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Tomate au cœur

coeur boeuf tomates gers
Sipa. Numéro de reportage : 00640227_000008.

Sur le marché d’Eauze, depuis six ou sept ans, Stéphanie Bidault et Xavier Malzag vendent des tomates — et quelques autres légumes. Tomates de collection, tomates anciennes, cultivées bio, presque sans eau, ce qui évite à l’amateur de déguster du liquide au lieu de manger de la tomate. Des tomates de toutes les couleurs, de toutes les textures, de tous les calibres — j’ai goûté entre autres la Zluta Kytice, une tomate groseille jaune, minuscule, d’origine tchèque, avec un goût exceptionnel combinant le sucré et l’acidulé. Les noms s’énoncent comme une litanie à la Prévert, des noms étrangement étrangers, bourrés de poésie, de goût et de vitamines.

White zebra

Red zebra

Green zebra

Black zebra

Striped Stuffer — à farcir —

Speckled Roman

Black cherry

Purple Calabash

Evergreen

Beefsteak

Green sausage

Golden jubilee

Banana leg

Une litanie à vous faire aimer l’anglais. Ou les Ananas bleus, Poire rouge ou Poire jaune, Beauté blanche, Malinowy Retro, Osu bleue… À retrouver et à commander sur le site des deux comparses, tomatofanny.

Et puis bien sûr les Cœurs de bœuf, blanches, rouges, oranges, roses même…

De vraies Cœurs de bœuf, et non les infâmures jadis dénoncées par Périco Légasse, et que des magasins mal intentionnés vous vendent sous des appellations mensongères. La vraie Cœur de bœuf, la Cor di Bue comme on dit à l’origine en italien, a une forme de cœur, de vrai cœur — la pointe en bas. Le reste, c’est Borsalina ou Aumônière, pointe en haut, des variétés hybrides constituées d’eau enfermée dans une pellicule rouge, les saloperies inventées par les semenciers industriels… L’article originel de Périco — qui vient de recevoir le « poireau », comme on dit, et qui n’en était pas peu fier — remonte à 2013, il a eu beau en remettre une louche et une couche l’année suivante dans la Nouvelle République, rien n’y fait : on nous vend toujours les mêmes saloperies striées sous le même nom usurpé…

Oui — mais conformes à la réglementation européenne. Et c’est à cela que je voulais en venir. Stéphanie Bidault et Xavier Malzag ne peuvent pas légalement replanter d’une année sur l’autre leurs propres productions avec les graines sélectionnées sur leurs propres fruits. C’est interdit par la législation européenne, figurez-vous. Ils se sont déjà offert des rappels à l’ordre, la prochaine fois qu’on les surprend à planter de petites graines non fournies par les multinationales, ils sont bons pour une amende kolossale et quelques mois de prison.

Tout cela remonte à un jugement inique mais très bruxellois rendu par la Cour d’appel de Nancy en 2012 : la (grosse) société Baumaux © faisait condamner en justice la minuscule société Kokopelli, spécialisée dans les semences anciennes et domiciliée dans le Gard. Pas conforme aux règlements européens : en pratique, on ne peut utiliser que des semences déposées — moyennant finances — sur le registre européen, une exigence à laquelle ne peuvent se conformer les micro-sociétés comme celle de Stéphanie. Une multinationale, en revanche, a largement les moyens de s’annexer toutes les variétés qu’elle déposera — à l’exclusion de toutes les autres, réputées illégales. Et d’imposer à tous les producteurs de se fournir chez elle. D’où la suprématie actuelle des hybrides, produits d’une agriculture industrielle. Qualité visuelle et taille garanties. L’odeur même, parfois. Pour le goût, on repassera.

Baumaux© se flatte d’être le conserveur de 106 variétés — Kokopelli en a 3 000, Stéphanie Bidault en fait pousser plusieurs centaines, les cuisiniers locaux la plébiscitent (par exemple Bernard Daubin à Montréal-du-Gers) mais tout cela se passe hors du cadre légal européen. Ah, on ne plaisante pas avec la santé du consommateur berlinois…

Vite ! Sortir vite de l’Europe ! Rapatrier d’urgence en France les administratifs qui se gobergent à Bruxelles avec des salaires trois fois supérieurs à ce qu’ils gagneraient ici — et les faire travailler dans les champs. Nous n’avons jamais voulu cette Europe-là, nous avons même voté contre, mais droite et gauche confondues savent mieux que nous quel genre de tomate il nous faut ! Enfoirés !

Lors du vote anglais du Brexit, les technocrates ont ouvert de grands yeux étonnés. Des peuples s’avisent donc de voter contre leurs intérêts — leurs intérêts à eux ! Putain de démocratie qui ne fonctionne pas selon les desiderata des oligarques bruxellois ! Il y a en ce moment toutes sortes de rumeurs nourries par une interview de Manuel Valls à la télévision portugaise qui remonte à avril 2015. « Il est hors de question, disait-il, que la France tombe entre les mains du FN ». Et si Marine Le Pen est élue, on fait quoi, Monsieur le Premier ministre ? Un coup d’Etat parce que l’expression démocratique ne vous conviendra pas ?

Ces gens-là — la clique qui nous gouverne depuis si longtemps — ont une telle habitude du pouvoir qu’ils se passeraient bien de prendre l’avis des peuples. Ils savent, n’est-ce pas, quelle variété de tomates nous devons consommer. Libérons la tomate ! Débarrassons-nous des autocrates si bruxellois et si parisiens ! Réinventons la démocratie ! Et restaurons la République !

Vous allez me dire, vous allez médire… Beaucoup de bruit parce que de minuscules producteurs gersois ne peuvent pas réutiliser leurs propres semences… Ma foi… La tomate est un monde en soi. L’un des plus beaux courts-métrages jamais produits, l’Île aux fleurs (réalisé par Jorge Furtado en 1989), tourne autour de la production et de la consommation de tomates au Brésil. Dit comme ça, c’est moyennement alléchant. Mais cela dure 12 minutes, et vous en sortez convaincus que dans une tomate, il y a tout un monde — le nôtre, et pas le leur.

Pourquoi une partie de la gauche s’est entichée du burkini?

Séance de baignade près de Bizerte, en Tunisie, le 16 août 2016 (Photo : AFP/Archives FETHI BELAID)

La querelle du burkini vient de reprendre en France et elle a traversé très rapidement l’Atlantique. Elle déchaîne les passions, naturellement, surtout depuis que certaines villes françaises comme Cannes ont décidé de l’interdire à la plage. Les uns se demandent s’il faut généraliser cette interdiction alors que les autres ne sont pas persuadés des vertus d’une intervention politique autour de cette question, même s’ils désapprouvent symboliquement ce qu’il représente. On convient toutefois, en général, que le burkini n’est pas un vêtement de plage comme un autre mais bien le symbole d’une forme d’exhibitionnisme identitaire. On reconnaît un malaise légitime et profond devant ce vêtement militant. On se demande aussi si le burkini pose problème du point de vue de la laïcité ou pour des raisons encore plus profondes. Faut-il interdire ou non le burkini ? La question se pose.

Il faut toutefois noter l’existence d’une perspective surprenante qui prétend que tous font fausse route : c’est la gauche inclusive, qui refuse de voir dans le burkini quelque problème que ce soit. Elle n’y voit qu’un vêtement de plage parmi d’autres, ou alors, la simple expression d’une préférence spirituelle publiquement exprimée qu’il serait. Elle refuse de prêter une signification politique au burkini. Certains esprits doctrinaires intoxiqués par la rectitude politique et habitués à débiter des sottises à prétention philosophiques veulent même y voir quelque chose d’élégant. On nous joue la cassette d’une pudeur admirable. on encore, on fait du burkini et du bikini les deux visages d’une même aliénation? Le relativisme banalise tout. Le monde commun se laisse dissoudre dans une diversité infinie de subjectivités. On nous dit «vivre et laisser vivre»: on oublie qu’une société où le cadre culturel qui rend possible le burkini serait dominant ne laisserait plus vivre personne en paix.

Mais le burkini n’est pas qu’un costume de bain parmi d’autres et la gauche inclusive le sait aussi. Alors que ses détracteurs y voient une manifestation d’exhibitionnisme identitaire et un symbole islamiste qui s’inscrit dans une stratégie d’occupation de l’espace public, qui veut à la fois tester nos défenses juridiques et culturelles, pour banaliser les pratiques culturelles les plus rétrogrades et les plus en contradictions avec notre civilisation et notre culture, la gauche inclusive a décidé d’en faire un symbole des droits de l’homme à défendre à tout prix. Elle avait fait la même chose pendant la dernière campagne fédérale en défendant le droit d’une immigrante de prêter son serment de citoyenneté en niqab, comme si la contraindre à dévoiler son visage à ce moment était une offense aux droits humains. Il arrivera aussi à la gauche inclusive d’accuser ceux qui s’inquiètent du burkini d’instrumentaliser une question identitaire décrétée fantasmatique pour masquer les autres problèmes sociaux.

Sacralisation de la différence

Mais pourquoi la gauche inclusive s’est-elle entichée du burkini ? Pourquoi l’a-t-elle embrassé ? Il faut entrer dans sa vision du monde pour comprendre cela. La gauche inclusive entretient un préjugé lourd à l’endroit de la civilisation occidentale : elle serait fondamentalement allergique à la différence et aurait historiquement persécuté la diversité. Au nom de l’identité, elle aurait étouffé l’altérité. L’Occident, en fait, entretiendrait un rapport néocolonial avec la différence et ses institutions reposeraient sur une forme de racisme systémique. Dès lors, il faut, pour combattre cet Occident raciste et discriminatoire, embrasser les figures de la différence ou de la diversité qui sont en contradiction militante avec lui. Autant on diabolisera la « majorité », toujours soupçonnée de tentation tyrannique, autant on sacralisera les revendications des « minorités », surtout si elles entrent en contradiction manifeste avec la société d’accueil : ce serait leur vertu, d’ailleurs, car en les faisant triompher, on ferait reculer l’intolérance consubstantielle au monde occidental.

La gauche inclusive embrassera donc systématiquement ce qui conteste l’Occident. Le burkini devient alors le symbole d’une différence à protéger et la nouvelle frontière dans la grande conquête des droits de l’homme. Il devient une cause politique. C’est justement parce que le voile intégral entre en contradiction radicale avec l’Occident que la gauche inclusive se porte à sa défense avec énergie. C’est dans ce qu’il a d’odieux pour l’immense majorité qu’il est promu et encouragé. Les islamistes, qui ont parfaitement compris la psychologie progressiste dominante chez les élites occidentales, misent ainsi sur la culpabilisation de ceux qui font de l’ouverture un principe sans limites et qui sont terrifiés à l’idée de se faire accuser de xénophobie ou d’islamophobie. L’islamisme instrumentalise les droits de l’homme et parvient à hypnotiser la gauche inclusive qui s’allie avec lui sans même s’en rendre compte. Il parle notre langage pour le subvertir et notre gauche inclusive se laisse aisément bluffer.

On voit même certaines féministes, surtout les plus radicales, se porter à la défense du burkini, en disant que la société n’aurait pas à dire aux femmes comment se vêtir. Combattre le burkini relèverait d’une vision du monde patriarcal. On ne sait pas si on doit s’esclaffer. Par un retournement malsain de l’évidence, le burkini devient un symbole de l’émancipation féminine, comme s’il ne témoignait pas d’un désir d’effacement du corps de la femme, qu’on veut expliciter inférioriser dans un système d’apartheid sexuel. Cette pirouette idéologique est devenue habituelle et est un autre visage de cette sacralisation de la différence. On se souviendra qu’après les agressions sexuelles massives à Cologne, bien des féministes se sont montrées soudainement bien discrètes et trouvaient des circonstances atténuantes aux agresseurs, parce qu’ils étaient du côté des damnés de la terre. Alors que le féminisme voit du sexisme partout dans nos sociétés, il refuse de le nommer s’il ne peut être attribué à la figure malveillante de « l’homme occidental dominateur », de peur d’encourager la « peur de l’autre ». Cette frange du féminisme pratique la fausse représentation – ce n’est pas l’émancipation des femmes qui l’intéresse mais le procès de l’Occident – et est en faillite morale.

