surnom d’« OxyExpress », où l’on s’y pressait depuis tout le pays pour s’en procurer avec une facilité déconcertante. Servant l’OxyContin sur un plateau au premier venu, American Pain était sans aucun doute le plus important revendeur « légal » d’antidouleurs aux Etats-Unis. Située à Fort Lauderdale, dans l’agglomération de Miami, cette société brassait des dizaines de millions de dollars par an en fournissant addicts et revendeurs à échelle industrielle. Au plus fort de la « bulle » des « pill mills », jusqu’à 90% des opiacés prescrits sur ordonnance aux Etats-Unis étaient vendus en Floride. Contrairement aux précédentes crises que le pays a traversé, notamment dans les années 1970, la plupart des personnes touchées par le phénomène sont blanches et issues d’un milieu aisé.

Un tremplin vers l’héroïne

Il aura fallu près de dix ans aux autorités américaines pour se rendre compte de l’impact des médicaments opiacés sur la population. En 2007, Purdue, le laboratoire fabricant l’OxyContin, a dû payer 640 millions de dollars d’amende au département de la justice américain, après avoir été accusé d’avoir caché le potentiel addictif de l’antidouleur. La Floride s’est quant à elle réveillée en 2010, l’année où une descente du FBI a abouti à la fermeture d’American Pain. Durant ses trois dernières années d’activités, l’entreprise a engrangé 43 millions de dollars et, lors du procès, les parties civiles l’ont accusé d’être à l’origine d’une cinquantaine de morts par overdose, pour la seule Floride. Jeff George, le gérant, a été mis à l’ombre pour vingt ans.

Mais la fermeture d’American Pain n’a rien changé, le mal était déjà fait. Le fait que le prix des médicaments ait augmenté et que les ordonnances n’étaient plus bradées ont poussé les addicts à se tourner vers l’héroïne. En l’espace de cinq ans, entre 2010 et 2015, les morts par overdose d’opiacé ont chuté de 69% en Floride mais, dans le même temps, les overdoses liées à l’héroïne ont triplé au niveau national. Une étude du Journal de l’association médicale américaine (JAMA), datant de juillet 2014, a montré que 75% des héroïnomanes interrogés sont parvenus au « brown sugar » après avoir développé une addiction aux antidouleurs vendus sur ordonnance.

« Les pilules étaient difficiles à trouver. Elles étaient très chères. L’héroïne est bon marché », raconte James Fata au quotidien anglais The Guardian. Lui était venu depuis le Texas jusqu’en Floride pour se sevrer d’une addiction aux opiacés. Il ignorait qu’il venait de tomber dans la gueule du loup et, après six mois de sobriété, il a rechuté et fini par jeter son dévolu sur l’héroïne.

C’est en Floride que le retour de bâton fut le plus violent : le problème des antidouleurs caché sous le tapis, celui de l’héroïne est devenu endémique. Le National Institute on Drug Abuse a déclaré une « épidémie d’héroïne » dans le sud de la Floride en 2014. Le nombre de bébés nés addicts aux opiacés ou à l’héroïne à travers la mère a explosé récemment : « Les années passées, nous avions un « cocaine baby » de temps en temps. Tout d’un coup, notre service était rempli de ces bébés. Nous n’avions aucune idée de pourquoi ils étaient si nombreux. », déplore Janet Colbert, infirmière au service de soins intensifs néonatals de Fort Lauderdale.

Réponse tardive des autorités

Un autre élément est récemment venu aggraver la crise actuelle : le Fentanyl. Cet opiacé synthétique très dangereux, cinquante fois plus puissant que l’héroïne, qui aurait donc causé la mort de l’interprète de Purple Rain, a débarqué dans le nord des Etats-Unis en 2012 en provenance du Canada. Vendu comme de l’héroïne, il a entraîné une nette hausse des décès par overdose, notamment en Nouvelle-Angleterre et dans le Massachusetts, avant de s’étendre au New Hampshire, l’Utah et, bien sûr, la Floride. La plupart de ces Etats ont depuis pris la mesure du problème, en élargissant l’accès à des traitements de sevrage ainsi qu’en multipliant les campagnes de prévention. Toute la question réside dans le fait de savoir si la réponse des autorités sera à même d’enrayer ce fléau meurtrier. Le Floride accuse un retard énorme sur ses voisins, ne se classant que 49e sur 50 Etats dans le financement des services de santé mentale. Le bien-être de ses retraités et de son Disney World passent avant tout…

Le président Obama s’est – très tardivement, il faut le dire – saisi du problème en annonçant, fin mars, une enveloppe de 94 millions de dollars pour financer 271 nouveaux centres spécialisés dans le sevrage des addictions aux opiacés, qui devraient, selon la Maison Blanche, bénéficier à 124 000 patients à travers le pays. Il a également promis onze autres millions aux Etats pour qu’ils puissent s’équiper de naloxone – un composé « antidote » aux overdoses d’opiacés – ainsi que pour former à son administration les équipes de soignants. Des unités de police spéciales « anti-héro » devraient voir le jour. En octobre 2015, Obama avait déjà annoncé une volonté d’« entraîner » les professionnels de santé à ne plus signer des ordonnances d’opiacés à tour de bras et à mesurer les besoins réels des patients. C’est vrai qu’il serait peut-être temps de leur apprendre à faire leur travail.

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