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Sarkozy, imbattable bête de campagne?

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Nicolas Sarkozy, début juillet, dans le Nord-pas-de-Calais (Photo : SIPA.00762930_000007)

Le célèbre commentateur de football aujourd’hui disparu, Thierry Roland, avait l’habitude d’utiliser une expression imagée lorsque la physionomie d’un match changeait : « Les mouches ont changé d’âne. » C’est un peu le message que souhaitent faire passer d’autres commentateurs, cette-fois ci dans le domaine politique. En un été, tout aurait changé. Juppé hier au firmament des pronostics serait démonétisé et Nicolas Sarkozy, qui était aux fraises, serait aujourd’hui le favori.

Par quel miracle ce retournement a-t-il été possible ? Les fameux « observateurs » souvent vilipendés par Nicolas Sarkozy lui-même, auraient-ils un besoin urgent de maintenir du suspense dans la primaire ? On répondra d’autant plus positivement à cette dernière question qu’on ne voit vraiment aucun élément factuel pour valider ce retournement.

Les premiers sondages qui sont tombés au moment de l’annonce de la candidature de l’ex-président montrent d’ailleurs une baisse spectaculaire de sa popularité, y compris dans l’électorat du parti dont il était président jusqu’à mardi. On argue que Nicolas Sarkozy est meilleur en campagne qu’Alain Juppé. On n’en disconviendra pas (enfin, pas totalement car après tout il a réussi à perdre face à François Hollande dans une France à droite…). Seulement cet incroyable talent de bête de campagne ne date pas de cet été et on ne faisait pas valoir cet argument lorsque le maire de Bordeaux avait les faveurs du pronostic. Ensuite, on explique Juppé aurait eu une mauvaise gestion des attentats de l’été contrairement à son rival. Là encore, rien ne permet de valider cette thèse. L’ancien Premier ministre a en effet étonné en étant le premier à critiquer le gouvernement le lendemain de l’attentat de Nice. On ne voit pas pourquoi l’opinion, et en particulier celle des électeurs potentiels à la primaire de la droite, lui en tiendraient rigueur. Bien au contraire.

Reste l’argument selon lequel les sujets régaliens seraient aujourd’hui les seules préoccupations des Français reléguant l’économie au second plan, ce qui aiderait davantage l’ex-président de la République. Là encore, rien ne permet d’affirmer que Juppé souhaite délaisser ces thèmes. Il leur a d’ailleurs déjà consacré un ouvrage l’hiver dernier, qui comporte un échange avec Natacha Polony, laquelle n’est pas particulièrement connue pour faire preuve de faiblesse en la matière. On peut légitimement penser que notre consœur n’avait pas été choisie par hasard.

Certes Nicolas Sarkozy ne perd pas une occasion de fustiger « l’identité heureuse » prônée par son rival mais on oublie trop souvent qu’il ne s’agit aucunement d’un constat mais d’un objectif, sur lequel tout le monde y compris Nicolas Sarkozy peut s’accorder. Est-ce que quelqu’un a pour objectif de faire vivre à son pays une identité malheureuse ? Les moyens d’y arriver, en revanche, constituent un véritable débat. L’auteur de Tout pour la France dénonce les « accommodements raisonnables » que Juppé accepterait pour y parvenir alors qu’il prône lui-même une assimilation plus ambitieuse. Certes, mais pourquoi se précipiter alors pour faire de Gérald Darmanin son coordinateur de campagne, alors que le maire de Tourcoing est connu, surtout par les lecteurs de Causeur, pour se comporter en « Justin Trudeau du Nord-Pas-De-Calais » ?

Sur le plan économique, en revanche, les observateurs sont moins diserts sur une différence que Nicolas Sarkozy fait valoir par rapport à ses principaux concurrents : il refuse l’étiquette de « libéral » et dit croire aux vertus de la régulation. Si j’étais lui, je m’appuierais davantage sur ce clivage en rappelant les initiatives prises au moment de la crise financière, plutôt que de croire en une supériorité hypothétique sur le terrain régalien où ses multiples revirements et incohérences (double-peine, discrimination positive, droit de la nationalité) ne constituent pas une assurance tous risques, loin de là.  Mais il ne m’écoute jamais.

Mais ce qu’il ne faut surtout pas oublier, dans l’optique de la primaire, c’est l’immense avantage d’Alain Juppé sur ses rivaux, Nicolas Sarkozy en tête : la promesse de François Bayrou de ne pas être candidat si c’est le maire de Bordeaux qui est désigné par ce scrutin constitue une force de frappe trop sous-estimée surtout ces derniers jours. Qu’on le veuille ou non, la première motivation des électeurs d’une primaire est la suivante : « Qui a le plus de chances de faire gagner notre camp ? » Dans ce cadre, les sondages ont une importance prépondérante. Or, avec Bayrou candidat, le candidat désigné par le primaire (Sarkozy, Fillon ou un autre) sort à 21 ou 22, et sans lui, Juppé sort à 30, devant Marine Le Pen. Ces études, qui ne manqueront pas de jalonner la primaire jusqu’au 20 novembre prochain, influenceront les futurs participants à ce scrutin davantage que toute autre considération. Comme en mai 2012, Nicolas Sarkozy pourra à nouveau maudire son ennemi juré du Béarn. Sans participer à ce scrutin, ce dernier devrait être la clef de son résultat final.

Brexit: un crime sans châtiment?

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« L’économie britannique résiste au Brexit » titrait Le Monde il y a quelques jours. Et voici les premières lignes de l’article : « Jusqu’ici, tout va bien… L’économie britannique est-elle comme l’homme qui a sauté d’un immeuble dans le film La Haine, de Mathieu Kassovitz, en 1995, ne sachant pas encore qu’il va s’écraser ? Ou se révèle-t-elle plus solide que prévu ? Les premières statistiques économiques publiées depuis le Brexit – le référendum s’est tenu le 23 juin – indiquent une robustesse inattendue. “Il est encore trop tôt pour tirer des conclusions, mais, pour l’instant, ça va ”, reconnaît John Hawksworth, économiste en chef chez PricewaterhouseCoopers. »

En filigrane, on lit la persistance des prédictions apocalyptiques qui s’étaient accumulées au moment du référendum. Le Monde aurait pu considérer que le Brexit était « sans effet sur » l’économie britannique ou même qu’il lui « bénéficiait ». Il préfère dire que cette économie « résiste » au Brexit ; en d’autres termes : le Brexit est nécessairement mauvais pour l’économie britannique mais, pour l’instant elle tient le coup. « Pour l’instant, ça va », comme l’affirme l’économiste cité dans l’article. Le verbe de discours choisi par le journaliste est intéressant : John Hawksworth « reconnaît » que pour l’instant, ça va. Il est forcé de l’admettre, contre la logique, les prédictions, etc. Ce n’est pas seulement un commentaire, c’est l’aveu d’une erreur, à tout le moins d’une discordance entre ce qui était prévu et ce qui se produit en réalité… mais qui est censé ne pas remettre en cause la validité des prédictions !

Cet économiste est le représentant exemplaire de tous les experts qui se sont succédé dans les médias en juin dernier pour nous annoncer les malheurs qui attendaient les Britanniques s’ils se prononçaient en faveur du Brexit puis nous asséner à nouveau ces prophéties quand il eut été entériné. Et le journaliste qui rédige l’article du Monde assume un « jusqu’ici, tout va bien » qui le place clairement dans le même camp que cet économiste. « Plus solide que prévu », « robustesse inattendue » : prévu par qui, inattendue pour qui ? Bien entendu, des gens avaient prévu ce qui arrive. Toutefois, le journaliste prend clairement parti en suggérant, de manière très paradoxale, que la crédibilité doit demeurer du côté de ceux qui avaient prévu l’inverse. Il y a les spécialistes et il y a les pignoufs, zut alors. La référence au type qui saute de l’immeuble montre nettement que la bonne forme de l’économie britannique ne saurait durer : tôt ou tard, boum. Ce qui est certain, c’est qu’au moindre mouvement baissier (petit concept technique qui fait chouette), on sait déjà quelle sera l’explication avancée. Experts et médias n’ont, en fait, qu’à attendre patiemment. Or, une prophétie qui finit forcément par se vérifier est, par définition, une prophétie à la noix.

L’épisode Brexit s’est tout entier déroulé sous le signe de l’irrationnel. Son traitement médiatique demeure, on le voit, tissé de pensées préconçues, explicites ou implicites, relevant totalement de ce qu’Alain Minc reconnaissait être des « convictions en forme d’évidences », en d’autres termes des articles de foi, des points de dogme échappant à toute démonstration logique. Que Le Monde ait pu annoncer en titre que la Grande Bretagne quittait « l’Europe » (et non l’Union Européenne) pourrait paraître anodin : on comprend bien que le référendum ne peut avoir prise sur une réalité géographique immuable. Pourtant, c’est aussi très révélateur d’une constante du discours médiatique : on parle de l’Union Européenne comme d’une réalité naturelle alors qu’elle est une construction politique (qui peut donc être contestée, modifiée, etc.). Corollairement, on inscrit son évolution dans un sens de l’histoire préécrit, croyance typiquement religieuse qui imprègne le prépensé médiatique. Si, comme le disait une journaliste, l’Europe a une « vocation naturelle à l’élargissement », alors le Brexit est un phénomène contre-nature. En tant que tel, il était imprévisible. Pire, il n’aurait jamais dû avoir lieu. Il y a eu un bug dans la matrice. L’irrationnel fut donc convoqué pour l’expliquer et l’on se demanda, sans rire : « quel rôle a joué le mauvais temps dans le vote britannique ? » Les augures se sont trompés mais, ainsi qu’en témoigne l’article du Monde, ils continuent de prophétiser : « le Royaume Uni va subir ceci, va au-devant de cela ». La scénarisation morale du réel a commencé largement en amont. Souvenez-vous : les uns « mènent une campagne pour essayer de convaincre de la nécessité de rester dans l’UE », quand les autres « collent des affiches de propagande ». Si les uns avaient gagné, on aurait titré sur leur « joie ». En revanche, les partisans du Brexit étaient « sonnés » : des idiots qui ne comprenaient rien aux conséquences de leur vote.

Mais il y a un mot qui a été adopté sans pincettes par tout le monde, à commencer par la presse britannique, sans faire tiquer personne : « divorce ». Pour ma part, je le mets sur le même plan que le « coup de pouce au smic », la « dose de proportionnelle » ou le « patron des patrons » : ce sont des images, impropres et biaisées, mais devenues incontournables. Des métaphores dont on a oublié qu’elles en sont et dont on n’envisage même plus de se passer.

En réalité, le seul critère qui permette de parler de divorce dans le cas du Brexit, c’est l’idée de séparation. Pour le reste, cela ne fonctionne pas. Pour divorcer, il faut être en couple. Et à partir du moment où le divorce est acté, le couple n’existe plus. Or, l’Union Européenne pré-Brexit ce ne sont pas deux mais vingt-huit États. Et le départ de la Grande-Bretagne n’a pas fait disparaître l’Union européenne. Pourtant, il fallait entendre les journaleux filer la métaphore : « Après le divorce britannique, quelle sera la réaction du couple franco-allemand ? ». Apparemment, c’était un ménage à trois… « Ce divorce pourrait en entraîner un second avec la décision écossaise d’organiser un nouveau référendum sur l’indépendance » : tant qu’à faire, ne vaudrait-il pas mieux parler d’amputation quand le divorce a lieu à l’intérieur de l’un des conjoints ? « On entre dans l’après Brexit, il va falloir s’entendre à l’amiable pour la garde des enfants » (absolument authentique : iTélé !). Là, c’est fort.

La métaphore est donc vaseuse. Mais son omniprésence dans la bouche des journalistes traduit très clairement le choix du registre émotionnel dans le traitement du Brexit. Ainsi, il paraît que les Britanniques « ont toujours entretenu un rapport d’amour-désamour avec l’Europe ». De même, que de place accordée à des initiatives comme les « hugs contre le Brexit » (faites un câlin à un Anglais pour le convaincre de voter in) ! Pour les grands médias, l’Union Européenne n’est pas une association politique et économique conclue par des États qui entendent en tirer avantage et se réservent le droit d’y cesser toute participation si ce n’était pas le cas. C’est une affaire de sentiments. Une promesse d’amour qu’on ne saurait rompre sauf à trahir le serment prêté devant monsieur le curé. Il est d’ailleurs surprenant de constater que, parallèlement à tous les efforts que l’on fait pour lui attribuer une connotation positive (cf. la presse féminine : une femme divorcée est une femme moderne et émancipée, un père divorcé est un mec super-sympa, etc.), la notion de divorce demeure, dans le cas du Brexit, nettement dépréciative.

Après tout, imaginons que l’on conserve la métaphore du divorce : celui-ci peut être vu comme une rupture de contrat entre adultes responsables, un nouveau départ dans la vie. Ou bien il peut signer un échec et être vécu comme un drame. C’est clairement la seconde interprétation que les médias ont choisie, contre l’air du temps. Associer la métaphore du divorce à un discours cataclysmique pourrait même être considéré comme totalement réactionnaire. C’est très révélateur. Il ne fait aucun doute, en effet, que s’il avait été possible, en haut lieu, d’interdire le divorce, pardon le Brexit, les journalistes auraient voté pour une telle disposition. Si on les étiquette un peu facilement « progressistes », les médias savent donc faire preuve d’un conservatisme strict sur certaines questions. Et lors du Brexit, ils ont parfaitement démontré la validité de l’accusation que lançait un jour contre eux Jean-Luc Mélenchon dans « On n’est pas couché », s’adressant, à travers Léa Salamé, à tous les journalistes : « Vous les médias, vous êtes le parti de l’ordre ! ».

Que ce soit clair : je n’ai pas d’opinion sur le Brexit, je n’en pense rien. Je me suis, comme bien d’autres, délectée des mines d’enterrement de nos maîtres à penser et du ridicule de leurs exagérations alarmistes. Mais je suis tout à fait disposée à concéder que le rejet de la doxa médiatique, violent et souvent accompagné d’une sévère paranoïa complotiste, n’est pas en soi une preuve de bonne santé intellectuelle. Est-il nécessairement, comme on voudrait nous le faire croire, un signe de bêtise ? Si c’est le cas, je pose cette question : est-il autre chose que la réaction normale de la bêtise méprisée face à la bêtise méprisante ?


 

 

La langue des medias

Destruction du langage et fabrication du consentement
Ingrid Riocreux
20,00 €

California nightmare

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Charles Manson en décembre 1970 (Photo : SIPA.AP21720957_000003)

Simon Liberati a ceci d’intéressant est qu’en lieu et place de se lancer dans ses romans dans une introspection complaisante de sa petite personne, une psy en direct devant tous les passants en somme, il préfère faire véritablement œuvre de littérature. Il évoque ici le crime le plus connu de la « famille » Manson commis en août 1969, le meurtre sauvage de Sharon Tate et de ses amis par des pauvres filles et un raté au nom des délires de leur gourou. Ce massacre marqua véritablement la fin des années 60 et de leurs illusions révélant la réalité derrière les apparences et l’utopie.

Il paraît que certains critiques ont accusé l’auteur de manquer d’empathie envers ses personnages, c’est tout l’inverse. Il s’identifie à chacun d’entre eux, y compris les pires, comprenant la complexité de leur humanité. Il montre aussi qu’un assassin fanatisé n’est pas un monstre en dehors de l’espèce humaine, qu’au contraire il se situe dans la « banalité du mal ». Le pitoyable primate se traînant à la surface de cette boule de glaise qu’est notre maison commune est capable du meilleur, est appelé à la Beauté mais il se laisse souvent aller au pire, à l’abject, se justifiant plus ou moins laborieusement de ses appétits.

Simon Liberati décrit très habilement le processus d’embrigadement des filles et des jeunes gens composant la « famille » de Charles Manson. Celui-ci n’est pas le seul dans son genre, un petit criminel minable ancien proxénète et dealer reconverti dans le sectaire, une affaire beaucoup plus juteuse, mélangeant satanisme, nazisme et utopie hippie dans un curieux mélange. Comme beaucoup de minables il était convaincu que le monde entier lui était redevable à commencer par ses « disciples ». Pour montrer leur allégeance ils devaient tous offrir une somme d’argent conséquente. Manson voulait provoquer « l’Helker Skelter », l’apocalypse. Il avait cru le comprendre en écoutant la fameuse chanson de « l’album blanc » des Beatles persuadé que celle-ci lui était spécialement adressée…


Charles Manson avait pour lui de comprendre instinctivement le fonctionnement des groupes grâce à son passé de taulard particulièrement, d’être un manipulateur hors pair mais pas un antéchrist fascinant ainsi qu’il fût souvent montré dans les médias de l’époque et encore maintenant. Car le spectacle s’empara des meurtres, des imbéciles écrivant toutes les ignominies sur les victimes, faisant des assassins des vedettes monnayant leur témoignage.

Il jouait sur du velours selon l’expression, ses adeptes de par leur conditionnement social étaient tout prêts à le suivre aveuglément, prêts à abandonner leur conscience, leur libre-arbitre. Ils conservent d’ailleurs inconsciemment les habitudes de la petite bourgeoisie dont ils sont tous issues. Les filles demeurent des « girl scouts » dociles, enthousiastes et conformistes, dans une compétition constante entre elles pour obtenir les faveurs de leur messie de pacotille. Les garçons demeurent des « mâles alphas » un peu jaloux du « quarterback », soucieux de leurs « prouesses » sexuelles.

Et ils avaient besoin de cet enfouissement total de leur être au sein d’un « grand tout » beaucoup plus confortable, la réflexion personnelle étant trop fatigante, trop inconfortable à leurs yeux. C’est aussi parce que leurs parents ne leurs transmettaient comme valeurs très étriquées qu’un matérialisme de bas étage, une avidité à posséder des gadgets tous plus inutiles les uns que les autres mais surtout pas d’idéaux ou de culture. L’auteur du livre y perçoit de nombreux prolongements avec notre société contemporaine. Les meurtriers de Sharon Tate ne sont pas très différents des gosses fanatisés par Daech. Ils ressemblent à ces petits occidentaux perdus, égorgeant, pillant, violant en Irak et en Syrie. Et eux également ne sont pas des monstres extraordinaires. Ils sont humains, victimes aussi de la vacuité des aspirations modernes.

En 2016, ce mal, comme le Mal en général, n’est toujours pas compris. Notre monde refuse son existence, ne l’admet pas, le refuse. L’admettre ce serait remettre en question l’individualisme consumériste, le besoin de satisfaire des pulsions n’ayant rien en commun avec l’hédonisme. Le Mal ne se cache pas dans l’ombre d’une caverne ou d’une grotte, il est en plein soleil, le soleil éclatant et le ciel bleu de la Californie dans le cas des tueries ordonnées par Charles Manson. Il se fit au son des « tubes » des Beach Boys, faussement innocents et insouciants. Ceux-ci furent proches de la « famille » du gourou assassin un temps…

Ce livre est un roman noir, et une histoire vraie, comparable dans son intention au De sang froid de Truman Capote. Il est plus dérangeant que l’introspection de privilégiés car montrer la nature humaine dans toute sa crudité a toujours été dérangeant pour ceux préférant le confort intellectuel, les certitudes, le sentimentalisme un peu niais à la mode, les vidéos de gentils petits chatons…

California girls, Simon Liberati, Ed. Grasset, août 2016.

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Le Québec pourra-t-il toujours « québéciser » les nouveaux arrivants?

