Accueil Site Page 2042

Et la gauche devint juppémaniaque

17
Alain Juppé lors de la présentation à la presse du Pibal, un vélo dessiné par le designer Philippe Starck pour les habitants de Bordeaux (Photo : SIPA.00669071_000014)

Tout d’abord, une précision. Juppé n’est pas le seul issu du chiraquisme à avoir le ticket auprès d’une certaine gauche. C’est vrai aussi pour Debré, Toubon, Douste-Blazy, ou pour le trop vite oublié Delevoye, ex-président du Machin économique et social. Tous ont acquis leurs quartiers de noblesse d’âme grâce à un anti-sarkozysme viscéral (doublé d’un anti-lepénisme sans faille), et aussi grâce à de menus services rendus à la gauche quand ils étaient en poste, notamment Jean-Louis Debré qui, au Conseil constitutionnel, a été aussi mimi avec Hollande qu’il fut casse-bonbon avec son prédécesseur.

Mais tous ces chiraquiens ont aussi en commun d’avoir leur avenir politique derrière eux. Soit parce qu’ils sont déjà en retraite ou en préretraite, soit parce qu’ils sont Douste-Blazy. Reste donc Juppé, qui se voterait bien pour lui-même la retraite à 80 ans après un ou deux quinquennats brillantissimes. Et pour celui qui se rêvait président avant même d’avoir eu de la barbe, la route est longue, tant son contentieux avec la gauche morale et ses éditocrates était lourd. Mais l’Élysée vaut bien une messe, ou, en fait, plutôt trois.

L’immigration, l’islamophobie, la laïcité

La conversion (hihihi) d’Alain Juppé aux postulats sans-frontiéristes ne date pas d’aujourd’hui. Considéré durant tout le début de sa carrière comme un RPR orthodoxe tendance « bruit et odeur », il a viré spectaculairement sa cuti le 1er octobre 1999, avec une interview choc au Monde, au titre sans ambiguïté : « Il faut accueillir de nouveaux immigrés. »

Était-ce pour faire plaisir au Medef, à ses amis potentats du Maghreb, à l’électeur centre-mou ? Probablement un peu des trois. Toujours est-il que c’est avec ce coming out « immigrationniste » que Juppé, l’énarque « psychorigide », « ultralibéral » et « repris de justice » a entamé sa longue marche vers la respectabilité.[access capability= »lire_inedits »]

Depuis cette date, il n’a eu de cesse de se démarquer de la droite classique, et de reprendre à son compte les éléments de langage du Monde et de Libé. Sur la France, qui doit être accueillante. Sur les pays arabes, qui sont nos alliés naturels. Sur Israël, qui abuse ontologiquement. Sur l’islam, qui lui, est intrinsèquement pacifique. Et sur la laïcité, qui ne peut qu’être ouverte. Preuve insigne de cette différence juppéiste, notre prétendant de droite est le seul à reprendre à son compte, avec constance et virulence, le concept d’islamophobie. Un exemple parmi cent, son interview aux Échos le 18 janvier 2010 : « Je n’irai pas au débat [sur l’identité nationale] organisé à Bordeaux par la préfecture. Derrière tout cela, la vraie question qui se pose et que l’on n’ose pas poser, c’est l’islamophobie. Tout ce qui peut dresser les communautés les unes contre les autres est détestable. »

En vertu de quoi, Juppé est régulièrement plébiscité par la salafosphère, comme en témoignent ces deux extraits d’éditos de son site vedette Oumma.com : « L’islamophobie et l’instrumentalisation qui l’exacerbe ne souffrent aucune discussion pour Alain Juppé. » (28 aout 2012) ; ou encore, dans un registre plus poétique : « Sa saine colère vise à prendre de la hauteur au-dessus du niveau zéro de la politique politicienne, et ses distances avec une droitisation hystérisée qui n’a d’égale que les ambitions dévorantes d’ego surdimensionnés. » (12 octobre 2015). Même son de cloche enamouré chez les Frères musulmans de l’UOIF et du CCIF, ou chez l’islamiste radical Al-Kanz, spécialiste des campagnes de haine anti-laïque sur Twitter. Même Alain Gresh, l’envoyé spécial permanent du Hamas au Monde diplo, félicite régulièrement Juppé. Vous voyez le problème ? Moi, oui. Vous voyez le bénéf’ ? Lui, oui.

Le mariage gay

Ce « terranovisme » centre droite, lourdingue mais rentable, vaut sur un autre sujet chaud : le mariage gay et ses suggestions d’accompagnement. On aurait mauvaise grâce à la lui reprocher d’avoir évolué sur ces questions, comme l’ont fait tous les Français, moi compris. Mais pourquoi cette impression qu’il en fait un peu trop ? Sans doute parce qu’il en fait un peu trop. Et trop vite.

Dans son blog en date du 11 janvier 2013, Alain Juppé campait sans tortiller sur la ligne Manif pour Tous-Civitas : « La notion et le mot de mariage dont la charge historique et culturelle est très forte devraient être réservés à la sphère religieuse et privée. » Quelques lignes plus bas, il est encore plus clair sur l’adoption : « Autoriser l’adoption directe d’un enfant par un couple homosexuel, gommer de notre Code civil les notions de père et mère, y substituer celles de parent 1 et parent 2, instituer un “droit à l’enfant” […], j’y suis hostile. » Quasiment du Ludovine dans le texte, y compris dans l’usage un chouia polémique de l’expression « parent 1 et parent 2 » !

Moins de deux ans plus tard, bing boum badaboum : dès octobre 2014, dans un déjeuner débat de l’UMP Gironde, Juppé envoie vertement bouler une militante qui l’apostrophe sur la théorie de genre à l’école. Pour lui, les inquiétudes de la droite sur le genre, « ce sont des fariboles ». Et un mois plus tard, l’ex-coincé du bulbe remet le couvert, ou plutôt renverse la table dans sa fameuse interview aux Inrocks spécial « Juppémania ». Non seulement il est devenu favorable au mariage pour tous (après tout, celui-ci vient d’être voté), mais Juppé se la joue Monsieur Plus : « Après mûre réflexion, je suis favorable à l’adoption par un couple de même sexe. » On n’attrape pas les mouches avec du vinaigre. Pour être heu, adopté, par la gauche sociétaliste, Juppé a su se faire tout miel. Notons que dans cette même interview, Juppé reste droit dans ses bottes contre la PMA et la GPA. Mais attendons 2017…

L’art contemporain

La troisième carte jouée par Alain Juppé ne manque ni d’audace ni d’inventivité, deux mots trop rarement accolés à l’intéressé. L’engagement notoire du maire de Bordeaux en faveur du CAPC, le musée d’Art contemporain de Bordeaux, surprend. Mais Juppé a saisi toute la force du marqueur auprès des faiseurs d’opinion : quelqu’un qui soutient ostensiblement les avant-gardes ne peut être véritablement mauvais. Et c’est vrai, par exemple, que Pinault et Arnault ont infiniment meilleure presse que Bolloré ou Dassault. C’est ainsi que Juppé a étonné son monde en créant dans sa ville, en 2009, Evento, une biennale internationale d’Art contemporain. Pas de la petite bière, le budget des deux premières éditions, essentiellement financé par la ville, dépassera les 4 millions d’euros. Applaudissements nourris à Télérama et aux Inrocks, à qui Juppé expliquait en février 2011 sa volonté de « partir de créations contemporaines pour mobiliser le tissu culturel local et la population ». Las ! les indigènes boudent sa biennale, et il n’y aura pas de troisième édition. Mais le gain en image reste acquis. En arrosant l’équipe de foot et les associations folkloriques, on peut gagner des municipales, mais guère plus. Pour une présidentielle, faut savoir monter d’un cran. On imagine bien qu’en vrai, Juppé préfère l’Angélus de Millet aux colonnes de Buren. Mais il préfère aussi l’Élysée à la mairie de Bordeaux…[/access]

>>> Retrouvez en cliquant ici l’ensemble de notre dossier « Juppé : le pire d’entre nous ? »

Du racisme autorisé

houria bouteldja indigenes racisme benzema
Houria Bouteldja (Photo : SIPA.00591553_000018)

Je ne voulais pas parler du livre de Houria Bouteldja, Les Blancs, les Juifs et nous, mais l’actualité, cette plaie du chroniqueur, et sa provende aussi, m’oblige à y revenir. Je l’ai lu il y a deux mois, en me disant qu’il faudrait partir de cet « et nous » — mais qui, « vous » ? Les Indigènes de la République, dont Bouteldja est l’égérie ? Trois pelés et quatre barbus. Rien qui méritât cinq lignes. Thomas Guénolé a fait cela très bien chez Frédéric Taddeï.

« Nous » ? De vrais racistes ?

Erreur de lecture. Ce qui constitue ce titre (qui, si je l’écrivais sous la forme Les Arabes, les Juifs et nous, m’attirerait les foudres de la justice), ce sont ces deux virgules et ce « et » qui n’est pas inclusif mais, curieusement, exclusif. Il y a les Blancs, sous-groupe les Juifs — et en face, ce « nous » qui se veut glorieux et qui n’est pourtant qu’un symptôme, comme le serait une fièvre ou une éruption cutanée.

De quoi ce « nous » est-il le nom ? Ma foi, Eric Cantona, qui a manifestement donné trop de coups de tête dans trop de ballons pleins de vide, l’a défini en creux il y a huit jours, et Karim Benzema en a défini les contours 48 heures plus tard : le « nous », ce sont les victimes du racisme supposé du reste de la population française — comprenez, les Blancs, sous-groupe les Juifs. Etonnez-vous après ça que les plus fachos des nervis du FN et les plus extrémistes des salafistes en cours de formation se retrouvent à applaudir Dieudonné…

Jamel Debbouze, que l’on a connu plus inspiré, en a rajouté une couche vingt-quatre heures plus tard — ah, cette dictature de l’émotion et du tac au tac, qui empêche de tourner sept fois sa langue dans sa bouche ou celle de sa voisine… Dire, dire quelque chose, dire du grand n’importe quoi, mais dire !

Dire qu’il y en a pour croire que c’est cela, s’exprimer ! On devrait condamner tous ces gens-là au silence — footballeurs à QI d’huître, humoristes à cervelle d’oursin, journalistes en mal de copies, et chroniqueurs rivés à leur souris. Vingt ans de silence ! À la trappe ! Les francs-maçons, lorsqu’ils acceptent un nouveau frère, l’obligent à se taire un an. Sage précaution dont n’a été exempté que Voltaire, qui avait fait ses preuves. Pythagore imposait cinq ans d’abstinence langagière à ses disciples, le temps qu’ils réfléchissent un peu à la quadrature du cercle.

La nation contre les communautés

Mais nous vivons dans la dictature de l’immédiat. Quand de surcroît un événement aussi minusculement considérable qu’une coupe d’Europe de foot fait bruire ses fuseaux, comme dit Molière, on ne prend plus du tout le temps de réfléchir : l’émotion, même factice, prend le pas sur le raisonnement. La passion, qui parle à tout jamais la langue des supporters et crie, sous une forme ou une autre, « à mort l’arbitre ! », éructe et prétend passer pour de la pensée. Mais la pensée, c’est la pesée. Il faut le temps de poser les éléments du débat dans la balance intellectuelle. Et d’imaginer ce qui fera la tare — encore qu’en l’espèce — Cantona, Debbouze, Benzema et consorts —, on ait tout ce qu’il faut, comme tares et comme tarés.

Peut-être le foot jadis engendra-t-il une geste épique — Polony évoque dans Le Figaro du 4 juin la décision de cette équipe du Dynamo de Kiev qui en 1942 joua dignement contre une équipe d’Allemagne qu’elle avait été sommée de laisser gagner, la battit et finit fusillée. Eduardo Galeano (Le Football, ombre et lumière) et Jean-Claude Michéa (Le plus beau but était une passe) s’en sont délectés. C’est dire à quel point c’est rare. Mais on n’était pas encore dans le sport-spectacle, et c’était une nation qui tentait d’exister sur un terrain de foot — pas une « communauté » maghrébino-musulmane, née en 2001 en sifflant la Marseillaise lors d’un France-Algérie qui a donné le ton aux décennies à venir.

Parce qu’il faut le dire clairement : les racistes, les vrais racistes, ce sont ces imbéciles (qu’ils soient stupides n’enlève rien au forfait, sinon on excuserait 99% des truands, qui se déplacent en bandes pour être sûrs d’avoir deux neurones) qui se croient persécutés sous prétexte qu’ils gagnent des millions pour occuper du temps d’antenne entre deux pubs.

Mais ce que je voulais ajouter à l’article lumineux de Polony, c’est que ces manifestations de la Bêtise pure et dure ne sont jamais que le produit du discours ambiant, le discours du PS et de Terra nova, le discours du camp du Bien et du fascisme rose, comme dit Emmanuel Todd dans une tribune récente. À jouer les Beurs contre les autres, à légitimer la Marseillaise sifflée, à prendre au sérieux les revendications identitaires, à passer des compromis avec des fondamentalistes pour gagner troix voix, comme l’a raconté Malek Boutih (qui est à peu près tout ce qu’il reste de sensé au PS, depuis que Céline Pina ou Pierre Bouchacourt, qui tenaient les mêmes propos, en ont été exclus), on légitime les propos les plus racistes — puisqu’aussi bien on ne les dénonce pas. Pauvres petits musulmans milliardaires, qui prétendent parler pour tous les « frères » exclus !

Comme s’il n’y avait des pauvres que parmi les musulmans, comme s’il n’y avait d’exclus que parmi les Maghrébins, comme s’il n’y avait de révoltés que chez les « indigènes » ! Comme si j’étais raciste parce que je m’oppose à la réforme du collège — et à tous les mauvais coups multipliés par Vallaud-Belkacem contre l’Ecole de la République.

