Frauke Petry, dirigeante de l'AfD. Sipa. Feature Reference: AP21952450_000014.
Pour une fois, saluons les instituts de sondage : à Berlin, leurs prévisions se sont révélées fiables, à un niveau de précision rarement égalée dans des élections locales, plus difficiles naguère à cerner que les grands scrutins nationaux, en raison de la faible taille de la population concernée (14,4 millions d’habitants et 2,5 millions d’électeurs). À moins de deux points près, le résultat final[1. Résultats définitifs (entre parenthèses, chiffres de 2013) : SPD : 21,6% (28,3) ; CDU : 17,6% (23,3) ; Verts :15,2% (17,6) ; Die Linke 15,6% (11,7) ; AfD 14,2% (0)] coïncide avec les chiffres des instituts de sondage, une performance remarquable, surtout si l’on considère que l’AfD, (Allianz für Deutschland), le parti dit populiste, participait pour la première fois à ce renouvellement du Sénat de Berlin, parlement du Land englobant le territoire et la population de la capitale de l’Allemagne réunifiée.
Un referendum local anti-Merkel
Pas de surprise, donc, mais une confirmation de la tendance observée lors de toutes les élections régionales et locales qui se sont tenues dans le pays depuis l’été 2015 : les partis de gouvernement, la CDU/CSU et le SPD chutent lourdement, perdant chacun près de entre 6 et 7%de leurs électeurs de 2013, alors que les formations d’opposition de gauche comme de droite, soit se maintiennent à peu près, comme les Verts (- 2,4%), soit progressent, comme Die Linke (+ 3,4%), les libéraux du FDP (+4%) ce qui leur permet de revenir au Sénat, et surtout l’AfD, qui effectue une percée en engrangeant 14,2% des suffrages dès sa première entrée en lice.
Tous les analystes politiques d’outre-Rhin s’accordent pour constater que les considérations locales ont joué un rôle mineur dans ce résultat, et que les électeurs berlinois se sont prononcés en fonction de leur appréciation de la politique menée par la chancelière Angela Merkel et son gouvernement de coalition CDU/SPD au cours de la dernière année, notamment sa politique d’ouverture face à l’afflux de migrants.
Qui aurait pu, en effet, prédire que Berlin, cette métropole du « multi-culti », de la tolérance affichée et revendiquée de toutes les différences, des quartiers branchés où se déploie la « movida » made in Germany, allait prêter une oreille complaisante au discours l’AfD ? Cette anxiété à propos du choc culturel provoqué par l’afflux massif de migrants issus de traditions étrangères à la « Kultur », ne concernait, disait-on, que les ploucs de la Prusse et de la Saxe profonde, voire des périphéries des métropoles de l’Ouest, mais devait épargner la ville-monde ressuscitée des ses ruines de 1945 et de quatre décennies de mur infranchissable en son sein pour cause de guerre froide.
Et bien non, car on avait oublié, ou pas voulu voir que Berlin n’était pas seulement la métropole hype décrite par ceux qui la fréquentent superficiellement, comme ces jeunes français modèle Erasmus qui font la navette entre la fac et les boites branchées, ou les écrivains à la mode qui y ont établi leur résidence, ou bénéficient réguilèrement de prestations bien payées par les médias et les institutions culturelles d’outre-Rhin…
Insécurité culturelle à Berlin
Il existe aussi encore à Berlin – comme à Paris d’ailleurs – des habitants qui ont le sentiment que leur ville leur échappe, que leurs codes culturels sont malmenés par de nouveaux arrivants qui privatisent au nom des leurs des secteurs entiers de la ville, ou d’autres qui gentryfient, version bobo, des ancien quartiers populaires, notamment dans l’ancien Berlin-est.
Ceux-là ont été sensibles aux sirènes de l’AfD, et pour certains de Die Linke, dont le bon score, y compris dans la partie ouest de la ville, démontre que ce parti n’est plus seulement le réceptacle des nostalgiques de l’ex RDA, mais séduit une fraction de la jeunesse née après la chute du Mur, donc dépourvue d’une mémoire charnelle des méfaits du socialisme réellement existant. Pour résumer, le bobo se gauchise, et le populo se droitise. Les partis de gouvernement se maintiennent chez les vieux, les fonctionnaires, les retraités aisés, alors que les partis de contestation progressent chez les jeunes, les professions intellectuelles, les geeks : à Berlin, les Verts sont gauchistes, alors que dans le reste du pays, il ne se gênent pas à s’allier avec la droite.
La principale conséquence pratique de cette élection est la perte de majorité absolue par la coalition sortante, dirigée par le SPD en alliance avec la CDU. Arrivé en tête, le bourgmestre sortant Michael Müller (SPD), doit donc constituer une nouvelle majorité, et a fait savoir qu’il ne souhaitait pas poursuivre sa collaboration avec les chrétiens-démocrates. Cela ne lui laisse comme issue que d’inclure Die Linke dans son gouvernement (ce qui avait déjà été le cas pour son prédécesseur Klaus Wowereit). Le modèle berlinois rose-rouge-vert est-il pour autant la préfiguration d’une alternative de gauche à la coalition actuelle dans la perspective des élections au Bundestag de 2017 ? En aucune façon. Le SPD, jusque là s’est toujours refusé à transplanter sur le plan fédéral des alliances qu’il a noué, pour des raisons pragmatiques, dans les Länder de l’ex-RDA, où die Linke est encore puissant…Cela va obliger son actuel leader, Sigmar Gabriel, à peaufiner une rhétorique acrobatique lors de la prochaine campagne législative, et risque de provoquer des remous internes au SPD à l’image de ce qui se passe au sein du PS français. Il va falloir trouver un équivalent allemands au mot » frondeur »…
Merkel, certes, sort encore un peu plus affaiblie du scrutin berlinois, surtout en raison du caractère symbolique de la situation politique dans la capitale du pays, où sont concentrés la plupart des représentants des médias nationaux et étrangers. Mais n’en est-il pas de même à Paris ou à Londres, où la gauche est aux manettes ?
Alors, elle manœuvre, non sans habileté d’ailleurs. Elle a réussi à calmer la CSU bavaroise en promettant de ne plus employer, à propos de l’intégration des migrants, son slogan « Wir schaffen das ! » (Nous y arriverons !), en espérant que les incidents de Cologne, ou pire que des attentats djihadistes ne se produiront pas avant les élections législatives. Elle a pris son parti de l’installation de l’AfD à un haut niveau dans le paysage politique allemand. Elle campe donc résolument au centre de l’échiquier politique national, prête à accueillir les Verts, et/ou le FDP au cas ou le SPD lui ferait défaut. Elle se prépare à mener une lutte sans merci au sein de l’UE pour préserver les intérêts des épargnants allemands, gravement touchés par la politique des taux ridiculement bas imposés à la zone euro par la BCE de Mario Draghi. Tant pis si cela met ses collègues et partenaires européens, comme Hollande et Renzi dans l’embarras, en torpillant un élément moteur de la croissance au sein de l’UE : l’Allemagne peut surmonter facilement une hausse des taux de crédits, elle a des réserves pour rembourser sa dette souveraine. Si dans les élections régionales, les électeurs allemands peuvent se laisser aller au romantisme (version Herder), la raison du portefeuille devrait faire la différence lorsque le pouvoir fédéral sera en jeu.
Voilà plus de 50 ans que l’élevage des animaux de boucherie fait l’objet de critiques sur des sujets qui évoluent au gré des préoccupations de l’opinion.
Dans la France des années 60, l’élevage allaitant, c’est-à-dire celui des bovins fondamentalement destinés à produire de la viande, était pour beaucoup déjà critiquable parce qu’il s’agissait a priori d’une activité typique des agriculteurs les plus riches. Il faut dire qu’à une période de motorisation encore incomplète des exploitations agricoles, une bonne façon de valoriser un excédent foncier face à une main-d’œuvre limitante consistait à mettre au pré quelques têtes de bovins viande, sans plus trop s’en occuper. L’élevage à viande était donc de fait l’activité des riches et donc moralement condamnable. Le gauchisme des années 70 a enfoncé le clou : découvrant l’Amérique latine et ses grands domaines, il a fait de l’élevage à viande le symbole emblématique des latifundistes et du capitalisme agraire.
Avec les années 80, la critique s’est tournée vers de nouvelles directions : toujours dans une veine tiers-mondiste, les dynamiques de frontière agricole et de déforestation de l’Amazonie sont dénoncées comme résultant directement de la hausse de la demande des éleveurs en grains tels que le sorgho ou le soja. Dans d’autres régions du monde, l’essor des exportations européennes de produits animaux à des prix largement subventionnés (lait, beurre, poulet…), combiné au développement des investissements par les bourgeoisies locales dans les élevages hors-sol, notamment de poulets, fournissait un argument supplémentaire pour rendre l’élevage responsable de la paupérisation d’une partie de la petite paysannerie.
Avec les années 90, émerge une nouvelle préoccupation, sanitaire cette fois, en lien avec la crise bien réelle de la « vache folle ». Dans ce cadre, l’élevage est dénoncé comme responsable d’avoir rendu les vaches « carnivores » pour cause de farines animales et de modèle de développement agricole dit industriel, sans qu’on sache trop ce que cela signifie, où s’arrête le modèle paysan ou celui de l’agriculture familiale pour laisser place à l’intensif et à l’industriel. À l’heure de la concurrence entre les différents producteurs du grand marché européen et de celle des États-Unis dans le cadre des négociations du traité de libre-échange transatlantique (TTIP) (que la France dit désormais vouloir suspendre, ndlr), cette même question reste d’ailleurs totalement d’actualité.
Mais avec les années 2000, ce sont les préoccupations écologiques et écologistes qui prennent le pas. L’élevage, et principalement celui de ruminants, est dénoncé pour son impact sur le climat (émissions de méthane), sur l’eau, et sur la biodiversité. Nouvelle préoccupation avec les années 2010, où c’est maintenant le bien-être des animaux et leurs conditions de vie et d’abattage qui retiennent l’attention de l’opinion, faisant suite à l’émergence de mouvements activistes au sein du champ médiatique, et au développement préalable des sciences cognitives et des approches par le droit au cours des décennies antérieures.
Ce bref résumé montre bien la versatilité de l’opinion et de ses centres d’intérêt mais aussi que, visiblement, au-delà de chacun des sujets évoqués, l’élevage, la production de viande et sa consommation posent globalement question à nombre de concitoyens.
Des réponses pourraient être apportées à chacun de ces thèmes. Elles commenceraient certainement par souligner la pertinence des interrogations sur les relations établies entre les hommes, les animaux d’élevage et les sociétés. Puis elles se consacreraient à démonter les principaux arguments (bilan carbone et climatique, consommation réelle d’eau) ou à les nuancer très sérieusement (causalité des dynamiques socio-économiques évoquées, connaissances établies en matière de bien-être animal, confusion entre les notions de danger et de risque sanitaire, etc.).
Mais plutôt que d’entrer dans des débats d’experts de ce type – utiles mais pointus[1. Le CIV – Viande, science et société publie régulièrement des Cahiers sur ces sujets, notamment sur les impacts climatiques de l’élevage de ruminants, les questions de bien-être, d’ESB (vache folle), d’antibiorésistance, etc. Avant publication, ces Cahiers sont relus par des experts indépendants de haut niveau qui valident ou pas leur fiabilité scientifique.] – peut-être vaut-il la peine de rappeler que pour appréhender le sujet des relations entre les hommes et les animaux de boucherie dans son intégralité et sa complexité, il est nécessaire d’aborder des champs disciplinaires multiples et variés qui vont de la biologie aux sciences humaines et sociales en passant par la philosophie ?
Qu’on parle d’animaux sauvages, d’animaux domestiques, d’élevage, de boucherie ou de compagnie, les relations entre les hommes et les animaux doivent être appréhendés sur la longue durée. Ceci n’interdit pas de se pencher sur des éléments de rupture plus conjoncturels. Mais cela évite de faire l’impasse sur des structures matérielles et mentales au demeurant bien présentes. Quelques exemples peuvent illustrer cela :
Comme le sait tout agronome et surtout tout paysan – soit au bas mot entre un et deux milliards de personnes – les animaux d’élevage remplissent un rôle multifonctionnel. Ils fournissent certes des produits (lait, viande, graisse, cuir, os, ligaments…), mais aussi de l’énergie (force de traction, portage), ils jouent un rôle d’épargne (de court ou long terme, selon les cas) et contribuent par leurs déjections (urine, bouses) à l’entretien de la fertilité des sols.
Faut-il sur ce dernier point rappeler que la politique, la gestion de la cité (la polis), s’est notamment construite autour de la gestion des déchets, et en particulier des déchets des animaux et donc des bou(s)es ? Faut-il rappeler que la compréhension de quelque agriculture que ce soit passe par la connaissance de ses cycles de gestion de la fertilité, celle-ci n’ayant à rebours de l’opinion commune pas grand-chose de naturelle ? Et faut-il enfin mentionner la contribution de l’élevage à ce que, dans le parler technocratico-scientifique, on appelle les services écosystémiques et environnementaux et leurs aménités. Bref, ce qui plus prosaïquement peut aussi se dire : qu’une région soit bocagère ou (agro-sylvo-) pastorale, son paysage est quand même bien plus beau qu’un uniforme plateau céréalier ! Et l’élevage y maintient finalement plus de main d’œuvre, plus d’activité et plus de vie locale !
En matière de développement socio-économique, il a été assez bien établi que, depuis le néolithique et pour l’Europe occidentale, il n’y a guère eu de révolution des secteurs artisanaux puis industriels qui ne soit aussi une révolution agricole, les deux se confortant l’une l’autre. Or, jusqu’au développement massif de l’usage des engrais chimiques, à la moitié du XXème siècle, ces révolutions agricoles se sont toujours appuyées sur des relations toujours plus étroites entre les productions végétales et les productions animales.[2. Sur ces différents aspects, voir les travaux de Marcel Mazoyer dont Histoire des agricultures du monde. Du néolithique à la crise contemporaine, Paris, Éditions du Seuil, 1997 (avec Laurence Roudart).] En d’autres termes, la construction de notre modernité industrielle est aussi le fruit de la modernisation de l’agriculture, et celle-ci renvoie à celle des activités d’élevage. Il y a là non seulement un passé qu’il faut assumer mais aussi des fonctions au sein des systèmes agricoles dont on ne peut envisager de se passer que par méconnaissance.
Sur le plan alimentaire, des travaux d’historiens mettent en évidence que, dans un soucis de protéger la santé de la population, le pouvoir politique commence dès le Moyen Âge à se préoccuper de la sécurité sanitaire des aliments, et en tout premier lieu de celle des produits carnés[3. On pense ici aux travaux de Madeleine Ferrières ou encore de Bruno Laurioux et bien d’autres. Par ex. : M. Ferrières. Histoire des peurs alimentaires. Du Moyen Âge à l’aube du XXème siècle. Point Seuil. Paris. 2002.]. La question de la qualité sanitaire de ces produits et de la garantie de cette qualité est donc une question ancienne. Elle est ainsi à l’origine de la structuration des corporations de bouchers auxquelles le pouvoir politique de l’époque va justement en déléguer la gestion et supervision durant plusieurs siècles. Et à la seconde moitié du XIXème siècle, elle sera également à l’origine de la réappropriation de cette fonction de garantie par les pouvoirs publics, une fois que ceux-ci se seront dotés de nouvelles formes d’administration disposant enfin des réelles compétences scientifiques.
La notion qu’on désigne aujourd’hui avec le terme de traçabilité apparaît ainsi comme beaucoup moins contemporaine qu’on pourrait le penser. Elle puise ses racines dans les garanties sur l’origine des animaux et des processus d’abattage, de maturation et de découpe, et d’absence de facteur épidémiologique que les bouchers se devaient de pouvoir donner… avec les moyens de l’époque.
La domestication fournit également un bon exemple d’une notion qui témoigne de l’existence de structures matérielles qui se manifestent et ne peuvent être comprises que sur la longue durée. Elle est, avant tout, le processus par lequel les hommes ont transformé des espèces animales ou végétales, initialement sauvages, pour les faire répondre à leurs besoins. La domestication apparaît ainsi à la jonction entre le paléolithique et le néolithique, comme un moment avant lequel seuls existent des animaux sauvages (le loup, l’auroch, le sanglier…) et après lequel auront été produites les espèces dites domestiquées (chien, bœuf, cochon…).
Mais la vision d’une période délimitée dans le temps et d’une transformation d’une espèce entre un avant et un après est en fait erronée. Les travaux d’anthropologues et d’archéozoologues démontrent qu’il a fallu une bonne dizaine de milliers d’années (à partir d’au moins -15 000 av. J.-C.) pour domestiquer les principales espèces animales aujourd’hui considérées comme telles. Il n’y a donc pas « un moment » mais bien un « processus », qui ne se définit pas par de l’avant puis de l’après, mais par l’adaptation de l’espèce de départ aux besoins de l’homme et à leur évolution[4. Sur ces différents sujets, il suffit de se reporter aux travaux de Jean-Pierre Digard, mais aussi de Jean-Denis Vigne, et des leurs équipes.]. En d’autres termes, la domestication est un processus de sélection au sein d’une espèce qui consiste à la transformer radicalement, au niveau de ses caractéristiques comportementales et externes, et jusqu’à ses caractéristiques génétiques, pour répondre à nos besoins et sans que ce processus n’ait véritablement de fin. Même les espèces dont on dira par facilité qu’elles sont aujourd’hui domestiquées sont en fait toujours en cours de domestication. L’évolution des besoins de la société humaine constitue ce qui anime la poursuite de ce processus de sélection-adaptation auquel elles sont soumises. Sur ce plan, seules les techniques changent. Des techniques de sélection massale et de croisements plus ou moins fortuits dans des contextes à évolution lente, on passe à des techniques de croisements voulus, de modifications génétiques provoquées voire anticipées, et de criblage généralisé dans des contextes de vie aujourd’hui à évolution rapide.
