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Une apocalypse russe

(Photo : SIPA.REX40318377_000016)

Si la vogue des romans post-apocalyptiques est une bonne nouvelle pour la littérature depuis La Route de Cormac McCarthy qui a fait sortir la fin du monde du divertissement inquiet des seuls amateurs de SF, elle l’est sans doute moins pour notre société et en dit assez long sur nos peurs très contemporaines : hyperterrorisme, catastrophes climatiques, totalitarisme assisté par ordinateur, on en passe et des pires.

L’impressionnant diptyque de la Russe Yana Vagner, constitué de Vongozero et du Lac (Editions Mirobole), imagine qu’un virus élimine avec une rapidité foudroyante la population de Moscou avant de gagner le reste du pays et, sans doute, du monde. En près de mille pages, nous suivons à travers le récit d’une unique narratrice, Anna, l’odyssée glacée et désespérée d’un groupe de fuyards vers un lac proche de la frontière finlandaise, Vongozero.

Sur cette trame relativement classique, l’auteur tisse pourtant un récit d’une grande finesse psychologique et d’un réalisme troublant. Sans doute parce qu’il y a ici à l’œuvre un redoutable procédé d’identification savamment orchestré par Yana Vagner. Anna nous ressemble comme nous ressemblent son mari et ses voisins qui vivent à quatre-vingts kilomètres de la capitale, dans une zone résidentielle composée de quelques confortables datchas au milieu de la forêt. Comme nous, rien ne les a préparés au chaos et leurs problèmes personnels plus ou moins dérisoires, leurs petites misères ont malgré tout du mal à céder le pas devant une catastrophe pourtant évidente. Yana Vagner a compris qu’il est difficile, sauf par pure convention « hollywoodienne », de croire que des périodes troublées transformeraient les uns en superhéros survivalistes et les autres en victimes désignées, que nos jalousies, nos envies, nos frustrations s’oublieraient avec les premiers cadavres sur une route enneigée ou les premiers militaires débandés et pillards qui arriveront, la nuit, devant la véranda.

Ainsi en est-il d’Anna, mère de Micha, un garçon de quinze ans, et récemment remariée avec Sergueï. Sergueï a laissé à Moscou une première femme, Irina, et un petit garçon. C’est à la fois un remord et une inquiétude pour Anna qui n’aime pas non plus particulièrement ses voisins et notamment Leonid, un nouveau riche, et sa femme Marina. Elle a plus de sympathie pour Boris, le père de Sergueï , un vieil original alcoolique, ancien universitaire, qui vit dans un village retiré où il passe son temps à se saouler avec des paysans. C’est pourtant avec ces gens-là, bon gré mal gré, et sous l’impulsion de Boris, qu’Anna devra accepter de partir à bord d’un convoi de quelques 4X4 chargés hâtivement de vivres, d’essence, de trois carabines et de vêtements chauds pour un refuge de chasse sur un lac, à quelques centaines de kilomètres. Quelques centaines de kilomètres qui vont se révéler un véritable calvaire en plein hiver russe alors que l’ensemble du système s’effondre et que la contamination semble suivre les personnages à la trace.

On pourra admirer, dans ces deux romans, la manière dont Yana Vagner rend compte d’une société russe qui finalement, mondialisation oblige, ressemble désormais beaucoup à la nôtre – malgré l’habitude de manger du saucisson au petit déjeuner -,  ou encore dont elle suggère, par petites touches, de loin en loin, ce qui rend le tout d’autant plus angoissant, la perte progressive de tous les repères sociaux et moraux sous l’effet d’une crise majeure.

Mais ce qui marque surtout ici, c’est l’épaisseur des personnages qui nous deviennent incroyablement proches sous le regard toujours inquiet d’une Anna vulnérable qui se demande pourquoi son mari, par exemple, a pris des risques énormes pour aller rechercher son ex-femme et son fils dans une Moscou en quarantaine,  agonisante et glacée. Au point que nous ne pouvons nous empêcher de nous demander en permanence comment nous, nous réagirions dans de telles circonstances, en subissant ce qu’ils subissent, et notamment dans le second volume, face à cette obsession terrible de la faim dans une survie misérable décrite sans concessions.

Long monologue intérieur aux allures de requiem, Vongozero et Le Lac sont une authentique découverte pour laquelle il faut remercier les jeunes éditions Mirobole qui ont pris tous les risques et qui ont bien fait.


Avez-vous déjà vu une Vietnamienne en burkini?

burkini colonisation plenel indigenes
Wikipedia. Giorgio Montersino.

Dans la polémique du burkini, la vulgate culpabilisatrice complaisamment relayée par certains médias comme Mediapart voudrait faire du Français un colon dans l’âme qui n’aurait pour objectif que de persécuter ses ex-colonisés, maghrébins en tête.

Disculper les islamistes

On connaît bien cette théorie animée par les Indigènes de la République ou le CCIF. Elle serait restreinte à ces groupuscules activistes, ce ne serait pas bien grave, mais elle est appuyée par de nombreux sociologues patentés comme Liogier ou Fassin à qui leurs passages répétés à la télévision a conféré une certaine autorité.

Cette théorie du colonialisme domestique et perpétuel ne vise pas tant à culpabiliser les Français non-immigrés qu’à disculper les auteurs des attentats qui seraient des révoltés contre un ordre injuste. Leur théorie a même trouvé un écho chez le Pape François qui voyait dans les djihadistes venus de Molenbeek des miséreux issus d’un ghetto.

Enfermer les immigrés

Cette théorie du ghetto enfermant les immigrés dans leur condition d’ex-colonisés se heurte à la réalité des chiffres : avec son taux de prélèvement et son taux de redistribution sociale records, la France a peut-être des ghettos, mais chacun y bénéficie alors de l’école gratuite, des allocations familiales, de l’aide au logement et d’ habitations à loyers modérés, de l’aide à la rentrée scolaire, d’allocations chômage, de la formation continue, de la bibliothèque et de la piscine gratuite, de la médecine et des médicaments gratuits, du RSA, de maisons de la culture, d’infrastructures internet modernes et à bas coût… Bref, on est loin des conditions de vie du ghetto de Varsovie en 1944 et c’est faire injure à ceux qui ont vécu et sont morts dans un ghetto que de leur associer les conditions de vie dans la société libérale avancée.

Mais oublions cette ineptie et prenons pour postulat que la France continuerait à exercer une « pression coloniale » sur les ressortissants des pays faisant partie de son ex-empire. Et que cette pression serait la cause de la révolte de certains immigrés d’origine maghrébine. Les mêmes causes produisant les mêmes effets dans des circonstances comparables, on devrait voir d’autres colonisés entrer en révolte ou revendiquer leur indépendance culturelle…

Avez-vous vu une Vietnamienne en burkini à la plage ou en tenue traditionnelle dans une sortie scolaire ? Avez-vous vu un Vietnamien se faire sauter au Bataclan au cri de « Bouddha est grand » ? Avez-vous vu des Vietnamiens mitrailler des enfants juifs ? Avez-vous vu des Vietnamiens provoquer une rixe à l’hôpital parce qu’un homme examine leur femme ? Avez-vous vu un chauffeur de bus vietnamien refuser de prendre son service parce qu’une femme a touché son volant ? Avez-vous vu des Vietnamiens harceler des jeunes filles dans le métro parce qu’ils trouvent leurs jupes trop courtes ?

Les Vietnamiens s’intègrent si bien

Pourtant, les Vietnamiens ont vécu comme les Maghrébins pendant 80 ans sous le régime colonial français (une colonie d’administration directe – la Cochinchine – et deux protectorats – le Tonkin et l’Annam – comme en Afrique du Nord). Pourtant, les Vietnamiens ont eu à subir la morgue des colons français venus s’enrichir dans la récolte de l’hévéa. Pourtant, certains Vietnamiens ont connu le bagne de Poulo Bidong et la déportation. Pourtant, les Vietnamiens sont en France une minorité visible. Pourtant, les Vietnamiens se sont libérés, eux aussi, par une guerre de décolonisation âpre et rude.

Mais partout où ils se sont implantés (France, Canada, Etats-Unis), les Vietnamiens se signalent par leur intégration rapide, par l’excellence de leurs résultats scolaires, par leur promotion dans la société en devenant commerçants, ingénieurs, publicitaires, médecins, professeurs, par leur taux de criminalité proche de zéro. Par leur participation aux progrès de la société.

La théorie culpabilisatrice du néo-colonialisme ne tient pas. Elle fait injure aux millions de Maghrébins qui comme les Vietnamiens se sont déjà intégrés en devenant eux aussi commerçants, médecins ou professeurs et vivent en toute laïcité. Elle veut les enfermer dans un statut de sous-citoyens oppressés par un colonialisme imaginaire qui justifierait que les moins intégrés ne s’intègrent jamais et ne trouvent leur issue que dans la révolte ou la sécession. Elle refuse de chercher les vraies causes qui font que 25% des candidats au djihad sont des convertis et qu’ils rejoignent d’autres fanatisés eux-mêmes souvent issus de familles maghrébines complètement intégrées et non-religieuses. Elle refuse de voir que c’est par la référence croissante à des textes religieux où sont répétés toutes les deux pages que la cohabitation avec les laïcs, les chrétiens et les juifs est impossible que se forge l’exclusion. Elle refuse sans doute de voir que si les Vietnamiens s’intègrent si bien, c’est que comme les Français ils sont à 80% sans religion ou complètement laïcisés.

Burkini, par magazinecauseur

Burkini: pour en finir avec les juristes du dimanche

Marseille, août 2016 (Photo : SIPA.AP21939060_000001)

La réservation d’un Aqualand par une association salafiste dans les Bouches-du-Rhône, puis l’arrêté municipal du maire de Cannes interdisant pour le mois d’août le port du burkini sur une plage de sa ville, ont suscité des polémiques qui témoignent d’un changement politique majeur. Les attentats du début de l’été ont en effet favorisé un changement de perspective au sein de la masse des Français. Les attentats de Charlie et du Bataclan avaient déjà provoqué un effet de sidération et d’anxiété. Mais aujourd’hui, à la focalisation sur l’ennemi principal que l’on présentait, c’est-à-dire Daech, a succédé la prise de conscience que le djihadisme était aussi et surtout un problème interne à la France. Les assassins sont souvent de jeunes Français qui non seulement se sont placés en dehors de la communauté nationale, mais rêvent de la détruire. Et la majorité des Français, surtout dans les couches populaires qui ont vu se transformer les quartiers sous l’influence insidieuse d’un islam salafiste séparatiste, considèrent désormais que le problème principal est celui-là. L’idéologie — parce qu’il faut marteler que c’en est une — véhiculée et enseignée par ce courant est considérée comme pouvant facilement conduire les plus disponibles à la barbarie. Cette idéologie — qui veut que l’autorité publique supérieure n’est pas la République mais Allah et que la charia est supérieure à la loi française — sert de base à un combat politique visant à l’instauration d’un communautarisme séparatiste religieux. Et cette mise en cause de l’unité nationale angoisse et révulse les couches populaires.

Curieusement, la violence des réactions et l’hystérisation du débat, après la prise de l’arrêté par le maire de Cannes et la décision rendue en référé, ont été d’abord le fait des opposants à la mesure, appartenant à ce qu’on appelle la « gauche morale ». Mais l’accaparement des grands médias par les tenants de cette gauche-là a été perçue cette fois-ci comme une provocation et a fini par provoquer, par l’intermédiaire des réseaux sociaux et de la presse de province, une réaction d’une ampleur inhabituelle. Panique à bord chez les belles âmes qui sont remontées à l’assaut, sans peur du ridicule en exhumant des photos des maillots du début du XXe siècle, et sans peur d’une propagande mensongère avec l’affaire de Sisco.



Cette perte de sang-froid de la « bien-pensance » est provoquée à mon sens par sa prise de conscience de la catastrophe qui l’attend. La campagne présidentielle qui va commencer le 1er septembre et la probable sinon inéluctable victoire de la droite de gouvernement, va achever de pulvériser son magistère moral déjà bien endommagé.

Fort normalement, les tenants de la complaisance avec l’islam intégriste ont invoqué en la dévoyant la « laïcité » pour justifier les provocations calculées des salafistes. Et ensuite, le respect de la liberté et en particulier celle de s’habiller comme on veut. Cela fait sourire de la part de personnes qui sont restées totalement muettes face aux atteintes aux libertés publiques particulièrement graves qui ont émaillées le quinquennat de François Hollande. Or, le débat de fond était avant tout politique. Il s’agit de savoir quelle attitude adopter face à l’offensive politico-religieuse d’un islam salafiste auquel une majorité de Français — à tort ou à raison — reproches deux choses, rappelons-le : d’abord d’être une idéologie servant de sas à ceux susceptibles de basculer vers le djihadisme, ensuite d’être un projet communautaire séparatiste antirépublicain. C’est donc tout simplement une question d’ordre public. En France, où la culture administrative est forte et la culture juridique faible, on rencontre un maximum de juristes amateurs qui n’hésitent pas à expliquer péremptoirement aux spécialistes les questions auxquelles eux-mêmes ne comprennent rien. Et là ils se sont déchaînés.

L’organisation de l’événement « tous en burkini à l’Aqualand » était susceptible de troubler l’ordre public par son côté provocateur dans une période extrêmement tendue du fait des massacres de juillet. Mais, contrairement à ce qu’ont mensongèrement prétendu quelques élus indignes, ce n’était pas un événement privé, mais bien une manifestation publique et commerciale. Soumise de ce fait aux règles du droit pénal prohibant la discrimination. On trouvera ici exprimé avec concision le problème juridique posé. Et on y verra que l’objectif des organisateurs était bien d’instaurer entre les citoyens une discrimination religieuse et communautaire interdite.

Concernant l’arrêté du maire de Cannes, le problème se posait en des termes très différents. Constatant probablement comme je l’ai fait que, pour l’instant, malgré l’horreur des massacres et en particulier celui perpétré à quelques kilomètres de là, les Français parvenaient à garder leur calme, mais que cette maîtrise était fragile, la Ville a estimé qu’il était inutile de mettre de l’huile sur le feu. Les incidents de Sisco — qui n’ont même pas eu besoin d’un burkini pour être déclenchés — ont montré que ces inquiétudes n’étaient peut-être pas infondées. Le maire a donc, dans le cadre de l’exercice de ses pouvoirs de police, en tenant compte d’une situation particulière et exceptionnelle liée aux attentats et à l’état d’urgence, pris un arrêté limité, d’interdiction du costume de bain salafiste. Limité bien entendu aux plages de sa commune mais limité surtout au seul mois d’août 2016. Ce fut immédiatement un énorme tintamarre.

Était-il opportun politiquement de prendre cette décision spectaculaire à ce moment-là ? Là était le vrai débat, mais il ne fallait surtout pas qu’il ait lieu. « Arrêté illégal » affirmaient les belles âmes qui adorent user de l’argument d’autorité juridique, persuadées que le droit qu’elles ignorent, se plie à leur vision du monde. Premièrement l’arrêté avait été pris par un maire Les Républicains, et ça, c’est bien évidemment directement illégal. Deuxièmement, c’était une décision raciste qui allait provoquer la guerre civile, deuxième énorme motif d’illégalité. Les associations groupusculaires habituelles ont fait leur boulot et formé un recours devant le tribunal administratif de Nice contre l’arrêté.

Quel était le problème ? Les collectivités locales, en application de l’article 72 de la Constitution s’administrent librement, dans le respect de la loi. On peut demander a posteriori au juge d’apprécier si la loi a été respectée en saisissant le tribunal administratif pour lui demander de le vérifier et sinon de prononcer l’annulation de la décision. Le problème est que les institutions publiques bénéficient d’un privilège, celui de l’exécution d’office, ce qui veut dire que les décisions de l’administration sont immédiatement exécutoires même s’il y a un recours, celui-ci n’étant pas suspensif. En cas d’urgence il faut donc saisir en même temps le juge des référés qui doit statuer rapidement et peut prononcer la suspension de ce caractère exécutoire. Si deux conditions sont réunies : urgence, et un moyen sérieux au fond. Le juge de Nice a considéré qu’aucune des deux conditions n’était remplie. L’arrêté est donc resté exécutoire. Il appartiendra donc par la suite au tribunal administratif d’examiner l’affaire au fond.

Que disent les textes ?