Le PS, désespéré à l’idée d’être privé l’année prochaine — et pour de longues années — de toute représentation ne sait plus que faire pour cliver la France en deux partis opposés — le camp du Bien, et les affreux d’en face. Que l’ex-UMP se laisse écraser, au gré de ses dissensions internes, dans cette tenaille idéologique serait stupéfiant si l’on ne faisait la part du masochisme et de l’envie de ne pas gagner qui semblent parfois les submerger.


Le plus beau but était une passe: Écrits sur le football

Price: ---

0 used & new available from


Le football, ombre et lumière

Price: ---

0 used & new available from

La fabrique de machines de guerre humaines

12
Des soldats américains dans la province afghane du Kunar, en juin 2012. (Photo: SIPAUSA30082416_000015)

Dans une scène d’American Sniper, réalisé par Clint Eastwood, le héros du film, Chris Kyle (interprété par Bradley Cooper), tout juste rentré de son quatrième déploiement en Irak, se pose sur le divan d’un psy. Ce dernier lui demande s’il éprouve de quelconques remords à propos de sa période au front, et Kyle de répondre qu’il regrette seulement de ne pas avoir pu sauver plus de Marines. Sous-entendu : il serait prêt à y retourner, pour tenter de se « racheter », et ce malgré les horreurs qu’il a côtoyées lors de ses multiples missions en Irak. Autrement dit, Kyle ne semble pas souffrir d’un SPT classique mais, au contraire, exprime la volonté de retourner au front, un environnement où il se sent plutôt à l’aise et à sa place. C’est en effet l’un de point fort de ce film tiré de l’histoire (presque) vraie du sniper américain ayant atteint le plus de cibles : Eastwood ose montrer un « héros de guerre pas malgré lui », un guerrier qui aime les armes, la vie militaire et le combat.

Et cette histoire est en ce sens symptomatique des guerres américaines version post-11 Septembre. Sur les 2,6 millions de soldats US impliqués dans les guerres d’Afghanistan et d’Irak, 107 000 ont été déployés trois fois ou plus. Pour ces hommes, souvent issus de troupes d’élite, la guerre s’apparente presque à une seconde nature. Et le brusque retour de ces « Rambo » à la vie normale représente sans doute leur plus grande bataille. Eux ne sont pas traumatisés de la même manière que leurs pères d’armes, appartenant généralement à des unités ordinaires, qui n’avaient souvent effectué qu’une seule mission en zone de conflit. Leur expérience acquise au fil des allers-retours au front les a amenés à développer des capacités et un état d’esprit propres aux soldats aguerris. Le problème réside dans le fait qu’il n’existe pas d’interrupteur cérébral leur permettant de passer du mode « combat » à celui de « vie normale ». Alors même qu’ils sont rentrés chez eux, les vieux réflexes de la guerre subsistent : vigilance de chaque instant, prise de décision éclair sans réflexion préalable, besoin d’agir rapidement…

La guerre était leur quotidien et ils s’y sont accoutumés. De plus, comme le suggère le film d’Eastwood et le personnage de Kyle, ces hommes ont cherché à quitter la vie civile, qu’ils n’aimaient pas ; ils voulaient également s’enrôler par goût du risque et non uniquement pour se payer des études ou mettre un peu d’argent de côté. Avant même d’aller au front, ces hommes étaient déjà un peu à part. Ainsi, après avoir goûté à la guerre, le calme de la vie civile devient source d’ennui, de frustration, voire de mal-être. Une analyse des données de l’armée américaine, réalisée par l’université d’Harvard, a montré que ces soldats ont beaucoup moins de risque de se suicider lorsque qu’ils sont en mission, alors que ce taux s’envole dès qu’ils en reviennent. « C’est l’exact opposé de ce que l’on peut observer dans les cas de traumatismes traditionnels, où plus d’exposition au combat annonce plus de problèmes », constate Ronald Kessler d’Harvard, cité par le New York Times. Le plus grand défi pour ces soldats est alors d’apprendre à se débarrasser de ces aptitudes et ces réflexes qui leur ont permis de survivre en milieu hostile. « Je ne quitte pas souvent ma maison, confie au NYT Jeff Ewert, un ancien Marine revenu d’Irak. Je limite mes sorties car je sais combien il est simple de franchir la ligne rouge, d’agir sans réfléchir. »

Déshumanisation

Malheureusement, certains l’ont franchie, cette ligne rouge. En 2012, le sergent Robert Bales, 38 ans, arrive en Afghanistan après trois déploiements en Irak. C’est un soldat exemplaire, décoré à plusieurs reprises pour son engagement et sa bonne conduite. En mars, à peine un mois après son arrivée dans la province de Kandahar, il sort de sa base de nuit et tue froidement seize civils, dont neuf enfants, sans raison apparente. Alors que l’armée américaine requiert la peine de mort pour ses actes, son avocat, John Henry Browne, assure que son client souffre de SPT dû à ses déploiements successifs et que ce dernier avait été posté en Afghanistan contre sa volonté. Il a également pointé du doigt l’armée, qu’il accuse de négligence vis-à-vis de la santé mentale de ses vétérans. Lors du procès du « massacre de Kandahar » en 2013, Bales évite de justesse la peine capitale en plaidant coupable, et sera finalement condamné à perpétuité.

Or, si l’on regarde le cas de Bales dans les détails, on constate rapidement qu’il est à l’opposé du personnage filmé par Clint Eastwood : les motivations et les parcours de deux hommes n’ont rien à voir. Bales a été impliqué dans une fraude et l’armée américaine était pour lui la seule option pour échapper aux poursuites judiciaires. En plus, il a intégré un régiment d’infanterie certes prestigieux – le plus vieux de l’armée américaine – mais ce dernier ne peut être considéré comme une unité d’élite. Chris Kyle, en revanche, a non seulement choisi le métier des armes, mais il s’est tourné vers les commandos de marine (les Navy SEALS).

Alors oui, tous les soldats déployés plusieurs fois en zone de guerre ne se sont pas transformés en tueurs sanguinaires. Fort heureusement. Mais ce n’est pas du côté du département des anciens combattants qu’ils trouveront un accompagnement de qualité. Selon un sondage réalisé par le Washington Post et la Kaiser Family Foundation en octobre 2015, une majorité de vétérans (58%) jugent « passable », voire « faible », l’action de ses services. C’est dire le chemin qu’il reste à accomplir aux autorités des Etats-Unis pour réussir à aider et traiter ces soldats qui, tout comme le personnage d’American sniper, « aiment ça ».

Migrants: Hidalgo, la pasionaria du vrai socialisme

53
Anne Hidalgo, début mai 2016 (Photo : SIPA.00754728_000033)

Ils se croient humains, mais orchestrent en réalité la négation des individus, en les entassant dans des HLM ou dans des baraquements modulables. Ils leur distribuent de la dignité en kit et du rêve préfabriqué, dans un pays qui n’a ni logement ni travail à leur proposer. Anne Hidalgo et ses comparses d’extrême gauche vont donc enfin ouvrir le premier camp de migrants de la capitale, pompeusement et honteusement baptisé « humanitaire », répondant « aux normes de l’ONU ». Une clinquante opération d’esbroufe pour peaufiner la stature de la maire de Paris auprès de son aile la plus radicale et des médias internationaux.

Ainsi, explique-t-elle lors d’une conférence de presse, « Paris ne restera pas sans agir en responsabilité alors que la Méditerranée devient un cimetière pour les réfugiés ». Tous les poncifs sont bons pour faire pleurer dans la bobosphère. La sublimation de la sensiblerie est la fantaisie du narcissisme désœuvré. Le misérabilisme d’aujourd’hui doit sentir le sable chaud, arborer les stigmates de la guerre et de la culpabilité occidentale.

Comme le rapporte The Telegraph, l’édile ne croit pas que sa généreuse initiative provoquera un appel d’air. Et prend l’exemple de… l’Allemagne, qui a créé, selon elle, les conditions d’accueil adéquates pour des centaines de milliers d’arrivants. On admire en effet le résultat : quelques mois après les événements de Cologne, on apprend qu’au moins 26 femmes ont été agressées par des demandeurs d’asile lors du festival de musique Open Day Fest, à Darmstadt en mai. Rappelons aussi, parce que ça ne fait jamais de mal, qu’un document confidentiel germanique divulgué en septembre 2015 révélait de nombreux crimes sexuels dans le centre de Giessen, tandis qu’un rapport d’Amnesty International confirmait que de telles situations étaient monnaie courante dans les camps de réfugiés. Viols, prostitution forcée, bagarres, émeutes, vandalisme, recel, trafics s’y répandent, protégés du regard de ceux qui ne veulent surtout pas voir, trop heureux d’assouvir leur boulimie sentimentalisme. « Ils se plaignent parce que les foyers d’accueil ne leurs plaisent pas. Ils créent des problèmes parce que la nourriture ne leur plaît pas. Ils se battent dans les foyers », s’était même agacé le ministre fédéral de l’Intérieur, Thomas de Maizière.

En Grèce, en Hongrie, en Macédoine ou en Australie, les heurts se succèdent et se ressemblent. À Calais, théâtre d’affrontements quotidiens, les clandestins n’hésitent plus à attaquer la police à coups de barres de fer ou de cailloux. À Paris, le lycée Jean-Quarré, occupé un temps illégalement, fut la scène de rixes récurrentes ; les dons des riverains y étaient volés et revendus. La capitale est scarifiée de bidonvilles, de campements sauvages, régulièrement démantelés pour ressurgir aussitôt à quelques encablures. Dernier en date, le jardin d’Eole, dans le 19e, où s’agglutinaient plus d’un millier d’exilés et qui a fini par être évacué ce lundi matin en raison de plusieurs cas de tuberculose.

« S’il faut plusieurs sites, nous en ouvrirons plusieurs », assure Anne Hidalgo, qui espère ainsi accueillir puis dispatcher les 20 à 60 nouveaux arrivants quotidiens « vers la structure la plus adaptée à leurs besoins ». Dans cette logique, elle exhorte l’État à débloquer des places pour demandeurs d’asile, en vue de fluidifier toute une chaîne d’hébergement passablement encombrée. L’adjointe à la Solidarité Dominique Versini – cofondatrice du SAMU Social – va encore plus loin, prônant la régularisation des sans-papiers casés dans les hôtels d’urgence, au prétexte que, de toute façon, ils ne quitteront jamais le territoire. Dès lors, ils pourraient s’intégrer et libérer des lits. Voire prétendre à un HLM ?

Certes, les faits ne lui donnent pas tort : seuls 1 à 5% des déboutés sont reconduits dans leur pays d’origine. À l’échelle européenne, 34% des exilés en situation irrégulière ont été expulsés en 2014, pour un coût de 4 000 euros par personne. Mais faut-il pour autant s’en accommoder ? Que penser du désastreux signal véhiculé par des régularisations massives, qui produiraient l’effet d’une pompe aspirante ? Comment ne pas y voir un cinglant aveu d’échec à maîtriser une immigration en roue libre et à faire respecter la loi ? Comment empêcher les clandestins d’y percevoir un formidable encouragement, s’ils sont tôt ou tard absous par l’administration ? Place Bauveau, on n’est pas spécialement enchanté par l’initiative de l’Hôtel de Ville : « L’État est engagé depuis des mois dans la résorption des campements de migrants à Paris. Cette action résolue a permis la mise à l’abri plus de 8 500 personnes ces derniers mois, afin de leur offrir un accueil digne et de les accompagner dans leur démarche vers l’asile. 16 000 places de CADA auront été créées sur le quinquennat, c’est un effort inédit. » Où s’arrêtera-t-on ?

Les CADA (centre d’accueil pour demandeurs d’asile), parlons-en. Leur nombre de places, qui a quadruplé en dix ans dans l’Hexagone, devrait s’approcher des 35 000 en 2016. Ils sont gérés par des sociétés d’économie mixte ou des associations subventionnées, qui ne tireraient aucun avantage d’un tarissement migratoire. Telle l’inamovible France Terre d’Asile, également en charge du futur camp « humanitaire » parisien, avec Emmaüs Solidarité et Aurore. Pour mémoire, la Cour des comptes estime à 13 724 euros le coût d’un demandeur d’asile, compte tenu de l’accompagnement, l’hébergement, l’aide juridictionnelle, les allocations, la CMU et l’AME. Ceux qui sont admis en CADA bénéficient d’une allocation mensuelle de subsistance (AMS) de 91 à 718 euros par mois. Les autres échouent dans les 47 000 places d’hébergement d’urgence, dont 22 000 nuits d’hôtel, et touchent l’allocation temporaire d’attente (ATA) de 340,50 euros par mois (qui a augmenté de 179 % en quatre ans). Le coût moyen d’un centre provisoire d’hébergement est évalué à 35 euros par personne et par jour. Les premières évacuations de campements parisiens, en juin 2015, avaient obligé l’État à débourser en quelques semaines la coquette somme de 10 millions d’euros pour héberger 1 020 migrants, confiait à l’époque Jean-François Carenco, préfet de Paris et de l’Ile-de-France. « Il y a certains endroits, c’est plus des réfugiés, c’est des bandits. », déclarait-il dans la foulée.