La gauche inclusive refuse de prendre au sérieux la simple possibilité d’un prosélytisme islamiste cherchant à marquer l’espace public de symboles hostiles à la société occidentale. Elle s’aveugle pour ne pas avoir à avouer que sa vision du monde est en faillite et que l’islamisme est en conflit explicite avec notre monde. Pour ne pas stigmatiser les musulmans, ce qui est une préoccupation honorable, elle refuse de lutter contre l’islamisme, ce qui l’est beaucoup moins. On ne se contera pas d’histoire : le burkini est un symbole militant dans la lutte menée par l’islamisme contre le monde occidental. On peut croire qu’il est judicieux ou non de l’interdire – le débat est ouvert, même s’il ne faut pas douter de la légitimité d’une éventuelle interdiction. Mais symboliquement, on ne devrait pas hésiter à le critiquer vertement en envoyant le signal très clair qu’il est perçu par nos sociétés comme une marque d’hostilité à leur endroit. Il faut construire contre lui des digues culturelles et juridiques et la dénonciation du burkini et de ce qu’il représente en est une.

Cet article a été initialement publié dans Le Journal de Montréal.

Burkini, par magazinecauseur

Montebourg: vous reprendrez bien un peu de « redressement »?

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(Photo : SIPA.00768770_000001)

Frangy-en-Bresse, dimanche 21 août 2016, vers 17h00 – François Kalfon, qui n’a guère quitté Arnaud Montebourg en cette nouvelle édition de la Fête de la rose, peste au pied du podium. Il s’agace parce que ceux qui précèdent l’ex-ministre de l’Economie à la tribune sont trop lents. Il ne veut pas que l’annonce de la candidature passe à la trappe des chaînes d’info. Il n’y a pourtant guère de suspense.

Depuis son appel du Mont-Beuvray, dans un autre coin de la Bourgogne, on sait que le traditionnel rendez-vous de Frangy sera l’occasion pour Arnaud Montebourg de se lancer dans la bataille présidentielle. Devant une grosse assistance – on disait hier que la Fête de la rose avait battu son record de participants, établi en 2006 lors de la visite de Ségolène Royal, mais aussi une belle flopée de journalistes, l’ancien député local a bien tenu sa promesse. Il s’est lancé. Pas dans la primaire. A l’élection présidentielle. La nuance est de taille.

En novembre 2010, dans la même commune, il avait dit son intention d’être «candidat à la primaire » de 2011. Cette fois, il a prononcé les mots suivants : « Je suis candidat à la présidence de la République française ». Il n’a pas prononcé le mot « primaire ». Aux journalistes, il précise qu’il décidera de passer ou non par la case primaire si et seulement si les conditions sont réunies pour qu’elle soit « loyale ». Un nombre de bureaux de vote similaire à celui de 2011, et un Premier secrétaire neutre. Le PS a-t-il aujourd’hui assez de militants pour jouer le rôle d’assesseurs de 10 000 bureaux de vote ? Beaucoup en doutent. Quant à la seconde demande, elle nous arrache un sourire. Camba neutre ? Camba remplacé ? La barre est haute. Montebourg met la pression. Il ne veut pas participer à une compétition taillée sur mesure pour Hollande. Et comme il a le sentiment, sans doute justifié, qu’elle le sera si le président choisit d’être candidat, on comprend qu’il sera directement candidat au premier tour si Hollande ne renonce pas ; et que la primaire sera le meilleur terrain de jeu pour battre un éventuel remplaçant, Valls ou Macron. Alors Montebourg développe son « Projet France ».

Inspiré du « gaullisme social »

Car il nous dit aller à la rencontre de tous les Français. Cela tombe bien, ledit projet est « socialiste, mais pas seulement ». Il doit aussi affirmer « une conviction écologique », puiser « son inspiration dans les sources du gaullisme social », être « républicain », « volontariste » et « de gauche ». Il doit surtout être « audacieux », « unificateur » et « patriotique ».

La première partie de son propos, consacrée aux raisons de sa candidature ressemble à un réquisitoire des quatre années de François Hollande au pouvoir. Montebourg dit « en prendre sa part », n’ayant pas réussi à « infléchir, corriger, convaincre » à l’intérieur du gouvernement lors des deux premières années, celles où il fut quand même un pilier du dispositif Hollande. Il y a deux ans sur ce même stade de Frangy, Arnaud Montebourg proposait d’envoyer au président de la « cuvée du redressement » ; aujourd’hui, il l’invite à prendre conscience que les Français ne veulent pas de sa candidature.

Puis il développe longuement son projet qui doit venir à bout des périls présents et à venir : austérité, attaques terroristes, dislocation de l’Europe, dérèglement climatique, discrédit du système politique. Montebourg veut « organiser le retour de la France ». Il a un programme de redécollage de l’économie française à base de soutien sans faille au « Made in France », assurance-vie mobilisée pour les PME, marchés publics réservés à celles qui travaillent sur le sol national (à hauteur de 80%). Et il prévient : la Commission européenne s’opposera certainement à ses mesures. Il n’en a cure. Il préfère payer les amendes. Le redémarrage de l’économie française est à ce prix. Tiens, pourquoi les payer, les amendes, au fait ? Car Montebourg veut un Etat fort, il souhaite une relance budgétaire massive et pourquoi pas des nationalisations, que pratiquent des pays « même les plus libéraux », « un outil de souveraineté à utiliser avec tact et mesure lorsqu’une Nation veut se faire respecter ».

Face au terrorisme, Montebourg dégaine son service national, militaire ou civil et obligatoire pour tous les « jeunes gens, hommes et femmes, enfants de riche ou de pauvre, traités sur un pied d’égalité ». Tous ces jeunes gens permettraient de soulager les militaires professionnels et les policiers. Et ce nouveau service serait un meilleur service rendu à la cohésion nationale que « le concours Lépine des surenchères dangereuses pour nos libertés, au point de réclamer un camp d’arrestations sur simple soupçon administratif, un Guantanamo à la française, dérisoires [relevant] de la politique-spectacle, [ouvrant] la porte à l’arbitraire qui se retournerait contre nous ».

Fin du 49.3 et retour au septennat

Sur le terrain institutionnel, Montebourg continue de préconiser une nouvelle République « qu’on pourrait appeler VIe » : fin du 49.3 sauf sur le budget, la moitié des sénateurs tirés au sort, suppression d’autorités administratives indépendantes et rétablissement du septennat, qui ne serait pas renouvelable. A l’annonce de cette dernière proposition, je souris. Un militant montebourgien me demande pourquoi. Je lui réponds que je fais partie de la petite minorité ayant voté « non » à l’établissement du quinquennat, et que je trouve ça plutôt drôle. Beau joueur, le militant sourit à son tour. Pas sûr qu’il n’applaudisse pas une mesure qui condamne son vote d’il y a seize ans…

Et l’Europe, dans tout ça ? Montebourg est là le plus offensif. Cette partie du discours est la plus applaudie : suppression unilatérale de la directive « travailleurs détachés », « obtenir des Français un mandat non négociable, inflexible et irréfragable de dépassement des Traités dans l’intérêt général européen et dans l’intérêt national de la France », gouvernement économique de la zone Euro sous le contrôle démocratique d’un Parlement, redistribuer « les pouvoirs entre la souveraineté partagée avec les Européens et la souveraineté nationale reconstituée », limiter la production de normes provenant de la Commission. Mais Arnaud Montebourg ne nous dit pas ce qu’il ferait si nos partenaires refusaient cette nouvelle façon de faire l’Europe. Sur l’euro avec l’Allemagne, notamment. A ce sujet, dans l’entretien informel qu’il a accordé à la presse après le discours, on lui citera les propos de Joseph Stiglitz, économiste qui fait partie de ses références habituelles. Le prix Nobel d’économie préconise le démontage « en douceur » de la monnaie unique. Alors pourquoi ne pas l’assumer aussi lui-même ? Montebourg a lu le livre en entier ; il explique que Stiglitz propose un euro du Nord et un euro du Sud. On le sent plutôt ouvert voire enthousiaste à cette mesure naguère proposée par l’économiste français Christian Saint-Etienne. Dommage que ce ne soit pas dans le discours et seulement dans un entretien sans micros ni caméras.

La Fête de la rose se termine. François Kalfon peut être content : BFM TV a pu diffuser le discours en direct. On sent que Montebourg veut se montrer moins fantasque, davantage sur la réserve, avec un style plus présidentiel. Il parle moins fort quand il déambule entre les tables et interpelle les vieux amis. Il n’est pas le grand ordonnateur du fameux « ban bourguignon ». Il parle moins fort mais il ne doute toujours de rien : les parrainages pour la présidentielle, le financement de la campagne, tout ça les doigts dans le nez. Frangy a parlé : Montebourg est là, et Montebourg est toujours Montebourg.

La racaille, ferment du djihad?

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djihad islam banlieues racaille
"La Haine", 1995.

Dans sa fonction de déconstruction du réel, le discours médiatique ambiant, relayant le propos du pouvoir politique, a introduit un nouveau schéma d’explication pour  commenter les actes de violence de masse qui frappent actuellement l’Europe : la subtile distinction entre « acte terroriste » et agression commise par un « déséquilibré ».  Avant les attentats de 2015 et 2016 qui ont ensanglanté la France, toute une série d’attaques au couteau ou à la voiture folle, en France, en Belgique et aussi en Autriche et Grande-Bretagne, avaient déjà été « vendue » au public  sous l’emballage « acte commis par un déséquilibré » ;  que le déséquilibré en question crie « Allahou Akbar » ne semblait pas alors une cause suffisante pour mettre en avant le caractère politico-religieux de l’agression, si elle n’était pas d’emblée revendiquer par une organisation labellisée. Ainsi, les premiers signaux  annonçant un nouveau type de violence terroriste aveugle ont été largement cachés au grand public par une entourloupe médiatique.

Les « fous », si tel était le cas, agissent de toute manière selon l’univers mental qui les imprègne, or, ces prétendus psychopathes agissent bien dans le sens de la violence djihadiste. A ce que l’on peut savoir il y a également des psychopathes chez les chrétiens ou les bouddhistes, ils ne pratiquent pas le meurtre de masse à répétition au nom de leur croyance.

Violence protéiforme

Mais surtout, peut-on comprendre la violence terroriste en la déconnectant d’un contexte global de violence qui légitime la haine de la société hôte et de ses valeurs ? Peut-on ainsi ignorer le continuum de violence qui frappe notre pays, comme d’autres pays d’Europe, depuis les agressions du quotidien, pudiquement rebaptisées « incivilités »,  aux trafics organisés qui tiennent les cités, de la radicalisation religieuse aux crimes terroristes ?

Le fond de l’affaire n’est-il pas d’abord la culture de la violence qui imprègne des pans entiers du territoire et leurs populations captives ? Une violence construite sur la haine de la France et des Français et qui forme un bloc compact et cohérent.

Ne faut-il pas alors globaliser la problématique de la violence et saisir ses liens avec l’immigration de masse incontrôlée et la crise identitaire française pour comprendre le phénomène historique auquel nous sommes confrontés ? Les Français ressentent confusément la logique de ce continuum de la violence mais ne peuvent l’exprimer car leurs dirigeants et leurs médias interdisent ces connections en faisant de la violence radicale un phénomène en soi, coupé de son environnement culturel local, qui résulterait d’un processus quasi individuel !

Ce qui permet aux médias de gloser de manière  stérile sur le fait de savoir si tel ou tel type de violence relève de la délinquance, de la psychiatrie ou du religieux. Tout est lié et tout se mêle, évidemment ! Et le profil majoritaire des terroristes en témoigne.

Il y a une identité de nature entre la haine de la France de la racaille ordinaire et la haine de la France du djihadiste ; ce n’est ensuite qu’une question de psychologie personnelle, de circonstance et de séquençage. La grande majorité des terroristes est d’abord passée par la case violence civile et délinquance.