Qui plus est – et c’est un point d’intérêt totalement délaissé par les antispécistes – les espèces ainsi dites domestiquées sont en réalité des espèces fortement voire totalement dépendantes de l’homme (au même titre que celui-ci dépend d’elles). Le meilleur exemple pour comprendre cette dépendance est probablement celui du maïs, même si il s’agit là d’une espèce végétale. Car le maïs présente un particularisme assez exceptionnel : il n’a pas d’ancêtre sauvage connu qui soit aussi du maïs. Son ancêtre sauvage est en effet une autre plante, d’une autre espèce, la téosinte. Dit autrement, le maïs n’existe que parce qu’il est cultivé par l’homme et est donc totalement dépendant des pratiques agricoles. Pour les animaux, la dépendance est moins flagrante car ceux-ci peuvent se mouvoir et semblent donc pouvoir s’alimenter et vivre seuls. Mais libérés de toute relation avec les hommes, il n’y a fort à parier que les populations d’animaux domestiques qui ont été sélectionnées pour vivre aujourd’hui pâtiraient immédiatement d’attaques virales ou infectieuses ou encore d’attaques de prédateurs qui trouveraient là une aubaine pour se développer rapidement. En outre, aujourd’hui, elles n’auraient probablement pas les capacités de se nourrir seules, à hauteur de leurs besoins que l’homme a singulièrement accentués.
L’idée à retenir ici est donc double : l’homme et les espèces qu’il a domestiquées sont liés par des relations mutualistes de longue durée où chacun tire parti de l’autre[5. Et chacun parfois subit aussi l’autre. Sur cet aspect, il faut souligner la notion de One health, « une seule santé », développée conjointement par l’OMS, l’organisation mondiale de la santé (humaine), et l’OIE, l’organisation internationale de la santé animale. Selon B. Vallat, ancien DG de l’OIE, 70% des maladies humaines ont une origine animale. Bouleverser l’équilibre entre les hommes et les animaux domestiques, revient à bouleverser l’équilibre global de notre biotope, depuis le monde rural jusqu’au cœur des villes, sans avoir la moindre idée de ce qui en résulterait en termes de développement de nouveaux vecteurs. Il faut être déconnecté des réalités de la biologie et des dynamiques épidémiologiques pour ne serait-ce qu’oser envisager un tel scenario.]. Rompre cette symbiose serait certes dommageable pour l’homme, mais tout autant pour les espèces domestiquées dont les caractéristiques physiologiques et comportementales sont essentiellement anthropiques, c’est-à-dire historiquement créées, développées et entretenues par l’homme. À court terme, elles ne pourraient vivre durablement dans des conditions de vie autres que celles que l’homme leur propose[6. Sur un plan plus philosophique que biologique, Francis Wolff parle d’un contrat moral implicite, l’homme ayant des obligations vis-à-vis des animaux qu’il a domestiqué et devant leur fournir protection, soin et alimentation en échange de leurs produits.]. Le projet antispéciste de libération animale repose en fait sur une vision anhistorique de l’humanité et de l’environnement.
Autre composante d’analyse de longue durée à prendre en compte, celle des représentations mentales et des conceptions du monde et de la vie. Comme Noëlie Vialles l’a rappelé dans le cadre de son travail sur les abattoirs, l’abattage des animaux est un processus de réification, c’est-à-dire de transformation d’un être vivant – ici un animal – en une chose – ici un morceau de viande[7. Noélie Vialles : Le sang et la chair. Les abattoirs des pays de l’Adour. Éditions de la Maison des sciences de l’homme, Paris. 1987.]. Le principe même de cette réification d’un animal peut évidemment choquer et d’ailleurs, il choque ! Mais on a quelque raison de penser qu’il a choqué depuis bien longtemps. Car c’est probablement parce que la mise à mort des animaux était déjà considérée comme un acte non-anodin – en tout cas lorsque l’homme a commencé à enterrer ses propres morts il y a plus de 100 000 ans – qu’elle a été ritualisée. Les représentations comme celles de la grotte de Chauvet en témoignent à une période… d’environ -30 000 ans.
Ultérieurement, les métiers de boucherie ne se sont guère éloignés du religieux. Des termes tels que sacrifice ou hécatombe en donnent une illustration linguistique. Et cette proximité est vraie dans l’Égypte ancienne, dans la Grèce antique, dans le monde romain, plus près de nous avec l’organisation des corporations médiévales, etc. Plus récemment et pour la France, on se souviendra que le syndicat professionnel de la boucherie bénéficiait encore, il y a quelques décennies à peine, d’une messe annuelle dite à Notre-Dame.
Ici encore, que retenir ? Qu’il y a « meurtre alimentaire » ? Certes. Que nos sociétés y sont insensibles ? C’est historiquement faux. Que dans une tendance au déni de la mort, elles ont tout fait depuis un siècle pour en éloigner la vue et l’acte d’abattage. C’est certain. Noëlie Vialles parle ainsi d’une société devenue sarcophage – mangeuse de chairs dont elle veut oublier l’origine – et non plus zoophage – consciente de cette origine animale[8. Idem.]. Et peut-être faut-il se demander si ce que certains dénoncent comme l’insensibilité de la société contemporaine à la souffrance des animaux d’élevage ne serait pas plutôt un sous-produit de la laïcisation de la société, au sens où celle-ci s’avère incapable de ritualiser – d’une façon ou d’une autre – cet abattage de façon à, justement, témoigner à la face de la société de son caractère non-anodin ? Question évidemment terriblement gênante sur notre rapport à la mort (celle des animaux mais surtout la nôtre) et sur la portée de la laïcité.
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Ils remplissent les salles et convertissent des foules. Convaincus de détenir la vérité et prêts à mouiller leur chemise pour l’offrir à leurs contemporains (la vérité, pas leur chemise), ils se sont mis en tête, après tant d’autres, de créer un Homme nouveau. Et nouveau, il le sera sacrément s’ils parviennent à leurs fins qui sont, rien que ça, de faire de nous des herbivores. Pour les nouveaux militants de la cause animale, l’avenir radieux est un avenir sans viande.
Lors d’un colloque organisé par L214, le funeste Aymeric Caron, devenu en deux best-sellers et en popularisant la pensée de Peter Singer, le grand gourou de la vie veggie en France, s’est déclaré convaincu que le grand soir arriverait : « Il y a un avantage que nous n’exploitons pas, a-t-il expliqué à un public conquis, c’est que nous avons la Raison pour nous. Tous les arguments rationnels aujourd’hui amènent à la conclusion qu’il faut arrêter de manger de la viande et de maltraiter les animaux. » J’ai raison parce que j’ai raison, et ceux qui ne sont pas d’accord avec moi sont des imbéciles ou des fous.
Au chapitre de l’arrogance idéologique et du déni du réel, on le voit, les nouveaux défenseurs de la cause animale n’ont rien à envier à leurs ancêtres bolcheviks. Ceux-ci voulaient sauver le peuple, au besoin en le fusillant. Ceux-là prétendent sauver les animaux, et tant pis s’il faut pour cela en faire disparaître la plupart de la surface de la terre. En effet, si l’homme interrompait sa longue coopération avec les animaux, entamée il y a onze mille ans, toutes les espèces qui peuplent nos campagnes et nous offrent leur travail, leur production ou leur chair ne survivraient que dans quelques zoos – adieu, veau, vache, cochon, couvée…
Peu importe à Caron et à ses partisans : la défense des animaux n’a rien à voir avec une quelconque « sensiblerie », a-t-il répété, ironisant sur les mangeurs de viande qui aiment leur chien. « Mon respect pour les animaux est purement intellectuel », a-t-il conclu, très applaudi. À l’image des gauchistes qui aiment l’Autre mais maltraitent leur secrétaire, Aymeric Caron aime tous les animaux mais n’éprouve d’affection pour aucun en particulier – comme ça, il n’est pas influencé par ses émotions. C’est bien le problème. À l’écouter, on dirait que les animaux sont pour lui un paramètre dans l’équation du Progrès et, plus encore, un bon moyen d’accuser ses contemporains et de se mêler de leurs affaires.
Logiquement, notre ami des bêtes est devenu un propagandiste frénétique de l’ « antispécisme », théorie qui récuse la différence des espèces. Pour qui aime dénoncer, le spécisme c’est encore mieux que le racisme : tout le monde est coupable.[access capability= »lire_inedits »] Il suffit d’avoir écrasé une mouche ou mangé un œuf. Mais dans l’imaginaire de l’antispéciste, l’ultime et haïssable avatar du beauf réac, colonialiste et tout le reste, c’est le bouffeur de barbaque. Hier, il exploitait l’indigène, aujourd’hui, il torture les bêtes. Tout ça parce qu’il a l’arrogance de se croire différent d’elles. Bizarrement, aucun antispéciste n’a encore réclamé le droit de convoler avec une grenouille ou un corbeau, mais on ne voit pas pourquoi la glorieuse lutte pour l’égalité s’arrêterait en si bon chemin.
Bien sûr, on n’a pas besoin d’adhérer à ces élucubrations New Age pour être sensible à la souffrance animale – depuis Aristote les philosophes n’ont pas attendu le professeur Caron pour s’empailler sur le sujet. Et, sur le plan individuel, tous les choix sont respectables. Du reste, les végétariens, de plus en plus nombreux, ne sont pas tous victimes de la mode idéologique. Cependant, les fumeuses théories des « animalistes », pour reprendre le terme de Francis Wolff, seraient restées confidentielles sans le concours objectif de l’industrie de l’alimentation en général et de la viande en particulier. Si, d’un côté, on peut proférer sans être la risée générale que « l’animal est une personne », c’est parce que, de l’autre, on croit que « l’animal est une chose » ou plus encore une machine seulement destinée à générer du profit.
Poussins broyés, vaches confinées, poulets agglutinés, veaux dépecés, canards gavés : les images, proprement concentrationnaires, des fermes-usines et de certains abattoirs, diffusées lors des campagnes-chocs d’associations comme L214, ont de quoi dégoûter les carnivores les plus endurcis. Si de plus en plus de gens renoncent peu à peu à se nourrir d’animaux, ce n’est pas parce qu’ils les prennent pour leurs semblables, mais pour ne pas être complices d’un business qui les réduit à des facteurs de production.
L’existence d’une différence irréductible qui autorise l’homme à tuer l’animal sans pour autant se rendre coupable de crime ne signifie pas qu’il puisse lui infliger n’importe quoi. Nous avons peut-être un droit de vie et de mort sur les animaux, pas de n’importe quelle vie et pas de n’importe quelle mort. (Faute de place et d’idées claires sur le sujet, on ne traitera pas ici l’épineuse question de l’abattage rituel, abordée par Mohammed Hocine Benkheira .
Pour autant, il est possible d’accorder sa conscience et son plaisir. De nombreux mangeurs de viande sont désormais sélectifs et s’assurent que le poulet ou le steak qu’ils vont déguster a pu vivre sa vie de poule ou de vache et gambader au grand air avant d’être tué.
Amoureux de la bonne chère et grand avocat de la cause animale, dilections qu’il a transformées en talent professionnel, notre ami et confrère Éric Conan parcourt la France pour acheter sa viande à des éleveurs qui vivent, comme le dit Jocelyne Porcher, en symbiose avec leurs bêtes – avant de les envoyer à l’abattoir. Avec quelques amis, dont la philosophe Élisabeth de Fontenay, il a cependant décidé de ne plus manger de veau ni d’agneau : « Pas d’enfants, dit-il. Il faut qu’ils aient pu vivre leur vie avant d’être abattus. »
On peut donc aimer les animaux et les manger. Ce qui est certain, c’est qu’on ne peut pas vivre avec eux, les nourrir, les soigner, les protéger et in fine les tuer si on ne les aime pas. Les véritables défenseurs des animaux ne se recrutent pas chez les lecteurs de Peter Singer, mais parmi les éleveurs, qui n’ont rien à voir avec les exploitants de fermes-usines – le terme « élevage industriel » est un oxymore. Ils sont de plus en plus nombreux à refuser les diktats de l’Union européenne et des multinationales qui prétendent leur fourguer du soja ou du maïs pour nourrir leurs troupeaux et à revenir à une alimentation naturelle et gratuite – l’herbe, que nos vaches industrieuses et rêveuses excellent à transformer en lait. L’ennui, c’est que la viande issue de ces exploitations modèles reste réservée à la France qui ne va pas à l’hypermarché. S’il y a aujourd’hui un combat que devrait mener un défenseur conséquent des animaux, ce n’est pas contre la viande mais pour la survie d’un élevage à visage humain et pour que sa production soit accessible à tous.
Les ultras de la cause animale sont prêts à sacrifier toutes ces bêtes, bien réelles, à l’idée qu’ils s’en font – et les éleveurs avec, il faut bien casser quelques œufs quand on fait l’omelette de l’Histoire. « L’antispécisme est un humanisme », claironne Caron. Comme l’observe Jean-Pierre Digard, une idéologie qui se propose explicitement de destituer l’homme de sa centralité, ça s’appelle plutôt un anti-humanisme. À force de se priver de viande, on finit souvent par bouffer de l’homme.[/access]
« Combien de fois ai-je regretté de voir des soldats et des sous-officiers rentrer dans leurs foyers sans récompense, quoique par la durée de leurs services, par des blessures, par des actions dignes d’éloges, ils eussent mérité un témoignage de satisfaction de la patrie ! […] le ruban que vous porterez sur la poitrine […] dira à vos camarades, à vos familles, à vos concitoyens que celui qui la porte est un brave. » Ce fut par ces mots que Louis-Napoléon Bonaparte consacra la Médaille Militaire, afin que les non-officiers pussent être décorés pour leurs actes de vaillance, alors même que la Légion d’Honneur fut réservée aux officiers.
S’inscrivant dans la filiation de Bonaparte (Légion d’Honneur) et du Général de Gaulle (Ordre de la Libération et Ordre du Mérite), nonobstant le fait qu’aucun autre président de la Ve République ne l’a envisagé avant lui, François Hollande institue par un décret du 12 juillet 2016 une nouvelle décoration : la « Médaille nationale de reconnaissance aux victimes du terrorisme ». Deux jours plus tard, le fracas du drame de Nice couvre les premières protestations de ceux qui doutent de la pertinence d’une telle décoration. La torpeur estivale des semaines qui suivent achève le prompt avortement d’un débat qui ne s’est finalement jamais vraiment tenu. À quelques semaines des premières attributions effectives, de nouvelles voix s’élèvent : associations de victimes, anciens combattants, élus, condamnent l’inadéquation d’une décision hautement politique révélatrice de la faillite idéologique d’une gouvernance dépassée.
Mourir par les armes, aux mains des autres
Parce qu’elle émane de la « volonté » présidentielle, la médaille aux victimes du terrorisme figure de jure au 5e rang protocolaire des décorations nationales. Ainsi, précède-t-elle les croix de guerre et médailles de la résistance française acquises au prix du sang par ceux qui ont jadis combattu pour la liberté de la France, face à l’oppression.
Avoir eu le malheur de fréquenter une place publique, un magasin, un lieu de spectacle visé par une attaque terroriste relève de la plus terrible fatalité, nul ne le contestera. Pour autant, cela justifie-t-il la gloire d’une récompense honorifique nationale ?
Natacha Polony a raison lorsqu’elle écrit : « Les Français ne veulent pas être des victimes décorées, mais des femmes et des hommes debout ». Debout parce que l’honneur provient du mérite, valeur cardinale de notre République.
Une certaine métaphysique du vide
Percluse par le lourd héritage d’une vision post-bourdieusienne lénifiante, la doxa socialiste abhorre autant qu’elle craint toute forme de violence symbolique. À ce titre, elle révère inconditionnellement la victime, cherche à excuser le bourreau et instille la suspicion quant au mérite du héros. L’incapacité profonde du pouvoir à traiter convenablement des faits de terrorisme intérieur relève malheureusement de cette dynamique aussi inepte que dangereuse.
Que le blessé de guerre ne bénéficie pas de la préséance institutionnelle sur le blessé d’attentat, que l’on se préoccupe dans l’urgence de la communication mémorielle au détriment de l’amélioration discrète de l’indemnisation et de l’accompagnement post-traumatique, cela doit nous alerter et collectivement nous concerner au premier chef.
Communier, célébrer, rendre hommage à l’envi : l’expiation coupable
Vingt ans après la série d’attentats de 1995 attribuée au GIA, la France a connu en 2015 un annus horribilis qui a auguré une nouvelle ère, celle de l’état d’urgence permanent. Kouachi, Coulibaly, Ghlam, Abballa, Bouhlel : ces funestes noms et tant d’autres figureront au rang de nos plus terribles contempteurs, bras armés d’un islamisme impérialiste implacable qui ne différencie pas ses victimes, qui vicie notre liberté de l’intérieur, qui nous aliène à notre peur.
Avec stupeur on découvre que nombre de ces ennemis sont nos compatriotes ; ceux-là mêmes que plusieurs décennies d’antiracisme moralisateur et de repentance postcoloniale ont ménagé et qui aujourd’hui – paradoxalement – se vengent.
Dans l’impossibilité idéologique et stratégique de traiter les racines du mal, François Hollande commémore ad libitum, espérant s’extraire par le « haut » du bourbier sécuritaire dans lequel notre pays se trouve désormais. Au mépris de la temporalité nécessaire au façonnement d’une mémoire pérenne, la célébration se fait instrument politique. La médaille aux victimes du terrorisme n’en est autre que la triste breloque.
Mosquée de Villefontaine. Sipa. Feature Reference: 00717050_000006.
Alain Finkielkraut a défini un jour le politiquement correct comme le fait de ne pas voir ce qu’on montre. Le traitement de l’étude sur les musulmans de France réalisée par l’Institut Montaigne sous la direction de Hakim El Karoui et publiée hier par le JDD nous en a fourni un exemple éclatant. On dirait que les médias se sont concertés pour tenter de planquer la réalité sous des titres lénifiants. « Musulmans de France, l’enquête qui surprend », annonçait le JDD à sa « une ». « L’enquête qui terrifie » aurait été un titre plus adapté.
