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Par-delà Mossoul, la survie des sunnites et de l’Irak contemporain

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irak sunnites mossoul
Des Irakiens qui ont fui Mossoul, retrouvent des proches, près du checkpoint de Aksi Kalak, à 40 km à l'est d'Erbil, le 26 octobre 2016 © AFP BULENT KILIC

L’assaut militaire lancé, le 17 octobre 2016, par le Premier ministre irakien Haïdar al-Abadi pour reconquérir Mossoul ne déterminera pas seulement l’avenir proche comme plus lointain de cette ville la deuxième plus importante d’Irak, capturée par l’État islamique en juin 2014. Sur le plus long terme, c’est bien celui de l’État irakien en tant que tel qui est en jeu.

Tandis que la chute de la « perle du nord » aux mains du groupe djihadiste avait été perçue comme une autre séquence du long processus de déliquescence et de fragmentation de l’Irak contemporain, nombreux sont ceux qui considèrent que la bataille de Mossoul permettra, précisément, de recoller les « fragments » de la nation irakienne. Des dizaines de milliers de troupes sont ainsi amassées aux portes de Mossoul, soit le plus ample contingent déployé depuis l’invasion américaine du printemps 2003.

Des anticipations divergentes

Plus que toutes les campagnes qui l’ont précédée, l’opération sur Mossoul, déclenchée depuis plusieurs mois en réalité, aura des répercussions durables : pour l’Irak tout d’abord, et pour l’ensemble d’un Moyen-Orient ensuite, déstabilisé en son cœur par l’État islamique et par les reconfigurations géopolitiques complexes qui s’y sont associées. La question, de ce point de vue, n’est pas vraiment celle de la libération, qui adviendra sans nul doute compte tenu de la puissance de feu de la coalition et de ses alliés. Elle concerne davantage les arrangements politiques qui suivront la bataille et au sujet desquels rien n’a été tranché.

Les anticipations entourant l’« après » divergent ainsi de manière fondamentale : les plus optimistes tablent sur la capacité des acteurs à la manœuvre de s’entendre – dont les forces armées irakiennes, les peshmergas, les tribus sunnites et autres minorités. Les plus pessimistes misent, quant à eux, sur l’irruption de nouveaux conflits jusque-là mis en sommeil – plus particulièrement si les milices chiites cherchent à endosser un rôle accru dans des territoires traditionnellement sunnites et qui leur sont hostiles.

Entre ces appréhensions légitimes et « récits conflictuels », certains ont pu décrire la bataille comme prématurée, soulignant que l’annonce faite par l’émissaire américain Brett McGurk d’un plan et d’un commandement uniques dissimulait mal l’hétérogéité des protagonistes en présence et l’ampleur de leurs dissensions, synonymes de positions parfois irréconciliables. Même en cas de victoire militaire, les lendemains pourraient ainsi être désastreux à Mossoul.

L’absence structurelle d’État

L’état de destruction de son centre et de ses environs est déjà avancé, résultante de la terreur exercée par les djihadistes depuis plus de deux ans et des combats et bombardements récents. Mossoul n’est, à ce titre, que le reflet d’autres territoires sunnites certes « libérés » du joug de l’État islamique mais totalement dévastés et où la « reconstruction », devenue pour beaucoup un terme sans fond, reste fantomatique. Les populations civiles y craignent les représailles des adversaires de Daech, à commencer par celles des milices chiites dont les dérives et exactions ont été amplement documentées.

Mossoul est une ville essentiellement arabe sunnite, dont le passage sous contrôle djihadiste mérite d’être éclairé tant ses causes ont pesé dans la crise amorcée en 2014 et pourraient ruiner les futurs efforts de pacification et de stabilisation si elles ne sont pas mieux prises en compte et désamorcées.

La première est l’absence structurelle d’institutions dans les régions que l’État islamique a administrées pendant de longs mois, qui s’est traduite avant l’arrivée des jihadistes par une situation d’abandon social, de précarité économique et de marginalisation politique pour ceux qui y vivent. C’est sur ces dysfonctionnements ainsi que sur la violence communautaire pro-chiite quasiment officialisée par Bagdad que l’État islamique a bâti sa fortune symbolique et le succès de son projet théologico-politique révolutionnaire.

L’enjeu d’une représentation sunnite viable

La promesse d’un « contrat social » à des populations qui en avaient été privées pendant une décennie est ce qui a permis aux djihadistes de prendre durablement pied à Mossoul, d’autant plus réceptive à l’entreprise panislamiste d’Abou Bakr al-Baghdadi qu’elle a toujours été un lieu réputé pour sa piété et son conservatisme religieux.

Les partis plus traditionnels, en particulier les Frères musulmans, y avaient par ailleurs été discrédités en raison de leurs liens avec le pouvoir, de leur inefficacité politique et de leur implication dans des affaires de corruption. On touche ici à l’autre facteur essentiel de popularité de l’État islamique, qui influera aussi sur sa suite : l’absence d’une représentation sunnite viable en Irak, qui puisse incarner une alternative face à l’incontestable domination des chiites et des Kurdes.

C’est, en partie, le sens de l’ingérence turque au nord du pays : contrebalancer l’influence iranienne et celle de ses partenaires locaux (au premier plan desquels les milices chiites) en mettant en selle de nouveaux acteurs sunnites, en majorité originaires de Mossoul et qui n’ont jamais trouvé leur place au sein des forces et institutions dites « nationales » et marquées en réalité par une nette prépondérance chiite en leur sein.

Une énième « libération »

Cependant, il n’est pas dit que cette stratégie se révèle payante, tant l’état de morcellement de l’entité sunnite irakienne est profond, troisième raison ayant facilité l’ascension rapide de l’État islamique dont le « califat » et les ambitions hégémoniques, tournés vers la restauration de la « gloire sunnite », ne pouvait emporter qu’une large adhésion en 2014.

Aujourd’hui, les habitants de Mossoul sont pour la plupart désillusionnés et n’attendent pas énormément de cette énième « libération » qui leur est annoncée. Certains ont pu fuir, d’autres tentent de résister aux djihadistes au prix de leur vie, tandis que les plus désabusés demeurent passifs.

Les scénarios sont donc multiples et en même temps relativement limités : retour dans le giron de l’État central, malgré un fort ressentiment réciproque ; autonomisation de Mossoul et des gouvernorats sunnites, comme y appellent certaines tribus et personnalités politiques dans le camp sunnite ; partition de l’Irak, qu’un grand nombre d’observateurs extérieurs au conflit redoutent plus que tout.

L’avenir de Mossoul, qui fut l’un des lieux fondateurs de l’Irak contemporain, aura – à n’en pas douter – des répercussions géopolitiques majeures tant pour le pays que pour son voisinage proche et plus lointain.

The Conversation

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.


Irak : les soldats kurdes reprennent du terrain… par francetvinfo

Des poches pour la Toussaint

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prince des cravates petites vermillon
Le Prince des cravates, L. Daudet, couverture. Ed. Table Ronde

Certains ont appris à lire dans Tintin, moi c’est aux Editions la petite vermillon, l’annexe poche de La Table Ronde. Bien qu’entre le reporter belge à la houppette et cette maison droite de la Rive Gauche, antre des anticonformistes, un homme fasse le lien : Pol Vandromme y a écrit Le monde de Tintin (préface de Roger Nimier), numéro 32 de la collection. Indispensable ouvrage avant de se rendre à l’exposition du moment au Grand Palais à Paris pour saisir le tumulte intérieur d’Hergé et l’art du mouvement. Le catalogue de cette discrète officine a de quoi piquer les yeux des bonimenteurs du système et apparatchiks des plateaux télé. La vraie littérature y prospère comme le chiendent, indomptable et sauvage. Tous les auteurs présents sont ou ont été des enragés, à leur façon. Ils ont souvent payé cher leur désenchantement vindicatif. Des empêcheurs de tourner en rond, des visionnaires lucides, des atrabilaires flamboyants, d’excessifs nostalgiques, en somme, de charmants compagnons de route, des écrivains majeurs que la critique officielle a souvent jeté aux orties, préférant les plumitifs de salons et autres animaux domestiques.