Il faut ainsi clairement faire le lien entre la culture de la violence du milieu délinquant qui impose sa domination dans les cités ghetto et la radicalisation religieuse. La culture de la violence, quasi légitimée et si peu réprimée, est bien la matrice de la violence terroriste et religieuse. La violence ne se limite pas au terrorisme ; contraindre les femmes à porter le voile ou ne plus sortir comme elles le veulent, attaquer en meute des femmes européennes, laisser des pans entiers du territoire être contrôlés par des bandes, racketter les « babtous fragiles », permettre et promouvoir  des chansons qui profanent la France et les Français ou appellent au meurtre de policiers, c’est déjà ouvrir la voie au terrorisme.

L’inconscient meurtrier

Les classes dirigeantes européennes ne peuvent poser et accepter ce diagnostic car il engage, de fait, leur responsabilité : comment ont-elles pu, au fil des décennies, laisser de telles situations de tension et de violence s’installer aussi massivement ? Il est naturel qu’un environnement pathogène, où les règles ordinaires de la sociabilité « civilisée » sont sans cesse bafouées, entraîne des comportements pathologiques, dont la violence meurtrière est une des formes d’expression. Le déséquilibre des comportements individuels n’annule pas la portée politique du geste assassin, au contraire même, il en est un marqueur essentiel.

L’immigration de masse dans les conditions dans lesquelles elle a fonctionné depuis plusieurs décennies est un phénomène de pathologie collective qui participe de l’émiettement de sociétés fragiles aux identités incertaines. Sur ce terrain dévasté toutes les manipulations psycho-idéologiques sont possibles et la déstructuration identitaire ne peut qu’engendrer une multiplication des personnalités déséquilibrées, voire psychotiques.

La tension identitaire est au cœur même de la pathologie sociale qui engendre une multitude de comportements violents dont les formes sont multiples et évolutives. La biographie des terroristes montre bien ces interconnexions entre sous-culture légitimée des cités, un certain rap est au cœur de cette dynamique, délinquance organisée et radicalisme religieux. Il n’y a pas de contradiction comportementale entre la culture de la drogue, la sexualité prédatrice, la violence anarchique, l’individualisme consumériste forcené, et l’engagement djihadiste. Ces différentes phases se déroulent dans un même contexte socio-culturel, où le sentiment de rejet du pays hôte et la pulsion de légitime prédation sur ses habitants forment le substrat d’une culture que la bien-pensance qualifie, sans honte, de « populaire » !

Il est presque cliniquement compréhensible que les tensions provoquées par la cohabitation de réalités identitaires incohérentes et conflictuelles puissent provoquer chez les esprits les plus fragiles ou les plus exaltés des ruptures mentales dévastatrices ; surtout quand le sentiment d’impunité suscité par la vulnérabilité de la victime désignée facilite la décision du passage à l’acte.

Ainsi, la violence terroriste n’est que la partie la plus émergée d’une violence globale dont la nature éminemment identitaire est niée par le système idéologique dominant. Elle est l’acte vengeur d’un inconscient identitaire occulté et refoulé qui réclame son lot de victimes et de sang pour affirmer son existence. L’inconscient collectif  bafoué peut tuer quand il s’exprime.

L'islam le sexe et nous

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Le tour du monde en surf

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(Photo : Bruce Brown Films)

The Endless summer se révèle être une jolie surprise. Sans doute parce qu’en 1966, le surf n’était pas encore devenu le phénomène mondial qu’il est aujourd’hui. Et surtout, il n’avait pas alors cette image de « sport extrême » réservé aux californiens blonds à la mâchoire carrée. Certes, nos deux héros n’hésitent pas à reluquer, de temps en temps, quelques appétissants fessiers mais le ton général est beaucoup plus bon enfant que l’image qu’on peut avoir du surf aujourd’hui (avec ses machos décérébrés et son sens de la compétition à tout crin).

Bruce Brown ne filme ici que des passionnés de la vague. Après un prologue où le cinéaste narrateur n’hésite pas à se montrer pédagogue en donnant quelques détails techniques sur ce sport de glisse, le projet de The Endless summer se dessine doucement. Pour les deux surfeurs californiens, il s’agit de faire un tour du monde des plages afin de prolonger indéfiniment l’été et d’effectuer une quête quasi mystique à la recherche de la « vague parfaite ».

Robert et Mike embarquent d’abord pour l’Afrique puis leur périple se prolonge en Australie et en Nouvelle-Zélande pour se terminer à Tahiti et Hawaï. Au départ, on craint un peu l’attitude du colon américain paternaliste et méprisant l’autochtone comme un vulgaire pilote du Paris-Dakar, notamment lorsque le narrateur se plaint des prix trop élevés au Sénégal. Mais très vite, l’arrogance du touriste blasé se mue en une flânerie voyageuse beaucoup plus sympathique.

Bien sûr, on ne va pas voir The Endless summer en imaginant un essai anthropologique mais lorsque le temps d’une belle séquence, nos surfeurs yankees apprennent à des enfants africains les rudiments de leur art, on réalise que ce documentaire est avant tout placé sous le signe du partage. Partage d’une passion qui n’était pas encore un sport de compétition puisque Brown ne se prive pas de montrer les ratés, les chutes et de souligner les dangers encourus lorsqu’il s’agit d’affronter les plus grosses vagues.

Sorti en 1966, The Endless summer est surtout un document sur une époque et sur une jeunesse éprise de liberté, d’aventures et de voyages. Entre deux séances de surf, nos voyageurs découvrent la faune des différents pays, font des rencontres amicales, flânent tandis que le narrateur nous donne des précisions climatiques et géographiques. Mais il y a surtout cette quête quasi-mystique d’une certaine idée de la perfection : un été sans fin, la vague qui vous portera indéfiniment et une parfaite symbiose entre l’homme et la nature.

Le plus touchant avec ce film, c’est le décalage que l’on ressent en le découvrant aujourd’hui. Seulement 50 ans se sont écoulés mais on a le sentiment d’être propulsé dans un univers lointain où certaines zones du monde n’étaient pas encore envahies par l’industrie du tourisme et où l’on pouvait encore découvrir des endroits quasiment vierges de toute présence humaine. Il plane donc sur ces aventures une sorte d’insouciance en parfaite adéquation avec les aspirations utopiques de cette fin des années 60.

Plus qu’un anecdotique documentaire sur la glisse, The Endless summer révèle alors son véritable visage : un film sur une génération et une jeunesse à jamais révolue…

The Endless summer (1966) de Bruce Brown. Version restaurée en salles depuis le 10 août 2016.

Fric-frac au Louvre

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(Photo : SIPA.00727347_000016)

Que s’est-il passé le 21 août 1911 à 7h00 du matin au musée du Louvre ? Un événement qui transforma à jamais le sourire énigmatique d’une italienne du XVIème siècle en tableau le plus recherché du monde. L’historien Jean-Yves Le Naour a mené l’enquête sur le vol de la Joconde qu’il qualifie de « cambriolage le plus extravagant du XXème siècle ! » Un récit qui vaut surtout pour la description d’époque, les pistes folles suivies par la police, l’amateurisme de certains hauts fonctionnaires et le sentiment d’improvisation générale qui régna autour de la plus célèbre œuvre de Léonard de Vinci. Sur 150 pages, Le Naour rappelle que ce vol était plus que prévisible. Dès 1906, la presse s’était fait l’écho de nombreux vols perpétrés dans la quasi-indifférence. Au-delà d’une administration défaillante, des batailles d’égo entre conservateurs ou du manque de personnel, la sécurité des collections était largement déficiente dans cette auguste maison.

D’autres musées, comme la National Gallery à Londres, avaient déjà trouvé des parades pour protéger plus efficacement leurs trésors « nationaux ». La porosité du système de sécurité comme dirait aujourd’hui un technocrate bruxellois était devenue un sujet de railleries populaires. Un livre policier d’anticipation paru au Danemark en 1909 avait même prédit ce vol. Prémonition ou simple constat de légèreté ? Il va s’en dire que les personnes concernées par ce dossier avaient beaucoup ri. Un tel méfait était mathématiquement impossible à réaliser. Vous imaginez vraiment qu’une peinture sur panneau de bois de 77 sur 53 cm dont les gardiens connaissent l’incommensurable valeur pourrait être dérobée aux yeux de tous ? Ce déni de réalité et cet aveuglement ne sont pas sans résonnance sur l’attitude de nos dirigeants actuels. Face à la recrudescence de petits larcins ou simplement d’objets déplacés, le Louvre avait tout de même décidé d’apposer des vitres de protection devant les tableaux ce qui ne manqua pas d’irriter les visiteurs. Le facétieux journaliste Roland Dorgelès, figure montmartroise, fit même scandale en se rasant devant ces miroirs de façade qui cachaient, selon lui, les reflets et subtilités de la peinture originale. On s’amusait beaucoup en ce temps-là. Les quotidiens avaient le goût du canular et les lecteurs raffolaient de ces grossiers faits-divers qui mettent en évidence la fatuité des puissants. Sauf que l’impensable arriva. C’est Louis Béroud, un disciple du peintre Bonnat qui, le premier, donna l’alerte. Il s’inquiéta de voir quatre malheureux clous en lieu et place de Mona Lisa dans le salon Carré. On lui dit que le tableau était certainement au laboratoire de reproduction photographique. Il allait revenir très vite, c’était l’histoire d’une demi-heure. La Joconde ne revînt que 28 mois plus tard, en décembre 1913 !

Entre-temps, Le Naour revient en détail sur cette folle affaire. Où se trouve ce portrait peint par Léonard et racheté par François 1er pour 4 000 écus ? Tout l’appareil gouvernemental est mobilisé, du ministre de l’Instruction Publique en passant par le sous-secrétaire d’Etat aux Beaux-Arts, le préfet Lépine, le chef de la Sureté et même Bertillon, l’inventeur de la police scientifique, qui compile près de 200 empreintes digitales pour les besoins de son enquête ! Le président du conseil Caillaux en personne demande que ce couac cesse. Une escouade d’inspecteurs et près de 100 gendarmes vont ratisser le Louvre avec…une journée de retard sur le voleur. Au début, la presse se gausse, abuse des jeux de mots en appelant le juge chargé de l’affaire « le marri de la Joconde » puis Le Naour explique le tournant politique.

Une partie de l’opinion fustige alors l’immobilisme de la fonction publique, la fainéantise des gardiens, la gratuité des musées, puis l’on passe au niveau supérieur, la piste allemande, l’anti-américanisme pour en arriver à l’inévitable complot juif. La chasse au bouc-émissaire est lancée. On incarcère même Apollinaire (ce qui donne un très bon passage sur les séquelles de cette arrestation sur la santé psychique du poète), on interroge Picasso, et finalement, on retrouve le tableau en Italie. Ce livre se lit comme un polar et fait de cette affaire vieille d’un siècle qui permit notamment de sceller à bon compte une amitié franco-italienne mise à mal par la colonisation de la Tunisie, un sujet d’actualité aux ressorts florentins.

Les très riches heures du Duke

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Duke Ellington en avril 1969 à New York (Photo : SIPA.AP21418806_000001)

Il aura fallu attendre quarante-trois ans pour que les mémoires du « Duke » Ellington soient enfin traduits en français. Rédigée et publiée en 1973, un an avant sa mort, cette autobiographie du roi du jazz dont les lecteurs français ont été inexplicablement privés traverse enfin l’Atlantique grâce aux efforts de l’équipe de la Maison du Duke, présidée par Christian Bonnet, qui a participé à la traduction aux côtés de Clément Bosqué et François Jackson. La préface de Claude Carrière, président d’honneur de la Maison du Duke à Paris et éminent journaliste jazz, décrypte avec finesse cette « suite charpentée et chronologique de souvenirs de lieux, d’événements marquants et, au fil du temps, de portraits de personnages ayant compté dans ses vies musicales ».[access capability= »lire_inedits »]

La structure même du livre est celle d’une pièce musicale, et pas n’importe laquelle : divisé en huit actes, Music Is My Mistress reprend le plan d’ensemble du concert de musique sacrée donné en 1965 à la Grace Cathedral de San Francisco pour célébrer la consécration de l’édifice. Huit chapitres, qui reprennent les huit mouvements du concert, évoquent différentes périodes de la vie et de la carrière d’Ellington et s’articulent autour d’une réflexion centrale sur la musique et la spiritualité, placée en milieu d’ouvrage, en vis-à-vis du plan détaillé du concert de 1965. Chaque section épouse elle-même la structure d’un morceau de jazz, avec temps longs et temps courts, et s’achève par l’évocation de quelques « Dramatis Felidae », les « chats de l’intrigue », les « cats » en argot du jazz, expression qui désigne les musiciens de l’orchestre dont la personnalité se détache et s’affirme auprès du public au fil des concerts et des solos.