Ce fut bien sûr un nouveau tollé et, comme pour le refus de libération conditionnelle de Jacqueline Sauvage, le magistrat concerné en a pris plein la tête. Chacun sait que dans notre pays on respecte la justice mais uniquement quand elle vous donne raison. Le mieux, avant de l’insulter, aurait peut-être été de se reporter à ce qu’il a écrit. Sachant que les débats doctrinaux sont tout à fait passionnants, mais que le seul avis qui compte, pour être opératoire, c’est celui du juge… « Dans le contexte de l’état d’urgence et des récents attentats islamistes survenus notamment à Nice (…) la forme de tenues de plage affichant leur religion (…) sont de nature à créer ou exacerber des tensions (…) et un risque de trouble à l’ordre public (…) Le port d’une tenue vestimentaire distinctive (…) peut en effet être interprétée comme n’étant pas (…) qu’un simple signe de religiosité. (…) La mesure de police limitée au mois d’août prise par le maire de Cannes (…) n’est pas disproportionnée par rapport au but poursuivi. »

Pour prendre cette décision, le magistrat s’est appuyé un arrêt du Conseil constitutionnel de novembre 2004 qui disposait « que le droit garanti (à sa conviction religieuse en public) a le même sens et la même portée que celui garanti par l’article 9 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ; qu’il se trouve sujet aux mêmes restrictions, tenant notamment à la sécurité publique, à la protection de l’ordre, de la santé et de la morale publics, ainsi qu’à la protection des droits et libertés d’autrui ».

Le Conseil d’Etat, quant à lui, avait précisé dans un arrêt du 25 novembre 2014 que « l’organisation des relations entre l’État et les Églises en France repose sur un principe simple et clair : la religion relève de la sphère privée, l’État affirmant son indépendance et sa neutralité à l’égard des institutions religieuses. Toutefois, la liberté religieuse ne se borne pas à la liberté de croire ou de ne pas croire. Elle implique une certaine extériorisation qu’il s’agisse de l’exercice du culte ou tout simplement de l’expression – individuelle ou collective – d’une croyance religieuse. Il convient dès lors de garantir la conciliation entre l’intérêt général et l’ordre public, d’une part, la liberté de religion et son expression, d’autre part. » Pour le juge de Nice, l’arrêté du maire a bien garanti la conciliation entre l’ordre public et la liberté religieuse.

Il y a eu d’autres arrêtés dont on ne garantira pas l’absence d’arrière-pensées démagogiques. Certains concernent par exemple les plages de la mer du Nord où la combinaison intégrale est pourtant indispensable à qui ne veut pas devenir tout bleu et claquant des dents. Ils feront également l’objet de recours et il n’est pas impossible alors que le Conseil d’État se saisisse du problème afin d’émettre un avis. On voit mal comment celui-ci pourrait contredire sa jurisprudence de novembre 2014.

Finalement, le droit c’est bien pratique, cela permet de poser les termes du débat. Et en l’occurrence d’éviter les arguties juridiques pour aborder de face la vraie question politique : quels rapports doit entretenir l’État français avec l’entreprise salafiste ?

Burkini, par magazinecauseur

Les nouveaux curés

(Photo : Craig Sunter - Flickr - cc)

Officiellement, il y a à peu près 50 ans, la société québécoise s’est débarrassée de ses curés. On leur reprochait de chercher à contrôler notre vie. Ils nous culpabilisaient en nous accusant de commettre des péchés. Ils voulaient gouverner nos consciences. Les gens en avaient marre.

Autant la religion est respectable dans son propre domaine, autant elle peut être exaspérante lorsqu’elle domine nos vies. Dès lors, nous nous croyons libres. Chacun fait ce qu’il veut de sa vie. Mais en sommes-nous vraiment certains?

Se pourrait-il que de nouveaux curés aient pris la place des anciens ? On sent bien, aujourd’hui, peser sur nous une nouvelle morale qui ne dit pas son nom.

On reconnaît les nouveaux curés à leur manière de vouloir régenter chaque parcelle de notre existence, et de nous présenter comme des individus mauvais si nous résistons à leurs ordres.

Au nom de la santé, ils veulent aseptiser la vie. Ils l’abordent en sarrau, avec un masque hygiénique. Viandes, charcuteries, alcools, boissons sucrées, sexe, tabac, friandises : dans leur monde idéal, ils pourraient tout interdire. Les nouveaux curés ne comprennent pas que les excès participent aussi au bonheur de la vie.

Mais au-delà de la vie quotidienne, les nouveaux curés règnent aussi.

Vous trouvez que vous payez trop d’impôts et que les services publics sont souvent misérables ? On vous traitera d’égoïste.

On vous interdira aussi de penser librement. En la matière, il y a un nouveau catéchisme auquel il faut croire et dont il faut réciter les articles.

Le monde doit être sans frontières. Les peuples doivent se diluer au nom de l’ouverture. Il doit y avoir toujours plus d’immigration et c’est à la société d’accueil de s’adapter aux immigrés. D’ailleurs, si l’intégration fonctionne mal, c’est la faute de la société d’accueil.

Vous devez penser du bien de toutes les religions et ne jamais vous questionner sur l’une d’entre elles en particulier.

Ah oui, n’oubliez pas que les sexes n’existent pas. Hommes et femmes sont des constructions imaginaires qu’il faudra déconstruire.

Mais vous doutez de cela ? Et vous confessez vos doutes ? Vous commettez un péché idéologique. On vous fustigera, on vous excommuniera. Raciste ! Xénophobe ! Islamophobe ! Sexiste ! On vous collera ces étiquettes pour vous transformer en monstre.

Hors de l’Eglise politiquement correcte, point de salut ! Vous devez avoir honte de vous-mêmes. Normal, vous avez des pensées honteuses !

Ces nouveaux curés dominent les médias, les réseaux sociaux et l’éducation. Dans leurs rêves les plus fous, eux seuls décideraient qui aurait le droit de parler publiquement ou non.

Il y a bien des manières de lutter contre les nouveaux curés. La meilleure, c’est de se ficher de leurs commandements et de leur faire comprendre qu’on ne se soumettra plus à leurs interdits.

Quand le commun des mortels ne croit plus à une religion, ses grands prêtres misent sur la peur. Ils nous insultent ? On doit leur rire au visage pour reprendre notre liberté.

Cet article a été initialement publié dans Le Journal de Montréal.

Burkini: sur la plage, les pavés

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burkini plages islam liberte

Que l’islamisme militant soit en burkini, en caleçons longs ou en chapeau melon, on s’en fout. Sa vêture n’est que le signe de son ambition de conquête culturelle et cette dernière commence par celle de l’espace public.

Les plages estivales où les corps libérés s’adonnent au culte solaire comme s’y élèvent les éphémères châteaux de sable, prêtent à sourire de toutes fantaisies. Et pourquoi pas le burkini si, comme cédant à une mode, certaines s’en affublent malgré le peu de confort de ce déguisement fût-il porteur dans ses replis humides du fanion de l’islam ?

On commence par une plage, ici et là, Nice, Marseille, Cannes, etc, et la condamnation des maires, soucieux de préserver l’ordre public[1. 11 communes du littoral ont pris un arrêté interdisant le port du burkini sur leurs plages (Nice Matin, du 19/08/16).] , suscite la protestation des bobos qui ne voient rien d’autre dans ces exhibitions que la liberté de la femme musulmane de vêtir son innocence comme il lui plaît.

Oui, bien sûr, comme il lui plaît. Ne nous étonnons donc pas si nos bien-pensants, de la Ligue des droits de l’homme, au MRAP, à l’ineffable Collectif contre l’islamophobie en France et j’en passe, prennent courageusement le parti des nouvelles naïades sans voir que ces dernières (bien encadrées) n’investissent les plages qu’à titre d’essai, en éclaireuses dévouées destinées à tester le ventre mou des us et coutumes occidentales. Non, la République n’a rien à céder aux tentatives d’islamisation, quelles que puissent en être les formes et les exigences. Et les musulmans qui se réclament de la liberté républicaine en tant que citoyens français non plus.

Burkini, par magazinecauseur

Daech, c’est le wahhabisme plus le martyre

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daech islam iran hanne
Propagande djihadiste de l'EI. Sipa. Numéro de reportage : 00704518_000006.

Retrouvez la première partie de cet entretien ici

Daoud Boughezala. Dans votre livre Anatomie de l’Etat islamique co-écrit avec Thomas Flichy de la Neuville, vous liez le califat décrété à Mossoul en juin 2014 à son devancier abbasside que les Mongols ont abattu à Bagdad en 1258. De quel califat les partisans d’Abou Bakr Al-Baghdadi se réclament-ils (omeyyade, abbasside, ottoman…) ?

Olivier Hanne[1. Islamologue, agrégé et docteur en histoire, Olivier Hanne est chercheur associé à l’université d’Aix-Marseille.]. Daech ne ne se réclame surtout pas du califat omeyyade parce qu’il n’est pas hachémite, c’est-à-dire issu du clan du Prophète. Qui plus est, les Omeyyades ont très mauvaise réputation sur le plan de la piété. Mais ils ont un avantage sur les Abbassides : ce sont les grands conquérants de l’Empire islamique. Comme Daech aujourd’hui, les Abbassides prétendaient accomplir une réforme religieuse et politique du califat que les Omeyyades auraient malmené. Dans une certaine mesure, cette prétention à incarner le califat abbasside correspond à l’opposition entre Daech et Al-Qaïda. Aux yeux de l’Etat islamique, Al-Qaïda s’apparente un peu aux Omeyyades. Dans la mouvance djihadiste, il y a beaucoup de non-dit autour de ces questions.

Lorsqu’ils égorgent un prêtre comme à Saint-Etienne-du-Rouvray, les djihadistes rompent-ils avec la tradition islamique califale ?

Au nom de sa prétention à incarner le califat abbasside, l’Etat islamique est obligé de justifier tous les débordements militaires qu’il a commis. Pour ce faire, ses membres ont récupéré toutes les théories militaires du djihad, mais aussi les hadiths de Boukhari, un savant du IXe siècle ayant fait une compilation des dits et faits prophétiques, dont un livre entier consacré au djihad. Dans tous ces livres de piété liés au Prophète ou à la tradition, on trouve un descriptif très précis de la manière dont on fait le djihad et dont on ne le fait pas. Entre la fin 2013 et la mi-2015, Daech a globalement respecté les traités de djihad. A partir de la mi-2015, les djihadistes ont mis le doigt dans un engrenage jusqu’auboutiste dans la violence exercée.

Quel a été l’événement déclencheur de ce virage ultraviolent ?

Cela a commencé avec l’exécution par les flammes du pilote jordanien en janvier 2015. Les djihadistes ont voulu justifier théologiquement ce crime qui n’était pas justifiable dans la tradition prophétique. Le seul élément dont on pouvait se servir est que Mahomet, au retour d’une de ses expéditions contre les Byzantins, s’en est pris à un de ses ennemis qui avait construit une mosquée à Médine sans son accord. Il a fait brûler la mosquée. C’est le seul précédent d’incendie qui peut vaguement servir de justification théologique. Pour justifier l’immolation du jordanien, ils ont dû convoquer Ibn Taymiyya, penseur du XIVe siècle, très postérieur à la tradition prophétique du VIIe siècle, qui affirme qu’on peut exécuter un infidèle de la manière dont il a tué des musulmans. Le pilote ayant bombardé des civils, Daech a considéré pouvoir l’incendier.  La justification doctrinale arrive donc dans un second temps après la méthode d’exécution, l’important est que les djihadistes voulaient le brûler. Car dans l’islam, contrairement au christianisme médiéval, brûler les gens est une faute majeure. L’Etat islamique a été pris dans l’engrenage médiatique qu’il a lui-même déclenché.

Le dernier numéro de Dabiq, magazine francophone de l’E.I, est dirigé spécifiquement contre les chrétiens. Il contient une réfutation théologique assez approfondie du christianisme. Comment expliquez-vous cette offensive intellectuelle ?

DabiqInspireDar-al-islam et les autres publications de l’Etat islamique ont toujours contenu une dimension apologétique, c’est-à-dire une défense raisonnée de la foi. Dans les premiers numéros, il y a eu des réfutations anti-alaouite, anti-chiite, sur trois pages. Dès la fin 2014, une vidéo de Daech d’une bonne demi-heure mélangeait une réfutation antichrétienne avec un passage montrant comment les chrétiens vivant sur le territoire de l’Etat islamique étaient respectés suivant les règles prophétiques. En fin de compte, Daech occupe beaucoup plus le terrain doctrinal qu’Al-Qaïda : la revendication des attaques du 11 septembre par Oussama Ben Laden tenait en moins d’une page sans grande argumentation ! Sans être originale, puisqu’elle renvoie à des polémiques médiévales, l’apologétique de Daech montre une prétention juridique assez nouvelle.

On imagine le jeune public djihadiste de Daech plutôt féru de technologie mais assez étranger à la controverse théologique…

Détrompez-vous. Le public de l’Etat islamique est très varié. On parle beaucoup des jeunes djihadistes de 15 à 25 ans mais sur les réseaux sociaux francophones et arabophones, ce sont souvent les femmes qui tiennent la dragée haute en matière de polémique religieuse. Des femmes souvent mariées, d’une trentaine d’années. Une de mes consœurs de Saint-Cyr étudie l’engagement des femmes sur les réseaux sociaux djihadistes. Elle a démontré que les polémistes les plus efficaces étaient des femmes plutôt d’âge mûr. L’argumentation théologique de l’E.I. s’adresse à plusieurs types de publics : le musulman Français pas forcément très instruit, mais aussi des Irakiens, des Syriens, des Tunisiens qui ont un minimum de bagage coranique et auxquels il faut présenter un argumentaire convaincant. Daech a ainsi été capable d’adapter le niveau argumentatif de leur apologétique pour des publics très variés : des Européens attirés mais pas formés, et des arabo-musulman attirés mais déjà formés.

Sur un plan géopolitique, afin de contrer Daech, est-il réaliste de miser sur l’Iran et la « carte chiite » alors que 85% des musulmans se réclament du sunnisme ?

On est obligé d’utiliser la carte iranienne, parmi une multitude d’autres cartes, car l’Iran détient la clé de la solution sur la frontière orientale de l’Irak. Téhéran est aussi une clé majeure pour la sécurisation du Liban, de la Syrie, et du Yémen. Dans le jeu moyen-oriental actuel, on n’a pas le choix. Il n’est plus question de mettre l’Iran comme l’ont fait les Américains et les Européens pendant dix ans. Mais les Iraniens ont un problème majeur à nos yeux : leur antisionisme virulent, qui tombe parfois dans l’antisémitisme. On ne peut pas accepter cet aspect de leur idéologie, mais ils ne sont pas près de changer d’opinion. Il va donc falloir que les deux bords fassent des efforts, ou en tout cas taisent leurs différences sur la question.

Est-ce pour cette raison que l’Europe et, tout particulièrement la France, misent plus volontiers sur les pétromonarchies sunnites du Golfe menées par l’Arabie Saoudite ?

Plus on demandera à l’Iran de nous aider à sauver la Syrie, l’Irak, le Liban ou le Yémen, plus on perdra une autre carte : la carte saoudienne. Il faudrait trouver un jeu d’équilibre extrêmement fin entre l’Iran et l’Arabie Saoudite, mais ce n’est pas simple. L’Arabie Saoudite a perdu la confiance des Etats-Unis, qui ont énormément critiqué Ryad. La France se retrouve ainsi dans la position du pays occidental le plus proche allié de l’Arabie saoudite. Sur un plan purement pragmatique, nos intérêts économiques y poussent.

Au niveau théologique, tant l’Arabie Saoudite que l’Iran peinent à contrer l’Etat islamique. Téhéran en raison de sa singularité chiite, Ryad à cause de sa base salafiste qui partage nombre le corpus doctrinal de Daech…

En principe, le wahhabisme saoudien n’est ni mystique ni apocalyptique. En revanche, l’Etat islamique marque une évolution doctrinale, ajoutant au fond wahhabite une dimension eschatologique inscrite dans le califat abbasside. Quant à la République islamique d’Iran, elle a renoncé à l’eschatologie au cours de la guerre Iran-Irak, après avoir utilisé la dimension eschatologique et martyriale, qui ne joue plus que dans sa propagande.