(Photo : Michel Craig - Flickr - cc)

Au-delà des partis politiques officiellement constitués, il y a, dans notre société, des courants intellectuels et politiques assez structurés, que nous pourrions qualifier de partis idéologiques. Ces courants cherchent à imposer leurs thèmes et leurs enjeux dans le débat public, ils souhaitent même définir les termes de ce dernier, en édictant les critères de respectabilité permettant de distinguer les interlocuteurs fréquentables et ceux qui ne le sont pas. Il s’agit, en fait, d’exercer une hégémonie sur l’espace public, d’imposer ses idées comme les seules admissibles à tous les partis politiques – chacun pourra les décliner à sa manière mais aucun ne pourra les remettre en question fondamentalement. Il s’agit en fait de délimiter les limites du pensable et de refouler certaines positions dans le domaine de l’impensable – ceux qui voudraient néanmoins s’en réclamer devraient en payer le prix en subissant une forme d’ostracisme politique. On vise pour cela la maîtrise du vocabulaire : ceux qui déterminent de quelle manière on étiquette les idées et les partis disposent d’un immense pouvoir. Ils peuvent créer un effet d’attraction et de répulsion susceptible de normaliser certaines idées et d’en diaboliser d’autres.

Un de ces partis, et probablement un des plus puissants qui soit, c’est le parti immigrationniste. J’emprunte ce terme au politologue français Pierre-André Taguieff qui l’a forgé dans une perspective critique pour décrire cette idéologie qui prétend l’immigration massive est à la fois inévitable et nécessairement positive. En gros, on ne peut rien faire contre elle – on la naturalise en parlant de flux migratoires continus qui traverseraient l’histoire et contre lesquels les frontières ne pourraient pas grand-chose, l’humanité progressant vers un grand métissage mondialisé appelé à dissoudre toutes les nations pour former un jour un seul grand peuple mondial – et on devrait par ailleurs s’en réjouir parce qu’elle nous amènerait à la fois la prospérité et la une richesse morale sans précédent, qu’on nomme diversité. Le parti immigrationniste croit à la fois représenter le sens de l’histoire et avoir le monopole de la vertu. Il ne parvient pas vraiment à imaginer qu’on soit intelligemment en désaccord avec lui : partout, il traque les xénophobes, les racistes, les ignorants, les frileux et autres individus suspects qui doutent de ses dogmes. Il voudrait les condamner dans les marges politiques et ne plus leur permettre d’en sortir.

Le parti immigrationniste vient à nouveau de se faire entendre dans le cadre de la consultation publique sur la planification de l’immigration. Selon ce que nous apprenait récemment le Devoir, pour plusieurs intervenants, il faudrait hausser les seuils d’immigration. C’est la logique du toujours plus, qui correspond évidemment à l’intérêt électoral du Parti libéral et à l’intérêt national de la fédération canadienne, qui voit dans l’immigration massive un cadenas démographique permettant de sceller l’avenir constitutionnel du Québec. Cette politique du toujours est facilitée par le caractère terriblement timoré des partis d’opposition qui s’y soumettent, de peur de se faire accuser de racisme ou de xénophobie par les professionnels de dénonciation et autres commissaires idéologiques au service du politiquement correct. Ces derniers patrouillent l’espace public, à la recherche de nouveaux suspects à fustiger médiatiquement et à marquer au fer rouge de l’intolérance. De temps en temps, ils doivent lyncher médiatiquement un dissident pour faire un exemple : le parti immigrationniste ne tolère pas qu’on le contredise.

Le parti immigrationniste trouve ses appuis à la fois à droite et à gauche.

La droite néolibérale en représente une composante majeure : elle ne veut voir dans l’homme qu’un travailleur et dans un peuple, une population interchangeable avec n’importe quelle autre dans le vaste univers de la mondialisation. L’homme, pour elle, n’est au sens propre qu’une ressource humaine. Il faudrait dissoudre les frontières et les cultures pour que se concrétise la grande promesse d’une humanité mondialisée, délivrée des vieilles attaches qui entraient en contradiction avec une vision strictement économique du monde. L’homme déraciné serait ainsi disponible pour suivre les mouvements du capital. La droite néolibérale s’appuie sur une vision de l’homme strictement économique : l’homme est un être strictement privé, qui a peut-être des convictions ou des besoins identitaires, culturels ou politiques, mais qui ne doit pas les investir dans l’espace public, pour ne pas corrompre sa belle neutralité. On réduira le bien commun à des considérations strictement économiques – et il n’est pas inutile de rappeler que celles-ci sont démenties, à bien des égards, par les études qui contredisent ses vertus économiques en plus de déconstruire le mythe selon lequel elle permettrait de lutter contre le vieillissement de la population, comme nous le rappelait il y a quelques années à peine le livre Le remède imaginaire.

La gauche multiculturaliste représente l’autre grande composante idéologique du parti immigrationniste. Elle est fondamentalement hostile à la nation, entendue comme réalité historique assumant une identité culturelle forte. Son internationalisme radical l’amène à condamner l’État-nation – une structure selon elle périmée et génératrice d’exclusion. Cette hostilité se conjugue à celle qu’elle ressent à l’endroit de la civilisation occidentale. Pour la gauche multiculturaliste, les peuples occidentaux sont enfermés dans une logique d’intolérance néocoloniale et sont tentés, aujourd’hui plus que jamais, de se refermer sur eux-mêmes, par un réflexe de crispation identitaire. Il faudrait dès lors les délivrer de cette définition exagérément étroite d’eux-mêmes : l’immigration massive le permettrait, en diversifiant la population et en forçant l’identité collective à se recomposer en se désamarrant du seul «groupe démographique majoritaire» – parce que c’est ainsi qu’on parlera désormais de la nation historique. L’immigration massive permettrait aux sociétés occidentales de recommencer leur histoire en s’ouvrant à l’autre, dont on sacralisera l’identité et le droit à la différence. Il s’agira donc d’ouvrir les portes tout en sacralisant «l’autre», paré de toutes les vertus. On voit où cette vision des choses a conduit les sociétés européennes.

Évidemment, la question de l’immigration pose celle de l’intégration – le commun des mortels s’entête à la poser et envoie le signal qu’il se sent de plus en plus étranger chez lui. C’est essentiellement pour cela que l’immigration est devenue centrale dans la vie politique contemporaine. Le parti immigrationniste a décidé de la contourner en proposant de l’intégration une définition terriblement minimaliste. S’intégrer à une nation, aujourd’hui, consisterait essentiellement à en respecter les lois tout en habitant le territoire, ce qui consiste, pour l’essentiel, à transformer le citoyen en simple résident permanent d’un territoire administratif et juridique neutre vidé de toute profondeur historique. On pourrait même dire, de ce point de vue, qu’un touriste qui fait un long voyage dans un pays en devient pratiquement un citoyen, puisque la citoyenneté ne s’arrime plus sérieusement à une culture commune. Il faudrait d’ailleurs effacer le plus possible la distinction entre le citoyen et celui qui ne l’est pas. La diversité du monde doit s’abolir dans le fantasme d’une humanité unifiée par le marché et les droits de l’homme. Ceux qui tiennent à une définition plus substantielle de l’intégration seront accusés de s’enfermer dans la nostalgie et d’entretenir une conception passéiste de l’identité nationale. On le voit lorsqu’il est question d’enjeux comme le burkini dans le débat public : les mœurs ou la culture ne devraient plus compter dans la définition d’une intégration réussie. Nous sommes mêmes prêts à relativiser nos propres principes, comme l’égalité entre les sexes, pour ne pas avouer que l’intégration peut échouer pour peu qu’on la définisse sérieusement.

Ici encore, la droite néolibérale et la gauche multiculturelle s’entendent : pour la droite néolibérale, il suffit de travailler dans un pays pour y être intégré. On y revient : l’individu n’est plus qu’un agent économique. Pour la gauche multiculturaliste, on dira toujours que l’intégration est d’abord économique et on relativisera considérablement la question culturelle – on peut y voir une trace d’un marxisme jamais renié qui était aussi un économicisme, porté à croire que la culture et l’identité n’étaient pas des déterminants profonds dans une société. La gauche multiculturaliste se demande rarement, étrangement, si l’intégration culturelle n’est pas à bien des égards la condition de l’intégration économique. Elle refuse de se demander si une bonne manière de s’intégrer économiquement ne consisterait pas d’abord à envoyer un signal ostentatoire d’intégration culturelle à la société d’accueil. C’est qu’on le sait, pour elle, c’est à la société d’accueil de multiplier les accommodements raisonnables à l’endroit des immigrés. C’est la société d’accueil qui doit transformer ses institutions et sa culture pour les accommoder à la diversité. Dans cette perspective, si l’intégration ne fonctionne pas, elle n’aura qu’elle à blâmer. C’est la logique, absolument dominante dans les sciences sociales, de la culpabilisation du monde occidental.

Mais le réel a ses droits et il faut de temps en temps les rappeler. Les pays ne sont que des espaces administratifs neutres et on aura beau s’amuser, comme le font trop souvent les sciences sociales, à les déconstruire théoriquement, ils n’en demeurent pas moins bien vivants et attachés à une certaine forme de continuité historique. La France n’est pas qu’une étiquette neutre indifférente à la réalité qu’elle recouvre. Si on vidait la France de tous les Français pour les remplacer par des Norvégiens, des Suédois ou des Allemands, elle ne serait plus la France – ce rappel élémentaire suffit pour invalider une définition strictement juridique de la nation. De même pour le Québec : s’il était peuplé de Canadiens-anglais, d’Américains, ou d’Australiens, ce ne serait plus le Québec. Un pays n’est pas un corps politique décharné et désincarné – à travers sa mémoire, sa culture et ses mœurs, on trouve des affects, des sentiments, des réflexes, des images, des idées qui teintent la vie commune. C’est en s’appropriant tout cela qu’on s’intègre vraiment à un peuple, même si on ne saurait, naturellement, fixer l’identité dans une définition exhaustive et parfaitement explicitée dans un cadre juridique. Cela n’empêche pas un pays de fixer ses grands repères identitaires et de travailler à les conserver. Il faudra réapprendre à ancrer notre quête légitime d’universel dans une conscience des médiations particulières. Tout cela implique, évidemment, une grande finesse politique.

Le facteur démographique compte dans la définition d’une nation et on ne saurait sérieusement intégrer des immigrants si ceux des vagues précédentes d’immigration ne sont pas intégrées.  Quand on sait que l’immigration se concentre au Québec principalement à Montréal, et que la majorité historique francophone y devient peu à peu minoritaire, on est en droit de s’inquiéter. À Montréal, déjà, on a renoncé à faire du français la langue du pouvoir. On se contente d’assurer aux francophones des services en français, à la manière d’un accommodement raisonnable réservé à ceux qu’on appellera peut-être un jour les anciens Québécois. Dans les milieux qui se réclament d’un trudeauisme décomplexé, on peut aussi souvent entendre des gens dire avec une pointe de satisfaction dans la voix que d’ici quelques décennies, ce qu’on appelle la majorité historique francophone aura à ce point fondu démographiquement qu’elle ne sera plus que la plus grosse minorité du Québec. De cela aussi, on devrait s’inquiéter, car l’identité québécoise s’effacerait avec elle. C’est dans la mesure où elle est clairement le cœur de la nation qu’elle peut intégrer les nouveaux arrivants à se réalité. Si elle perd cet avantage, l’identité québécoise perdra toute force d’attraction et deviendra une identité communautarisée, réservée à ceux qu’on appelait autrefois les Canadiens-français, et condamnée à la folklorisation.

Disons tout cela autrement : c’est parce que les Québécois francophones demeureront très clairement majoritaires qu’ils pourront intégrer les nouveaux arrivants et les transformer … en Québécois francophones. Qu’on le veuille ou non, une cité ne flotte pas dans les idées pures et ne se laisser pas définir simplement par des valeurs abstraites : elle s’ancre dans une culture et on ne peut pas faire semblant que la démographie ne compte pas. Je le disais plus haut, certains soutiennent que la question du nombre ne compte pas et que seule compte celle des moyens investis dans l’intégration. L’intégration n’est pas qu’une affaire technocratique ou budgétaire. Poser la question du nombre, c’est poser celle de notre capacité à absorber des populations nouvelles et à les québéciser. C’est faire preuve d’un grand réalisme qui tient compte de toutes les variables qu’on devrait considérer dans la définition de l’intérêt national. Mais la philosophie politique dominante, qui pousse au déni des cultures et à leur déréalisation, est tout simplement incapable de renouer avec ce qu’on appellera une vision historique du monde.

La situation historique et géopolitique du Québec en Amérique du nord est fragile, c’est le moins qu’on puisse dire, et sa puissance d’intégration, qui est celle d’une petite nation très minoritaire à l’échelle du continent, est diminuée par sa participation à une fédération qui censure son identité en plus d’entraver constitutionnellement la défense de sa langue et de sa culture. Il y a quelque chose d’insensé à voir ses élites politiques se soumettre à la logique immigrationniste sans jamais douter de quoi que ce soit, sans jamais remettre en question cette vision du monde, comme si elle représentait le seul visage possible de la modernité. Elles y sont à ce point soumises que dans le débat public, il n’y a qu’une seule position légitime, comme nous l’a rappelé Philippe Couillard il y a quelques mois : celle d’une hausse systématique des seuils d’immigration. Et il suffit de ne pas vouloir les hausser et de les conserver à leur seuil actuel pour subir les pires accusations de la part des Tolérants et des Inclusifs. On comprend que dans ce contexte, l’option d’une baisse significative des seuils d’immigration, pour les accorder à nos capacités réelles d’intégration, est tout simplement inimaginable. C’est pourtant la seule qui soit vraiment raisonnable.

Il ne s’agit évidemment pas de plaider pour des frontières hermétiques et de vouloir imperméabiliser le Québec contre le monde extérieur. Je ne connais aucun partisan au Québec de ce qu’on appellera l’immigration zéro. Nul ne niera non plus la vertu d’un vrai cosmopolitisme qui permet aux cultures de se féconder entre elles ou de s’alimenter des apports extérieurs les plus riches. Certaines différences sont à valoriser, d’autres sont à critiquer. Mais il importe de sortir de la logique du toujours plus en renouant avec une réflexion sérieuse sur notre capacité d’intégration, qui n’est certainement pas illimitée. Si le Québec peut recevoir chaque année des immigrants, il n’est pas obligé de chercher à faire du chiffre comme le croit le parti immigrationniste. En fait, il faudrait poser la question de l’immigration rationnellement, en la délivrant des postulats idéologiques de l’immigrationnisme. Cette réflexion est difficilement détachable d’une autre sur les fondements de l’identité québécoise, ou du moins, sur les raisons communes que nous voulons investir au coeur de la cité.

De vraies questions doivent se poser : comment faire pour assurer le caractère français et l’identité francophone de Montréal – comment éviter, surtout, que la métropole ne développe une sorte de conscience de soi dénationalisée, détachée de l’ensemble québécois, et désireuse de se soustraire peu à peu au destin national? Comment éviter que le Québec ne se convertisse au nom de la mondialisation à une définition si édulcorée de lui-même qu’il se condamnerait à l’insignifiance? Comment éviter la formation de communautarismes ethnoreligieux se définissant dans un rapport victimaire avec la société d’accueil? Comment éviter la régression démographique – et conséquemment la régression politique- de la majorité historique francophone? Ces questions, on ne les posera qu’en confrontant directement le parti immigrationniste. Pour l’instant, peu se permettent de le faire.


Le multiculturalisme comme religion politique

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Cet article a été initialement publié dans Le Journal de Montréal

L’antiterrorisme au pays des bisounours

Yann Jounot et Bernard Cazeneuve lors d'une cérémonie en hommage à Ilan Halimi en février 2016 (Photo : SIPA.00742237_000015)

C’est un maillon essentiel de la chaîne du renseignement et de la lutte antiterroriste mais pourtant le poste de coordonnateur national du renseignement donne la bougeotte à ses titulaires. Le Conseil national du renseignement qui vise à améliorer la coordination des services de renseignement a connu cinq dirigeants différents depuis sa création en 2008. On pourrait pourtant naïvement penser qu’un peu de stabilité ne nuirait pas à l’efficacité de la politique antiterroriste.

Actuel titulaire du poste, Didier Le Bret, avait annoncé son intention de voguer vers d’autres horizons et d’abandonner son poste en pleine vague terroriste. L’intéressé se présentera aux prochaines législatives dans la 9ème circonscription des Français de l’étranger, sous l’étiquette socialiste.

Le préfet Yann Jounot a été choisi pour lui succéder lors du conseil des ministres de ce lundi 22 août. Cet ancien directeur de la protection et de la sécurité de l’Etat avait rédigé en octobre 2013 un rapport sur la prévention de la radicalisation. Classé « Confidentiel Défense » à l’époque, la diffusion de certains extraits par le journal La Croix avait valu à une journaliste d’être convoquée par la DGSI. Depuis, le rapport a été publié dans son intégralité par Mediapart (voir ci-dessous). Le site d’Edwy Plenel qui estime que « l’islamisme n’existe pas » et que « le burkini est un vêtement comme les autres », n’a pas eu de mots assez forts pour louer les qualités du document.

Eclairant sur la montée « d’un phénomène de radicalisation dont le terrorisme est la forme la plus extrême », le rapport dresse un constat sévère sur le retard de la France en ce qui concerne le repérage des jeunes radicaux et la nécessité d« une amélioration de la circulation de l’information entre les grandes directions du ministère (…) afin que les personnes qui ne sont pas prises en charge par le renseignement intérieur le soient par les autres dispositifs ».

La calinothérapie contre le djihadisme

Le rapport frappe pourtant par son angélisme quand il aborde les mesures à adopter alors qu’ont déjà eu lieu les attentats de Toulouse en mars 2012 perpétrés par Mohamed Merah et que Manuel Valls a évoqué le chiffre de 700 Français tentés par le djihad. Alors ministre de l’Intérieur, Valls y voit le « plus grand danger auquel nous devrons faire face dans les prochaines années ».

En 18 pages, le préfet Jounot s’emploie, lui, soigneusement à ne surtout pas caractériser la menace qui pèse sur la France puisqu’il n’utilisera jamais le terme « islamisme » dans son rapport ! Le bon docteur Sigmund pourra certes nous expliquer que le déni est un mode de défense qui consiste en un refus par le sujet de reconnaître la réalité d’une perception traumatisante. Si tel est le cas, le préfet Jounot est, en 2013, déjà un grand traumatisé du péril islamiste.

L’auteur s’égare même quand, animé par un souci de ne jamais stigmatiser, il se laisse aller à écrire « qu’aucune religion n’est épargnée » sans jamais citer aucun exemple français sur lequel s’appuie ce constat douteux.

S’il s’interdit de caractériser précisément la menace, l’auteur ne peut totalement l’ignorer. Ainsi le préfet pointe la désorganisation du CFCM (Conseil français du culte musulman ) et juge « opportun de favoriser l’élaboration et la diffusion de textes et de manuels d’apprentissage de l’islam pouvant constituer une alternative à l’abondante littérature salafiste qui sature aujourd’hui le marché du livre religieux musulman. »

L’essentiel du rapport est un démontage de la politique sécuritaire que le futur coordinateur national du renseignement juge sans doute alors beaucoup trop agressive — nous sommes en 2013 !  —. Politique à laquelle, le préfet Jounot préfère une « ligne de réponse apaisée » toute en prévention raisonnable. La calinothérapie contre le djihadisme, personne n’y avait encore pensé.

Largement inspiré par un sociologisme qui n’en finit pas d’aveugler une partie de la gauche le rapport entend privilégier une « approche sociale », « favoriser la détection précoce » mais aussi l’enseignement de l’esprit critique, la mise en place d’un contre-discours sur Internet ou l’orientation vers des actions humanitaires comme alternative à la tentation du djihad. On se pince !