Trop, c’est trop. Même le Dalaï Lama le dit : « L’Europe ne peut pas devenir un pays arabe. » Au fil des années, l’image de la capitale ne cesse de se dégrader. La délinquance fait fuir les touristes, notamment chinois, au point que 26 000 policiers et agents de la Ville avaient dû être déployés l’été dernier pour surveiller les zones les plus exposées. Il y a quelques jours, la justice a donné raison à l’association de riverains de la rue Dejean, dans le 18e arrondissement, qui avait déposé plainte contre la mairie de Paris pour rupture d’égalité avec ses concitoyens parisiens en matière de sécurité. Leur quartier, gangréné par les vendeurs à la sauvette, les dealers, les prostituées et autres spécimens, était devenu un lieu de pugilats et d’agressions jonché de détritus, dans l’indifférence totale de la municipalité. « Paris commence à ressembler au Bronx », déplorait en 2013 Frédéric Péchenard, l’ex-chef de la Police nationale. Visionnaire.

Mais Madame Hidalgo ne semble pas s’en émouvoir, trop affairée à parachever ses manœuvres clientélistes. L’enjeu est multiple : satisfaire et gonfler son électorat bobo et immigré, faire fuir les classes moyennes qui ne votent pas pour elle, caresser dans le sens du poil ses adjoints écolos et communistes, alors que ceux-ci ne représentent plus rien au plan national, attiser avec un opportunisme cynique la lutte des classes en diabolisant les bourges et en cassant « les ghettos de riches », comme s’en gargarise son adjoint au logement Ian Brossat. Dans un climat électrisé par les tensions sociale, les grèves, les groupuscules d’extrême gauche, son coup d’éclat « humanitaire » ne pouvait mieux tomber. La voilà résolue à devenir la pasionaria du vrai socialisme, l’antithèse d’Emmanuel Macron, la bienfaitrice des opprimés, quitte à transformer Paris en cloaque et en usine à HLM, de préférence dans les beaux quartiers, où les nuisances prolifèrent au rythme des constructions d’ensembles sociaux. Mais derrière ce bel altruisme de façade et cet étalage de démagogie à la truelle, se cachent des objectifs plus mercantiles, comme s’en inquiète la Cour régionale des comptes dans son récent rapport. La mairie de Paris a en effet réussi à boucler son budget 2016 grâce aux avances des loyers payés par ses bailleurs sociaux – encaissables sans être échus, pour un montant de 354,4 millions d’euros –, afin de continuer à investir massivement malgré la baisse de ses recettes, et soutenir son programme de 10 milliards d’euros prévu jusqu’à 2020. On comprend mieux l’empressement de la mairie à reconventionner en HLM une partie du parc privé de ces bailleurs. Il faut dire qu’Anne Hidalgo a littéralement fait exploser la dette parisienne, qui a franchi avec allégresse la barre des cinq milliards, soit cinq fois plus qu’à la fin de l’ère Tibéri en 2001. Depuis le règne socialiste, les charges de personnel et les dépenses sociales ont réalisé des envolées supersoniques. Sans oublier les petits arrangements entre amis : lors du débat sur l’orientation budgétaire en octobre 2015, elle a subrepticement glissé une mesure augmentant de manière considérable le quota de logements sociaux municipaux attribués aux fonctionnaires de la ville, fixé désormais à 25% !

On a la maire qu’on mérite, serait-on tenté de conclure. Une maire qui vire à gauche toute mais qui n’est pas capable de tenir elle-même son parapluie, qui interdit de cité les automobilistes modestes ayant une voiture trop vétuste, qui dilapide l’argent du contribuable. Qui balance des hashtags #WelcomeRefugees sur Twitter in english mais qui baragouine trois phrases d’anglais incompréhensibles à son homologue londonien Sadiq Khan. Qui réaménage la voirie parisienne en dépit du bon sens, qui réhabilite des immeubles haussmanniens en HLM, au mépris de notre patrimoine culturel. Qui fait bâtir son camp de migrants, sans se soucier d’alimenter un système pervers, de favoriser indirectement des trafics d’êtres humains qui engraissent des réseaux. Un camp de quelques centaines d’individus, un trompe-l’œil qui ne règlera rien et ne fera que métastaser le problème. Mais pourquoi s’en priverait-elle puisque l’opposition ne manifeste que de molles protestations, voire une complaisance toxique, face à une politique médiocre régie par des impératifs électoralistes, qui dépèce peu à peu la ville de son âme.

Bataille de la Somme: Hollande sèche la cérémonie

112
bataille somme hollande
Tombes britanniques dans la Somme. Sipa. Numéro de reportage : 00753708_000014.

On était encore bouche bée de la manière dont le centenaire de la bataille de Verdun avait été commémoré le dimanche 29 mai qu’une information relayée par France 3 Picardie est passée quasi inaperçue : François Hollande ne participera pas aux commémorations de la bataille de la Somme qui auront lieu le 1er juillet prochain. La raison de cette absence serait, toujours selon France 3 Picardie, l’absence de la reine d’Angleterre qui, faut-il le rappeler, vient de fêter ses 90 ans.

Pourtant, de nombreux chefs d’Etat sont attendus pour cette cérémonie car, si pour les Français la plus grande bataille de la première guerre mondiale est Verdun, pour les pays du Commonwealth, c’est la Somme.

Dans cette terrible bataille plus d’hommes sont tombés qu’à Verdun, ce qui veut tout dire. Les troupes du Commonwealth y ont perdu en cinq mois de combats 203 000 hommes, les Français 66 000 (163 000 à Verdun) et les Allemands 170 000 (143 000 à Verdun). On comprend mieux en lisant ces chiffres l’importance de cette bataille pour les Britanniques, Canadiens, Néo-Zélandais, Australiens ou Sud-Africains.

Le 1er juillet 1916, jour de l’offensive alliée, est le jour le plus meurtrier de toute l’histoire militaire britannique puisque ce jour là, plus de 19 000 « Tommies » ont laissé leur vie sur le champ de bataille. Le régiment royal de Terre Neuve, composé de Canadiens, perdit le même jour 801 de ses hommes sur 865, ce qui fait un taux de perte de 92%…

La moindre des choses serait, puisqu’il n’est pas encore trop tard, que le président de la République se rende à Thiepval, lieu des commémorations comme il s’est rendu à Verdun pour rendre hommage à nos alliés qui ont perdu plus d’un million d’hommes à nos côtés dans cette terrible guerre. Finalement, qu’importaient l’Alsace et la Lorraine à l’Australien de Sydney, au Néo-zélandais d’Auckland, au Sud-Africain de Durban, au Canadien de Montréal ou à l’Ecossais de Glasgow ?

Après les attentats du 13 novembre, alors que l’équipe de France de football devait aller jouer à Wembley contre l’Angleterre, le stade britannique fut pavoisé aux couleurs de la France et de la devise « liberté, égalité, fraternité ». Le Premier ministre David Cameron et le prince William étaient même venus déposer des gerbes de fleurs au bord de la pelouse avant de chanter avec le public pour qui les paroles défilaient sur le tableau d’affichage La Marseillaise.

On a senti ce soir-là une empathie et un soutien magnifiques de l’autre côté de la Manche qui fit chaud au cœur en ces jours de deuil. Aussi, on aimerait que la France ne brille pas par son ingratitude le 1er juillet prochain en mémoire de ces hommes venus du bout du monde mourir pour nous.

On nous parle toujours du fameux « devoir de mémoire », il serait bon cette fois-ci d’y ajouter un devoir de présence…

L’homme qui ne faisait pas rêver

68
(Photo : Denis ALLARD/REA)

Il n’y a aucune raison de détester Alain Juppé. Je le sais, j’en ai cherché. Certes, le maire de Bordeaux ne suscite guère de sentiments très passionnés (sauf, peut-être, chez Jérôme Leroy, le communiste de notre bande…). Après tout, la passion, en politique, ça ne dure pas très longtemps et ça a tendance à finir dans les abysses des sondages. Mais soit Alain Juppé est un sacré comédien, soit il ressemble beaucoup à ce qu’il a l’air d’être : un type bien sous tous rapports, catégorie premier de la classe. On se dit qu’avec lui, ce sera sans surprises – ni trompettes. Alain Juppé ne nous promettra pas de terrasser la finance, de réduire la fracture sociale ou de faire plier Angela Merkel. Sa campagne sera raisonnable sur toute la ligne, genre « on ne peut pas dépenser ce qu’on n’a pas » et « sans l’Europe, la France n’est rien ».

Et puis, il paraît que Super-Alain va réhabiliter la fonction présidentielle. Avec lui, pas de « Avec Carla, c’est du sérieux ! » ni de vaudeville à l’Élysée. Ne serait-ce que l’imaginer se rendant en « loucedé » et en scooter chez son amante, ou disant « pauvre con ! » pour éconduire un importun, c’est sacrilège, un peu comme quand on se figurait la maîtresse à poil à l’école (pas moi, bien sûr). Attention, j’ignore tout de la vie privée d’Alain Juppé et de son langage dans l’intimité – il jure peut-être comme un charretier –, mais, comment dire, ce gars-là semble avoir eu deux corps bien avant d’être roi[1. Dans Les Deux Corps du roi (1957, traduction en français 1989 chez Gallimard), le philosophe allemand Ernst Kantorowicz expose la double nature, humaine et souveraine, du monarque, qui possède un corps terrestre et mortel, tout en incarnant le corps politique et immortel.]. On se dit donc, qu’au moins, il fera un monarque républicain tout à fait acceptable, et voici qu’il joue le président-copain. On le voit boire de la bière (un crime pour un maire de Bordeaux) ou faire du vélo – on ne lui a pas dit que, le vélo, c’était moderne au siècle dernier ? Certes, il n’a pas de tee-shirt « NYPD », mais après avoir laissé la journaliste Gaël Tchakaloff[2. Gaël Tchakaloff, Lapins et Merveilles, Flammarion, 2016.] pénétrer dans son intimité, ce « pudique hypersensible » nous apprend, par l’intermédiaire de Camille Vigogne Le Coat[3. Camille Vigogne Le Coat, Je serai président ! L’histoire du jeune et ambitieux Alain Juppé, La Tengo, 2016.], qu’il a été jeune et a collectionné les aventures (tout de même moins que son patron Chirac confie-t-il, finaud). Bref, on a l’impression qu’il est prêt à sacrifier le mystère de sa royale carcasse pour accéder au trône.

Quant à sa politique, on peut gager qu’elle se distinguera brutalement dans le verbe et marginalement dans les faits de celle que François Hollande peine à mettre en œuvre : beaucoup d’Europe, une bonne dose de libéralisme (dont, à tort ou à raison, les Français ne veulent pas, comme en témoigne l’étonnant soutien aux grévistes et bloqueurs) et un discours intraitable sur le déficit budgétaire. Au moins Juppé devrait-il bénéficier d’une légitimité retrempée dans les urnes, pour faire mieux tourner la machine sans toucher aux cadres dogmatiques de la seule politique possible.

Dans ces conditions, pourquoi se désoler de son élection annoncée ? D’abord, précisément parce qu’elle est annoncée et qu’on aime bien les surprises. Comme Balladur, Juppé, candidat du parti des médias et des sondeurs, a été sacré avant l’heure. Ce qui donne bien sûr très envie de voir le peuple faire échouer malicieusement le scénario écrit à l’avance pour lui (celui de droite en l’occurrence puisqu’il paraît que tout se jouera lors de la primaire).

D’accord, mais la France a besoin de souffler, entend-on de toutes parts, et, comme l’observe finement Hervé Algalarrondo, avec Juppé, ce serait Bordeaux au pouvoir. C’est-à-dire, espère-t-on de façon subliminale dans nos belles provinces, un peu de la France d’avant qui reviendrait par magie. Juppé, c’est du neuf-vieux, autrement dit du vintage. À travers lui, on imagine le retour au chiraquisme, voire, pour les électeurs de gauche, au temps béni de l’État-providence et du plein-emploi. « Juppé, c’est la DS en politique », résume Gil Mihaely. Passons sur le fait que ce temps béni avait cours dans un monde de nations et que même Alain Juppé ne pourra pas réaliser le miracle de ramener nos usines sans protéger nos frontières d’une façon ou d’une autre. Malgré l’arnaque qui parvient à faire passer un dirigeant hors sol standard pour un homme du terroir, Juppé au pouvoir ce pourrait bien être Berlin plus que Bordeaux.

Il y a une entourloupe plus sérieuse. Que Juppé se réclame d’une « droite ouverte », fort bien, même si, comme pour la laïcité, il veut signifier qu’il n’est pas vraiment de droite. En tout cas, clairement pas de la droite Tillinac, façonnée par un passé de clochers et de gloire. Non, Juppé, comme le montre Marc Cohen, c’est plutôt la droite « théorie du genre ». L’ennui, c’est que, dans son souci de complaire à la gauche et d’entretenir la « Juppémania », lancée par les Inrocks en novembre 2014 pour célébrer son ralliement à l’adoption homosexuelle, il copie son pire travers : son refus frénétique de voir le réel et sa manie de le repeindre en rose multi-culti avec l’espoir que les mots « vivre-ensemble » créeront la chose. Quand les questions identitaires taraudent les Français, qui découvrent chaque jour avec effarement l’avancée de l’emprise islamiste sur une partie de leurs concitoyens, le chouchou des sondages nous chante l’air de l’identité heureuse et des méchants réacs.[access capability= »lire_inedits »] Ce qui revient à désappointer les électeurs pour séduire les journalistes. S’il s’agit d’un calcul, il prouve que même un homme longtemps surnommé Amstrad (cher jeune lecteur, dans les sombres temps d’avant Steve Jobs, un Amstrad était un ordinateur dernier cri) peut manquer de sens commun. Un de ceux que Renaud Camus appelait il y a quelques années « les amis du désastre ». Du reste, après l’identité, c’est l’éducation elle-même qui est décrétée heureuse. « Sur le collège, j’entends aussi parler d’abrogation, de pétitions, de manifestations, déclare-t-il au Figaro. Le PS dit une bêtise quand il prétend que nous avons saccagé l’Éducation nationale. Ne faisons pas la même chose. » Bref, on le prend pour un père tranquille, c’est un nouveau docteur tant-mieux.