Les « Dramatis Felidae » qui s’invitent dans les pages de Music Is My Mistress forment une ménagerie prestigieuse : Johnny Hodges, sax mythique, la chanteuse Ivie Anderson, le batteur Sonny Green ou Cootie Williams, trompettiste non moins talentueux, dont les carrières décollent grâce à l’orchestre de Duke Ellington, et quelques figures plus mythiques encore comme Sydney Bechet – dont l’influence fut déterminante dans la carrière du Duke –, ou encore Louis Armstrong, Coleman Hawkins, le pianiste fou Fats Waller, George Gershwin ou Count Basie.

Si la biographie de Duke Ellington n’est pas avare de têtes couronnées, – duc, comte et roi du jazz –, parmi lesquelles quelques authentiques aristocrates comme le duc de Kent, ce sont les figures mineures qui offrent au lecteur les vrais morceaux de bravoure et les portraits les plus colorés, comme celui de George James, dit « Mexico », car il exerça d’abord la profession de mercenaire au Mexique avant d’entamer une carrière de patron de club en pleine prohibition : « Mexico fabriquait son propre alcool ; certains de ses amis intimes étaient autorisés à rester après la fermeture pour assister à sa fabrication. Son “Spécial”, un truc sacrément costaud, il l’appelait le ‘99’, parce qu’il ne titrait pas tout à fait cent degrés. Après l’avoir regardé faire, on avait le privilège de le goûter. Après plusieurs échantillons de ‘99’ à divers stades du brassage, les goûteurs étaient complètement bourrés. C’est que c’était un sacré honneur, de se pinter durant le processus de fabrication. »

La publication de Music Is My Mistress en français est bien sûr une bénédiction pour tous les amateurs de jazz. Ils y trouveront une inépuisable mine d’informations et d’anecdotes sur les musiciens qui ont gravité dans l’orbite de Duke Ellington, sur les influences ou la composition de certaines pièces.

Mais il n’est cependant pas indispensable d’être un spécialiste chevronné pour apprécier la fascinante ballade à travers plus de soixante ans d’histoire du jazz. Des salles de billard et de concert de Harlem au prestigieux Cotton Club ou au Barron’s en passant par le Chicago d’Al Capone, toute la mythologie du jazz, de la prohibition ou des fifties retrouve ses couleurs en six cents pages qui égrènent les lieux, les noms et les anecdotes et font revivre la Café Society évoquée par le dernier film de Woody Allen : « Certains traversaient des malheurs indicibles, d’autres avaient une chance inouïe. Il y en avait que la Vie Nocturne faisait briller d’un éclat plus vif que leurs noms sur les marquises des cabarets. Certains jouaient prudemment, d’autres n’hésitaient pas à parier. Il y avait quelques arnaqueurs professionnels, dont la subsistance dépendait de l’existence de pigeons. D’autres encore, trop avisés pour donner dans l’arnaque, se contentaient d’avoir les moyens d’être des pigeons. La Vie Nocturne, c’était un chant et une danse. La Vie Nocturne, c’était New York, Chicago, San Francisco, Paris, Berlin, le centre-ville, les faubourgs ; Harlem, le Sud ; partout où se déployait son fascinant manteau de velours. » Le rythme de la Vie Nocturne bat son plein dans Music Is My Mistress. Comme le dit le Duke lui-même : « It don’t mean a thing if it ain’t got that swing ![1. Titre d’une composition phare écrite par Duke Ellington et Irving Mills en 1932, qu’on pourrait traduire approximativement par « Ça ne vaut rien si ça ne balance pas ».] »[/access]

Music Is My Mistress, Duke Ellington, Slatkine & Cie, traduit de l’anglais par Clément Bosqué et Françoise Jackson, avec Christian Bonnet, 2016, 589 pages, 25 €.

Music is my mistress - Mémoires inédits

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Le cave se rebiffe à Pantruche

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Bertrand Blier et Jean Gabin dans "Le cave se rebiffe" sorti en 1961.

Prenez un polar des années 50, bien noir, serré comme la guêpière d’une entraîneuse, tendance pègre montmartroise, le tout exécuté par le dramaturge de la Porte de la Chapelle, Albert Simonin himself, et passez-le à la moulinette du cinéma grand public ! Vous obtiendrez Le cave se rebiffe. Strike au box-office : presque 3 millions d’entrées dans les fouilles des producteurs en 1961. Une comédie policière réalisée par Gilles Grangier, avec Gabin, Blier et Biraud en têtes de gondole, où les bons mots fusent plus vite que le feu des colts.

L’équipe de choc (Audiard/Simonin), une fois de plus à la manœuvre, charge chaque réplique à bloc. Ces alchimistes du rire ne font pas dans le silence pesant ou l’introspection glaçante. Ils se laissent emporter par leur style gourmand, tantôt-boulevardier, tantôt-célinien. Une musique d’arrière-cour, populaire de prime abord, mais quand on tend l’oreille, on est happé par ce verbe puissant, cette rime riche, toutes ces références au monde d’avant, une manière d’échapper au réel et de crier son désespoir en faisant mine de se vanner. On les taxe de vulgaires amuseurs alors qu’ils sont pudiques à l’extrême. Ils s’inscrivent en cela dans la tradition des grands auteurs du répertoire. Ces deux spécimens du XIVème et XVIIIème arrondissement ont choisi la rue comme décor factice à leurs joutes oratoires. Leur argot côtoie le Littré sans barrière idéologique. A quatre mains, ils jouent une partition pleine de chausse-trappes, on croit voir des truands à l’écran et on se retrouve au Théâtre français. Quel plaisir d’écouter ces immenses acteurs réciter une langue aussi juteuse ! Si quelques fines gueules du 7ème art s’étranglent devant cet opéra-bouffe, les familles sont au Luna Park et ne regrettent pas d’avoir payé leur ticket. Du roman paru chez Gallimard en 1954, à vrai dire, il ne reste pas grand-chose. Max le Menteur, héros de la Trilogie (Touchez pas au grisbi !, Le cave et Grisbi or not Grisbi) a disparu.

La psychologie butée des personnages, le côté nihiliste de Simonin, la noirceur du milieu ont été volontairement effacés. L’adaptation a préféré retenir la farce et cette histoire de faux talbins. La légèreté prime toujours sur la vérité historique. Cependant, dans le livre, Simonin donne de très nombreuses indications sur les caractères mais aussi sur ce fameux claque tenu par le couple Bernard Blier et Ginette Leclerc. La truculence des descriptions et le lamento du proxo face à une taule désespérément vide sont irrésistibles. Marthe Richard est passée par là : « Dis, toi qu’as connu, c’était-il pas plus gai, le pas des greluches dans les couloirs, les airs de pick-up au salon, les coups de sonnette des michés, que ce silence ? » Grangier a puisé dans cet imaginaire-là. Par exemple, il calque sa caméra sur le portrait du Dabe (interprété par Gabin) et dépeint ainsi par Simonin : « Chez le Dabe, on devait avant tout se défier de la voix, séduisante à un point incroyable, et dont les victimes ne se comptaient plus dans tous les bleds où il avait traîné ses lattes. » Pour la cavette jouée par Martine Carol, tout est dit dans le roman : « Tout à fait vamp de quartier, de celles, je ne sais si vous voyez, qui éteignent les dettes du ménage, l’après-midi, de trois à six, le lundi, jour de fermeture des commerçants, en quelques coups de hanches. »

Le cave (Maurice Biraud) est croqué en trois lignes : « C’est le cave rageur, […] le pétardier viré de partout, qui fait chier tout le monde et s’étonne que personne le piffe… et qui se poivre encore avec ça ! Seulement, une main comme la sienne, on en compte pas dix à Paris, et il le sait. » Les seconds rôles, Franck Villard, milord des fortifs et Françoise Rosay, fantastique pourvoyeuse de papier monnaie donnent à ce long-métrage, un charme fou. Et ne perdons jamais à l’esprit, cet avertissement de l’auteur : « Le cave, c’est une race bien étrange. […] D’autant que vous en avez, dans le lot, qui mutent brusquement, qui tournent vicieux sans qu’on sache pourquoi ni comment. » Donc, méfiance !

>>> Série d’été “Un film, un livre” (1) : Là-bas au Connemara
>>> Série d’été “Un film, un livre” (2) : La cover-girl et le député
>>> Série d’été “Un film, un livre” (13) : Tout est bon dans Marcel Aymé
>>> Série d’été “Un film, un livre” (14) : Le Club des 7 en Auvergne
>>> Série d’été “Un film, un livre” (15) : Tiens, voilà du Boudard!


Pécheur d’Islande

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(Photo : Nimbus Film Productions)

Quelque chose ne va pas. La voix est trop pure, le visage trop gracieux. À 17 ans, un garçon ne chante pas que des cantiques. L’adolescent va nécessairement se frotter à la brutalité et à l’imperfection du monde. Est-ce cette intuition qui saisit le spectateur, dès la première scène de Sparrows, qui gouverne également la mère du jeune Ari et qui la décide à confier son fils à la garde de son père ? Sans doute a-t-elle de bonne raisons, objectives et professionnelles. Peut-être en a-t-elle d’autres, intuitives, inconscientes, comme une obligation anthropologique, un antique Femme, laisse aller ton fils !

Ari n’en a guère envie, et il le fait savoir. La mère est intraitable : le tout jeune homme doit quitter Reykjavik pour la région des Westfjords où son père l’accueillera d’une solide poignée de main. Pour le garçon, un tel retour vers sa ville natale est une catastrophe, une chute vertigineuse : du chœur de la cathédrale de Reykjavik à l’usine de congélation du poisson où, le temps d’un job d’été, il empilera des palettes. À Reykjavik, il était un ange ; ici, « il a la force d’une petite fille », comme le commente méchamment l’ouvrier âgé qui supervise son travail.[access capability= »lire_inedits »] Le père va plutôt mal : après son divorce, il a fait faillite, perdu son bateau et la maison familiale. Il habite une maison insalubre, boit trop, multiplie les fêtes qui se transforment en orgies. Après les heurts, le mépris, la solitude, le refus de tout ce qui l’entoure, Ari finit pourtant par faire ici ses propres expériences – l’amitié, le sexe, les drogues.

Sparrows traite du passage, de l’initiation. Mais le réalisateur Rúnar Rúnarsson sait éviter les écueils du genre. Alors qu’un certain sentimentalisme nordique aurait pu placer sa caméra du côté de la nostalgie de l’enfance, il louvoie, ne prend fait et cause ni pour le père ni pour le fils. Il filme avec une égale grâce les élans régressifs d’Ari (telle cette magnifique scène où le garçon parvient à pénétrer dans sa maison d’enfance et pleure contre le mur au papier peint bleu clair de son ancienne chambre) comme ceux où son désir et sa sexualité de jeune adulte s’affirment. Il saisit l’hésitation, le tremblement de cet âge : du fragile au viril, de l’infantile au génital, du déjà-plus au pas-encore.

Des scènes très crues, un parti pris des corps, jeunes ou vieux, comme les plans frontaux sur des décors si banals qu’ils en deviennent poétiques (commode de guingois contre papier peint défraîchi), sont une référence évidente au cinéma d’Ulrich Seidl (l’auteur de la trilogie Paradis). Mais cette gémellité formelle ne souligne que mieux la différence du propos. Là où l’Autrichien instruit contre la chair un implacable procès en désespoir, l’Islandais laisse surgir au cœur de la brutalité du désir, des éclats de bienveillance, de candeur, de tendresse. Comme s’il portait sur l’existence le même regard aimant que sur les paysages, les lieux splendides et désolés de l’Islande, admirablement filmés.[/access]

Sparrows de Rúnar Rúnarsson, encore dans quelques salles.