En avril 2014, dans un article du journal l’Opinion, le journaliste Jean-Dominique Merchet, spécialiste des questions de défense reviendra sur le rapport Jounot : «  Il s’inspire, pour partie, des politiques mises en œuvre en Grande-Bretagne depuis les attentats qui avaient fait 56 morts dans les transports publics à Londres, le 7 juillet 2005.“Nous voulons faire de la détection précoce, avant même que la police n’intervienne”, explique un proche du dossier. Il s’agit d’une “approche sociale”, impliquant les familles, les éducateurs, les collectivités locales, éventuellement des associations comme le Centre de prévention des dérives sectaires liées à l’islam (CPDSI) de Dounia Bouzar, ainsi que des “référents religieux”, selon le terme retenu. (…) Les promoteurs de ces mesures font sans doute preuve d’un certain irénisme lorsqu’ils assurent que l’enseignement de “l’esprit critique” ou l’orientation vers des “actions humanitaires” permettront de remettre ces jeunes dans le droit chemin… » C’est peu dire.

Ne froisser surtout personne

Le rapport se révèle également d’une prudence de Sioux sur les errements de la politique extérieure française se limitant à deux lignes, toutes en circonvolutions millimétrées, sur la nécessité de « prendre en compte la prévention de la radicalisation dans le cadre de nos dialogues politiques et de nos coopérations bilatérales avec les partenaires qui ont une influence idéologique internationale, en particulier dans les pays du Golfe ». Soucieux de ne froisser ni le Quai d’Orsay, ni le ministère de la Défense, aucun des pays du Golfe concerné — clientèle privilégiée de l’industrie de défense française —par le phénomène n’est évidemment cité…

Surtout ne froisser personne, tel était d’ailleurs l’objectif visé par ce rapport selon un ancien haut fonctionnaire du ministère de la Défense : « C’est le type de rapports dont on dit qu’ils sont classés Confidentiel Défense parce qu’ils ne contiennent aucune information sérieuse… Le rapport ne devait égratigner aucune administration. Donc on n’y trouve rien sur la politique d’expulsion des salafistes et rien contre la politique extérieure française. L’important dans ce genre de nominations n’est d’ailleurs pas la compétence mais le corps auquel il faut donner satisfaction. En l’occurrence comme le prédécesseur du préfet Jounot était un diplomate, il fallait cette fois satisfaire la préfectorale. »

Un jeu de chaises musicales bien rodé dans la haute administration française mais qui laisse perplexe sur les priorités de la lutte antiterroriste et l’efficacité des moyens mis en œuvre…

Montebourg: une candidature qui fera pschiit?

Arnaud Montebourg lors de la Fête de la rose de Frangy-en-Bresse (Photo : SIPA.00768770_000008)

Le faux suspense n’aura pas duré. Depuis dimanche, Arnaud Montebourg est officiellement candidat à la présidence de la République, au motif que le bilan de Hollande ne serait « pas défendable ». Dans son fief de Frangy-en-Bresse, le héraut de la démondialisation cru 2011-2012 a remis le couvert, mâtinant son discours de clins d’œil au non-alignement gaulliste, histoire de se démarquer des deux précédents quinquennats. Voyant dans le refus de nationaliser Florange le péché originel du hollandisme présidentiel, Montebourg justifie son aventure personnelle — à l’intérieur ou en dehors des primaires de la gauche — par le renoncement de la gauche à incarner une alternative économique. Vieilles lunes néokeynésiennes, jureront certains, persuadés que l’ordolibéralisme bruxellois devrait s’imposer à tous, version May, Macron ou Renzi, suivant que vous soyez souverainiste britannique, social-libéral français, ou démocrate italien.

Le service pour tous ? Un peu court…

Je ne m’étendrai pas sur ces questions économiques, du reste passionnantes. Pas seulement par incompétence crasse dans ce domaine, mais parce qu’Arnaud Montebourg déroule déjà un argumentaire fort étayé en la matière. On serait plutôt tenté de critiquer ce qu’il ne dit pas, empêtré qu’il est dans un économisme forcené. De ce point de vue, l’ancien ministre du Redressement productif est l’exact inverse des impétrants à la primaire de la droite, lesquels rivalisent de propositions austéritaires impopulaires qu’ils maquillent sous des slogans identitaires en écho aux préoccupations des Français. Pour se démarquer de Juppé, zélote de « l’identité heureuse », Sarkozy parodie l’anaphore hollandienne, avec sa dose de boursouflure : « Il n’y a pas d’identité heureuse lorsque les règles de la République sont à ce point bafouées. Il n’y a pas d’identité heureuse lorsqu’on accepte des accommodements “raisonnables” par souci prétendu d’apaisement», écrit l’ex-chef de l’Etat. Il n’y a pas d’identité nationale heureuse quand la politique menée conduit à ce qu’il n’y ait plus une seule France, mais une agrégation de communautés, d’identités particulières, où le droit à la différence devient plus important que la communauté de destin. »

Que nous dit Arnaud Montebourg pour répondre à l’exaspération des Français, ulcérés par la multiplication des attentats et des revendications victimaires ? D’après une enquête Ipsos, seuls 11% de nos compatriotes pensent que l’immigration est une chance pour la France. Montebourg est assurément de ceux-là puisqu’il qualifie les polémiques sur le burkini d’« affaire subalterne » et propose de conjurer le péril terroriste par la réintroduction d’un service civique ou militaire général. Très bien, mais un peu court, jeune homme : rétrospectivement, imagine-t-on rééduquer à coups de crédos laïques et vivre-ensemblistes les Merah, Kouachi ou Coulibaly avant qu’ils ne commettent l’irréparable ? Dans son livre d’entretiens avec Gérard Berréby, l’ex-situationniste belge Raoul Vaneigem se souvenait de ses vertes années de service militaire durant lesquelles il comptait faire un usage révolutionnaire du maniement des armes. On cauchemarde devant l’instrumentalisation du service que feraient des « loups solitaires » dissimulés sous des discours lénifiants, jusqu’au jour où leurs cellules dormantes se réveilleraient.

Mais dans la mythologie montebourgeoise, parfaitement sympathique au demeurant, le redressement économique tient lieu de redressement moral. C’est à regretter que Montebourg n’écoute pas davantage le courageux Malek Boutih, plutôt que d’exhiber ses quartiers de noblesse immigrée en rappelant pour la cinq-millième fois l’origine algérienne de son grand-père maternel.

Beaucoup rétorqueront qu’il n’y a point de salut à chercher sur le terrain identitaire et sécuritaire du côté de la gauche. On leur opposera la lucidité d’un Chevènement, ou même la légère inflexion de l’infatigable militant de la laïcité Jean-Luc Mélenchon qui en viendra peut-être à appeler les islamistes par leur nom si la saignée terroriste continue.

Le candidat des CSP+ mal-pensantes ?

En 2012, la cavalcade de Montebourg faisait souffler un vent frais sur la primaire du PS. Le troisième homme parlait démondialisation, protectionnisme et même (un peu) de souveraineté. Certes, l’ex-jeune fabiusien estimait déjà que l’immigration et les entorses au mode de vie français (prières de rue, voile, refus de la mixité…) relevait de problèmes imaginaires, agités par le Front national. Mais ses 17% des suffrages aux primaires de la gauche n’étaient pas volés.

Cinq ans plus tard,  en plein état d’urgence, alors que la menace terroriste n’est pas près de disparaître, Montebourg se cantonne à jouer le rôle du candidat des CSP+ mal-pensantes. Un peu à la manière du phénomène Bernie Sanders, dans lequel Lauric Henneton reconnaît la révolte anti-élites de la jeunesse diplômée. Tel Trump raflant la mise de la working class blanche, Marine Le Pen récupérera les voix des déclassés. Vampirisé par ses tabous, l’ancien député de Saône-et-Loire se retrouvera lui piégé par le processus des primaires qu’il a enclenché.

Qu’il se lance à l’intérieur du PS et c’en sera fini de sa singularité, puisque la participation au primaire vaut quitus final à François Hollande. Qu’il tente une aventure solitaire, ses adversaires socialistes auront beau jeu de railler le concepteur des primaires, contempteur de la Ve République, élancé dans une échappée solitaire gaullienne, le tout sans parti structuré ni programme innovant.

Montebourg mise sans doute sur la déconfiture de la gauche à la présidentielle afin de préparer l’après-Hollande. C’est oublier qu’aux yeux d’une majorité de Français, les hommes du passé seront aussi ceux du passif.

Aux malcomprenants de la laïcité

(Photo : SIPA.00664616_000002)

La question de la laïcité revient avec force dans le débat politique actuel à l’occasion des polémiques sur le « burkini ». J’en veux comme preuve le fait que sur le carnet RussEurope il y a eu, du 15 au 18 août, correspondant à la publications de notes sur le « burkini » et la laïcité, plus de 76 000 connexions, soit en 4 jours le tiers de la moyenne mensuelle.

Pourtant, la notion de laïcité est elle-même mal comprise et en découlent confusions et erreurs, qui ne font qu’obscurcir le débat. Les interventions intempestives d’une partie de la « gauche », tenant un discours du genre « libéral-libertaire », ne font que rajouter à la confusion. Il faut rappeler un certain nombre de principes, qui avaient été élaborés dans un ouvrage que j’ai publié au début de cette année[1. Sapir J., Souveraineté, Démocratie, Laïcité, Paris, Michalon, 2016.], pour permettre une discussion au fond.

1) La laïcité principe d’organisation politique

Ce qui fonde la laïcité, c’est la nécessité de dégager l’espace public de thèmes sur lesquels aucune discussion raisonnable c’est-à-dire fondée sur la raison ne peut avoir lieu. La laïcité est donc un principe d’organisation de l’espace politique, et par extension de l’espace public. C’est l’une des leçons chèrement apprise par la France (et une partie de l’Europe) lors des guerres de religion du XVIe siècle. La laïcité ne se comprend que pour qui conçoit le « peuple » comme une assemblée politique et non ethnique ou religieuse, et elle apparaît comme le pendant de la souveraineté. En effet, la souveraineté, en faisant entrer la question du pouvoir dans le monde profane, impose en réalité le principe de laïcité. Tel est l’enseignement d’auteurs comme Bodin, Hobbes et Spinoza.

Ce qui permet la laïcité, c’est la distinction entre sphère publique et sphère privée. Tant que cette distinction n’existe pas, on ne saurait parler de laïcité. De ce point de vue la laïcité est le contraire du totalitarisme qui, lui, prétend asseoir une vision totale en niant la distinction entre ces deux sphères. La laïcité et la démocratie partagent donc les mêmes préalables. Mais la distinction entre ces sphères est mouvante, historiquement déterminée. Cela impose de reformuler constamment les matérialisations de ce principe.

Certaines de ces matérialisations sont contenues dans la loi. On parle beaucoup et trop de la loi de 1905. Mais cette loi n’est pas à proprement parler une loi de laïcité ; elle n’est qu’une loi de séparation de l’église et de l’État, de plus édictée dans un contexte particulier, qui vise à une forme de pacification de la question religieuse. De ce point de vue, les rappels, à la loi de 1905 sont inopérants car ils identifient et cantonnent la laïcité à des règles juridiques particulières alors que la laïcité est un principe politique qui peut, selon les sociétés et les époques, prendre des formes juridiques différentes.

2) Un principe n’est pas une valeur

Une autre confusion vient de l’assimilation de la laïcité avec une valeur individuelle, comme l’est la tolérance. Or, la question de la tolérance ne fixe que les limites qu’un individu s’impose à lui-même, mais non des principes.

Un principe politique organise un espace et se matérialise en règles spécifiques. Certaines de ses règles peuvent être des règles de liberté (la liberté de culte par exemple) mais d’autres sont des interdictions. Un des problèmes majeurs que rencontre aujourd’hui le principe de laïcité vient justement de l’incapacité de nombreuses personnes à se représenter la société autrement qu’à travers le rapport qu’elles ont directement avec cette dite société. D’où, bien évidemment, l’idéologie « libéral-libertaire », qui ne fait que donner forme à l’individualisme le plus crasse. Or, dans le même temps que les sociétés capitalistes modernes « produisent » l’individualisme (au sens vulgaire du terme) de la manière la plus brutale, elles imposent – à travers la réalité de la densité sociale[2. E. Durkheim, Les règles de la méthode sociologique, PUF, coll. Quadriges, Paris, 1999 (première édition, Paris, 1937).] – la nécessité de penser la société à travers une vision holiste.

Il convient alors de ne pas la transformer en une nouvelle religion, comme l’a tenté, après d’autres, Vincent Peillon[3. Ce terme fut utilisé par Vincent Peillon, qui fut Ministre de l’Éducation nationale de 2012 à 2014. Vincent Peillon, Une religion pour la République, Seuil, La Librairie du XXIe siècle, janvier 2010.]. Ces termes recouvrent la tentative de sacraliser un certain nombre de principes. Ils oublient que la laïcité est un principe politique et non une position philosophique[4. Bodin J., Colloque entre sept savants qui sont de différents sentiments des secrets cachés des choses relevées, traduction anonyme du Colloquium Heptaplomeres de Jean Bodin, texte présenté et établi par François Berriot, avec la collaboration de K. Davies, J. Larmat et J. Roger, Genève, Droz, 1984, LXVIII-591. Il sera fait dans cet ouvrage référence à ce texte comme Heptaplomeres.], même si il y a une philosophie qui peut s’inspirer de ce principe.

Sur le principe, la reconnaissance des deux sphères de la vie des individus et l’appartenance de la religion à la sphère privée, par contre il n’y a pas à transiger. C’est bien dans une exclusion de la place publique des revendications religieuses et identitaires que pourra se construire la paix civile.

3) De la séparation entre sphère publique et sphère privée

Cette séparation, pourtant, ne saurait être stricte. D’une part en raison de la contribution de nos valeurs individuelles à notre vie en société, et d’autre part en raison des habitudes, coutumes, et comportements, qui constituent de ce point de vue le soubassement historique de toute société, mais aussi les bases de leurs différences. Cela explique – en partie – la spécificité « française » du débat, mais aussi la sensibilité légitime de la société française à la question du « burkini ». L’un des facteurs importants dans la reconfiguration de la séparation entre sphère privée et sphère publique a été la reconnaissance (ô combien tardive) de l’égalité entre hommes et femmes. Cette reconnaissance s’inscrit, dans les sociétés d’Europe occidentale à la fois dans l’histoire longue (de « l’amour courtois » à la volonté des maris de préserver la vie de leurs épouses par des formes de contrôle des naissances dès le XVIIIe siècle[5. A. Burguière, « Le changement social: histoire d’un concept », in Lepetit, (ed.), Les Formes de l’Expérience. Une autre histoire sociale, Albin Michel, Paris, 1995, pp. 253-272.]) et dans l’histoire « courte », marquée par la première guerre mondiale et les mouvements qui ont associé la lutte pour des droits politiques, sociaux et démocratiques (avortement, contraception) dans la seconde moitié du XXe siècle.

Cela implique qu’une attention particulière doit être consacrée à ce qui, dans des comportements, peut constituer une tentative de remise en cause de cette égalité, et en particulier par des tentatives de marquage « au corps » visant à stigmatiser une soi-disant « infériorité » des femmes. La question de l’égalité entre hommes et femmes se devrait de trouver une application juridique plus explicite. Rappelons que le principe en est inscrit dans le préambule de la Constitution[6. https://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=LEGITEXT000006071193&dateTexte=&categorieLien=cid]. Tout « marquage au corps », dès lors qu’il est porteur de ségrégation, est une atteinte au principe d’égalité. C’est d’ailleurs bien comme cela que l’interprètent des personnes issues ou vivant dans des sociétés de tradition musulmane[7. https://environnement-energie.org/2016/08/16/un-vetement-pas-comme-les-autres/ ; http://www.mondafrique.com/les-theories-fumeuses-d-une-marocaine/a-lattention-des-defenseurs-du-burkini/ ; http://fr.le360.ma/blog/le-coup-de-gueule/burqa-plage#.V7LtEl4rTNv.twitter]. Très clairement, sur ce point, la loi est défaillante.

La séparation des sphères privées et publiques est donc aussi toujours socialement contextualisée, historiquement et géographiquement. Méfions-nous donc des anachronismes qui cherchent à présenter comme invariant des formes nécessairement mouvantes ; nous ne sommes plus en 1905.

4) La paix religieuse et la souveraineté

La question de la paix religieuse est aujourd’hui un élément clef de la paix civile. Cette question implique que des règles soient clairement tracées pour empêcher des provocations. Cette paix implique qu’en contrepartie le libre exercice des cultes soit garanti, bien entendu dans le cadre de la loi. Cette paix implique aussi une intolérance absolue par rapport au soi-disant « délit de blasphème ». Il convient, ici, de se rappeler les mots écrits par John Locke, dans son Essai sur la tolérance : « Il est dangereux qu’un grand nombre d’hommes manifestent ainsi leur singularité quelle que soit par ailleurs leur opinion. Il en irait de même pour toute mode vestimentaire par laquelle on tenterait de se distinguer du magistrat et de ceux qui le soutiennent ; lorsqu’elle se répand et devient un signe de ralliement pour un grand nombre de gens… Le magistrat ne pourrait-il pas en prendre ombrage, et ne pourrait-il pas user de punitions pour interdire cette mode, non parce qu’elle serait illégitime, mais à raison des dangers dont elle pourrait être la cause ? »[8. Locke John, Essai sur la Tolérance, Paris, Éditions ressources, 1980 (1667).]. L’amour que l’on doit avoir pour la liberté individuelle n’interdit nullement, que dans certains contextes, le pouvoir politique puisse procéder à une interdiction, au nom de l’ordre public. C’est très précisément ce dont il est question à propos du « burkini ».

Je reprends alors une des expressions de Bernard Bourdin, théologien et philosophe, dans un dialogue que nous avons eu ensemble, et qui sera publié à la fin de l’année[9. Ce livre sera publié au Cerf cet hiver.]. Quand il dit « il n’y a pas de parti politique du royaume de Dieu », c’est aujourd’hui une idée fondamentale. Elle signifie à la fois que l’on ne peut prétendre fonder un projet politique sur une religion, et que la démarche du croyant, quel qu’il soit, est une démarche individuelle, et de ce point de vue elle doit être impérativement respectée. Mais, elle ne s’inscrit pas dans le monde de l’action politique qui est celui de l’action collective. C’est bien ici une des fondations de la laïcité. Cependant, comment devons-nous réagir face à des gens qui, eux, ne pensent pas cela, soit qu’ils considèrent que le « royaume de Dieu » peut avoir un parti politique (et on le voit des intégristes chrétiens aux Etats-Unis aux Frères musulmans) soit qu’ils considèrent que les deux cités, pour reprendre Augustin[10. Saint Augustin, La Cité de Dieu, Trad. G. Combés, revue et corrigée par G. Madec, Paris, Institut d’études augustiniennes, 1993.], sont sur le point de fusionner, comme c’est le cas de courants messianiques et millénaristes comme les salafistes ?

On voit bien ici le problème. Ces courants, pour des raisons différentes, contestent – par des méthodes elles aussi différentes – l’idée même de laïcité. Or, cette idée est essentielle à la formation d’un espace politique, certes traversé d’intérêts et de conflits qui donnent naissance aux institutions, mais néanmoins gouverné par des formes de raison, espace politique indispensable à la construction de la souveraineté et de la nation. Faut-il donc les laisser faire, au nom des libertés individuelles qui sont une application de la raison, en sachant qu’ils sont en réalité porteurs de principes absolument antagoniques qui, s’ils triomphaient, rendraient impossible l’existence de ce type d’espace politique – et donc les libertés individuelles – au nom desquelles, en particuliers ceux qui considèrent que le « royaume de Dieu » peut avoir un parti politique, prétendent avancer ? La question est moins compliquée avec les courants qui prétendent à la fusion entre les « deux cités ». Ceux-là, en un sens, se mettent directement hors-jeu. D’où, de mon point de vue, la nécessité impérative de ne pas se concentrer exclusivement sur ces courants (les salafistes en particulier) et de fonder l’organisation politique sur ce que j’ai appelé « l’ordre démocratique »[11. Voir Sapir J., Souveraineté, Démocratie, Laïcité, Paris, Michalon, 2016 et, Idem, Les économistes contre la démocratie – Les économistes et la politique économique entre pouvoir, mondialisation et démocratie, Albin Michel, Paris, 2002.].