A l’intérieur de la petite vermillon, vous trouvez du concentré de réprouvé(s) et des stylistes pur jus. Des noms que l’Education Nationale ferait bien d’enfin adouber si l’odeur du souffre et l’immense talent n’étaient pas de puissants repoussoirs. Il faudra bien un jour ouvrir la cage dans laquelle on a enfermé ces oiseaux de mauvais augure. Notre jeunesse se meurt de lire tant d’âneries à un âge où les sens incitent à la révolte buissonnière. A vrai dire, notre bibliothèque idéale ressemble peu ou prou à cette charmante maison d’hôtes. Nos auteurs fétiches ont posé leurs bagages depuis l’origine dans cette auberge espagnole, foutraque et sincère. Boudard, Jardin (Pascal), Fraigneau, Matzneff, Freustié, Malaparte, Berthet, Haedens, Hecquet, Dhôtel, sans oublier le pack solide composé d’Antoine Blondin et Denis Lalanne. Dans la mêlée actuelle, la mélasse même, ces piliers nous soutiennent les soirs de déprime, notamment après le sinistre débat de la Primaire. Sans eux, nous aurions fait assurément des conneries.

Cet été, La petite vermillon avait déjà dégainé sa nouvelle direction artistique et ses couvertures à motifs géométriques. Blondin avait été remis en selle à l’usage des jeunes générations avides de descendre l’Izoard à bicyclette ou la rue du Bac pedibus. Cet automne, l’éditeur poursuit ce toilettage élégant en proposant de nouveaux titres aussi goûteux qu’une poêlée de giroles. Parmi les reçus de septembre, je vous conseille de dégoupiller les polars de Frédéric H. Fajardie (La nuit des chats bottés, Polichinelle mouillé et Tueurs de flics). En ces temps d’état d’urgence, la lecture de ces brûlots fait sens comme dirait un technocrate en campagne électorale. A la fin des années 70, le roman noir rejouait la lutte des classes en mode desperados. Avec trente ans d’avance, Fajardie (1947-2008) mitraillait une société en voie de globalisation et de déshumanisation. L’amertume des combats perdus se distillait dans les brumes de la Mitterrandie. Avec ce Hussard rouge, les enfants tristes avaient trouvé leur Lucien Leuwen.

La petite vermillon ressort également dans un tout autre genre, Le Prince des Cravates de Lucien Daudet (1878-1946). Comment ne pas tomber sous le charme d’Albert Salvage, le héros désincarné de cette longue nouvelle. Personnage hors sol dont le vernis mondain masque à peine une vacuité resplendissante. « Si quelque ancien ami de son père lui demandait, suivant l’habitude des gens d’un certain âge, « ce qu’il faisait », Albert répondait : « Rien ! » sur un air de défensive, furieux qu’on pût croire qu’un homme si bien chaussé ait eu jamais l’idée de faire quelque chose » écrit Lucien Daudet dans une sorte d’élan du cœur. Ce court texte faussement frivole s’infiltre comme un poison dans les interstices de l’âme. Ce Daudet, deuxième fils d’Alphonse doit sa postérité à son amitié et sa correspondance avec le petit Marcel. Raison de plus de relire Le manteau de Proust de l’italienne Lorenza Foschini, toujours à la petite vermillon, avec une très belle illustration de Anne-Margot Ramstein. Une enquête sur la plus célèbre relique de la littérature qui vous emmènera des studios de Luchino Visconti à la collection du parfumeur Jacques Guérin. Et, en janvier 2017, la maison ne s’arrête pas en si bon chemin. Notre camarade Jérôme Leroy verra deux de ses livres  La minute prescrite pour l’assaut  et Comme un fauteuil Voltaire dans une bibliothèque en ruine disponible en version poche !

La nuit des chats bottés de Frédéric H. Fajardie – la petite vermillon

Le Prince des Cravates de Léon Daudet – la petite vermillon

Le manteau de Proust de Lorenza Foschini – la petite vermillon

Le manteau de Proust: Histoire d'une obsession littéraire

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Le vrai commissaire, c’est Baudelaire!

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baudelaire exposition musee vie romantique
Le musée de la Vie romantique, dans le IXe arrondissement de Paris ©Artedia/Leemage

Causeur. Votre idée, en consacrant une exposition à Baudelaire critique d’art était-elle de réhabiliter une partie de son œuvre que vous jugez sous-estimée et en quelque sorte écrasée par Les Fleurs du mal ? Baudelaire était-il vu par ses contemporains d’abord comme un critique, voire, horresco referens, comme un journaliste ?

Jérôme Farigoule[1. Jérôme Farigoule est directeur du musée de la Vie romantique] La critique d’art est, en France et en France seulement, un genre littéraire à part entière. Il a été créé par Diderot, auquel nous avions consacré une exposition à Montpellier. J’avais envie de lui donner une suite. Stendhal, Gautier, Thiers, Henri Heine, Gustave Planche, les Goncourt ont écrit des Salons. C’est en effet un genre qui relève du journalisme, mais d’un journalisme noble si l’on peut dire…

Robert Kopp[2. Robert Kopp est professeur de littérature française moderne à l’université de Bâle.] …en effet, Baudelaire est entré dans la carrière comme journaliste ; c’était, dans les années 1840, une porte empruntée par presque tous les écrivains qui voulaient vivre de leur plume, Balzac le premier. Cet âge d’or de la presse, inauguré sous Louis-Philippe durera jusque dans l’entre-deux-guerres.

Charlotte Manzini[3. Charlotte Manzini est docteur en littérature.] La situation matérielle des auteurs a changé avec la Révolution. À partir de la monarchie de Juillet, il n’existe pour l’écrivain que trois solutions, que Flaubert énumère d’ailleurs à satiété dans sa correspondance : soit il est rentier (c’est son propre cas et celui des Goncourt), soit il se prostitue en tirant à la ligne dans des feuilletons ou en écrivant des vaudevilles (souvent en collaboration), soit c’est la misère (c’est le cas de Baudelaire, une fois qu’il a été placé sous tutelle judiciaire).

Vous exposez quelques croquis faits par lui, très émouvants du reste. A-t-il souffert de ne pas savoir peindre ?

Jérôme Farigoule. Comme beaucoup de ses contemporains, Baudelaire dessinait et même fort bien. Sa spécialité, c’est l’autoportrait et surtout l’autoportrait satirique. Les dessins que nous exposons sont là pour rappeler cette activité du poète, il s’agit d’œuvres intimes, pour lui-même ou ses amis. Nous aurions pu montrer une douzaine d’autoportraits, mais notre principe n’est pas l’exhaustivité, plutôt la représentativité, l’exemplarité.  [access capability= »lire_inedits »]

Vous dites que le commissaire de l’exposition, c’est Baudelaire. Jolie formule, mais si tous les « Phares » sont présents, d’une façon ou d’une autre, il manque beaucoup des œuvres qu’il a commentées. Est-ce parce qu’il est difficile, pour un « petit » musée, de se faire prêter des œuvres considérées comme majeures ?

Charlotte Manzini. Aucun musée ne pourrait montrer ne fût-ce qu’un dixième des tableaux que Baudelaire a commentés. Le Salon, organisé par l’Académie – il existe depuis l’extrême fin du xviie siècle mais il est devenu annuel sous Louis-Philippe –, est un événement colossal dont nous avons du mal à imaginer l’ampleur : 2 300 toiles en 1845, 2 400 en 1846, accrochées les unes à côté des autres sur quatre ou cinq rangées…

Robert Kopp. … c’est l’événement de l’année, l’entrée est gratuite, un million de visiteurs s’y précipitent, plus de 120 journalistes en rendent compte !

S’il fallait citer un peintre qu’a aimé Baudelaire, c’est Delacroix. Pourquoi lui est-il si fanatiquement fidèle ?

Robert Kopp. Pour Baudelaire, Delacroix est le peintre romantique par excellence. Dans les années 1840, le romantisme littéraire est mort. Les drames de Victor Hugo sont remplacés par des tragédies néoclassiques que n’applaudissent pas les vieilles barbes, mais la jeunesse des écoles. Les vieilles barbes se précipitent plutôt sur le vaudeville, et les femmes sur le roman-feuilleton. On entre dans l’ère de la littérature industrielle et de la culture de divertissement. Delacroix maintient le cap. Et Baudelaire crânement commence par faire l’éloge du romantisme en général et de Delacroix en particulier. Il lui restera fidèle jusqu’au bout, bien que le peintre n’appréciait pas outre mesure son thuriféraire qui insistait un peu trop à son goût sur la mélancolie de sa peinture et son côté maladif.

Baudelaire voudrait en quelque sorte que la peinture explore l’âme humaine en s’emparant du quotidien. Il cherche un Balzac peintre. Mais la peinture de son époque, qui affectionne encore beaucoup les grands sujets historiques ou religieux, n’est-elle pas, si on peut dire, très en retard sur la littérature ?