Dans son obsession de se démarquer des « déclinistes » et autres « Cassandre qui annoncent l’effondrement de la civilisation occidentale » (dont chacun sait qu’elle se porte très bien, ah ! non, j’oubliais qu’elle n’existe pas), Alain Juppé ignore que loin des sommets de sa pensée et de sa certitude de fer d’avoir raison, le populo continue à voir ce qu’il voit et à vivre ce qu’il vit. Et, en dépit des instances et réprimandes pressantes qui lui sont faites, à vouloir rester un peuple avec ses traditions et ses petites manies.

Bien entendu, quand on congédie le réel par la porte, il trouve le moyen de revenir par la fenêtre électorale. Les militants du Front national ont senti la bonne odeur des voix à prendre. Homme de droite aimé par la gauche, Juppé correspond parfaitement au portrait-robot du candidat UMPS, autrement dit de l’adversaire idéal de Marine Le Pen. Qui, durant cinq ans, face à lui, pourra apparaître non seulement comme la seule alternative, mais aussi comme le parti de la lucidité. Ainsi, une fois de plus et conformément au théorème de Finkielkraut, aura-t-on fait cadeau du réel au Front national.[/access]

>>> Retrouvez en cliquant ici l’ensemble de notre dossier « Juppé : le pire d’entre nous ? »

Le triomphe du doute

9
L'aéroport de Zaventem, en Belgique, après les attentats du 22 mars (Photo : SIPA/00748199_000073)

Pour trouver la porte d’entrée de la Théorie du kamikaze, le dernier essai publié par Laurent de Sutter, il faut intégrer le paradoxe suivant : il n’y a de réel que de la destruction.

Poursuivant la figure du « kamikaze », littéralement, en japonais, le « vent de dieu », revenu en vogue ces derniers mois lors des attentats terroristes de novembre, Laurent de Sutter attire notre attention sur l’hypothèse suivante : l’attentat-suicide relève – quasi exclusivement – du registre esthétique. L’acte terroriste, et surtout l’explosion sonore et visuelle qui s’ensuivent, sont en effet une représentation excitante (au sens physique des particules) et sidérante (au sens étymologique de « l’aveuglement par les étoiles ») de la destruction du monde matériel construit par les hommes.

Les événements du 11 septembre 2001, par conséquent, constituent une victoire de l’in-humain, conçu doublement comme un stade d’horreur difficilement soutenable et comme une forme de transcendance, celle du « feu » venu du ciel et envoyé par les dieux, sur l’humain.

Dès lors, plus question de qualifier les terroristes de « nihilistes », nous l’avons compris : ce terme galvaudé par les médias dit le contraire de ce qu’ils sont. En allant chercher, provoquer Dieu sur son terrain, les terroristes le font advenir en même temps qu’ils se placent en concurrence avec lui dans le maniement du feu destructeur. Ils signeraient ainsi le triomphe du sceptique (qui ne croit que ce qu’il voit, et a besoin de voir le dieu qu’il prie) sur le croyant, qui croit parce qu’il ne voit pas.

Cela conduit à une distorsion du réel. En voulant atteindre le statut divin – et s’assurer du même coup de son existence – le terroriste inspiré par l’idéologique islamiste en l’occurrence creuse un trou irréparable dans le réel qui le sépare du reste de l’humanité. Ni dieu, ni homme, il se fait pur vecteur de représentation, il n’est plus qu’un être esthétique au service d’une mise en scène dont il n’aura pas le loisir de profiter.

Théorie du kamikaze, de Laurent de Sutter, PUF, 2016.

Divorce à la balzacienne

5
"La séparation, le divorce", gravure du XIXe siècle (SIPA/00613276_000027)

« Les époux peuvent consentir mutuellement à leur divorce par acte sous signature privée contresigné par avocats, déposé au rang des minutes d’un notaire. » C’est en ces termes que les députés viennent de voter un amendement déposé par le garde des Sceaux, qui permet désormais de se séparer en quinze jours, sans qu’un juge intervienne. S’il y en a un que cette disposition aurait vivement mécontenté, c’est Balzac. Une des grandes inquiétudes de La Comédie humaine concerne la famille : « La base des sociétés humaines sera toujours la famille. Là commence l’action du pouvoir et de la loi », fait-il dire à son Médecin de Campagne (1833).

Balzac pourrait ainsi venir au secours de l’UNAF[1. Union nationale des associations familiales.], pour qui le juge, dans le divorce, « assure, par son indépendance et son impartialité, la protection du conjoint le plus vulnérable ». On trouve une parfaite illustration de ce rôle dans L’Interdiction (1839), quand la cupide marquise d’Espard s’empare de la fortune de son mari, bon bougre lunatique, en le faisant enfermer.[access capability= »lire_inedits »] Elle ne voit, pour s’opposer à ses desseins, que l’intègre juge Popinot : « Les juges, madame, reprit le bonhomme, sont assez incrédules, ils sont même payés pour l’être, et je le suis. »

Même remarque pour la Conférence des évêques de France qui affirme : « Le mariage est une institution au croisement de l’intime et du public. Le divorce sans juge occulterait ce caractère institutionnel du mariage au profit d’un caractère contractuel. » Cette fois-ci, c’est le Balzac de la Physiologie du mariage qui est à la manœuvre. Tout en souhaitant des réformes dans ce texte drôle et rabelaisien, il note cependant : « Le mariage peut être considéré politiquement, civilement et moralement, comme une loi, comme un contrat, comme une institution : loi, c’est la reproduction de l’espèce ; contrat, c’est la transmission des propriétés ; institution, c’est une garantie dont les obligations intéressent tous les hommes. »

Combat d’arrière-garde de quelques réacs, Balzac le premier ? Il faut croire que non. Le mariage hédoniste et le divorce comme produit de consommation ne plaisaient pas non plus au philosophe communiste Michel Clouscard dans Le Capitalisme de la séduction (1981), qui voyait une vraie hypocrisie « phallocrate » dans le désir « que la femme “réussisse” son divorce » pour mieux la lancer sur le marché du travail, « où on réussira à en faire une chômeuse ».

Urvoas est donc bien un vrai ministre socialiste d’aujourd’hui : la preuve, il est attaqué et sur sa droite et… sur sa gauche.

L’interdiction, Balzac, Folio.
Physiologie du mariage, Balzac, Folio.
Le Capitalisme de la séduction, Michel Clouscard, Éditions sociales.[/access]



La géographie, parent pauvre de l’enseignement

43
La rivière Yellowstone, aux Etats-Unis. (Josué Llull/Flickr)

L’Histoire est nécessairement constituée de mythes. Si une communauté humaine a pour ambition de justifier le monde qu’elle propose à ses membres, il est de son devoir d’enseigner l’Histoire pour montrer comment et pourquoi on en est arrivé là. Cela n’a rien à voir avec l’Histoire proprement dite, on devrait plutôt appeler cela de l’éducation civique. C’est utile et même indispensable. Les grandes dates, les grands hommes, le rituel, toute la liturgie. Mais tout cela relève d’un savoir de nature ésotérique. Ce n’est pas une science. Et si l’on insiste pour lui donner le nom d’Histoire, pourquoi demander à l’Histoire d’être une science ?

On peut, au contraire, penser sans tomber dans l’effroi, que (presque) tout est faux dans un programme d’Histoire scolaire. Par exemple : que la Renaissance n’est pas un moment de renouveau, mais l’enfoncement dans une impasse matérialiste (ou le contraire). Que la Commune de Paris n’est pas le soulèvement d’un peuple jaloux et sanguinaire, mais un mouvement patriotique et culturellement ambitieux (ou le contraire). Que la Première Guerre mondiale est un soubresaut de telle ou telle nature et pas de telle ou telle nature. Etc.

Peu importe. Le résultat final relève de l’instruction civique. Ou du roman national, si l’on préfère. Et si l’on n’est pas d’accord, on s’en remet à son quant-à-soi et, éventuellement, on fait la révolution. En tout cas, le roman est là, jusqu’à ce qu’on le change. Et s’il n’était pas là, rien ne dit que l’on s’en porterait mieux.

L’historien Paul Veyne a affirmé que l’Histoire était un « roman vrai ». On peut ajouter que contrairement à la littérature, qui est toujours vraie, à sa manière, l’Histoire est un roman faux. Le roman de l’histoire est toujours faux, à sa manière. Il faut le prendre tel qu’il est. De fait, il est aussi impossible à prouver que n’importe quel autre catéchisme. Et aussi utile, voire indispensable pour la vie en société.  Et si les polémiques sur le programme scolaire d’Histoire se succèdent, on ne sait jamais, hélas, de quoi on parle exactement ; de science ou d’idéologie ? D’ailleurs, il y a de fortes chances que les fronts soient renversés sans même que l’on s’en rende compte.

La géographie ? Personne ne s’y intéresse, pas même ceux qui l’enseignent !

En revanche, la géographie échappe généralement au débat. Elle se trouve, de manière inexplicable, hors du périmètre de la pensée critique. Pourtant, ce sont les mêmes élèves et aussi les mêmes professeurs qui sont concernés.

Dans certains pays, la géographie relève du domaine scientifique et non du littéraire. Son enseignement est confié à des professeurs dédiés, non aux professeurs d’Histoire : on sait bien qu’en France, l’immense majorité des professeurs d’histoire-géo sont des historiens. Peut-être est-ce justement une raison de l’angle mort dans lequel se trouve la géographie : personne ne s’y intéresse, pas même ceux qui l’enseignent. Dans ces pays – du moins dans ceux que j’ai pu observer, qui se trouvent au centre-est de l’Europe – on enseigne les fleuves et les mers du monde entier ; le désert d’Atacama, les monts Uluru et Kosciuszko, ainsi que tous les recoins du territoire national. De la géographie lourde, factuelle. Sans que l’on se sente obligé d’y ajouter toutes sortes de supercheries socio-économiques. La géographie est un réservoir inépuisable de connaissances objectives. Il est véritablement désolant de s’en priver, au moment où vacillent justement toutes les certitudes.

En France, en effet, la confusion scientifico-littéraire de l’Histoire s’est étendue à la géographie au point que le programme scolaire dans cette matière est devenu, si c’est possible, encore plus distant des réalités que celui d’Histoire. Et cela, bien entendu, au nom de la proximité avec la réalité.

Voyons la classe de quatrième : une « séquence » sur la mondialisation (sans savoir ce qu’est le monde), une « séquence » sur la gestion des déchets (sans commentaire), une « séquence » sur les catastrophes naturelles (mais on ne sait que peu de choses sur la nature et absolument rien sur les populations que lesdites catastrophes touchent), etc.

Est-ce une caricature ? Est-ce vraiment ainsi ? Plus on s’intéresse à la question, plus on sent le sol se dérober. Et l’on risque de tomber dans les vieux travers. Par exemple : autrefois, c’était mieux. Bientôt, on ressent une grande lassitude à devoir entrer dans le détail de ces programmes absurdes et illisibles.

Gardons notre calme. Prenons, au hasard, une évaluation de troisième. Dans une première partie, les élèves sont invités à placer deux fleuves et deux massifs montagneux de leur choix sur une carte de France. Pas trois, ni quatre. Deux. De plus, le fond de carte indique en pointillés l’emplacement des fleuves et des montagnes.

Deuxième partie : étude de documents. On demande aux élèves d’analyser deux campagnes publicitaires réalisées pour le compte de collectivités territoriales (en l’occurrence une ville et une région), destinées à montrer l’attractivité des territoires provinciaux. L’objectif, entre autres, est de faire dire aux élèves que l’une des deux campagnes est destinée aux investisseurs, l’autre aux ménages.

De la base au sommet, de simples observateurs des événements économiques et sociaux

Est-ce cela, la géographie ? On évoque volontiers la nécessité de rendre l’enseignement attractif. Faut-il vraiment penser que les enfants de 14 ans sont plus intéressés par la distinction entre deux campagnes de publicité, que par l’apprentissage de tous les fleuves du monde, avec ce que cela peut suggérer de pittoresque et d’évasion ?

Je suppose que la question de l’intérêt ou du désintérêt des élèves est une fausse voie. Observons plutôt deux phénomènes concomitants. D’un côté, en enseignant la géographie de cette manière, on encourage les enfants à observer, à raisonner comme s’ils avaient du pouvoir. On les responsabilise, en quelque sorte, dès leur plus jeune âge ; mais sans leur donner les connaissances qui leur permettraient d’exercer ces responsabilités. Dès lors, tout devient égal ou superficiel, en particulier les choix politiques. D’un autre côté, il semble qu’à l’heure actuelle, ceux qui détiennent le pouvoir agissent de plus en plus comme s’ils étaient eux-mêmes de simples observateurs des événements économiques et sociaux ; à tout moment, ils tiennent à communiquer les sentiments puissants qui les habitent, comme le dépit ou l’indignation.

L’enseignement scolaire de la géographie, à l’écart des grands débats, dans ses relations paradoxales avec le monde et avec les événements, est l’antichambre de la double peine socio-économique, de l’injonction politique contradictoire.