28% de fans de la charia
C’est la première fois, à ma connaissance, qu’un travail aussi sérieux tente d’établir un portrait idéologique et culturel des musulmans de France (trois quarts de Français, un quart d’étrangers). On se disait bien qu’une partie d’entre eux avait quitté le monde commun – ou n’y avait jamais résidé – mais on pouvait encore espérer qu’il s’agissait d’une infime minorité. Or, on apprend que 28 % des musulmans de France estiment que la charia prévaut sur la loi de la République. Oui, vous avez bien lu : près d’un tiers des musulmans vivant dans notre pays vivent mentalement dans une tout autre contrée. Un tiers sur une population estimée (à la baisse) entre 3 et 4 millions, ça fait un million de personnes, souvent jeunes. Combien seront-ils, dans dix ans, à être passés de la charia au djihad ? Seulement 1 %, soit « seulement » 10000 ? Voilà qui rassurera certainement les 70 à 80 % de Français que l’islam inquiète.
La réalité se révèle pire que les fantasmes
On pourrait se réjouir de ce que 70 % des musulmans vivant dans notre pays soient devenus des laïques comme les autres. « Deux tiers des musulmans pensent que la laïcité permet de vivre librement sa religion », affirme Hakim El Karoui. Alors, il doit y avoir maldonne sur le sens du mot laïcité. En effet, douze ans après le vote de la loi interdisant les signes religieux à l’école, 60 % des personnes interrogées estiment que les filles devraient pouvoir porter le voile à l’école ; 48 % pensent qu’on doit pouvoir affirmer son identité religieuse au travail ; 58 % des hommes et 70 % des femmes sont favorables au port du voile – hijab. Autrement dit, même au sein de la majorité que l’on dit intégrée, on n’entend pas renoncer à ce signe de rupture avec le modèle français qu’est la dissimulation du corps féminin.
Les promoteurs de l’étude espéraient sans doute que la réalité scientifiquement établie permettrait de trancher le cou des fantasmes sur l’islam. Or, la réalité se révèle pire que les fantasmes. Comment « déradicalisera-t-on » les 20 % de musulmans et 28 % de musulmanes qui, dans notre pays, approuvent le port de la burqa ? Combien de générations faudra-t-il pour les convaincre qu’une femme libre n’est pas souillée par le regard d’un homme ?
Ces questions ne seront évidemment pas posées, comme le montre le titre hilarant du Monde sur le sujet : « Les musulmans de France, une population jeune et diverse ». Les perroquets du tout-info et tous les autres fossoyeurs du réel s’emploient déjà à expliquer qu’on a mal compris : l’intégration progresse. Quant à ceux pour qui elle ne progresse pas, ils sont révoltés plus que musulmans. Fort bien. Et qu’est-ce qu’on fait, avec tous ces révoltés ?
Daoud Boughezala et Elisabeth Lévy. Deux de vos romans, Un sacrifice italien (Christian Bourgois, 2008) et Les Noirs et les Rouges (Gallimard, 2014), tournent autour de l’affrontement entre fascistes, communistes et démocrates-chrétiens dans l’Italie des années 1940 et 1970. Pourquoi cette longue guerre civile vous obsède-t-elle ?
Alberto Garlini. Du Moyen Âge aux années de plomb, l’un des drames séculaires de l’Italie est que l’esprit de parti supplante toute notion de bien commun. Voilà ce qui m’obsède. Au xiiie siècle, par exemple, les communes italiennes étaient souvent divisées en plusieurs factions. Mais le parti vaincu n’acceptant pas sa défaite, il quittait les lieux pour s’allier avec la ville voisine et reprenait ainsi le pouvoir. Autrement dit, chaque camp préférait se soumettre à une puissance étrangère plutôt qu’à ses rivaux. Et ce problème s’est aggravé depuis la guerre civile qui a marqué la fin de la Seconde Guerre mondiale (1943-1945) entre fascistes et antifascistes d’une part, et à l’intérieur de la résistance antifasciste d’autre part. C’est un épisode que je raconte dans Un sacrifice italien : la guerre entre résistants a commencé dans les montagnes du Frioul, à Porzus, où les partisans communistes ont tué 17 partisans démocrates-chrétiens, dont Guido, le frère aîné de Pasolini.
Une mort qui a traumatisé le jeune Pier Paolo. Pourquoi n’a-t-il jamais pu faire le deuil de ce frère perdu ?
Il a toujours été le fils préféré de sa mère, qui le gâtait davantage que son frère Guido. Lorsqu’ils ont décidé de combattre le régime de Mussolini, Guido a été le plus prompt à l’action et a pris les armes. Quand Guido luttait dans la résistance, Pier Paolo n’est jamais allé le voir. Guido a écrit des lettres très émouvantes dans lesquelles il dit attendre un signe d’approbation de son frère, geste qui n’est jamais venu. C’est à cette période que Pasolini a écrit une pièce de théâtre en frioulan qui se déroule durant l’invasion ottomane de la région à la fin du xve siècle. Il y met en scène deux frères, l’un qui décide de combattre les Turcs et périt au front pendant que l’autre reste à la maison. Il a écrit cette pièce avant la mort de Guido. Pier Paolo a en quelque sorte prophétisé la mort de son frère, le faisant mourir dans la fiction avant que cela se produise dans la vie réelle.[access capability= »lire_inedits »]
Dans Un sacrifice italien, vous l’avez imaginé expier tous ses péchés en organisant son suicide assisté, avec la complicité de petits voyous proches des milieux néo-fascistes. Cette intrigue est-elle issue d’une thèse réaliste sur sa mort ?
Giuseppe Zigaina, un artiste ami de Pasolini, a écrit de nombreux articles où il soutient que Pasolini a choisi de mourir de cette manière.Monlivreest une pure fiction, mais j’ai trouvé métaphoriquement très riche l’idée que Pasolini décide de se suicider au milieu des années 1970, à une période où la vieille Italie était remplacée par l’actuelle.
La critique du passage de l’ancien monde traditionnel à une modernité destructrice est très pasolinienne. Qu’a-t-on retenu de sa pensée hétérodoxe en Italie ?
Pasolini joue un rôle très important dans la culture italienne, mais il a été épuré de ses aspects les plus dérangeants. On en a fait une sorte de saint. Or il était pétri de contradictions. En marxiste, il croyait par exemple à l’émancipation du prolétariat mais célébrait le vieux monde. Pensez donc : il est devenu communiste quand son frère tant aimé s’est fait tuer par les communistes ! Puis il a évolué dans un parti trop puritain pour tolérer son homosexualité. Chez Pasolini, la raison s’opposait perpétuellement à la chair. À la fin de sa vie, il a même abjuré sa « Trilogie de la vie » (Le Décaméron, Les Contes de Canterbury et Les Mille et Une Nuits)…
… dont il a fini par juger les scènes érotiques plus très subversives à l’ère de l’hédonisme généralisé. A contrario, dans son dernier film Salò, qui montre les derniers jours du régime de Mussolini, les chemises noires font manger leurs excréments à des jeunes filles et… marient des hommes. C’est une critique assez réactionnaire du nihilisme fasciste.
Pasolini a vu dans le fascisme de Salò une métaphore du consumérisme capitaliste, lequel transforme toute chose en marchandise susceptible d’être échangée sur un marché. Il craignait la banalisation et la marchandisation des corps et du sexe. C’est tout le sens de la métaphore de la merde dans Salò : pour Pasolini, tout ce qui est digéré par le capitalisme est voué à terminer en excrément. S’il met en scène des mariages homosexuels aussi caricaturaux c’est pour exprimer sa peur d’une perte de sens généralisée.
On peut se demander comment il aurait réagi à l’instauration du mariage gay.
En Italie, le mariage homosexuel a été voté il y a quelques mois. C’est une espèce de standard social qui semble assez peu compatible avec l’anticonformisme de Pasolini, qui s’opposait notamment à l’avortement. Mais ne faisons pas parler les morts. D’autant qu’il aurait sans doute su nous étonner.
Pasolini a aussi attaqué les soixante-huitards, prenant le parti des policiers prolétaires contre les jeunes bourgeois révoltés. Les Noirs et les Rouges commence justement le 1er mars 1968, sur le campus romain de Valle Giulia. Surprise, à l’avant-garde du mouvement contestataire, on retrouve… l’extrême droite !
Sur les photos de Valle Giulia, prises justeavant l’affrontement avec la police, on reconnaît en effet au premier rang du cortège une dizaine de militants néo-fascistes notoires. C’est à ce moment-là qu’a commencé la « stratégie de la tension » mise en place par une partie des services de sécurité agissant avec la complicité d’hommes de paille.
Qu’est-ce exactement que la « stratégie de la tension » ?
Cette méthode s’inspire d’une technique du coup d’État développée par le célèbre faux antisémite des Protocoles des sages de Sion. Introduiredes individus manipulés à l’intérieur des groupes communistes avait pour but de provoquer des actions violenteset de nuire au mouvement marxiste qui voulait changer l’Italie. Ainsi, la spirale de la violence devait susciter une demande d’ordre qui se serait traduite dans les urnes. Dit ainsi, cela semble couler de source mais cette stratégie s’est scindée en plusieurs phases et n’a pas été sans contradictions.
Quel rôle a joué l’attentat de la piazza Fontana (décembre 1969) dans cette montée aux extrêmes ?
L’attaque de la piazza Fontana – d’abord imputée à des anarchistes mais perpétrée par des néo-fascistes dans une banque milanaise – a été le détonateur de la violence qui s’est propagée de manière croissante jusqu’à l’enlèvement et la mort d’Aldo Moro en 1978. Une étrange maladie a alors contaminé toutes les villes du pays, désormais divisées entre zones noires et rouges. Pour la seule année 1969, cette guerre civile de basse intensité a provoqué des centaines d’actes violents : tout communiste qui se risquait à entrer en zone fasciste était frappé, et réciproquement.
L’assassinat du démocrate-chrétien Aldo Moro par les Brigades rouges en 1978 est bien la preuve que la stratégie de la tension s’est aussi appuyée sur l’extrême gauche…
Certains pointent du doigt la responsabilité des services secrets dans l’opération montée contre Aldo Moro, mais rien n’est avéré. Une chose est sûre : Aldo Moro a été enlevé le jour même où le Parlement devait voter le compromis qu’il avait négocié entre démocrates-chrétiens et communistes. Il était le seul homme politique apte à réaliser ce compromis historique et cela lui a coûté la vie. Sa disparition a conduit le parti communiste italien à changer radicalement de posture. Sur un plan symbolique, Moro est la parfaite incarnation du bouc émissaire selon René Girard : une victime innocente dont la mort sacrificielle permet à la société d’exorciser ses tensions après une phase d’escalade de la violence.
Décidément, l’idée de sacrifice vous hante. Les Noirs et les Rouges s’ouvre sur un meurtre rituel, puisque le héros néo-fasciste Stefano tue accidentellement un étudiant d’extrême gauche, dont il aimera la sœur. Cette exécution involontaire est-elle une allégorie des années de plomb jonchées de cadavres ?
Pour un écrivain, il y a deux approches possibles de la réalité : une méthode conspirationniste ou une lecture sacrificielle. J’ai mis cinq ans à écrire Les Noirs et les Rouges¸ lu des centaines de biographies de fascistes et regardé énormément de documentaires sur les années de plomb. In fine, au récit rationnel des conspirations que certains ourdissaient pour atteindre leurs fins, j’ai préféré une approche sacrificielle. Comme l’Évangile, cette lecture des faits ne prend aucune distance avec le corps de la victime. Lorsque vous le tenez dans vos bras,
il devient impossible de mentir ou de réécrire l’histoire. Ainsi, à la fin du roman, Stefano change radicalement de point de vue sitôt qu’il découvre la dépouille de la femme qu’il aimait. Si j’ai étalé la description de son corps mort sur tout une page, c’est que cette vision ramène Stefano à la réalité et l’éloigne des théories complotistes qui peuplaient jusque-là son esprit.
Jusque dans les crimes qu’il commet, Stefano, votre fasciste de héros, paraît éminemment humain et digne d’empathie. Ne pas en avoir fait un monstre absolu vous a-t-il attiré des mauvais procès ?
J’ai été accusé de tous les maux. Les uns m’ont reproché de faire le jeu du fascisme, les autres de l’antifascisme. Tout cela parce que j’ai voulu créer un personnage auquel chacun de nous peut s’identifier, et non quelqu’un qui soit le Mal absolu. Cela suppose de sortir de l’esprit de parti qui impose une vision manichéenne des choses.
Hélas, lorsque vous écrivez un livre qui n’épouse pas intégralement le point de vue d’un camp, votre œuvre a peu de chances d’être comprise. J’avais pourtant l’impression d’être très clair dans mes intentions : raconter l’histoire d’un jeune fasciste – fasciné par la mythologie de mort et de violence liée à cette idéologie – qui prend conscience de ses erreurs à la mort de la femme qu’il aimait.
Et l’Italie, qu’a-t-elle conservé des vingt ans de la période mussolinienne ?
Un héritage aussi considérable que préoccupant. Toute la classe moyenne italienne a été façonnée par les vingt ans de la période mussolinienne. Ses membres ont endossé l’héritage fasciste, comme une sorte de légende familiale qui s’est maintenue de manière souterraine. Aujourd’hui, la politique italienne n’est plus à l’heure des idéologies et la politique se résume à l’administration des choses. Aucun homme politique n’est capable d’avancer un projet d’avenir ni de vous dire à quoi ressemblera l’Italie dans dix ans. Cette impasse me paraît propice à la résurgence du fascisme, qui correspond à une constante anthropologique.
Que voulez-vous dire ?
Au lieu de réfréner vos pulsions agressives, le fascisme vous encourage à les assouvir. Si la violence verticale organisée par l’État a disparu, le risque d’une violence horizontale existe d’autant plus que j’observe un très fort sentiment diffus de violence, notamment verbale.
De nos jours, à quel projet idéologique peut se raccrocher le lumpenprolétariat des banlieues pauvres de Rome, confronté au chômage de masse et à l’immigration ? Traditionnellement, la politique accomplit une opération chimique : transformer le sentiment d’injustice en projet politique d’avenir. Au fond, les trois grands projets politiques qu’ont été le christianisme, le communisme et le capitalisme libéral fonctionnent de la même façon : ils enjoignent aux déshérités de prendre leur mal en patience et de ne pas s’en prendre immédiatement aux puissants car la justice régnera – au royaume des cieux, sous la dictature du prolétariat, ou lorsque vous aurez fait fortune à force de travail. Mais le ressentiment du peuple n’ayant aujourd’hui plus aucun exutoire idéologique, il est instrumentalisé par certains hommes politiques, notamment contre les immigrés.
Surfant sur le sentiment anti-immigration et la crise, Beppe Grillo et son Mouvement 5 étoiles viennent de réaliser une forte percée aux élections municipales italiennes. Que vous inspire-t-il ?
Grillo a été le premier à utiliser internet à des fins politiques, en faisant une arme de propagande massive. Si le contenu de son programme est assez archaïque, en ce qu’il donne l’impression de voir le monde en noir et blanc, il utilise une technologie très moderne. En ce sens, il se rapproche des méthodes du fascisme et du communisme qui sont devenus des systèmes de pouvoir, ce que le grillisme n’est pas.
Vous ne semblez guère optimiste…
J’ai le sentiment que l’état du monde ne peut qu’empirer. Des problèmes structurels tels que la crise des migrants, la crise économique ou la simple quête d’une éthique commune semblent insolubles. Comme Voltaire, je me contente donc de cultiver mon jardin ![/access]
Les héros ordinaires sont, pour la plupart, des hommes du rang. Sont-ils pour autant choisis au hasard par Maurin Picard ? Leur popularité tardive, selon l’auteur, cache peut-être « une quête de sens, comme une sollicitation plus ou moins consciente adressée aux vétérans de 1939-1945, naguère confrontés à un choix relativement simple entre le Bien et le Mal, du moins en apparence. » Ils « éveillent l’intérêt des générations actuelles en quête de repères, déboussolées moralement face aux soubresauts politiques. » Autrement dit : ils sont à la fois évocateurs et représentatifs. L’auteur étant journaliste aux États-Unis, on n’est pas étonné que ses héros soient presque tous américains ou canadiens, auxquels on ajoute un Français et un Allemand. Un “bon Allemand”, bien sûr : jeune pilote participant, à bord de son jet ultramoderne, à la défense de Berlin contre les bombardements alliés en 1945, il « ne tenait ni à mourir ni à tuer », répugnant aussi à descendre les « avions magnifiques » de ses adversaires. Du reste, il parle beaucoup de mécanique et moins de combats. Il faut, selon lui, avant tout « sentir l’avion, le respecter ».
En face de lui, les anciens soldats alliés sont tout aussi modestes. Ce qui les motivait ? « Il fallait le faire » (do the job). Et si « un tel exploit serait impossible aujourd’hui », d’après un aviateur, c’est sans doute en raison de l’atmosphère générale et non d’un ensemble de qualités ou défauts individuels. Pour motiver les troupes, on pouvait aussi compter sur l’admiration envers les supérieurs : le général Patton, par exemple, ou le capitaine Fluckey, commandant d’un sous-marin au palmarès étonnant. L’importance de la solidarité créée par le risque encouru collectivement apparaît aussi dans l’image saisissante de la dissolution d’une unité de commandos américano-canadienne. Tandis que les Canadiens sortent du rang pour monter dans des camions, les Américains reçoivent l’ordre de serrer les rangs, mais ils refusent. Dans cette unité d’élite, débarquée en Italie en 1943, le taux de perte s’est élevé à 134% ! Explication : les blessés rempilaient avant l’heure.