Charlotte Manzini. Dès ses premiers Salons, de 1845 et de 1846, Baudelaire cherche un peintre qui représenterait la vie contemporaine et particulièrement cet habit noir, signe à la fois de l’égalité politique et d’un deuil que porte toute l’époque. Delacroix est un peintre d’histoire et un peintre religieux, et à l’exception des toiles ayant trait à son voyage au Maroc, il n’a pas fait de tableaux modernes. Mais Baudelaire cherche en vain et il finit par se rabattre sur un peintre de seconde zone, Constantin Guys, auquel il consacre une superbe étude, commencée vers 1860 et publiée en 1863 seulement.

On décrit souvent Baudelaire, à la suite de Théophile Gautier, comme un poète de la décadence. Et de fait, on connaît les pages noires que lui inspire la transformation de Paris. Mais en même temps, dans la peinture, il recherche la nouveauté, l’artiste capable de fabriquer de la beauté à partir de la laideur du monde. « J’espère du neuf », écrit-il en conclusion du Salon de 1845. Et pourtant, en 1846, il écrit encore : « Pour moi, le romantisme est l’expression la plus récente, la plus actuelle, du beau. » Baudelaire est-il d’abord un homme et un peintre de la charnière – d’où ses tourments ?

Robert Kopp. Baudelaire est le dernier des romantiques et le premier des modernes, mais un moderne détestant la modernité tout en étant fasciné par elle. D’où son rapport ambigu à la photographie, méprisée comme une technique et non pas considérée comme un art. Et pourtant, en même temps Baudelaire est un des auteurs qui a le plus souvent posé pour des photographes, et pas n’importe lesquels : Nadar, Carjat.

Comment ce rapport de fascination/détestation à la modernité s’exprime-t-il dans son activité de critique ?

Charlotte Manzini. Par exemple, dans son intérêt pour la caricature. La caricature extrait la beauté de la laideur, comme Les Fleurs du mal, elle en est l’équivalent pictural. Il est ainsi l’un des premiers à saluer Goya et Daumier. Dès ses premiers Salons, il annonce une étude sur la caricature, dont il exécutera trois fragments, l’Essai sur le rire et les essais sur les caricaturistes français et étrangers. Quant à la première Histoire de la caricature, c’est son ami Champfleury, par ailleurs ardent défenseur de Courbet, qui l’écrira… en se référant plus d’une fois à Baudelaire.

Baudelaire rate Manet et admire beaucoup d’artistes dont on ignore le nom aujourd’hui. Avait-il si bon œil que cela ?

Jérôme Farigoule. En effet, Baudelaire – que Delacroix a tenu à distance – est passé à côté de Manet. Lorsque celui-ci, en 1865, se plaint au poète des sarcasmes suscités par son Olympia, il lui écrit, depuis son exil en Belgique : « On se moque de vous ; les plaisanteries vous agacent […]. Croyez-vous que vous soyez le premier homme placé dans ce cas ? Avez-vous plus de génie que Chateaubriand et que Wagner ? On s’est bien moqué d’eux cependant ? Ils n’en sont pas morts. Et pour ne pas vous inspirer trop d’orgueil, je vous dirai que ces hommes sont des modèles, chacun dans son genre, et dans un monde très riche et que vous, vous n’êtes que le premier dans la décrépitude de votre art. » On ne saurait dire plus clairement que, pour Baudelaire, Delacroix n’était pas seulement le plus grand des peintres mais aussi le dernier.[/access]

Exposition « L’œil de Baudelaire », musée de la Vie romantique à Paris, du 20 septembre 2016 au 29 janvier 2017.

La compagnie des ombres

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Monuments funéraires à la mémoire de Louis XVI et de Marie-Antoinette par Edme Gaulle et Pierre Petitot, basilique Saint-Denis. Photo: Eric Pouhier, Wikipedia

Le livre est une succession de chapitres ponctués de petites morales, comme un chemin de croix en 69 stations, mais avec des hauts et des bas ; un cheminement humain aux côtés du bien et du mal, jusqu’à la dernière ligne où Michel de Jaeghere, à propos du mystérieux XXe siècle, n’évoque rien moins que l’implication, en personne, du « Prince de ce monde ». C’est rare, dans un livre d’histoire. Il est vrai que l’auteur nous invite à cultiver la « compagnie des ombres », c’est-à-dire celle de nos morts, qui ont eu avant nous l’expérience du règne de ce prince et peuvent nous aider à lutter contre lui.

Michel de Jaeghere croit en la vertu de l’exemple, ce qu’il appelle une « histoire méditative ». Son premier sujet de méditation, c’est le déclin des civilisations. La fin de l’empire romain, que l’on a cessé d’enseigner au profit d’idées confuses comme la « crise » ou la « transition ». Ou le déclin de l’Europe : « le triomphe de la société marchande » dont l’Europe est une « enseigne franchisée ».

Le détail particulier, voilà le début de l’identité ; deuxième aspect exemplaire de l’histoire, selon Jaeghere. L’identité n’est pas une aliénation, au contraire, disait Jacqueline de Romilly, dont il nous offre un beau « tombeau ». Mais il faut l’entretenir. Ainsi l’ « illusion féconde » de l’âge d’or augustinien a-t-elle permis à Rome de durer cinq siècles, prolongée vers la fin par la nouvelle « unité spirituelle » de l’édit de Milan (1313). Encore faut-il que la « logique du nombre et le rapport de force » (les barbares !) ne vienne pas s’en mêler. Toujours est-il que c’est ainsi qu’a été « inventé l’Occident ». L’Occident… Aujourd’hui, déplore Jaeghere, seules les États-Unis se permettent de dire « nous » (ce qui ne les exempte pas de leur bêtise impérialiste, « au mépris de toutes les lois de l’histoire »), tandis que l’antiracisme est devenu en France la culture dominante, née du désintérêt ou de la défiance à l’égard de l’histoire.

Michel de Jaeghere évoque tour à tour le miracle et le paradoxe capétien, loue l’équilibre de Saint Louis. Il s’écrie « Vive Henri IV ! » De cette dynastie à l’oeuvre, on tient « l’émergence d’une souveraineté qui impose le roi comme chef de guerre, maître de toute justice et garant de la paix publique, [faisant] éclore, comme une fleur ultime, l’unité de la France. » Jaeghere, en revanche, n’a pas de mots assez durs contre les Orléans, instigateurs de coteries, de corruption et finalement de crime (Philippe-Égalité, régicide). Sous sa plume, le récit est poignant des tourments de Louis XVI aux années révolutionnaires, douloureusement nouées avec la mort de son fils aîné, le dauphin, le 4 juin 1789 à l’âge de sept ans, d’une tuberculose osseuse. Modeste roi, un peu savant, irrésolu, mais courageux dans l’épreuve. « Il n’a pas réussi à s’imposer comme souverain, il a fait de sa mort un acte liturgique. » Et après lui ? Napoléon, ce « mystère ». « De son aventure date le commencement de la fin de nos ambitions de grande puissance. » Quant au (stupide?) XIXe siècle, il semble n’avoir jamais existé. Seulement quelques pages de 1814 à 1914, et encore pour des chapitres sur la Russie et sur l’Afrique. Du reste, on observe aussi l’absence de Louis XIII, sinon par une allusion à son fameux relais de chasse en briques rouges, recouvert par le château de Versailles. Rien non plus sur Richelieu. Pour ma part, je sens comme une lacune l’absence de la plongée vertigineuse du Capitaine Fracasse : Théophile Gautier, en 1863, évoquant le règne de Louis XIII, lui-même renouvelant la chevalerie médiévale (sans parler de l’adaptation cinématographique de 1961).

Examinons ce qui, hors de France, vaut la peine d’être su. Michel de Jaeghere, tout occupé à rendre à l’histoire son caractère sacré, dédie deux chapitres à Benoît XVI. D’autre part, il fait preuve d’une indulgence singulière à l’égard des Borgia, que l’on peut attribuer à son admiration pour l’art de la Renaissance. Il pousse le sophisme un peu loin en affirmant qu’Alexandre VI, prince de son époque, n’a fait, pour survivre que « pousser l’amoralisme plus loin que ses concurrents ». C’est oublier que cette époque, le pape aux moeurs décriées l’a faite autant qu’il l’a subie.