Et la gauche devint juppémaniaque

17
Alain Juppé lors de la présentation à la presse du Pibal, un vélo dessiné par le designer Philippe Starck pour les habitants de Bordeaux (Photo : SIPA.00669071_000014)
Alain Juppé lors de la présentation à la presse du Pibal, un vélo dessiné par le designer Philippe Starck pour les habitants de Bordeaux (Photo : SIPA.00669071_000014)

Tout d’abord, une précision. Juppé n’est pas le seul issu du chiraquisme à avoir le ticket auprès d’une certaine gauche. C’est vrai aussi pour Debré, Toubon, Douste-Blazy, ou pour le trop vite oublié Delevoye, ex-président du Machin économique et social. Tous ont acquis leurs quartiers de noblesse d’âme grâce à un anti-sarkozysme viscéral (doublé d’un anti-lepénisme sans faille), et aussi grâce à de menus services rendus à la gauche quand ils étaient en poste, notamment Jean-Louis Debré qui, au Conseil constitutionnel, a été aussi mimi avec Hollande qu’il fut casse-bonbon avec son prédécesseur.

Mais tous ces chiraquiens ont aussi en commun d’avoir leur avenir politique derrière eux. Soit parce qu’ils sont déjà en retraite ou en préretraite, soit parce qu’ils sont Douste-Blazy. Reste donc Juppé, qui se voterait bien pour lui-même la retraite à 80 ans après un ou deux quinquennats brillantissimes. Et pour celui qui se rêvait président avant même d’avoir eu de la barbe, la route est longue, tant son contentieux avec la gauche morale et ses éditocrates était lourd. Mais l’Élysée vaut bien une messe, ou, en fait, plutôt trois.

L’immigration, l’islamophobie, la laïcité

La conversion (hihihi) d’Alain Juppé aux postulats sans-frontiéristes ne date pas d’aujourd’hui. Considéré durant tout le début de sa carrière comme un RPR orthodoxe tendance « bruit et odeur », il a viré spectaculairement sa cuti le 1er octobre 1999, avec une interview choc au Monde, au titre sans ambiguïté : « Il faut accueillir de nouveaux immigrés. »

Était-ce pour faire plaisir au Medef, à ses amis potentats du Maghreb, à l’électeur centre-mou ? Probablement un peu des trois. Toujours est-il que c’est avec ce coming out « immigrationniste » que Juppé, l’énarque « psychorigide », « ultralibéral » et « repris de justice » a entamé sa longue marche vers la respectabilité.[access capability= »lire_inedits »]

Depuis cette date, il n’a eu de cesse de se démarquer de la droite classique, et de reprendre à son compte les éléments de langage du Monde et de Libé. Sur la France, qui doit être accueillante. Sur les pays arabes, qui sont nos alliés naturels. Sur Israël, qui abuse ontologiquement. Sur l’islam, qui lui, est intrinsèquement pacifique. Et sur la laïcité, qui ne peut qu’être ouverte. Preuve insigne de cette différence juppéiste, notre prétendant de droite est le seul à reprendre à son compte, avec constance et virulence, le concept d’islamophobie. Un exemple parmi cent, son interview aux Échos le 18 janvier 2010 : « Je n’irai pas au débat [sur l’identité nationale] organisé à Bordeaux par la préfecture. Derrière tout cela, la vraie question qui se pose et que l’on n’ose pas poser, c’est l’islamophobie. Tout ce qui peut dresser les communautés les unes contre les autres est détestable. »

En vertu de quoi, Juppé est régulièrement plébiscité par la salafosphère, comme en témoignent ces deux extraits d’éditos de son site vedette Oumma.com : « L’islamophobie et l’instrumentalisation qui l’exacerbe ne souffrent aucune discussion pour Alain Juppé. » (28 aout 2012) ; ou encore, dans un registre plus poétique : « Sa saine colère vise à prendre de la hauteur au-dessus du niveau zéro de la politique politicienne, et ses distances avec une droitisation hystérisée qui n’a d’égale que les ambitions dévorantes d’ego surdimensionnés. » (12 octobre 2015). Même son de cloche enamouré chez les Frères musulmans de l’UOIF et du CCIF, ou chez l’islamiste radical Al-Kanz, spécialiste des campagnes de haine anti-laïque sur Twitter. Même Alain Gresh, l’envoyé spécial permanent du Hamas au Monde diplo, félicite régulièrement Juppé. Vous voyez le problème ? Moi, oui. Vous voyez le bénéf’ ? Lui, oui.

Le mariage gay

Ce « terranovisme » centre droite, lourdingue mais rentable, vaut sur un autre sujet chaud : le mariage gay et ses suggestions d’accompagnement. On aurait mauvaise grâce à la lui reprocher d’avoir évolué sur ces questions, comme l’ont fait tous les Français, moi compris. Mais pourquoi cette impression qu’il en fait un peu trop ? Sans doute parce qu’il en fait un peu trop. Et trop vite.

Dans son blog en date du 11 janvier 2013, Alain Juppé campait sans tortiller sur la ligne Manif pour Tous-Civitas : « La notion et le mot de mariage dont la charge historique et culturelle est très forte devraient être réservés à la sphère religieuse et privée. » Quelques lignes plus bas, il est encore plus clair sur l’adoption : « Autoriser l’adoption directe d’un enfant par un couple homosexuel, gommer de notre Code civil les notions de père et mère, y substituer celles de parent 1 et parent 2, instituer un “droit à l’enfant” […], j’y suis hostile. » Quasiment du Ludovine dans le texte, y compris dans l’usage un chouia polémique de l’expression « parent 1 et parent 2 » !

Moins de deux ans plus tard, bing boum badaboum : dès octobre 2014, dans un déjeuner débat de l’UMP Gironde, Juppé envoie vertement bouler une militante qui l’apostrophe sur la théorie de genre à l’école. Pour lui, les inquiétudes de la droite sur le genre, « ce sont des fariboles ». Et un mois plus tard, l’ex-coincé du bulbe remet le couvert, ou plutôt renverse la table dans sa fameuse interview aux Inrocks spécial « Juppémania ». Non seulement il est devenu favorable au mariage pour tous (après tout, celui-ci vient d’être voté), mais Juppé se la joue Monsieur Plus : « Après mûre réflexion, je suis favorable à l’adoption par un couple de même sexe. » On n’attrape pas les mouches avec du vinaigre. Pour être heu, adopté, par la gauche sociétaliste, Juppé a su se faire tout miel. Notons que dans cette même interview, Juppé reste droit dans ses bottes contre la PMA et la GPA. Mais attendons 2017…

L’art contemporain

La troisième carte jouée par Alain Juppé ne manque ni d’audace ni d’inventivité, deux mots trop rarement accolés à l’intéressé. L’engagement notoire du maire de Bordeaux en faveur du CAPC, le musée d’Art contemporain de Bordeaux, surprend. Mais Juppé a saisi toute la force du marqueur auprès des faiseurs d’opinion : quelqu’un qui soutient ostensiblement les avant-gardes ne peut être véritablement mauvais. Et c’est vrai, par exemple, que Pinault et Arnault ont infiniment meilleure presse que Bolloré ou Dassault. C’est ainsi que Juppé a étonné son monde en créant dans sa ville, en 2009, Evento, une biennale internationale d’Art contemporain. Pas de la petite bière, le budget des deux premières éditions, essentiellement financé par la ville, dépassera les 4 millions d’euros. Applaudissements nourris à Télérama et aux Inrocks, à qui Juppé expliquait en février 2011 sa volonté de « partir de créations contemporaines pour mobiliser le tissu culturel local et la population ». Las ! les indigènes boudent sa biennale, et il n’y aura pas de troisième édition. Mais le gain en image reste acquis. En arrosant l’équipe de foot et les associations folkloriques, on peut gagner des municipales, mais guère plus. Pour une présidentielle, faut savoir monter d’un cran. On imagine bien qu’en vrai, Juppé préfère l’Angélus de Millet aux colonnes de Buren. Mais il préfère aussi l’Élysée à la mairie de Bordeaux…[/access]

>>> Retrouvez en cliquant ici l’ensemble de notre dossier « Juppé : le pire d’entre nous ? »

Du racisme autorisé

261
houria bouteldja indigenes racisme benzema
La militante politique franco-algérienne Houria Bouteldja
houria bouteldja indigenes racisme benzema
Houria Bouteldja (Photo : SIPA.00591553_000018)

Je ne voulais pas parler du livre de Houria Bouteldja, Les Blancs, les Juifs et nous, mais l’actualité, cette plaie du chroniqueur, et sa provende aussi, m’oblige à y revenir. Je l’ai lu il y a deux mois, en me disant qu’il faudrait partir de cet « et nous » — mais qui, « vous » ? Les Indigènes de la République, dont Bouteldja est l’égérie ? Trois pelés et quatre barbus. Rien qui méritât cinq lignes. Thomas Guénolé a fait cela très bien chez Frédéric Taddeï.

« Nous » ? De vrais racistes ?

Erreur de lecture. Ce qui constitue ce titre (qui, si je l’écrivais sous la forme Les Arabes, les Juifs et nous, m’attirerait les foudres de la justice), ce sont ces deux virgules et ce « et » qui n’est pas inclusif mais, curieusement, exclusif. Il y a les Blancs, sous-groupe les Juifs — et en face, ce « nous » qui se veut glorieux et qui n’est pourtant qu’un symptôme, comme le serait une fièvre ou une éruption cutanée.

De quoi ce « nous » est-il le nom ? Ma foi, Eric Cantona, qui a manifestement donné trop de coups de tête dans trop de ballons pleins de vide, l’a défini en creux il y a huit jours, et Karim Benzema en a défini les contours 48 heures plus tard : le « nous », ce sont les victimes du racisme supposé du reste de la population française — comprenez, les Blancs, sous-groupe les Juifs. Etonnez-vous après ça que les plus fachos des nervis du FN et les plus extrémistes des salafistes en cours de formation se retrouvent à applaudir Dieudonné…

Jamel Debbouze, que l’on a connu plus inspiré, en a rajouté une couche vingt-quatre heures plus tard — ah, cette dictature de l’émotion et du tac au tac, qui empêche de tourner sept fois sa langue dans sa bouche ou celle de sa voisine… Dire, dire quelque chose, dire du grand n’importe quoi, mais dire !

Dire qu’il y en a pour croire que c’est cela, s’exprimer ! On devrait condamner tous ces gens-là au silence — footballeurs à QI d’huître, humoristes à cervelle d’oursin, journalistes en mal de copies, et chroniqueurs rivés à leur souris. Vingt ans de silence ! À la trappe ! Les francs-maçons, lorsqu’ils acceptent un nouveau frère, l’obligent à se taire un an. Sage précaution dont n’a été exempté que Voltaire, qui avait fait ses preuves. Pythagore imposait cinq ans d’abstinence langagière à ses disciples, le temps qu’ils réfléchissent un peu à la quadrature du cercle.

La nation contre les communautés

Mais nous vivons dans la dictature de l’immédiat. Quand de surcroît un événement aussi minusculement considérable qu’une coupe d’Europe de foot fait bruire ses fuseaux, comme dit Molière, on ne prend plus du tout le temps de réfléchir : l’émotion, même factice, prend le pas sur le raisonnement. La passion, qui parle à tout jamais la langue des supporters et crie, sous une forme ou une autre, « à mort l’arbitre ! », éructe et prétend passer pour de la pensée. Mais la pensée, c’est la pesée. Il faut le temps de poser les éléments du débat dans la balance intellectuelle. Et d’imaginer ce qui fera la tare — encore qu’en l’espèce — Cantona, Debbouze, Benzema et consorts —, on ait tout ce qu’il faut, comme tares et comme tarés.

Peut-être le foot jadis engendra-t-il une geste épique — Polony évoque dans Le Figaro du 4 juin la décision de cette équipe du Dynamo de Kiev qui en 1942 joua dignement contre une équipe d’Allemagne qu’elle avait été sommée de laisser gagner, la battit et finit fusillée. Eduardo Galeano (Le Football, ombre et lumière) et Jean-Claude Michéa (Le plus beau but était une passe) s’en sont délectés. C’est dire à quel point c’est rare. Mais on n’était pas encore dans le sport-spectacle, et c’était une nation qui tentait d’exister sur un terrain de foot — pas une « communauté » maghrébino-musulmane, née en 2001 en sifflant la Marseillaise lors d’un France-Algérie qui a donné le ton aux décennies à venir.

Parce qu’il faut le dire clairement : les racistes, les vrais racistes, ce sont ces imbéciles (qu’ils soient stupides n’enlève rien au forfait, sinon on excuserait 99% des truands, qui se déplacent en bandes pour être sûrs d’avoir deux neurones) qui se croient persécutés sous prétexte qu’ils gagnent des millions pour occuper du temps d’antenne entre deux pubs.

Mais ce que je voulais ajouter à l’article lumineux de Polony, c’est que ces manifestations de la Bêtise pure et dure ne sont jamais que le produit du discours ambiant, le discours du PS et de Terra nova, le discours du camp du Bien et du fascisme rose, comme dit Emmanuel Todd dans une tribune récente. À jouer les Beurs contre les autres, à légitimer la Marseillaise sifflée, à prendre au sérieux les revendications identitaires, à passer des compromis avec des fondamentalistes pour gagner troix voix, comme l’a raconté Malek Boutih (qui est à peu près tout ce qu’il reste de sensé au PS, depuis que Céline Pina ou Pierre Bouchacourt, qui tenaient les mêmes propos, en ont été exclus), on légitime les propos les plus racistes — puisqu’aussi bien on ne les dénonce pas. Pauvres petits musulmans milliardaires, qui prétendent parler pour tous les « frères » exclus !

Comme s’il n’y avait des pauvres que parmi les musulmans, comme s’il n’y avait d’exclus que parmi les Maghrébins, comme s’il n’y avait de révoltés que chez les « indigènes » ! Comme si j’étais raciste parce que je m’oppose à la réforme du collège — et à tous les mauvais coups multipliés par Vallaud-Belkacem contre l’Ecole de la République.