C’est ça la France

(Photo : Tourisme en Occitanie - Flickr - cc)

J’ai reçu ce reportage dans le Gers. Je me couvre la tête de cendres, pour diverses raisons — entre autres, pour ne pas y avoir été. Je le publie donc tel quel.
Jean-Paul Brighelli

Reportage de notre envoyée spéciale, XXX, à Fourcès (Gers)

Natacha Polony a sorti en octobre 2015 Nous sommes la France (Plon), que l’auteur de Bonnetdane, le diable le patafiole, a cru bon de ne pas chroniquer l’année dernière… Un livre qui met le nez de la gauche dans ses dénis, et ne nous oblige pas, enfin, à choisir entre Edwy Plenel et Eric Zemmour.

Nous sommes la France exalte cet élément impalpable, donc essentiel, qu’est la francité. Qui tient à une histoire, à une géographie, à un peuple, à une civilisation. Bon, ça, c’est la théorie. La pratique, c’était samedi soir, à Fourcès.

C’est très joli, Fourcès. Un village construit en circulade autour d’un château dont il ne reste qu’une place ombragée par trente-six platanes, pas un de moins, au centre de la cité. Des délices gastronomiques comme partout en Gascogne. Et du jazz. Samedi 13 août, c’était « Marciac in Fourcès ». Un codicille au célèbre festival de jazz, devenu au fil des ans une institution dans ce même département.

Le parking était un champ sur lequel flottaient des banderoles annonçant pour dimanche une grande exposition de matériel agricole. Mais en attendant, où étaient donc les tracteurs ?
Nous nous sommes garés, et nous avons conflué vers l’événement.

L’événement, c’était Sylvia Howard et le Black Label Swingtet, qui tournent ensemble depuis déjà quelques années. Billie Holiday revenue d’entre les morts. Du blues solide et râpeux chanté par une Noire quelque peu métissée, une quasi sexagénaire habillée d’un jean léopard à vous convertir au saphisme. Et les grands standards de Duke Ellington — par exemple une version extraordinaire de Sophisticated lady.

Pendant qu’elle distillait suavement I wanna go somewhere, d’autres faisaient escale à la buvette et s’enfilaient une crêpe, que Bernadette et « maman » — était-ce la sienne ? était-ce une « mère universelle », comme dit quelque part Brassens ? —, aussi pittoresques l’une que l’autre, envoyaient avec des rations de floc de Gascogne à assommer un camionneur, des barquettes de frites généreuses (et exquises, coupées main, frites sur place, pas des horreurs décongelées, mes meilleures frites depuis lurette, qui n’est pas toujours belle), et des sandwiches à la ventrèche grillée tels que Mahomet n’en dégusta jamais. Le terroir ne ment pas. Bref, la bière et l’ambiance jazzy coulaient en synchronie. Coulaient même tellement que la machine à débiter des demis, excédée, a décidé de vivre sa vie et a inondé le bar, à l’horizontale.

À la fin du concert — il était tard, le ciel de Gascogne brillait d’un premier quartier de lune absolument étincelant, le comité des fêtes avait bien fait les choses —, Michel Cardoze[1. Membre du PCF de 1960 à 1986. A travaillé longtemps à l’Humanité et à Révolution. A fait un bon livre sur Cyrano de Bergerac (Cyrano de Bergerac, libertin libertaire, Lattès, 1997). Pressenti par Robert Ménard pour être son conseiller culturel à Béziers. A refusé, mais travaille sur son site, Boulevard Voltaire. J’allais dire : cherchez l’erreur — mais peut-être n’y a-t-il pas d’erreur. (J.-P.B.)], cheveux et moustache au vent, co-organisateur et présentateur de luxe de l’événement, adressa un grand remerciement aux agriculteurs locaux qui avaient barré les accès à la place avec leurs tracteurs et leurs ballots de paille pour nous protéger des fantaisies terroristes. Les conflits nouveaux remplacent les vieilles guerres.

Alors oui, j’avais beaucoup apprécié le livre de Polony, mais sous ce ciel nocturne et dans les solos de trompette, j’en ai compris le titre. Nous sommes la France, et on les emmerde.


Europe: There is an alternative

L’idée se répand selon laquelle le Brexit serait la victoire de catégories populaires, qu’on imagine volontiers incultes et xénophobes, réticentes à consentir aux grands vents de l’histoire et du progrès. La même lecture de l’événement avait fait florès après la victoire du « non » au référendum français de 2005. La part de vérité de cette herméneutique, c’est qu’il s’agit bien du refus d’une Europe construite par et pour les élites du continent, dont le 1 % le plus favorisé s’est considérablement enrichi depuis quarante ans. L’erreur est de croire que ce refus serait motivé uniquement par un nationalisme de bas étage, et non par le constat amer que l’Union européenne n’est, à ce jour, une success story que pour ces mêmes élites.

En outre, l’apocalypse promise aux citoyens britanniques qui oseraient se prononcer en faveur du “leave” n’aura sans doute pas lieu. Les quelques points de pourcentage que la livre sterling vient de perdre vis-à-vis de l’euro sont faibles par comparaison avec la volatilité que la devise britannique affiche depuis plus d’un an et, en particulier, les 30% qu’elle a perdus depuis 2007 face à l’euro. Une dévaluation qui a du reste contribué à la croissance de la Grande Bretagne depuis le krach des subprimes. La volatilité des changes, quant à elle, est en partie due au désarroi des capitaux surabondants dans un contexte où ce qui, il y a cinq ans, eût paru extravagant devient le « New Normal », comme des taux d’intérêt longs durablement négatifs. Ou encore la contraction violente de l’économie mondiale : en 2015, le PIB nominal mondial s’est réduit de – 6 %. Un peu comme si nous avions effacé l’économie japonaise du planisphère. [access capability= »lire_inedits »]

La véritable question que pose la sortie du Royaume-Uni concerne la City. En 1976, quatre ans après l’entrée du Royaume dans la CEE, l’économie anglaise, en voie de désindustrialisation, avait dû faire appel au FMI pour ne pas sombrer – conséquence lointaine du fait que le plan Marshall fut beaucoup plus généreux pour les vaincus de la guerre et pour la France que pour les anciens colons de la côte Est. Depuis lors, l’aventure de la dérégulation financière et du dumping fiscal inaugurée sous Thatcher a propulsé la City au rang des premières places boursières de la planète sans résoudre le problème central de l’économie insulaire : la difficulté à financer l’industrie. Car, avec quatre décennies de recul, il est aujourd’hui clair que les marchés financiers ne fournissent pas, en Europe, le canal de financement du secteur privé susceptible d’assurer les investissements qui feront, demain, la prospérité des Européens. En outre, une fois dérégulés, ces marchés sont la proie récurrente de bulles et de krachs financiers contre lesquels il est fort difficile de se protéger. Le rapport que j’ai rendu l’an dernier à Klaus Welle, le secrétaire général du Parlement européen, sur le coût de la « non-Europe » bancaire montre qu’en cas de crise de même amplitude qu’en 2008, la quasi-totalité des groupes bancaires systémiques européens ferait faillite, creusant un trou d’environ 1 000 milliards d’euros dans le PIB de la zone euro, en deux ou trois ans. De ce point de vue, les 0,3 % à 0,5 % auxquels certains collègues évaluent les pertes infligées au PIB de l’Union par le retrait du Royaume-Uni sont négligeables par comparaison avec le désastre que représenterait un nouveau krach bancaire. Or le découplage entre les cours de Bourse et l’économie réelle rend une telle correction à la baisse inévitable. Et pourtant, l’Union bancaire européenne ne nous protège pas.

Nos amis anglais vont désormais devoir choisir entre deux options : continuer de chercher à fonder leur prospérité sur les charmes dangereux d’une City vraisemblablement affaiblie par le Brexit ; ou bien consentir à réglementer sans état d’âme une place financière qui contribue à 15% de leur valeur ajoutée (contre moins de 10% pour l’industrie), ce qui voudra dire renoncer, pour une minorité d’entre eux, aux rentes qui ont fait leur fortune depuis trois décennies. Oseront-ils entamer un changement radical de paradigme vers un modèle de société moins financiarisé, plus résilient et moins inégalitaire ?

En face, notre continent se trouve également sommé de choisir entre deux voies. La première, que préconise Wolfgang Schaüble, consiste à durcir davantage encore l’utopie ordolibérale d’un gouvernement européen sans gouvernant, centrée autour d’un impossible équilibre budgétaire universel. Le Handelsblatt fait état d’un document du Finanzministerium berlinois qui annoncerait un projet de réformes de la zone euro incluant des moyens de répression renforcés contre les pays déficitaires. Les budgets nationaux pourraient être désormais rejetés et le versement des fonds structurels dépendre de leur acceptation par une « autorité indépendante ». Un Fonds monétaire européen aurait la responsabilité de faire appliquer des politiques d’ajustement interne, et la surveillance bancaire serait retirée à la Banque centrale européenne, afin qu’elle ne s’immisce plus dans les affaires du système bancaire allemand. À l’heure où le FMI lui-même reconnaît que le principal risque bancaire systémique en zone euro est incarné par Deutsche Bank, la « mystique de la loi » de nos amis d’outre-Rhin dissimule mal une défense banale de leurs propres intérêts. On peut comprendre d’ailleurs qu’une partie de la classe politique allemande choisisse la posture du durcissement vis-à-vis du « sud » de l’UE : les pays du « Nord » – Allemagne, Autriche, Pays-Bas, Finlande – préparent discrètement un « plan B » au terme duquel ils pourraient sortir de la zone euro et fonder une « zone mark ». En se montrant intransigeants, ces pays pourraient créer les conditions politiques de mise à exécution de leur plan B. Que ferait alors la France ? S’obstiner à suivre l’Allemagne serait évidemment une erreur industrielle tragique. S’en désolidariser sur le plan monétaire exigerait le rétablissement du contrôle des capitaux aux frontières.

L’autre voie pour l’Europe de demain, c’est celle d’une refondation du projet politique européen. Elle implique un renoncement à l’imaginaire d’un monde réglé par la mobilité du capital et le droit international, ce monde dont le politologue de Harvard Rawi Abdelal a montré qu’il a été en partie construit par des Français, souvent socialistes et catholiques, au cours des années 1990, depuis la direction de l’OMC, du FMI ou la présidence de la Commission européenne. Architecture juridique globalisée dont, devant les échecs répétés des négociations commerciales multilatérales et le discrédit du FMI auprès des émergents, l’UE avait fini par incarner la seule réussite tangible. La refondation de l’Europe exige également un coup d’arrêt au processus de bureaucratisation (publique comme privée) des sociétés européennes à l’œuvre depuis l’après-guerre. Comme le remarque l’anthropologue David Graeber, il y a en effet une discrète connivence entre la promotion des « solutions de marché » et l’emprise des administrations. Puisque le « marché » n’est pas une institution naturelle qui émergerait spontanément de l’interaction sociale, les « solutions de marché » exigent toujours l’édiction de règles pour en imposer la logique et des bataillons de bureaucrates pour les faire appliquer. L’idéologie de la privatisation marchande du monde est donc à la fois le meilleur allié de la bureaucratie et l’obstacle principal à la refondation d’une Europe politique.

Si le vote britannique exprime bien le rejet d’un certain type de construction européenne par ceux qu’elle a laissés pour compte, sur quel projet de société voulons-nous à présent reconstruire l’ambition européenne ? Il y a, évidemment, un enjeu de démocratie, qui passe en tout premier lieu par la transparence des négociations du Conseil de l’Europe. Mais la démocratisation institutionnelle ne saurait être le projet politique de l’Europe. La transition écologique, sociale et citoyenne a vocation à devenir cet horizon mobilisateur qui fait tant défaut à un continent en panne de récit collectif depuis les années 1980. L’extraordinaire succès de la COP21 peut en devenir a posteriori l’acte fondateur. Un grand plan d’investissement dans les infrastructures vertes pourrait ensuite permettre de sortir le continent de la trappe déflationniste dans laquelle les conséquences de la crise de 2008 et de l’austérité budgétaire sont en train de le piéger.

Le continent européen et le Royaume-Uni sont à la croisée des chemins. Le pire serait que tous deux s’obstinent dans la voie suivie depuis les années 1970 au motif qu’il n’y aurait rien à apprendre des « leçons » que les citoyens adressent à leurs élites. La désespérance des classes moyennes et populaires, face à une mondialisation inégalitaire et à une déflation qui semble reproduire trait pour trait la trajectoire macroéconomique des années 1930, pourrait alors conduire les Européens à s’embarquer de nouveau dans des sorties de route antidémocratiques que l’on espérait réservées au xxe siècle. [/access]



«La base des Frères musulmans juge Tariq Ramadan trop modéré»

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Tariq Ramadan et Edgar Morin. Sipa. Numéro de reportage : 00630757_000005 .

Daoud Boughezala. Après l’assassinat du père Hamel à Saint-Etienne-du-Rouvray, des musulmans de France ont investi les églises en signe de solidarité. La radicalité ultraviolente de Daech condamne-t-elle la nébuleuse terroriste à la marginalité parmi les communautés musulmanes d’Occident ?

Olivier Hanne.[1. Islamologue, agrégé et docteur en histoire, Olivier Hanne est chercheur associé à l’université d’Aix-Marseille.] Logiquement, cela devrait être le cas mais dans les faits, on observe le phénomène exactement inverse. Après les attentats de janvier 2015 contre Charlie Hebdo et l’Hyper cacher, les responsables musulmans ont indiqué qu’il y avait de plus en plus de conversions à l’islam alors que ces attentats auraient dû être répulsifs. L’ultraviolence qui s’est déchaînée valide la capacité de nuisance anti-occidentale du mouvement et peut être pris comme un élément de revanche, à l’instar du terrorisme palestinien des années 1960/1970. Certains milieux accueillent cette ultraviolence de façon très positive. Les freins au recrutement de l’E.I. sont plutôt son déclin territorial en Syrie, en Irak, ou en Libye, et les difficultés d’accéder à ses frontières depuis un an. Les gens savent qu’ils auront du mal à se rendre sur un théâtre de guerre où la défaite est garantie.

Vous faites allusion aux volontaires internationaux du djihad, mais le recul territorial de l’E.I. n’a manifestement pas réfréné les vocations de djihadistes made in France, comme l’ont prouvé les attentats de Nice et Saint-Etienne-du-Rouvray…

Les responsables du ministère de l’Intérieur et de la Défense confirment que l’inspiration suscitée par Daech, sinon le recrutement direct, n’est absolument pas en voie de réduction. La différence avec les précédentes vagues du terrorisme islamiste, c’est que jusqu’aux années 1990, le terrorisme avait comme objectif de s’en sortir. On voyait déjà des attentats kamikazes, mais pas à ce degré-là. Daech a réussi à créer une inspiration en jouant notamment sur un élément de mobilisation : la certitude de la mort. Sortir vivant d’un attentat terroriste est un des grands éléments de complexité opérationnelle ; mais dès lors que vous voulez mourir en commettant un attentat, les choses deviennent beaucoup plus faciles. Daech a créé une bascule : vous mourrez, donc de toute façon vous irez au paradis. Ce qui offre la possibilité à n’importe qui de faire un attentat à la machette, comme on en voit en Israël.

On imagine la future campagne présidentielle  se dérouler dans un tel climat de peur et de tension… En 2012, une majorité écrasante de catholiques avait voté pour Nicolas Sarkozy tandis que les musulmans plébiscitaient François Hollande. Cette répartition religieuse du vote risque-t-elle de se reproduire en 2017 ?

Dans l’opinion publique musulmane française telle que je la connais, c’est-à-dire surtout chez les Frères musulmans, la haine de la gauche et du gouvernement atteint des sommets. Ce qui ne veut pas dire que les musulmans feront confiance à Sarkozy, lequel a des paroles très dures ou très opportunistes contre l’islam. Les gens ne sont pas dupes. Une chose me frappe : l’organisation des Frères musulmans a donné beaucoup de signes d’ouverture vers le vivre-ensemble, l’esprit républicain, etc. Ils ne sont pas allé jusqu’à défiler avec les pancartes « Je suis Charlie » car cela aurait été excessif, mais ils ont mis beaucoup d’eau dans leur vin depuis dix ans. Le gros problème, avec ce changement de discours, c’est de savoir où sont passés les plus radicaux des Frères musulmans. Au sens propre, les Frères musulmans ne posent pas de problème de sécurité à la France puisqu’ils ont changé leur discours – par stratégie, diront certains -, mais, comme on le constate sur les réseaux sociaux, leur base exprime une exaspération vis-à-vis des leaders du mouvement. Une exaspération notamment dirigée contre Tariq Ramadan.