Tomate au cœur

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coeur boeuf tomates gers
Sipa. Numéro de reportage : 00640227_000008.
coeur boeuf tomates gers
Sipa. Numéro de reportage : 00640227_000008.

Sur le marché d’Eauze, depuis six ou sept ans, Stéphanie Bidault et Xavier Malzag vendent des tomates — et quelques autres légumes. Tomates de collection, tomates anciennes, cultivées bio, presque sans eau, ce qui évite à l’amateur de déguster du liquide au lieu de manger de la tomate. Des tomates de toutes les couleurs, de toutes les textures, de tous les calibres — j’ai goûté entre autres la Zluta Kytice, une tomate groseille jaune, minuscule, d’origine tchèque, avec un goût exceptionnel combinant le sucré et l’acidulé. Les noms s’énoncent comme une litanie à la Prévert, des noms étrangement étrangers, bourrés de poésie, de goût et de vitamines.

White zebra

Red zebra

Green zebra

Black zebra

Striped Stuffer — à farcir —

Speckled Roman

Black cherry

Purple Calabash

Evergreen

Beefsteak

Green sausage

Golden jubilee

Banana leg

Une litanie à vous faire aimer l’anglais. Ou les Ananas bleus, Poire rouge ou Poire jaune, Beauté blanche, Malinowy Retro, Osu bleue… À retrouver et à commander sur le site des deux comparses, tomatofanny.

Et puis bien sûr les Cœurs de bœuf, blanches, rouges, oranges, roses même…

De vraies Cœurs de bœuf, et non les infâmures jadis dénoncées par Périco Légasse, et que des magasins mal intentionnés vous vendent sous des appellations mensongères. La vraie Cœur de bœuf, la Cor di Bue comme on dit à l’origine en italien, a une forme de cœur, de vrai cœur — la pointe en bas. Le reste, c’est Borsalina ou Aumônière, pointe en haut, des variétés hybrides constituées d’eau enfermée dans une pellicule rouge, les saloperies inventées par les semenciers industriels… L’article originel de Périco — qui vient de recevoir le « poireau », comme on dit, et qui n’en était pas peu fier — remonte à 2013, il a eu beau en remettre une louche et une couche l’année suivante dans la Nouvelle République, rien n’y fait : on nous vend toujours les mêmes saloperies striées sous le même nom usurpé…

Oui — mais conformes à la réglementation européenne. Et c’est à cela que je voulais en venir. Stéphanie Bidault et Xavier Malzag ne peuvent pas légalement replanter d’une année sur l’autre leurs propres productions avec les graines sélectionnées sur leurs propres fruits. C’est interdit par la législation européenne, figurez-vous. Ils se sont déjà offert des rappels à l’ordre, la prochaine fois qu’on les surprend à planter de petites graines non fournies par les multinationales, ils sont bons pour une amende kolossale et quelques mois de prison.

Tout cela remonte à un jugement inique mais très bruxellois rendu par la Cour d’appel de Nancy en 2012 : la (grosse) société Baumaux © faisait condamner en justice la minuscule société Kokopelli, spécialisée dans les semences anciennes et domiciliée dans le Gard. Pas conforme aux règlements européens : en pratique, on ne peut utiliser que des semences déposées — moyennant finances — sur le registre européen, une exigence à laquelle ne peuvent se conformer les micro-sociétés comme celle de Stéphanie. Une multinationale, en revanche, a largement les moyens de s’annexer toutes les variétés qu’elle déposera — à l’exclusion de toutes les autres, réputées illégales. Et d’imposer à tous les producteurs de se fournir chez elle. D’où la suprématie actuelle des hybrides, produits d’une agriculture industrielle. Qualité visuelle et taille garanties. L’odeur même, parfois. Pour le goût, on repassera.

Baumaux© se flatte d’être le conserveur de 106 variétés — Kokopelli en a 3 000, Stéphanie Bidault en fait pousser plusieurs centaines, les cuisiniers locaux la plébiscitent (par exemple Bernard Daubin à Montréal-du-Gers) mais tout cela se passe hors du cadre légal européen. Ah, on ne plaisante pas avec la santé du consommateur berlinois…

Vite ! Sortir vite de l’Europe ! Rapatrier d’urgence en France les administratifs qui se gobergent à Bruxelles avec des salaires trois fois supérieurs à ce qu’ils gagneraient ici — et les faire travailler dans les champs. Nous n’avons jamais voulu cette Europe-là, nous avons même voté contre, mais droite et gauche confondues savent mieux que nous quel genre de tomate il nous faut ! Enfoirés !

Lors du vote anglais du Brexit, les technocrates ont ouvert de grands yeux étonnés. Des peuples s’avisent donc de voter contre leurs intérêts — leurs intérêts à eux ! Putain de démocratie qui ne fonctionne pas selon les desiderata des oligarques bruxellois ! Il y a en ce moment toutes sortes de rumeurs nourries par une interview de Manuel Valls à la télévision portugaise qui remonte à avril 2015. « Il est hors de question, disait-il, que la France tombe entre les mains du FN ». Et si Marine Le Pen est élue, on fait quoi, Monsieur le Premier ministre ? Un coup d’Etat parce que l’expression démocratique ne vous conviendra pas ?

Ces gens-là — la clique qui nous gouverne depuis si longtemps — ont une telle habitude du pouvoir qu’ils se passeraient bien de prendre l’avis des peuples. Ils savent, n’est-ce pas, quelle variété de tomates nous devons consommer. Libérons la tomate ! Débarrassons-nous des autocrates si bruxellois et si parisiens ! Réinventons la démocratie ! Et restaurons la République !

Vous allez me dire, vous allez médire… Beaucoup de bruit parce que de minuscules producteurs gersois ne peuvent pas réutiliser leurs propres semences… Ma foi… La tomate est un monde en soi. L’un des plus beaux courts-métrages jamais produits, l’Île aux fleurs (réalisé par Jorge Furtado en 1989), tourne autour de la production et de la consommation de tomates au Brésil. Dit comme ça, c’est moyennement alléchant. Mais cela dure 12 minutes, et vous en sortez convaincus que dans une tomate, il y a tout un monde — le nôtre, et pas le leur.

Pourquoi une partie de la gauche s’est entichée du burkini?

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Séance de baignade près de Bizerte, en Tunisie, le 16 août 2016 (Photo : AFP/Archives FETHI BELAID)
Séance de baignade près de Bizerte, en Tunisie, le 16 août 2016 (Photo : AFP/Archives FETHI BELAID)

La querelle du burkini vient de reprendre en France et elle a traversé très rapidement l’Atlantique. Elle déchaîne les passions, naturellement, surtout depuis que certaines villes françaises comme Cannes ont décidé de l’interdire à la plage. Les uns se demandent s’il faut généraliser cette interdiction alors que les autres ne sont pas persuadés des vertus d’une intervention politique autour de cette question, même s’ils désapprouvent symboliquement ce qu’il représente. On convient toutefois, en général, que le burkini n’est pas un vêtement de plage comme un autre mais bien le symbole d’une forme d’exhibitionnisme identitaire. On reconnaît un malaise légitime et profond devant ce vêtement militant. On se demande aussi si le burkini pose problème du point de vue de la laïcité ou pour des raisons encore plus profondes. Faut-il interdire ou non le burkini ? La question se pose.

Il faut toutefois noter l’existence d’une perspective surprenante qui prétend que tous font fausse route : c’est la gauche inclusive, qui refuse de voir dans le burkini quelque problème que ce soit. Elle n’y voit qu’un vêtement de plage parmi d’autres, ou alors, la simple expression d’une préférence spirituelle publiquement exprimée qu’il serait. Elle refuse de prêter une signification politique au burkini. Certains esprits doctrinaires intoxiqués par la rectitude politique et habitués à débiter des sottises à prétention philosophiques veulent même y voir quelque chose d’élégant. On nous joue la cassette d’une pudeur admirable. on encore, on fait du burkini et du bikini les deux visages d’une même aliénation? Le relativisme banalise tout. Le monde commun se laisse dissoudre dans une diversité infinie de subjectivités. On nous dit «vivre et laisser vivre»: on oublie qu’une société où le cadre culturel qui rend possible le burkini serait dominant ne laisserait plus vivre personne en paix.

Mais le burkini n’est pas qu’un costume de bain parmi d’autres et la gauche inclusive le sait aussi. Alors que ses détracteurs y voient une manifestation d’exhibitionnisme identitaire et un symbole islamiste qui s’inscrit dans une stratégie d’occupation de l’espace public, qui veut à la fois tester nos défenses juridiques et culturelles, pour banaliser les pratiques culturelles les plus rétrogrades et les plus en contradictions avec notre civilisation et notre culture, la gauche inclusive a décidé d’en faire un symbole des droits de l’homme à défendre à tout prix. Elle avait fait la même chose pendant la dernière campagne fédérale en défendant le droit d’une immigrante de prêter son serment de citoyenneté en niqab, comme si la contraindre à dévoiler son visage à ce moment était une offense aux droits humains. Il arrivera aussi à la gauche inclusive d’accuser ceux qui s’inquiètent du burkini d’instrumentaliser une question identitaire décrétée fantasmatique pour masquer les autres problèmes sociaux.

Sacralisation de la différence

Mais pourquoi la gauche inclusive s’est-elle entichée du burkini ? Pourquoi l’a-t-elle embrassé ? Il faut entrer dans sa vision du monde pour comprendre cela. La gauche inclusive entretient un préjugé lourd à l’endroit de la civilisation occidentale : elle serait fondamentalement allergique à la différence et aurait historiquement persécuté la diversité. Au nom de l’identité, elle aurait étouffé l’altérité. L’Occident, en fait, entretiendrait un rapport néocolonial avec la différence et ses institutions reposeraient sur une forme de racisme systémique. Dès lors, il faut, pour combattre cet Occident raciste et discriminatoire, embrasser les figures de la différence ou de la diversité qui sont en contradiction militante avec lui. Autant on diabolisera la « majorité », toujours soupçonnée de tentation tyrannique, autant on sacralisera les revendications des « minorités », surtout si elles entrent en contradiction manifeste avec la société d’accueil : ce serait leur vertu, d’ailleurs, car en les faisant triompher, on ferait reculer l’intolérance consubstantielle au monde occidental.

La gauche inclusive embrassera donc systématiquement ce qui conteste l’Occident. Le burkini devient alors le symbole d’une différence à protéger et la nouvelle frontière dans la grande conquête des droits de l’homme. Il devient une cause politique. C’est justement parce que le voile intégral entre en contradiction radicale avec l’Occident que la gauche inclusive se porte à sa défense avec énergie. C’est dans ce qu’il a d’odieux pour l’immense majorité qu’il est promu et encouragé. Les islamistes, qui ont parfaitement compris la psychologie progressiste dominante chez les élites occidentales, misent ainsi sur la culpabilisation de ceux qui font de l’ouverture un principe sans limites et qui sont terrifiés à l’idée de se faire accuser de xénophobie ou d’islamophobie. L’islamisme instrumentalise les droits de l’homme et parvient à hypnotiser la gauche inclusive qui s’allie avec lui sans même s’en rendre compte. Il parle notre langage pour le subvertir et notre gauche inclusive se laisse aisément bluffer.

On voit même certaines féministes, surtout les plus radicales, se porter à la défense du burkini, en disant que la société n’aurait pas à dire aux femmes comment se vêtir. Combattre le burkini relèverait d’une vision du monde patriarcal. On ne sait pas si on doit s’esclaffer. Par un retournement malsain de l’évidence, le burkini devient un symbole de l’émancipation féminine, comme s’il ne témoignait pas d’un désir d’effacement du corps de la femme, qu’on veut expliciter inférioriser dans un système d’apartheid sexuel. Cette pirouette idéologique est devenue habituelle et est un autre visage de cette sacralisation de la différence. On se souviendra qu’après les agressions sexuelles massives à Cologne, bien des féministes se sont montrées soudainement bien discrètes et trouvaient des circonstances atténuantes aux agresseurs, parce qu’ils étaient du côté des damnés de la terre. Alors que le féminisme voit du sexisme partout dans nos sociétés, il refuse de le nommer s’il ne peut être attribué à la figure malveillante de « l’homme occidental dominateur », de peur d’encourager la « peur de l’autre ». Cette frange du féminisme pratique la fausse représentation – ce n’est pas l’émancipation des femmes qui l’intéresse mais le procès de l’Occident – et est en faillite morale.