Le PS, désespéré à l’idée d’être privé l’année prochaine — et pour de longues années — de toute représentation ne sait plus que faire pour cliver la France en deux partis opposés — le camp du Bien, et les affreux d’en face. Que l’ex-UMP se laisse écraser, au gré de ses dissensions internes, dans cette tenaille idéologique serait stupéfiant si l’on ne faisait la part du masochisme et de l’envie de ne pas gagner qui semblent parfois les submerger.


Le plus beau but était une passe: Écrits sur le football

Price: ---

0 used & new available from


Le football, ombre et lumière

Price: ---

0 used & new available from

La fabrique de machines de guerre humaines

12
Des soldats américains dans la province afghane du Kunar, en juin 2012. (Photo: SIPAUSA30082416_000015)
Des soldats américains dans la province afghane du Kunar, en juin 2012. (Photo: SIPAUSA30082416_000015)

Dans une scène d’American Sniper, réalisé par Clint Eastwood, le héros du film, Chris Kyle (interprété par Bradley Cooper), tout juste rentré de son quatrième déploiement en Irak, se pose sur le divan d’un psy. Ce dernier lui demande s’il éprouve de quelconques remords à propos de sa période au front, et Kyle de répondre qu’il regrette seulement de ne pas avoir pu sauver plus de Marines. Sous-entendu : il serait prêt à y retourner, pour tenter de se « racheter », et ce malgré les horreurs qu’il a côtoyées lors de ses multiples missions en Irak. Autrement dit, Kyle ne semble pas souffrir d’un SPT classique mais, au contraire, exprime la volonté de retourner au front, un environnement où il se sent plutôt à l’aise et à sa place. C’est en effet l’un de point fort de ce film tiré de l’histoire (presque) vraie du sniper américain ayant atteint le plus de cibles : Eastwood ose montrer un « héros de guerre pas malgré lui », un guerrier qui aime les armes, la vie militaire et le combat.

Et cette histoire est en ce sens symptomatique des guerres américaines version post-11 Septembre. Sur les 2,6 millions de soldats US impliqués dans les guerres d’Afghanistan et d’Irak, 107 000 ont été déployés trois fois ou plus. Pour ces hommes, souvent issus de troupes d’élite, la guerre s’apparente presque à une seconde nature. Et le brusque retour de ces « Rambo » à la vie normale représente sans doute leur plus grande bataille. Eux ne sont pas traumatisés de la même manière que leurs pères d’armes, appartenant généralement à des unités ordinaires, qui n’avaient souvent effectué qu’une seule mission en zone de conflit. Leur expérience acquise au fil des allers-retours au front les a amenés à développer des capacités et un état d’esprit propres aux soldats aguerris. Le problème réside dans le fait qu’il n’existe pas d’interrupteur cérébral leur permettant de passer du mode « combat » à celui de « vie normale ». Alors même qu’ils sont rentrés chez eux, les vieux réflexes de la guerre subsistent : vigilance de chaque instant, prise de décision éclair sans réflexion préalable, besoin d’agir rapidement…

La guerre était leur quotidien et ils s’y sont accoutumés. De plus, comme le suggère le film d’Eastwood et le personnage de Kyle, ces hommes ont cherché à quitter la vie civile, qu’ils n’aimaient pas ; ils voulaient également s’enrôler par goût du risque et non uniquement pour se payer des études ou mettre un peu d’argent de côté. Avant même d’aller au front, ces hommes étaient déjà un peu à part. Ainsi, après avoir goûté à la guerre, le calme de la vie civile devient source d’ennui, de frustration, voire de mal-être. Une analyse des données de l’armée américaine, réalisée par l’université d’Harvard, a montré que ces soldats ont beaucoup moins de risque de se suicider lorsque qu’ils sont en mission, alors que ce taux s’envole dès qu’ils en reviennent. « C’est l’exact opposé de ce que l’on peut observer dans les cas de traumatismes traditionnels, où plus d’exposition au combat annonce plus de problèmes », constate Ronald Kessler d’Harvard, cité par le New York Times. Le plus grand défi pour ces soldats est alors d’apprendre à se débarrasser de ces aptitudes et ces réflexes qui leur ont permis de survivre en milieu hostile. « Je ne quitte pas souvent ma maison, confie au NYT Jeff Ewert, un ancien Marine revenu d’Irak. Je limite mes sorties car je sais combien il est simple de franchir la ligne rouge, d’agir sans réfléchir. »

Déshumanisation

Malheureusement, certains l’ont franchie, cette ligne rouge. En 2012, le sergent Robert Bales, 38 ans, arrive en Afghanistan après trois déploiements en Irak. C’est un soldat exemplaire, décoré à plusieurs reprises pour son engagement et sa bonne conduite. En mars, à peine un mois après son arrivée dans la province de Kandahar, il sort de sa base de nuit et tue froidement seize civils, dont neuf enfants, sans raison apparente. Alors que l’armée américaine requiert la peine de mort pour ses actes, son avocat, John Henry Browne, assure que son client souffre de SPT dû à ses déploiements successifs et que ce dernier avait été posté en Afghanistan contre sa volonté. Il a également pointé du doigt l’armée, qu’il accuse de négligence vis-à-vis de la santé mentale de ses vétérans. Lors du procès du « massacre de Kandahar » en 2013, Bales évite de justesse la peine capitale en plaidant coupable, et sera finalement condamné à perpétuité.

Or, si l’on regarde le cas de Bales dans les détails, on constate rapidement qu’il est à l’opposé du personnage filmé par Clint Eastwood : les motivations et les parcours de deux hommes n’ont rien à voir. Bales a été impliqué dans une fraude et l’armée américaine était pour lui la seule option pour échapper aux poursuites judiciaires. En plus, il a intégré un régiment d’infanterie certes prestigieux – le plus vieux de l’armée américaine – mais ce dernier ne peut être considéré comme une unité d’élite. Chris Kyle, en revanche, a non seulement choisi le métier des armes, mais il s’est tourné vers les commandos de marine (les Navy SEALS).

Alors oui, tous les soldats déployés plusieurs fois en zone de guerre ne se sont pas transformés en tueurs sanguinaires. Fort heureusement. Mais ce n’est pas du côté du département des anciens combattants qu’ils trouveront un accompagnement de qualité. Selon un sondage réalisé par le Washington Post et la Kaiser Family Foundation en octobre 2015, une majorité de vétérans (58%) jugent « passable », voire « faible », l’action de ses services. C’est dire le chemin qu’il reste à accomplir aux autorités des Etats-Unis pour réussir à aider et traiter ces soldats qui, tout comme le personnage d’American sniper, « aiment ça ».

Migrants: Hidalgo, la pasionaria du vrai socialisme

53
Anne Hidalgo, début mai 2016 (Photo : SIPA.00754728_000033)
Anne Hidalgo, début mai 2016 (Photo : SIPA.00754728_000033)

Ils se croient humains, mais orchestrent en réalité la négation des individus, en les entassant dans des HLM ou dans des baraquements modulables. Ils leur distribuent de la dignité en kit et du rêve préfabriqué, dans un pays qui n’a ni logement ni travail à leur proposer. Anne Hidalgo et ses comparses d’extrême gauche vont donc enfin ouvrir le premier camp de migrants de la capitale, pompeusement et honteusement baptisé « humanitaire », répondant « aux normes de l’ONU ». Une clinquante opération d’esbroufe pour peaufiner la stature de la maire de Paris auprès de son aile la plus radicale et des médias internationaux.

Ainsi, explique-t-elle lors d’une conférence de presse, « Paris ne restera pas sans agir en responsabilité alors que la Méditerranée devient un cimetière pour les réfugiés ». Tous les poncifs sont bons pour faire pleurer dans la bobosphère. La sublimation de la sensiblerie est la fantaisie du narcissisme désœuvré. Le misérabilisme d’aujourd’hui doit sentir le sable chaud, arborer les stigmates de la guerre et de la culpabilité occidentale.

Comme le rapporte The Telegraph, l’édile ne croit pas que sa généreuse initiative provoquera un appel d’air. Et prend l’exemple de… l’Allemagne, qui a créé, selon elle, les conditions d’accueil adéquates pour des centaines de milliers d’arrivants. On admire en effet le résultat : quelques mois après les événements de Cologne, on apprend qu’au moins 26 femmes ont été agressées par des demandeurs d’asile lors du festival de musique Open Day Fest, à Darmstadt en mai. Rappelons aussi, parce que ça ne fait jamais de mal, qu’un document confidentiel germanique divulgué en septembre 2015 révélait de nombreux crimes sexuels dans le centre de Giessen, tandis qu’un rapport d’Amnesty International confirmait que de telles situations étaient monnaie courante dans les camps de réfugiés. Viols, prostitution forcée, bagarres, émeutes, vandalisme, recel, trafics s’y répandent, protégés du regard de ceux qui ne veulent surtout pas voir, trop heureux d’assouvir leur boulimie sentimentalisme. « Ils se plaignent parce que les foyers d’accueil ne leurs plaisent pas. Ils créent des problèmes parce que la nourriture ne leur plaît pas. Ils se battent dans les foyers », s’était même agacé le ministre fédéral de l’Intérieur, Thomas de Maizière.

En Grèce, en Hongrie, en Macédoine ou en Australie, les heurts se succèdent et se ressemblent. À Calais, théâtre d’affrontements quotidiens, les clandestins n’hésitent plus à attaquer la police à coups de barres de fer ou de cailloux. À Paris, le lycée Jean-Quarré, occupé un temps illégalement, fut la scène de rixes récurrentes ; les dons des riverains y étaient volés et revendus. La capitale est scarifiée de bidonvilles, de campements sauvages, régulièrement démantelés pour ressurgir aussitôt à quelques encablures. Dernier en date, le jardin d’Eole, dans le 19e, où s’agglutinaient plus d’un millier d’exilés et qui a fini par être évacué ce lundi matin en raison de plusieurs cas de tuberculose.

« S’il faut plusieurs sites, nous en ouvrirons plusieurs », assure Anne Hidalgo, qui espère ainsi accueillir puis dispatcher les 20 à 60 nouveaux arrivants quotidiens « vers la structure la plus adaptée à leurs besoins ». Dans cette logique, elle exhorte l’État à débloquer des places pour demandeurs d’asile, en vue de fluidifier toute une chaîne d’hébergement passablement encombrée. L’adjointe à la Solidarité Dominique Versini – cofondatrice du SAMU Social – va encore plus loin, prônant la régularisation des sans-papiers casés dans les hôtels d’urgence, au prétexte que, de toute façon, ils ne quitteront jamais le territoire. Dès lors, ils pourraient s’intégrer et libérer des lits. Voire prétendre à un HLM ?

Certes, les faits ne lui donnent pas tort : seuls 1 à 5% des déboutés sont reconduits dans leur pays d’origine. À l’échelle européenne, 34% des exilés en situation irrégulière ont été expulsés en 2014, pour un coût de 4 000 euros par personne. Mais faut-il pour autant s’en accommoder ? Que penser du désastreux signal véhiculé par des régularisations massives, qui produiraient l’effet d’une pompe aspirante ? Comment ne pas y voir un cinglant aveu d’échec à maîtriser une immigration en roue libre et à faire respecter la loi ? Comment empêcher les clandestins d’y percevoir un formidable encouragement, s’ils sont tôt ou tard absous par l’administration ? Place Bauveau, on n’est pas spécialement enchanté par l’initiative de l’Hôtel de Ville : « L’État est engagé depuis des mois dans la résorption des campements de migrants à Paris. Cette action résolue a permis la mise à l’abri plus de 8 500 personnes ces derniers mois, afin de leur offrir un accueil digne et de les accompagner dans leur démarche vers l’asile. 16 000 places de CADA auront été créées sur le quinquennat, c’est un effort inédit. » Où s’arrêtera-t-on ?

Les CADA (centre d’accueil pour demandeurs d’asile), parlons-en. Leur nombre de places, qui a quadruplé en dix ans dans l’Hexagone, devrait s’approcher des 35 000 en 2016. Ils sont gérés par des sociétés d’économie mixte ou des associations subventionnées, qui ne tireraient aucun avantage d’un tarissement migratoire. Telle l’inamovible France Terre d’Asile, également en charge du futur camp « humanitaire » parisien, avec Emmaüs Solidarité et Aurore. Pour mémoire, la Cour des comptes estime à 13 724 euros le coût d’un demandeur d’asile, compte tenu de l’accompagnement, l’hébergement, l’aide juridictionnelle, les allocations, la CMU et l’AME. Ceux qui sont admis en CADA bénéficient d’une allocation mensuelle de subsistance (AMS) de 91 à 718 euros par mois. Les autres échouent dans les 47 000 places d’hébergement d’urgence, dont 22 000 nuits d’hôtel, et touchent l’allocation temporaire d’attente (ATA) de 340,50 euros par mois (qui a augmenté de 179 % en quatre ans). Le coût moyen d’un centre provisoire d’hébergement est évalué à 35 euros par personne et par jour. Les premières évacuations de campements parisiens, en juin 2015, avaient obligé l’État à débourser en quelques semaines la coquette somme de 10 millions d’euros pour héberger 1 020 migrants, confiait à l’époque Jean-François Carenco, préfet de Paris et de l’Ile-de-France. « Il y a certains endroits, c’est plus des réfugiés, c’est des bandits. », déclarait-il dans la foulée.