La laïcité n’est pas un cadre juridique et ne se réduit pas à la loi de 1905, c’est l’une des leçons du débat actuel. Mais il faut aussi comprendre que les frontières entre sphère privée et sphère publique ont changé, à la fois du fait des évolutions de la société et du fait des mutations techniques. Pourtant, la notion de frontière, elle, demeure. Elle est fondamentale pour la démocratie et contre le totalitarisme.

La laïcité se matérialise différemment selon le contexte historique et culturel de chaque nation. La souveraineté, elle, nous impose de penser le « peuple » comme source de cette souveraineté et ce « peuple » est une construction politique, avec son histoire et ses traditions héritées de combats passés. Plus la souveraineté se délitera et plus les individus chercheront dans des appartenances de substitution, comme les appartenances religieuses, des remèdes à la perte du sentiment d’appartenance national. Plus elle se renforcera et plus la pacification de la société pourra progresser. Ce n’est que depuis que la souveraineté est ouvertement bafouée, contestée, que nous constatons cette remontée du problème religieux qui cache, en réalité, une forme de sentiment identitaire.

Retrouvez cet article sur le blog de Jacques Sapir.

Burkini, par magazinecauseur

Souveraineté, Démocratie, Laïcité

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Brexit: les hordes de zombies tardent à arriver

Cillian Murphy dans le film de Dany Boyle, "28 jours plus tard".

Un taux de chômage proche des 80%, un revenu mensuel brut par habitant aux alentours de 57 dollars, une espérance de vie estimée à 56 ans… Bienvenue au Zimbabwe qui, selon les prévisions du journaliste de Libération Jean Quatremer, devait être l’avenir du Royaume-Uni si jamais ses citoyens osaient opter pour le Brexit. Mais il faut croire qu’il existe des phares de la pensée qui n’éclairent pas plus loin que leurs pieds. Car exactement deux mois après le référendum, l’apocalypse zimbabwéenne n’a pas eu lieu.

Ni l’ONU ni aucune ONG n’a dépêché sur place ses équipes. On nous avait pourtant vendu un scénario digne d’un film catastrophe, un quasi remake du film de Danny Boyle, 28 jours plus tard, décrivant le Royaume-Uni ravagé par un virus changeant en zombie ses hôtes humains.

A vous désespérer un survivaliste. Rien, aucune émeute, pas même un petit pillage de magasin. Pis encore, à en croire l’AFP, les ventes aux détails « ont nettement rebondi de 1,4% en juillet, bien plus que prévu par les analystes ». La baisse de la livre (tiens, tiens) a même favorisé la consommation des touristes européens. Si bien que « le chômage, nous dit un « expert »,  est historiquement bas ».

Alors bien sûr, la bourse a un peu fait le yoyo. Mais ça se saurait si la planète finance se comportait de façon totalement rationnelle.

Il y en est une, en revanche, qui a su se montrer très rationnelle. C’est Theresa May. Comme l’a expliqué à merveille ici même David Desgouilles, cette partisane du « remain » devenue Premier ministre a affirmé « sa volonté de redonner à son pays une politique industrielle », créant « une forme de Commissariat général au Plan ». C’est donc peut-être cela l’apocalypse tant redouté par Quatremer et consorts : un pays qui reprend politiquement et économiquement en main son destin !

Les défenseurs de l’islam sont-ils « islamophobes »?

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Une plage turque en 2006 (Photo : SIPA.00583740_000003)

Le burkini est une « tentative de reconnexion (…) entre les marqueurs religieux et les marqueurs culturels modernes » affirme sans sourciller Olivier Roy, politologue et « spécialiste de l’islam » dans une interview publiée par Francetvinfo dimanche. Si l’affirmation peut, au premier abord, surprendre, l’explication du politologue est en revanche limpide : « Le groupe Etat islamique ou les talibans n’autoriseraient jamais le burkini. »

Certes, sur ce dernier point, Olivier Roy a sans doute raison. Mais doit-on pour autant considérer cette tenue comme « moderne » et comme « l’exemple même de la gentrification de la pratique religieuse », ainsi qu’il l’affirme un peu plus loin dans l’interview ? Jusqu’à preuve du contraire, l’Etat islamique et les talibans ne se sont jamais installés sur le sol français, en quoi devrions-nous alors considérer comme une avancée le fait que certaines femmes musulmanes aient le droit d’aller se baigner en burkini ?

Eh bien parce que « le burkini est typiquement une tenue de femme de deuxième ou de troisième génération des descendants d’immigrés maghrébins » nous explique l’inénarrable politologue, avant d’ajouter : « Ce n’est pas leur mère qui le porterait. Si elles avaient voulu le faire, elles l’auraient fait tout habillé. »

Non content d’estimer que tout ce que ne font pas les talibans et l’Etat islamique doive être marqué du sceau du progrès, Olivier Roy considère que jusqu’à une époque très récente, aucune femme musulmane française ne se sentait la liberté d’aller se baigner en maillot de bain. Diantre, ne serait-ce pas là un propos « islamophobe », comme aiment à le dire certains journalistes, se souciant peu de différencier religion (que l’on a le droit de critiquer) et pratiquants (qu’il faut respecter) ? Chaque musulman ne vit-il pas sa foi à sa manière et n’y a-t-il pas des centaines et des milliers de Français musulmans pour qui le corps ne doive pas nécessairement être couvert pour plaire à Dieu ?

Non car pour Olivier Roy comme pour beaucoup de médias qui assimilaient il y a quelques jours les musulmans à une communauté (et parfois d’ailleurs les Corses à une autre !) lors de la rixe de Sisco, ceux qui pratiquent l’islam parlent d’une seule et même voix : « Cela risque de créer un sentiment de rejet et de dégoût chez les musulmans qui risque de se traduire par un repli identitaire » explique-t-il à propos de l’interdiction du burkini sur certaines plages, avant d’ajouter, tout en nuances (et sans amalgame bien sûr) : « Les arguments utilisés par les antisémites dans les années 20 sont aujourd’hui repris à propos de l’islam. »

En donnant l’illusion que les musulmans parlent toujours d’une seule voix, les médias entretiennent l’idée que ces citoyens se définissent avant tout pas leur appartenance à leur religion et contribuent à faire croire qu’ils sont nécessairement fermés sur eux-mêmes et incapables de recul critique. En dénonçant sans cesse la stigmatisation de telle ou telle catégorie dans son ensemble, ils en font des cas à part, inassimilables au reste de la population. Dans ce contexte, les extrémistes en tout genre n’ont même plus besoin de faire pression sur les modérés, les médias le font pour eux.

Burkini, par magazinecauseur

Osez l’alterféminisme!

De gauche à droite et de haut en bas : Thérèse Hargot, Eugénie Bastié, Peggy Sastre et Iseul Turan (Photos : Hannah Assouline et Natacha Nikouline)Le vent tourne du côté du deuxième sexe. Une copine journaliste dans la presse féminine m’avait prévenu : « Des Antigones à Eugénie Bastié, j’observe un phénomène nouveau : des jeunes femmes idéologisées « nature et tradition », sans serre-tête ni collier de perles, parfois même en bottes de moto ou avec des boucles dans le nez, qui s’attaquent au néoféminisme tendance Najat. » Ouh là ! pas d’amalgame, ma grande ! Quoi de commun entre la transhumaniste Peggy Sastre (un cas à part), la catho-décroissante Eugénie Bastié, la sexologue Thérèse Hargot et l’anticapitaliste de droite Iseul Turan, porte-parole des Antigones ? Rien, sinon que ces jeunes femmes ne se reconnaissent aucunement dans le progressisme immense et rose que nous vend la gauche de gouvernement menée par le parti soci(ét)aliste et son rejeton Osez le féminisme.

Pour reprendre une terminologie à la mode, on pourrait taxer ces pétroleuses d’« antiféministes », selon la définition que le philosophe Antoine Compagnon donne des « antimodernes » : des modernes revenus des illusions de la modernité. Ainsi, nul n’entend contester la « première vague » du féminisme ayant ferraillé en faveur de l’égalité des droits à la fin du XIXe siècle. C’est à partir des années 1960 que le bât blesse. Tout progrès ayant son revers, les « conquêtes » de la révolution sexuelle, considérée comme la « deuxième vague » du féminisme, de la pilule contraceptive au droit à l’avortement, font aujourd’hui l’objet d’attaques en règle. Quoique personne ne songe à remettre le dentifrice dans le tube, la critique des effets secondaires de la pilule, de la « banalisation » de l’IVG que portent Eugénie, Thérèse et Iseul fait désordre au pays du MLF.[access capability= »lire_inedits »]

Clara, doctorante en « études de genre », relativise ce retour de bâton : « Le féminisme est traversé de part en part par des zones-limites : des problématiques à la frontière entre féminisme et antiféminisme, qui risquent donc à tout moment de se retourner contre le mouvement. Par exemple, la question de la prostitution fait débat. » C’est peut-être le seul point commun entre féminisme et islam sunnite : aucune de ces deux Églises n’est apte à excommunier l’incroyant, le blasphémateur ou le terroriste, au prétexte qu’il n’aurait rien à voir avec la foi dont il se réclame.

Dès la fin de la décennie 1970, la poétesse et spécialiste de Sade Annie Le Brun, issue des milieux surréalistes, s’agaçait du « terrorisme idéologique de la femellitude » sur le plateau d’Apostrophes, où elle venait défendre son essai Vagit-prop. Son dépeçage du « corporatisme sexuel qui nivelle toutes les différences pour imposer la seule différence des sexes » parle à ses cadettes Élisabeth Lévy et Natacha Polony, pourfendeuses des émasculatrices d’ « Osez le clito ».

S’engouffrant dans cette brèche béante, la génération Y a tiré un grand coup de semonce médiatique en avril dernier, avec la publication du pamphlet antiféministe d’Eugénie Bastié, Adieu mademoiselle (éditions du Cerf, 2016). Dès son stage chez Causeur courant 2013, j’avais prédit un brillant avenir à cette gersoise montée à Paris. Son irruption dans la fosse aux lions médiatique à seulement 24 printemps n’a fait que confirmer mon intuition. Des plateaux télévisés à la dernière page de Libé, Eugénie caresse l’icône Simone de Beauvoir avec son débit de mitraillette, pour mieux en déboulonner la statue.

Nos fidèles lecteurs connaissent la chanson : Castor avait tant et si bien de « génie dans l’erreur » qu’elle a donné naissance au néoféminisme égalitariste prétendant que « la femme doit se faire semblable à l’homme pour se libérer ». Si Eugénie concède au sens commun que « l’égalité juridique hommes/femmes est bien sûr un acquis positif », elle n’en enfourche pas moins sa monture catho-décroissante. Avec des accents pasoliniens, la plume junior du Figaro se dit authentiquement « pro-choix », c’est-à-dire favorable à la loi Veil, pourvu que l’avortement reste une mesure d’exception applicable après mûre réflexion. Il n’en fallait pas plus pour que Les Inrocks l’intronisât « nouveau visage de la droite réac » avant que Sophia Aram lui consacre une chronique radio entière en forme de cassage de gueule. Quand Bastié raille les contradictions du féminisme de « troisième vague » amalgamant causes féminine, queer et antiracistes, le camp du Bien sort le bâton. Ses sarcasmes sur la « nuit de la Saint-Sylvestre du féminisme » qu’ont été les viols de Cologne ne dérident guère ses détracteurs. Pensez : une sympathisante de la Manif pour tous habillée en perfecto, cela déroute la presse degôche à l’affût de Marie-Chantal.

Et qui dit incompréhension dit réaction agressive. « Je prête moins le flanc au lynchage d’Eugénie », m’avoue la trentenaire Thérèse Hargot, dont le recueil de témoignages Une jeunesse sexuellement libérée (ou presque) (Albin Michel, 2016) développe pourtant des thèses voisines. Pour faire passer la pilule, dont elle écrit d’ailleurs pis que pendre, notamment en raison de ses dégâts sur la santé, la sexologue-philosophe belge fait parler les ados. En vertu de quoi « la quasi-totalité des médias s’est intéressée au fond de mon livre, même la presse féminine lui a fait bon accueil malgré ma critique de la contraception chimique ». C’est bien connu, aux yeux de nos progressistes de médias, la mère ne ment pas : mariée depuis douze ans, flanquée de trois enfants, adepte des « méthodes naturelles de contraception » qui supposent stabilité et fidélité dans le couple, la sexologue ardennaise sait néanmoins faire oublier son ancrage catho. Séduit par sa télégénie, l’animateur Arthur l’a embauchée comme chroniqueuse dans son émission quotidienne Cinq à Sept­­­­ – que TF1 a déprogrammée début juillet faute d’audience. « La ménagère va t’adorer ! » lui a-t-il lancé sans prendre la peine de la lire. À l’antenne, Hargot cause amour et sexualité avec l’aplomb d’un « Doc »[1. Au début des années 1990, le sexologue Christian Spitz alias « le Doc » a fait le bonheur des imitateurs par ses répliques cultes (« ton corps change », « ce n’est pas sale… ») adressées aux ados dans l’émission de radio qu’il animait en tandem avec Difool. ] glamour officiant à l’ombre des jeunes filles en pleurs. Son « féminisme incarné » acte l’échec de la libération sexuelle, illustré par l’explosion d’insultes sexistes chez des ados intoxiqués par le porno à haute dose. L’enseignement majeur de son essai peut se résumer en quelques mots : les normes n’ont pas disparu. « La révolution sexuelle était un beau projet mais on est passé de la condamnation à l’obligation du sexe avant le mariage », me glisse la sémillante Thérèse. Au départ, mon féminisme zombie avait quelque réticence à suivre son obsession anti-pilule, la loi Neuwirth ayant à mon humble avis libéré la femme (et soulagé les hommes). L’idée d’un continuum entre pilule contraceptive et GPA me paraissait aussi saugrenue que la mise en accusation du lait maternel qui a engraissé le nourrisson Hitler. L’objection que m’oppose Hargot tient en une formule lapidaire : « Quand on scande « Mon corps m’appartient » et « Un enfant, si je veux, quand je veux », comment être contre la GPA ? » Aucun argument ne me vient contre cette logique implacable….

Iseul Turan ne tarit pas d’éloges sur son aînée : « Thérèse Hargot fait un travail formidable. C’est celle dont je me sens le plus proche.» La porte-parole des Antigones, une trentaine de jeunes filles aux faux airs de vestales, pour la plupart issues de milieux droitiers, royalistes ou néo-païens, se veut à l’opposé des Femen, ces amazones « hors sol » qui parodient « la guerre des sexes ». Son infiltration spectaculaire dans les rangs des militantes ukrainiennes l’avait placée sous le feu des projecteurs au printemps 2013 : l’agit prop’, ça la connaît… Depuis, Iseul et ses copines – aussi bien normaliennes qu’assistantes sociales – organisent des conférences hebdomadaires dans un bar du Marais où elles reçoivent « des intervenants de tous bords, y compris un zadiste et une semencière ». Régulièrement, des fans d’Éric Zemmour viennent les écouter, croyant communier avec des phallocrates en jupon. Raté. « Toute femme n’a pas vocation à devenir mère », m’explique Iseul en allaitant son bébé. « On peut imaginer un père à la maison du moment que les rôles symboliques de chacun sont respectés », renchérit-elle avant de me livrer sa version de la féminisation zemmourienne : « Si la société se féminise, c’est à cause des pilules et des hormones féminines rejetées dans la nature. À cause des eaux usées, 70 % des poissons de la Seine sont des femelles ! »

Écolo et anticapitaliste intégrale, Iseul s’oppose à la loi Macron « qui va faire trimer 80 % de femmes dans les zones commerciales ouvertes le week-end » mais sait gré à Najat Vallaud-Belkacem d’avoir pris en considération les blessures spécifiques des femmes – aux seins, à l’appareil génital – sur le lieu de travail dans la loi sur l’égalité hommes/femmes (2013). Un huron n’y retrouverait plus ses petits : le gouvernement avance-t-il vers la relativisation de la différence des sexes (ABCD de l’égalité) ou vers son affirmation quand il instaure des quotas de femmes dans les conseils d’administration ? « L’égalité incarnée dont parle Najat ne veut rien dire. C’est un compromis entre différents courants du féminisme (égalitariste, différentialiste, essentialiste), comme la gauche sait si bien en conclure », s’amuse Iseul.

Histoire de « vivre dans le monde réel sans s’empoisonner », les Antigones s’emploient à rédiger des fiches pratiques sur des sujets aussi concrets que les tampons bio ou le compost en appartement, en parallèle à la rédaction d’annales thématiques (« La crise de la transmission », « Les femmes et l’économie »). Comme toute militante radicale qui se respecte, Iseul s’attend au pire : GPA et transhumanisme à la carte, au nom d’une vision tronquée de l’égalité. Pour autant, on n’est pas obligé d’approuver leurs fulminations anti-IVG lequel, loin de se « banaliser », reste un acte traumatisant accompli la mort dans l’âme. Qui plus est, les principales militantes anti-GPA émargent au camp féministe pro-avortement où l’on craint plus que tout la création d’un utérus artificiel.

Une grossesse ex utero qui séparerait le sexe de la procréation : tel est le rêve que caresse Peggy Sastre, « libre penseuse, pacifiste et pour les droits des minorités ». La signataire du manifeste du collectif Les Mutants.com, selon lequel « les femmes ne feront rien dans la vie tant qu’elles auront un utérus », s’appuie sur un argumentaire darwinien. À des années-lumière idéologiques des Bastié, Hargot et autres Antigones, l’« évoféministe » Sastre fait parler notre « psychologie évolutionnaire ». Dès l’aube de l’humanité, hommes et femmes auraient développé des « stratégies évolutives » différenciées afin d’accroître leurs chances de reproduction : aux mâles l’esprit de compétition entre géniteurs rivaux, aux femelles la coopération et la prudence des matrones. La dépendance des secondes aux premiers a « longtemps été très avantageuse » pour le sexe faible, soutient Sastre. Petit bémol, corrige-t-elle, « croire que l’humain est une sorte de zombie télécommandé par sa physiologie est tout aussi absurde que de le considérer comme une page blanche ». Si cette brillante intellectuelle de 35 ans peut se targuer d’une solide formation scientifique, sa méthode biologisante peut heurter, affirme Clara : « Le féminisme a tout intérêt à s’intéresser à la science. Mais ce genre d’approche sociobiologique a conduit notamment à considérer les femmes comme inaptes à diverses activités. Sastre a logiquement recours au transhumanisme pour dépasser les déterminants physiologiques. » Bien vu. L’approche sastrienne me semble toutefois décapante à l’ère du tout-culturel.

Le « titre-troll » de son essai La domination masculine n’existe pas (Anne Carrère, 2015) synthétise la pensée des réfractaires au néoféminisme victimaire, quoique ces dernières abhorrent le projet transhumaniste. Sans déconstruire l’histoire officielle à coups de burin génétique, Iseul égratigne la réécriture du passé : « On regarde l’histoire homme/femme à travers nos mirettes. Dans les sociétés anciennes, les femmes devenaient des personnages publics à la ménopause. » Pourquoi ne pas le raconter dans la grand-presse ? « À une époque, toutes ces filles auraient écrit dans la presse féminine, mais aujourd’hui elle est engluée dans la publicité et la pensée unique », regrette ma copine plumitive. Peut-être faudrait-il recréer un espace de liberté sur papier glacé. À bonnes entendeuses…[/access]

Sarkozy, imbattable bête de campagne?

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Nicolas Sarkozy, début juillet, dans le Nord-pas-de-Calais (Photo : SIPA.00762930_000007)
Nicolas Sarkozy, début juillet, dans le Nord-pas-de-Calais (Photo : SIPA.00762930_000007)

Le célèbre commentateur de football aujourd’hui disparu, Thierry Roland, avait l’habitude d’utiliser une expression imagée lorsque la physionomie d’un match changeait : « Les mouches ont changé d’âne. » C’est un peu le message que souhaitent faire passer d’autres commentateurs, cette-fois ci dans le domaine politique. En un été, tout aurait changé. Juppé hier au firmament des pronostics serait démonétisé et Nicolas Sarkozy, qui était aux fraises, serait aujourd’hui le favori.