Des dizaines d’années plus tard, les membres survivants de l’escadre envoyée bombarder Tokyo en 1942 continuent à se réunir, chaque année, accomplissant un rituel digne d’Agatha Christie avec de petits verres en argent autour d’une bouteille de cognac Hennessy 1896. Avec le temps, les moments d’angoisse s’effacent au profit des souvenirs de moments humains. D’ailleurs, Maurin Picard affirme avoir choisi ses témoignages « pour leur humanité, leur fibre épique, leur valeur historique. » Les héros ont-ils des remords ? Non. Mais ils ont peut-être le sentiment que quelque chose les dépasse. Maurin Picard suggère quand même l’existence d’un vague sentiment de culpabilité. Celui d’avoir « survécu injustement », lié aux horreurs à la fois subies et perpétrées. Il évoque notamment le cas d’un ancien pilote qui contribua à couler le cuirassier Bismarck et ses quelques 2000 hommes à bord, son obsession de vouloir « faire la paix avec toutes ces ombres familières », aussi bien ennemis que camarades morts au combat.
En tout cela, Dieu n’est pas absent. Dans un moment critique, un pilote se souvient qu’il « imaginait que chacun priait un peu dans son coin, discrètement. » Le terrible Jake McNiece, ancien commando, est même devenu pasteur. Et pourtant, c’était une tête brûlée, y compris à l’entraînement. Un soir de beuverie, il a volé une locomotive pour rentrer au cantonnement, mais a malencontreusement fait exploser la chaudière en route…
En dépit des bombardements massifs sur Londres ou en Allemagne et surtout de la solution finale en Europe, le théâtre des opérations en Asie fournit, semble-t-il, un plus grand nombre de cas-limite entre l’engagement militaire et la tuerie de civils. L’auteur évoque brièvement la « lettre rageuse » de Tchang Kai Tchek à Roosevelt, consécutive au bombardement de Tokyo et au refuge des pilotes américains sur la côte chinoise. Les représailles japonaises, d’une sauvagerie inouïe, ont provoqué la mort de 250 000 civils, affirme le nationaliste chinois. Une enquête ultérieure est arrivée au bilan moins gigantesque, mais considérable, de 10 000 morts. Dur d’être un héros… même s’il importait, pour les États-Unis, de montrer au Japon qu’il n’était pas un sanctuaire intouchable.
Par ailleurs, les dix aviateurs capturés suite à ce raid furent traduits devant la justice japonaise pour avoir largué des bombes sur des écoles et des hôpitaux. On était encore loin d’Hiroshima. Et voilà justement qu’au dernier chapitre vient le tour de Dutch Van Kirk, navigateur à bord du B29 Enola Gay, le 6 août 1945. La présence de Van Kirk dans le volume pose visiblement un problème à son auteur, car l’homme « reste difficile à qualifier de héros ». Pourtant, il s’est décidé en s’appuyant sur les critères de Karl Marlantes : répondre aux attentes liées à ses responsabilités mais aussi risquer sa vie pour sauver celle de beaucoup d’autres. En fait, le cas du bombardement atomique a suscité de nombreux débats sur ces deux points, mais Maurin Picard a choisi de ne pas polémiquer au sujet de l’hypothèse selon laquelle l’imminence de l’invasion soviétique aurait précipité la capitulation du Japon au moins autant que la bombe. Quant à Dutch Van Kirk, il reste « campé sur lui-même, certain d’avoir agi comme il le fallait ». Picard ajoute seulement que « ce sont les vainqueurs qui écrivent l’histoire et tracent la distinction ténue entre le Bien et le Mal absolu, entre exploit stratégique et crime de masse. »
À chacun de comparer le destin des « héros ordinaires » et celui des “antihéros extraordinaires” à l’image, par exemple, de ceux du Long dimanche de fiançailles de Sébastien Japrisot. Entre les deux, certainement, se trouve la question de la foi en la justesse des objectifs du pouvoir politique.
D’ailleurs, la petite histoire (des héros et des antihéros) croisent immanquablement la grande. Ainsi Léon Gautier, jeune engagé français dans les commandos britanniques a-t-il dû attendre jusqu’en 1992 pour recevoir la légion d’honneur. Séquelles, dit-on, de la rancune de De Gaulle envers la perfide Albion… Le cas de Gautier est aussi l’occasion de revisiter les traces laissées par Mers-El-Kebir… De toute évidence, la marine française n’était pas particulièrement gaulliste. Et la Kriegsmarine, souligne Picard, n’était pas non plus fanatiquement nazie.
Un chapitre consacré à la libération de personnalités françaises enfermées dans un château-fort du Tyrol se situe de manière assez cocasse à la frontière de la petite et de la grande histoire. Tandis qu’un officier allemand rallié aux forces anglo-américaines (nous sommes le 4 mai 1945), se montre « très poli, digne et triste », le capitaine américain qui commande le détachement libérateur inspire à Edouard Daladier, qui figure parmi les otages, de sombres pensées consignées dans son Journal de captivité. « Si la politique américaine ressemble au capitaine Lee, alors l’Europe en verra de dures. » Depuis de longs mois, la haine cordiale règne parmi les hôtes de la forteresse, qui décrivent un large éventail du « résistant » au « collabo ». À une table déjeunent Gamelin, Clemenceau fils et Paul Reynaud tandis qu’à une autre sont installés Jean Borotra, le général Weygand et le colonel de La Roque.
Bientôt, les Américains mettront de l’ordre dans tout cela. À ce propos, il est frappant de constater le nombre de films évoqués par Maurin Picard dont les exploits de ses héros ont été la source d’inspiration. Coulez le Bismarck (1957), L’Odyssée du sous-marin Nerka (1958), Le jour le plus long (1961), Les douze salopards (1967), Les brigades du diable (1968)… Toute une époque. Les États-Unis régnaient alors sans partage sur les esprits européens. Et c’est justement aujourd’hui, quand on se met à faire la théorie du Soft-Power, que certains doutes commencent à poindre.
Esquivant l’analyse des grandes manœuvres géopolitiques, Maurin Picard invite, en revanche, son lecteur à découvrir au début de chaque chapitre les lieux où il a rencontré ses témoins. Ici une coquette demeure de famille dans le New Jersey, là un chalet en bois sous la neige dans l’Ontario, puis quelques maisons de retraite de luxe en Floride ou en Californie, des meetings aériens dans la chaleur étouffante des villes du Middle West. Un véritable Road Movie des États-Unis comme on les aime aux paysages pittoresques… On se demande, finalement, si le panel de héros ordinaires n’a pas été choisi pour cela. L’Amérique n’a pas épuisé tout son capital de sympathie…
Maurin Picard, Des héros ordinaires. Au coeur de la Seconde guerre mondiale, Perrin, 2016.
Alors qu’il tente d’entrer en contact avec sa riche et belle voisine, un des deux petits malfrats de Propriété privée se présente à elle en disant qu’il cherche un monsieur Hitchcock. Ce petit clin d’œil n’est pas innocent car il plane sur Propriété privée, le premier film de Leslie Stevens, un lourd parfum de sexualité, de frustration et de voyeurisme à la Fenêtre sur cour.
Qu’on en juge : Duke et Boots sont deux marginaux qui remarquent à une station-service une affolante jeune femme. Ils obligent un représentant de commerce à les prendre en voiture et à suivre cette belle inconnue. Celle-ci habite dans une somptueuse villa de Los Angeles avec un mari qui la délaisse bien trop souvent. Remarquant que la maison d’à côté est inhabitée, les deux hommes s’installent et profitent d’une vue imprenable sur le jardin de la belle et sur ses bains de soleil devant la piscine…
Pour un film de 1959, Propriété privée est étonnant dans la mesure où il recourt à des schémas quasiment pornographiques : barrières de classes avec un spectateur/voyeur masculin renvoyé à sa misère sexuelle (Boots est puceau), un objet du désir féminin inaccessible car riche et belle, une possibilité de briser l’écran par la puissance sexuelle que dégagent ces « prolos » tandis que l’époux délaisse sa femme frustrée… Bref, en caricaturant à l’extrême, on retrouve le modèle insubmersible du plombier couillu qui débarque chez la bourgeoise pour la dérider un peu !
Evidemment, le film est d’une autre teneur et Leslie Stevens, par la grâce d’une mise en scène inspirée et sans la moindre mauvaise graisse (le film dure à peine 1h20) parvient à faire de son récit un drame étouffant à la Tennessee Williams sur les affres du désir et de la frustration.
Il est possible de distinguer une progression en trois actes construits autour de trois intrusions. La première intrusion est celle du regard. Ceux que lancent les deux petits délinquants vers cette belle voisine alanguie dans des positions équivoques. Stevens parvient, grâce à ce voyeurisme exacerbé à créer un climat lourd et moite. Rien n’est montré mais tout est suggéré sans le moindre doute. Il faut voir cet incroyable moment où Ann bavarde avec un mari qui, visiblement, reste indifférent à ses désirs tandis qu’elle imprime avec sa main un lent mouvement de va-et-vient sur… une bougie. Difficile de faire plus explicite comme symbole !
La deuxième intrusion est celle de Duke qui cherche à se faire engager comme jardinier. Là encore, Stevens exacerbe la tension sexuelle entre les deux personnages. L’homme qui s’occupe de la pelouse est torse nu et plein de sueur, offert aux regards de la jeune femme troublée. C’est le temps de la séduction et du trouble. Le désir semble pouvoir passer outre les antagonismes sociaux.
Enfin, après avoir pénétré l’extérieur de la maison, Duke et Boots s’introduisent dans un troisième temps dans la maison même d’Ann. Le film devient alors plus inquiétant et annonce finalement une des grandes thématiques du cinéma américain des années 70 : le danger ne vient plus d’étrangers lointains mais s’immisce dans un décor quotidien et s’introduit au cœur même du foyer. En ce sens, Propriété privée apparaît aujourd’hui comme un précurseur de films comme Orange mécanique ou, mieux, Les Chiens de paille de Peckinpah. La violence y est davantage psychologique que physique mais le cinéaste parvient néanmoins à créer un climat oppressant en mêlant désir et frustration voire impuissance comme le suggère encore explicitement la scène où Boots replie son couteau et confesse qu’il n’arrive pas à posséder la belle Ann.
Un autre aspect passionnant de Propriété privée est sa mise en scène et l’élaboration d’un langage cinématographique assez raffiné (ces contreplongées inquiétantes qui alourdissent le climat) mais qui prend en compte l’arrivée de la télévision. Par son esthétique « domestique », le film évoque aussi bien le Psychose d’Hitchcock (encore lui !) que sa série télévisée Alfred Hitchcock présente. Toute la thématique du voyeurisme renvoie à l’arrivée massive des postes de télé dans les foyers. Quand ils regardent par la fenêtre, Boots et Duke sont installés sur un canapé comme devant un petit écran. Le « spectacle » est désormais à domicile et les récits sont circonscrits à cette dimension domestique.
Méconnu, Propriété privée est donc un film de transition étonnant, entre les drames suffocants d’Elia Kazan et une certaine esthétique que l’on retrouvera aussi bien à la télévision que dans le « nouvel Hollywood ». A découvrir sans la moindre hésitation !
Propriété privée (1959) de Leslie Stevens avec Warren Oates, Correy Allen, Kate Manx.
Elle se heurte, elle se cogne. Aux hommes, aux règles, au poids des choses. Son baby-sitter la plante en lui faisant une leçon de morale. Son ex (l’excellent Laurent Poitrenaux), écrivaillon, graphomane autofictionnel, décrit par le menu ses turpitudes intimes, mêlant avec perversité le vrai et le faux. Son meilleur ami (le beau Melvil Poupaud) l’entraîne dans des problèmes insolubles. Et son sauveur (Vincent Lacoste) la vole allègrement. L’avocate pénaliste Victoria Pick (Virginie Efira) est donc au bout du rouleau. Tel est l’argument de la désopilante comédie de mœurs Victoria, réalisée par Justine Triet (La Bataille de Solférino), dont le ton, l’énergie, l’intelligence des situations et des dialogues (jamais lourdement « dialogués ») inaugurent un style assez nouveau et frais dans le paysage français du genre.
Si l’on peut regretter que Vincent Lacoste n’en finisse pas de faire du Vincent Lacoste (aimable mollasson post-adolescent à qui les réalisateurs ne se résolvent pas à donner un rôle un peu plus à contre-emploi – il y a pourtant, pour qui sait regarder, du tueur chez cet acteur !), on ne peut qu’être emballé par l’énergie contenue de Virginie Efira, qui tient à elle seule tout le film, assume avec naturel les situations les plus absurdes et nous entraîne dans de longs fous rires. Notons également l’excellente prestation de Laure Calamy dans le rôle d’une avocate survoltée – épatante ![access capability= »lire_inedits »]
Cerise sur le gâteau, Victoria ne se contente pas de nous divertir (et comment !), elle nous offre aussi un beau portrait de femme qui ne vainc tout à fait que dans une forme de défaite amoureuse à laquelle psys et cartomancienne ne cessaient de l’inviter.
Victoria, un film de Justine Triet.
Se taper l’incruste !
La multiplication des procédés imitant la navigation internet fatigue le cinéphile.
Hollywood n’a pas son pareil pour s’emparer des faits de société, en pousser les curseurs jusqu’à la limite du crédible pour en faire des histoires qui transforment notre quotidien en aventure haletante. L’informatique, l’extension de la connectivité, l’analyse des masses de données, la géolocalisation des individus et des objets sont évidemment un thème fort du cinéma actuel. Ainsi le dernier Jason Bourne est-il tout entier orienté autour des questions de la surveillance mondialisée et des possibilités – musclées – de déjouer celle-ci. Dans un registre plus féminin, le film Nerve met en scène un groupe d’adolescents constamment reliés entre eux par les réseaux sociaux, et qui sont pris dans une spirale de transgressions absurdes, chacun devenant, via son smartphone, le spectateur de l’autre.
Au-delà des qualités des deux films (Jason Bourne vieillit, Nerve fait preuve d’une belle inventivité scénaristique), on ne peut qu’être frappé par l’omniprésence des incrustations – messages qui apparaissent dans un scintillement sonore –, zooms écran et autres boutons à cliquer qui transforment le grand écran en Game Boy géante. L’intention est évidente : ramener au cinéma un public de plus en plus scotché à ses écrans portatifs, quitte à rapprocher l’expérience de la salle et du grand écran de celle du jeu vidéo. C’est sans doute faire peu de cas de la singularité du cinéma et de ses possibilités qui ne sont pas toutes d’imitation. Et pour les vieux de la vieille, c’est franchement agaçant.
Nerve, d’Ariel Schulman, en salles.
Jason Bourne, de Paul Greengrass, en salles.
Désislamiser la radicalité
La sagesse populaire veut qu’on évite de parler de corde dans la maison du pendu. Bertrand Bonello n’aura pas eu cette délicatesse. Ayant imaginé, dès 2010, le scénario de Nocturama (une bande de jeunes gens commettent une série d’attentats au cœur de Paris), le réalisateur s’est finalement résolu à tourner son histoire en 2015, dans une ville pourtant déjà martyrisée par des événements comparables.
Ce télescopage est d’autant plus propice au scandale que l’histoire inventée par Bonello fait la part belle aux conjurés. Jeunes gens d’origines diverses, sans aucune motivation religieuse ni raciste, ces garçons et ces filles, souvent beaux, fragiles et pleins de grâce, semblent mus par la nécessité intérieure, presque vitale, de se révolter et de renverser l’ordre des choses. Ce faisant, Bonello « désislamise » la radicalité. Dans un saisissant contraste, les forces de l’ordre qui donnent l’assaut dans un bâtiment de l’ex-Samaritaine où se cachent les jeunes gens font figure d’assassins. Elles abattent froidement chacun des conjurés, même lorsque l’un d’entre eux, les mains en l’air et sanglotant, supplie les policiers de l’aider.
Ce renversement de la représentation des attentats de 2015 horrifiera tous ceux que la terreur islamiste a marqués, dans les esprits comme dans les chairs. Il ravira au contraire ceux qui n’ont jamais accepté la réalité de l’événement, sa dimension religieuse, raciste et fasciste, et voudront voir dans les actes de ces apôtres du chaos la réalisation d’une sorte de promesse messianique, façon L’insurrection qui vient. Nocturama est en lui-même un attentat contre les représentations sécuritaires et la distribution des rôles qu’elles imposent : victimes, tueurs déterminés et police secours. Que le réalisateur le veuille ou non, le film s’inscrit ainsi dans la logique perverse du long-métrage de Mel Gibson, Golgotha : les offenseurs deviennent victimes, les offensés persécuteurs. De facto, Nocturama réalise la sainte alliance entre le désir d’un certain christianisme de renverser l’ordre établi et celui de l’islam politique qui pare l’instinct de razzia d’oripeaux victimaires. Bertrand Bonello revendique le droit à la fiction, mais il ne peut ignorer ni le contexte politique dans lequel celle-ci s’inscrit ni l’inconscient religieux dont il est porteur.
Pourtant le film est beau. Si la première partie est un peu longue – Bonello insiste sur la diversité des origines des conjurés qui n’ont en commun que la jeunesse (donc, la révolte – tout est là), la seconde, pendant laquelle les terroristes se croient à l’abri dans un grand magasin fermé pour la nuit et où, grands enfants, ils livrent à la caméra une déconcertante fantaisie, est en revanche magnifique. Au cours de quelques scènes d’une stupéfiante beauté (le play-back de My Way, joué par l’excellent Hamza Meziani, vaut à lui seul d’aller voir le film), Bonnello permet à ses acteurs d’accéder à leur plus belle part, poétique et douce, d’autant plus bouleversante qu’on sait ces jeunes gens condamnés. Entre émotion et malaise, je me suis retenu d’applaudir.[/access]
Frauke Petry, dirigeante de l'AfD. Sipa. Feature Reference: AP21952450_000014.