Trop, c’est trop. Même le Dalaï Lama le dit : « L’Europe ne peut pas devenir un pays arabe. » Au fil des années, l’image de la capitale ne cesse de se dégrader. La délinquance fait fuir les touristes, notamment chinois, au point que 26 000 policiers et agents de la Ville avaient dû être déployés l’été dernier pour surveiller les zones les plus exposées. Il y a quelques jours, la justice a donné raison à l’association de riverains de la rue Dejean, dans le 18e arrondissement, qui avait déposé plainte contre la mairie de Paris pour rupture d’égalité avec ses concitoyens parisiens en matière de sécurité. Leur quartier, gangréné par les vendeurs à la sauvette, les dealers, les prostituées et autres spécimens, était devenu un lieu de pugilats et d’agressions jonché de détritus, dans l’indifférence totale de la municipalité. « Paris commence à ressembler au Bronx », déplorait en 2013 Frédéric Péchenard, l’ex-chef de la Police nationale. Visionnaire.

Mais Madame Hidalgo ne semble pas s’en émouvoir, trop affairée à parachever ses manœuvres clientélistes. L’enjeu est multiple : satisfaire et gonfler son électorat bobo et immigré, faire fuir les classes moyennes qui ne votent pas pour elle, caresser dans le sens du poil ses adjoints écolos et communistes, alors que ceux-ci ne représentent plus rien au plan national, attiser avec un opportunisme cynique la lutte des classes en diabolisant les bourges et en cassant « les ghettos de riches », comme s’en gargarise son adjoint au logement Ian Brossat. Dans un climat électrisé par les tensions sociale, les grèves, les groupuscules d’extrême gauche, son coup d’éclat « humanitaire » ne pouvait mieux tomber. La voilà résolue à devenir la pasionaria du vrai socialisme, l’antithèse d’Emmanuel Macron, la bienfaitrice des opprimés, quitte à transformer Paris en cloaque et en usine à HLM, de préférence dans les beaux quartiers, où les nuisances prolifèrent au rythme des constructions d’ensembles sociaux. Mais derrière ce bel altruisme de façade et cet étalage de démagogie à la truelle, se cachent des objectifs plus mercantiles, comme s’en inquiète la Cour régionale des comptes dans son récent rapport. La mairie de Paris a en effet réussi à boucler son budget 2016 grâce aux avances des loyers payés par ses bailleurs sociaux – encaissables sans être échus, pour un montant de 354,4 millions d’euros –, afin de continuer à investir massivement malgré la baisse de ses recettes, et soutenir son programme de 10 milliards d’euros prévu jusqu’à 2020. On comprend mieux l’empressement de la mairie à reconventionner en HLM une partie du parc privé de ces bailleurs. Il faut dire qu’Anne Hidalgo a littéralement fait exploser la dette parisienne, qui a franchi avec allégresse la barre des cinq milliards, soit cinq fois plus qu’à la fin de l’ère Tibéri en 2001. Depuis le règne socialiste, les charges de personnel et les dépenses sociales ont réalisé des envolées supersoniques. Sans oublier les petits arrangements entre amis : lors du débat sur l’orientation budgétaire en octobre 2015, elle a subrepticement glissé une mesure augmentant de manière considérable le quota de logements sociaux municipaux attribués aux fonctionnaires de la ville, fixé désormais à 25% !

On a la maire qu’on mérite, serait-on tenté de conclure. Une maire qui vire à gauche toute mais qui n’est pas capable de tenir elle-même son parapluie, qui interdit de cité les automobilistes modestes ayant une voiture trop vétuste, qui dilapide l’argent du contribuable. Qui balance des hashtags #WelcomeRefugees sur Twitter in english mais qui baragouine trois phrases d’anglais incompréhensibles à son homologue londonien Sadiq Khan. Qui réaménage la voirie parisienne en dépit du bon sens, qui réhabilite des immeubles haussmanniens en HLM, au mépris de notre patrimoine culturel. Qui fait bâtir son camp de migrants, sans se soucier d’alimenter un système pervers, de favoriser indirectement des trafics d’êtres humains qui engraissent des réseaux. Un camp de quelques centaines d’individus, un trompe-l’œil qui ne règlera rien et ne fera que métastaser le problème. Mais pourquoi s’en priverait-elle puisque l’opposition ne manifeste que de molles protestations, voire une complaisance toxique, face à une politique médiocre régie par des impératifs électoralistes, qui dépèce peu à peu la ville de son âme.

Bataille de la Somme: Hollande sèche la cérémonie

112
bataille somme hollande
Tombes britanniques dans la Somme. Sipa. Numéro de reportage : 00753708_000014.
bataille somme hollande
Tombes britanniques dans la Somme. Sipa. Numéro de reportage : 00753708_000014.

On était encore bouche bée de la manière dont le centenaire de la bataille de Verdun avait été commémoré le dimanche 29 mai qu’une information relayée par France 3 Picardie est passée quasi inaperçue : François Hollande ne participera pas aux commémorations de la bataille de la Somme qui auront lieu le 1er juillet prochain. La raison de cette absence serait, toujours selon France 3 Picardie, l’absence de la reine d’Angleterre qui, faut-il le rappeler, vient de fêter ses 90 ans.

Pourtant, de nombreux chefs d’Etat sont attendus pour cette cérémonie car, si pour les Français la plus grande bataille de la première guerre mondiale est Verdun, pour les pays du Commonwealth, c’est la Somme.

Dans cette terrible bataille plus d’hommes sont tombés qu’à Verdun, ce qui veut tout dire. Les troupes du Commonwealth y ont perdu en cinq mois de combats 203 000 hommes, les Français 66 000 (163 000 à Verdun) et les Allemands 170 000 (143 000 à Verdun). On comprend mieux en lisant ces chiffres l’importance de cette bataille pour les Britanniques, Canadiens, Néo-Zélandais, Australiens ou Sud-Africains.

Le 1er juillet 1916, jour de l’offensive alliée, est le jour le plus meurtrier de toute l’histoire militaire britannique puisque ce jour là, plus de 19 000 « Tommies » ont laissé leur vie sur le champ de bataille. Le régiment royal de Terre Neuve, composé de Canadiens, perdit le même jour 801 de ses hommes sur 865, ce qui fait un taux de perte de 92%…

La moindre des choses serait, puisqu’il n’est pas encore trop tard, que le président de la République se rende à Thiepval, lieu des commémorations comme il s’est rendu à Verdun pour rendre hommage à nos alliés qui ont perdu plus d’un million d’hommes à nos côtés dans cette terrible guerre. Finalement, qu’importaient l’Alsace et la Lorraine à l’Australien de Sydney, au Néo-zélandais d’Auckland, au Sud-Africain de Durban, au Canadien de Montréal ou à l’Ecossais de Glasgow ?

Après les attentats du 13 novembre, alors que l’équipe de France de football devait aller jouer à Wembley contre l’Angleterre, le stade britannique fut pavoisé aux couleurs de la France et de la devise « liberté, égalité, fraternité ». Le Premier ministre David Cameron et le prince William étaient même venus déposer des gerbes de fleurs au bord de la pelouse avant de chanter avec le public pour qui les paroles défilaient sur le tableau d’affichage La Marseillaise.

On a senti ce soir-là une empathie et un soutien magnifiques de l’autre côté de la Manche qui fit chaud au cœur en ces jours de deuil. Aussi, on aimerait que la France ne brille pas par son ingratitude le 1er juillet prochain en mémoire de ces hommes venus du bout du monde mourir pour nous.

On nous parle toujours du fameux « devoir de mémoire », il serait bon cette fois-ci d’y ajouter un devoir de présence…

L’homme qui ne faisait pas rêver

68
(Photo : Denis ALLARD/REA)
(Photo : Denis ALLARD/REA)

Il n’y a aucune raison de détester Alain Juppé. Je le sais, j’en ai cherché. Certes, le maire de Bordeaux ne suscite guère de sentiments très passionnés (sauf, peut-être, chez Jérôme Leroy, le communiste de notre bande…). Après tout, la passion, en politique, ça ne dure pas très longtemps et ça a tendance à finir dans les abysses des sondages. Mais soit Alain Juppé est un sacré comédien, soit il ressemble beaucoup à ce qu’il a l’air d’être : un type bien sous tous rapports, catégorie premier de la classe. On se dit qu’avec lui, ce sera sans surprises – ni trompettes. Alain Juppé ne nous promettra pas de terrasser la finance, de réduire la fracture sociale ou de faire plier Angela Merkel. Sa campagne sera raisonnable sur toute la ligne, genre « on ne peut pas dépenser ce qu’on n’a pas » et « sans l’Europe, la France n’est rien ».

Et puis, il paraît que Super-Alain va réhabiliter la fonction présidentielle. Avec lui, pas de « Avec Carla, c’est du sérieux ! » ni de vaudeville à l’Élysée. Ne serait-ce que l’imaginer se rendant en « loucedé » et en scooter chez son amante, ou disant « pauvre con ! » pour éconduire un importun, c’est sacrilège, un peu comme quand on se figurait la maîtresse à poil à l’école (pas moi, bien sûr). Attention, j’ignore tout de la vie privée d’Alain Juppé et de son langage dans l’intimité – il jure peut-être comme un charretier –, mais, comment dire, ce gars-là semble avoir eu deux corps bien avant d’être roi[1. Dans Les Deux Corps du roi (1957, traduction en français 1989 chez Gallimard), le philosophe allemand Ernst Kantorowicz expose la double nature, humaine et souveraine, du monarque, qui possède un corps terrestre et mortel, tout en incarnant le corps politique et immortel.]. On se dit donc, qu’au moins, il fera un monarque républicain tout à fait acceptable, et voici qu’il joue le président-copain. On le voit boire de la bière (un crime pour un maire de Bordeaux) ou faire du vélo – on ne lui a pas dit que, le vélo, c’était moderne au siècle dernier ? Certes, il n’a pas de tee-shirt « NYPD », mais après avoir laissé la journaliste Gaël Tchakaloff[2. Gaël Tchakaloff, Lapins et Merveilles, Flammarion, 2016.] pénétrer dans son intimité, ce « pudique hypersensible » nous apprend, par l’intermédiaire de Camille Vigogne Le Coat[3. Camille Vigogne Le Coat, Je serai président ! L’histoire du jeune et ambitieux Alain Juppé, La Tengo, 2016.], qu’il a été jeune et a collectionné les aventures (tout de même moins que son patron Chirac confie-t-il, finaud). Bref, on a l’impression qu’il est prêt à sacrifier le mystère de sa royale carcasse pour accéder au trône.

Quant à sa politique, on peut gager qu’elle se distinguera brutalement dans le verbe et marginalement dans les faits de celle que François Hollande peine à mettre en œuvre : beaucoup d’Europe, une bonne dose de libéralisme (dont, à tort ou à raison, les Français ne veulent pas, comme en témoigne l’étonnant soutien aux grévistes et bloqueurs) et un discours intraitable sur le déficit budgétaire. Au moins Juppé devrait-il bénéficier d’une légitimité retrempée dans les urnes, pour faire mieux tourner la machine sans toucher aux cadres dogmatiques de la seule politique possible.

Dans ces conditions, pourquoi se désoler de son élection annoncée ? D’abord, précisément parce qu’elle est annoncée et qu’on aime bien les surprises. Comme Balladur, Juppé, candidat du parti des médias et des sondeurs, a été sacré avant l’heure. Ce qui donne bien sûr très envie de voir le peuple faire échouer malicieusement le scénario écrit à l’avance pour lui (celui de droite en l’occurrence puisqu’il paraît que tout se jouera lors de la primaire).

D’accord, mais la France a besoin de souffler, entend-on de toutes parts, et, comme l’observe finement Hervé Algalarrondo, avec Juppé, ce serait Bordeaux au pouvoir. C’est-à-dire, espère-t-on de façon subliminale dans nos belles provinces, un peu de la France d’avant qui reviendrait par magie. Juppé, c’est du neuf-vieux, autrement dit du vintage. À travers lui, on imagine le retour au chiraquisme, voire, pour les électeurs de gauche, au temps béni de l’État-providence et du plein-emploi. « Juppé, c’est la DS en politique », résume Gil Mihaely. Passons sur le fait que ce temps béni avait cours dans un monde de nations et que même Alain Juppé ne pourra pas réaliser le miracle de ramener nos usines sans protéger nos frontières d’une façon ou d’une autre. Malgré l’arnaque qui parvient à faire passer un dirigeant hors sol standard pour un homme du terroir, Juppé au pouvoir ce pourrait bien être Berlin plus que Bordeaux.

Il y a une entourloupe plus sérieuse. Que Juppé se réclame d’une « droite ouverte », fort bien, même si, comme pour la laïcité, il veut signifier qu’il n’est pas vraiment de droite. En tout cas, clairement pas de la droite Tillinac, façonnée par un passé de clochers et de gloire. Non, Juppé, comme le montre Marc Cohen, c’est plutôt la droite « théorie du genre ». L’ennui, c’est que, dans son souci de complaire à la gauche et d’entretenir la « Juppémania », lancée par les Inrocks en novembre 2014 pour célébrer son ralliement à l’adoption homosexuelle, il copie son pire travers : son refus frénétique de voir le réel et sa manie de le repeindre en rose multi-culti avec l’espoir que les mots « vivre-ensemble » créeront la chose. Quand les questions identitaires taraudent les Français, qui découvrent chaque jour avec effarement l’avancée de l’emprise islamiste sur une partie de leurs concitoyens, le chouchou des sondages nous chante l’air de l’identité heureuse et des méchants réacs.[access capability= »lire_inedits »] Ce qui revient à désappointer les électeurs pour séduire les journalistes. S’il s’agit d’un calcul, il prouve que même un homme longtemps surnommé Amstrad (cher jeune lecteur, dans les sombres temps d’avant Steve Jobs, un Amstrad était un ordinateur dernier cri) peut manquer de sens commun. Un de ceux que Renaud Camus appelait il y a quelques années « les amis du désastre ». Du reste, après l’identité, c’est l’éducation elle-même qui est décrétée heureuse. « Sur le collège, j’entends aussi parler d’abrogation, de pétitions, de manifestations, déclare-t-il au Figaro. Le PS dit une bêtise quand il prétend que nous avons saccagé l’Éducation nationale. Ne faisons pas la même chose. » Bref, on le prend pour un père tranquille, c’est un nouveau docteur tant-mieux.