Hors de France, il y a aussi l’empire. Jaeghere en parle peu, si n’est une allusion au retournement des alliances, et encore à propos de Marie-Antoinette, manoeuvrée par l’ambassadeur d’Autriche. Pauvre reine, à laquelle la tragédie a « donné d’être elle-même. » Quant à l’empire ? Pour qu’il soit de nouveau évoqué, il faut attendre la Grande guerre, dont auraient procédé « communisme, fascisme, nazisme, guerre mondiale, déclin de l’Europe, décolonisation, résurgence du nationalisme arabe et centre européen. » Pas sûr qu’un lecteur « centre européen » apprécierait. Et l’on ne saura pas si parmi les causes de la Grande guerre figure ce nationalisme ou, au contraire, l’impérialisme – voire l’industrie. Quoi qu’il en soit, la guerre a « liquidé les empires » et « détruit les aristocraties ». Certes l’artillerie s’est substituée à la chevalerie. Mais l’aristocratie s’était déjà partiellement vendue aux marchands de canon. Il faudrait lui opposer la vraie noblesse.

Privilège et sacrifice

À ce propos, d’ailleurs, Michel de Jaeghere s’amuse en citant la phrase de Louis XIV : « Je puis en un quart d’heure faire vingt ducs et pairs ; il faut des siècles pour faire un Mansart. » Ou en affirmant qu’au temps de César, déjà, les grands seigneurs avaient « identifié l’idée républicaine avec le maintien de leurs privilèges ». Il évoque aussi les « régicides empanachés » de la dictature napoléonienne dont le rôle était d’assurer « la tranquillité des acheteurs de biens nationaux. »

À tout cela, il oppose la galerie de ses héros personnels. Honoré d’Estienne d’Orves, qui sut transmuter la « douceur de vivre » en service de la patrie. Hélie de Saint Marc, qui sut défier, pour l’honneur, les « grandeurs d’établissement » et les « autorités constituées ». Et tous les poilus de 1914 qui ont donné son sens au mot courage. Ou encore Claus von Stauffenberg, auteur de l’attentat de 1944, pas tellement démocrate, mais prêt à sacrifier sa vie « à l’école d’Antigone » pour tuer Hitler, que Jaeghere appelle « l’antéchrist des classes moyennes ».

Voici le XXe siècle. Nazisme, communisme. « Le rouge et le noir ». « Falsification du bien » et « subversion de la morale ». On imagine Michel de Jaeghere qui s’en retourne vers des siècles où la volonté des hommes passait par le crible de la foi et non par celui de l’idéologie. Gesta Dei Per Francos (l’action de Dieu passe par les Francs). Il entre dans la cathédrale Notre-Dame et s’assoit. Et il raconte. Il a vu passer des conciles, des hauts-prélats. Puis le cardinal Ratzinger donner une conférence sur la misère du catéchisme en France. Et enfin le président Medvedev, venu vénérer les reliques de la couronne d’épine, tandis que Barak Obama jetait un « coup d’oeil distrait ».

Michel de Jaeghere, La compagnie des ombres, Les Belles Lettres, 2016, 399 pages, 14,90

«Ce n’est pas seulement le théâtre populaire qui a changé, c’est le peuple»

daniel mesguich theatre populaire
Daniel Mesguich, septembre 2016. Photo: Hannah Assouline

Causeur. Pour parler du théâtre aujourd’hui, il vous arrive d’employer la formule des trois « V »… Pourriez-vous nous l’expliquer ?

Daniel Mesguich. Ah oui ! ça c’est quand je suis très énervé : « Vomi, Viol et Vidéo »… Les trois mamelles du théâtre d’ « avant-garde » aujourd’hui. Vous l’aurez remarqué, pas de spectacle dit « audacieux », pas de spectacle « débridé », « rebelle », « innovant » sans qu’à tel ou tel moment quelqu’un vomisse (ou fasse pipi) sur scène, et simule d’y violer (au mieux, de « seulement » violenter) une femme, sur fond obligatoire de vidéo. Et pendant ce temps, rien ne change : même conception du « personnage » (du sujet) qu’au xixe siècle, même conception univoque des phrases écrites (souvent saupoudrées du même ton de persiflage que celui des amuseurs de télé) et de la narration, etc. Tout y est trempé dans un bain de signaux « d’avant-garde », mais le vieux monde reste intact. Cette vulgarité et cette violence sont, au fond, exactement les mêmes que celles du théâtre commercial majoritaire, du théâtre « vu à la télé », mais l’obligation de sembler sans interdit terrifie quelques directeurs de théâtre paresseux, quelques bureaucrates déjà eux-mêmes terrifiés par la presse, presse elle-même terrifiée à l’idée de rater quelque coche, etc., et ravit quelques bobos, qui font mine de trouver ces « audaces » géniales. Cette véritable entreprise inconsciente de blanchiment du vieux théâtre est mon ennemie d’aujourd’hui, au même titre que le théâtre conventionnel « bourgeois » était mon ennemi d’hier. Hum…On va me trouver franchement réac, non ?

Réac, ce n’est pas pour nous déplaire…

Mais à moi, si ! Je ne défends nullement un théâtre sage et plan-plan ! Toute ma vie, j’ai, je crois, lutté contre les « idées » dominantes d’un théâtre encrassé de psychologie banale, qui ne remettait jamais rien à la question. Ce théâtre est à présent redevenu largement majoritaire, grâce notamment à la complaisance des médias. En même temps que l’entreprise (minoritaire) de blanchiment, une entreprise (majoritaire) de restauration ! En effet, une certaine « bourgeoisie » a, par une sorte de ruse inconsciente, repris à son compte le vocabulaire de ses ennemis (le vocabulaire seulement : les bobos sont bohèmes, certes, mais ils sont surtout bourgeois), et certaines images, lancées comme autant de signes de reconnaissance, des avant-gardes des années 1970 (qui, elles, travaillaient). Au fond, il n’y a aujourd’hui, malgré les apparences, qu’un seul théâtre en France : celui d’une bien-pensance qui se croit rebelle.

Cela signifie-t-il qu’on a le choix entre le très grand public et un théâtre sans spectateurs, comme l’art contemporain ? Entre très vulgaire et très snob ?

C’est dans un petit créneau, entre les 80 % de vulgarité conventionnelle où le vieux monde se réinvente jusqu’à plus soif et les 10 % de cette fameuse « avant-garde » idiote (qui a, souvent, les honneurs de Libé, des Inrocks ou de Télérama), que j’essaie, avec quelques autres metteurs en scène, de faire un théâtre qui s’efforce d’émouvoir sans oublier de penser, d’analyser, d’ouvrir, de déconstruire… Mais vous avez dit « snob », il faut être prudent avec cette accusation dont j’ai été moi-même victime. C’était le mot péjoratif commode pour dire trop raffiné, trop intello, trop coupé de ce qu’on attend, trop peu « populaire ». Mais le théâtre n’est jamais directement populaire (le plus populaire des spectacles de Jean Vilar se jouait devant mille fois moins de monde que la plus élitaire des émissions de télé !). Il procède par cercles excentriques. Et c’est précisément parce que certains « snobs » le transmettent à d’autres, qui le transmettent à d’autres encore, etc., que ça « prend ». C’est que le public aussi y est en représentation : non pas des millions, mais une poignée seulement de spectateurs (au mieux quelques milliers) qui représente le monde entier. C’est toujours indirectement que va le théâtre. [access capability= »lire_inedits »]

En attendant, Vilar voulait mettre la haute culture et les beautés du répertoire français à la portée de tous… Comment en est-on arrivé à cet élitisme de pacotille ?

Le malheur, c’est qu’il n’y a là nul « élitisme » ! Il ne s’agit que d’une parodie intégrée, d’une imitation inconsciente de ce qui était autrefois « élitaire ». Vilar avait une idée assez simple, qui était que le théâtre était un service public et qu’on en avait besoin au même titre que de l’eau, du gaz ou de l’électricité. Nous étions après-guerre, en pleine reconstruction, et il s’agissait d’apporter « la culture » (de manière, au demeurant, assez univoque) à ceux qui ne pouvaient y accéder à travers les circuits existants (provinciaux, paysans, ouvriers…). Il existe, l’avez-vous vue, une magnifique exposition de photos du public de Jean Dasté (Dasté était un des grands metteurs en scène de la décentralisation théâtrale, comme Gabriel Monnet, Hubert Gignoux, Cyril Robichez, etc.). Ce public, qui est en train de regarder Les Fourberies de Scapin ou Le Bourgeois Gentilhomme est magnifique : travailleurs à la casquette vissée sur la tête, maman le bébé au sein, vieillard parcheminé, et ils ont tous des étoiles dans les yeux. Mon fils William, qui présentait un spectacle au Théâtre 13 à Paris, avait voulu, il y a seulement quelques années, en donner une représentation gratuite à l’extérieur, devant les habitants des cités qui se dressent juste en face du théâtre. Immédiatement, des jeunes sont descendus les menacer : « Cassez-vous ! Ici, c’est chez nous ! » Et ils ont dû replier. Nous sommes loin des spectateurs aux étoiles dans les yeux d’il y a cinquante ou soixante ans ! Personne n’ose le dire (aurait-on peur ?) : ce n’est pas seulement le théâtre populaire qui a changé, c’est aussi « le peuple ».