La gauche inclusive refuse de prendre au sérieux la simple possibilité d’un prosélytisme islamiste cherchant à marquer l’espace public de symboles hostiles à la société occidentale. Elle s’aveugle pour ne pas avoir à avouer que sa vision du monde est en faillite et que l’islamisme est en conflit explicite avec notre monde. Pour ne pas stigmatiser les musulmans, ce qui est une préoccupation honorable, elle refuse de lutter contre l’islamisme, ce qui l’est beaucoup moins. On ne se contera pas d’histoire : le burkini est un symbole militant dans la lutte menée par l’islamisme contre le monde occidental. On peut croire qu’il est judicieux ou non de l’interdire – le débat est ouvert, même s’il ne faut pas douter de la légitimité d’une éventuelle interdiction. Mais symboliquement, on ne devrait pas hésiter à le critiquer vertement en envoyant le signal très clair qu’il est perçu par nos sociétés comme une marque d’hostilité à leur endroit. Il faut construire contre lui des digues culturelles et juridiques et la dénonciation du burkini et de ce qu’il représente en est une.

Cet article a été initialement publié dans Le Journal de Montréal.

Burkini, par magazinecauseur

Montebourg: vous reprendrez bien un peu de « redressement »?

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(Photo : SIPA.00768770_000001)
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Frangy-en-Bresse, dimanche 21 août 2016, vers 17h00 – François Kalfon, qui n’a guère quitté Arnaud Montebourg en cette nouvelle édition de la Fête de la rose, peste au pied du podium. Il s’agace parce que ceux qui précèdent l’ex-ministre de l’Economie à la tribune sont trop lents. Il ne veut pas que l’annonce de la candidature passe à la trappe des chaînes d’info. Il n’y a pourtant guère de suspense.

Depuis son appel du Mont-Beuvray, dans un autre coin de la Bourgogne, on sait que le traditionnel rendez-vous de Frangy sera l’occasion pour Arnaud Montebourg de se lancer dans la bataille présidentielle. Devant une grosse assistance – on disait hier que la Fête de la rose avait battu son record de participants, établi en 2006 lors de la visite de Ségolène Royal, mais aussi une belle flopée de journalistes, l’ancien député local a bien tenu sa promesse. Il s’est lancé. Pas dans la primaire. A l’élection présidentielle. La nuance est de taille.

En novembre 2010, dans la même commune, il avait dit son intention d’être «candidat à la primaire » de 2011. Cette fois, il a prononcé les mots suivants : « Je suis candidat à la présidence de la République française ». Il n’a pas prononcé le mot « primaire ». Aux journalistes, il précise qu’il décidera de passer ou non par la case primaire si et seulement si les conditions sont réunies pour qu’elle soit « loyale ». Un nombre de bureaux de vote similaire à celui de 2011, et un Premier secrétaire neutre. Le PS a-t-il aujourd’hui assez de militants pour jouer le rôle d’assesseurs de 10 000 bureaux de vote ? Beaucoup en doutent. Quant à la seconde demande, elle nous arrache un sourire. Camba neutre ? Camba remplacé ? La barre est haute. Montebourg met la pression. Il ne veut pas participer à une compétition taillée sur mesure pour Hollande. Et comme il a le sentiment, sans doute justifié, qu’elle le sera si le président choisit d’être candidat, on comprend qu’il sera directement candidat au premier tour si Hollande ne renonce pas ; et que la primaire sera le meilleur terrain de jeu pour battre un éventuel remplaçant, Valls ou Macron. Alors Montebourg développe son « Projet France ».

Inspiré du « gaullisme social »

Car il nous dit aller à la rencontre de tous les Français. Cela tombe bien, ledit projet est « socialiste, mais pas seulement ». Il doit aussi affirmer « une conviction écologique », puiser « son inspiration dans les sources du gaullisme social », être « républicain », « volontariste » et « de gauche ». Il doit surtout être « audacieux », « unificateur » et « patriotique ».

La première partie de son propos, consacrée aux raisons de sa candidature ressemble à un réquisitoire des quatre années de François Hollande au pouvoir. Montebourg dit « en prendre sa part », n’ayant pas réussi à « infléchir, corriger, convaincre » à l’intérieur du gouvernement lors des deux premières années, celles où il fut quand même un pilier du dispositif Hollande. Il y a deux ans sur ce même stade de Frangy, Arnaud Montebourg proposait d’envoyer au président de la « cuvée du redressement » ; aujourd’hui, il l’invite à prendre conscience que les Français ne veulent pas de sa candidature.

Puis il développe longuement son projet qui doit venir à bout des périls présents et à venir : austérité, attaques terroristes, dislocation de l’Europe, dérèglement climatique, discrédit du système politique. Montebourg veut « organiser le retour de la France ». Il a un programme de redécollage de l’économie française à base de soutien sans faille au « Made in France », assurance-vie mobilisée pour les PME, marchés publics réservés à celles qui travaillent sur le sol national (à hauteur de 80%). Et il prévient : la Commission européenne s’opposera certainement à ses mesures. Il n’en a cure. Il préfère payer les amendes. Le redémarrage de l’économie française est à ce prix. Tiens, pourquoi les payer, les amendes, au fait ? Car Montebourg veut un Etat fort, il souhaite une relance budgétaire massive et pourquoi pas des nationalisations, que pratiquent des pays « même les plus libéraux », « un outil de souveraineté à utiliser avec tact et mesure lorsqu’une Nation veut se faire respecter ».

Face au terrorisme, Montebourg dégaine son service national, militaire ou civil et obligatoire pour tous les « jeunes gens, hommes et femmes, enfants de riche ou de pauvre, traités sur un pied d’égalité ». Tous ces jeunes gens permettraient de soulager les militaires professionnels et les policiers. Et ce nouveau service serait un meilleur service rendu à la cohésion nationale que « le concours Lépine des surenchères dangereuses pour nos libertés, au point de réclamer un camp d’arrestations sur simple soupçon administratif, un Guantanamo à la française, dérisoires [relevant] de la politique-spectacle, [ouvrant] la porte à l’arbitraire qui se retournerait contre nous ».

Fin du 49.3 et retour au septennat

Sur le terrain institutionnel, Montebourg continue de préconiser une nouvelle République « qu’on pourrait appeler VIe » : fin du 49.3 sauf sur le budget, la moitié des sénateurs tirés au sort, suppression d’autorités administratives indépendantes et rétablissement du septennat, qui ne serait pas renouvelable. A l’annonce de cette dernière proposition, je souris. Un militant montebourgien me demande pourquoi. Je lui réponds que je fais partie de la petite minorité ayant voté « non » à l’établissement du quinquennat, et que je trouve ça plutôt drôle. Beau joueur, le militant sourit à son tour. Pas sûr qu’il n’applaudisse pas une mesure qui condamne son vote d’il y a seize ans…

Et l’Europe, dans tout ça ? Montebourg est là le plus offensif. Cette partie du discours est la plus applaudie : suppression unilatérale de la directive « travailleurs détachés », « obtenir des Français un mandat non négociable, inflexible et irréfragable de dépassement des Traités dans l’intérêt général européen et dans l’intérêt national de la France », gouvernement économique de la zone Euro sous le contrôle démocratique d’un Parlement, redistribuer « les pouvoirs entre la souveraineté partagée avec les Européens et la souveraineté nationale reconstituée », limiter la production de normes provenant de la Commission. Mais Arnaud Montebourg ne nous dit pas ce qu’il ferait si nos partenaires refusaient cette nouvelle façon de faire l’Europe. Sur l’euro avec l’Allemagne, notamment. A ce sujet, dans l’entretien informel qu’il a accordé à la presse après le discours, on lui citera les propos de Joseph Stiglitz, économiste qui fait partie de ses références habituelles. Le prix Nobel d’économie préconise le démontage « en douceur » de la monnaie unique. Alors pourquoi ne pas l’assumer aussi lui-même ? Montebourg a lu le livre en entier ; il explique que Stiglitz propose un euro du Nord et un euro du Sud. On le sent plutôt ouvert voire enthousiaste à cette mesure naguère proposée par l’économiste français Christian Saint-Etienne. Dommage que ce ne soit pas dans le discours et seulement dans un entretien sans micros ni caméras.

La Fête de la rose se termine. François Kalfon peut être content : BFM TV a pu diffuser le discours en direct. On sent que Montebourg veut se montrer moins fantasque, davantage sur la réserve, avec un style plus présidentiel. Il parle moins fort quand il déambule entre les tables et interpelle les vieux amis. Il n’est pas le grand ordonnateur du fameux « ban bourguignon ». Il parle moins fort mais il ne doute toujours de rien : les parrainages pour la présidentielle, le financement de la campagne, tout ça les doigts dans le nez. Frangy a parlé : Montebourg est là, et Montebourg est toujours Montebourg.

La racaille, ferment du djihad?

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djihad islam banlieues racaille
"La Haine", 1995.
djihad islam banlieues racaille
"La Haine", 1995.

Dans sa fonction de déconstruction du réel, le discours médiatique ambiant, relayant le propos du pouvoir politique, a introduit un nouveau schéma d’explication pour  commenter les actes de violence de masse qui frappent actuellement l’Europe : la subtile distinction entre « acte terroriste » et agression commise par un « déséquilibré ».  Avant les attentats de 2015 et 2016 qui ont ensanglanté la France, toute une série d’attaques au couteau ou à la voiture folle, en France, en Belgique et aussi en Autriche et Grande-Bretagne, avaient déjà été « vendue » au public  sous l’emballage « acte commis par un déséquilibré » ;  que le déséquilibré en question crie « Allahou Akbar » ne semblait pas alors une cause suffisante pour mettre en avant le caractère politico-religieux de l’agression, si elle n’était pas d’emblée revendiquer par une organisation labellisée. Ainsi, les premiers signaux  annonçant un nouveau type de violence terroriste aveugle ont été largement cachés au grand public par une entourloupe médiatique.

Les « fous », si tel était le cas, agissent de toute manière selon l’univers mental qui les imprègne, or, ces prétendus psychopathes agissent bien dans le sens de la violence djihadiste. A ce que l’on peut savoir il y a également des psychopathes chez les chrétiens ou les bouddhistes, ils ne pratiquent pas le meurtre de masse à répétition au nom de leur croyance.

Violence protéiforme

Mais surtout, peut-on comprendre la violence terroriste en la déconnectant d’un contexte global de violence qui légitime la haine de la société hôte et de ses valeurs ? Peut-on ainsi ignorer le continuum de violence qui frappe notre pays, comme d’autres pays d’Europe, depuis les agressions du quotidien, pudiquement rebaptisées « incivilités »,  aux trafics organisés qui tiennent les cités, de la radicalisation religieuse aux crimes terroristes ?

Le fond de l’affaire n’est-il pas d’abord la culture de la violence qui imprègne des pans entiers du territoire et leurs populations captives ? Une violence construite sur la haine de la France et des Français et qui forme un bloc compact et cohérent.

Ne faut-il pas alors globaliser la problématique de la violence et saisir ses liens avec l’immigration de masse incontrôlée et la crise identitaire française pour comprendre le phénomène historique auquel nous sommes confrontés ? Les Français ressentent confusément la logique de ce continuum de la violence mais ne peuvent l’exprimer car leurs dirigeants et leurs médias interdisent ces connections en faisant de la violence radicale un phénomène en soi, coupé de son environnement culturel local, qui résulterait d’un processus quasi individuel !

Ce qui permet aux médias de gloser de manière  stérile sur le fait de savoir si tel ou tel type de violence relève de la délinquance, de la psychiatrie ou du religieux. Tout est lié et tout se mêle, évidemment ! Et le profil majoritaire des terroristes en témoigne.

Il y a une identité de nature entre la haine de la France de la racaille ordinaire et la haine de la France du djihadiste ; ce n’est ensuite qu’une question de psychologie personnelle, de circonstance et de séquençage. La grande majorité des terroristes est d’abord passée par la case violence civile et délinquance.