Frauke Petry, dirigeante de l'AfD. Sipa. Feature Reference: AP21952450_000014.
Pour une fois, saluons les instituts de sondage : à Berlin, leurs prévisions se sont révélées fiables, à un niveau de précision rarement égalée dans des élections locales, plus difficiles naguère à cerner que les grands scrutins nationaux, en raison de la faible taille de la population concernée (14,4 millions d’habitants et 2,5 millions d’électeurs). À moins de deux points près, le résultat final[1. Résultats définitifs (entre parenthèses, chiffres de 2013) : SPD : 21,6% (28,3) ; CDU : 17,6% (23,3) ; Verts :15,2% (17,6) ; Die Linke 15,6% (11,7) ; AfD 14,2% (0)] coïncide avec les chiffres des instituts de sondage, une performance remarquable, surtout si l’on considère que l’AfD, (Allianz für Deutschland), le parti dit populiste, participait pour la première fois à ce renouvellement du Sénat de Berlin, parlement du Land englobant le territoire et la population de la capitale de l’Allemagne réunifiée.
Un referendum local anti-Merkel
Pas de surprise, donc, mais une confirmation de la tendance observée lors de toutes les élections régionales et locales qui se sont tenues dans le pays depuis l’été 2015 : les partis de gouvernement, la CDU/CSU et le SPD chutent lourdement, perdant chacun près de entre 6 et 7%de leurs électeurs de 2013, alors que les formations d’opposition de gauche comme de droite, soit se maintiennent à peu près, comme les Verts (- 2,4%), soit progressent, comme Die Linke (+ 3,4%), les libéraux du FDP (+4%) ce qui leur permet de revenir au Sénat, et surtout l’AfD, qui effectue une percée en engrangeant 14,2% des suffrages dès sa première entrée en lice.
Tous les analystes politiques d’outre-Rhin s’accordent pour constater que les considérations locales ont joué un rôle mineur dans ce résultat, et que les électeurs berlinois se sont prononcés en fonction de leur appréciation de la politique menée par la chancelière Angela Merkel et son gouvernement de coalition CDU/SPD au cours de la dernière année, notamment sa politique d’ouverture face à l’afflux de migrants.
Qui aurait pu, en effet, prédire que Berlin, cette métropole du « multi-culti », de la tolérance affichée et revendiquée de toutes les différences, des quartiers branchés où se déploie la « movida » made in Germany, allait prêter une oreille complaisante au discours l’AfD ? Cette anxiété à propos du choc culturel provoqué par l’afflux massif de migrants issus de traditions étrangères à la « Kultur », ne concernait, disait-on, que les ploucs de la Prusse et de la Saxe profonde, voire des périphéries des métropoles de l’Ouest, mais devait épargner la ville-monde ressuscitée des ses ruines de 1945 et de quatre décennies de mur infranchissable en son sein pour cause de guerre froide.
Et bien non, car on avait oublié, ou pas voulu voir que Berlin n’était pas seulement la métropole hype décrite par ceux qui la fréquentent superficiellement, comme ces jeunes français modèle Erasmus qui font la navette entre la fac et les boites branchées, ou les écrivains à la mode qui y ont établi leur résidence, ou bénéficient réguilèrement de prestations bien payées par les médias et les institutions culturelles d’outre-Rhin…
Insécurité culturelle à Berlin
Il existe aussi encore à Berlin – comme à Paris d’ailleurs – des habitants qui ont le sentiment que leur ville leur échappe, que leurs codes culturels sont malmenés par de nouveaux arrivants qui privatisent au nom des leurs des secteurs entiers de la ville, ou d’autres qui gentryfient, version bobo, des ancien quartiers populaires, notamment dans l’ancien Berlin-est.
Ceux-là ont été sensibles aux sirènes de l’AfD, et pour certains de Die Linke, dont le bon score, y compris dans la partie ouest de la ville, démontre que ce parti n’est plus seulement le réceptacle des nostalgiques de l’ex RDA, mais séduit une fraction de la jeunesse née après la chute du Mur, donc dépourvue d’une mémoire charnelle des méfaits du socialisme réellement existant. Pour résumer, le bobo se gauchise, et le populo se droitise. Les partis de gouvernement se maintiennent chez les vieux, les fonctionnaires, les retraités aisés, alors que les partis de contestation progressent chez les jeunes, les professions intellectuelles, les geeks : à Berlin, les Verts sont gauchistes, alors que dans le reste du pays, il ne se gênent pas à s’allier avec la droite.
La principale conséquence pratique de cette élection est la perte de majorité absolue par la coalition sortante, dirigée par le SPD en alliance avec la CDU. Arrivé en tête, le bourgmestre sortant Michael Müller (SPD), doit donc constituer une nouvelle majorité, et a fait savoir qu’il ne souhaitait pas poursuivre sa collaboration avec les chrétiens-démocrates. Cela ne lui laisse comme issue que d’inclure Die Linke dans son gouvernement (ce qui avait déjà été le cas pour son prédécesseur Klaus Wowereit). Le modèle berlinois rose-rouge-vert est-il pour autant la préfiguration d’une alternative de gauche à la coalition actuelle dans la perspective des élections au Bundestag de 2017 ? En aucune façon. Le SPD, jusque là s’est toujours refusé à transplanter sur le plan fédéral des alliances qu’il a noué, pour des raisons pragmatiques, dans les Länder de l’ex-RDA, où die Linke est encore puissant…Cela va obliger son actuel leader, Sigmar Gabriel, à peaufiner une rhétorique acrobatique lors de la prochaine campagne législative, et risque de provoquer des remous internes au SPD à l’image de ce qui se passe au sein du PS français. Il va falloir trouver un équivalent allemands au mot » frondeur »…
Merkel, certes, sort encore un peu plus affaiblie du scrutin berlinois, surtout en raison du caractère symbolique de la situation politique dans la capitale du pays, où sont concentrés la plupart des représentants des médias nationaux et étrangers. Mais n’en est-il pas de même à Paris ou à Londres, où la gauche est aux manettes ?
Alors, elle manœuvre, non sans habileté d’ailleurs. Elle a réussi à calmer la CSU bavaroise en promettant de ne plus employer, à propos de l’intégration des migrants, son slogan « Wir schaffen das ! » (Nous y arriverons !), en espérant que les incidents de Cologne, ou pire que des attentats djihadistes ne se produiront pas avant les élections législatives. Elle a pris son parti de l’installation de l’AfD à un haut niveau dans le paysage politique allemand. Elle campe donc résolument au centre de l’échiquier politique national, prête à accueillir les Verts, et/ou le FDP au cas ou le SPD lui ferait défaut. Elle se prépare à mener une lutte sans merci au sein de l’UE pour préserver les intérêts des épargnants allemands, gravement touchés par la politique des taux ridiculement bas imposés à la zone euro par la BCE de Mario Draghi. Tant pis si cela met ses collègues et partenaires européens, comme Hollande et Renzi dans l’embarras, en torpillant un élément moteur de la croissance au sein de l’UE : l’Allemagne peut surmonter facilement une hausse des taux de crédits, elle a des réserves pour rembourser sa dette souveraine. Si dans les élections régionales, les électeurs allemands peuvent se laisser aller au romantisme (version Herder), la raison du portefeuille devrait faire la différence lorsque le pouvoir fédéral sera en jeu.
Voilà plus de 50 ans que l’élevage des animaux de boucherie fait l’objet de critiques sur des sujets qui évoluent au gré des préoccupations de l’opinion.
Dans la France des années 60, l’élevage allaitant, c’est-à-dire celui des bovins fondamentalement destinés à produire de la viande, était pour beaucoup déjà critiquable parce qu’il s’agissait a priori d’une activité typique des agriculteurs les plus riches. Il faut dire qu’à une période de motorisation encore incomplète des exploitations agricoles, une bonne façon de valoriser un excédent foncier face à une main-d’œuvre limitante consistait à mettre au pré quelques têtes de bovins viande, sans plus trop s’en occuper. L’élevage à viande était donc de fait l’activité des riches et donc moralement condamnable. Le gauchisme des années 70 a enfoncé le clou : découvrant l’Amérique latine et ses grands domaines, il a fait de l’élevage à viande le symbole emblématique des latifundistes et du capitalisme agraire.
Avec les années 80, la critique s’est tournée vers de nouvelles directions : toujours dans une veine tiers-mondiste, les dynamiques de frontière agricole et de déforestation de l’Amazonie sont dénoncées comme résultant directement de la hausse de la demande des éleveurs en grains tels que le sorgho ou le soja. Dans d’autres régions du monde, l’essor des exportations européennes de produits animaux à des prix largement subventionnés (lait, beurre, poulet…), combiné au développement des investissements par les bourgeoisies locales dans les élevages hors-sol, notamment de poulets, fournissait un argument supplémentaire pour rendre l’élevage responsable de la paupérisation d’une partie de la petite paysannerie.
Avec les années 90, émerge une nouvelle préoccupation, sanitaire cette fois, en lien avec la crise bien réelle de la « vache folle ». Dans ce cadre, l’élevage est dénoncé comme responsable d’avoir rendu les vaches « carnivores » pour cause de farines animales et de modèle de développement agricole dit industriel, sans qu’on sache trop ce que cela signifie, où s’arrête le modèle paysan ou celui de l’agriculture familiale pour laisser place à l’intensif et à l’industriel. À l’heure de la concurrence entre les différents producteurs du grand marché européen et de celle des États-Unis dans le cadre des négociations du traité de libre-échange transatlantique (TTIP) (que la France dit désormais vouloir suspendre, ndlr), cette même question reste d’ailleurs totalement d’actualité.
Mais avec les années 2000, ce sont les préoccupations écologiques et écologistes qui prennent le pas. L’élevage, et principalement celui de ruminants, est dénoncé pour son impact sur le climat (émissions de méthane), sur l’eau, et sur la biodiversité. Nouvelle préoccupation avec les années 2010, où c’est maintenant le bien-être des animaux et leurs conditions de vie et d’abattage qui retiennent l’attention de l’opinion, faisant suite à l’émergence de mouvements activistes au sein du champ médiatique, et au développement préalable des sciences cognitives et des approches par le droit au cours des décennies antérieures.
Ce bref résumé montre bien la versatilité de l’opinion et de ses centres d’intérêt mais aussi que, visiblement, au-delà de chacun des sujets évoqués, l’élevage, la production de viande et sa consommation posent globalement question à nombre de concitoyens.
Des réponses pourraient être apportées à chacun de ces thèmes. Elles commenceraient certainement par souligner la pertinence des interrogations sur les relations établies entre les hommes, les animaux d’élevage et les sociétés. Puis elles se consacreraient à démonter les principaux arguments (bilan carbone et climatique, consommation réelle d’eau) ou à les nuancer très sérieusement (causalité des dynamiques socio-économiques évoquées, connaissances établies en matière de bien-être animal, confusion entre les notions de danger et de risque sanitaire, etc.).
Mais plutôt que d’entrer dans des débats d’experts de ce type – utiles mais pointus[1. Le CIV – Viande, science et société publie régulièrement des Cahiers sur ces sujets, notamment sur les impacts climatiques de l’élevage de ruminants, les questions de bien-être, d’ESB (vache folle), d’antibiorésistance, etc. Avant publication, ces Cahiers sont relus par des experts indépendants de haut niveau qui valident ou pas leur fiabilité scientifique.] – peut-être vaut-il la peine de rappeler que pour appréhender le sujet des relations entre les hommes et les animaux de boucherie dans son intégralité et sa complexité, il est nécessaire d’aborder des champs disciplinaires multiples et variés qui vont de la biologie aux sciences humaines et sociales en passant par la philosophie ?
Qu’on parle d’animaux sauvages, d’animaux domestiques, d’élevage, de boucherie ou de compagnie, les relations entre les hommes et les animaux doivent être appréhendés sur la longue durée. Ceci n’interdit pas de se pencher sur des éléments de rupture plus conjoncturels. Mais cela évite de faire l’impasse sur des structures matérielles et mentales au demeurant bien présentes. Quelques exemples peuvent illustrer cela :
Comme le sait tout agronome et surtout tout paysan – soit au bas mot entre un et deux milliards de personnes – les animaux d’élevage remplissent un rôle multifonctionnel. Ils fournissent certes des produits (lait, viande, graisse, cuir, os, ligaments…), mais aussi de l’énergie (force de traction, portage), ils jouent un rôle d’épargne (de court ou long terme, selon les cas) et contribuent par leurs déjections (urine, bouses) à l’entretien de la fertilité des sols.
Faut-il sur ce dernier point rappeler que la politique, la gestion de la cité (la polis), s’est notamment construite autour de la gestion des déchets, et en particulier des déchets des animaux et donc des bou(s)es ? Faut-il rappeler que la compréhension de quelque agriculture que ce soit passe par la connaissance de ses cycles de gestion de la fertilité, celle-ci n’ayant à rebours de l’opinion commune pas grand-chose de naturelle ? Et faut-il enfin mentionner la contribution de l’élevage à ce que, dans le parler technocratico-scientifique, on appelle les services écosystémiques et environnementaux et leurs aménités. Bref, ce qui plus prosaïquement peut aussi se dire : qu’une région soit bocagère ou (agro-sylvo-) pastorale, son paysage est quand même bien plus beau qu’un uniforme plateau céréalier ! Et l’élevage y maintient finalement plus de main d’œuvre, plus d’activité et plus de vie locale !
En matière de développement socio-économique, il a été assez bien établi que, depuis le néolithique et pour l’Europe occidentale, il n’y a guère eu de révolution des secteurs artisanaux puis industriels qui ne soit aussi une révolution agricole, les deux se confortant l’une l’autre. Or, jusqu’au développement massif de l’usage des engrais chimiques, à la moitié du XXème siècle, ces révolutions agricoles se sont toujours appuyées sur des relations toujours plus étroites entre les productions végétales et les productions animales.[2. Sur ces différents aspects, voir les travaux de Marcel Mazoyer dont Histoire des agricultures du monde. Du néolithique à la crise contemporaine, Paris, Éditions du Seuil, 1997 (avec Laurence Roudart).] En d’autres termes, la construction de notre modernité industrielle est aussi le fruit de la modernisation de l’agriculture, et celle-ci renvoie à celle des activités d’élevage. Il y a là non seulement un passé qu’il faut assumer mais aussi des fonctions au sein des systèmes agricoles dont on ne peut envisager de se passer que par méconnaissance.
Sur le plan alimentaire, des travaux d’historiens mettent en évidence que, dans un soucis de protéger la santé de la population, le pouvoir politique commence dès le Moyen Âge à se préoccuper de la sécurité sanitaire des aliments, et en tout premier lieu de celle des produits carnés[3. On pense ici aux travaux de Madeleine Ferrières ou encore de Bruno Laurioux et bien d’autres. Par ex. : M. Ferrières. Histoire des peurs alimentaires. Du Moyen Âge à l’aube du XXème siècle. Point Seuil. Paris. 2002.]. La question de la qualité sanitaire de ces produits et de la garantie de cette qualité est donc une question ancienne. Elle est ainsi à l’origine de la structuration des corporations de bouchers auxquelles le pouvoir politique de l’époque va justement en déléguer la gestion et supervision durant plusieurs siècles. Et à la seconde moitié du XIXème siècle, elle sera également à l’origine de la réappropriation de cette fonction de garantie par les pouvoirs publics, une fois que ceux-ci se seront dotés de nouvelles formes d’administration disposant enfin des réelles compétences scientifiques.
La notion qu’on désigne aujourd’hui avec le terme de traçabilité apparaît ainsi comme beaucoup moins contemporaine qu’on pourrait le penser. Elle puise ses racines dans les garanties sur l’origine des animaux et des processus d’abattage, de maturation et de découpe, et d’absence de facteur épidémiologique que les bouchers se devaient de pouvoir donner… avec les moyens de l’époque.
La domestication fournit également un bon exemple d’une notion qui témoigne de l’existence de structures matérielles qui se manifestent et ne peuvent être comprises que sur la longue durée. Elle est, avant tout, le processus par lequel les hommes ont transformé des espèces animales ou végétales, initialement sauvages, pour les faire répondre à leurs besoins. La domestication apparaît ainsi à la jonction entre le paléolithique et le néolithique, comme un moment avant lequel seuls existent des animaux sauvages (le loup, l’auroch, le sanglier…) et après lequel auront été produites les espèces dites domestiquées (chien, bœuf, cochon…).
Mais la vision d’une période délimitée dans le temps et d’une transformation d’une espèce entre un avant et un après est en fait erronée. Les travaux d’anthropologues et d’archéozoologues démontrent qu’il a fallu une bonne dizaine de milliers d’années (à partir d’au moins -15 000 av. J.-C.) pour domestiquer les principales espèces animales aujourd’hui considérées comme telles. Il n’y a donc pas « un moment » mais bien un « processus », qui ne se définit pas par de l’avant puis de l’après, mais par l’adaptation de l’espèce de départ aux besoins de l’homme et à leur évolution[4. Sur ces différents sujets, il suffit de se reporter aux travaux de Jean-Pierre Digard, mais aussi de Jean-Denis Vigne, et des leurs équipes.]. En d’autres termes, la domestication est un processus de sélection au sein d’une espèce qui consiste à la transformer radicalement, au niveau de ses caractéristiques comportementales et externes, et jusqu’à ses caractéristiques génétiques, pour répondre à nos besoins et sans que ce processus n’ait véritablement de fin. Même les espèces dont on dira par facilité qu’elles sont aujourd’hui domestiquées sont en fait toujours en cours de domestication. L’évolution des besoins de la société humaine constitue ce qui anime la poursuite de ce processus de sélection-adaptation auquel elles sont soumises. Sur ce plan, seules les techniques changent. Des techniques de sélection massale et de croisements plus ou moins fortuits dans des contextes à évolution lente, on passe à des techniques de croisements voulus, de modifications génétiques provoquées voire anticipées, et de criblage généralisé dans des contextes de vie aujourd’hui à évolution rapide.