Sans doute. En attendant, dans les années 1970 il y avait un théâtre d’avant-garde qui ne voulait pas pour autant faire du passé table rase.

C’était l’après-Vilar, notamment sous les coups de boutoir magnifiques de mon professeur (et ami) Antoine Vitez. Pour lui, il fallait, bien sûr, transmettre la grande culture, mais surtout pas en se contentant de reproduire ses formes traditionnelles. Autour de lui, de nous, le théâtre majoritaire était des plus boulevardiers, et son versant le plus « moderne » était essentiellement « sociologique » ; Vitez osait, lui, être un poète, un philosophe… Il ouvrait les textes, jouait avec eux avec le raffinement d’un Aragon, l’élégance philosophique d’un Borges… Jouvet, Vilar et même Planchon étaient des modernes qui avaient encore un pied dans le vieux monde ; Vitez, lui, le connaissait, mais ne le laissait pas en repos. Quant à moi, nourri sans doute aussi de ce qu’on appelle (trop vite) la French Theory (Barthes, Deleuze, Derrida, etc.), je suis un héritier de ce théâtre-là. « Faire du passé table rase » n’est qu’un programme fasciste.

Et puis, même dans nos campagnes les plus reculées, les gens allaient à l’école de la République. Dans les nouvelles éditions du Club des Cinq, on a supprimé le passé simple et les mots un peu compliqués.

Oui… Le monde de l’entreprise a besoin de valets (cynisme), le corps politique d’électeurs (démagogie), et les électeurs-valets sont flattés qu’on impose leur langue d’aujourd’hui (et non la langue qu’ils pourraient acquérir demain), alors pourquoi faudrait-il, contre presque tous, lutter pour une langue (c’est-à-dire, n’est-ce pas, une pensée) plus déliée, plus raffinée ? Il y a un projet qui traîne à l’Éducation nationale, et qui aboutira hélas tôt ou tard, de faire étudier les textes de Racine traduits en français actuel… « Oui, puisque je retrouve un ami si fidèle / Ma fortune va prendre une face nouvelle » : effectivement, une « fortune » (de l’argent, donc ?) qui peut prendre une « face », ça commence à ne plus être très clair pour les jeunes…

Ce nivellement par le bas est, très largement, l’œuvre de la gauche pédago. Vous définiriez-vous toujours comme un homme de gauche ? Ce n’est pas un piège !

Si c’était un piège, je le déjouerais ! J’ai connu un homme politique merveilleux (il y en a) qui restait au PC, à l’époque encore très stalinien, alors qu’il n’avait depuis longtemps plus rien à voir avec ce parti. Je lui ai un jour demandé pourquoi, et il m’a répondu tristement : « Daniel, quand on a attendu l’autobus dix minutes, on est prêt à l’attendre une heure pour ne pas avoir perdu dix minutes de sa vie, n’est-ce pas ? Moi, c’est ma vie que je ne veux pas avoir perdue, alors je reste ! » Mais ce n’est pas du tout mon cas. C’est précisément parce que je suis un homme de gauche que je combats cette fausse « gauche » (même si elle est 90 % de ce qu’on nomme ainsi) qui ne « pense » plus que par réflexes sociologisants, par slogans, par démagogie, dont l’antisémitisme ne s’est jamais totalement éteint, qui se range comme un seul homme aux côtés de qui a l’apparence de la victime, même quand celui-ci est le nazi d’aujourd’hui, etc. Oui, je suis de gauche plus que jamais. Être de gauche aujourd’hui c’est, pour moi, creuser de nouveaux chemins d’analyse, de nouveaux concepts, de nouvelles pensées et, au passage, déconstruire inlassablement cette fausse gauche, qui semble n’avoir jamais su que les fascismes aussi sont des mouvements populaires, cette gauche usurpée, désormais islamo-bobo. Mais je continue d’autre part, comme l’adolescent que j’étais, à ne pas vouloir pactiser non plus avec ceux qui pataugent dans l’injustice, le mépris, la suffisance, l’égoïsme, l’arrivisme, l’inconscience du malheur des autres, bref, le cynisme vulgaire et repu de presque toute la droite.

Mais parlons de la gauche réelle, de la gauche au pouvoir, et de sa politique culturelle. Vous êtes un enfant des années Mitterrand et Lang…

Quelques ténors de la gauche dite « caviar » m’ont un soir expliqué longuement que le rap valait bien « mon » Mozart ou « mon » Ligeti, que les traceurs de tags étaient les Michel-Ange et les Picasso d’aujourd’hui, et que mon désintérêt pour ces expressions artistiques ne faisait que manifester mon attachement à une culture « de classe » et/ou de génération. (Ce qui n’empêchait nullement ces gens d’avoir mis leurs enfants à l’École alsacienne !) Mais non ! Quand on enlève tout à Mozart, Michel-Ange, Kafka, Pasolini, Shakespeare, Proust, que sais-je, ce n’est pas une culture différente, c’est la même, en piètre. De ce gentil relativisme bobo à l’affirmation que l’excision ou le tchador sont seulement une culture « différente », il n’y a qu’un pas (qui par certains  se franchit de nos jours allègrement) ! Reste que Mitterrand ou Lang étaient des lettrés qui allaient au théâtre et lisaient de véritables livres. Ce n’est malheureusement plus le cas de nos dirigeants, pas plus d’ailleurs que de la plupart des politiques, tous bords confondus (ils ont, hélas, trop à faire, affirment-ils ; contrairement, faut-il donc croire, à ces dilettantes de de Gaulle ou Churchill ?…).

D’accord, la baisse de niveau est générale. Mais le théâtre est un art exigeant. Quel sens a-t-il dans ce monde-là ? Restera-t-il un public capable de le comprendre dans quelques générations ?

Je ne sais pas, il faudrait un Jacques Attali pour vous dire l’avenir ! Je sais seulement que, si les termites, les fourmis, les abeilles vivent elles aussi en de véritables sociétés, nous avons, nous, quelque chose de plus : ces insectes ne s’écartent jamais de l’ordre initial, toujours la guerrière sera la guerrière, toujours l’ouvrière, l’ouvrière, ou la reine, reine ; il ne leur viendrait pas à l’esprit, si j’ose dire, d’en changer. Les hommes, eux, peuvent – en principe – créer des écarts, des retournements, des bouleversements, se « décoller » de l’ « Idéologie », lire dans la forêt en apparence inextricable des « idées » qui nous font parler et agir, et prendre tel ou tel chemin de traverse non programmé. Le théâtre participe, à bas bruit, de ces écarts. À bas bruit : la scène n’est pas l’estrade du conférencier, encore moins la tribune de l’homme politique. Elle est plutôt le lieu improbable, sans dimensions stables, où l’on donne à jouer « la » réalité, où on l’ouvre en plusieurs réalités (on appelle cela « fiction »). Cette « politique » n’a rien à voir avec celle d’un théâtre dit politique (ou engagé), qui n’est jamais que le déploiement, pendant deux longues heures, d’un tract, voire d’un slogan : deux mois de répétitions, des décors, costumes, maquillages, lumières, pour enrober de fiction le contenu d’un simple tract, au mieux d’un article de journal ! Le théâtre, ce que j’appelle le théâtre, est certes plus fragile, plus délicat, plus lent, mais plus subtil aussi, et, oui, plus « politique » que « la » politique. C’est pourquoi il faut y tenir comme à la prunelle de nos yeux.

Autrement dit, le théâtre répondrait à un besoin fondamental ?

Oh ! Il existe des sociétés entières sans théâtre. Partout, en fait, où l’on croit en la réincarnation. Comme si, là où l’on pense que le mort n’est pas tout à fait mort, qu’il pourra un jour revenir, il n’était pas besoin de théâtre. Le théâtre serait-il donc une façon de faire vivre les morts, de faire parler les absents suprêmes en nous, ceux qui ne reviendront jamais ? Va-t-on au théâtre pour voir des spectres ? Nous éteignons sur nous la lumière, et l’allumons devant nous sur une part de nous, invisible sans le théâtre, inaudible dans la vie quotidienne, que nous nommons Andromaque, ou Hamlet… Le théâtre soulève le voile de la tranquille apparence des choses, met à jour l’étrangeté au sein même de la familiarité.

Si on va au théâtre pour voir une part de soi-même, ce que nous disent de nous le Cyrano de Bergerac monté récemment où le personnage se trouve dans un asile psychiatrique, en jogging, ou le Dom Juan tatoué et shooté de Vincent Macaigne, n’est pas très engageant.