… que la rue musulmane juge trop modéré ?!

Chose assez amusante, Tariq Ramadan, que le gouvernement, un grand nombre de Français et d’intellectuels considèrent comme le diable, est aussi devenu le diable aux yeux d’une certaine frange de la base des Frères musulmans. Certains n’en peuvent plus de son discours trop républicain à force de « pas d’amalgame » et d’éloges du vivre-ensemble. Or, un organisme comme les Frères musulmans a pignon sur rue ; on peut facilement le surveiller, et on dispose d’énormément de renseignements à son sujet. Si cette structure ne fédère plus les radicaux les plus virulents, ces gens-là vont aller ailleurs, et on aura bien plus de mal à les surveiller.

À chaque attentat islamiste, la même mécanique victimaire se reproduit : des associations communautaires telles que le CCIF dénoncent le risque de « stigmatisation » islamophobe, alors que le djihadisme a provoqué 230 morts en un an demi en France, et « l’islamophobie » (heureusement) aucun…

Le problème, c’est que plus les imams feront des pas vers un esprit républicain et vers une relecture de l’islam, plus leur base se fracturera. Dans une certaine mesure, la vie quotidienne partagée peut influer sur la situation mais de plus en plus de Français n’ont plus du tout envie de cohabiter avec leurs compatriotes musulmans. Autre facteur de changement, l’imprégnation d’un nouveau discours, comme ceux que proposent certains Frères musulmans réformistes. Par sincérité ou par stratégie, une partie des Frères adopte un nouveau discours qui s’approprie tout le verbiage autour de la société française cosmopolite, métissée. Dans les allées du salon des Frères musulmans, j’ai vu avec amusement des thématiques d’ouvertures comme « Musulmans et écologie », « Femme musulmane libre et assumée », « Comment aimer dans le couple », etc. Cela contraste avec le corpus doctrinal des Frères qui n’a rien à voir avec cette rhétorique-là. Comment vont-ils assumer cette contradiction ? Je n’arrive pas encore à le savoir.

La République française, laïque et démocratique, peine à élaborer un contre-discours efficace pour contrer la propagande djihadiste. L’invocation de « valeurs » consensuelles n’a-t-elle donc aucun poids face au message politico-mystique de l’E.I. ?

Non seulement la République est désarmée, mais elle utilise les armes et le vocabulaire de son ennemi. On parle d’ « entreprise djihadiste », de « réseaux salafistes » au point que le cadre législatif semble adopter le vocabulaire des terroristes. Or, notre système légal doit impérativement rester ce qu’il est sans adopter les qualificatifs de l’ennemi. Sinon il faudrait définir ce qu’est un djihadiste – en fonction de quels critères et de quel corpus légal ? -,  ce qu’est le vrai djihad, le bon et le mauvais. L’Assemblée nationale et la République ont-elles autorité à définir un élément de la religion musulmane ? Depuis quelques années, face à la déferlante islamisto-djihadiste, on est incapable de rappeler des éléments aussi fondamentaux que notre cadre légal. Un acte violent doit être condamné en fonction d’éléments classiques du droit, sans besoin de l’adapter à la sémantique ennemie. De ce point de vue, les déclarations de Manuel Valls voire d’Alain Juppé contre le salafisme, « ennemi de la France » sont également problématiques.

Pour quelle(s) raison(s) ?

Le salafisme est un problème culturel, car il développe des idées sur la famille et sur la femme qui ne sont pas les nôtres, et non pas sécuritaire, puisque la majorité des salafistes désavouent le djihadisme. Bien que ce dernier soit issu de la mentalité salafiste, le législateur ne peut pas interdire le salafisme en France. Ce serait un délit d’opinion et un délit de religion. La République doit au contraire rester dans son rôle, qui consiste à protéger les citoyens contre des délits identifiés comme criminels. La République commet une erreur fondamentale en cédant à la tentation de définir ce qu’est l’islam.

à suivre…



Burkini : laïcité et confusion(s)

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Le débat actuel sur le « burkini » relance celui sur la laïcité. Le soutien apporté par le Premier ministre, Manuel Valls, aux maires ayant décidé d’interdire ce « vêtement » sur les plages n’y est évidemment pas pour rien. Ce n’est pourtant pas une mauvaise chose. Mais, la notion de laïcité est elle-même mal comprise. De là découlent une série de confusions qui ne font qu’obscurcir le débat. Et, les interventions intempestives d’une partie de la « gauche » qui nous tient un discours du genre « il est interdit d’interdire » ne font que rajouter à cette confusion. D’où, la nécessité de rappeler un certain nombre de faits et de principes pour permettre une discussion au fond.

La laïcité n’est pas un principe de droit mais un principe politique.

Il faut comprendre que ce qui fonde la laïcité, c’est la nécessité de dégager l’espace public de thèmes sur lesquels aucune discussion raisonnable, c’est-à-dire fondée sur la raison, ne peut avoir lieu. C’est l’une des leçons chèrement apprise par la France (et une partie de l’Europe) lors des guerres de religion du XVIe siècle. La laïcité ne se comprend que pour qui conçoit le « peuple » comme une assemblée politique et non ethnique ou religieuse. C’est bien pour cela que la laïcité apparaît comme le pendant de la souveraineté. La souveraineté, en faisant entrer la question du pouvoir dans le monde profane, impose le principe de laïcité. La souveraineté impose que les divisions qui traversent le « peuple », qu’elles soient sociales, économiques ou autres, puissent à la fin contribuer, par l’établissement de compromis qui sont la base des institutions, à la constitution d’un bien commun et d’une chose publique (ou Res Publica) qui sont des produits, des résultats, et non des préalables mis en surplomb de la société. Tel est l’enseignement d’auteurs comme Bodin, Hobbes et Spinoza. C’est bien pour cela que le concept de laïcité est compris par un catholique fervent comme Bodin.

Ce qui permet la laïcité, c’est la distinction entre sphère publique et sphère privée. Tant que cette distinction n’existe pas, on ne saurait parler de laïcité. De ce point de vue, la laïcité est héritière de la pensée du nominalisme et des débats entre clercs de la fin du XIe siècle au XIVe siècle[1. Roscelin de Compiègne (fin du XIe siècle), Guillaume d’Occam et Jean Buridan au début du XIVème siècle.], débats eux-mêmes nourris de la religion chrétienne et des apports de la philosophie antique. Mais la distinction entre ces sphères est mouvante, historiquement déterminée. Cela impose de reformuler constamment les matérialisations de ce principe.

Certaines de ces matérialisations peuvent être contenues dans la loi. On parle beaucoup (et trop) de la loi de 1905 sur la séparation de l’Eglise et de l’État, mais cette loi n’est pas à proprement parler une loi de laïcité. C’est une loi édictée dans un contexte particulier, qui vise à une forme de pacification de la question religieuse. De ce point de vue, les rappels, comme ceux de Jean-François Bayart, à la loi de 1905 sont inopérants car ils identifient et cantonnent la laïcité à des règles juridiques alors que la laïcité est un principe politique qui peut, selon les sociétés, prendre des formes juridiques différentes.

La laïcité n’est pas la tolérance ni la liberté des cultes.

Une autre forme de confusion vient de l’assimilation de la laïcité, principe politique, avec une valeur individuelle, comme l’est la tolérance. Que cette dernière soit nécessaire à la vie en société, on en disconvient pas. Mais, la question de la tolérance ne fixe que les limites qu’un individu s’impose à lui-même. On est tolérant comme on est généreux, qualités importantes, mais non principes.

Un principe politique organise un espace, et se matérialise en règles spécifiques, c’est-à-dire en contraintes. Certaines de ses règles peuvent être des règles de liberté (la liberté de culte par exemple) mais d’autres sont des interdictions. Un des problèmes majeurs que rencontre aujourd’hui le principe de laïcité vient justement de l’incapacité de nombreuses personnes à se représenter la société autrement qu’à travers le rapport qu’elles ont directement avec cette dite société. D’où, bien évidemment, l’idéologie « il est interdit d’interdire », qui ne fait que donner une forme de slogan à l’individualisme le plus crasse. Or, dans le même temps que les sociétés capitalistes modernes « produisent » l’individualisme (au sens vulgaire du terme) de la manière la plus brutale, elles imposent – à travers la réalité de la densité sociale[2. E. Durkheim, Les règles de la méthode sociologique, PUF, coll. Quadriges, Paris, 1999 (première édition, Paris, 1937).] – la nécessité de penser la société à travers une vision holiste. On peut alors comprendre les tendances actuelles à réduire la laïcité à la tolérance, mais il convient de ne pas tomber dans ce piège.

La question de la séparation entre sphère publique et sphère privée.

Cette question est centrale pour comprendre les formulations de ce principe politique qu’est la laïcité car les habitudes collectives, les techniques modernes (comme internet), refaçonnent en permanence cette séparation. Ce n’est bien souvent pas, ou mal, perçu par les personnes. Ainsi Facebook est en réalité partie de la sphère publique comme tout une série de jugements le confirme. De même des habitudes de loisir, minoritaires au début du XXe siècle et aujourd’hui largement répandue, la tendance à la personnalisation effrénée des « politiques », ont tendu à faire bouger les lignes de séparation.

Cette même séparation ne saurait être stricte. D’une part en raison de la contribution de nos valeurs individuelles à notre vie en société, et d’autre part en raison des habitudes, coutumes, et comportements, qui constituent de ce point de vue le soubassement historique de TOUTE société, mais aussi les bases de leurs différences. Et cela explique en partie la spécificité « française » du débat, mais aussi la sensibilité légitime de la société française à la question du « burkini ».

L’un des facteurs les plus importants dans cette reconfiguration de la séparation entre sphère privée et sphère publique a été la reconnaissance (oh combien tardive) de l’égalité entre hommes et femmes. Cette reconnaissance s’inscrit, dans les sociétés d’Europe occidentale à la fois dans l’histoire longue (de «l’amour courtois » à la volonté des maris de préserver la vie de leurs épouses par des formes de contrôle des naissances dès le XVIIIe siècle[3. A. Burguière, « Le changement social: histoire d’un concept », in Lepetit, (ed.),Les Formes de l’Expérience. Une autre histoire sociale, Albin Michel, Paris, 1995, pp. 253-272.]) et dans l’histoire « courte », marquée par la 1ère guerre mondiale et les mouvements qui ont associé la lutte pour des droits politiques, sociaux, et démocratiques dans la seconde moitié du XXe siècle. Cela implique qu’une attention particulière doit être consacrée à ce qui, dans des comportements, peut constituer une tentative de remise en cause de cette égalité, et en particulier par des tentatives de marquage « au corps » visant à stigmatiser une soi-disant « infériorité » des femmes.

Il en résulte que la séparation des sphères privées et publiques est toujours socialement contextualisée. Ici encore, méfions nous des anachronismes qui cherchent à présenter comme invariant des formes nécessairement mouvantes ; nous ne sommes plus en 1905.

Les justifications de l’interdiction du « burkini »

Il faut alors considérer les motifs qui peuvent conduire à une interdiction de ce « vêtement », et les bases juridiques de cette dernière.

L’argument de la laïcité, qui est politiquement déterminant, n’est pas ici juridiquement le plus important. On comprend qu’une poignée, quelques milliers au plus, de personnes veuillent « tester » le principe de laïcité dans l’espoir, à terme, d’imposer comme « coutume » des pratiques publiques différentes entre appartenance religieuse. Mais ceci relève du projet politique et implique une réponse politique.

L’argument de « l’ordre public » est clairement déterminant dans le court terme, et c’est ce qui a justifié l’arrêt du tribunal administratif. A plus long terme la reconnaissance de la liberté de nos concitoyens musulmans à pratiquer leur religion passe certainement par des mesures strictes contre ces pratiques provocatrices. La République n’a pas à dicter le « dogme » de quelque religion que ce soit, mais elle a le devoir de mettre un terme aux provocations religieuses de certains, que ces provocations prennent des formes vestimentaires ou qu’elles prennent la forme de revendication à des séparations sur des espaces devenus publics de fait. Ici, clairement, le principe politique peut trouver une application juridique. En organisant l’invisibilité d’une religion sur un point, on autorise la pratique libre de cette dernière. De ce point de vue, parler d’un « salafisme laïque » comme le fait Bayard, relève de la plus totale irresponsabilité et d’une ignorance profonde du rapport entre principe politique et lois. Rappelons ici que la laïcité, comme tout principe d’organisation de l’espace politique, implique des interdictions comme corollaire à l’organisation d’espaces de liberté.

La question de l’égalité entre hommes et femmes devrait elle aussi trouver une application juridique. Rappelons que le principe est inscrit dans le préambule de la Constitution. Dès lors tout « marquage au corps » peut être perçu comme une atteinte au principe d’égalité. C’est d’ailleurs bien comme cela[4. Voir aussi : http://www.mondafrique.com/les-theories-fumeuses-d-une-marocaine/a-lattention-des-defenseurs-du-burkini/  et  http://fr.le360.ma/blog/le-coup-de-gueule/burqa-plage#.V7LtEl4rTNv.twitter] que l’interprètent des personnes issues ou vivant dans des sociétés de tradition musulmane. Très clairement, sur ce point, la loi est défaillante.

Construire la paix religieuse par la souveraineté

Nous sommes aujourd’hui confrontés à la question de la paix religieuse, comme élément de la paix civile. Cette question implique que des règles soient clairement tracées pour empêcher des groupes de monter des provocations. Cette paix implique qu’en contrepartie le libre exercice des cultes soit garanti, bien entendu dans le cadre de la loi. Cette paix implique aussi une intolérance absolue par rapport au soi-disant « délit de blasphème ». Tout le monde peut rire ou critiquer TOUTE religion (ou toute philosophie). Ici, il faut rappeler que tous les Français ont le même droit à la critique. Ce qui a pour conséquence, aussi, qu’en ce qui concerne une fondation séculière chargée de s’occuper de la question du financement de la Fondation pour l’Islam de France il n’est pas absurde, contrairement à ce que d’aucuns pensent, qu’elle ait pour dirigeant une grande personnalité de la république. Il serait en effet très dangereux, et cela ouvrirait la porte au communautarisme, que l’on dise qu’une fondation pour l’Islam ne peut être dirigée QUE par un musulman, une fondation pour la religion catholique QUE par un catholique, etc… Le seul critère qui soit est celui de la compétence et de l’expérience, deux points qui sont remplis par Jean-Pierre Chevènement.

Il faut rappeler, enfin, que la laïcité n’est pas et ne peut pas être une « religion républicaine ». C’est la vieille et funeste erreur de certains « laïcs » de la fin du XIXe siècle. La laïcité n’est pas cadre juridique et ne se réduit pas, non plus, à la loi de 1905. Les frontières entre sphère privée et sphère publique ont changé, à la fois du fait des évolutions de la société et du fait des mutations techniques que nous connaissons. Mais la notion de frontière, elle, demeure. La laïcité se matérialise différemment selon le contexte historique et culturel de chaque nation. La souveraineté nous impose de penser le « peuple » comme source de cette souveraineté et ce « peuple » est une construction politique, avec son histoire et ses traditions héritées de combats passés. Plus la souveraineté se délitera et plus les individus chercheront dans des appartenances de substitution, comme les appartenances religieuses, des remèdes à la perte du sentiment d’appartenance nationale. Plus elle se renforcera et plus la pacification de la société pourra progresser. Ce n’est que depuis que la souveraineté est ouvertement bafouée, contestée, que nous constatons cette remontée du problème religieux qui cache, en réalité, une forme de sentiment identitaire.

Retrouvez cet article sur le blog de Jacques Sapir. 

Burkini, par magazinecauseur

Une apocalypse russe

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(Photo : SIPA.REX40318377_000016)
(Photo : SIPA.REX40318377_000016)

Si la vogue des romans post-apocalyptiques est une bonne nouvelle pour la littérature depuis La Route de Cormac McCarthy qui a fait sortir la fin du monde du divertissement inquiet des seuls amateurs de SF, elle l’est sans doute moins pour notre société et en dit assez long sur nos peurs très contemporaines : hyperterrorisme, catastrophes climatiques, totalitarisme assisté par ordinateur, on en passe et des pires.