Par quel miracle ce retournement a-t-il été possible ? Les fameux « observateurs » souvent vilipendés par Nicolas Sarkozy lui-même, auraient-ils un besoin urgent de maintenir du suspense dans la primaire ? On répondra d’autant plus positivement à cette dernière question qu’on ne voit vraiment aucun élément factuel pour valider ce retournement.

Les premiers sondages qui sont tombés au moment de l’annonce de la candidature de l’ex-président montrent d’ailleurs une baisse spectaculaire de sa popularité, y compris dans l’électorat du parti dont il était président jusqu’à mardi. On argue que Nicolas Sarkozy est meilleur en campagne qu’Alain Juppé. On n’en disconviendra pas (enfin, pas totalement car après tout il a réussi à perdre face à François Hollande dans une France à droite…). Seulement cet incroyable talent de bête de campagne ne date pas de cet été et on ne faisait pas valoir cet argument lorsque le maire de Bordeaux avait les faveurs du pronostic. Ensuite, on explique Juppé aurait eu une mauvaise gestion des attentats de l’été contrairement à son rival. Là encore, rien ne permet de valider cette thèse. L’ancien Premier ministre a en effet étonné en étant le premier à critiquer le gouvernement le lendemain de l’attentat de Nice. On ne voit pas pourquoi l’opinion, et en particulier celle des électeurs potentiels à la primaire de la droite, lui en tiendraient rigueur. Bien au contraire.

Reste l’argument selon lequel les sujets régaliens seraient aujourd’hui les seules préoccupations des Français reléguant l’économie au second plan, ce qui aiderait davantage l’ex-président de la République. Là encore, rien ne permet d’affirmer que Juppé souhaite délaisser ces thèmes. Il leur a d’ailleurs déjà consacré un ouvrage l’hiver dernier, qui comporte un échange avec Natacha Polony, laquelle n’est pas particulièrement connue pour faire preuve de faiblesse en la matière. On peut légitimement penser que notre consœur n’avait pas été choisie par hasard.

Certes Nicolas Sarkozy ne perd pas une occasion de fustiger « l’identité heureuse » prônée par son rival mais on oublie trop souvent qu’il ne s’agit aucunement d’un constat mais d’un objectif, sur lequel tout le monde y compris Nicolas Sarkozy peut s’accorder. Est-ce que quelqu’un a pour objectif de faire vivre à son pays une identité malheureuse ? Les moyens d’y arriver, en revanche, constituent un véritable débat. L’auteur de Tout pour la France dénonce les « accommodements raisonnables » que Juppé accepterait pour y parvenir alors qu’il prône lui-même une assimilation plus ambitieuse. Certes, mais pourquoi se précipiter alors pour faire de Gérald Darmanin son coordinateur de campagne, alors que le maire de Tourcoing est connu, surtout par les lecteurs de Causeur, pour se comporter en « Justin Trudeau du Nord-Pas-De-Calais » ?

Sur le plan économique, en revanche, les observateurs sont moins diserts sur une différence que Nicolas Sarkozy fait valoir par rapport à ses principaux concurrents : il refuse l’étiquette de « libéral » et dit croire aux vertus de la régulation. Si j’étais lui, je m’appuierais davantage sur ce clivage en rappelant les initiatives prises au moment de la crise financière, plutôt que de croire en une supériorité hypothétique sur le terrain régalien où ses multiples revirements et incohérences (double-peine, discrimination positive, droit de la nationalité) ne constituent pas une assurance tous risques, loin de là.  Mais il ne m’écoute jamais.

Mais ce qu’il ne faut surtout pas oublier, dans l’optique de la primaire, c’est l’immense avantage d’Alain Juppé sur ses rivaux, Nicolas Sarkozy en tête : la promesse de François Bayrou de ne pas être candidat si c’est le maire de Bordeaux qui est désigné par ce scrutin constitue une force de frappe trop sous-estimée surtout ces derniers jours. Qu’on le veuille ou non, la première motivation des électeurs d’une primaire est la suivante : « Qui a le plus de chances de faire gagner notre camp ? » Dans ce cadre, les sondages ont une importance prépondérante. Or, avec Bayrou candidat, le candidat désigné par le primaire (Sarkozy, Fillon ou un autre) sort à 21 ou 22, et sans lui, Juppé sort à 30, devant Marine Le Pen. Ces études, qui ne manqueront pas de jalonner la primaire jusqu’au 20 novembre prochain, influenceront les futurs participants à ce scrutin davantage que toute autre considération. Comme en mai 2012, Nicolas Sarkozy pourra à nouveau maudire son ennemi juré du Béarn. Sans participer à ce scrutin, ce dernier devrait être la clef de son résultat final.

Brexit: un crime sans châtiment?

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brexit lemonde minc crise

brexit lemonde minc crise

« L’économie britannique résiste au Brexit » titrait Le Monde il y a quelques jours. Et voici les premières lignes de l’article : « Jusqu’ici, tout va bien… L’économie britannique est-elle comme l’homme qui a sauté d’un immeuble dans le film La Haine, de Mathieu Kassovitz, en 1995, ne sachant pas encore qu’il va s’écraser ? Ou se révèle-t-elle plus solide que prévu ? Les premières statistiques économiques publiées depuis le Brexit – le référendum s’est tenu le 23 juin – indiquent une robustesse inattendue. “Il est encore trop tôt pour tirer des conclusions, mais, pour l’instant, ça va ”, reconnaît John Hawksworth, économiste en chef chez PricewaterhouseCoopers. »

En filigrane, on lit la persistance des prédictions apocalyptiques qui s’étaient accumulées au moment du référendum. Le Monde aurait pu considérer que le Brexit était « sans effet sur » l’économie britannique ou même qu’il lui « bénéficiait ». Il préfère dire que cette économie « résiste » au Brexit ; en d’autres termes : le Brexit est nécessairement mauvais pour l’économie britannique mais, pour l’instant elle tient le coup. « Pour l’instant, ça va », comme l’affirme l’économiste cité dans l’article. Le verbe de discours choisi par le journaliste est intéressant : John Hawksworth « reconnaît » que pour l’instant, ça va. Il est forcé de l’admettre, contre la logique, les prédictions, etc. Ce n’est pas seulement un commentaire, c’est l’aveu d’une erreur, à tout le moins d’une discordance entre ce qui était prévu et ce qui se produit en réalité… mais qui est censé ne pas remettre en cause la validité des prédictions !

Cet économiste est le représentant exemplaire de tous les experts qui se sont succédé dans les médias en juin dernier pour nous annoncer les malheurs qui attendaient les Britanniques s’ils se prononçaient en faveur du Brexit puis nous asséner à nouveau ces prophéties quand il eut été entériné. Et le journaliste qui rédige l’article du Monde assume un « jusqu’ici, tout va bien » qui le place clairement dans le même camp que cet économiste. « Plus solide que prévu », « robustesse inattendue » : prévu par qui, inattendue pour qui ? Bien entendu, des gens avaient prévu ce qui arrive. Toutefois, le journaliste prend clairement parti en suggérant, de manière très paradoxale, que la crédibilité doit demeurer du côté de ceux qui avaient prévu l’inverse. Il y a les spécialistes et il y a les pignoufs, zut alors. La référence au type qui saute de l’immeuble montre nettement que la bonne forme de l’économie britannique ne saurait durer : tôt ou tard, boum. Ce qui est certain, c’est qu’au moindre mouvement baissier (petit concept technique qui fait chouette), on sait déjà quelle sera l’explication avancée. Experts et médias n’ont, en fait, qu’à attendre patiemment. Or, une prophétie qui finit forcément par se vérifier est, par définition, une prophétie à la noix.

L’épisode Brexit s’est tout entier déroulé sous le signe de l’irrationnel. Son traitement médiatique demeure, on le voit, tissé de pensées préconçues, explicites ou implicites, relevant totalement de ce qu’Alain Minc reconnaissait être des « convictions en forme d’évidences », en d’autres termes des articles de foi, des points de dogme échappant à toute démonstration logique. Que Le Monde ait pu annoncer en titre que la Grande Bretagne quittait « l’Europe » (et non l’Union Européenne) pourrait paraître anodin : on comprend bien que le référendum ne peut avoir prise sur une réalité géographique immuable. Pourtant, c’est aussi très révélateur d’une constante du discours médiatique : on parle de l’Union Européenne comme d’une réalité naturelle alors qu’elle est une construction politique (qui peut donc être contestée, modifiée, etc.). Corollairement, on inscrit son évolution dans un sens de l’histoire préécrit, croyance typiquement religieuse qui imprègne le prépensé médiatique. Si, comme le disait une journaliste, l’Europe a une « vocation naturelle à l’élargissement », alors le Brexit est un phénomène contre-nature. En tant que tel, il était imprévisible. Pire, il n’aurait jamais dû avoir lieu. Il y a eu un bug dans la matrice. L’irrationnel fut donc convoqué pour l’expliquer et l’on se demanda, sans rire : « quel rôle a joué le mauvais temps dans le vote britannique ? » Les augures se sont trompés mais, ainsi qu’en témoigne l’article du Monde, ils continuent de prophétiser : « le Royaume Uni va subir ceci, va au-devant de cela ». La scénarisation morale du réel a commencé largement en amont. Souvenez-vous : les uns « mènent une campagne pour essayer de convaincre de la nécessité de rester dans l’UE », quand les autres « collent des affiches de propagande ». Si les uns avaient gagné, on aurait titré sur leur « joie ». En revanche, les partisans du Brexit étaient « sonnés » : des idiots qui ne comprenaient rien aux conséquences de leur vote.

Mais il y a un mot qui a été adopté sans pincettes par tout le monde, à commencer par la presse britannique, sans faire tiquer personne : « divorce ». Pour ma part, je le mets sur le même plan que le « coup de pouce au smic », la « dose de proportionnelle » ou le « patron des patrons » : ce sont des images, impropres et biaisées, mais devenues incontournables. Des métaphores dont on a oublié qu’elles en sont et dont on n’envisage même plus de se passer.

En réalité, le seul critère qui permette de parler de divorce dans le cas du Brexit, c’est l’idée de séparation. Pour le reste, cela ne fonctionne pas. Pour divorcer, il faut être en couple. Et à partir du moment où le divorce est acté, le couple n’existe plus. Or, l’Union Européenne pré-Brexit ce ne sont pas deux mais vingt-huit États. Et le départ de la Grande-Bretagne n’a pas fait disparaître l’Union européenne. Pourtant, il fallait entendre les journaleux filer la métaphore : « Après le divorce britannique, quelle sera la réaction du couple franco-allemand ? ». Apparemment, c’était un ménage à trois… « Ce divorce pourrait en entraîner un second avec la décision écossaise d’organiser un nouveau référendum sur l’indépendance » : tant qu’à faire, ne vaudrait-il pas mieux parler d’amputation quand le divorce a lieu à l’intérieur de l’un des conjoints ? « On entre dans l’après Brexit, il va falloir s’entendre à l’amiable pour la garde des enfants » (absolument authentique : iTélé !). Là, c’est fort.

La métaphore est donc vaseuse. Mais son omniprésence dans la bouche des journalistes traduit très clairement le choix du registre émotionnel dans le traitement du Brexit. Ainsi, il paraît que les Britanniques « ont toujours entretenu un rapport d’amour-désamour avec l’Europe ». De même, que de place accordée à des initiatives comme les « hugs contre le Brexit » (faites un câlin à un Anglais pour le convaincre de voter in) ! Pour les grands médias, l’Union Européenne n’est pas une association politique et économique conclue par des États qui entendent en tirer avantage et se réservent le droit d’y cesser toute participation si ce n’était pas le cas. C’est une affaire de sentiments. Une promesse d’amour qu’on ne saurait rompre sauf à trahir le serment prêté devant monsieur le curé. Il est d’ailleurs surprenant de constater que, parallèlement à tous les efforts que l’on fait pour lui attribuer une connotation positive (cf. la presse féminine : une femme divorcée est une femme moderne et émancipée, un père divorcé est un mec super-sympa, etc.), la notion de divorce demeure, dans le cas du Brexit, nettement dépréciative.

Après tout, imaginons que l’on conserve la métaphore du divorce : celui-ci peut être vu comme une rupture de contrat entre adultes responsables, un nouveau départ dans la vie. Ou bien il peut signer un échec et être vécu comme un drame. C’est clairement la seconde interprétation que les médias ont choisie, contre l’air du temps. Associer la métaphore du divorce à un discours cataclysmique pourrait même être considéré comme totalement réactionnaire. C’est très révélateur. Il ne fait aucun doute, en effet, que s’il avait été possible, en haut lieu, d’interdire le divorce, pardon le Brexit, les journalistes auraient voté pour une telle disposition. Si on les étiquette un peu facilement « progressistes », les médias savent donc faire preuve d’un conservatisme strict sur certaines questions. Et lors du Brexit, ils ont parfaitement démontré la validité de l’accusation que lançait un jour contre eux Jean-Luc Mélenchon dans « On n’est pas couché », s’adressant, à travers Léa Salamé, à tous les journalistes : « Vous les médias, vous êtes le parti de l’ordre ! ».

Que ce soit clair : je n’ai pas d’opinion sur le Brexit, je n’en pense rien. Je me suis, comme bien d’autres, délectée des mines d’enterrement de nos maîtres à penser et du ridicule de leurs exagérations alarmistes. Mais je suis tout à fait disposée à concéder que le rejet de la doxa médiatique, violent et souvent accompagné d’une sévère paranoïa complotiste, n’est pas en soi une preuve de bonne santé intellectuelle. Est-il nécessairement, comme on voudrait nous le faire croire, un signe de bêtise ? Si c’est le cas, je pose cette question : est-il autre chose que la réaction normale de la bêtise méprisée face à la bêtise méprisante ?


 

 

La langue des medias

Destruction du langage et fabrication du consentement
Ingrid Riocreux
20,00 €

California nightmare

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Charles Manson en décembre 1970 (Photo : SIPA.AP21720957_000003)
Charles Manson en décembre 1970 (Photo : SIPA.AP21720957_000003)

Simon Liberati a ceci d’intéressant est qu’en lieu et place de se lancer dans ses romans dans une introspection complaisante de sa petite personne, une psy en direct devant tous les passants en somme, il préfère faire véritablement œuvre de littérature. Il évoque ici le crime le plus connu de la « famille » Manson commis en août 1969, le meurtre sauvage de Sharon Tate et de ses amis par des pauvres filles et un raté au nom des délires de leur gourou. Ce massacre marqua véritablement la fin des années 60 et de leurs illusions révélant la réalité derrière les apparences et l’utopie.

Il paraît que certains critiques ont accusé l’auteur de manquer d’empathie envers ses personnages, c’est tout l’inverse. Il s’identifie à chacun d’entre eux, y compris les pires, comprenant la complexité de leur humanité. Il montre aussi qu’un assassin fanatisé n’est pas un monstre en dehors de l’espèce humaine, qu’au contraire il se situe dans la « banalité du mal ». Le pitoyable primate se traînant à la surface de cette boule de glaise qu’est notre maison commune est capable du meilleur, est appelé à la Beauté mais il se laisse souvent aller au pire, à l’abject, se justifiant plus ou moins laborieusement de ses appétits.

Simon Liberati décrit très habilement le processus d’embrigadement des filles et des jeunes gens composant la « famille » de Charles Manson. Celui-ci n’est pas le seul dans son genre, un petit criminel minable ancien proxénète et dealer reconverti dans le sectaire, une affaire beaucoup plus juteuse, mélangeant satanisme, nazisme et utopie hippie dans un curieux mélange. Comme beaucoup de minables il était convaincu que le monde entier lui était redevable à commencer par ses « disciples ». Pour montrer leur allégeance ils devaient tous offrir une somme d’argent conséquente. Manson voulait provoquer « l’Helker Skelter », l’apocalypse. Il avait cru le comprendre en écoutant la fameuse chanson de « l’album blanc » des Beatles persuadé que celle-ci lui était spécialement adressée…


Charles Manson avait pour lui de comprendre instinctivement le fonctionnement des groupes grâce à son passé de taulard particulièrement, d’être un manipulateur hors pair mais pas un antéchrist fascinant ainsi qu’il fût souvent montré dans les médias de l’époque et encore maintenant. Car le spectacle s’empara des meurtres, des imbéciles écrivant toutes les ignominies sur les victimes, faisant des assassins des vedettes monnayant leur témoignage.

Il jouait sur du velours selon l’expression, ses adeptes de par leur conditionnement social étaient tout prêts à le suivre aveuglément, prêts à abandonner leur conscience, leur libre-arbitre. Ils conservent d’ailleurs inconsciemment les habitudes de la petite bourgeoisie dont ils sont tous issues. Les filles demeurent des « girl scouts » dociles, enthousiastes et conformistes, dans une compétition constante entre elles pour obtenir les faveurs de leur messie de pacotille. Les garçons demeurent des « mâles alphas » un peu jaloux du « quarterback », soucieux de leurs « prouesses » sexuelles.

Et ils avaient besoin de cet enfouissement total de leur être au sein d’un « grand tout » beaucoup plus confortable, la réflexion personnelle étant trop fatigante, trop inconfortable à leurs yeux. C’est aussi parce que leurs parents ne leurs transmettaient comme valeurs très étriquées qu’un matérialisme de bas étage, une avidité à posséder des gadgets tous plus inutiles les uns que les autres mais surtout pas d’idéaux ou de culture. L’auteur du livre y perçoit de nombreux prolongements avec notre société contemporaine. Les meurtriers de Sharon Tate ne sont pas très différents des gosses fanatisés par Daech. Ils ressemblent à ces petits occidentaux perdus, égorgeant, pillant, violant en Irak et en Syrie. Et eux également ne sont pas des monstres extraordinaires. Ils sont humains, victimes aussi de la vacuité des aspirations modernes.

En 2016, ce mal, comme le Mal en général, n’est toujours pas compris. Notre monde refuse son existence, ne l’admet pas, le refuse. L’admettre ce serait remettre en question l’individualisme consumériste, le besoin de satisfaire des pulsions n’ayant rien en commun avec l’hédonisme. Le Mal ne se cache pas dans l’ombre d’une caverne ou d’une grotte, il est en plein soleil, le soleil éclatant et le ciel bleu de la Californie dans le cas des tueries ordonnées par Charles Manson. Il se fit au son des « tubes » des Beach Boys, faussement innocents et insouciants. Ceux-ci furent proches de la « famille » du gourou assassin un temps…

Ce livre est un roman noir, et une histoire vraie, comparable dans son intention au De sang froid de Truman Capote. Il est plus dérangeant que l’introspection de privilégiés car montrer la nature humaine dans toute sa crudité a toujours été dérangeant pour ceux préférant le confort intellectuel, les certitudes, le sentimentalisme un peu niais à la mode, les vidéos de gentils petits chatons…

California girls, Simon Liberati, Ed. Grasset, août 2016.

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Le Québec pourra-t-il toujours « québéciser » les nouveaux arrivants?