Il faut ainsi clairement faire le lien entre la culture de la violence du milieu délinquant qui impose sa domination dans les cités ghetto et la radicalisation religieuse. La culture de la violence, quasi légitimée et si peu réprimée, est bien la matrice de la violence terroriste et religieuse. La violence ne se limite pas au terrorisme ; contraindre les femmes à porter le voile ou ne plus sortir comme elles le veulent, attaquer en meute des femmes européennes, laisser des pans entiers du territoire être contrôlés par des bandes, racketter les « babtous fragiles », permettre et promouvoir  des chansons qui profanent la France et les Français ou appellent au meurtre de policiers, c’est déjà ouvrir la voie au terrorisme.

L’inconscient meurtrier

Les classes dirigeantes européennes ne peuvent poser et accepter ce diagnostic car il engage, de fait, leur responsabilité : comment ont-elles pu, au fil des décennies, laisser de telles situations de tension et de violence s’installer aussi massivement ? Il est naturel qu’un environnement pathogène, où les règles ordinaires de la sociabilité « civilisée » sont sans cesse bafouées, entraîne des comportements pathologiques, dont la violence meurtrière est une des formes d’expression. Le déséquilibre des comportements individuels n’annule pas la portée politique du geste assassin, au contraire même, il en est un marqueur essentiel.

L’immigration de masse dans les conditions dans lesquelles elle a fonctionné depuis plusieurs décennies est un phénomène de pathologie collective qui participe de l’émiettement de sociétés fragiles aux identités incertaines. Sur ce terrain dévasté toutes les manipulations psycho-idéologiques sont possibles et la déstructuration identitaire ne peut qu’engendrer une multiplication des personnalités déséquilibrées, voire psychotiques.

La tension identitaire est au cœur même de la pathologie sociale qui engendre une multitude de comportements violents dont les formes sont multiples et évolutives. La biographie des terroristes montre bien ces interconnexions entre sous-culture légitimée des cités, un certain rap est au cœur de cette dynamique, délinquance organisée et radicalisme religieux. Il n’y a pas de contradiction comportementale entre la culture de la drogue, la sexualité prédatrice, la violence anarchique, l’individualisme consumériste forcené, et l’engagement djihadiste. Ces différentes phases se déroulent dans un même contexte socio-culturel, où le sentiment de rejet du pays hôte et la pulsion de légitime prédation sur ses habitants forment le substrat d’une culture que la bien-pensance qualifie, sans honte, de « populaire » !

Il est presque cliniquement compréhensible que les tensions provoquées par la cohabitation de réalités identitaires incohérentes et conflictuelles puissent provoquer chez les esprits les plus fragiles ou les plus exaltés des ruptures mentales dévastatrices ; surtout quand le sentiment d’impunité suscité par la vulnérabilité de la victime désignée facilite la décision du passage à l’acte.

Ainsi, la violence terroriste n’est que la partie la plus émergée d’une violence globale dont la nature éminemment identitaire est niée par le système idéologique dominant. Elle est l’acte vengeur d’un inconscient identitaire occulté et refoulé qui réclame son lot de victimes et de sang pour affirmer son existence. L’inconscient collectif  bafoué peut tuer quand il s’exprime.

L'islam le sexe et nous

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Le tour du monde en surf

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(Photo : Bruce Brown Films)
(Photo : Bruce Brown Films)

The Endless summer se révèle être une jolie surprise. Sans doute parce qu’en 1966, le surf n’était pas encore devenu le phénomène mondial qu’il est aujourd’hui. Et surtout, il n’avait pas alors cette image de « sport extrême » réservé aux californiens blonds à la mâchoire carrée. Certes, nos deux héros n’hésitent pas à reluquer, de temps en temps, quelques appétissants fessiers mais le ton général est beaucoup plus bon enfant que l’image qu’on peut avoir du surf aujourd’hui (avec ses machos décérébrés et son sens de la compétition à tout crin).

Bruce Brown ne filme ici que des passionnés de la vague. Après un prologue où le cinéaste narrateur n’hésite pas à se montrer pédagogue en donnant quelques détails techniques sur ce sport de glisse, le projet de The Endless summer se dessine doucement. Pour les deux surfeurs californiens, il s’agit de faire un tour du monde des plages afin de prolonger indéfiniment l’été et d’effectuer une quête quasi mystique à la recherche de la « vague parfaite ».

Robert et Mike embarquent d’abord pour l’Afrique puis leur périple se prolonge en Australie et en Nouvelle-Zélande pour se terminer à Tahiti et Hawaï. Au départ, on craint un peu l’attitude du colon américain paternaliste et méprisant l’autochtone comme un vulgaire pilote du Paris-Dakar, notamment lorsque le narrateur se plaint des prix trop élevés au Sénégal. Mais très vite, l’arrogance du touriste blasé se mue en une flânerie voyageuse beaucoup plus sympathique.

Bien sûr, on ne va pas voir The Endless summer en imaginant un essai anthropologique mais lorsque le temps d’une belle séquence, nos surfeurs yankees apprennent à des enfants africains les rudiments de leur art, on réalise que ce documentaire est avant tout placé sous le signe du partage. Partage d’une passion qui n’était pas encore un sport de compétition puisque Brown ne se prive pas de montrer les ratés, les chutes et de souligner les dangers encourus lorsqu’il s’agit d’affronter les plus grosses vagues.

Sorti en 1966, The Endless summer est surtout un document sur une époque et sur une jeunesse éprise de liberté, d’aventures et de voyages. Entre deux séances de surf, nos voyageurs découvrent la faune des différents pays, font des rencontres amicales, flânent tandis que le narrateur nous donne des précisions climatiques et géographiques. Mais il y a surtout cette quête quasi-mystique d’une certaine idée de la perfection : un été sans fin, la vague qui vous portera indéfiniment et une parfaite symbiose entre l’homme et la nature.

Le plus touchant avec ce film, c’est le décalage que l’on ressent en le découvrant aujourd’hui. Seulement 50 ans se sont écoulés mais on a le sentiment d’être propulsé dans un univers lointain où certaines zones du monde n’étaient pas encore envahies par l’industrie du tourisme et où l’on pouvait encore découvrir des endroits quasiment vierges de toute présence humaine. Il plane donc sur ces aventures une sorte d’insouciance en parfaite adéquation avec les aspirations utopiques de cette fin des années 60.

Plus qu’un anecdotique documentaire sur la glisse, The Endless summer révèle alors son véritable visage : un film sur une génération et une jeunesse à jamais révolue…

The Endless summer (1966) de Bruce Brown. Version restaurée en salles depuis le 10 août 2016.

Fric-frac au Louvre

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(Photo : SIPA.00727347_000016)

Que s’est-il passé le 21 août 1911 à 7h00 du matin au musée du Louvre ? Un événement qui transforma à jamais le sourire énigmatique d’une italienne du XVIème siècle en tableau le plus recherché du monde. L’historien Jean-Yves Le Naour a mené l’enquête sur le vol de la Joconde qu’il qualifie de « cambriolage le plus extravagant du XXème siècle ! » Un récit qui vaut surtout pour la description d’époque, les pistes folles suivies par la police, l’amateurisme de certains hauts fonctionnaires et le sentiment d’improvisation générale qui régna autour de la plus célèbre œuvre de Léonard de Vinci. Sur 150 pages, Le Naour rappelle que ce vol était plus que prévisible. Dès 1906, la presse s’était fait l’écho de nombreux vols perpétrés dans la quasi-indifférence. Au-delà d’une administration défaillante, des batailles d’égo entre conservateurs ou du manque de personnel, la sécurité des collections était largement déficiente dans cette auguste maison.

D’autres musées, comme la National Gallery à Londres, avaient déjà trouvé des parades pour protéger plus efficacement leurs trésors « nationaux ». La porosité du système de sécurité comme dirait aujourd’hui un technocrate bruxellois était devenue un sujet de railleries populaires. Un livre policier d’anticipation paru au Danemark en 1909 avait même prédit ce vol. Prémonition ou simple constat de légèreté ? Il va s’en dire que les personnes concernées par ce dossier avaient beaucoup ri. Un tel méfait était mathématiquement impossible à réaliser. Vous imaginez vraiment qu’une peinture sur panneau de bois de 77 sur 53 cm dont les gardiens connaissent l’incommensurable valeur pourrait être dérobée aux yeux de tous ? Ce déni de réalité et cet aveuglement ne sont pas sans résonnance sur l’attitude de nos dirigeants actuels. Face à la recrudescence de petits larcins ou simplement d’objets déplacés, le Louvre avait tout de même décidé d’apposer des vitres de protection devant les tableaux ce qui ne manqua pas d’irriter les visiteurs. Le facétieux journaliste Roland Dorgelès, figure montmartroise, fit même scandale en se rasant devant ces miroirs de façade qui cachaient, selon lui, les reflets et subtilités de la peinture originale. On s’amusait beaucoup en ce temps-là. Les quotidiens avaient le goût du canular et les lecteurs raffolaient de ces grossiers faits-divers qui mettent en évidence la fatuité des puissants. Sauf que l’impensable arriva. C’est Louis Béroud, un disciple du peintre Bonnat qui, le premier, donna l’alerte. Il s’inquiéta de voir quatre malheureux clous en lieu et place de Mona Lisa dans le salon Carré. On lui dit que le tableau était certainement au laboratoire de reproduction photographique. Il allait revenir très vite, c’était l’histoire d’une demi-heure. La Joconde ne revînt que 28 mois plus tard, en décembre 1913 !

Entre-temps, Le Naour revient en détail sur cette folle affaire. Où se trouve ce portrait peint par Léonard et racheté par François 1er pour 4 000 écus ? Tout l’appareil gouvernemental est mobilisé, du ministre de l’Instruction Publique en passant par le sous-secrétaire d’Etat aux Beaux-Arts, le préfet Lépine, le chef de la Sureté et même Bertillon, l’inventeur de la police scientifique, qui compile près de 200 empreintes digitales pour les besoins de son enquête ! Le président du conseil Caillaux en personne demande que ce couac cesse. Une escouade d’inspecteurs et près de 100 gendarmes vont ratisser le Louvre avec…une journée de retard sur le voleur. Au début, la presse se gausse, abuse des jeux de mots en appelant le juge chargé de l’affaire « le marri de la Joconde » puis Le Naour explique le tournant politique.

Une partie de l’opinion fustige alors l’immobilisme de la fonction publique, la fainéantise des gardiens, la gratuité des musées, puis l’on passe au niveau supérieur, la piste allemande, l’anti-américanisme pour en arriver à l’inévitable complot juif. La chasse au bouc-émissaire est lancée. On incarcère même Apollinaire (ce qui donne un très bon passage sur les séquelles de cette arrestation sur la santé psychique du poète), on interroge Picasso, et finalement, on retrouve le tableau en Italie. Ce livre se lit comme un polar et fait de cette affaire vieille d’un siècle qui permit notamment de sceller à bon compte une amitié franco-italienne mise à mal par la colonisation de la Tunisie, un sujet d’actualité aux ressorts florentins.

Les très riches heures du Duke

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Duke Ellington en avril 1969 à New York (Photo : SIPA.AP21418806_000001)
Duke Ellington en avril 1969 à New York (Photo : SIPA.AP21418806_000001)

Il aura fallu attendre quarante-trois ans pour que les mémoires du « Duke » Ellington soient enfin traduits en français. Rédigée et publiée en 1973, un an avant sa mort, cette autobiographie du roi du jazz dont les lecteurs français ont été inexplicablement privés traverse enfin l’Atlantique grâce aux efforts de l’équipe de la Maison du Duke, présidée par Christian Bonnet, qui a participé à la traduction aux côtés de Clément Bosqué et François Jackson. La préface de Claude Carrière, président d’honneur de la Maison du Duke à Paris et éminent journaliste jazz, décrypte avec finesse cette « suite charpentée et chronologique de souvenirs de lieux, d’événements marquants et, au fil du temps, de portraits de personnages ayant compté dans ses vies musicales ».[access capability= »lire_inedits »]

La structure même du livre est celle d’une pièce musicale, et pas n’importe laquelle : divisé en huit actes, Music Is My Mistress reprend le plan d’ensemble du concert de musique sacrée donné en 1965 à la Grace Cathedral de San Francisco pour célébrer la consécration de l’édifice. Huit chapitres, qui reprennent les huit mouvements du concert, évoquent différentes périodes de la vie et de la carrière d’Ellington et s’articulent autour d’une réflexion centrale sur la musique et la spiritualité, placée en milieu d’ouvrage, en vis-à-vis du plan détaillé du concert de 1965. Chaque section épouse elle-même la structure d’un morceau de jazz, avec temps longs et temps courts, et s’achève par l’évocation de quelques « Dramatis Felidae », les « chats de l’intrigue », les « cats » en argot du jazz, expression qui désigne les musiciens de l’orchestre dont la personnalité se détache et s’affirme auprès du public au fil des concerts et des solos.