L’impressionnant diptyque de la Russe Yana Vagner, constitué de Vongozero et du Lac (Editions Mirobole), imagine qu’un virus élimine avec une rapidité foudroyante la population de Moscou avant de gagner le reste du pays et, sans doute, du monde. En près de mille pages, nous suivons à travers le récit d’une unique narratrice, Anna, l’odyssée glacée et désespérée d’un groupe de fuyards vers un lac proche de la frontière finlandaise, Vongozero.

Sur cette trame relativement classique, l’auteur tisse pourtant un récit d’une grande finesse psychologique et d’un réalisme troublant. Sans doute parce qu’il y a ici à l’œuvre un redoutable procédé d’identification savamment orchestré par Yana Vagner. Anna nous ressemble comme nous ressemblent son mari et ses voisins qui vivent à quatre-vingts kilomètres de la capitale, dans une zone résidentielle composée de quelques confortables datchas au milieu de la forêt. Comme nous, rien ne les a préparés au chaos et leurs problèmes personnels plus ou moins dérisoires, leurs petites misères ont malgré tout du mal à céder le pas devant une catastrophe pourtant évidente. Yana Vagner a compris qu’il est difficile, sauf par pure convention « hollywoodienne », de croire que des périodes troublées transformeraient les uns en superhéros survivalistes et les autres en victimes désignées, que nos jalousies, nos envies, nos frustrations s’oublieraient avec les premiers cadavres sur une route enneigée ou les premiers militaires débandés et pillards qui arriveront, la nuit, devant la véranda.

Ainsi en est-il d’Anna, mère de Micha, un garçon de quinze ans, et récemment remariée avec Sergueï. Sergueï a laissé à Moscou une première femme, Irina, et un petit garçon. C’est à la fois un remord et une inquiétude pour Anna qui n’aime pas non plus particulièrement ses voisins et notamment Leonid, un nouveau riche, et sa femme Marina. Elle a plus de sympathie pour Boris, le père de Sergueï , un vieil original alcoolique, ancien universitaire, qui vit dans un village retiré où il passe son temps à se saouler avec des paysans. C’est pourtant avec ces gens-là, bon gré mal gré, et sous l’impulsion de Boris, qu’Anna devra accepter de partir à bord d’un convoi de quelques 4X4 chargés hâtivement de vivres, d’essence, de trois carabines et de vêtements chauds pour un refuge de chasse sur un lac, à quelques centaines de kilomètres. Quelques centaines de kilomètres qui vont se révéler un véritable calvaire en plein hiver russe alors que l’ensemble du système s’effondre et que la contamination semble suivre les personnages à la trace.

On pourra admirer, dans ces deux romans, la manière dont Yana Vagner rend compte d’une société russe qui finalement, mondialisation oblige, ressemble désormais beaucoup à la nôtre – malgré l’habitude de manger du saucisson au petit déjeuner -,  ou encore dont elle suggère, par petites touches, de loin en loin, ce qui rend le tout d’autant plus angoissant, la perte progressive de tous les repères sociaux et moraux sous l’effet d’une crise majeure.

Mais ce qui marque surtout ici, c’est l’épaisseur des personnages qui nous deviennent incroyablement proches sous le regard toujours inquiet d’une Anna vulnérable qui se demande pourquoi son mari, par exemple, a pris des risques énormes pour aller rechercher son ex-femme et son fils dans une Moscou en quarantaine,  agonisante et glacée. Au point que nous ne pouvons nous empêcher de nous demander en permanence comment nous, nous réagirions dans de telles circonstances, en subissant ce qu’ils subissent, et notamment dans le second volume, face à cette obsession terrible de la faim dans une survie misérable décrite sans concessions.

Long monologue intérieur aux allures de requiem, Vongozero et Le Lac sont une authentique découverte pour laquelle il faut remercier les jeunes éditions Mirobole qui ont pris tous les risques et qui ont bien fait.


Avez-vous déjà vu une Vietnamienne en burkini?

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burkini colonisation plenel indigenes
Wikipedia. Giorgio Montersino.
burkini colonisation plenel indigenes
Wikipedia. Giorgio Montersino.

Dans la polémique du burkini, la vulgate culpabilisatrice complaisamment relayée par certains médias comme Mediapart voudrait faire du Français un colon dans l’âme qui n’aurait pour objectif que de persécuter ses ex-colonisés, maghrébins en tête.

Disculper les islamistes

On connaît bien cette théorie animée par les Indigènes de la République ou le CCIF. Elle serait restreinte à ces groupuscules activistes, ce ne serait pas bien grave, mais elle est appuyée par de nombreux sociologues patentés comme Liogier ou Fassin à qui leurs passages répétés à la télévision a conféré une certaine autorité.

Cette théorie du colonialisme domestique et perpétuel ne vise pas tant à culpabiliser les Français non-immigrés qu’à disculper les auteurs des attentats qui seraient des révoltés contre un ordre injuste. Leur théorie a même trouvé un écho chez le Pape François qui voyait dans les djihadistes venus de Molenbeek des miséreux issus d’un ghetto.

Enfermer les immigrés

Cette théorie du ghetto enfermant les immigrés dans leur condition d’ex-colonisés se heurte à la réalité des chiffres : avec son taux de prélèvement et son taux de redistribution sociale records, la France a peut-être des ghettos, mais chacun y bénéficie alors de l’école gratuite, des allocations familiales, de l’aide au logement et d’ habitations à loyers modérés, de l’aide à la rentrée scolaire, d’allocations chômage, de la formation continue, de la bibliothèque et de la piscine gratuite, de la médecine et des médicaments gratuits, du RSA, de maisons de la culture, d’infrastructures internet modernes et à bas coût… Bref, on est loin des conditions de vie du ghetto de Varsovie en 1944 et c’est faire injure à ceux qui ont vécu et sont morts dans un ghetto que de leur associer les conditions de vie dans la société libérale avancée.

Mais oublions cette ineptie et prenons pour postulat que la France continuerait à exercer une « pression coloniale » sur les ressortissants des pays faisant partie de son ex-empire. Et que cette pression serait la cause de la révolte de certains immigrés d’origine maghrébine. Les mêmes causes produisant les mêmes effets dans des circonstances comparables, on devrait voir d’autres colonisés entrer en révolte ou revendiquer leur indépendance culturelle…

Avez-vous vu une Vietnamienne en burkini à la plage ou en tenue traditionnelle dans une sortie scolaire ? Avez-vous vu un Vietnamien se faire sauter au Bataclan au cri de « Bouddha est grand » ? Avez-vous vu des Vietnamiens mitrailler des enfants juifs ? Avez-vous vu des Vietnamiens provoquer une rixe à l’hôpital parce qu’un homme examine leur femme ? Avez-vous vu un chauffeur de bus vietnamien refuser de prendre son service parce qu’une femme a touché son volant ? Avez-vous vu des Vietnamiens harceler des jeunes filles dans le métro parce qu’ils trouvent leurs jupes trop courtes ?

Les Vietnamiens s’intègrent si bien

Pourtant, les Vietnamiens ont vécu comme les Maghrébins pendant 80 ans sous le régime colonial français (une colonie d’administration directe – la Cochinchine – et deux protectorats – le Tonkin et l’Annam – comme en Afrique du Nord). Pourtant, les Vietnamiens ont eu à subir la morgue des colons français venus s’enrichir dans la récolte de l’hévéa. Pourtant, certains Vietnamiens ont connu le bagne de Poulo Bidong et la déportation. Pourtant, les Vietnamiens sont en France une minorité visible. Pourtant, les Vietnamiens se sont libérés, eux aussi, par une guerre de décolonisation âpre et rude.

Mais partout où ils se sont implantés (France, Canada, Etats-Unis), les Vietnamiens se signalent par leur intégration rapide, par l’excellence de leurs résultats scolaires, par leur promotion dans la société en devenant commerçants, ingénieurs, publicitaires, médecins, professeurs, par leur taux de criminalité proche de zéro. Par leur participation aux progrès de la société.

La théorie culpabilisatrice du néo-colonialisme ne tient pas. Elle fait injure aux millions de Maghrébins qui comme les Vietnamiens se sont déjà intégrés en devenant eux aussi commerçants, médecins ou professeurs et vivent en toute laïcité. Elle veut les enfermer dans un statut de sous-citoyens oppressés par un colonialisme imaginaire qui justifierait que les moins intégrés ne s’intègrent jamais et ne trouvent leur issue que dans la révolte ou la sécession. Elle refuse de chercher les vraies causes qui font que 25% des candidats au djihad sont des convertis et qu’ils rejoignent d’autres fanatisés eux-mêmes souvent issus de familles maghrébines complètement intégrées et non-religieuses. Elle refuse de voir que c’est par la référence croissante à des textes religieux où sont répétés toutes les deux pages que la cohabitation avec les laïcs, les chrétiens et les juifs est impossible que se forge l’exclusion. Elle refuse sans doute de voir que si les Vietnamiens s’intègrent si bien, c’est que comme les Français ils sont à 80% sans religion ou complètement laïcisés.

Burkini, par magazinecauseur

Burkini: pour en finir avec les juristes du dimanche

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Marseille, août 2016 (Photo : SIPA.AP21939060_000001)
Marseille, août 2016 (Photo : SIPA.AP21939060_000001)

La réservation d’un Aqualand par une association salafiste dans les Bouches-du-Rhône, puis l’arrêté municipal du maire de Cannes interdisant pour le mois d’août le port du burkini sur une plage de sa ville, ont suscité des polémiques qui témoignent d’un changement politique majeur. Les attentats du début de l’été ont en effet favorisé un changement de perspective au sein de la masse des Français. Les attentats de Charlie et du Bataclan avaient déjà provoqué un effet de sidération et d’anxiété. Mais aujourd’hui, à la focalisation sur l’ennemi principal que l’on présentait, c’est-à-dire Daech, a succédé la prise de conscience que le djihadisme était aussi et surtout un problème interne à la France. Les assassins sont souvent de jeunes Français qui non seulement se sont placés en dehors de la communauté nationale, mais rêvent de la détruire. Et la majorité des Français, surtout dans les couches populaires qui ont vu se transformer les quartiers sous l’influence insidieuse d’un islam salafiste séparatiste, considèrent désormais que le problème principal est celui-là. L’idéologie — parce qu’il faut marteler que c’en est une — véhiculée et enseignée par ce courant est considérée comme pouvant facilement conduire les plus disponibles à la barbarie. Cette idéologie — qui veut que l’autorité publique supérieure n’est pas la République mais Allah et que la charia est supérieure à la loi française — sert de base à un combat politique visant à l’instauration d’un communautarisme séparatiste religieux. Et cette mise en cause de l’unité nationale angoisse et révulse les couches populaires.

Curieusement, la violence des réactions et l’hystérisation du débat, après la prise de l’arrêté par le maire de Cannes et la décision rendue en référé, ont été d’abord le fait des opposants à la mesure, appartenant à ce qu’on appelle la « gauche morale ». Mais l’accaparement des grands médias par les tenants de cette gauche-là a été perçue cette fois-ci comme une provocation et a fini par provoquer, par l’intermédiaire des réseaux sociaux et de la presse de province, une réaction d’une ampleur inhabituelle. Panique à bord chez les belles âmes qui sont remontées à l’assaut, sans peur du ridicule en exhumant des photos des maillots du début du XXe siècle, et sans peur d’une propagande mensongère avec l’affaire de Sisco.



Cette perte de sang-froid de la « bien-pensance » est provoquée à mon sens par sa prise de conscience de la catastrophe qui l’attend. La campagne présidentielle qui va commencer le 1er septembre et la probable sinon inéluctable victoire de la droite de gouvernement, va achever de pulvériser son magistère moral déjà bien endommagé.

Fort normalement, les tenants de la complaisance avec l’islam intégriste ont invoqué en la dévoyant la « laïcité » pour justifier les provocations calculées des salafistes. Et ensuite, le respect de la liberté et en particulier celle de s’habiller comme on veut. Cela fait sourire de la part de personnes qui sont restées totalement muettes face aux atteintes aux libertés publiques particulièrement graves qui ont émaillées le quinquennat de François Hollande. Or, le débat de fond était avant tout politique. Il s’agit de savoir quelle attitude adopter face à l’offensive politico-religieuse d’un islam salafiste auquel une majorité de Français — à tort ou à raison — reproches deux choses, rappelons-le : d’abord d’être une idéologie servant de sas à ceux susceptibles de basculer vers le djihadisme, ensuite d’être un projet communautaire séparatiste antirépublicain. C’est donc tout simplement une question d’ordre public. En France, où la culture administrative est forte et la culture juridique faible, on rencontre un maximum de juristes amateurs qui n’hésitent pas à expliquer péremptoirement aux spécialistes les questions auxquelles eux-mêmes ne comprennent rien. Et là ils se sont déchaînés.

L’organisation de l’événement « tous en burkini à l’Aqualand » était susceptible de troubler l’ordre public par son côté provocateur dans une période extrêmement tendue du fait des massacres de juillet. Mais, contrairement à ce qu’ont mensongèrement prétendu quelques élus indignes, ce n’était pas un événement privé, mais bien une manifestation publique et commerciale. Soumise de ce fait aux règles du droit pénal prohibant la discrimination. On trouvera ici exprimé avec concision le problème juridique posé. Et on y verra que l’objectif des organisateurs était bien d’instaurer entre les citoyens une discrimination religieuse et communautaire interdite.

Concernant l’arrêté du maire de Cannes, le problème se posait en des termes très différents. Constatant probablement comme je l’ai fait que, pour l’instant, malgré l’horreur des massacres et en particulier celui perpétré à quelques kilomètres de là, les Français parvenaient à garder leur calme, mais que cette maîtrise était fragile, la Ville a estimé qu’il était inutile de mettre de l’huile sur le feu. Les incidents de Sisco — qui n’ont même pas eu besoin d’un burkini pour être déclenchés — ont montré que ces inquiétudes n’étaient peut-être pas infondées. Le maire a donc, dans le cadre de l’exercice de ses pouvoirs de police, en tenant compte d’une situation particulière et exceptionnelle liée aux attentats et à l’état d’urgence, pris un arrêté limité, d’interdiction du costume de bain salafiste. Limité bien entendu aux plages de sa commune mais limité surtout au seul mois d’août 2016. Ce fut immédiatement un énorme tintamarre.

Était-il opportun politiquement de prendre cette décision spectaculaire à ce moment-là ? Là était le vrai débat, mais il ne fallait surtout pas qu’il ait lieu. « Arrêté illégal » affirmaient les belles âmes qui adorent user de l’argument d’autorité juridique, persuadées que le droit qu’elles ignorent, se plie à leur vision du monde. Premièrement l’arrêté avait été pris par un maire Les Républicains, et ça, c’est bien évidemment directement illégal. Deuxièmement, c’était une décision raciste qui allait provoquer la guerre civile, deuxième énorme motif d’illégalité. Les associations groupusculaires habituelles ont fait leur boulot et formé un recours devant le tribunal administratif de Nice contre l’arrêté.

Quel était le problème ? Les collectivités locales, en application de l’article 72 de la Constitution s’administrent librement, dans le respect de la loi. On peut demander a posteriori au juge d’apprécier si la loi a été respectée en saisissant le tribunal administratif pour lui demander de le vérifier et sinon de prononcer l’annulation de la décision. Le problème est que les institutions publiques bénéficient d’un privilège, celui de l’exécution d’office, ce qui veut dire que les décisions de l’administration sont immédiatement exécutoires même s’il y a un recours, celui-ci n’étant pas suspensif. En cas d’urgence il faut donc saisir en même temps le juge des référés qui doit statuer rapidement et peut prononcer la suspension de ce caractère exécutoire. Si deux conditions sont réunies : urgence, et un moyen sérieux au fond. Le juge de Nice a considéré qu’aucune des deux conditions n’était remplie. L’arrêté est donc resté exécutoire. Il appartiendra donc par la suite au tribunal administratif d’examiner l’affaire au fond.

Que disent les textes ?

