Frangy-en-Bresse, dimanche 21 août 2016, vers 17h00 – François Kalfon, qui n’a guère quitté Arnaud Montebourg en cette nouvelle édition de la Fête de la rose, peste au pied du podium. Il s’agace parce que ceux qui précèdent l’ex-ministre de l’Economie à la tribune sont trop lents. Il ne veut pas que l’annonce de la candidature passe à la trappe des chaînes d’info. Il n’y a pourtant guère de suspense.

Depuis son appel du Mont-Beuvray, dans un autre coin de la Bourgogne, on sait que le traditionnel rendez-vous de Frangy sera l’occasion pour Arnaud Montebourg de se lancer dans la bataille présidentielle. Devant une grosse assistance – on disait hier que la Fête de la rose avait battu son record de participants, établi en 2006 lors de la visite de Ségolène Royal, mais aussi une belle flopée de journalistes, l’ancien député local a bien tenu sa promesse. Il s’est lancé. Pas dans la primaire. A l’élection présidentielle. La nuance est de taille.

En novembre 2010, dans la même commune, il avait dit son intention d’être «candidat à la primaire » de 2011. Cette fois, il a prononcé les mots suivants : « Je suis candidat à la présidence de la République française ». Il n’a pas prononcé le mot « primaire ». Aux journalistes, il précise qu’il décidera de passer ou non par la case primaire si et seulement si les conditions sont réunies pour qu’elle soit « loyale ». Un nombre de bureaux de vote similaire à celui de 2011, et un Premier secrétaire neutre. Le PS a-t-il aujourd’hui assez de militants pour jouer le rôle d’assesseurs de 10 000 bureaux de vote ? Beaucoup en doutent. Quant à la seconde demande, elle nous arrache un sourire. Camba neutre ? Camba remplacé ? La barre est haute. Montebourg met la pression. Il ne veut pas participer à une compétition taillée sur mesure pour Hollande. Et comme il a le sentiment, sans doute justifié, qu’elle le sera si le président choisit d’être candidat, on comprend qu’il sera directement candidat au premier tour si Hollande ne renonce pas ; et que la primaire sera le meilleur terrain de jeu pour battre un éventuel remplaçant, Valls ou Macron. Alors Montebourg développe son « Projet France ».

Inspiré du « gaullisme social »

Car il nous dit aller à la rencontre de tous les Français. Cela tombe bien, ledit projet est « socialiste, mais pas seulement ». Il doit aussi affirmer « une conviction écologique », puiser « son inspiration dans les sources du gaullisme social », être « républicain », « volontariste » et « de gauche ». Il doit surtout être « audacieux », « unificateur » et « patriotique ».

La première partie de son propos, consacrée aux raisons de sa candidature ressemble à un réquisitoire des quatre années de François Hollande au pouvoir. Montebourg dit « en prendre sa part », n’ayant pas réussi à « infléchir, corriger, convaincre » à l’intérieur du gouvernement lors des deux premières années, celles où il fut quand même un pilier du dispositif Hollande. Il y a deux ans sur ce même stade de Frangy, Arnaud Montebourg proposait d’envoyer au président de la « cuvée du redressement » ; aujourd’hui, il l’invite à prendre conscience que les Français ne veulent pas de sa candidature.

Puis il développe longuement son projet qui doit venir à bout des périls présents et à venir : austérité, attaques terroristes, dislocation de l’Europe, dérèglement climatique, discrédit du système politique. Montebourg veut « organiser le retour de la France ». Il a un programme de redécollage de l’économie française à base de soutien sans faille au « Made in France », assurance-vie mobilisée pour les PME, marchés publics réservés à celles qui travaillent sur le sol national (à hauteur de 80%). Et il prévient : la Commission européenne s’opposera certainement à ses mesures. Il n’en a cure. Il préfère payer les amendes. Le redémarrage de l’économie française est à ce prix. Tiens, pourquoi les payer, les amendes, au fait ? Car Montebourg veut un Etat fort, il souhaite une relance budgétaire massive et pourquoi pas des nationalisations, que pratiquent des pays « même les plus libéraux », « un outil de souveraineté à utiliser avec tact et mesure lorsqu’une Nation veut se faire respecter ».