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(Photo : Michel Craig - Flickr - cc)
(Photo : Michel Craig - Flickr - cc)

Au-delà des partis politiques officiellement constitués, il y a, dans notre société, des courants intellectuels et politiques assez structurés, que nous pourrions qualifier de partis idéologiques. Ces courants cherchent à imposer leurs thèmes et leurs enjeux dans le débat public, ils souhaitent même définir les termes de ce dernier, en édictant les critères de respectabilité permettant de distinguer les interlocuteurs fréquentables et ceux qui ne le sont pas. Il s’agit, en fait, d’exercer une hégémonie sur l’espace public, d’imposer ses idées comme les seules admissibles à tous les partis politiques – chacun pourra les décliner à sa manière mais aucun ne pourra les remettre en question fondamentalement. Il s’agit en fait de délimiter les limites du pensable et de refouler certaines positions dans le domaine de l’impensable – ceux qui voudraient néanmoins s’en réclamer devraient en payer le prix en subissant une forme d’ostracisme politique. On vise pour cela la maîtrise du vocabulaire : ceux qui déterminent de quelle manière on étiquette les idées et les partis disposent d’un immense pouvoir. Ils peuvent créer un effet d’attraction et de répulsion susceptible de normaliser certaines idées et d’en diaboliser d’autres.

Un de ces partis, et probablement un des plus puissants qui soit, c’est le parti immigrationniste. J’emprunte ce terme au politologue français Pierre-André Taguieff qui l’a forgé dans une perspective critique pour décrire cette idéologie qui prétend l’immigration massive est à la fois inévitable et nécessairement positive. En gros, on ne peut rien faire contre elle – on la naturalise en parlant de flux migratoires continus qui traverseraient l’histoire et contre lesquels les frontières ne pourraient pas grand-chose, l’humanité progressant vers un grand métissage mondialisé appelé à dissoudre toutes les nations pour former un jour un seul grand peuple mondial – et on devrait par ailleurs s’en réjouir parce qu’elle nous amènerait à la fois la prospérité et la une richesse morale sans précédent, qu’on nomme diversité. Le parti immigrationniste croit à la fois représenter le sens de l’histoire et avoir le monopole de la vertu. Il ne parvient pas vraiment à imaginer qu’on soit intelligemment en désaccord avec lui : partout, il traque les xénophobes, les racistes, les ignorants, les frileux et autres individus suspects qui doutent de ses dogmes. Il voudrait les condamner dans les marges politiques et ne plus leur permettre d’en sortir.

Le parti immigrationniste vient à nouveau de se faire entendre dans le cadre de la consultation publique sur la planification de l’immigration. Selon ce que nous apprenait récemment le Devoir, pour plusieurs intervenants, il faudrait hausser les seuils d’immigration. C’est la logique du toujours plus, qui correspond évidemment à l’intérêt électoral du Parti libéral et à l’intérêt national de la fédération canadienne, qui voit dans l’immigration massive un cadenas démographique permettant de sceller l’avenir constitutionnel du Québec. Cette politique du toujours est facilitée par le caractère terriblement timoré des partis d’opposition qui s’y soumettent, de peur de se faire accuser de racisme ou de xénophobie par les professionnels de dénonciation et autres commissaires idéologiques au service du politiquement correct. Ces derniers patrouillent l’espace public, à la recherche de nouveaux suspects à fustiger médiatiquement et à marquer au fer rouge de l’intolérance. De temps en temps, ils doivent lyncher médiatiquement un dissident pour faire un exemple : le parti immigrationniste ne tolère pas qu’on le contredise.

Le parti immigrationniste trouve ses appuis à la fois à droite et à gauche.

La droite néolibérale en représente une composante majeure : elle ne veut voir dans l’homme qu’un travailleur et dans un peuple, une population interchangeable avec n’importe quelle autre dans le vaste univers de la mondialisation. L’homme, pour elle, n’est au sens propre qu’une ressource humaine. Il faudrait dissoudre les frontières et les cultures pour que se concrétise la grande promesse d’une humanité mondialisée, délivrée des vieilles attaches qui entraient en contradiction avec une vision strictement économique du monde. L’homme déraciné serait ainsi disponible pour suivre les mouvements du capital. La droite néolibérale s’appuie sur une vision de l’homme strictement économique : l’homme est un être strictement privé, qui a peut-être des convictions ou des besoins identitaires, culturels ou politiques, mais qui ne doit pas les investir dans l’espace public, pour ne pas corrompre sa belle neutralité. On réduira le bien commun à des considérations strictement économiques – et il n’est pas inutile de rappeler que celles-ci sont démenties, à bien des égards, par les études qui contredisent ses vertus économiques en plus de déconstruire le mythe selon lequel elle permettrait de lutter contre le vieillissement de la population, comme nous le rappelait il y a quelques années à peine le livre Le remède imaginaire.

La gauche multiculturaliste représente l’autre grande composante idéologique du parti immigrationniste. Elle est fondamentalement hostile à la nation, entendue comme réalité historique assumant une identité culturelle forte. Son internationalisme radical l’amène à condamner l’État-nation – une structure selon elle périmée et génératrice d’exclusion. Cette hostilité se conjugue à celle qu’elle ressent à l’endroit de la civilisation occidentale. Pour la gauche multiculturaliste, les peuples occidentaux sont enfermés dans une logique d’intolérance néocoloniale et sont tentés, aujourd’hui plus que jamais, de se refermer sur eux-mêmes, par un réflexe de crispation identitaire. Il faudrait dès lors les délivrer de cette définition exagérément étroite d’eux-mêmes : l’immigration massive le permettrait, en diversifiant la population et en forçant l’identité collective à se recomposer en se désamarrant du seul «groupe démographique majoritaire» – parce que c’est ainsi qu’on parlera désormais de la nation historique. L’immigration massive permettrait aux sociétés occidentales de recommencer leur histoire en s’ouvrant à l’autre, dont on sacralisera l’identité et le droit à la différence. Il s’agira donc d’ouvrir les portes tout en sacralisant «l’autre», paré de toutes les vertus. On voit où cette vision des choses a conduit les sociétés européennes.

Évidemment, la question de l’immigration pose celle de l’intégration – le commun des mortels s’entête à la poser et envoie le signal qu’il se sent de plus en plus étranger chez lui. C’est essentiellement pour cela que l’immigration est devenue centrale dans la vie politique contemporaine. Le parti immigrationniste a décidé de la contourner en proposant de l’intégration une définition terriblement minimaliste. S’intégrer à une nation, aujourd’hui, consisterait essentiellement à en respecter les lois tout en habitant le territoire, ce qui consiste, pour l’essentiel, à transformer le citoyen en simple résident permanent d’un territoire administratif et juridique neutre vidé de toute profondeur historique. On pourrait même dire, de ce point de vue, qu’un touriste qui fait un long voyage dans un pays en devient pratiquement un citoyen, puisque la citoyenneté ne s’arrime plus sérieusement à une culture commune. Il faudrait d’ailleurs effacer le plus possible la distinction entre le citoyen et celui qui ne l’est pas. La diversité du monde doit s’abolir dans le fantasme d’une humanité unifiée par le marché et les droits de l’homme. Ceux qui tiennent à une définition plus substantielle de l’intégration seront accusés de s’enfermer dans la nostalgie et d’entretenir une conception passéiste de l’identité nationale. On le voit lorsqu’il est question d’enjeux comme le burkini dans le débat public : les mœurs ou la culture ne devraient plus compter dans la définition d’une intégration réussie. Nous sommes mêmes prêts à relativiser nos propres principes, comme l’égalité entre les sexes, pour ne pas avouer que l’intégration peut échouer pour peu qu’on la définisse sérieusement.

Ici encore, la droite néolibérale et la gauche multiculturelle s’entendent : pour la droite néolibérale, il suffit de travailler dans un pays pour y être intégré. On y revient : l’individu n’est plus qu’un agent économique. Pour la gauche multiculturaliste, on dira toujours que l’intégration est d’abord économique et on relativisera considérablement la question culturelle – on peut y voir une trace d’un marxisme jamais renié qui était aussi un économicisme, porté à croire que la culture et l’identité n’étaient pas des déterminants profonds dans une société. La gauche multiculturaliste se demande rarement, étrangement, si l’intégration culturelle n’est pas à bien des égards la condition de l’intégration économique. Elle refuse de se demander si une bonne manière de s’intégrer économiquement ne consisterait pas d’abord à envoyer un signal ostentatoire d’intégration culturelle à la société d’accueil. C’est qu’on le sait, pour elle, c’est à la société d’accueil de multiplier les accommodements raisonnables à l’endroit des immigrés. C’est la société d’accueil qui doit transformer ses institutions et sa culture pour les accommoder à la diversité. Dans cette perspective, si l’intégration ne fonctionne pas, elle n’aura qu’elle à blâmer. C’est la logique, absolument dominante dans les sciences sociales, de la culpabilisation du monde occidental.

Mais le réel a ses droits et il faut de temps en temps les rappeler. Les pays ne sont que des espaces administratifs neutres et on aura beau s’amuser, comme le font trop souvent les sciences sociales, à les déconstruire théoriquement, ils n’en demeurent pas moins bien vivants et attachés à une certaine forme de continuité historique. La France n’est pas qu’une étiquette neutre indifférente à la réalité qu’elle recouvre. Si on vidait la France de tous les Français pour les remplacer par des Norvégiens, des Suédois ou des Allemands, elle ne serait plus la France – ce rappel élémentaire suffit pour invalider une définition strictement juridique de la nation. De même pour le Québec : s’il était peuplé de Canadiens-anglais, d’Américains, ou d’Australiens, ce ne serait plus le Québec. Un pays n’est pas un corps politique décharné et désincarné – à travers sa mémoire, sa culture et ses mœurs, on trouve des affects, des sentiments, des réflexes, des images, des idées qui teintent la vie commune. C’est en s’appropriant tout cela qu’on s’intègre vraiment à un peuple, même si on ne saurait, naturellement, fixer l’identité dans une définition exhaustive et parfaitement explicitée dans un cadre juridique. Cela n’empêche pas un pays de fixer ses grands repères identitaires et de travailler à les conserver. Il faudra réapprendre à ancrer notre quête légitime d’universel dans une conscience des médiations particulières. Tout cela implique, évidemment, une grande finesse politique.

Le facteur démographique compte dans la définition d’une nation et on ne saurait sérieusement intégrer des immigrants si ceux des vagues précédentes d’immigration ne sont pas intégrées.  Quand on sait que l’immigration se concentre au Québec principalement à Montréal, et que la majorité historique francophone y devient peu à peu minoritaire, on est en droit de s’inquiéter. À Montréal, déjà, on a renoncé à faire du français la langue du pouvoir. On se contente d’assurer aux francophones des services en français, à la manière d’un accommodement raisonnable réservé à ceux qu’on appellera peut-être un jour les anciens Québécois. Dans les milieux qui se réclament d’un trudeauisme décomplexé, on peut aussi souvent entendre des gens dire avec une pointe de satisfaction dans la voix que d’ici quelques décennies, ce qu’on appelle la majorité historique francophone aura à ce point fondu démographiquement qu’elle ne sera plus que la plus grosse minorité du Québec. De cela aussi, on devrait s’inquiéter, car l’identité québécoise s’effacerait avec elle. C’est dans la mesure où elle est clairement le cœur de la nation qu’elle peut intégrer les nouveaux arrivants à se réalité. Si elle perd cet avantage, l’identité québécoise perdra toute force d’attraction et deviendra une identité communautarisée, réservée à ceux qu’on appelait autrefois les Canadiens-français, et condamnée à la folklorisation.

Disons tout cela autrement : c’est parce que les Québécois francophones demeureront très clairement majoritaires qu’ils pourront intégrer les nouveaux arrivants et les transformer … en Québécois francophones. Qu’on le veuille ou non, une cité ne flotte pas dans les idées pures et ne se laisser pas définir simplement par des valeurs abstraites : elle s’ancre dans une culture et on ne peut pas faire semblant que la démographie ne compte pas. Je le disais plus haut, certains soutiennent que la question du nombre ne compte pas et que seule compte celle des moyens investis dans l’intégration. L’intégration n’est pas qu’une affaire technocratique ou budgétaire. Poser la question du nombre, c’est poser celle de notre capacité à absorber des populations nouvelles et à les québéciser. C’est faire preuve d’un grand réalisme qui tient compte de toutes les variables qu’on devrait considérer dans la définition de l’intérêt national. Mais la philosophie politique dominante, qui pousse au déni des cultures et à leur déréalisation, est tout simplement incapable de renouer avec ce qu’on appellera une vision historique du monde.

La situation historique et géopolitique du Québec en Amérique du nord est fragile, c’est le moins qu’on puisse dire, et sa puissance d’intégration, qui est celle d’une petite nation très minoritaire à l’échelle du continent, est diminuée par sa participation à une fédération qui censure son identité en plus d’entraver constitutionnellement la défense de sa langue et de sa culture. Il y a quelque chose d’insensé à voir ses élites politiques se soumettre à la logique immigrationniste sans jamais douter de quoi que ce soit, sans jamais remettre en question cette vision du monde, comme si elle représentait le seul visage possible de la modernité. Elles y sont à ce point soumises que dans le débat public, il n’y a qu’une seule position légitime, comme nous l’a rappelé Philippe Couillard il y a quelques mois : celle d’une hausse systématique des seuils d’immigration. Et il suffit de ne pas vouloir les hausser et de les conserver à leur seuil actuel pour subir les pires accusations de la part des Tolérants et des Inclusifs. On comprend que dans ce contexte, l’option d’une baisse significative des seuils d’immigration, pour les accorder à nos capacités réelles d’intégration, est tout simplement inimaginable. C’est pourtant la seule qui soit vraiment raisonnable.

Il ne s’agit évidemment pas de plaider pour des frontières hermétiques et de vouloir imperméabiliser le Québec contre le monde extérieur. Je ne connais aucun partisan au Québec de ce qu’on appellera l’immigration zéro. Nul ne niera non plus la vertu d’un vrai cosmopolitisme qui permet aux cultures de se féconder entre elles ou de s’alimenter des apports extérieurs les plus riches. Certaines différences sont à valoriser, d’autres sont à critiquer. Mais il importe de sortir de la logique du toujours plus en renouant avec une réflexion sérieuse sur notre capacité d’intégration, qui n’est certainement pas illimitée. Si le Québec peut recevoir chaque année des immigrants, il n’est pas obligé de chercher à faire du chiffre comme le croit le parti immigrationniste. En fait, il faudrait poser la question de l’immigration rationnellement, en la délivrant des postulats idéologiques de l’immigrationnisme. Cette réflexion est difficilement détachable d’une autre sur les fondements de l’identité québécoise, ou du moins, sur les raisons communes que nous voulons investir au coeur de la cité.

De vraies questions doivent se poser : comment faire pour assurer le caractère français et l’identité francophone de Montréal – comment éviter, surtout, que la métropole ne développe une sorte de conscience de soi dénationalisée, détachée de l’ensemble québécois, et désireuse de se soustraire peu à peu au destin national? Comment éviter que le Québec ne se convertisse au nom de la mondialisation à une définition si édulcorée de lui-même qu’il se condamnerait à l’insignifiance? Comment éviter la formation de communautarismes ethnoreligieux se définissant dans un rapport victimaire avec la société d’accueil? Comment éviter la régression démographique – et conséquemment la régression politique- de la majorité historique francophone? Ces questions, on ne les posera qu’en confrontant directement le parti immigrationniste. Pour l’instant, peu se permettent de le faire.


Le multiculturalisme comme religion politique

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Cet article a été initialement publié dans Le Journal de Montréal

L’antiterrorisme au pays des bisounours

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Yann Jounot et Bernard Cazeuneuve lors d'une cérémonie en hommage à Ilan Halimi en février 2016 (Photo : SIPA.00742237_000015)
Yann Jounot et Bernard Cazeneuve lors d'une cérémonie en hommage à Ilan Halimi en février 2016 (Photo : SIPA.00742237_000015)

C’est un maillon essentiel de la chaîne du renseignement et de la lutte antiterroriste mais pourtant le poste de coordonnateur national du renseignement donne la bougeotte à ses titulaires. Le Conseil national du renseignement qui vise à améliorer la coordination des services de renseignement a connu cinq dirigeants différents depuis sa création en 2008. On pourrait pourtant naïvement penser qu’un peu de stabilité ne nuirait pas à l’efficacité de la politique antiterroriste.

Actuel titulaire du poste, Didier Le Bret, avait annoncé son intention de voguer vers d’autres horizons et d’abandonner son poste en pleine vague terroriste. L’intéressé se présentera aux prochaines législatives dans la 9ème circonscription des Français de l’étranger, sous l’étiquette socialiste.

Le préfet Yann Jounot a été choisi pour lui succéder lors du conseil des ministres de ce lundi 22 août. Cet ancien directeur de la protection et de la sécurité de l’Etat avait rédigé en octobre 2013 un rapport sur la prévention de la radicalisation. Classé « Confidentiel Défense » à l’époque, la diffusion de certains extraits par le journal La Croix avait valu à une journaliste d’être convoquée par la DGSI. Depuis, le rapport a été publié dans son intégralité par Mediapart (voir ci-dessous). Le site d’Edwy Plenel qui estime que « l’islamisme n’existe pas » et que « le burkini est un vêtement comme les autres », n’a pas eu de mots assez forts pour louer les qualités du document.

Eclairant sur la montée « d’un phénomène de radicalisation dont le terrorisme est la forme la plus extrême », le rapport dresse un constat sévère sur le retard de la France en ce qui concerne le repérage des jeunes radicaux et la nécessité d« une amélioration de la circulation de l’information entre les grandes directions du ministère (…) afin que les personnes qui ne sont pas prises en charge par le renseignement intérieur le soient par les autres dispositifs ».

La calinothérapie contre le djihadisme

Le rapport frappe pourtant par son angélisme quand il aborde les mesures à adopter alors qu’ont déjà eu lieu les attentats de Toulouse en mars 2012 perpétrés par Mohamed Merah et que Manuel Valls a évoqué le chiffre de 700 Français tentés par le djihad. Alors ministre de l’Intérieur, Valls y voit le « plus grand danger auquel nous devrons faire face dans les prochaines années ».

En 18 pages, le préfet Jounot s’emploie, lui, soigneusement à ne surtout pas caractériser la menace qui pèse sur la France puisqu’il n’utilisera jamais le terme « islamisme » dans son rapport ! Le bon docteur Sigmund pourra certes nous expliquer que le déni est un mode de défense qui consiste en un refus par le sujet de reconnaître la réalité d’une perception traumatisante. Si tel est le cas, le préfet Jounot est, en 2013, déjà un grand traumatisé du péril islamiste.

L’auteur s’égare même quand, animé par un souci de ne jamais stigmatiser, il se laisse aller à écrire « qu’aucune religion n’est épargnée » sans jamais citer aucun exemple français sur lequel s’appuie ce constat douteux.

S’il s’interdit de caractériser précisément la menace, l’auteur ne peut totalement l’ignorer. Ainsi le préfet pointe la désorganisation du CFCM (Conseil français du culte musulman ) et juge « opportun de favoriser l’élaboration et la diffusion de textes et de manuels d’apprentissage de l’islam pouvant constituer une alternative à l’abondante littérature salafiste qui sature aujourd’hui le marché du livre religieux musulman. »

L’essentiel du rapport est un démontage de la politique sécuritaire que le futur coordinateur national du renseignement juge sans doute alors beaucoup trop agressive — nous sommes en 2013 !  —. Politique à laquelle, le préfet Jounot préfère une « ligne de réponse apaisée » toute en prévention raisonnable. La calinothérapie contre le djihadisme, personne n’y avait encore pensé.

Largement inspiré par un sociologisme qui n’en finit pas d’aveugler une partie de la gauche le rapport entend privilégier une « approche sociale », « favoriser la détection précoce » mais aussi l’enseignement de l’esprit critique, la mise en place d’un contre-discours sur Internet ou l’orientation vers des actions humanitaires comme alternative à la tentation du djihad. On se pince !

