Prenez un polar des années 50, bien noir, serré comme la guêpière d’une entraîneuse, tendance pègre montmartroise, le tout exécuté par le dramaturge de la Porte de la Chapelle, Albert Simonin himself, et passez-le à la moulinette du cinéma grand public ! Vous obtiendrez Le cave se rebiffe. Strike au box-office : presque 3 millions d’entrées dans les fouilles des producteurs en 1961. Une comédie policière réalisée par Gilles Grangier, avec Gabin, Blier et Biraud en têtes de gondole, où les bons mots fusent plus vite que le feu des colts.

L’équipe de choc (Audiard/Simonin), une fois de plus à la manœuvre, charge chaque réplique à bloc. Ces alchimistes du rire ne font pas dans le silence pesant ou l’introspection glaçante. Ils se laissent emporter par leur style gourmand, tantôt-boulevardier, tantôt-célinien. Une musique d’arrière-cour, populaire de prime abord, mais quand on tend l’oreille, on est happé par ce verbe puissant, cette rime riche, toutes ces références au monde d’avant, une manière d’échapper au réel et de crier son désespoir en faisant mine de se vanner. On les taxe de vulgaires amuseurs alors qu’ils sont pudiques à l’extrême. Ils s’inscrivent en cela dans la tradition des grands auteurs du répertoire. Ces deux spécimens du XIVème et XVIIIème arrondissement ont choisi la rue comme décor factice à leurs joutes oratoires. Leur argot côtoie le Littré sans barrière idéologique. A quatre mains, ils jouent une partition pleine de chausse-trappes, on croit voir des truands à l’écran et on se retrouve au Théâtre français. Quel plaisir d’écouter ces immenses acteurs réciter une langue aussi juteuse ! Si quelques fines gueules du 7ème art s’étranglent devant cet opéra-bouffe, les familles sont au Luna Park et ne regrettent pas d’avoir payé leur ticket. Du roman paru chez Gallimard en 1954, à vrai dire, il ne reste pas grand-chose. Max le Menteur, héros de la Trilogie (Touchez pas au grisbi !, Le cave et Grisbi or not Grisbi) a disparu.

La psychologie butée des personnages, le côté nihiliste de Simonin, la noirceur du milieu ont été volontairement effacés. L’adaptation a préféré retenir la farce et cette histoire de faux talbins. La légèreté prime toujours sur la vérité historique. Cependant, dans le livre, Simonin donne de très nombreuses indications sur les caractères mais aussi sur ce fameux claque tenu par le couple Bernard Blier et Ginette Leclerc. La truculence des descriptions et le lamento du proxo face à une taule désespérément vide sont irrésistibles. Marthe Richard est passée par là : « Dis, toi qu’as connu, c’était-il pas plus gai, le pas des greluches dans les couloirs, les airs de pick-up au salon, les coups de sonnette des michés, que ce silence ? » Grangier a puisé dans cet imaginaire-là. Par exemple, il calque sa caméra sur le portrait du Dabe (interprété par Gabin) et dépeint ainsi par Simonin : « Chez le Dabe, on devait avant tout se défier de la voix, séduisante à un point incroyable, et dont les victimes ne se comptaient plus dans tous les bleds où il avait traîné ses lattes. » Pour la cavette jouée par Martine Carol, tout est dit dans le roman : « Tout à fait vamp de quartier, de celles, je ne sais si vous voyez, qui éteignent les dettes du ménage, l’après-midi, de trois à six, le lundi, jour de fermeture des commerçants, en quelques coups de hanches. »

Le cave (Maurice Biraud) est croqué en trois lignes : « C’est le cave rageur, […] le pétardier viré de partout, qui fait chier tout le monde et s’étonne que personne le piffe… et qui se poivre encore avec ça ! Seulement, une main comme la sienne, on en compte pas dix à Paris, et il le sait. » Les seconds rôles, Franck Villard, milord des fortifs et Françoise Rosay, fantastique pourvoyeuse de papier monnaie donnent à ce long-métrage, un charme fou. Et ne perdons jamais à l’esprit, cet avertissement de l’auteur : « Le cave, c’est une race bien étrange. […] D’autant que vous en avez, dans le lot, qui mutent brusquement, qui tournent vicieux sans qu’on sache pourquoi ni comment. » Donc, méfiance !

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Thomas Morales
Journaliste et écrivain.Spécialiste reconnu du cinéma et de l’automobile, il collabore à des revues parmi lesquelles Valeurs Actuelles, Service Littéraire, Schnock, Technikart, etc... Il écrit dans la presse automobile depuis près de 20 ans et nourrit depuis son enfance une passion pour les voitures anciennes, les Hussards ...