Les « Dramatis Felidae » qui s’invitent dans les pages de Music Is My Mistress forment une ménagerie prestigieuse : Johnny Hodges, sax mythique, la chanteuse Ivie Anderson, le batteur Sonny Green ou Cootie Williams, trompettiste non moins talentueux, dont les carrières décollent grâce à l’orchestre de Duke Ellington, et quelques figures plus mythiques encore comme Sydney Bechet – dont l’influence fut déterminante dans la carrière du Duke –, ou encore Louis Armstrong, Coleman Hawkins, le pianiste fou Fats Waller, George Gershwin ou Count Basie.

Si la biographie de Duke Ellington n’est pas avare de têtes couronnées, – duc, comte et roi du jazz –, parmi lesquelles quelques authentiques aristocrates comme le duc de Kent, ce sont les figures mineures qui offrent au lecteur les vrais morceaux de bravoure et les portraits les plus colorés, comme celui de George James, dit « Mexico », car il exerça d’abord la profession de mercenaire au Mexique avant d’entamer une carrière de patron de club en pleine prohibition : « Mexico fabriquait son propre alcool ; certains de ses amis intimes étaient autorisés à rester après la fermeture pour assister à sa fabrication. Son “Spécial”, un truc sacrément costaud, il l’appelait le ‘99’, parce qu’il ne titrait pas tout à fait cent degrés. Après l’avoir regardé faire, on avait le privilège de le goûter. Après plusieurs échantillons de ‘99’ à divers stades du brassage, les goûteurs étaient complètement bourrés. C’est que c’était un sacré honneur, de se pinter durant le processus de fabrication. »

La publication de Music Is My Mistress en français est bien sûr une bénédiction pour tous les amateurs de jazz. Ils y trouveront une inépuisable mine d’informations et d’anecdotes sur les musiciens qui ont gravité dans l’orbite de Duke Ellington, sur les influences ou la composition de certaines pièces.

Mais il n’est cependant pas indispensable d’être un spécialiste chevronné pour apprécier la fascinante ballade à travers plus de soixante ans d’histoire du jazz. Des salles de billard et de concert de Harlem au prestigieux Cotton Club ou au Barron’s en passant par le Chicago d’Al Capone, toute la mythologie du jazz, de la prohibition ou des fifties retrouve ses couleurs en six cents pages qui égrènent les lieux, les noms et les anecdotes et font revivre la Café Society évoquée par le dernier film de Woody Allen : « Certains traversaient des malheurs indicibles, d’autres avaient une chance inouïe. Il y en avait que la Vie Nocturne faisait briller d’un éclat plus vif que leurs noms sur les marquises des cabarets. Certains jouaient prudemment, d’autres n’hésitaient pas à parier. Il y avait quelques arnaqueurs professionnels, dont la subsistance dépendait de l’existence de pigeons. D’autres encore, trop avisés pour donner dans l’arnaque, se contentaient d’avoir les moyens d’être des pigeons. La Vie Nocturne, c’était un chant et une danse. La Vie Nocturne, c’était New York, Chicago, San Francisco, Paris, Berlin, le centre-ville, les faubourgs ; Harlem, le Sud ; partout où se déployait son fascinant manteau de velours. » Le rythme de la Vie Nocturne bat son plein dans Music Is My Mistress. Comme le dit le Duke lui-même : « It don’t mean a thing if it ain’t got that swing ![1. Titre d’une composition phare écrite par Duke Ellington et Irving Mills en 1932, qu’on pourrait traduire approximativement par « Ça ne vaut rien si ça ne balance pas ».] »[/access]

Music Is My Mistress, Duke Ellington, Slatkine & Cie, traduit de l’anglais par Clément Bosqué et Françoise Jackson, avec Christian Bonnet, 2016, 589 pages, 25 €.

Music is my mistress - Mémoires inédits

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Le cave se rebiffe à Pantruche

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Bertrand Blier et Jean Gabin dans "Le cave se rebiffe" sorti en 1961.

Prenez un polar des années 50, bien noir, serré comme la guêpière d’une entraîneuse, tendance pègre montmartroise, le tout exécuté par le dramaturge de la Porte de la Chapelle, Albert Simonin himself, et passez-le à la moulinette du cinéma grand public ! Vous obtiendrez Le cave se rebiffe. Strike au box-office : presque 3 millions d’entrées dans les fouilles des producteurs en 1961. Une comédie policière réalisée par Gilles Grangier, avec Gabin, Blier et Biraud en têtes de gondole, où les bons mots fusent plus vite que le feu des colts.

L’équipe de choc (Audiard/Simonin), une fois de plus à la manœuvre, charge chaque réplique à bloc. Ces alchimistes du rire ne font pas dans le silence pesant ou l’introspection glaçante. Ils se laissent emporter par leur style gourmand, tantôt-boulevardier, tantôt-célinien. Une musique d’arrière-cour, populaire de prime abord, mais quand on tend l’oreille, on est happé par ce verbe puissant, cette rime riche, toutes ces références au monde d’avant, une manière d’échapper au réel et de crier son désespoir en faisant mine de se vanner. On les taxe de vulgaires amuseurs alors qu’ils sont pudiques à l’extrême. Ils s’inscrivent en cela dans la tradition des grands auteurs du répertoire. Ces deux spécimens du XIVème et XVIIIème arrondissement ont choisi la rue comme décor factice à leurs joutes oratoires. Leur argot côtoie le Littré sans barrière idéologique. A quatre mains, ils jouent une partition pleine de chausse-trappes, on croit voir des truands à l’écran et on se retrouve au Théâtre français. Quel plaisir d’écouter ces immenses acteurs réciter une langue aussi juteuse ! Si quelques fines gueules du 7ème art s’étranglent devant cet opéra-bouffe, les familles sont au Luna Park et ne regrettent pas d’avoir payé leur ticket. Du roman paru chez Gallimard en 1954, à vrai dire, il ne reste pas grand-chose. Max le Menteur, héros de la Trilogie (Touchez pas au grisbi !, Le cave et Grisbi or not Grisbi) a disparu.

La psychologie butée des personnages, le côté nihiliste de Simonin, la noirceur du milieu ont été volontairement effacés. L’adaptation a préféré retenir la farce et cette histoire de faux talbins. La légèreté prime toujours sur la vérité historique. Cependant, dans le livre, Simonin donne de très nombreuses indications sur les caractères mais aussi sur ce fameux claque tenu par le couple Bernard Blier et Ginette Leclerc. La truculence des descriptions et le lamento du proxo face à une taule désespérément vide sont irrésistibles. Marthe Richard est passée par là : « Dis, toi qu’as connu, c’était-il pas plus gai, le pas des greluches dans les couloirs, les airs de pick-up au salon, les coups de sonnette des michés, que ce silence ? » Grangier a puisé dans cet imaginaire-là. Par exemple, il calque sa caméra sur le portrait du Dabe (interprété par Gabin) et dépeint ainsi par Simonin : « Chez le Dabe, on devait avant tout se défier de la voix, séduisante à un point incroyable, et dont les victimes ne se comptaient plus dans tous les bleds où il avait traîné ses lattes. » Pour la cavette jouée par Martine Carol, tout est dit dans le roman : « Tout à fait vamp de quartier, de celles, je ne sais si vous voyez, qui éteignent les dettes du ménage, l’après-midi, de trois à six, le lundi, jour de fermeture des commerçants, en quelques coups de hanches. »

Le cave (Maurice Biraud) est croqué en trois lignes : « C’est le cave rageur, […] le pétardier viré de partout, qui fait chier tout le monde et s’étonne que personne le piffe… et qui se poivre encore avec ça ! Seulement, une main comme la sienne, on en compte pas dix à Paris, et il le sait. » Les seconds rôles, Franck Villard, milord des fortifs et Françoise Rosay, fantastique pourvoyeuse de papier monnaie donnent à ce long-métrage, un charme fou. Et ne perdons jamais à l’esprit, cet avertissement de l’auteur : « Le cave, c’est une race bien étrange. […] D’autant que vous en avez, dans le lot, qui mutent brusquement, qui tournent vicieux sans qu’on sache pourquoi ni comment. » Donc, méfiance !

>>> Série d’été “Un film, un livre” (1) : Là-bas au Connemara
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Pécheur d’Islande

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(Photo : Nimbus Film Productions)
(Photo : Nimbus Film Productions)

Quelque chose ne va pas. La voix est trop pure, le visage trop gracieux. À 17 ans, un garçon ne chante pas que des cantiques. L’adolescent va nécessairement se frotter à la brutalité et à l’imperfection du monde. Est-ce cette intuition qui saisit le spectateur, dès la première scène de Sparrows, qui gouverne également la mère du jeune Ari et qui la décide à confier son fils à la garde de son père ? Sans doute a-t-elle de bonne raisons, objectives et professionnelles. Peut-être en a-t-elle d’autres, intuitives, inconscientes, comme une obligation anthropologique, un antique Femme, laisse aller ton fils !

Ari n’en a guère envie, et il le fait savoir. La mère est intraitable : le tout jeune homme doit quitter Reykjavik pour la région des Westfjords où son père l’accueillera d’une solide poignée de main. Pour le garçon, un tel retour vers sa ville natale est une catastrophe, une chute vertigineuse : du chœur de la cathédrale de Reykjavik à l’usine de congélation du poisson où, le temps d’un job d’été, il empilera des palettes. À Reykjavik, il était un ange ; ici, « il a la force d’une petite fille », comme le commente méchamment l’ouvrier âgé qui supervise son travail.[access capability= »lire_inedits »] Le père va plutôt mal : après son divorce, il a fait faillite, perdu son bateau et la maison familiale. Il habite une maison insalubre, boit trop, multiplie les fêtes qui se transforment en orgies. Après les heurts, le mépris, la solitude, le refus de tout ce qui l’entoure, Ari finit pourtant par faire ici ses propres expériences – l’amitié, le sexe, les drogues.

Sparrows traite du passage, de l’initiation. Mais le réalisateur Rúnar Rúnarsson sait éviter les écueils du genre. Alors qu’un certain sentimentalisme nordique aurait pu placer sa caméra du côté de la nostalgie de l’enfance, il louvoie, ne prend fait et cause ni pour le père ni pour le fils. Il filme avec une égale grâce les élans régressifs d’Ari (telle cette magnifique scène où le garçon parvient à pénétrer dans sa maison d’enfance et pleure contre le mur au papier peint bleu clair de son ancienne chambre) comme ceux où son désir et sa sexualité de jeune adulte s’affirment. Il saisit l’hésitation, le tremblement de cet âge : du fragile au viril, de l’infantile au génital, du déjà-plus au pas-encore.

Des scènes très crues, un parti pris des corps, jeunes ou vieux, comme les plans frontaux sur des décors si banals qu’ils en deviennent poétiques (commode de guingois contre papier peint défraîchi), sont une référence évidente au cinéma d’Ulrich Seidl (l’auteur de la trilogie Paradis). Mais cette gémellité formelle ne souligne que mieux la différence du propos. Là où l’Autrichien instruit contre la chair un implacable procès en désespoir, l’Islandais laisse surgir au cœur de la brutalité du désir, des éclats de bienveillance, de candeur, de tendresse. Comme s’il portait sur l’existence le même regard aimant que sur les paysages, les lieux splendides et désolés de l’Islande, admirablement filmés.[/access]

Sparrows de Rúnar Rúnarsson, encore dans quelques salles.