Ce fut bien sûr un nouveau tollé et, comme pour le refus de libération conditionnelle de Jacqueline Sauvage, le magistrat concerné en a pris plein la tête. Chacun sait que dans notre pays on respecte la justice mais uniquement quand elle vous donne raison. Le mieux, avant de l’insulter, aurait peut-être été de se reporter à ce qu’il a écrit. Sachant que les débats doctrinaux sont tout à fait passionnants, mais que le seul avis qui compte, pour être opératoire, c’est celui du juge… « Dans le contexte de l’état d’urgence et des récents attentats islamistes survenus notamment à Nice (…) la forme de tenues de plage affichant leur religion (…) sont de nature à créer ou exacerber des tensions (…) et un risque de trouble à l’ordre public (…) Le port d’une tenue vestimentaire distinctive (…) peut en effet être interprétée comme n’étant pas (…) qu’un simple signe de religiosité. (…) La mesure de police limitée au mois d’août prise par le maire de Cannes (…) n’est pas disproportionnée par rapport au but poursuivi. »

Pour prendre cette décision, le magistrat s’est appuyé un arrêt du Conseil constitutionnel de novembre 2004 qui disposait « que le droit garanti (à sa conviction religieuse en public) a le même sens et la même portée que celui garanti par l’article 9 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ; qu’il se trouve sujet aux mêmes restrictions, tenant notamment à la sécurité publique, à la protection de l’ordre, de la santé et de la morale publics, ainsi qu’à la protection des droits et libertés d’autrui ».

Le Conseil d’Etat, quant à lui, avait précisé dans un arrêt du 25 novembre 2014 que « l’organisation des relations entre l’État et les Églises en France repose sur un principe simple et clair : la religion relève de la sphère privée, l’État affirmant son indépendance et sa neutralité à l’égard des institutions religieuses. Toutefois, la liberté religieuse ne se borne pas à la liberté de croire ou de ne pas croire. Elle implique une certaine extériorisation qu’il s’agisse de l’exercice du culte ou tout simplement de l’expression – individuelle ou collective – d’une croyance religieuse. Il convient dès lors de garantir la conciliation entre l’intérêt général et l’ordre public, d’une part, la liberté de religion et son expression, d’autre part. » Pour le juge de Nice, l’arrêté du maire a bien garanti la conciliation entre l’ordre public et la liberté religieuse.

Il y a eu d’autres arrêtés dont on ne garantira pas l’absence d’arrière-pensées démagogiques. Certains concernent par exemple les plages de la mer du Nord où la combinaison intégrale est pourtant indispensable à qui ne veut pas devenir tout bleu et claquant des dents. Ils feront également l’objet de recours et il n’est pas impossible alors que le Conseil d’État se saisisse du problème afin d’émettre un avis. On voit mal comment celui-ci pourrait contredire sa jurisprudence de novembre 2014.

Finalement, le droit c’est bien pratique, cela permet de poser les termes du débat. Et en l’occurrence d’éviter les arguties juridiques pour aborder de face la vraie question politique : quels rapports doit entretenir l’État français avec l’entreprise salafiste ?

Burkini, par magazinecauseur

Les nouveaux curés

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(Photo : Craig Sunter - Flickr - cc)
(Photo : Craig Sunter - Flickr - cc)

Officiellement, il y a à peu près 50 ans, la société québécoise s’est débarrassée de ses curés. On leur reprochait de chercher à contrôler notre vie. Ils nous culpabilisaient en nous accusant de commettre des péchés. Ils voulaient gouverner nos consciences. Les gens en avaient marre.

Autant la religion est respectable dans son propre domaine, autant elle peut être exaspérante lorsqu’elle domine nos vies. Dès lors, nous nous croyons libres. Chacun fait ce qu’il veut de sa vie. Mais en sommes-nous vraiment certains?

Se pourrait-il que de nouveaux curés aient pris la place des anciens ? On sent bien, aujourd’hui, peser sur nous une nouvelle morale qui ne dit pas son nom.

On reconnaît les nouveaux curés à leur manière de vouloir régenter chaque parcelle de notre existence, et de nous présenter comme des individus mauvais si nous résistons à leurs ordres.

Au nom de la santé, ils veulent aseptiser la vie. Ils l’abordent en sarrau, avec un masque hygiénique. Viandes, charcuteries, alcools, boissons sucrées, sexe, tabac, friandises : dans leur monde idéal, ils pourraient tout interdire. Les nouveaux curés ne comprennent pas que les excès participent aussi au bonheur de la vie.

Mais au-delà de la vie quotidienne, les nouveaux curés règnent aussi.

Vous trouvez que vous payez trop d’impôts et que les services publics sont souvent misérables ? On vous traitera d’égoïste.

On vous interdira aussi de penser librement. En la matière, il y a un nouveau catéchisme auquel il faut croire et dont il faut réciter les articles.

Le monde doit être sans frontières. Les peuples doivent se diluer au nom de l’ouverture. Il doit y avoir toujours plus d’immigration et c’est à la société d’accueil de s’adapter aux immigrés. D’ailleurs, si l’intégration fonctionne mal, c’est la faute de la société d’accueil.

Vous devez penser du bien de toutes les religions et ne jamais vous questionner sur l’une d’entre elles en particulier.

Ah oui, n’oubliez pas que les sexes n’existent pas. Hommes et femmes sont des constructions imaginaires qu’il faudra déconstruire.

Mais vous doutez de cela ? Et vous confessez vos doutes ? Vous commettez un péché idéologique. On vous fustigera, on vous excommuniera. Raciste ! Xénophobe ! Islamophobe ! Sexiste ! On vous collera ces étiquettes pour vous transformer en monstre.

Hors de l’Eglise politiquement correcte, point de salut ! Vous devez avoir honte de vous-mêmes. Normal, vous avez des pensées honteuses !

Ces nouveaux curés dominent les médias, les réseaux sociaux et l’éducation. Dans leurs rêves les plus fous, eux seuls décideraient qui aurait le droit de parler publiquement ou non.

Il y a bien des manières de lutter contre les nouveaux curés. La meilleure, c’est de se ficher de leurs commandements et de leur faire comprendre qu’on ne se soumettra plus à leurs interdits.

Quand le commun des mortels ne croit plus à une religion, ses grands prêtres misent sur la peur. Ils nous insultent ? On doit leur rire au visage pour reprendre notre liberté.

Cet article a été initialement publié dans Le Journal de Montréal.

Burkini: sur la plage, les pavés

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burkini plages islam liberte

burkini plages islam liberte

Que l’islamisme militant soit en burkini, en caleçons longs ou en chapeau melon, on s’en fout. Sa vêture n’est que le signe de son ambition de conquête culturelle et cette dernière commence par celle de l’espace public.

Les plages estivales où les corps libérés s’adonnent au culte solaire comme s’y élèvent les éphémères châteaux de sable, prêtent à sourire de toutes fantaisies. Et pourquoi pas le burkini si, comme cédant à une mode, certaines s’en affublent malgré le peu de confort de ce déguisement fût-il porteur dans ses replis humides du fanion de l’islam ?

On commence par une plage, ici et là, Nice, Marseille, Cannes, etc, et la condamnation des maires, soucieux de préserver l’ordre public[1. 11 communes du littoral ont pris un arrêté interdisant le port du burkini sur leurs plages (Nice Matin, du 19/08/16).] , suscite la protestation des bobos qui ne voient rien d’autre dans ces exhibitions que la liberté de la femme musulmane de vêtir son innocence comme il lui plaît.

Oui, bien sûr, comme il lui plaît. Ne nous étonnons donc pas si nos bien-pensants, de la Ligue des droits de l’homme, au MRAP, à l’ineffable Collectif contre l’islamophobie en France et j’en passe, prennent courageusement le parti des nouvelles naïades sans voir que ces dernières (bien encadrées) n’investissent les plages qu’à titre d’essai, en éclaireuses dévouées destinées à tester le ventre mou des us et coutumes occidentales. Non, la République n’a rien à céder aux tentatives d’islamisation, quelles que puissent en être les formes et les exigences. Et les musulmans qui se réclament de la liberté républicaine en tant que citoyens français non plus.

Burkini, par magazinecauseur

Daech, c’est le wahhabisme plus le martyre

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daech islam iran hanne
Propagande djihadiste de l'EI. Sipa. Numéro de reportage : 00704518_000006.
daech islam iran hanne
Propagande djihadiste de l'EI. Sipa. Numéro de reportage : 00704518_000006.

Retrouvez la première partie de cet entretien ici

Daoud Boughezala. Dans votre livre Anatomie de l’Etat islamique co-écrit avec Thomas Flichy de la Neuville, vous liez le califat décrété à Mossoul en juin 2014 à son devancier abbasside que les Mongols ont abattu à Bagdad en 1258. De quel califat les partisans d’Abou Bakr Al-Baghdadi se réclament-ils (omeyyade, abbasside, ottoman…) ?

Olivier Hanne[1. Islamologue, agrégé et docteur en histoire, Olivier Hanne est chercheur associé à l’université d’Aix-Marseille.]. Daech ne ne se réclame surtout pas du califat omeyyade parce qu’il n’est pas hachémite, c’est-à-dire issu du clan du Prophète. Qui plus est, les Omeyyades ont très mauvaise réputation sur le plan de la piété. Mais ils ont un avantage sur les Abbassides : ce sont les grands conquérants de l’Empire islamique. Comme Daech aujourd’hui, les Abbassides prétendaient accomplir une réforme religieuse et politique du califat que les Omeyyades auraient malmené. Dans une certaine mesure, cette prétention à incarner le califat abbasside correspond à l’opposition entre Daech et Al-Qaïda. Aux yeux de l’Etat islamique, Al-Qaïda s’apparente un peu aux Omeyyades. Dans la mouvance djihadiste, il y a beaucoup de non-dit autour de ces questions.

Lorsqu’ils égorgent un prêtre comme à Saint-Etienne-du-Rouvray, les djihadistes rompent-ils avec la tradition islamique califale ?

Au nom de sa prétention à incarner le califat abbasside, l’Etat islamique est obligé de justifier tous les débordements militaires qu’il a commis. Pour ce faire, ses membres ont récupéré toutes les théories militaires du djihad, mais aussi les hadiths de Boukhari, un savant du IXe siècle ayant fait une compilation des dits et faits prophétiques, dont un livre entier consacré au djihad. Dans tous ces livres de piété liés au Prophète ou à la tradition, on trouve un descriptif très précis de la manière dont on fait le djihad et dont on ne le fait pas. Entre la fin 2013 et la mi-2015, Daech a globalement respecté les traités de djihad. A partir de la mi-2015, les djihadistes ont mis le doigt dans un engrenage jusqu’auboutiste dans la violence exercée.

Quel a été l’événement déclencheur de ce virage ultraviolent ?

Cela a commencé avec l’exécution par les flammes du pilote jordanien en janvier 2015. Les djihadistes ont voulu justifier théologiquement ce crime qui n’était pas justifiable dans la tradition prophétique. Le seul élément dont on pouvait se servir est que Mahomet, au retour d’une de ses expéditions contre les Byzantins, s’en est pris à un de ses ennemis qui avait construit une mosquée à Médine sans son accord. Il a fait brûler la mosquée. C’est le seul précédent d’incendie qui peut vaguement servir de justification théologique. Pour justifier l’immolation du jordanien, ils ont dû convoquer Ibn Taymiyya, penseur du XIVe siècle, très postérieur à la tradition prophétique du VIIe siècle, qui affirme qu’on peut exécuter un infidèle de la manière dont il a tué des musulmans. Le pilote ayant bombardé des civils, Daech a considéré pouvoir l’incendier.  La justification doctrinale arrive donc dans un second temps après la méthode d’exécution, l’important est que les djihadistes voulaient le brûler. Car dans l’islam, contrairement au christianisme médiéval, brûler les gens est une faute majeure. L’Etat islamique a été pris dans l’engrenage médiatique qu’il a lui-même déclenché.

Le dernier numéro de Dabiq, magazine francophone de l’E.I, est dirigé spécifiquement contre les chrétiens. Il contient une réfutation théologique assez approfondie du christianisme. Comment expliquez-vous cette offensive intellectuelle ?

DabiqInspireDar-al-islam et les autres publications de l’Etat islamique ont toujours contenu une dimension apologétique, c’est-à-dire une défense raisonnée de la foi. Dans les premiers numéros, il y a eu des réfutations anti-alaouite, anti-chiite, sur trois pages. Dès la fin 2014, une vidéo de Daech d’une bonne demi-heure mélangeait une réfutation antichrétienne avec un passage montrant comment les chrétiens vivant sur le territoire de l’Etat islamique étaient respectés suivant les règles prophétiques. En fin de compte, Daech occupe beaucoup plus le terrain doctrinal qu’Al-Qaïda : la revendication des attaques du 11 septembre par Oussama Ben Laden tenait en moins d’une page sans grande argumentation ! Sans être originale, puisqu’elle renvoie à des polémiques médiévales, l’apologétique de Daech montre une prétention juridique assez nouvelle.

On imagine le jeune public djihadiste de Daech plutôt féru de technologie mais assez étranger à la controverse théologique…

Détrompez-vous. Le public de l’Etat islamique est très varié. On parle beaucoup des jeunes djihadistes de 15 à 25 ans mais sur les réseaux sociaux francophones et arabophones, ce sont souvent les femmes qui tiennent la dragée haute en matière de polémique religieuse. Des femmes souvent mariées, d’une trentaine d’années. Une de mes consœurs de Saint-Cyr étudie l’engagement des femmes sur les réseaux sociaux djihadistes. Elle a démontré que les polémistes les plus efficaces étaient des femmes plutôt d’âge mûr. L’argumentation théologique de l’E.I. s’adresse à plusieurs types de publics : le musulman Français pas forcément très instruit, mais aussi des Irakiens, des Syriens, des Tunisiens qui ont un minimum de bagage coranique et auxquels il faut présenter un argumentaire convaincant. Daech a ainsi été capable d’adapter le niveau argumentatif de leur apologétique pour des publics très variés : des Européens attirés mais pas formés, et des arabo-musulman attirés mais déjà formés.

Sur un plan géopolitique, afin de contrer Daech, est-il réaliste de miser sur l’Iran et la « carte chiite » alors que 85% des musulmans se réclament du sunnisme ?

On est obligé d’utiliser la carte iranienne, parmi une multitude d’autres cartes, car l’Iran détient la clé de la solution sur la frontière orientale de l’Irak. Téhéran est aussi une clé majeure pour la sécurisation du Liban, de la Syrie, et du Yémen. Dans le jeu moyen-oriental actuel, on n’a pas le choix. Il n’est plus question de mettre l’Iran comme l’ont fait les Américains et les Européens pendant dix ans. Mais les Iraniens ont un problème majeur à nos yeux : leur antisionisme virulent, qui tombe parfois dans l’antisémitisme. On ne peut pas accepter cet aspect de leur idéologie, mais ils ne sont pas près de changer d’opinion. Il va donc falloir que les deux bords fassent des efforts, ou en tout cas taisent leurs différences sur la question.

Est-ce pour cette raison que l’Europe et, tout particulièrement la France, misent plus volontiers sur les pétromonarchies sunnites du Golfe menées par l’Arabie Saoudite ?

Plus on demandera à l’Iran de nous aider à sauver la Syrie, l’Irak, le Liban ou le Yémen, plus on perdra une autre carte : la carte saoudienne. Il faudrait trouver un jeu d’équilibre extrêmement fin entre l’Iran et l’Arabie Saoudite, mais ce n’est pas simple. L’Arabie Saoudite a perdu la confiance des Etats-Unis, qui ont énormément critiqué Ryad. La France se retrouve ainsi dans la position du pays occidental le plus proche allié de l’Arabie saoudite. Sur un plan purement pragmatique, nos intérêts économiques y poussent.

Au niveau théologique, tant l’Arabie Saoudite que l’Iran peinent à contrer l’Etat islamique. Téhéran en raison de sa singularité chiite, Ryad à cause de sa base salafiste qui partage nombre le corpus doctrinal de Daech…

En principe, le wahhabisme saoudien n’est ni mystique ni apocalyptique. En revanche, l’Etat islamique marque une évolution doctrinale, ajoutant au fond wahhabite une dimension eschatologique inscrite dans le califat abbasside. Quant à la République islamique d’Iran, elle a renoncé à l’eschatologie au cours de la guerre Iran-Irak, après avoir utilisé la dimension eschatologique et martyriale, qui ne joue plus que dans sa propagande.