Face au terrorisme, Montebourg dégaine son service national, militaire ou civil et obligatoire pour tous les « jeunes gens, hommes et femmes, enfants de riche ou de pauvre, traités sur un pied d’égalité ». Tous ces jeunes gens permettraient de soulager les militaires professionnels et les policiers. Et ce nouveau service serait un meilleur service rendu à la cohésion nationale que « le concours Lépine des surenchères dangereuses pour nos libertés, au point de réclamer un camp d’arrestations sur simple soupçon administratif, un Guantanamo à la française, dérisoires [relevant] de la politique-spectacle, [ouvrant] la porte à l’arbitraire qui se retournerait contre nous ».

Fin du 49.3 et retour au septennat

Sur le terrain institutionnel, Montebourg continue de préconiser une nouvelle République « qu’on pourrait appeler VIe » : fin du 49.3 sauf sur le budget, la moitié des sénateurs tirés au sort, suppression d’autorités administratives indépendantes et rétablissement du septennat, qui ne serait pas renouvelable. A l’annonce de cette dernière proposition, je souris. Un militant montebourgien me demande pourquoi. Je lui réponds que je fais partie de la petite minorité ayant voté « non » à l’établissement du quinquennat, et que je trouve ça plutôt drôle. Beau joueur, le militant sourit à son tour. Pas sûr qu’il n’applaudisse pas une mesure qui condamne son vote d’il y a seize ans…

Et l’Europe, dans tout ça ? Montebourg est là le plus offensif. Cette partie du discours est la plus applaudie : suppression unilatérale de la directive « travailleurs détachés », « obtenir des Français un mandat non négociable, inflexible et irréfragable de dépassement des Traités dans l’intérêt général européen et dans l’intérêt national de la France », gouvernement économique de la zone Euro sous le contrôle démocratique d’un Parlement, redistribuer « les pouvoirs entre la souveraineté partagée avec les Européens et la souveraineté nationale reconstituée », limiter la production de normes provenant de la Commission. Mais Arnaud Montebourg ne nous dit pas ce qu’il ferait si nos partenaires refusaient cette nouvelle façon de faire l’Europe. Sur l’euro avec l’Allemagne, notamment. A ce sujet, dans l’entretien informel qu’il a accordé à la presse après le discours, on lui citera les propos de Joseph Stiglitz, économiste qui fait partie de ses références habituelles. Le prix Nobel d’économie préconise le démontage « en douceur » de la monnaie unique. Alors pourquoi ne pas l’assumer aussi lui-même ? Montebourg a lu le livre en entier ; il explique que Stiglitz propose un euro du Nord et un euro du Sud. On le sent plutôt ouvert voire enthousiaste à cette mesure naguère proposée par l’économiste français Christian Saint-Etienne. Dommage que ce ne soit pas dans le discours et seulement dans un entretien sans micros ni caméras.

La Fête de la rose se termine. François Kalfon peut être content : BFM TV a pu diffuser le discours en direct. On sent que Montebourg veut se montrer moins fantasque, davantage sur la réserve, avec un style plus présidentiel. Il parle moins fort quand il déambule entre les tables et interpelle les vieux amis. Il n’est pas le grand ordonnateur du fameux « ban bourguignon ». Il parle moins fort mais il ne doute toujours de rien : les parrainages pour la présidentielle, le financement de la campagne, tout ça les doigts dans le nez. Frangy a parlé : Montebourg est là, et Montebourg est toujours Montebourg.

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David Desgouilles
est blogueur et romancier.Responsable du blog politique "Antidote" sur Causeur.fr, il a grenouillé un peu dans la politique, surtout pendant les années 90. Derniers livres parus : Dérapage (Édition du Rocher) / Le bruit de la douche (Édition Michalon)