Qui plus est – et c’est un point d’intérêt totalement délaissé par les antispécistes – les espèces ainsi dites domestiquées sont en réalité des espèces fortement voire totalement dépendantes de l’homme (au même titre que celui-ci dépend d’elles). Le meilleur exemple pour comprendre cette dépendance est probablement celui du maïs, même si il s’agit là d’une espèce végétale. Car le maïs présente un particularisme assez exceptionnel : il n’a pas d’ancêtre sauvage connu qui soit aussi du maïs. Son ancêtre sauvage est en effet une autre plante, d’une autre espèce, la téosinte. Dit autrement, le maïs n’existe que parce qu’il est cultivé par l’homme et est donc totalement dépendant des pratiques agricoles. Pour les animaux, la dépendance est moins flagrante car ceux-ci peuvent se mouvoir et semblent donc pouvoir s’alimenter et vivre seuls. Mais libérés de toute relation avec les hommes, il n’y a fort à parier que les populations d’animaux domestiques qui ont été sélectionnées pour vivre aujourd’hui pâtiraient immédiatement d’attaques virales ou infectieuses ou encore d’attaques de prédateurs qui trouveraient là une aubaine pour se développer rapidement. En outre, aujourd’hui, elles n’auraient probablement pas les capacités de se nourrir seules, à hauteur de leurs besoins que l’homme a singulièrement accentués.
L’idée à retenir ici est donc double : l’homme et les espèces qu’il a domestiquées sont liés par des relations mutualistes de longue durée où chacun tire parti de l’autre[5. Et chacun parfois subit aussi l’autre. Sur cet aspect, il faut souligner la notion de One health, « une seule santé », développée conjointement par l’OMS, l’organisation mondiale de la santé (humaine), et l’OIE, l’organisation internationale de la santé animale. Selon B. Vallat, ancien DG de l’OIE, 70% des maladies humaines ont une origine animale. Bouleverser l’équilibre entre les hommes et les animaux domestiques, revient à bouleverser l’équilibre global de notre biotope, depuis le monde rural jusqu’au cœur des villes, sans avoir la moindre idée de ce qui en résulterait en termes de développement de nouveaux vecteurs. Il faut être déconnecté des réalités de la biologie et des dynamiques épidémiologiques pour ne serait-ce qu’oser envisager un tel scenario.]. Rompre cette symbiose serait certes dommageable pour l’homme, mais tout autant pour les espèces domestiquées dont les caractéristiques physiologiques et comportementales sont essentiellement anthropiques, c’est-à-dire historiquement créées, développées et entretenues par l’homme. À court terme, elles ne pourraient vivre durablement dans des conditions de vie autres que celles que l’homme leur propose[6. Sur un plan plus philosophique que biologique, Francis Wolff parle d’un contrat moral implicite, l’homme ayant des obligations vis-à-vis des animaux qu’il a domestiqué et devant leur fournir protection, soin et alimentation en échange de leurs produits.]. Le projet antispéciste de libération animale repose en fait sur une vision anhistorique de l’humanité et de l’environnement.
Autre composante d’analyse de longue durée à prendre en compte, celle des représentations mentales et des conceptions du monde et de la vie. Comme Noëlie Vialles l’a rappelé dans le cadre de son travail sur les abattoirs, l’abattage des animaux est un processus de réification, c’est-à-dire de transformation d’un être vivant – ici un animal – en une chose – ici un morceau de viande[7. Noélie Vialles : Le sang et la chair. Les abattoirs des pays de l’Adour. Éditions de la Maison des sciences de l’homme, Paris. 1987.]. Le principe même de cette réification d’un animal peut évidemment choquer et d’ailleurs, il choque ! Mais on a quelque raison de penser qu’il a choqué depuis bien longtemps. Car c’est probablement parce que la mise à mort des animaux était déjà considérée comme un acte non-anodin – en tout cas lorsque l’homme a commencé à enterrer ses propres morts il y a plus de 100 000 ans – qu’elle a été ritualisée. Les représentations comme celles de la grotte de Chauvet en témoignent à une période… d’environ -30 000 ans.
Ultérieurement, les métiers de boucherie ne se sont guère éloignés du religieux. Des termes tels que sacrifice ou hécatombe en donnent une illustration linguistique. Et cette proximité est vraie dans l’Égypte ancienne, dans la Grèce antique, dans le monde romain, plus près de nous avec l’organisation des corporations médiévales, etc. Plus récemment et pour la France, on se souviendra que le syndicat professionnel de la boucherie bénéficiait encore, il y a quelques décennies à peine, d’une messe annuelle dite à Notre-Dame.
Ici encore, que retenir ? Qu’il y a « meurtre alimentaire » ? Certes. Que nos sociétés y sont insensibles ? C’est historiquement faux. Que dans une tendance au déni de la mort, elles ont tout fait depuis un siècle pour en éloigner la vue et l’acte d’abattage. C’est certain. Noëlie Vialles parle ainsi d’une société devenue sarcophage – mangeuse de chairs dont elle veut oublier l’origine – et non plus zoophage – consciente de cette origine animale[8. Idem.]. Et peut-être faut-il se demander si ce que certains dénoncent comme l’insensibilité de la société contemporaine à la souffrance des animaux d’élevage ne serait pas plutôt un sous-produit de la laïcisation de la société, au sens où celle-ci s’avère incapable de ritualiser – d’une façon ou d’une autre – cet abattage de façon à, justement, témoigner à la face de la société de son caractère non-anodin ? Question évidemment terriblement gênante sur notre rapport à la mort (celle des animaux mais surtout la nôtre) et sur la portée de la laïcité.
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Ils remplissent les salles et convertissent des foules. Convaincus de détenir la vérité et prêts à mouiller leur chemise pour l’offrir à leurs contemporains (la vérité, pas leur chemise), ils se sont mis en tête, après tant d’autres, de créer un Homme nouveau. Et nouveau, il le sera sacrément s’ils parviennent à leurs fins qui sont, rien que ça, de faire de nous des herbivores. Pour les nouveaux militants de la cause animale, l’avenir radieux est un avenir sans viande.
Lors d’un colloque organisé par L214, le funeste Aymeric Caron, devenu en deux best-sellers et en popularisant la pensée de Peter Singer, le grand gourou de la vie veggie en France, s’est déclaré convaincu que le grand soir arriverait : « Il y a un avantage que nous n’exploitons pas, a-t-il expliqué à un public conquis, c’est que nous avons la Raison pour nous. Tous les arguments rationnels aujourd’hui amènent à la conclusion qu’il faut arrêter de manger de la viande et de maltraiter les animaux. » J’ai raison parce que j’ai raison, et ceux qui ne sont pas d’accord avec moi sont des imbéciles ou des fous.
Au chapitre de l’arrogance idéologique et du déni du réel, on le voit, les nouveaux défenseurs de la cause animale n’ont rien à envier à leurs ancêtres bolcheviks. Ceux-ci voulaient sauver le peuple, au besoin en le fusillant. Ceux-là prétendent sauver les animaux, et tant pis s’il faut pour cela en faire disparaître la plupart de la surface de la terre. En effet, si l’homme interrompait sa longue coopération avec les animaux, entamée il y a onze mille ans, toutes les espèces qui peuplent nos campagnes et nous offrent leur travail, leur production ou leur chair ne survivraient que dans quelques zoos – adieu, veau, vache, cochon, couvée…
Peu importe à Caron et à ses partisans : la défense des animaux n’a rien à voir avec une quelconque « sensiblerie », a-t-il répété, ironisant sur les mangeurs de viande qui aiment leur chien. « Mon respect pour les animaux est purement intellectuel », a-t-il conclu, très applaudi. À l’image des gauchistes qui aiment l’Autre mais maltraitent leur secrétaire, Aymeric Caron aime tous les animaux mais n’éprouve d’affection pour aucun en particulier – comme ça, il n’est pas influencé par ses émotions. C’est bien le problème. À l’écouter, on dirait que les animaux sont pour lui un paramètre dans l’équation du Progrès et, plus encore, un bon moyen d’accuser ses contemporains et de se mêler de leurs affaires.
Logiquement, notre ami des bêtes est devenu un propagandiste frénétique de l’ « antispécisme », théorie qui récuse la différence des espèces. Pour qui aime dénoncer, le spécisme c’est encore mieux que le racisme : tout le monde est coupable.[access capability= »lire_inedits »] Il suffit d’avoir écrasé une mouche ou mangé un œuf. Mais dans l’imaginaire de l’antispéciste, l’ultime et haïssable avatar du beauf réac, colonialiste et tout le reste, c’est le bouffeur de barbaque. Hier, il exploitait l’indigène, aujourd’hui, il torture les bêtes. Tout ça parce qu’il a l’arrogance de se croire différent d’elles. Bizarrement, aucun antispéciste n’a encore réclamé le droit de convoler avec une grenouille ou un corbeau, mais on ne voit pas pourquoi la glorieuse lutte pour l’égalité s’arrêterait en si bon chemin.
Bien sûr, on n’a pas besoin d’adhérer à ces élucubrations New Age pour être sensible à la souffrance animale – depuis Aristote les philosophes n’ont pas attendu le professeur Caron pour s’empailler sur le sujet. Et, sur le plan individuel, tous les choix sont respectables. Du reste, les végétariens, de plus en plus nombreux, ne sont pas tous victimes de la mode idéologique. Cependant, les fumeuses théories des « animalistes », pour reprendre le terme de Francis Wolff, seraient restées confidentielles sans le concours objectif de l’industrie de l’alimentation en général et de la viande en particulier. Si, d’un côté, on peut proférer sans être la risée générale que « l’animal est une personne », c’est parce que, de l’autre, on croit que « l’animal est une chose » ou plus encore une machine seulement destinée à générer du profit.
Poussins broyés, vaches confinées, poulets agglutinés, veaux dépecés, canards gavés : les images, proprement concentrationnaires, des fermes-usines et de certains abattoirs, diffusées lors des campagnes-chocs d’associations comme L214, ont de quoi dégoûter les carnivores les plus endurcis. Si de plus en plus de gens renoncent peu à peu à se nourrir d’animaux, ce n’est pas parce qu’ils les prennent pour leurs semblables, mais pour ne pas être complices d’un business qui les réduit à des facteurs de production.
L’existence d’une différence irréductible qui autorise l’homme à tuer l’animal sans pour autant se rendre coupable de crime ne signifie pas qu’il puisse lui infliger n’importe quoi. Nous avons peut-être un droit de vie et de mort sur les animaux, pas de n’importe quelle vie et pas de n’importe quelle mort. (Faute de place et d’idées claires sur le sujet, on ne traitera pas ici l’épineuse question de l’abattage rituel, abordée par Mohammed Hocine Benkheira .
Pour autant, il est possible d’accorder sa conscience et son plaisir. De nombreux mangeurs de viande sont désormais sélectifs et s’assurent que le poulet ou le steak qu’ils vont déguster a pu vivre sa vie de poule ou de vache et gambader au grand air avant d’être tué.
Amoureux de la bonne chère et grand avocat de la cause animale, dilections qu’il a transformées en talent professionnel, notre ami et confrère Éric Conan parcourt la France pour acheter sa viande à des éleveurs qui vivent, comme le dit Jocelyne Porcher, en symbiose avec leurs bêtes – avant de les envoyer à l’abattoir. Avec quelques amis, dont la philosophe Élisabeth de Fontenay, il a cependant décidé de ne plus manger de veau ni d’agneau : « Pas d’enfants, dit-il. Il faut qu’ils aient pu vivre leur vie avant d’être abattus. »
On peut donc aimer les animaux et les manger. Ce qui est certain, c’est qu’on ne peut pas vivre avec eux, les nourrir, les soigner, les protéger et in fine les tuer si on ne les aime pas. Les véritables défenseurs des animaux ne se recrutent pas chez les lecteurs de Peter Singer, mais parmi les éleveurs, qui n’ont rien à voir avec les exploitants de fermes-usines – le terme « élevage industriel » est un oxymore. Ils sont de plus en plus nombreux à refuser les diktats de l’Union européenne et des multinationales qui prétendent leur fourguer du soja ou du maïs pour nourrir leurs troupeaux et à revenir à une alimentation naturelle et gratuite – l’herbe, que nos vaches industrieuses et rêveuses excellent à transformer en lait. L’ennui, c’est que la viande issue de ces exploitations modèles reste réservée à la France qui ne va pas à l’hypermarché. S’il y a aujourd’hui un combat que devrait mener un défenseur conséquent des animaux, ce n’est pas contre la viande mais pour la survie d’un élevage à visage humain et pour que sa production soit accessible à tous.
Les ultras de la cause animale sont prêts à sacrifier toutes ces bêtes, bien réelles, à l’idée qu’ils s’en font – et les éleveurs avec, il faut bien casser quelques œufs quand on fait l’omelette de l’Histoire. « L’antispécisme est un humanisme », claironne Caron. Comme l’observe Jean-Pierre Digard, une idéologie qui se propose explicitement de destituer l’homme de sa centralité, ça s’appelle plutôt un anti-humanisme. À force de se priver de viande, on finit souvent par bouffer de l’homme.[/access]
« Combien de fois ai-je regretté de voir des soldats et des sous-officiers rentrer dans leurs foyers sans récompense, quoique par la durée de leurs services, par des blessures, par des actions dignes d’éloges, ils eussent mérité un témoignage de satisfaction de la patrie ! […] le ruban que vous porterez sur la poitrine […] dira à vos camarades, à vos familles, à vos concitoyens que celui qui la porte est un brave. » Ce fut par ces mots que Louis-Napoléon Bonaparte consacra la Médaille Militaire, afin que les non-officiers pussent être décorés pour leurs actes de vaillance, alors même que la Légion d’Honneur fut réservée aux officiers.
S’inscrivant dans la filiation de Bonaparte (Légion d’Honneur) et du Général de Gaulle (Ordre de la Libération et Ordre du Mérite), nonobstant le fait qu’aucun autre président de la Ve République ne l’a envisagé avant lui, François Hollande institue par un décret du 12 juillet 2016 une nouvelle décoration : la « Médaille nationale de reconnaissance aux victimes du terrorisme ». Deux jours plus tard, le fracas du drame de Nice couvre les premières protestations de ceux qui doutent de la pertinence d’une telle décoration. La torpeur estivale des semaines qui suivent achève le prompt avortement d’un débat qui ne s’est finalement jamais vraiment tenu. À quelques semaines des premières attributions effectives, de nouvelles voix s’élèvent : associations de victimes, anciens combattants, élus, condamnent l’inadéquation d’une décision hautement politique révélatrice de la faillite idéologique d’une gouvernance dépassée.
Mourir par les armes, aux mains des autres
Parce qu’elle émane de la « volonté » présidentielle, la médaille aux victimes du terrorisme figure de jure au 5e rang protocolaire des décorations nationales. Ainsi, précède-t-elle les croix de guerre et médailles de la résistance française acquises au prix du sang par ceux qui ont jadis combattu pour la liberté de la France, face à l’oppression.
Avoir eu le malheur de fréquenter une place publique, un magasin, un lieu de spectacle visé par une attaque terroriste relève de la plus terrible fatalité, nul ne le contestera. Pour autant, cela justifie-t-il la gloire d’une récompense honorifique nationale ?
Natacha Polony a raison lorsqu’elle écrit : « Les Français ne veulent pas être des victimes décorées, mais des femmes et des hommes debout ». Debout parce que l’honneur provient du mérite, valeur cardinale de notre République.
Une certaine métaphysique du vide
Percluse par le lourd héritage d’une vision post-bourdieusienne lénifiante, la doxa socialiste abhorre autant qu’elle craint toute forme de violence symbolique. À ce titre, elle révère inconditionnellement la victime, cherche à excuser le bourreau et instille la suspicion quant au mérite du héros. L’incapacité profonde du pouvoir à traiter convenablement des faits de terrorisme intérieur relève malheureusement de cette dynamique aussi inepte que dangereuse.
Que le blessé de guerre ne bénéficie pas de la préséance institutionnelle sur le blessé d’attentat, que l’on se préoccupe dans l’urgence de la communication mémorielle au détriment de l’amélioration discrète de l’indemnisation et de l’accompagnement post-traumatique, cela doit nous alerter et collectivement nous concerner au premier chef.
Communier, célébrer, rendre hommage à l’envi : l’expiation coupable
Vingt ans après la série d’attentats de 1995 attribuée au GIA, la France a connu en 2015 un annus horribilis qui a auguré une nouvelle ère, celle de l’état d’urgence permanent. Kouachi, Coulibaly, Ghlam, Abballa, Bouhlel : ces funestes noms et tant d’autres figureront au rang de nos plus terribles contempteurs, bras armés d’un islamisme impérialiste implacable qui ne différencie pas ses victimes, qui vicie notre liberté de l’intérieur, qui nous aliène à notre peur.
Avec stupeur on découvre que nombre de ces ennemis sont nos compatriotes ; ceux-là mêmes que plusieurs décennies d’antiracisme moralisateur et de repentance postcoloniale ont ménagé et qui aujourd’hui – paradoxalement – se vengent.
Dans l’impossibilité idéologique et stratégique de traiter les racines du mal, François Hollande commémore ad libitum, espérant s’extraire par le « haut » du bourbier sécuritaire dans lequel notre pays se trouve désormais. Au mépris de la temporalité nécessaire au façonnement d’une mémoire pérenne, la célébration se fait instrument politique. La médaille aux victimes du terrorisme n’en est autre que la triste breloque.
Mosquée de Villefontaine. Sipa. Feature Reference: 00717050_000006.
Mosquée de Villefontaine. Sipa. Feature Reference: 00717050_000006.