C’est ça la France

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(Photo : Tourisme en Occitanie - Flickr - cc)
(Photo : Tourisme en Occitanie - Flickr - cc)

J’ai reçu ce reportage dans le Gers. Je me couvre la tête de cendres, pour diverses raisons — entre autres, pour ne pas y avoir été. Je le publie donc tel quel.
Jean-Paul Brighelli

Reportage de notre envoyée spéciale, XXX, à Fourcès (Gers)

Natacha Polony a sorti en octobre 2015 Nous sommes la France (Plon), que l’auteur de Bonnetdane, le diable le patafiole, a cru bon de ne pas chroniquer l’année dernière… Un livre qui met le nez de la gauche dans ses dénis, et ne nous oblige pas, enfin, à choisir entre Edwy Plenel et Eric Zemmour.

Nous sommes la France exalte cet élément impalpable, donc essentiel, qu’est la francité. Qui tient à une histoire, à une géographie, à un peuple, à une civilisation. Bon, ça, c’est la théorie. La pratique, c’était samedi soir, à Fourcès.

C’est très joli, Fourcès. Un village construit en circulade autour d’un château dont il ne reste qu’une place ombragée par trente-six platanes, pas un de moins, au centre de la cité. Des délices gastronomiques comme partout en Gascogne. Et du jazz. Samedi 13 août, c’était « Marciac in Fourcès ». Un codicille au célèbre festival de jazz, devenu au fil des ans une institution dans ce même département.

Le parking était un champ sur lequel flottaient des banderoles annonçant pour dimanche une grande exposition de matériel agricole. Mais en attendant, où étaient donc les tracteurs ?
Nous nous sommes garés, et nous avons conflué vers l’événement.

L’événement, c’était Sylvia Howard et le Black Label Swingtet, qui tournent ensemble depuis déjà quelques années. Billie Holiday revenue d’entre les morts. Du blues solide et râpeux chanté par une Noire quelque peu métissée, une quasi sexagénaire habillée d’un jean léopard à vous convertir au saphisme. Et les grands standards de Duke Ellington — par exemple une version extraordinaire de Sophisticated lady.

Pendant qu’elle distillait suavement I wanna go somewhere, d’autres faisaient escale à la buvette et s’enfilaient une crêpe, que Bernadette et « maman » — était-ce la sienne ? était-ce une « mère universelle », comme dit quelque part Brassens ? —, aussi pittoresques l’une que l’autre, envoyaient avec des rations de floc de Gascogne à assommer un camionneur, des barquettes de frites généreuses (et exquises, coupées main, frites sur place, pas des horreurs décongelées, mes meilleures frites depuis lurette, qui n’est pas toujours belle), et des sandwiches à la ventrèche grillée tels que Mahomet n’en dégusta jamais. Le terroir ne ment pas. Bref, la bière et l’ambiance jazzy coulaient en synchronie. Coulaient même tellement que la machine à débiter des demis, excédée, a décidé de vivre sa vie et a inondé le bar, à l’horizontale.

À la fin du concert — il était tard, le ciel de Gascogne brillait d’un premier quartier de lune absolument étincelant, le comité des fêtes avait bien fait les choses —, Michel Cardoze[1. Membre du PCF de 1960 à 1986. A travaillé longtemps à l’Humanité et à Révolution. A fait un bon livre sur Cyrano de Bergerac (Cyrano de Bergerac, libertin libertaire, Lattès, 1997). Pressenti par Robert Ménard pour être son conseiller culturel à Béziers. A refusé, mais travaille sur son site, Boulevard Voltaire. J’allais dire : cherchez l’erreur — mais peut-être n’y a-t-il pas d’erreur. (J.-P.B.)], cheveux et moustache au vent, co-organisateur et présentateur de luxe de l’événement, adressa un grand remerciement aux agriculteurs locaux qui avaient barré les accès à la place avec leurs tracteurs et leurs ballots de paille pour nous protéger des fantaisies terroristes. Les conflits nouveaux remplacent les vieilles guerres.

Alors oui, j’avais beaucoup apprécié le livre de Polony, mais sous ce ciel nocturne et dans les solos de trompette, j’en ai compris le titre. Nous sommes la France, et on les emmerde.


Europe: There is an alternative

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L’idée se répand selon laquelle le Brexit serait la victoire de catégories populaires, qu’on imagine volontiers incultes et xénophobes, réticentes à consentir aux grands vents de l’histoire et du progrès. La même lecture de l’événement avait fait florès après la victoire du « non » au référendum français de 2005. La part de vérité de cette herméneutique, c’est qu’il s’agit bien du refus d’une Europe construite par et pour les élites du continent, dont le 1 % le plus favorisé s’est considérablement enrichi depuis quarante ans. L’erreur est de croire que ce refus serait motivé uniquement par un nationalisme de bas étage, et non par le constat amer que l’Union européenne n’est, à ce jour, une success story que pour ces mêmes élites.

En outre, l’apocalypse promise aux citoyens britanniques qui oseraient se prononcer en faveur du “leave” n’aura sans doute pas lieu. Les quelques points de pourcentage que la livre sterling vient de perdre vis-à-vis de l’euro sont faibles par comparaison avec la volatilité que la devise britannique affiche depuis plus d’un an et, en particulier, les 30% qu’elle a perdus depuis 2007 face à l’euro. Une dévaluation qui a du reste contribué à la croissance de la Grande Bretagne depuis le krach des subprimes. La volatilité des changes, quant à elle, est en partie due au désarroi des capitaux surabondants dans un contexte où ce qui, il y a cinq ans, eût paru extravagant devient le « New Normal », comme des taux d’intérêt longs durablement négatifs. Ou encore la contraction violente de l’économie mondiale : en 2015, le PIB nominal mondial s’est réduit de – 6 %. Un peu comme si nous avions effacé l’économie japonaise du planisphère. [access capability= »lire_inedits »]

La véritable question que pose la sortie du Royaume-Uni concerne la City. En 1976, quatre ans après l’entrée du Royaume dans la CEE, l’économie anglaise, en voie de désindustrialisation, avait dû faire appel au FMI pour ne pas sombrer – conséquence lointaine du fait que le plan Marshall fut beaucoup plus généreux pour les vaincus de la guerre et pour la France que pour les anciens colons de la côte Est. Depuis lors, l’aventure de la dérégulation financière et du dumping fiscal inaugurée sous Thatcher a propulsé la City au rang des premières places boursières de la planète sans résoudre le problème central de l’économie insulaire : la difficulté à financer l’industrie. Car, avec quatre décennies de recul, il est aujourd’hui clair que les marchés financiers ne fournissent pas, en Europe, le canal de financement du secteur privé susceptible d’assurer les investissements qui feront, demain, la prospérité des Européens. En outre, une fois dérégulés, ces marchés sont la proie récurrente de bulles et de krachs financiers contre lesquels il est fort difficile de se protéger. Le rapport que j’ai rendu l’an dernier à Klaus Welle, le secrétaire général du Parlement européen, sur le coût de la « non-Europe » bancaire montre qu’en cas de crise de même amplitude qu’en 2008, la quasi-totalité des groupes bancaires systémiques européens ferait faillite, creusant un trou d’environ 1 000 milliards d’euros dans le PIB de la zone euro, en deux ou trois ans. De ce point de vue, les 0,3 % à 0,5 % auxquels certains collègues évaluent les pertes infligées au PIB de l’Union par le retrait du Royaume-Uni sont négligeables par comparaison avec le désastre que représenterait un nouveau krach bancaire. Or le découplage entre les cours de Bourse et l’économie réelle rend une telle correction à la baisse inévitable. Et pourtant, l’Union bancaire européenne ne nous protège pas.

Nos amis anglais vont désormais devoir choisir entre deux options : continuer de chercher à fonder leur prospérité sur les charmes dangereux d’une City vraisemblablement affaiblie par le Brexit ; ou bien consentir à réglementer sans état d’âme une place financière qui contribue à 15% de leur valeur ajoutée (contre moins de 10% pour l’industrie), ce qui voudra dire renoncer, pour une minorité d’entre eux, aux rentes qui ont fait leur fortune depuis trois décennies. Oseront-ils entamer un changement radical de paradigme vers un modèle de société moins financiarisé, plus résilient et moins inégalitaire ?

En face, notre continent se trouve également sommé de choisir entre deux voies. La première, que préconise Wolfgang Schaüble, consiste à durcir davantage encore l’utopie ordolibérale d’un gouvernement européen sans gouvernant, centrée autour d’un impossible équilibre budgétaire universel. Le Handelsblatt fait état d’un document du Finanzministerium berlinois qui annoncerait un projet de réformes de la zone euro incluant des moyens de répression renforcés contre les pays déficitaires. Les budgets nationaux pourraient être désormais rejetés et le versement des fonds structurels dépendre de leur acceptation par une « autorité indépendante ». Un Fonds monétaire européen aurait la responsabilité de faire appliquer des politiques d’ajustement interne, et la surveillance bancaire serait retirée à la Banque centrale européenne, afin qu’elle ne s’immisce plus dans les affaires du système bancaire allemand. À l’heure où le FMI lui-même reconnaît que le principal risque bancaire systémique en zone euro est incarné par Deutsche Bank, la « mystique de la loi » de nos amis d’outre-Rhin dissimule mal une défense banale de leurs propres intérêts. On peut comprendre d’ailleurs qu’une partie de la classe politique allemande choisisse la posture du durcissement vis-à-vis du « sud » de l’UE : les pays du « Nord » – Allemagne, Autriche, Pays-Bas, Finlande – préparent discrètement un « plan B » au terme duquel ils pourraient sortir de la zone euro et fonder une « zone mark ». En se montrant intransigeants, ces pays pourraient créer les conditions politiques de mise à exécution de leur plan B. Que ferait alors la France ? S’obstiner à suivre l’Allemagne serait évidemment une erreur industrielle tragique. S’en désolidariser sur le plan monétaire exigerait le rétablissement du contrôle des capitaux aux frontières.

L’autre voie pour l’Europe de demain, c’est celle d’une refondation du projet politique européen. Elle implique un renoncement à l’imaginaire d’un monde réglé par la mobilité du capital et le droit international, ce monde dont le politologue de Harvard Rawi Abdelal a montré qu’il a été en partie construit par des Français, souvent socialistes et catholiques, au cours des années 1990, depuis la direction de l’OMC, du FMI ou la présidence de la Commission européenne. Architecture juridique globalisée dont, devant les échecs répétés des négociations commerciales multilatérales et le discrédit du FMI auprès des émergents, l’UE avait fini par incarner la seule réussite tangible. La refondation de l’Europe exige également un coup d’arrêt au processus de bureaucratisation (publique comme privée) des sociétés européennes à l’œuvre depuis l’après-guerre. Comme le remarque l’anthropologue David Graeber, il y a en effet une discrète connivence entre la promotion des « solutions de marché » et l’emprise des administrations. Puisque le « marché » n’est pas une institution naturelle qui émergerait spontanément de l’interaction sociale, les « solutions de marché » exigent toujours l’édiction de règles pour en imposer la logique et des bataillons de bureaucrates pour les faire appliquer. L’idéologie de la privatisation marchande du monde est donc à la fois le meilleur allié de la bureaucratie et l’obstacle principal à la refondation d’une Europe politique.

Si le vote britannique exprime bien le rejet d’un certain type de construction européenne par ceux qu’elle a laissés pour compte, sur quel projet de société voulons-nous à présent reconstruire l’ambition européenne ? Il y a, évidemment, un enjeu de démocratie, qui passe en tout premier lieu par la transparence des négociations du Conseil de l’Europe. Mais la démocratisation institutionnelle ne saurait être le projet politique de l’Europe. La transition écologique, sociale et citoyenne a vocation à devenir cet horizon mobilisateur qui fait tant défaut à un continent en panne de récit collectif depuis les années 1980. L’extraordinaire succès de la COP21 peut en devenir a posteriori l’acte fondateur. Un grand plan d’investissement dans les infrastructures vertes pourrait ensuite permettre de sortir le continent de la trappe déflationniste dans laquelle les conséquences de la crise de 2008 et de l’austérité budgétaire sont en train de le piéger.

Le continent européen et le Royaume-Uni sont à la croisée des chemins. Le pire serait que tous deux s’obstinent dans la voie suivie depuis les années 1970 au motif qu’il n’y aurait rien à apprendre des « leçons » que les citoyens adressent à leurs élites. La désespérance des classes moyennes et populaires, face à une mondialisation inégalitaire et à une déflation qui semble reproduire trait pour trait la trajectoire macroéconomique des années 1930, pourrait alors conduire les Européens à s’embarquer de nouveau dans des sorties de route antidémocratiques que l’on espérait réservées au xxe siècle. [/access]



«La base des Frères musulmans juge Tariq Ramadan trop modéré»

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olivier hanne islam daech ramadan
Tariq Ramadan et Edgar Morin. Sipa. Numéro de reportage : 00630757_000005 .
olivier hanne islam daech ramadan
Tariq Ramadan et Edgar Morin. Sipa. Numéro de reportage : 00630757_000005 .

Daoud Boughezala. Après l’assassinat du père Hamel à Saint-Etienne-du-Rouvray, des musulmans de France ont investi les églises en signe de solidarité. La radicalité ultraviolente de Daech condamne-t-elle la nébuleuse terroriste à la marginalité parmi les communautés musulmanes d’Occident ?

Olivier Hanne.[1. Islamologue, agrégé et docteur en histoire, Olivier Hanne est chercheur associé à l’université d’Aix-Marseille.] Logiquement, cela devrait être le cas mais dans les faits, on observe le phénomène exactement inverse. Après les attentats de janvier 2015 contre Charlie Hebdo et l’Hyper cacher, les responsables musulmans ont indiqué qu’il y avait de plus en plus de conversions à l’islam alors que ces attentats auraient dû être répulsifs. L’ultraviolence qui s’est déchaînée valide la capacité de nuisance anti-occidentale du mouvement et peut être pris comme un élément de revanche, à l’instar du terrorisme palestinien des années 1960/1970. Certains milieux accueillent cette ultraviolence de façon très positive. Les freins au recrutement de l’E.I. sont plutôt son déclin territorial en Syrie, en Irak, ou en Libye, et les difficultés d’accéder à ses frontières depuis un an. Les gens savent qu’ils auront du mal à se rendre sur un théâtre de guerre où la défaite est garantie.

Vous faites allusion aux volontaires internationaux du djihad, mais le recul territorial de l’E.I. n’a manifestement pas réfréné les vocations de djihadistes made in France, comme l’ont prouvé les attentats de Nice et Saint-Etienne-du-Rouvray…

Les responsables du ministère de l’Intérieur et de la Défense confirment que l’inspiration suscitée par Daech, sinon le recrutement direct, n’est absolument pas en voie de réduction. La différence avec les précédentes vagues du terrorisme islamiste, c’est que jusqu’aux années 1990, le terrorisme avait comme objectif de s’en sortir. On voyait déjà des attentats kamikazes, mais pas à ce degré-là. Daech a réussi à créer une inspiration en jouant notamment sur un élément de mobilisation : la certitude de la mort. Sortir vivant d’un attentat terroriste est un des grands éléments de complexité opérationnelle ; mais dès lors que vous voulez mourir en commettant un attentat, les choses deviennent beaucoup plus faciles. Daech a créé une bascule : vous mourrez, donc de toute façon vous irez au paradis. Ce qui offre la possibilité à n’importe qui de faire un attentat à la machette, comme on en voit en Israël.

On imagine la future campagne présidentielle  se dérouler dans un tel climat de peur et de tension… En 2012, une majorité écrasante de catholiques avait voté pour Nicolas Sarkozy tandis que les musulmans plébiscitaient François Hollande. Cette répartition religieuse du vote risque-t-elle de se reproduire en 2017 ?