Dans son obsession de se démarquer des « déclinistes » et autres « Cassandre qui annoncent l’effondrement de la civilisation occidentale » (dont chacun sait qu’elle se porte très bien, ah ! non, j’oubliais qu’elle n’existe pas), Alain Juppé ignore que loin des sommets de sa pensée et de sa certitude de fer d’avoir raison, le populo continue à voir ce qu’il voit et à vivre ce qu’il vit. Et, en dépit des instances et réprimandes pressantes qui lui sont faites, à vouloir rester un peuple avec ses traditions et ses petites manies.

Bien entendu, quand on congédie le réel par la porte, il trouve le moyen de revenir par la fenêtre électorale. Les militants du Front national ont senti la bonne odeur des voix à prendre. Homme de droite aimé par la gauche, Juppé correspond parfaitement au portrait-robot du candidat UMPS, autrement dit de l’adversaire idéal de Marine Le Pen. Qui, durant cinq ans, face à lui, pourra apparaître non seulement comme la seule alternative, mais aussi comme le parti de la lucidité. Ainsi, une fois de plus et conformément au théorème de Finkielkraut, aura-t-on fait cadeau du réel au Front national.[/access]

>>> Retrouvez en cliquant ici l’ensemble de notre dossier « Juppé : le pire d’entre nous ? »

Le triomphe du doute

9
L'aéroport de Zaventem, en Belgique, après les attentats du 22 mars (Photo : SIPA/00748199_000073)
L'aéroport de Zaventem, en Belgique, après les attentats du 22 mars (Photo : SIPA/00748199_000073)

Pour trouver la porte d’entrée de la Théorie du kamikaze, le dernier essai publié par Laurent de Sutter, il faut intégrer le paradoxe suivant : il n’y a de réel que de la destruction.

Poursuivant la figure du « kamikaze », littéralement, en japonais, le « vent de dieu », revenu en vogue ces derniers mois lors des attentats terroristes de novembre, Laurent de Sutter attire notre attention sur l’hypothèse suivante : l’attentat-suicide relève – quasi exclusivement – du registre esthétique. L’acte terroriste, et surtout l’explosion sonore et visuelle qui s’ensuivent, sont en effet une représentation excitante (au sens physique des particules) et sidérante (au sens étymologique de « l’aveuglement par les étoiles ») de la destruction du monde matériel construit par les hommes.

Les événements du 11 septembre 2001, par conséquent, constituent une victoire de l’in-humain, conçu doublement comme un stade d’horreur difficilement soutenable et comme une forme de transcendance, celle du « feu » venu du ciel et envoyé par les dieux, sur l’humain.

Dès lors, plus question de qualifier les terroristes de « nihilistes », nous l’avons compris : ce terme galvaudé par les médias dit le contraire de ce qu’ils sont. En allant chercher, provoquer Dieu sur son terrain, les terroristes le font advenir en même temps qu’ils se placent en concurrence avec lui dans le maniement du feu destructeur. Ils signeraient ainsi le triomphe du sceptique (qui ne croit que ce qu’il voit, et a besoin de voir le dieu qu’il prie) sur le croyant, qui croit parce qu’il ne voit pas.

Cela conduit à une distorsion du réel. En voulant atteindre le statut divin – et s’assurer du même coup de son existence – le terroriste inspiré par l’idéologique islamiste en l’occurrence creuse un trou irréparable dans le réel qui le sépare du reste de l’humanité. Ni dieu, ni homme, il se fait pur vecteur de représentation, il n’est plus qu’un être esthétique au service d’une mise en scène dont il n’aura pas le loisir de profiter.

Théorie du kamikaze, de Laurent de Sutter, PUF, 2016.

Théorie du kamikaze

Price: ---

0 used & new available from

Divorce à la balzacienne

5
"La séparation, le divorce", gravure du XIXe siècle (SIPA/00613276_000027)

« Les époux peuvent consentir mutuellement à leur divorce par acte sous signature privée contresigné par avocats, déposé au rang des minutes d’un notaire. » C’est en ces termes que les députés viennent de voter un amendement déposé par le garde des Sceaux, qui permet désormais de se séparer en quinze jours, sans qu’un juge intervienne. S’il y en a un que cette disposition aurait vivement mécontenté, c’est Balzac. Une des grandes inquiétudes de La Comédie humaine concerne la famille : « La base des sociétés humaines sera toujours la famille. Là commence l’action du pouvoir et de la loi », fait-il dire à son Médecin de Campagne (1833).

Balzac pourrait ainsi venir au secours de l’UNAF[1. Union nationale des associations familiales.], pour qui le juge, dans le divorce, « assure, par son indépendance et son impartialité, la protection du conjoint le plus vulnérable ». On trouve une parfaite illustration de ce rôle dans L’Interdiction (1839), quand la cupide marquise d’Espard s’empare de la fortune de son mari, bon bougre lunatique, en le faisant enfermer.[access capability= »lire_inedits »] Elle ne voit, pour s’opposer à ses desseins, que l’intègre juge Popinot : « Les juges, madame, reprit le bonhomme, sont assez incrédules, ils sont même payés pour l’être, et je le suis. »

Même remarque pour la Conférence des évêques de France qui affirme : « Le mariage est une institution au croisement de l’intime et du public. Le divorce sans juge occulterait ce caractère institutionnel du mariage au profit d’un caractère contractuel. » Cette fois-ci, c’est le Balzac de la Physiologie du mariage qui est à la manœuvre. Tout en souhaitant des réformes dans ce texte drôle et rabelaisien, il note cependant : « Le mariage peut être considéré politiquement, civilement et moralement, comme une loi, comme un contrat, comme une institution : loi, c’est la reproduction de l’espèce ; contrat, c’est la transmission des propriétés ; institution, c’est une garantie dont les obligations intéressent tous les hommes. »

Combat d’arrière-garde de quelques réacs, Balzac le premier ? Il faut croire que non. Le mariage hédoniste et le divorce comme produit de consommation ne plaisaient pas non plus au philosophe communiste Michel Clouscard dans Le Capitalisme de la séduction (1981), qui voyait une vraie hypocrisie « phallocrate » dans le désir « que la femme “réussisse” son divorce » pour mieux la lancer sur le marché du travail, « où on réussira à en faire une chômeuse ».

Urvoas est donc bien un vrai ministre socialiste d’aujourd’hui : la preuve, il est attaqué et sur sa droite et… sur sa gauche.

L’interdiction, Balzac, Folio.
Physiologie du mariage, Balzac, Folio.
Le Capitalisme de la séduction, Michel Clouscard, Éditions sociales.[/access]



La géographie, parent pauvre de l’enseignement

43
La rivière Yellowstone, aux Etats-Unis. (Josué Llull/Flickr)
La rivière Yellowstone, aux Etats-Unis. (Josué Llull/Flickr)

L’Histoire est nécessairement constituée de mythes. Si une communauté humaine a pour ambition de justifier le monde qu’elle propose à ses membres, il est de son devoir d’enseigner l’Histoire pour montrer comment et pourquoi on en est arrivé là. Cela n’a rien à voir avec l’Histoire proprement dite, on devrait plutôt appeler cela de l’éducation civique. C’est utile et même indispensable. Les grandes dates, les grands hommes, le rituel, toute la liturgie. Mais tout cela relève d’un savoir de nature ésotérique. Ce n’est pas une science. Et si l’on insiste pour lui donner le nom d’Histoire, pourquoi demander à l’Histoire d’être une science ?

On peut, au contraire, penser sans tomber dans l’effroi, que (presque) tout est faux dans un programme d’Histoire scolaire. Par exemple : que la Renaissance n’est pas un moment de renouveau, mais l’enfoncement dans une impasse matérialiste (ou le contraire). Que la Commune de Paris n’est pas le soulèvement d’un peuple jaloux et sanguinaire, mais un mouvement patriotique et culturellement ambitieux (ou le contraire). Que la Première Guerre mondiale est un soubresaut de telle ou telle nature et pas de telle ou telle nature. Etc.

Peu importe. Le résultat final relève de l’instruction civique. Ou du roman national, si l’on préfère. Et si l’on n’est pas d’accord, on s’en remet à son quant-à-soi et, éventuellement, on fait la révolution. En tout cas, le roman est là, jusqu’à ce qu’on le change. Et s’il n’était pas là, rien ne dit que l’on s’en porterait mieux.

L’historien Paul Veyne a affirmé que l’Histoire était un « roman vrai ». On peut ajouter que contrairement à la littérature, qui est toujours vraie, à sa manière, l’Histoire est un roman faux. Le roman de l’histoire est toujours faux, à sa manière. Il faut le prendre tel qu’il est. De fait, il est aussi impossible à prouver que n’importe quel autre catéchisme. Et aussi utile, voire indispensable pour la vie en société.  Et si les polémiques sur le programme scolaire d’Histoire se succèdent, on ne sait jamais, hélas, de quoi on parle exactement ; de science ou d’idéologie ? D’ailleurs, il y a de fortes chances que les fronts soient renversés sans même que l’on s’en rende compte.

La géographie ? Personne ne s’y intéresse, pas même ceux qui l’enseignent !

En revanche, la géographie échappe généralement au débat. Elle se trouve, de manière inexplicable, hors du périmètre de la pensée critique. Pourtant, ce sont les mêmes élèves et aussi les mêmes professeurs qui sont concernés.

Dans certains pays, la géographie relève du domaine scientifique et non du littéraire. Son enseignement est confié à des professeurs dédiés, non aux professeurs d’Histoire : on sait bien qu’en France, l’immense majorité des professeurs d’histoire-géo sont des historiens. Peut-être est-ce justement une raison de l’angle mort dans lequel se trouve la géographie : personne ne s’y intéresse, pas même ceux qui l’enseignent. Dans ces pays – du moins dans ceux que j’ai pu observer, qui se trouvent au centre-est de l’Europe – on enseigne les fleuves et les mers du monde entier ; le désert d’Atacama, les monts Uluru et Kosciuszko, ainsi que tous les recoins du territoire national. De la géographie lourde, factuelle. Sans que l’on se sente obligé d’y ajouter toutes sortes de supercheries socio-économiques. La géographie est un réservoir inépuisable de connaissances objectives. Il est véritablement désolant de s’en priver, au moment où vacillent justement toutes les certitudes.

En France, en effet, la confusion scientifico-littéraire de l’Histoire s’est étendue à la géographie au point que le programme scolaire dans cette matière est devenu, si c’est possible, encore plus distant des réalités que celui d’Histoire. Et cela, bien entendu, au nom de la proximité avec la réalité.

Voyons la classe de quatrième : une « séquence » sur la mondialisation (sans savoir ce qu’est le monde), une « séquence » sur la gestion des déchets (sans commentaire), une « séquence » sur les catastrophes naturelles (mais on ne sait que peu de choses sur la nature et absolument rien sur les populations que lesdites catastrophes touchent), etc.

Est-ce une caricature ? Est-ce vraiment ainsi ? Plus on s’intéresse à la question, plus on sent le sol se dérober. Et l’on risque de tomber dans les vieux travers. Par exemple : autrefois, c’était mieux. Bientôt, on ressent une grande lassitude à devoir entrer dans le détail de ces programmes absurdes et illisibles.

Gardons notre calme. Prenons, au hasard, une évaluation de troisième. Dans une première partie, les élèves sont invités à placer deux fleuves et deux massifs montagneux de leur choix sur une carte de France. Pas trois, ni quatre. Deux. De plus, le fond de carte indique en pointillés l’emplacement des fleuves et des montagnes.

Deuxième partie : étude de documents. On demande aux élèves d’analyser deux campagnes publicitaires réalisées pour le compte de collectivités territoriales (en l’occurrence une ville et une région), destinées à montrer l’attractivité des territoires provinciaux. L’objectif, entre autres, est de faire dire aux élèves que l’une des deux campagnes est destinée aux investisseurs, l’autre aux ménages.

De la base au sommet, de simples observateurs des événements économiques et sociaux

Est-ce cela, la géographie ? On évoque volontiers la nécessité de rendre l’enseignement attractif. Faut-il vraiment penser que les enfants de 14 ans sont plus intéressés par la distinction entre deux campagnes de publicité, que par l’apprentissage de tous les fleuves du monde, avec ce que cela peut suggérer de pittoresque et d’évasion ?

Je suppose que la question de l’intérêt ou du désintérêt des élèves est une fausse voie. Observons plutôt deux phénomènes concomitants. D’un côté, en enseignant la géographie de cette manière, on encourage les enfants à observer, à raisonner comme s’ils avaient du pouvoir. On les responsabilise, en quelque sorte, dès leur plus jeune âge ; mais sans leur donner les connaissances qui leur permettraient d’exercer ces responsabilités. Dès lors, tout devient égal ou superficiel, en particulier les choix politiques. D’un autre côté, il semble qu’à l’heure actuelle, ceux qui détiennent le pouvoir agissent de plus en plus comme s’ils étaient eux-mêmes de simples observateurs des événements économiques et sociaux ; à tout moment, ils tiennent à communiquer les sentiments puissants qui les habitent, comme le dépit ou l’indignation.

L’enseignement scolaire de la géographie, à l’écart des grands débats, dans ses relations paradoxales avec le monde et avec les événements, est l’antichambre de la double peine socio-économique, de l’injonction politique contradictoire.