Alain Finkielkraut a défini un jour le politiquement correct comme le fait de ne pas voir ce qu’on montre. Le traitement de l’étude sur les musulmans de France réalisée par l’Institut Montaigne sous la direction de Hakim El Karoui et publiée hier par le JDD nous en a fourni un exemple éclatant. On dirait que les médias se sont concertés pour tenter de planquer la réalité sous des titres lénifiants. « Musulmans de France, l’enquête qui surprend », annonçait le JDD à sa « une ». « L’enquête qui terrifie » aurait été un titre plus adapté.
28% de fans de la charia
C’est la première fois, à ma connaissance, qu’un travail aussi sérieux tente d’établir un portrait idéologique et culturel des musulmans de France (trois quarts de Français, un quart d’étrangers). On se disait bien qu’une partie d’entre eux avait quitté le monde commun – ou n’y avait jamais résidé – mais on pouvait encore espérer qu’il s’agissait d’une infime minorité. Or, on apprend que 28 % des musulmans de France estiment que la charia prévaut sur la loi de la République. Oui, vous avez bien lu : près d’un tiers des musulmans vivant dans notre pays vivent mentalement dans une tout autre contrée. Un tiers sur une population estimée (à la baisse) entre 3 et 4 millions, ça fait un million de personnes, souvent jeunes. Combien seront-ils, dans dix ans, à être passés de la charia au djihad ? Seulement 1 %, soit « seulement » 10000 ? Voilà qui rassurera certainement les 70 à 80 % de Français que l’islam inquiète.
La réalité se révèle pire que les fantasmes
On pourrait se réjouir de ce que 70 % des musulmans vivant dans notre pays soient devenus des laïques comme les autres. « Deux tiers des musulmans pensent que la laïcité permet de vivre librement sa religion », affirme Hakim El Karoui. Alors, il doit y avoir maldonne sur le sens du mot laïcité. En effet, douze ans après le vote de la loi interdisant les signes religieux à l’école, 60 % des personnes interrogées estiment que les filles devraient pouvoir porter le voile à l’école ; 48 % pensent qu’on doit pouvoir affirmer son identité religieuse au travail ; 58 % des hommes et 70 % des femmes sont favorables au port du voile – hijab. Autrement dit, même au sein de la majorité que l’on dit intégrée, on n’entend pas renoncer à ce signe de rupture avec le modèle français qu’est la dissimulation du corps féminin.
Les promoteurs de l’étude espéraient sans doute que la réalité scientifiquement établie permettrait de trancher le cou des fantasmes sur l’islam. Or, la réalité se révèle pire que les fantasmes. Comment « déradicalisera-t-on » les 20 % de musulmans et 28 % de musulmanes qui, dans notre pays, approuvent le port de la burqa ? Combien de générations faudra-t-il pour les convaincre qu’une femme libre n’est pas souillée par le regard d’un homme ?
Ces questions ne seront évidemment pas posées, comme le montre le titre hilarant du Monde sur le sujet : « Les musulmans de France, une population jeune et diverse ». Les perroquets du tout-info et tous les autres fossoyeurs du réel s’emploient déjà à expliquer qu’on a mal compris : l’intégration progresse. Quant à ceux pour qui elle ne progresse pas, ils sont révoltés plus que musulmans. Fort bien. Et qu’est-ce qu’on fait, avec tous ces révoltés ?
Daoud Boughezala et Elisabeth Lévy. Deux de vos romans, Un sacrifice italien (Christian Bourgois, 2008) et Les Noirs et les Rouges (Gallimard, 2014), tournent autour de l’affrontement entre fascistes, communistes et démocrates-chrétiens dans l’Italie des années 1940 et 1970. Pourquoi cette longue guerre civile vous obsède-t-elle ?
Alberto Garlini. Du Moyen Âge aux années de plomb, l’un des drames séculaires de l’Italie est que l’esprit de parti supplante toute notion de bien commun. Voilà ce qui m’obsède. Au xiiie siècle, par exemple, les communes italiennes étaient souvent divisées en plusieurs factions. Mais le parti vaincu n’acceptant pas sa défaite, il quittait les lieux pour s’allier avec la ville voisine et reprenait ainsi le pouvoir. Autrement dit, chaque camp préférait se soumettre à une puissance étrangère plutôt qu’à ses rivaux. Et ce problème s’est aggravé depuis la guerre civile qui a marqué la fin de la Seconde Guerre mondiale (1943-1945) entre fascistes et antifascistes d’une part, et à l’intérieur de la résistance antifasciste d’autre part. C’est un épisode que je raconte dans Un sacrifice italien : la guerre entre résistants a commencé dans les montagnes du Frioul, à Porzus, où les partisans communistes ont tué 17 partisans démocrates-chrétiens, dont Guido, le frère aîné de Pasolini.
Une mort qui a traumatisé le jeune Pier Paolo. Pourquoi n’a-t-il jamais pu faire le deuil de ce frère perdu ?
Il a toujours été le fils préféré de sa mère, qui le gâtait davantage que son frère Guido. Lorsqu’ils ont décidé de combattre le régime de Mussolini, Guido a été le plus prompt à l’action et a pris les armes. Quand Guido luttait dans la résistance, Pier Paolo n’est jamais allé le voir. Guido a écrit des lettres très émouvantes dans lesquelles il dit attendre un signe d’approbation de son frère, geste qui n’est jamais venu. C’est à cette période que Pasolini a écrit une pièce de théâtre en frioulan qui se déroule durant l’invasion ottomane de la région à la fin du xve siècle. Il y met en scène deux frères, l’un qui décide de combattre les Turcs et périt au front pendant que l’autre reste à la maison. Il a écrit cette pièce avant la mort de Guido. Pier Paolo a en quelque sorte prophétisé la mort de son frère, le faisant mourir dans la fiction avant que cela se produise dans la vie réelle.[access capability= »lire_inedits »]
Dans Un sacrifice italien, vous l’avez imaginé expier tous ses péchés en organisant son suicide assisté, avec la complicité de petits voyous proches des milieux néo-fascistes. Cette intrigue est-elle issue d’une thèse réaliste sur sa mort ?
Giuseppe Zigaina, un artiste ami de Pasolini, a écrit de nombreux articles où il soutient que Pasolini a choisi de mourir de cette manière.Monlivreest une pure fiction, mais j’ai trouvé métaphoriquement très riche l’idée que Pasolini décide de se suicider au milieu des années 1970, à une période où la vieille Italie était remplacée par l’actuelle.
La critique du passage de l’ancien monde traditionnel à une modernité destructrice est très pasolinienne. Qu’a-t-on retenu de sa pensée hétérodoxe en Italie ?
Pasolini joue un rôle très important dans la culture italienne, mais il a été épuré de ses aspects les plus dérangeants. On en a fait une sorte de saint. Or il était pétri de contradictions. En marxiste, il croyait par exemple à l’émancipation du prolétariat mais célébrait le vieux monde. Pensez donc : il est devenu communiste quand son frère tant aimé s’est fait tuer par les communistes ! Puis il a évolué dans un parti trop puritain pour tolérer son homosexualité. Chez Pasolini, la raison s’opposait perpétuellement à la chair. À la fin de sa vie, il a même abjuré sa « Trilogie de la vie » (Le Décaméron, Les Contes de Canterbury et Les Mille et Une Nuits)…
… dont il a fini par juger les scènes érotiques plus très subversives à l’ère de l’hédonisme généralisé. A contrario, dans son dernier film Salò, qui montre les derniers jours du régime de Mussolini, les chemises noires font manger leurs excréments à des jeunes filles et… marient des hommes. C’est une critique assez réactionnaire du nihilisme fasciste.
Pasolini a vu dans le fascisme de Salò une métaphore du consumérisme capitaliste, lequel transforme toute chose en marchandise susceptible d’être échangée sur un marché. Il craignait la banalisation et la marchandisation des corps et du sexe. C’est tout le sens de la métaphore de la merde dans Salò : pour Pasolini, tout ce qui est digéré par le capitalisme est voué à terminer en excrément. S’il met en scène des mariages homosexuels aussi caricaturaux c’est pour exprimer sa peur d’une perte de sens généralisée.
On peut se demander comment il aurait réagi à l’instauration du mariage gay.
En Italie, le mariage homosexuel a été voté il y a quelques mois. C’est une espèce de standard social qui semble assez peu compatible avec l’anticonformisme de Pasolini, qui s’opposait notamment à l’avortement. Mais ne faisons pas parler les morts. D’autant qu’il aurait sans doute su nous étonner.
Pasolini a aussi attaqué les soixante-huitards, prenant le parti des policiers prolétaires contre les jeunes bourgeois révoltés. Les Noirs et les Rouges commence justement le 1er mars 1968, sur le campus romain de Valle Giulia. Surprise, à l’avant-garde du mouvement contestataire, on retrouve… l’extrême droite !
Sur les photos de Valle Giulia, prises justeavant l’affrontement avec la police, on reconnaît en effet au premier rang du cortège une dizaine de militants néo-fascistes notoires. C’est à ce moment-là qu’a commencé la « stratégie de la tension » mise en place par une partie des services de sécurité agissant avec la complicité d’hommes de paille.
Qu’est-ce exactement que la « stratégie de la tension » ?
Cette méthode s’inspire d’une technique du coup d’État développée par le célèbre faux antisémite des Protocoles des sages de Sion. Introduiredes individus manipulés à l’intérieur des groupes communistes avait pour but de provoquer des actions violenteset de nuire au mouvement marxiste qui voulait changer l’Italie. Ainsi, la spirale de la violence devait susciter une demande d’ordre qui se serait traduite dans les urnes. Dit ainsi, cela semble couler de source mais cette stratégie s’est scindée en plusieurs phases et n’a pas été sans contradictions.
Quel rôle a joué l’attentat de la piazza Fontana (décembre 1969) dans cette montée aux extrêmes ?
L’attaque de la piazza Fontana – d’abord imputée à des anarchistes mais perpétrée par des néo-fascistes dans une banque milanaise – a été le détonateur de la violence qui s’est propagée de manière croissante jusqu’à l’enlèvement et la mort d’Aldo Moro en 1978. Une étrange maladie a alors contaminé toutes les villes du pays, désormais divisées entre zones noires et rouges. Pour la seule année 1969, cette guerre civile de basse intensité a provoqué des centaines d’actes violents : tout communiste qui se risquait à entrer en zone fasciste était frappé, et réciproquement.
L’assassinat du démocrate-chrétien Aldo Moro par les Brigades rouges en 1978 est bien la preuve que la stratégie de la tension s’est aussi appuyée sur l’extrême gauche…
Certains pointent du doigt la responsabilité des services secrets dans l’opération montée contre Aldo Moro, mais rien n’est avéré. Une chose est sûre : Aldo Moro a été enlevé le jour même où le Parlement devait voter le compromis qu’il avait négocié entre démocrates-chrétiens et communistes. Il était le seul homme politique apte à réaliser ce compromis historique et cela lui a coûté la vie. Sa disparition a conduit le parti communiste italien à changer radicalement de posture. Sur un plan symbolique, Moro est la parfaite incarnation du bouc émissaire selon René Girard : une victime innocente dont la mort sacrificielle permet à la société d’exorciser ses tensions après une phase d’escalade de la violence.
Décidément, l’idée de sacrifice vous hante. Les Noirs et les Rouges s’ouvre sur un meurtre rituel, puisque le héros néo-fasciste Stefano tue accidentellement un étudiant d’extrême gauche, dont il aimera la sœur. Cette exécution involontaire est-elle une allégorie des années de plomb jonchées de cadavres ?
Pour un écrivain, il y a deux approches possibles de la réalité : une méthode conspirationniste ou une lecture sacrificielle. J’ai mis cinq ans à écrire Les Noirs et les Rouges¸ lu des centaines de biographies de fascistes et regardé énormément de documentaires sur les années de plomb. In fine, au récit rationnel des conspirations que certains ourdissaient pour atteindre leurs fins, j’ai préféré une approche sacrificielle. Comme l’Évangile, cette lecture des faits ne prend aucune distance avec le corps de la victime. Lorsque vous le tenez dans vos bras,
il devient impossible de mentir ou de réécrire l’histoire. Ainsi, à la fin du roman, Stefano change radicalement de point de vue sitôt qu’il découvre la dépouille de la femme qu’il aimait. Si j’ai étalé la description de son corps mort sur tout une page, c’est que cette vision ramène Stefano à la réalité et l’éloigne des théories complotistes qui peuplaient jusque-là son esprit.
Jusque dans les crimes qu’il commet, Stefano, votre fasciste de héros, paraît éminemment humain et digne d’empathie. Ne pas en avoir fait un monstre absolu vous a-t-il attiré des mauvais procès ?
J’ai été accusé de tous les maux. Les uns m’ont reproché de faire le jeu du fascisme, les autres de l’antifascisme. Tout cela parce que j’ai voulu créer un personnage auquel chacun de nous peut s’identifier, et non quelqu’un qui soit le Mal absolu. Cela suppose de sortir de l’esprit de parti qui impose une vision manichéenne des choses.
Hélas, lorsque vous écrivez un livre qui n’épouse pas intégralement le point de vue d’un camp, votre œuvre a peu de chances d’être comprise. J’avais pourtant l’impression d’être très clair dans mes intentions : raconter l’histoire d’un jeune fasciste – fasciné par la mythologie de mort et de violence liée à cette idéologie – qui prend conscience de ses erreurs à la mort de la femme qu’il aimait.
Et l’Italie, qu’a-t-elle conservé des vingt ans de la période mussolinienne ?
Un héritage aussi considérable que préoccupant. Toute la classe moyenne italienne a été façonnée par les vingt ans de la période mussolinienne. Ses membres ont endossé l’héritage fasciste, comme une sorte de légende familiale qui s’est maintenue de manière souterraine. Aujourd’hui, la politique italienne n’est plus à l’heure des idéologies et la politique se résume à l’administration des choses. Aucun homme politique n’est capable d’avancer un projet d’avenir ni de vous dire à quoi ressemblera l’Italie dans dix ans. Cette impasse me paraît propice à la résurgence du fascisme, qui correspond à une constante anthropologique.
Que voulez-vous dire ?
Au lieu de réfréner vos pulsions agressives, le fascisme vous encourage à les assouvir. Si la violence verticale organisée par l’État a disparu, le risque d’une violence horizontale existe d’autant plus que j’observe un très fort sentiment diffus de violence, notamment verbale.
De nos jours, à quel projet idéologique peut se raccrocher le lumpenprolétariat des banlieues pauvres de Rome, confronté au chômage de masse et à l’immigration ? Traditionnellement, la politique accomplit une opération chimique : transformer le sentiment d’injustice en projet politique d’avenir. Au fond, les trois grands projets politiques qu’ont été le christianisme, le communisme et le capitalisme libéral fonctionnent de la même façon : ils enjoignent aux déshérités de prendre leur mal en patience et de ne pas s’en prendre immédiatement aux puissants car la justice régnera – au royaume des cieux, sous la dictature du prolétariat, ou lorsque vous aurez fait fortune à force de travail. Mais le ressentiment du peuple n’ayant aujourd’hui plus aucun exutoire idéologique, il est instrumentalisé par certains hommes politiques, notamment contre les immigrés.
Surfant sur le sentiment anti-immigration et la crise, Beppe Grillo et son Mouvement 5 étoiles viennent de réaliser une forte percée aux élections municipales italiennes. Que vous inspire-t-il ?
Grillo a été le premier à utiliser internet à des fins politiques, en faisant une arme de propagande massive. Si le contenu de son programme est assez archaïque, en ce qu’il donne l’impression de voir le monde en noir et blanc, il utilise une technologie très moderne. En ce sens, il se rapproche des méthodes du fascisme et du communisme qui sont devenus des systèmes de pouvoir, ce que le grillisme n’est pas.
Vous ne semblez guère optimiste…
J’ai le sentiment que l’état du monde ne peut qu’empirer. Des problèmes structurels tels que la crise des migrants, la crise économique ou la simple quête d’une éthique commune semblent insolubles. Comme Voltaire, je me contente donc de cultiver mon jardin ![/access]
Les héros ordinaires sont, pour la plupart, des hommes du rang. Sont-ils pour autant choisis au hasard par Maurin Picard ? Leur popularité tardive, selon l’auteur, cache peut-être « une quête de sens, comme une sollicitation plus ou moins consciente adressée aux vétérans de 1939-1945, naguère confrontés à un choix relativement simple entre le Bien et le Mal, du moins en apparence. » Ils « éveillent l’intérêt des générations actuelles en quête de repères, déboussolées moralement face aux soubresauts politiques. » Autrement dit : ils sont à la fois évocateurs et représentatifs. L’auteur étant journaliste aux États-Unis, on n’est pas étonné que ses héros soient presque tous américains ou canadiens, auxquels on ajoute un Français et un Allemand. Un “bon Allemand”, bien sûr : jeune pilote participant, à bord de son jet ultramoderne, à la défense de Berlin contre les bombardements alliés en 1945, il « ne tenait ni à mourir ni à tuer », répugnant aussi à descendre les « avions magnifiques » de ses adversaires. Du reste, il parle beaucoup de mécanique et moins de combats. Il faut, selon lui, avant tout « sentir l’avion, le respecter ».
En face de lui, les anciens soldats alliés sont tout aussi modestes. Ce qui les motivait ? « Il fallait le faire » (do the job). Et si « un tel exploit serait impossible aujourd’hui », d’après un aviateur, c’est sans doute en raison de l’atmosphère générale et non d’un ensemble de qualités ou défauts individuels. Pour motiver les troupes, on pouvait aussi compter sur l’admiration envers les supérieurs : le général Patton, par exemple, ou le capitaine Fluckey, commandant d’un sous-marin au palmarès étonnant. L’importance de la solidarité créée par le risque encouru collectivement apparaît aussi dans l’image saisissante de la dissolution d’une unité de commandos américano-canadienne. Tandis que les Canadiens sortent du rang pour monter dans des camions, les Américains reçoivent l’ordre de serrer les rangs, mais ils refusent. Dans cette unité d’élite, débarquée en Italie en 1943, le taux de perte s’est élevé à 134% ! Explication : les blessés rempilaient avant l’heure.