En avril 2014, dans un article du journal l’Opinion, le journaliste Jean-Dominique Merchet, spécialiste des questions de défense reviendra sur le rapport Jounot : «  Il s’inspire, pour partie, des politiques mises en œuvre en Grande-Bretagne depuis les attentats qui avaient fait 56 morts dans les transports publics à Londres, le 7 juillet 2005.“Nous voulons faire de la détection précoce, avant même que la police n’intervienne”, explique un proche du dossier. Il s’agit d’une “approche sociale”, impliquant les familles, les éducateurs, les collectivités locales, éventuellement des associations comme le Centre de prévention des dérives sectaires liées à l’islam (CPDSI) de Dounia Bouzar, ainsi que des “référents religieux”, selon le terme retenu. (…) Les promoteurs de ces mesures font sans doute preuve d’un certain irénisme lorsqu’ils assurent que l’enseignement de “l’esprit critique” ou l’orientation vers des “actions humanitaires” permettront de remettre ces jeunes dans le droit chemin… » C’est peu dire.

Ne froisser surtout personne

Le rapport se révèle également d’une prudence de Sioux sur les errements de la politique extérieure française se limitant à deux lignes, toutes en circonvolutions millimétrées, sur la nécessité de « prendre en compte la prévention de la radicalisation dans le cadre de nos dialogues politiques et de nos coopérations bilatérales avec les partenaires qui ont une influence idéologique internationale, en particulier dans les pays du Golfe ». Soucieux de ne froisser ni le Quai d’Orsay, ni le ministère de la Défense, aucun des pays du Golfe concerné — clientèle privilégiée de l’industrie de défense française —par le phénomène n’est évidemment cité…

Surtout ne froisser personne, tel était d’ailleurs l’objectif visé par ce rapport selon un ancien haut fonctionnaire du ministère de la Défense : « C’est le type de rapports dont on dit qu’ils sont classés Confidentiel Défense parce qu’ils ne contiennent aucune information sérieuse… Le rapport ne devait égratigner aucune administration. Donc on n’y trouve rien sur la politique d’expulsion des salafistes et rien contre la politique extérieure française. L’important dans ce genre de nominations n’est d’ailleurs pas la compétence mais le corps auquel il faut donner satisfaction. En l’occurrence comme le prédécesseur du préfet Jounot était un diplomate, il fallait cette fois satisfaire la préfectorale. »

Un jeu de chaises musicales bien rodé dans la haute administration française mais qui laisse perplexe sur les priorités de la lutte antiterroriste et l’efficacité des moyens mis en œuvre…

Montebourg: une candidature qui fera pschiit?

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Arnaud Montebourg lors de la Fête de la rose de Frangy-en-Bresse (Photo : SIPA.00768770_000008)
Arnaud Montebourg lors de la Fête de la rose de Frangy-en-Bresse (Photo : SIPA.00768770_000008)

Le faux suspense n’aura pas duré. Depuis dimanche, Arnaud Montebourg est officiellement candidat à la présidence de la République, au motif que le bilan de Hollande ne serait « pas défendable ». Dans son fief de Frangy-en-Bresse, le héraut de la démondialisation cru 2011-2012 a remis le couvert, mâtinant son discours de clins d’œil au non-alignement gaulliste, histoire de se démarquer des deux précédents quinquennats. Voyant dans le refus de nationaliser Florange le péché originel du hollandisme présidentiel, Montebourg justifie son aventure personnelle — à l’intérieur ou en dehors des primaires de la gauche — par le renoncement de la gauche à incarner une alternative économique. Vieilles lunes néokeynésiennes, jureront certains, persuadés que l’ordolibéralisme bruxellois devrait s’imposer à tous, version May, Macron ou Renzi, suivant que vous soyez souverainiste britannique, social-libéral français, ou démocrate italien.

Le service pour tous ? Un peu court…

Je ne m’étendrai pas sur ces questions économiques, du reste passionnantes. Pas seulement par incompétence crasse dans ce domaine, mais parce qu’Arnaud Montebourg déroule déjà un argumentaire fort étayé en la matière. On serait plutôt tenté de critiquer ce qu’il ne dit pas, empêtré qu’il est dans un économisme forcené. De ce point de vue, l’ancien ministre du Redressement productif est l’exact inverse des impétrants à la primaire de la droite, lesquels rivalisent de propositions austéritaires impopulaires qu’ils maquillent sous des slogans identitaires en écho aux préoccupations des Français. Pour se démarquer de Juppé, zélote de « l’identité heureuse », Sarkozy parodie l’anaphore hollandienne, avec sa dose de boursouflure : « Il n’y a pas d’identité heureuse lorsque les règles de la République sont à ce point bafouées. Il n’y a pas d’identité heureuse lorsqu’on accepte des accommodements “raisonnables” par souci prétendu d’apaisement», écrit l’ex-chef de l’Etat. Il n’y a pas d’identité nationale heureuse quand la politique menée conduit à ce qu’il n’y ait plus une seule France, mais une agrégation de communautés, d’identités particulières, où le droit à la différence devient plus important que la communauté de destin. »

Que nous dit Arnaud Montebourg pour répondre à l’exaspération des Français, ulcérés par la multiplication des attentats et des revendications victimaires ? D’après une enquête Ipsos, seuls 11% de nos compatriotes pensent que l’immigration est une chance pour la France. Montebourg est assurément de ceux-là puisqu’il qualifie les polémiques sur le burkini d’« affaire subalterne » et propose de conjurer le péril terroriste par la réintroduction d’un service civique ou militaire général. Très bien, mais un peu court, jeune homme : rétrospectivement, imagine-t-on rééduquer à coups de crédos laïques et vivre-ensemblistes les Merah, Kouachi ou Coulibaly avant qu’ils ne commettent l’irréparable ? Dans son livre d’entretiens avec Gérard Berréby, l’ex-situationniste belge Raoul Vaneigem se souvenait de ses vertes années de service militaire durant lesquelles il comptait faire un usage révolutionnaire du maniement des armes. On cauchemarde devant l’instrumentalisation du service que feraient des « loups solitaires » dissimulés sous des discours lénifiants, jusqu’au jour où leurs cellules dormantes se réveilleraient.

Mais dans la mythologie montebourgeoise, parfaitement sympathique au demeurant, le redressement économique tient lieu de redressement moral. C’est à regretter que Montebourg n’écoute pas davantage le courageux Malek Boutih, plutôt que d’exhiber ses quartiers de noblesse immigrée en rappelant pour la cinq-millième fois l’origine algérienne de son grand-père maternel.

Beaucoup rétorqueront qu’il n’y a point de salut à chercher sur le terrain identitaire et sécuritaire du côté de la gauche. On leur opposera la lucidité d’un Chevènement, ou même la légère inflexion de l’infatigable militant de la laïcité Jean-Luc Mélenchon qui en viendra peut-être à appeler les islamistes par leur nom si la saignée terroriste continue.

Le candidat des CSP+ mal-pensantes ?

En 2012, la cavalcade de Montebourg faisait souffler un vent frais sur la primaire du PS. Le troisième homme parlait démondialisation, protectionnisme et même (un peu) de souveraineté. Certes, l’ex-jeune fabiusien estimait déjà que l’immigration et les entorses au mode de vie français (prières de rue, voile, refus de la mixité…) relevait de problèmes imaginaires, agités par le Front national. Mais ses 17% des suffrages aux primaires de la gauche n’étaient pas volés.

Cinq ans plus tard,  en plein état d’urgence, alors que la menace terroriste n’est pas près de disparaître, Montebourg se cantonne à jouer le rôle du candidat des CSP+ mal-pensantes. Un peu à la manière du phénomène Bernie Sanders, dans lequel Lauric Henneton reconnaît la révolte anti-élites de la jeunesse diplômée. Tel Trump raflant la mise de la working class blanche, Marine Le Pen récupérera les voix des déclassés. Vampirisé par ses tabous, l’ancien député de Saône-et-Loire se retrouvera lui piégé par le processus des primaires qu’il a enclenché.

Qu’il se lance à l’intérieur du PS et c’en sera fini de sa singularité, puisque la participation au primaire vaut quitus final à François Hollande. Qu’il tente une aventure solitaire, ses adversaires socialistes auront beau jeu de railler le concepteur des primaires, contempteur de la Ve République, élancé dans une échappée solitaire gaullienne, le tout sans parti structuré ni programme innovant.

Montebourg mise sans doute sur la déconfiture de la gauche à la présidentielle afin de préparer l’après-Hollande. C’est oublier qu’aux yeux d’une majorité de Français, les hommes du passé seront aussi ceux du passif.

Aux malcomprenants de la laïcité

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(Photo : SIPA.00664616_000002)
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La question de la laïcité revient avec force dans le débat politique actuel à l’occasion des polémiques sur le « burkini ». J’en veux comme preuve le fait que sur le carnet RussEurope il y a eu, du 15 au 18 août, correspondant à la publications de notes sur le « burkini » et la laïcité, plus de 76 000 connexions, soit en 4 jours le tiers de la moyenne mensuelle.

Pourtant, la notion de laïcité est elle-même mal comprise et en découlent confusions et erreurs, qui ne font qu’obscurcir le débat. Les interventions intempestives d’une partie de la « gauche », tenant un discours du genre « libéral-libertaire », ne font que rajouter à la confusion. Il faut rappeler un certain nombre de principes, qui avaient été élaborés dans un ouvrage que j’ai publié au début de cette année[1. Sapir J., Souveraineté, Démocratie, Laïcité, Paris, Michalon, 2016.], pour permettre une discussion au fond.

1) La laïcité principe d’organisation politique

Ce qui fonde la laïcité, c’est la nécessité de dégager l’espace public de thèmes sur lesquels aucune discussion raisonnable c’est-à-dire fondée sur la raison ne peut avoir lieu. La laïcité est donc un principe d’organisation de l’espace politique, et par extension de l’espace public. C’est l’une des leçons chèrement apprise par la France (et une partie de l’Europe) lors des guerres de religion du XVIe siècle. La laïcité ne se comprend que pour qui conçoit le « peuple » comme une assemblée politique et non ethnique ou religieuse, et elle apparaît comme le pendant de la souveraineté. En effet, la souveraineté, en faisant entrer la question du pouvoir dans le monde profane, impose en réalité le principe de laïcité. Tel est l’enseignement d’auteurs comme Bodin, Hobbes et Spinoza.

Ce qui permet la laïcité, c’est la distinction entre sphère publique et sphère privée. Tant que cette distinction n’existe pas, on ne saurait parler de laïcité. De ce point de vue la laïcité est le contraire du totalitarisme qui, lui, prétend asseoir une vision totale en niant la distinction entre ces deux sphères. La laïcité et la démocratie partagent donc les mêmes préalables. Mais la distinction entre ces sphères est mouvante, historiquement déterminée. Cela impose de reformuler constamment les matérialisations de ce principe.

Certaines de ces matérialisations sont contenues dans la loi. On parle beaucoup et trop de la loi de 1905. Mais cette loi n’est pas à proprement parler une loi de laïcité ; elle n’est qu’une loi de séparation de l’église et de l’État, de plus édictée dans un contexte particulier, qui vise à une forme de pacification de la question religieuse. De ce point de vue, les rappels, à la loi de 1905 sont inopérants car ils identifient et cantonnent la laïcité à des règles juridiques particulières alors que la laïcité est un principe politique qui peut, selon les sociétés et les époques, prendre des formes juridiques différentes.

2) Un principe n’est pas une valeur

Une autre confusion vient de l’assimilation de la laïcité avec une valeur individuelle, comme l’est la tolérance. Or, la question de la tolérance ne fixe que les limites qu’un individu s’impose à lui-même, mais non des principes.

Un principe politique organise un espace et se matérialise en règles spécifiques. Certaines de ses règles peuvent être des règles de liberté (la liberté de culte par exemple) mais d’autres sont des interdictions. Un des problèmes majeurs que rencontre aujourd’hui le principe de laïcité vient justement de l’incapacité de nombreuses personnes à se représenter la société autrement qu’à travers le rapport qu’elles ont directement avec cette dite société. D’où, bien évidemment, l’idéologie « libéral-libertaire », qui ne fait que donner forme à l’individualisme le plus crasse. Or, dans le même temps que les sociétés capitalistes modernes « produisent » l’individualisme (au sens vulgaire du terme) de la manière la plus brutale, elles imposent – à travers la réalité de la densité sociale[2. E. Durkheim, Les règles de la méthode sociologique, PUF, coll. Quadriges, Paris, 1999 (première édition, Paris, 1937).] – la nécessité de penser la société à travers une vision holiste.

Il convient alors de ne pas la transformer en une nouvelle religion, comme l’a tenté, après d’autres, Vincent Peillon[3. Ce terme fut utilisé par Vincent Peillon, qui fut Ministre de l’Éducation nationale de 2012 à 2014. Vincent Peillon, Une religion pour la République, Seuil, La Librairie du XXIe siècle, janvier 2010.]. Ces termes recouvrent la tentative de sacraliser un certain nombre de principes. Ils oublient que la laïcité est un principe politique et non une position philosophique[4. Bodin J., Colloque entre sept savants qui sont de différents sentiments des secrets cachés des choses relevées, traduction anonyme du Colloquium Heptaplomeres de Jean Bodin, texte présenté et établi par François Berriot, avec la collaboration de K. Davies, J. Larmat et J. Roger, Genève, Droz, 1984, LXVIII-591. Il sera fait dans cet ouvrage référence à ce texte comme Heptaplomeres.], même si il y a une philosophie qui peut s’inspirer de ce principe.

Sur le principe, la reconnaissance des deux sphères de la vie des individus et l’appartenance de la religion à la sphère privée, par contre il n’y a pas à transiger. C’est bien dans une exclusion de la place publique des revendications religieuses et identitaires que pourra se construire la paix civile.

3) De la séparation entre sphère publique et sphère privée

Cette séparation, pourtant, ne saurait être stricte. D’une part en raison de la contribution de nos valeurs individuelles à notre vie en société, et d’autre part en raison des habitudes, coutumes, et comportements, qui constituent de ce point de vue le soubassement historique de toute société, mais aussi les bases de leurs différences. Cela explique – en partie – la spécificité « française » du débat, mais aussi la sensibilité légitime de la société française à la question du « burkini ». L’un des facteurs importants dans la reconfiguration de la séparation entre sphère privée et sphère publique a été la reconnaissance (ô combien tardive) de l’égalité entre hommes et femmes. Cette reconnaissance s’inscrit, dans les sociétés d’Europe occidentale à la fois dans l’histoire longue (de « l’amour courtois » à la volonté des maris de préserver la vie de leurs épouses par des formes de contrôle des naissances dès le XVIIIe siècle[5. A. Burguière, « Le changement social: histoire d’un concept », in Lepetit, (ed.), Les Formes de l’Expérience. Une autre histoire sociale, Albin Michel, Paris, 1995, pp. 253-272.]) et dans l’histoire « courte », marquée par la première guerre mondiale et les mouvements qui ont associé la lutte pour des droits politiques, sociaux et démocratiques (avortement, contraception) dans la seconde moitié du XXe siècle.

Cela implique qu’une attention particulière doit être consacrée à ce qui, dans des comportements, peut constituer une tentative de remise en cause de cette égalité, et en particulier par des tentatives de marquage « au corps » visant à stigmatiser une soi-disant « infériorité » des femmes. La question de l’égalité entre hommes et femmes se devrait de trouver une application juridique plus explicite. Rappelons que le principe en est inscrit dans le préambule de la Constitution[6. https://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=LEGITEXT000006071193&dateTexte=&categorieLien=cid]. Tout « marquage au corps », dès lors qu’il est porteur de ségrégation, est une atteinte au principe d’égalité. C’est d’ailleurs bien comme cela que l’interprètent des personnes issues ou vivant dans des sociétés de tradition musulmane[7. https://environnement-energie.org/2016/08/16/un-vetement-pas-comme-les-autres/ ; http://www.mondafrique.com/les-theories-fumeuses-d-une-marocaine/a-lattention-des-defenseurs-du-burkini/ ; http://fr.le360.ma/blog/le-coup-de-gueule/burqa-plage#.V7LtEl4rTNv.twitter]. Très clairement, sur ce point, la loi est défaillante.

La séparation des sphères privées et publiques est donc aussi toujours socialement contextualisée, historiquement et géographiquement. Méfions-nous donc des anachronismes qui cherchent à présenter comme invariant des formes nécessairement mouvantes ; nous ne sommes plus en 1905.

4) La paix religieuse et la souveraineté

La question de la paix religieuse est aujourd’hui un élément clef de la paix civile. Cette question implique que des règles soient clairement tracées pour empêcher des provocations. Cette paix implique qu’en contrepartie le libre exercice des cultes soit garanti, bien entendu dans le cadre de la loi. Cette paix implique aussi une intolérance absolue par rapport au soi-disant « délit de blasphème ». Il convient, ici, de se rappeler les mots écrits par John Locke, dans son Essai sur la tolérance : « Il est dangereux qu’un grand nombre d’hommes manifestent ainsi leur singularité quelle que soit par ailleurs leur opinion. Il en irait de même pour toute mode vestimentaire par laquelle on tenterait de se distinguer du magistrat et de ceux qui le soutiennent ; lorsqu’elle se répand et devient un signe de ralliement pour un grand nombre de gens… Le magistrat ne pourrait-il pas en prendre ombrage, et ne pourrait-il pas user de punitions pour interdire cette mode, non parce qu’elle serait illégitime, mais à raison des dangers dont elle pourrait être la cause ? »[8. Locke John, Essai sur la Tolérance, Paris, Éditions ressources, 1980 (1667).]. L’amour que l’on doit avoir pour la liberté individuelle n’interdit nullement, que dans certains contextes, le pouvoir politique puisse procéder à une interdiction, au nom de l’ordre public. C’est très précisément ce dont il est question à propos du « burkini ».

Je reprends alors une des expressions de Bernard Bourdin, théologien et philosophe, dans un dialogue que nous avons eu ensemble, et qui sera publié à la fin de l’année[9. Ce livre sera publié au Cerf cet hiver.]. Quand il dit « il n’y a pas de parti politique du royaume de Dieu », c’est aujourd’hui une idée fondamentale. Elle signifie à la fois que l’on ne peut prétendre fonder un projet politique sur une religion, et que la démarche du croyant, quel qu’il soit, est une démarche individuelle, et de ce point de vue elle doit être impérativement respectée. Mais, elle ne s’inscrit pas dans le monde de l’action politique qui est celui de l’action collective. C’est bien ici une des fondations de la laïcité. Cependant, comment devons-nous réagir face à des gens qui, eux, ne pensent pas cela, soit qu’ils considèrent que le « royaume de Dieu » peut avoir un parti politique (et on le voit des intégristes chrétiens aux Etats-Unis aux Frères musulmans) soit qu’ils considèrent que les deux cités, pour reprendre Augustin[10. Saint Augustin, La Cité de Dieu, Trad. G. Combés, revue et corrigée par G. Madec, Paris, Institut d’études augustiniennes, 1993.], sont sur le point de fusionner, comme c’est le cas de courants messianiques et millénaristes comme les salafistes ?

On voit bien ici le problème. Ces courants, pour des raisons différentes, contestent – par des méthodes elles aussi différentes – l’idée même de laïcité. Or, cette idée est essentielle à la formation d’un espace politique, certes traversé d’intérêts et de conflits qui donnent naissance aux institutions, mais néanmoins gouverné par des formes de raison, espace politique indispensable à la construction de la souveraineté et de la nation. Faut-il donc les laisser faire, au nom des libertés individuelles qui sont une application de la raison, en sachant qu’ils sont en réalité porteurs de principes absolument antagoniques qui, s’ils triomphaient, rendraient impossible l’existence de ce type d’espace politique – et donc les libertés individuelles – au nom desquelles, en particuliers ceux qui considèrent que le « royaume de Dieu » peut avoir un parti politique, prétendent avancer ? La question est moins compliquée avec les courants qui prétendent à la fusion entre les « deux cités ». Ceux-là, en un sens, se mettent directement hors-jeu. D’où, de mon point de vue, la nécessité impérative de ne pas se concentrer exclusivement sur ces courants (les salafistes en particulier) et de fonder l’organisation politique sur ce que j’ai appelé « l’ordre démocratique »[11. Voir Sapir J., Souveraineté, Démocratie, Laïcité, Paris, Michalon, 2016 et, Idem, Les économistes contre la démocratie – Les économistes et la politique économique entre pouvoir, mondialisation et démocratie, Albin Michel, Paris, 2002.].