Parfois, il faut ajouter un quatrième V : Vocifération (diction en « engueulando » permanent, en fortissimo obligatoire écrasant toute nuance possible par une seule et même intonation). Loin de chercher à pousser la petite porte dérobée qui est en chaque phrase du texte et qui ouvre sur d’interminables corridors où nichent les sens les plus ténus, les plus minoritaires (il faudrait, pour cela, tenter d’avoir l’œil d’un Proust, ou l’oreille d’un Derrida), certains metteurs en scène préfèrent enduire de façon univoque le texte tout entier de leur « lecture » (la plupart du temps fort simplette), et faire adopter à leurs acteurs une diction massive, pleine, sourde, souvent parodique et « méchante » (de cette méchanceté qu’ils ont apprise à la télé, chez de tout-puissants présentateurs), s’imaginant peut-être, par là, courageusement réveiller la société de sa torpeur, en oubliant seulement que ce n’est pas « la société » qu’ils ont devant eux, mais un malheureux public de théâtre qui est « masochistement » venu jusqu’à eux !

Qu’entendez-vous par « les sens les plus minoritaires » ?

Eh bien ! par exemple, après une longue tirade qui fait l’apologie de la liberté en amour, Dom Juan demande son avis à Sganarelle : « Qu’as-tu à dire là-dessus ? » Et Sganarelle répond : « Ma foi… j’ai à dire… ». Et « ma foi » signifie toujours, ici, quelque chose comme « euh… », « ben… ». Mais on peut aussi entendre un Sganarelle moins humble s’opposer : « Ma foi, j’ai à dire. À tout ce que vous venez de dire, je réponds, moi : ma foi. » Ou encore, lorsque Elvire, éconduite, revient pour, dit-elle, convaincre Dom Juan de renoncer pour son bien à la vie de libertin qu’il mène, celui-ci se retourne vers Sganarelle et lui dit : « Tu pleures, je pense… », phrase toujours jouée d’un ton cynique pour signifier à peu près : « Sentimental comme je te connais, j’imagine que tu es en train de pleurnicher d’émotion à ce discours. » Mais la même phrase peut aussi claquer dans la bouche de l’acteur comme un véritable partage du monde : « Toi, tu pleures, moi je pense. » Le travail d’un metteur en scène est, entre autres, de faire aussi entendre ces possibilités-là. Molière, sans doute, ne les a pas pensées ; mais il les a écrites. Elles sont dans la lettre de son texte. Et seule compte la lettre d’un texte. Ses interprétations (ses « esprits ») sont infinies, à condition qu’elle soit, elle, toujours sauve, immuable.

Cependant vous êtes attaché aux costumes d’époque…

Pas du tout. Je tiens au travail sur les costumes. L’uniforme obligatoire du théâtre d’aujourd’hui, le jean-tee-shirt (parfois agrémenté d’un manteau trop grand démodé), cette transposition fatiguée de quelque époque que ce soit à la nôtre, comme signe consensuel de modernité, n’est que le résultat d’une paresse et d’une absence totale de réflexion sur les temps qui constituent le théâtre : de quel droit le xxie siècle (un certain xxie siècle !) écraserait-il de sa superbe, annulerait-il même, purement et simplement, tous les autres siècles ? Celui de Sophocle, celui de Cervantès ou de Shakespeare seraient-ils si faibles comparés au nôtre ?

Le théâtre « n’a pas temps ». Ou plutôt, il est un tressage, ou un nœud, de temps. Si je vous dis « Andromaque de Racine, c’est quand ? », vous pourriez me répondre : haute Antiquité. Mais je vous ferais alors remarquer que pendant la haute Antiquité, personne, je le crains, ne parlait en alexandrins français. Vous corrigeriez alors : au xviie siècle en France. J’oserais alors vous rappeler que sous Louis XIV nul fils d’Achille ni d’Agamemnon ne se disputait celui de l’épouse d’un grand chef troyen. Tressage, donc, ou tuilage, du temps de l’intrigue, du temps de l’écriture et du temps de la représentation : Antiquité, xviie, xxie, cela fait déjà trois temps. Les costumes doivent en témoigner : sous le pourpoint du xviie, donc, une armure spartiate et, que sais-je, une montre au poignet. De même pour les décors, les accessoires, les lumières… Au fond, il y a deux sortes de théâtre. Un théâtre qui se veut réplique améliorée de « la réalité », pour lequel le décor préexiste à « l’intrigue » – tel « personnage » entre dans tel palais déjà construit ; Et puis un théâtre – c’est celui que j’essaie de faire – où nous prélevons un point (sans durée, donc) en nous, dans la nuit de nous, que nous « augmentons », ouvrons, déployons, passons sous la loupe de la scène pendant deux heures, et dont le héros est avant tout la langue. Ici, le décor, les costumes, etc. sont « intérieurs », ils n’ont aucune « réalité » hors l’âme, si j’ose dire. Et c’est l’entrée du « personnage » qui crée le palais, ou la salle de bains…

Revenons à la politique du théâtre en France. Vous avez beaucoup travaillé pour le théâtre subventionné. Le risque inhérent aux subventions, c’est qu’elles ne financent que des théâtres qui, sans elles, ne trouveraient jamais de public. En même temps, une très grande partie de nos émotions théâtrales a eu lieu dans les théâtres publics, notamment en banlieue. Malgré ses défauts, cette politique a-t-elle sauvé un certain théâtre ?

Un acteur de ma connaissance s’était un jour fait interpeller par une petite, élève d’un collège dit « défavorisé » lors d’une « animation » : « Si vous êtes subventionnés, c’est que vous êtes mauvais ; si vous étiez bons, vous auriez plein de public, et vous n’auriez pas besoin de demander de l’argent ! » L’acteur lui a répondu : « Leïla, ta grand-mère sait-elle faire le couscous ? » « Ben, évidemment ! Il est génial le couscous de ma grand-mère ! » « Tu aimes le couscous Garbit ? » « Quelle horreur ! Le couscous en boîte, c’est dégueulasse ! » « Si on pose sur la même étagère des supermarchés un pot de couscous de ta grand-mère avec l’étiquette “Couscous de la grand-mère de Leïla” et une boîte de couscous Garbit, les gens achèteront quoi ? » « Ouais… le couscous Garbit. » « Eh bien ! voilà, tu as compris pourquoi nous sommes subventionnés. » Je crains qu’actuellement il ne faille encore prolonger cette parabole : même si, par extraordinaire, des clients achetaient du couscous de la grand-mère de Leïla, il y a de fortes chances qu’ils continueraient de lui préférer le couscous Garbit, auquel ils sont habitués. Il en va de même pour le théâtre. Il faut donc se battre plus que jamais. Le problème des artistes d’aujourd’hui c’est, pour beaucoup, leur lâcheté, leur complaisance béate devant ce qui traîne. Mais il faut le dire et le redire : non, les communicants ne sont pas des artistes, ni les DJ ne sont des compositeurs, ni les top-modèles des actrices, ni les présentateurs de télé des philosophes. Et les amis de Facebook ne sont pas des amis !

Pourquoi avez-vous quitté le Conservatoire où vous avez enseigné durant trente ans et que vous avez dirigé pendant six ans ?

Trente ans, ça m’a paru un bon chiffre, et je commençais à ne plus reconnaître le Conservatoire que j’aimais, avec ses élèves, parfois devenus de très grands, que je n’aimais pas moins ! Quant à ma direction, je n’ai pas voulu faire un troisième mandat, une poignée d’élèves plutôt fils à papa ayant, lors du second, écrit une lettre qu’ils ont convaincu presque tous les autres de signer, et qu’ils ont envoyée à la presse et au ministère pour se plaindre de ce que ce n’était pas le Conservatoire qu’ils voulaient. Cela ne tombait, après tout, pas si mal : ceux-là n’étaient pas non plus les élèves que je souhaitais !

Vos projets ?

Un livre sur le théâtre (mais sur le cinéma aussi, sur la photographie, la peinture, la littérature, la politique…) qui paraîtra en mars chez Gallimard ; la mise en scène d’un texte contemporain, Lily, de Clarisse Nicoïdski ; une pièce qu’est en train d’écrire Hélène Cixous (que je tiens pour le plus grand écrivain français de théâtre vivant) pour Sterenn Guirriec et moi ; Lorenzaccio de Musset au festival de Grignan, avec une chorégraphie de Pietragalla ; la mise en scène d’un opéra de Petitgirard en Pologne ; et plusieurs CD de lectures, dont un Homère aux éditions des Femmes, avec l’excellent helléniste Emmanuel Lascoux, la suite et fin du coffret d’À la recherche du temps perdu de Proust chez Frémeaux, etc.