Des dizaines d’années plus tard, les membres survivants de l’escadre envoyée bombarder Tokyo en 1942 continuent à se réunir, chaque année, accomplissant un rituel digne d’Agatha Christie avec de petits verres en argent autour d’une bouteille de cognac Hennessy 1896. Avec le temps, les moments d’angoisse s’effacent au profit des souvenirs de moments humains. D’ailleurs, Maurin Picard affirme avoir choisi ses témoignages « pour leur humanité, leur fibre épique, leur valeur historique. » Les héros ont-ils des remords ? Non. Mais ils ont peut-être le sentiment que quelque chose les dépasse. Maurin Picard suggère quand même l’existence d’un vague sentiment de culpabilité. Celui d’avoir « survécu injustement », lié aux horreurs à la fois subies et perpétrées. Il évoque notamment le cas d’un ancien pilote qui contribua à couler le cuirassier Bismarck et ses quelques 2000 hommes à bord, son obsession de vouloir « faire la paix avec toutes ces ombres familières », aussi bien ennemis que camarades morts au combat.
En tout cela, Dieu n’est pas absent. Dans un moment critique, un pilote se souvient qu’il « imaginait que chacun priait un peu dans son coin, discrètement. » Le terrible Jake McNiece, ancien commando, est même devenu pasteur. Et pourtant, c’était une tête brûlée, y compris à l’entraînement. Un soir de beuverie, il a volé une locomotive pour rentrer au cantonnement, mais a malencontreusement fait exploser la chaudière en route…
En dépit des bombardements massifs sur Londres ou en Allemagne et surtout de la solution finale en Europe, le théâtre des opérations en Asie fournit, semble-t-il, un plus grand nombre de cas-limite entre l’engagement militaire et la tuerie de civils. L’auteur évoque brièvement la « lettre rageuse » de Tchang Kai Tchek à Roosevelt, consécutive au bombardement de Tokyo et au refuge des pilotes américains sur la côte chinoise. Les représailles japonaises, d’une sauvagerie inouïe, ont provoqué la mort de 250 000 civils, affirme le nationaliste chinois. Une enquête ultérieure est arrivée au bilan moins gigantesque, mais considérable, de 10 000 morts. Dur d’être un héros… même s’il importait, pour les États-Unis, de montrer au Japon qu’il n’était pas un sanctuaire intouchable.
Par ailleurs, les dix aviateurs capturés suite à ce raid furent traduits devant la justice japonaise pour avoir largué des bombes sur des écoles et des hôpitaux. On était encore loin d’Hiroshima. Et voilà justement qu’au dernier chapitre vient le tour de Dutch Van Kirk, navigateur à bord du B29 Enola Gay, le 6 août 1945. La présence de Van Kirk dans le volume pose visiblement un problème à son auteur, car l’homme « reste difficile à qualifier de héros ». Pourtant, il s’est décidé en s’appuyant sur les critères de Karl Marlantes : répondre aux attentes liées à ses responsabilités mais aussi risquer sa vie pour sauver celle de beaucoup d’autres. En fait, le cas du bombardement atomique a suscité de nombreux débats sur ces deux points, mais Maurin Picard a choisi de ne pas polémiquer au sujet de l’hypothèse selon laquelle l’imminence de l’invasion soviétique aurait précipité la capitulation du Japon au moins autant que la bombe. Quant à Dutch Van Kirk, il reste « campé sur lui-même, certain d’avoir agi comme il le fallait ». Picard ajoute seulement que « ce sont les vainqueurs qui écrivent l’histoire et tracent la distinction ténue entre le Bien et le Mal absolu, entre exploit stratégique et crime de masse. »
À chacun de comparer le destin des « héros ordinaires » et celui des “antihéros extraordinaires” à l’image, par exemple, de ceux du Long dimanche de fiançailles de Sébastien Japrisot. Entre les deux, certainement, se trouve la question de la foi en la justesse des objectifs du pouvoir politique.
D’ailleurs, la petite histoire (des héros et des antihéros) croisent immanquablement la grande. Ainsi Léon Gautier, jeune engagé français dans les commandos britanniques a-t-il dû attendre jusqu’en 1992 pour recevoir la légion d’honneur. Séquelles, dit-on, de la rancune de De Gaulle envers la perfide Albion… Le cas de Gautier est aussi l’occasion de revisiter les traces laissées par Mers-El-Kebir… De toute évidence, la marine française n’était pas particulièrement gaulliste. Et la Kriegsmarine, souligne Picard, n’était pas non plus fanatiquement nazie.
Un chapitre consacré à la libération de personnalités françaises enfermées dans un château-fort du Tyrol se situe de manière assez cocasse à la frontière de la petite et de la grande histoire. Tandis qu’un officier allemand rallié aux forces anglo-américaines (nous sommes le 4 mai 1945), se montre « très poli, digne et triste », le capitaine américain qui commande le détachement libérateur inspire à Edouard Daladier, qui figure parmi les otages, de sombres pensées consignées dans son Journal de captivité. « Si la politique américaine ressemble au capitaine Lee, alors l’Europe en verra de dures. » Depuis de longs mois, la haine cordiale règne parmi les hôtes de la forteresse, qui décrivent un large éventail du « résistant » au « collabo ». À une table déjeunent Gamelin, Clemenceau fils et Paul Reynaud tandis qu’à une autre sont installés Jean Borotra, le général Weygand et le colonel de La Roque.
Bientôt, les Américains mettront de l’ordre dans tout cela. À ce propos, il est frappant de constater le nombre de films évoqués par Maurin Picard dont les exploits de ses héros ont été la source d’inspiration. Coulez le Bismarck (1957), L’Odyssée du sous-marin Nerka (1958), Le jour le plus long (1961), Les douze salopards (1967), Les brigades du diable (1968)… Toute une époque. Les États-Unis régnaient alors sans partage sur les esprits européens. Et c’est justement aujourd’hui, quand on se met à faire la théorie du Soft-Power, que certains doutes commencent à poindre.
Esquivant l’analyse des grandes manœuvres géopolitiques, Maurin Picard invite, en revanche, son lecteur à découvrir au début de chaque chapitre les lieux où il a rencontré ses témoins. Ici une coquette demeure de famille dans le New Jersey, là un chalet en bois sous la neige dans l’Ontario, puis quelques maisons de retraite de luxe en Floride ou en Californie, des meetings aériens dans la chaleur étouffante des villes du Middle West. Un véritable Road Movie des États-Unis comme on les aime aux paysages pittoresques… On se demande, finalement, si le panel de héros ordinaires n’a pas été choisi pour cela. L’Amérique n’a pas épuisé tout son capital de sympathie…
Maurin Picard, Des héros ordinaires. Au coeur de la Seconde guerre mondiale, Perrin, 2016.
Alors qu’il tente d’entrer en contact avec sa riche et belle voisine, un des deux petits malfrats de Propriété privée se présente à elle en disant qu’il cherche un monsieur Hitchcock. Ce petit clin d’œil n’est pas innocent car il plane sur Propriété privée, le premier film de Leslie Stevens, un lourd parfum de sexualité, de frustration et de voyeurisme à la Fenêtre sur cour.
Qu’on en juge : Duke et Boots sont deux marginaux qui remarquent à une station-service une affolante jeune femme. Ils obligent un représentant de commerce à les prendre en voiture et à suivre cette belle inconnue. Celle-ci habite dans une somptueuse villa de Los Angeles avec un mari qui la délaisse bien trop souvent. Remarquant que la maison d’à côté est inhabitée, les deux hommes s’installent et profitent d’une vue imprenable sur le jardin de la belle et sur ses bains de soleil devant la piscine…
Pour un film de 1959, Propriété privée est étonnant dans la mesure où il recourt à des schémas quasiment pornographiques : barrières de classes avec un spectateur/voyeur masculin renvoyé à sa misère sexuelle (Boots est puceau), un objet du désir féminin inaccessible car riche et belle, une possibilité de briser l’écran par la puissance sexuelle que dégagent ces « prolos » tandis que l’époux délaisse sa femme frustrée… Bref, en caricaturant à l’extrême, on retrouve le modèle insubmersible du plombier couillu qui débarque chez la bourgeoise pour la dérider un peu !
Evidemment, le film est d’une autre teneur et Leslie Stevens, par la grâce d’une mise en scène inspirée et sans la moindre mauvaise graisse (le film dure à peine 1h20) parvient à faire de son récit un drame étouffant à la Tennessee Williams sur les affres du désir et de la frustration.
Il est possible de distinguer une progression en trois actes construits autour de trois intrusions. La première intrusion est celle du regard. Ceux que lancent les deux petits délinquants vers cette belle voisine alanguie dans des positions équivoques. Stevens parvient, grâce à ce voyeurisme exacerbé à créer un climat lourd et moite. Rien n’est montré mais tout est suggéré sans le moindre doute. Il faut voir cet incroyable moment où Ann bavarde avec un mari qui, visiblement, reste indifférent à ses désirs tandis qu’elle imprime avec sa main un lent mouvement de va-et-vient sur… une bougie. Difficile de faire plus explicite comme symbole !
La deuxième intrusion est celle de Duke qui cherche à se faire engager comme jardinier. Là encore, Stevens exacerbe la tension sexuelle entre les deux personnages. L’homme qui s’occupe de la pelouse est torse nu et plein de sueur, offert aux regards de la jeune femme troublée. C’est le temps de la séduction et du trouble. Le désir semble pouvoir passer outre les antagonismes sociaux.
Enfin, après avoir pénétré l’extérieur de la maison, Duke et Boots s’introduisent dans un troisième temps dans la maison même d’Ann. Le film devient alors plus inquiétant et annonce finalement une des grandes thématiques du cinéma américain des années 70 : le danger ne vient plus d’étrangers lointains mais s’immisce dans un décor quotidien et s’introduit au cœur même du foyer. En ce sens, Propriété privée apparaît aujourd’hui comme un précurseur de films comme Orange mécanique ou, mieux, Les Chiens de paille de Peckinpah. La violence y est davantage psychologique que physique mais le cinéaste parvient néanmoins à créer un climat oppressant en mêlant désir et frustration voire impuissance comme le suggère encore explicitement la scène où Boots replie son couteau et confesse qu’il n’arrive pas à posséder la belle Ann.
Un autre aspect passionnant de Propriété privée est sa mise en scène et l’élaboration d’un langage cinématographique assez raffiné (ces contreplongées inquiétantes qui alourdissent le climat) mais qui prend en compte l’arrivée de la télévision. Par son esthétique « domestique », le film évoque aussi bien le Psychose d’Hitchcock (encore lui !) que sa série télévisée Alfred Hitchcock présente. Toute la thématique du voyeurisme renvoie à l’arrivée massive des postes de télé dans les foyers. Quand ils regardent par la fenêtre, Boots et Duke sont installés sur un canapé comme devant un petit écran. Le « spectacle » est désormais à domicile et les récits sont circonscrits à cette dimension domestique.
Méconnu, Propriété privée est donc un film de transition étonnant, entre les drames suffocants d’Elia Kazan et une certaine esthétique que l’on retrouvera aussi bien à la télévision que dans le « nouvel Hollywood ». A découvrir sans la moindre hésitation !
Propriété privée (1959) de Leslie Stevens avec Warren Oates, Correy Allen, Kate Manx.
Elle se heurte, elle se cogne. Aux hommes, aux règles, au poids des choses. Son baby-sitter la plante en lui faisant une leçon de morale. Son ex (l’excellent Laurent Poitrenaux), écrivaillon, graphomane autofictionnel, décrit par le menu ses turpitudes intimes, mêlant avec perversité le vrai et le faux. Son meilleur ami (le beau Melvil Poupaud) l’entraîne dans des problèmes insolubles. Et son sauveur (Vincent Lacoste) la vole allègrement. L’avocate pénaliste Victoria Pick (Virginie Efira) est donc au bout du rouleau. Tel est l’argument de la désopilante comédie de mœurs Victoria, réalisée par Justine Triet (La Bataille de Solférino), dont le ton, l’énergie, l’intelligence des situations et des dialogues (jamais lourdement « dialogués ») inaugurent un style assez nouveau et frais dans le paysage français du genre.
Si l’on peut regretter que Vincent Lacoste n’en finisse pas de faire du Vincent Lacoste (aimable mollasson post-adolescent à qui les réalisateurs ne se résolvent pas à donner un rôle un peu plus à contre-emploi – il y a pourtant, pour qui sait regarder, du tueur chez cet acteur !), on ne peut qu’être emballé par l’énergie contenue de Virginie Efira, qui tient à elle seule tout le film, assume avec naturel les situations les plus absurdes et nous entraîne dans de longs fous rires. Notons également l’excellente prestation de Laure Calamy dans le rôle d’une avocate survoltée – épatante ![access capability= »lire_inedits »]
Cerise sur le gâteau, Victoria ne se contente pas de nous divertir (et comment !), elle nous offre aussi un beau portrait de femme qui ne vainc tout à fait que dans une forme de défaite amoureuse à laquelle psys et cartomancienne ne cessaient de l’inviter.
Victoria, un film de Justine Triet.
Se taper l’incruste !
La multiplication des procédés imitant la navigation internet fatigue le cinéphile.
Hollywood n’a pas son pareil pour s’emparer des faits de société, en pousser les curseurs jusqu’à la limite du crédible pour en faire des histoires qui transforment notre quotidien en aventure haletante. L’informatique, l’extension de la connectivité, l’analyse des masses de données, la géolocalisation des individus et des objets sont évidemment un thème fort du cinéma actuel. Ainsi le dernier Jason Bourne est-il tout entier orienté autour des questions de la surveillance mondialisée et des possibilités – musclées – de déjouer celle-ci. Dans un registre plus féminin, le film Nerve met en scène un groupe d’adolescents constamment reliés entre eux par les réseaux sociaux, et qui sont pris dans une spirale de transgressions absurdes, chacun devenant, via son smartphone, le spectateur de l’autre.
Au-delà des qualités des deux films (Jason Bourne vieillit, Nerve fait preuve d’une belle inventivité scénaristique), on ne peut qu’être frappé par l’omniprésence des incrustations – messages qui apparaissent dans un scintillement sonore –, zooms écran et autres boutons à cliquer qui transforment le grand écran en Game Boy géante. L’intention est évidente : ramener au cinéma un public de plus en plus scotché à ses écrans portatifs, quitte à rapprocher l’expérience de la salle et du grand écran de celle du jeu vidéo. C’est sans doute faire peu de cas de la singularité du cinéma et de ses possibilités qui ne sont pas toutes d’imitation. Et pour les vieux de la vieille, c’est franchement agaçant.
Nerve, d’Ariel Schulman, en salles.
Jason Bourne, de Paul Greengrass, en salles.
Désislamiser la radicalité
La sagesse populaire veut qu’on évite de parler de corde dans la maison du pendu. Bertrand Bonello n’aura pas eu cette délicatesse. Ayant imaginé, dès 2010, le scénario de Nocturama (une bande de jeunes gens commettent une série d’attentats au cœur de Paris), le réalisateur s’est finalement résolu à tourner son histoire en 2015, dans une ville pourtant déjà martyrisée par des événements comparables.
Ce télescopage est d’autant plus propice au scandale que l’histoire inventée par Bonello fait la part belle aux conjurés. Jeunes gens d’origines diverses, sans aucune motivation religieuse ni raciste, ces garçons et ces filles, souvent beaux, fragiles et pleins de grâce, semblent mus par la nécessité intérieure, presque vitale, de se révolter et de renverser l’ordre des choses. Ce faisant, Bonello « désislamise » la radicalité. Dans un saisissant contraste, les forces de l’ordre qui donnent l’assaut dans un bâtiment de l’ex-Samaritaine où se cachent les jeunes gens font figure d’assassins. Elles abattent froidement chacun des conjurés, même lorsque l’un d’entre eux, les mains en l’air et sanglotant, supplie les policiers de l’aider.
Ce renversement de la représentation des attentats de 2015 horrifiera tous ceux que la terreur islamiste a marqués, dans les esprits comme dans les chairs. Il ravira au contraire ceux qui n’ont jamais accepté la réalité de l’événement, sa dimension religieuse, raciste et fasciste, et voudront voir dans les actes de ces apôtres du chaos la réalisation d’une sorte de promesse messianique, façon L’insurrection qui vient. Nocturama est en lui-même un attentat contre les représentations sécuritaires et la distribution des rôles qu’elles imposent : victimes, tueurs déterminés et police secours. Que le réalisateur le veuille ou non, le film s’inscrit ainsi dans la logique perverse du long-métrage de Mel Gibson, Golgotha : les offenseurs deviennent victimes, les offensés persécuteurs. De facto, Nocturama réalise la sainte alliance entre le désir d’un certain christianisme de renverser l’ordre établi et celui de l’islam politique qui pare l’instinct de razzia d’oripeaux victimaires. Bertrand Bonello revendique le droit à la fiction, mais il ne peut ignorer ni le contexte politique dans lequel celle-ci s’inscrit ni l’inconscient religieux dont il est porteur.
Pourtant le film est beau. Si la première partie est un peu longue – Bonello insiste sur la diversité des origines des conjurés qui n’ont en commun que la jeunesse (donc, la révolte – tout est là), la seconde, pendant laquelle les terroristes se croient à l’abri dans un grand magasin fermé pour la nuit et où, grands enfants, ils livrent à la caméra une déconcertante fantaisie, est en revanche magnifique. Au cours de quelques scènes d’une stupéfiante beauté (le play-back de My Way, joué par l’excellent Hamza Meziani, vaut à lui seul d’aller voir le film), Bonnello permet à ses acteurs d’accéder à leur plus belle part, poétique et douce, d’autant plus bouleversante qu’on sait ces jeunes gens condamnés. Entre émotion et malaise, je me suis retenu d’applaudir.[/access]