Dans l’opinion publique musulmane française telle que je la connais, c’est-à-dire surtout chez les Frères musulmans, la haine de la gauche et du gouvernement atteint des sommets. Ce qui ne veut pas dire que les musulmans feront confiance à Sarkozy, lequel a des paroles très dures ou très opportunistes contre l’islam. Les gens ne sont pas dupes. Une chose me frappe : l’organisation des Frères musulmans a donné beaucoup de signes d’ouverture vers le vivre-ensemble, l’esprit républicain, etc. Ils ne sont pas allé jusqu’à défiler avec les pancartes « Je suis Charlie » car cela aurait été excessif, mais ils ont mis beaucoup d’eau dans leur vin depuis dix ans. Le gros problème, avec ce changement de discours, c’est de savoir où sont passés les plus radicaux des Frères musulmans. Au sens propre, les Frères musulmans ne posent pas de problème de sécurité à la France puisqu’ils ont changé leur discours – par stratégie, diront certains -, mais, comme on le constate sur les réseaux sociaux, leur base exprime une exaspération vis-à-vis des leaders du mouvement. Une exaspération notamment dirigée contre Tariq Ramadan.

… que la rue musulmane juge trop modéré ?!

Chose assez amusante, Tariq Ramadan, que le gouvernement, un grand nombre de Français et d’intellectuels considèrent comme le diable, est aussi devenu le diable aux yeux d’une certaine frange de la base des Frères musulmans. Certains n’en peuvent plus de son discours trop républicain à force de « pas d’amalgame » et d’éloges du vivre-ensemble. Or, un organisme comme les Frères musulmans a pignon sur rue ; on peut facilement le surveiller, et on dispose d’énormément de renseignements à son sujet. Si cette structure ne fédère plus les radicaux les plus virulents, ces gens-là vont aller ailleurs, et on aura bien plus de mal à les surveiller.

À chaque attentat islamiste, la même mécanique victimaire se reproduit : des associations communautaires telles que le CCIF dénoncent le risque de « stigmatisation » islamophobe, alors que le djihadisme a provoqué 230 morts en un an demi en France, et « l’islamophobie » (heureusement) aucun…

Le problème, c’est que plus les imams feront des pas vers un esprit républicain et vers une relecture de l’islam, plus leur base se fracturera. Dans une certaine mesure, la vie quotidienne partagée peut influer sur la situation mais de plus en plus de Français n’ont plus du tout envie de cohabiter avec leurs compatriotes musulmans. Autre facteur de changement, l’imprégnation d’un nouveau discours, comme ceux que proposent certains Frères musulmans réformistes. Par sincérité ou par stratégie, une partie des Frères adopte un nouveau discours qui s’approprie tout le verbiage autour de la société française cosmopolite, métissée. Dans les allées du salon des Frères musulmans, j’ai vu avec amusement des thématiques d’ouvertures comme « Musulmans et écologie », « Femme musulmane libre et assumée », « Comment aimer dans le couple », etc. Cela contraste avec le corpus doctrinal des Frères qui n’a rien à voir avec cette rhétorique-là. Comment vont-ils assumer cette contradiction ? Je n’arrive pas encore à le savoir.

La République française, laïque et démocratique, peine à élaborer un contre-discours efficace pour contrer la propagande djihadiste. L’invocation de « valeurs » consensuelles n’a-t-elle donc aucun poids face au message politico-mystique de l’E.I. ?

Non seulement la République est désarmée, mais elle utilise les armes et le vocabulaire de son ennemi. On parle d’ « entreprise djihadiste », de « réseaux salafistes » au point que le cadre législatif semble adopter le vocabulaire des terroristes. Or, notre système légal doit impérativement rester ce qu’il est sans adopter les qualificatifs de l’ennemi. Sinon il faudrait définir ce qu’est un djihadiste – en fonction de quels critères et de quel corpus légal ? -,  ce qu’est le vrai djihad, le bon et le mauvais. L’Assemblée nationale et la République ont-elles autorité à définir un élément de la religion musulmane ? Depuis quelques années, face à la déferlante islamisto-djihadiste, on est incapable de rappeler des éléments aussi fondamentaux que notre cadre légal. Un acte violent doit être condamné en fonction d’éléments classiques du droit, sans besoin de l’adapter à la sémantique ennemie. De ce point de vue, les déclarations de Manuel Valls voire d’Alain Juppé contre le salafisme, « ennemi de la France » sont également problématiques.

Pour quelle(s) raison(s) ?

Le salafisme est un problème culturel, car il développe des idées sur la famille et sur la femme qui ne sont pas les nôtres, et non pas sécuritaire, puisque la majorité des salafistes désavouent le djihadisme. Bien que ce dernier soit issu de la mentalité salafiste, le législateur ne peut pas interdire le salafisme en France. Ce serait un délit d’opinion et un délit de religion. La République doit au contraire rester dans son rôle, qui consiste à protéger les citoyens contre des délits identifiés comme criminels. La République commet une erreur fondamentale en cédant à la tentation de définir ce qu’est l’islam.

à suivre…



Burkini : laïcité et confusion(s)

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Le débat actuel sur le « burkini » relance celui sur la laïcité. Le soutien apporté par le Premier ministre, Manuel Valls, aux maires ayant décidé d’interdire ce « vêtement » sur les plages n’y est évidemment pas pour rien. Ce n’est pourtant pas une mauvaise chose. Mais, la notion de laïcité est elle-même mal comprise. De là découlent une série de confusions qui ne font qu’obscurcir le débat. Et, les interventions intempestives d’une partie de la « gauche » qui nous tient un discours du genre « il est interdit d’interdire » ne font que rajouter à cette confusion. D’où, la nécessité de rappeler un certain nombre de faits et de principes pour permettre une discussion au fond.

La laïcité n’est pas un principe de droit mais un principe politique.

Il faut comprendre que ce qui fonde la laïcité, c’est la nécessité de dégager l’espace public de thèmes sur lesquels aucune discussion raisonnable, c’est-à-dire fondée sur la raison, ne peut avoir lieu. C’est l’une des leçons chèrement apprise par la France (et une partie de l’Europe) lors des guerres de religion du XVIe siècle. La laïcité ne se comprend que pour qui conçoit le « peuple » comme une assemblée politique et non ethnique ou religieuse. C’est bien pour cela que la laïcité apparaît comme le pendant de la souveraineté. La souveraineté, en faisant entrer la question du pouvoir dans le monde profane, impose le principe de laïcité. La souveraineté impose que les divisions qui traversent le « peuple », qu’elles soient sociales, économiques ou autres, puissent à la fin contribuer, par l’établissement de compromis qui sont la base des institutions, à la constitution d’un bien commun et d’une chose publique (ou Res Publica) qui sont des produits, des résultats, et non des préalables mis en surplomb de la société. Tel est l’enseignement d’auteurs comme Bodin, Hobbes et Spinoza. C’est bien pour cela que le concept de laïcité est compris par un catholique fervent comme Bodin.

Ce qui permet la laïcité, c’est la distinction entre sphère publique et sphère privée. Tant que cette distinction n’existe pas, on ne saurait parler de laïcité. De ce point de vue, la laïcité est héritière de la pensée du nominalisme et des débats entre clercs de la fin du XIe siècle au XIVe siècle[1. Roscelin de Compiègne (fin du XIe siècle), Guillaume d’Occam et Jean Buridan au début du XIVème siècle.], débats eux-mêmes nourris de la religion chrétienne et des apports de la philosophie antique. Mais la distinction entre ces sphères est mouvante, historiquement déterminée. Cela impose de reformuler constamment les matérialisations de ce principe.

Certaines de ces matérialisations peuvent être contenues dans la loi. On parle beaucoup (et trop) de la loi de 1905 sur la séparation de l’Eglise et de l’État, mais cette loi n’est pas à proprement parler une loi de laïcité. C’est une loi édictée dans un contexte particulier, qui vise à une forme de pacification de la question religieuse. De ce point de vue, les rappels, comme ceux de Jean-François Bayart, à la loi de 1905 sont inopérants car ils identifient et cantonnent la laïcité à des règles juridiques alors que la laïcité est un principe politique qui peut, selon les sociétés, prendre des formes juridiques différentes.

La laïcité n’est pas la tolérance ni la liberté des cultes.

Une autre forme de confusion vient de l’assimilation de la laïcité, principe politique, avec une valeur individuelle, comme l’est la tolérance. Que cette dernière soit nécessaire à la vie en société, on en disconvient pas. Mais, la question de la tolérance ne fixe que les limites qu’un individu s’impose à lui-même. On est tolérant comme on est généreux, qualités importantes, mais non principes.

Un principe politique organise un espace, et se matérialise en règles spécifiques, c’est-à-dire en contraintes. Certaines de ses règles peuvent être des règles de liberté (la liberté de culte par exemple) mais d’autres sont des interdictions. Un des problèmes majeurs que rencontre aujourd’hui le principe de laïcité vient justement de l’incapacité de nombreuses personnes à se représenter la société autrement qu’à travers le rapport qu’elles ont directement avec cette dite société. D’où, bien évidemment, l’idéologie « il est interdit d’interdire », qui ne fait que donner une forme de slogan à l’individualisme le plus crasse. Or, dans le même temps que les sociétés capitalistes modernes « produisent » l’individualisme (au sens vulgaire du terme) de la manière la plus brutale, elles imposent – à travers la réalité de la densité sociale[2. E. Durkheim, Les règles de la méthode sociologique, PUF, coll. Quadriges, Paris, 1999 (première édition, Paris, 1937).] – la nécessité de penser la société à travers une vision holiste. On peut alors comprendre les tendances actuelles à réduire la laïcité à la tolérance, mais il convient de ne pas tomber dans ce piège.

La question de la séparation entre sphère publique et sphère privée.

Cette question est centrale pour comprendre les formulations de ce principe politique qu’est la laïcité car les habitudes collectives, les techniques modernes (comme internet), refaçonnent en permanence cette séparation. Ce n’est bien souvent pas, ou mal, perçu par les personnes. Ainsi Facebook est en réalité partie de la sphère publique comme tout une série de jugements le confirme. De même des habitudes de loisir, minoritaires au début du XXe siècle et aujourd’hui largement répandue, la tendance à la personnalisation effrénée des « politiques », ont tendu à faire bouger les lignes de séparation.

Cette même séparation ne saurait être stricte. D’une part en raison de la contribution de nos valeurs individuelles à notre vie en société, et d’autre part en raison des habitudes, coutumes, et comportements, qui constituent de ce point de vue le soubassement historique de TOUTE société, mais aussi les bases de leurs différences. Et cela explique en partie la spécificité « française » du débat, mais aussi la sensibilité légitime de la société française à la question du « burkini ».

L’un des facteurs les plus importants dans cette reconfiguration de la séparation entre sphère privée et sphère publique a été la reconnaissance (oh combien tardive) de l’égalité entre hommes et femmes. Cette reconnaissance s’inscrit, dans les sociétés d’Europe occidentale à la fois dans l’histoire longue (de «l’amour courtois » à la volonté des maris de préserver la vie de leurs épouses par des formes de contrôle des naissances dès le XVIIIe siècle[3. A. Burguière, « Le changement social: histoire d’un concept », in Lepetit, (ed.),Les Formes de l’Expérience. Une autre histoire sociale, Albin Michel, Paris, 1995, pp. 253-272.]) et dans l’histoire « courte », marquée par la 1ère guerre mondiale et les mouvements qui ont associé la lutte pour des droits politiques, sociaux, et démocratiques dans la seconde moitié du XXe siècle. Cela implique qu’une attention particulière doit être consacrée à ce qui, dans des comportements, peut constituer une tentative de remise en cause de cette égalité, et en particulier par des tentatives de marquage « au corps » visant à stigmatiser une soi-disant « infériorité » des femmes.

Il en résulte que la séparation des sphères privées et publiques est toujours socialement contextualisée. Ici encore, méfions nous des anachronismes qui cherchent à présenter comme invariant des formes nécessairement mouvantes ; nous ne sommes plus en 1905.

Les justifications de l’interdiction du « burkini »

Il faut alors considérer les motifs qui peuvent conduire à une interdiction de ce « vêtement », et les bases juridiques de cette dernière.

L’argument de la laïcité, qui est politiquement déterminant, n’est pas ici juridiquement le plus important. On comprend qu’une poignée, quelques milliers au plus, de personnes veuillent « tester » le principe de laïcité dans l’espoir, à terme, d’imposer comme « coutume » des pratiques publiques différentes entre appartenance religieuse. Mais ceci relève du projet politique et implique une réponse politique.

L’argument de « l’ordre public » est clairement déterminant dans le court terme, et c’est ce qui a justifié l’arrêt du tribunal administratif. A plus long terme la reconnaissance de la liberté de nos concitoyens musulmans à pratiquer leur religion passe certainement par des mesures strictes contre ces pratiques provocatrices. La République n’a pas à dicter le « dogme » de quelque religion que ce soit, mais elle a le devoir de mettre un terme aux provocations religieuses de certains, que ces provocations prennent des formes vestimentaires ou qu’elles prennent la forme de revendication à des séparations sur des espaces devenus publics de fait. Ici, clairement, le principe politique peut trouver une application juridique. En organisant l’invisibilité d’une religion sur un point, on autorise la pratique libre de cette dernière. De ce point de vue, parler d’un « salafisme laïque » comme le fait Bayard, relève de la plus totale irresponsabilité et d’une ignorance profonde du rapport entre principe politique et lois. Rappelons ici que la laïcité, comme tout principe d’organisation de l’espace politique, implique des interdictions comme corollaire à l’organisation d’espaces de liberté.

La question de l’égalité entre hommes et femmes devrait elle aussi trouver une application juridique. Rappelons que le principe est inscrit dans le préambule de la Constitution. Dès lors tout « marquage au corps » peut être perçu comme une atteinte au principe d’égalité. C’est d’ailleurs bien comme cela[4. Voir aussi : http://www.mondafrique.com/les-theories-fumeuses-d-une-marocaine/a-lattention-des-defenseurs-du-burkini/  et  http://fr.le360.ma/blog/le-coup-de-gueule/burqa-plage#.V7LtEl4rTNv.twitter] que l’interprètent des personnes issues ou vivant dans des sociétés de tradition musulmane. Très clairement, sur ce point, la loi est défaillante.

Construire la paix religieuse par la souveraineté

Nous sommes aujourd’hui confrontés à la question de la paix religieuse, comme élément de la paix civile. Cette question implique que des règles soient clairement tracées pour empêcher des groupes de monter des provocations. Cette paix implique qu’en contrepartie le libre exercice des cultes soit garanti, bien entendu dans le cadre de la loi. Cette paix implique aussi une intolérance absolue par rapport au soi-disant « délit de blasphème ». Tout le monde peut rire ou critiquer TOUTE religion (ou toute philosophie). Ici, il faut rappeler que tous les Français ont le même droit à la critique. Ce qui a pour conséquence, aussi, qu’en ce qui concerne une fondation séculière chargée de s’occuper de la question du financement de la Fondation pour l’Islam de France il n’est pas absurde, contrairement à ce que d’aucuns pensent, qu’elle ait pour dirigeant une grande personnalité de la république. Il serait en effet très dangereux, et cela ouvrirait la porte au communautarisme, que l’on dise qu’une fondation pour l’Islam ne peut être dirigée QUE par un musulman, une fondation pour la religion catholique QUE par un catholique, etc… Le seul critère qui soit est celui de la compétence et de l’expérience, deux points qui sont remplis par Jean-Pierre Chevènement.

Il faut rappeler, enfin, que la laïcité n’est pas et ne peut pas être une « religion républicaine ». C’est la vieille et funeste erreur de certains « laïcs » de la fin du XIXe siècle. La laïcité n’est pas cadre juridique et ne se réduit pas, non plus, à la loi de 1905. Les frontières entre sphère privée et sphère publique ont changé, à la fois du fait des évolutions de la société et du fait des mutations techniques que nous connaissons. Mais la notion de frontière, elle, demeure. La laïcité se matérialise différemment selon le contexte historique et culturel de chaque nation. La souveraineté nous impose de penser le « peuple » comme source de cette souveraineté et ce « peuple » est une construction politique, avec son histoire et ses traditions héritées de combats passés. Plus la souveraineté se délitera et plus les individus chercheront dans des appartenances de substitution, comme les appartenances religieuses, des remèdes à la perte du sentiment d’appartenance nationale. Plus elle se renforcera et plus la pacification de la société pourra progresser. Ce n’est que depuis que la souveraineté est ouvertement bafouée, contestée, que nous constatons cette remontée du problème religieux qui cache, en réalité, une forme de sentiment identitaire.

Retrouvez cet article sur le blog de Jacques Sapir. 

Burkini, par magazinecauseur