Vous devez être très tourmenté pour travailler autant.

Au contraire ! Je suis très joyeux, je passe mon temps à rire, demandez à tous mes amis ! J’essaie seulement de continuer à avoir du goût, du désir, de l’analyse, de la rêverie – et de faire.[/access]

Un roman noir de la collaboration

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affaire sadorski romain slocombe
Romain Slocombe, L’Affaire Léon Sadorski, Robert Laffont (couverture)

Être un bon flic, en avril 1942, c’est être Léon Sadorski, chargé aux Renseignements Généraux d’identifier les Juifs, de les arrêter et de les interner en vue de leur déportation vers les camps d’Europe de l’Est. Prime à la quantité ! C’est pourquoi il s’autorise quelques fantaisies dans ses rapports et quelques abus en matière de délit de gueule de Juif.

Un printemps cocasse et précoce s’invite à Paris, où l’on circule plus volontiers sur la terre ferme que dans les rames de métro bondées. Cela tombe bien, grâce à l’argent soutiré à une famille juive en échange de sa tranquillité (qui sera menacée, de toute façon), Léon offrira à sa femme Yvette une bicyclette neuve et de la lingerie fine achetée au marché noir.

Il n’en a pas le temps. La Gestapo l’arrête, lui et un ancien commissaire français, et les emmène à Berlin, dans la sinistre et célèbre prison de l’Alexanderplatz.

Sadorski tourne et retourne l’affaire dans sa tête, il ne parvient pas à comprendre ce qu’on lui reproche. Il est un bon élément, un bon antisémite, un parfait anti-communiste et antigaulliste, il respecte le pouvoir de l’Occupant et ses ordres, il sait même l’allemand mais se garde de le montrer. Alors, pour passer le temps, il balance aux nazis ses indicateurs, d’éventuels agents doubles, il balance ses codétenus quand il en surprend en train de s’échanger des messages codés, il envoie quelques hommes et femmes à la mort, histoire de.

Cela ne suffit visiblement pas aux Allemands. Au terme de plusieurs semaines, Sadorski, qui jure sur ses grands dieux ne pas avoir le moindre aïeul juif, est reconduit à Paris où il devra jouer le rôle d’agent infiltré pour le compte de la Gestapo.

C’est la grande vie. La chaleur de Paris, la beauté de sa très jeune voisine dont la mère vient d’être envoyée à Drancy, les quelques trafics auquel il se livre, les lettres de dénonciation qu’il envoie pour s’amuser requinquent l’inspecteur Sadorski. Il fait même preuve d’une espèce de sens du devoir, lorsqu’il jure de venger de sa main le meurtrier d’une jeune femme retrouvée sauvagement assassinée près d’une voie de chemin de fer. Cette affaire le mêle aux milieux les plus orduriers de la collaboration, dans les hôtels particuliers du XVIème arrondissement tapissés de fleurs et de portraits du Führer, où l’on boit du champagne avec des actrices et des parrains de la mafia corse.

Sadorski finit par résoudre l’énigme, à demi orchestrée par le contingent allemand lui-même. Les devinettes sont visiblement son fort, mais une fois la vengeance accomplie, le rideau tombe. Il retrouve sa femme, sa jeune voisine qui étrenne son étoile jaune, son bureau aux RG et sa bonne conscience.

Léon Sadorski, librement inspiré de Louis Sadosky, personnage découvert par Romain Slocombe dans les archives de la préfecture de police, a la conscience la plus tranquille du monde. Agent double ou triple, menteur, traître, corrompu, c’est le meilleur des enquêteurs, l’un des plus respectés par sa hiérarchie.

Que tirer de ces cint cent pages d’horreurs magistralement restituées ? Il est facile de rester sans voix.

Que beaucoup de ceux qui disaient n’avoir qu’obéi aux ordres savaient. Que cela leur faisait plaisir, ou, à défaut, les arrangeait pour une raison ou une autre. Que la France devrait avoir mauvaise conscience.

Romain Slocombe, L’Affaire Léon Sadorski, Robert Laffont (La Bête Noire), 512 pages.

L'Affaire Léon Sadorski

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Sylvain Tesson, le recours aux interstices

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tesson chemins noirs france
Sur les chemins noirs, Sylvain Tesson, Gallimard. Couverture.

Qu’il s’enferme plusieurs mois dans une cabane au bord du lac Baïkal (Dans les forêts de Sibérie) ou qu’il commémore deux siècles après, en en refaisant le trajet en side-car, la retraite de Russie (Bérézina), Sylvain Tesson trouve sur les routes concrètes les voies de ses livres. Son expérience intérieure se livre au grand air. Paysages, passages, pages, se confondent chez cet écrivain qui engage tout son corps, à chaque fois, dans l’aventure d’un livre, entre la carte et l’écritoire, l’IGN et l’ISBN. Sauf que le corps en question, à la remise du manuscrit précédent, a chuté. Et l’on se souvient comment Tesson assura alors la promotion de Bérézina, des plateaux de Laurent Ruquier au fond de salle des Cosaques, des vis dans la colonne, bandeau-pirate sur l’œil droit et gueule cassée, donnant l’impression, à force de mimétisme littéraire, d’avoir véritablement vécu la débâcle de la Grande Armée, et de narrer, depuis, son aventure avec les blessures d’un authentique Grognard, comme s’il eut été aux soldats de Napoléon ce que saint François d’Assise avait été au Christ et qu’à l’instar de Celui-ci, ceux-là avaient ratifié leur disciple de leurs propres stigmates.

En réalité, c’est la « stégophilie », où la manie d’escalader les toits, essentiellement en état d’ivresse, qui faillit être fatale à notre aventurier. Et c’est sur son lit d’hôpital qu’il se fit la promesse, s’il pouvait remarcher, non de reprendre Jérusalem, mais d’arpenter ce pays qu’il n’avait de cesse de déserter, le sien, mais pas n’importe comment, non, en suivant une diagonale du Mercantour au Cotentin, de la Méditerranée à l’Océan en passant par le Massif Central, mais surtout, décida-t-il en préparant son périple, de traverser les zones classées comme relevant de l’ « hyper-ruralité. » Les dernières friches où se cacher au cœur-même du cher vieux pays, là où l’on peut encore planter sa tente au hasard, se dispenser des foules, contempler une nature dépolluée de l’homme, et observer, dans son revers négatif, les transformations successives du territoire autour. La tête-brûlée ose ainsi l’un de ses plus intrigants voyages, le plus humble et le plus intime, sous le signe de la conversion, non à un dieu quelconque, mais dans le sens littéral du mot, d’un « retour sur soi » qui ne pouvait s’expérimenter que par une traversée de la terre natale, le corps encore en vrac, et le fantôme de sa mère récemment décédée en ombre récurrente.

« Sur les chemins noirs, nous nous enfoncions dans le silence, nous quittions le dispositif. », écrit Tesson qui livre ici une espèce de carnet de bord économe, réduit aux observations les plus littéraires, ou bien philosophiques, souvent exprimées en formules brillantes et brèves, exploitant au fur et à mesure ce symbole cherché, senti, décanté des « chemins noirs », comme une opération alchimique de ressourcement, mais également comme une réactualisation du « recours aux forêts » prôné par Ernst Jünger, alors qu’éviter les balises est devenue une quête en soi, et que le recès sauvage ne subsiste que comme une archipel cernée de toute part. À l’encontre du pli que prend le monde, chercher des replis où se déconnecter des satellites et des nouvelles éphémères pour se reconnecter au temps long, à soi, au roc, à la gratuité, à la contemplation, voici qui, finalement, étant donnée la force croissante du courant, tient autant à l’exploit, désormais, que de commémorer en side-car la retraite de Russie. Tesson le rescapé nous indique, par ce beau petit livre, qu’il s’agit néanmoins d’une condition de survie.

Sur les chemins noirs de Sylvain Tesson – Gallimard.

Sur les chemins noirs

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Un kleenex pour Aude Lancelin

aude lancelin obs
Aude Lancelin. Sipa. Numéro de reportage : 00775866_000003.

« C’était une femme, maintenant ce n’est rien. Attachons un boulet à chacun de ses pieds, jetons-la dans la mer « , écrit Balzac à propos de la Duchesse de Langeais.