La laïcité n’est pas un cadre juridique et ne se réduit pas à la loi de 1905, c’est l’une des leçons du débat actuel. Mais il faut aussi comprendre que les frontières entre sphère privée et sphère publique ont changé, à la fois du fait des évolutions de la société et du fait des mutations techniques. Pourtant, la notion de frontière, elle, demeure. Elle est fondamentale pour la démocratie et contre le totalitarisme.

La laïcité se matérialise différemment selon le contexte historique et culturel de chaque nation. La souveraineté, elle, nous impose de penser le « peuple » comme source de cette souveraineté et ce « peuple » est une construction politique, avec son histoire et ses traditions héritées de combats passés. Plus la souveraineté se délitera et plus les individus chercheront dans des appartenances de substitution, comme les appartenances religieuses, des remèdes à la perte du sentiment d’appartenance national. Plus elle se renforcera et plus la pacification de la société pourra progresser. Ce n’est que depuis que la souveraineté est ouvertement bafouée, contestée, que nous constatons cette remontée du problème religieux qui cache, en réalité, une forme de sentiment identitaire.

Retrouvez cet article sur le blog de Jacques Sapir.

Burkini, par magazinecauseur

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Brexit: les hordes de zombies tardent à arriver

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Cillian Murphy dans le film de Dany Boyle, "28 jours plus tard".
Cillian Murphy dans le film de Dany Boyle, "28 jours plus tard".

Un taux de chômage proche des 80%, un revenu mensuel brut par habitant aux alentours de 57 dollars, une espérance de vie estimée à 56 ans… Bienvenue au Zimbabwe qui, selon les prévisions du journaliste de Libération Jean Quatremer, devait être l’avenir du Royaume-Uni si jamais ses citoyens osaient opter pour le Brexit. Mais il faut croire qu’il existe des phares de la pensée qui n’éclairent pas plus loin que leurs pieds. Car exactement deux mois après le référendum, l’apocalypse zimbabwéenne n’a pas eu lieu.

Ni l’ONU ni aucune ONG n’a dépêché sur place ses équipes. On nous avait pourtant vendu un scénario digne d’un film catastrophe, un quasi remake du film de Danny Boyle, 28 jours plus tard, décrivant le Royaume-Uni ravagé par un virus changeant en zombie ses hôtes humains.

A vous désespérer un survivaliste. Rien, aucune émeute, pas même un petit pillage de magasin. Pis encore, à en croire l’AFP, les ventes aux détails « ont nettement rebondi de 1,4% en juillet, bien plus que prévu par les analystes ». La baisse de la livre (tiens, tiens) a même favorisé la consommation des touristes européens. Si bien que « le chômage, nous dit un « expert »,  est historiquement bas ».

Alors bien sûr, la bourse a un peu fait le yoyo. Mais ça se saurait si la planète finance se comportait de façon totalement rationnelle.

Il y en est une, en revanche, qui a su se montrer très rationnelle. C’est Theresa May. Comme l’a expliqué à merveille ici même David Desgouilles, cette partisane du « remain » devenue Premier ministre a affirmé « sa volonté de redonner à son pays une politique industrielle », créant « une forme de Commissariat général au Plan ». C’est donc peut-être cela l’apocalypse tant redouté par Quatremer et consorts : un pays qui reprend politiquement et économiquement en main son destin !

Les défenseurs de l’islam sont-ils « islamophobes »?

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Une plage turque en 2006 (Photo : SIPA.00583740_000003)
Une plage turque en 2006 (Photo : SIPA.00583740_000003)

Le burkini est une « tentative de reconnexion (…) entre les marqueurs religieux et les marqueurs culturels modernes » affirme sans sourciller Olivier Roy, politologue et « spécialiste de l’islam » dans une interview publiée par Francetvinfo dimanche. Si l’affirmation peut, au premier abord, surprendre, l’explication du politologue est en revanche limpide : « Le groupe Etat islamique ou les talibans n’autoriseraient jamais le burkini. »

Certes, sur ce dernier point, Olivier Roy a sans doute raison. Mais doit-on pour autant considérer cette tenue comme « moderne » et comme « l’exemple même de la gentrification de la pratique religieuse », ainsi qu’il l’affirme un peu plus loin dans l’interview ? Jusqu’à preuve du contraire, l’Etat islamique et les talibans ne se sont jamais installés sur le sol français, en quoi devrions-nous alors considérer comme une avancée le fait que certaines femmes musulmanes aient le droit d’aller se baigner en burkini ?

Eh bien parce que « le burkini est typiquement une tenue de femme de deuxième ou de troisième génération des descendants d’immigrés maghrébins » nous explique l’inénarrable politologue, avant d’ajouter : « Ce n’est pas leur mère qui le porterait. Si elles avaient voulu le faire, elles l’auraient fait tout habillé. »

Non content d’estimer que tout ce que ne font pas les talibans et l’Etat islamique doive être marqué du sceau du progrès, Olivier Roy considère que jusqu’à une époque très récente, aucune femme musulmane française ne se sentait la liberté d’aller se baigner en maillot de bain. Diantre, ne serait-ce pas là un propos « islamophobe », comme aiment à le dire certains journalistes, se souciant peu de différencier religion (que l’on a le droit de critiquer) et pratiquants (qu’il faut respecter) ? Chaque musulman ne vit-il pas sa foi à sa manière et n’y a-t-il pas des centaines et des milliers de Français musulmans pour qui le corps ne doive pas nécessairement être couvert pour plaire à Dieu ?

Non car pour Olivier Roy comme pour beaucoup de médias qui assimilaient il y a quelques jours les musulmans à une communauté (et parfois d’ailleurs les Corses à une autre !) lors de la rixe de Sisco, ceux qui pratiquent l’islam parlent d’une seule et même voix : « Cela risque de créer un sentiment de rejet et de dégoût chez les musulmans qui risque de se traduire par un repli identitaire » explique-t-il à propos de l’interdiction du burkini sur certaines plages, avant d’ajouter, tout en nuances (et sans amalgame bien sûr) : « Les arguments utilisés par les antisémites dans les années 20 sont aujourd’hui repris à propos de l’islam. »

En donnant l’illusion que les musulmans parlent toujours d’une seule voix, les médias entretiennent l’idée que ces citoyens se définissent avant tout pas leur appartenance à leur religion et contribuent à faire croire qu’ils sont nécessairement fermés sur eux-mêmes et incapables de recul critique. En dénonçant sans cesse la stigmatisation de telle ou telle catégorie dans son ensemble, ils en font des cas à part, inassimilables au reste de la population. Dans ce contexte, les extrémistes en tout genre n’ont même plus besoin de faire pression sur les modérés, les médias le font pour eux.

Burkini, par magazinecauseur

Osez l’alterféminisme!

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De gauche à droite et de haut en bas : Thérèse Hargot, Eugénie Bastié, Peggy Sastre et Iseul Turan (Photos : Hannah Assouline et Natacha Nikouline)

De gauche à droite et de haut en bas : Thérèse Hargot, Eugénie Bastié, Peggy Sastre et Iseul Turan (Photos : Hannah Assouline et Natacha Nikouline)Le vent tourne du côté du deuxième sexe. Une copine journaliste dans la presse féminine m’avait prévenu : « Des Antigones à Eugénie Bastié, j’observe un phénomène nouveau : des jeunes femmes idéologisées « nature et tradition », sans serre-tête ni collier de perles, parfois même en bottes de moto ou avec des boucles dans le nez, qui s’attaquent au néoféminisme tendance Najat. » Ouh là ! pas d’amalgame, ma grande ! Quoi de commun entre la transhumaniste Peggy Sastre (un cas à part), la catho-décroissante Eugénie Bastié, la sexologue Thérèse Hargot et l’anticapitaliste de droite Iseul Turan, porte-parole des Antigones ? Rien, sinon que ces jeunes femmes ne se reconnaissent aucunement dans le progressisme immense et rose que nous vend la gauche de gouvernement menée par le parti soci(ét)aliste et son rejeton Osez le féminisme.

Pour reprendre une terminologie à la mode, on pourrait taxer ces pétroleuses d’« antiféministes », selon la définition que le philosophe Antoine Compagnon donne des « antimodernes » : des modernes revenus des illusions de la modernité. Ainsi, nul n’entend contester la « première vague » du féminisme ayant ferraillé en faveur de l’égalité des droits à la fin du XIXe siècle. C’est à partir des années 1960 que le bât blesse. Tout progrès ayant son revers, les « conquêtes » de la révolution sexuelle, considérée comme la « deuxième vague » du féminisme, de la pilule contraceptive au droit à l’avortement, font aujourd’hui l’objet d’attaques en règle. Quoique personne ne songe à remettre le dentifrice dans le tube, la critique des effets secondaires de la pilule, de la « banalisation » de l’IVG que portent Eugénie, Thérèse et Iseul fait désordre au pays du MLF.[access capability= »lire_inedits »]

Clara, doctorante en « études de genre », relativise ce retour de bâton : « Le féminisme est traversé de part en part par des zones-limites : des problématiques à la frontière entre féminisme et antiféminisme, qui risquent donc à tout moment de se retourner contre le mouvement. Par exemple, la question de la prostitution fait débat. » C’est peut-être le seul point commun entre féminisme et islam sunnite : aucune de ces deux Églises n’est apte à excommunier l’incroyant, le blasphémateur ou le terroriste, au prétexte qu’il n’aurait rien à voir avec la foi dont il se réclame.

Dès la fin de la décennie 1970, la poétesse et spécialiste de Sade Annie Le Brun, issue des milieux surréalistes, s’agaçait du « terrorisme idéologique de la femellitude » sur le plateau d’Apostrophes, où elle venait défendre son essai Vagit-prop. Son dépeçage du « corporatisme sexuel qui nivelle toutes les différences pour imposer la seule différence des sexes » parle à ses cadettes Élisabeth Lévy et Natacha Polony, pourfendeuses des émasculatrices d’ « Osez le clito ».

S’engouffrant dans cette brèche béante, la génération Y a tiré un grand coup de semonce médiatique en avril dernier, avec la publication du pamphlet antiféministe d’Eugénie Bastié, Adieu mademoiselle (éditions du Cerf, 2016). Dès son stage chez Causeur courant 2013, j’avais prédit un brillant avenir à cette gersoise montée à Paris. Son irruption dans la fosse aux lions médiatique à seulement 24 printemps n’a fait que confirmer mon intuition. Des plateaux télévisés à la dernière page de Libé, Eugénie caresse l’icône Simone de Beauvoir avec son débit de mitraillette, pour mieux en déboulonner la statue.

Nos fidèles lecteurs connaissent la chanson : Castor avait tant et si bien de « génie dans l’erreur » qu’elle a donné naissance au néoféminisme égalitariste prétendant que « la femme doit se faire semblable à l’homme pour se libérer ». Si Eugénie concède au sens commun que « l’égalité juridique hommes/femmes est bien sûr un acquis positif », elle n’en enfourche pas moins sa monture catho-décroissante. Avec des accents pasoliniens, la plume junior du Figaro se dit authentiquement « pro-choix », c’est-à-dire favorable à la loi Veil, pourvu que l’avortement reste une mesure d’exception applicable après mûre réflexion. Il n’en fallait pas plus pour que Les Inrocks l’intronisât « nouveau visage de la droite réac » avant que Sophia Aram lui consacre une chronique radio entière en forme de cassage de gueule. Quand Bastié raille les contradictions du féminisme de « troisième vague » amalgamant causes féminine, queer et antiracistes, le camp du Bien sort le bâton. Ses sarcasmes sur la « nuit de la Saint-Sylvestre du féminisme » qu’ont été les viols de Cologne ne dérident guère ses détracteurs. Pensez : une sympathisante de la Manif pour tous habillée en perfecto, cela déroute la presse degôche à l’affût de Marie-Chantal.

Et qui dit incompréhension dit réaction agressive. « Je prête moins le flanc au lynchage d’Eugénie », m’avoue la trentenaire Thérèse Hargot, dont le recueil de témoignages Une jeunesse sexuellement libérée (ou presque) (Albin Michel, 2016) développe pourtant des thèses voisines. Pour faire passer la pilule, dont elle écrit d’ailleurs pis que pendre, notamment en raison de ses dégâts sur la santé, la sexologue-philosophe belge fait parler les ados. En vertu de quoi « la quasi-totalité des médias s’est intéressée au fond de mon livre, même la presse féminine lui a fait bon accueil malgré ma critique de la contraception chimique ». C’est bien connu, aux yeux de nos progressistes de médias, la mère ne ment pas : mariée depuis douze ans, flanquée de trois enfants, adepte des « méthodes naturelles de contraception » qui supposent stabilité et fidélité dans le couple, la sexologue ardennaise sait néanmoins faire oublier son ancrage catho. Séduit par sa télégénie, l’animateur Arthur l’a embauchée comme chroniqueuse dans son émission quotidienne Cinq à Sept­­­­ – que TF1 a déprogrammée début juillet faute d’audience. « La ménagère va t’adorer ! » lui a-t-il lancé sans prendre la peine de la lire. À l’antenne, Hargot cause amour et sexualité avec l’aplomb d’un « Doc »[1. Au début des années 1990, le sexologue Christian Spitz alias « le Doc » a fait le bonheur des imitateurs par ses répliques cultes (« ton corps change », « ce n’est pas sale… ») adressées aux ados dans l’émission de radio qu’il animait en tandem avec Difool. ] glamour officiant à l’ombre des jeunes filles en pleurs. Son « féminisme incarné » acte l’échec de la libération sexuelle, illustré par l’explosion d’insultes sexistes chez des ados intoxiqués par le porno à haute dose. L’enseignement majeur de son essai peut se résumer en quelques mots : les normes n’ont pas disparu. « La révolution sexuelle était un beau projet mais on est passé de la condamnation à l’obligation du sexe avant le mariage », me glisse la sémillante Thérèse. Au départ, mon féminisme zombie avait quelque réticence à suivre son obsession anti-pilule, la loi Neuwirth ayant à mon humble avis libéré la femme (et soulagé les hommes). L’idée d’un continuum entre pilule contraceptive et GPA me paraissait aussi saugrenue que la mise en accusation du lait maternel qui a engraissé le nourrisson Hitler. L’objection que m’oppose Hargot tient en une formule lapidaire : « Quand on scande « Mon corps m’appartient » et « Un enfant, si je veux, quand je veux », comment être contre la GPA ? » Aucun argument ne me vient contre cette logique implacable….

Iseul Turan ne tarit pas d’éloges sur son aînée : « Thérèse Hargot fait un travail formidable. C’est celle dont je me sens le plus proche.» La porte-parole des Antigones, une trentaine de jeunes filles aux faux airs de vestales, pour la plupart issues de milieux droitiers, royalistes ou néo-païens, se veut à l’opposé des Femen, ces amazones « hors sol » qui parodient « la guerre des sexes ». Son infiltration spectaculaire dans les rangs des militantes ukrainiennes l’avait placée sous le feu des projecteurs au printemps 2013 : l’agit prop’, ça la connaît… Depuis, Iseul et ses copines – aussi bien normaliennes qu’assistantes sociales – organisent des conférences hebdomadaires dans un bar du Marais où elles reçoivent « des intervenants de tous bords, y compris un zadiste et une semencière ». Régulièrement, des fans d’Éric Zemmour viennent les écouter, croyant communier avec des phallocrates en jupon. Raté. « Toute femme n’a pas vocation à devenir mère », m’explique Iseul en allaitant son bébé. « On peut imaginer un père à la maison du moment que les rôles symboliques de chacun sont respectés », renchérit-elle avant de me livrer sa version de la féminisation zemmourienne : « Si la société se féminise, c’est à cause des pilules et des hormones féminines rejetées dans la nature. À cause des eaux usées, 70 % des poissons de la Seine sont des femelles ! »

Écolo et anticapitaliste intégrale, Iseul s’oppose à la loi Macron « qui va faire trimer 80 % de femmes dans les zones commerciales ouvertes le week-end » mais sait gré à Najat Vallaud-Belkacem d’avoir pris en considération les blessures spécifiques des femmes – aux seins, à l’appareil génital – sur le lieu de travail dans la loi sur l’égalité hommes/femmes (2013). Un huron n’y retrouverait plus ses petits : le gouvernement avance-t-il vers la relativisation de la différence des sexes (ABCD de l’égalité) ou vers son affirmation quand il instaure des quotas de femmes dans les conseils d’administration ? « L’égalité incarnée dont parle Najat ne veut rien dire. C’est un compromis entre différents courants du féminisme (égalitariste, différentialiste, essentialiste), comme la gauche sait si bien en conclure », s’amuse Iseul.

Histoire de « vivre dans le monde réel sans s’empoisonner », les Antigones s’emploient à rédiger des fiches pratiques sur des sujets aussi concrets que les tampons bio ou le compost en appartement, en parallèle à la rédaction d’annales thématiques (« La crise de la transmission », « Les femmes et l’économie »). Comme toute militante radicale qui se respecte, Iseul s’attend au pire : GPA et transhumanisme à la carte, au nom d’une vision tronquée de l’égalité. Pour autant, on n’est pas obligé d’approuver leurs fulminations anti-IVG lequel, loin de se « banaliser », reste un acte traumatisant accompli la mort dans l’âme. Qui plus est, les principales militantes anti-GPA émargent au camp féministe pro-avortement où l’on craint plus que tout la création d’un utérus artificiel.

Une grossesse ex utero qui séparerait le sexe de la procréation : tel est le rêve que caresse Peggy Sastre, « libre penseuse, pacifiste et pour les droits des minorités ». La signataire du manifeste du collectif Les Mutants.com, selon lequel « les femmes ne feront rien dans la vie tant qu’elles auront un utérus », s’appuie sur un argumentaire darwinien. À des années-lumière idéologiques des Bastié, Hargot et autres Antigones, l’« évoféministe » Sastre fait parler notre « psychologie évolutionnaire ». Dès l’aube de l’humanité, hommes et femmes auraient développé des « stratégies évolutives » différenciées afin d’accroître leurs chances de reproduction : aux mâles l’esprit de compétition entre géniteurs rivaux, aux femelles la coopération et la prudence des matrones. La dépendance des secondes aux premiers a « longtemps été très avantageuse » pour le sexe faible, soutient Sastre. Petit bémol, corrige-t-elle, « croire que l’humain est une sorte de zombie télécommandé par sa physiologie est tout aussi absurde que de le considérer comme une page blanche ». Si cette brillante intellectuelle de 35 ans peut se targuer d’une solide formation scientifique, sa méthode biologisante peut heurter, affirme Clara : « Le féminisme a tout intérêt à s’intéresser à la science. Mais ce genre d’approche sociobiologique a conduit notamment à considérer les femmes comme inaptes à diverses activités. Sastre a logiquement recours au transhumanisme pour dépasser les déterminants physiologiques. » Bien vu. L’approche sastrienne me semble toutefois décapante à l’ère du tout-culturel.

Le « titre-troll » de son essai La domination masculine n’existe pas (Anne Carrère, 2015) synthétise la pensée des réfractaires au néoféminisme victimaire, quoique ces dernières abhorrent le projet transhumaniste. Sans déconstruire l’histoire officielle à coups de burin génétique, Iseul égratigne la réécriture du passé : « On regarde l’histoire homme/femme à travers nos mirettes. Dans les sociétés anciennes, les femmes devenaient des personnages publics à la ménopause. » Pourquoi ne pas le raconter dans la grand-presse ? « À une époque, toutes ces filles auraient écrit dans la presse féminine, mais aujourd’hui elle est engluée dans la publicité et la pensée unique », regrette ma copine plumitive. Peut-être faudrait-il recréer un espace de liberté sur papier glacé. À bonnes entendeuses…[/access]