Sur le marché d’Eauze, depuis six ou sept ans, Stéphanie Bidault et Xavier Malzag vendent des tomates — et quelques autres légumes. Tomates de collection, tomates anciennes, cultivées bio, presque sans eau, ce qui évite à l’amateur de déguster du liquide au lieu de manger de la tomate. Des tomates de toutes les couleurs, de toutes les textures, de tous les calibres — j’ai goûté entre autres la Zluta Kytice, une tomate groseille jaune, minuscule, d’origine tchèque, avec un goût exceptionnel combinant le sucré et l’acidulé. Les noms s’énoncent comme une litanie à la Prévert, des noms étrangement étrangers, bourrés de poésie, de goût et de vitamines.

White zebra

Red zebra

Green zebra

Black zebra

Striped Stuffer — à farcir —

Speckled Roman

Black cherry

Purple Calabash

Evergreen

Beefsteak

Green sausage

Golden jubilee

Banana leg

Une litanie à vous faire aimer l’anglais. Ou les Ananas bleus, Poire rouge ou Poire jaune, Beauté blanche, Malinowy Retro, Osu bleue… À retrouver et à commander sur le site des deux comparses, tomatofanny.

Et puis bien sûr les Cœurs de bœuf, blanches, rouges, oranges, roses même…

De vraies Cœurs de bœuf, et non les infâmures jadis dénoncées par Périco Légasse, et que des magasins mal intentionnés vous vendent sous des appellations mensongères. La vraie Cœur de bœuf, la Cor di Bue comme on dit à l’origine en italien, a une forme de cœur, de vrai cœur — la pointe en bas. Le reste, c’est Borsalina ou Aumônière, pointe en haut, des variétés hybrides constituées d’eau enfermée dans une pellicule rouge, les saloperies inventées par les semenciers industriels… L’article originel de Périco — qui vient de recevoir le « poireau », comme on dit, et qui n’en était pas peu fier — remonte à 2013, il a eu beau en remettre une louche et une couche l’année suivante dans la Nouvelle République, rien n’y fait : on nous vend toujours les mêmes saloperies striées sous le même nom usurpé…

Oui — mais conformes à la réglementation européenne. Et c’est à cela que je voulais en venir. Stéphanie Bidault et Xavier Malzag ne peuvent pas légalement replanter d’une année sur l’autre leurs propres productions avec les graines sélectionnées sur leurs propres fruits. C’est interdit par la législation européenne, figurez-vous. Ils se sont déjà offert des rappels à l’ordre, la prochaine fois qu’on les surprend à planter de petites graines non fournies par les multinationales, ils sont bons pour une amende kolossale et quelques mois de prison.

Tout cela remonte à un jugement inique mais très bruxellois rendu par la Cour d’appel de Nancy en 2012 : la (grosse) société Baumaux © faisait condamner en justice la minuscule société Kokopelli, spécialisée dans les semences anciennes et domiciliée dans le Gard. Pas conforme aux règlements européens : en pratique, on ne peut utiliser que des semences déposées — moyennant finances — sur le registre européen, une exigence à laquelle ne peuvent se conformer les micro-sociétés comme celle de Stéphanie. Une multinationale, en revanche, a largement les moyens de s’annexer toutes les variétés qu’elle déposera — à l’exclusion de toutes les autres, réputées illégales. Et d’imposer à tous les producteurs de se fournir chez elle. D’où la suprématie actuelle des hybrides, produits d’une agriculture industrielle. Qualité visuelle et taille garanties. L’odeur même, parfois. Pour le goût, on repassera.

Baumaux© se flatte d’être le conserveur de 106 variétés — Kokopelli en a 3 000, Stéphanie Bidault en fait pousser plusieurs centaines, les cuisiniers locaux la plébiscitent (par exemple Bernard Daubin à Montréal-du-Gers) mais tout cela se passe hors du cadre légal européen. Ah, on ne plaisante pas avec la santé du consommateur berlinois…

Vite ! Sortir vite de l’Europe ! Rapatrier d’urgence en France les administratifs qui se gobergent à Bruxelles avec des salaires trois fois supérieurs à ce qu’ils gagneraient ici — et les faire travailler dans les champs. Nous n’avons jamais voulu cette Europe-là, nous avons même voté contre, mais droite et gauche confondues savent mieux que nous quel genre de tomate il nous faut ! Enfoirés !

Lors du vote anglais du Brexit, les technocrates ont ouvert de grands yeux étonnés. Des peuples s’avisent donc de voter contre leurs intérêts — leurs intérêts à eux ! Putain de démocratie qui ne fonctionne pas selon les desiderata des oligarques bruxellois ! Il y a en ce moment toutes sortes de rumeurs nourries par une interview de Manuel Valls à la télévision portugaise qui remonte à avril 2015. « Il est hors de question, disait-il, que la France tombe entre les mains du FN ». Et si Marine Le Pen est élue, on fait quoi, Monsieur le Premier ministre ? Un coup d’Etat parce que l’expression démocratique ne vous conviendra pas ?

Ces gens-là — la clique qui nous gouverne depuis si longtemps — ont une telle habitude du pouvoir qu’ils se passeraient bien de prendre l’avis des peuples. Ils savent, n’est-ce pas, quelle variété de tomates nous devons consommer. Libérons la tomate ! Débarrassons-nous des autocrates si bruxellois et si parisiens ! Réinventons la démocratie ! Et restaurons la République !

Vous allez me dire, vous allez médire… Beaucoup de bruit parce que de minuscules producteurs gersois ne peuvent pas réutiliser leurs propres semences… Ma foi… La tomate est un monde en soi. L’un des plus beaux courts-métrages jamais produits, l’Île aux fleurs (réalisé par Jorge Furtado en 1989), tourne autour de la production et de la consommation de tomates au Brésil. Dit comme ça, c’est moyennement alléchant. Mais cela dure 12 minutes, et vous en sortez convaincus que dans une tomate, il y a tout un monde — le nôtre, et pas le leur.

Vous venez de lire un article en accès libre.
Causeur ne vit que par ses lecteurs, c’est la seule garantie de son indépendance.
Pour nous soutenir, achetez Causeur en kiosque ou abonnez-vous !
Partager
Jean-Paul Brighelli
enseignant et essayiste français.Il anime le blog "Bonnet d'âne" hébergé par Causeur.