La vraie gauche contre les méchants

Avant d’être jetée dans la mer, Aude Lancelin, longtemps duchesse du Nouvel Obs et de Marianne, lance un cri  de détresse dans Le monde libre, s’estimant victime de la servitude des médias. Son crime ? Être demeurée fidèle à la gauche, la vraie, celle d’Alain Badiou et de Frédéric Lordon, alors que ses patrons glissaient insidieusement vers la droite et soutenaient  les pouvoirs d’argent, voire le gouvernement social-traître qui musèle la presse. Ses cibles ? Outre ses anciens employeurs, le diabolique Bernard-Henri Lévy, le nouveau Barrès Alain Finkielkraut et le méchant Pierre Nora. Elle n’a pas de mots assez durs pour ces traîtres. D’ailleurs Philippe Muray l’avait prévenue :  » Si vous vous en prenez à Bernard-Henri Lévy, on vous coupera l’électricité et, un jour, les éboueurs ne passeront plus dans votre rue. « .

Plaidoyer pro domo

Son plaidoyer pro domo, vite pesant, place le lecteur dans la position du voyeur incrédule devant tant d’ignominie, mais comme il a du cœur il sera prêt à voler au secours de cette chèvre de Monsieur Séguin qui paie sa liberté de pensée au prix fort et veut en découdre avec la fascisation rampante de la France. Elle aurait été plus convaincante si elle avait rédigé son libelle au temps où elle était crainte et courtisée. Il ne lui reste aujourd’hui plus qu’une arme, une arme que les femmes manient avec précision et cruauté : la vengeance. Ce pourrait être délicieux et convaincant. Mais passées les premières pages, tant de hargne finit par lasser. Une boîte de Kleenex aurait aussi bien fait l’affaire.

De l’Histoire contrefactuelle et autres uchronies

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histoire des possibles deluermoz singaravelou
(Wikipedia)

Les vacances servent au moins à ça : combler notre abyssal retard de lectures.
Pour moi, sur ces deux premiers jours, ce fut donc Pour une histoire des possibles, de Quentin Deluermoz (Maître de conf’ à Paris-XIII) et Pierre Singaravélou (Professeur à Paris-I), paru au Seuil un peu plus tôt dans l’année.
Mauvais titre, qui d’un côté ne dit pas grand-chose, et de l’autre n’a pas le côté accrocheur qui lui attirerait un public autre que celui des spécialistes. Ni le titre, ni la couverture, énigmatique pour les non-initiés. Je parierais que ça n’a pas été un grand succès. Dommage.
Le sous-titre (mais il n’apparaît que sur la page de garde) est plus explicite : « Analyses contrefactuelles et futurs non advenus ». Quelqu’un au Seuil n’a pas fait son boulot.

Il y a pourtant de quoi butiner là-dedans — et en faire son miel.

Lisez la suite de l’article sur le blog de Jean-Paul Brighelli

Par-delà Mossoul, la survie des sunnites et de l’Irak contemporain

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irak sunnites mossoul
Des Irakiens qui ont fui Mossoul, retrouvent des proches, près du checkpoint de Aksi Kalak, à 40 km à l'est d'Erbil, le 26 octobre 2016 © AFP BULENT KILIC
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Des Irakiens qui ont fui Mossoul, retrouvent des proches, près du checkpoint de Aksi Kalak, à 40 km à l'est d'Erbil, le 26 octobre 2016 © AFP BULENT KILIC

L’assaut militaire lancé, le 17 octobre 2016, par le Premier ministre irakien Haïdar al-Abadi pour reconquérir Mossoul ne déterminera pas seulement l’avenir proche comme plus lointain de cette ville la deuxième plus importante d’Irak, capturée par l’État islamique en juin 2014. Sur le plus long terme, c’est bien celui de l’État irakien en tant que tel qui est en jeu.

Tandis que la chute de la « perle du nord » aux mains du groupe djihadiste avait été perçue comme une autre séquence du long processus de déliquescence et de fragmentation de l’Irak contemporain, nombreux sont ceux qui considèrent que la bataille de Mossoul permettra, précisément, de recoller les « fragments » de la nation irakienne. Des dizaines de milliers de troupes sont ainsi amassées aux portes de Mossoul, soit le plus ample contingent déployé depuis l’invasion américaine du printemps 2003.

Des anticipations divergentes

Plus que toutes les campagnes qui l’ont précédée, l’opération sur Mossoul, déclenchée depuis plusieurs mois en réalité, aura des répercussions durables : pour l’Irak tout d’abord, et pour l’ensemble d’un Moyen-Orient ensuite, déstabilisé en son cœur par l’État islamique et par les reconfigurations géopolitiques complexes qui s’y sont associées. La question, de ce point de vue, n’est pas vraiment celle de la libération, qui adviendra sans nul doute compte tenu de la puissance de feu de la coalition et de ses alliés. Elle concerne davantage les arrangements politiques qui suivront la bataille et au sujet desquels rien n’a été tranché.

Les anticipations entourant l’« après » divergent ainsi de manière fondamentale : les plus optimistes tablent sur la capacité des acteurs à la manœuvre de s’entendre – dont les forces armées irakiennes, les peshmergas, les tribus sunnites et autres minorités. Les plus pessimistes misent, quant à eux, sur l’irruption de nouveaux conflits jusque-là mis en sommeil – plus particulièrement si les milices chiites cherchent à endosser un rôle accru dans des territoires traditionnellement sunnites et qui leur sont hostiles.

Entre ces appréhensions légitimes et « récits conflictuels », certains ont pu décrire la bataille comme prématurée, soulignant que l’annonce faite par l’émissaire américain Brett McGurk d’un plan et d’un commandement uniques dissimulait mal l’hétérogéité des protagonistes en présence et l’ampleur de leurs dissensions, synonymes de positions parfois irréconciliables. Même en cas de victoire militaire, les lendemains pourraient ainsi être désastreux à Mossoul.

L’absence structurelle d’État

L’état de destruction de son centre et de ses environs est déjà avancé, résultante de la terreur exercée par les djihadistes depuis plus de deux ans et des combats et bombardements récents. Mossoul n’est, à ce titre, que le reflet d’autres territoires sunnites certes « libérés » du joug de l’État islamique mais totalement dévastés et où la « reconstruction », devenue pour beaucoup un terme sans fond, reste fantomatique. Les populations civiles y craignent les représailles des adversaires de Daech, à commencer par celles des milices chiites dont les dérives et exactions ont été amplement documentées.

Mossoul est une ville essentiellement arabe sunnite, dont le passage sous contrôle djihadiste mérite d’être éclairé tant ses causes ont pesé dans la crise amorcée en 2014 et pourraient ruiner les futurs efforts de pacification et de stabilisation si elles ne sont pas mieux prises en compte et désamorcées.

La première est l’absence structurelle d’institutions dans les régions que l’État islamique a administrées pendant de longs mois, qui s’est traduite avant l’arrivée des jihadistes par une situation d’abandon social, de précarité économique et de marginalisation politique pour ceux qui y vivent. C’est sur ces dysfonctionnements ainsi que sur la violence communautaire pro-chiite quasiment officialisée par Bagdad que l’État islamique a bâti sa fortune symbolique et le succès de son projet théologico-politique révolutionnaire.

L’enjeu d’une représentation sunnite viable

La promesse d’un « contrat social » à des populations qui en avaient été privées pendant une décennie est ce qui a permis aux djihadistes de prendre durablement pied à Mossoul, d’autant plus réceptive à l’entreprise panislamiste d’Abou Bakr al-Baghdadi qu’elle a toujours été un lieu réputé pour sa piété et son conservatisme religieux.

Les partis plus traditionnels, en particulier les Frères musulmans, y avaient par ailleurs été discrédités en raison de leurs liens avec le pouvoir, de leur inefficacité politique et de leur implication dans des affaires de corruption. On touche ici à l’autre facteur essentiel de popularité de l’État islamique, qui influera aussi sur sa suite : l’absence d’une représentation sunnite viable en Irak, qui puisse incarner une alternative face à l’incontestable domination des chiites et des Kurdes.

C’est, en partie, le sens de l’ingérence turque au nord du pays : contrebalancer l’influence iranienne et celle de ses partenaires locaux (au premier plan desquels les milices chiites) en mettant en selle de nouveaux acteurs sunnites, en majorité originaires de Mossoul et qui n’ont jamais trouvé leur place au sein des forces et institutions dites « nationales » et marquées en réalité par une nette prépondérance chiite en leur sein.

Une énième « libération »

Cependant, il n’est pas dit que cette stratégie se révèle payante, tant l’état de morcellement de l’entité sunnite irakienne est profond, troisième raison ayant facilité l’ascension rapide de l’État islamique dont le « califat » et les ambitions hégémoniques, tournés vers la restauration de la « gloire sunnite », ne pouvait emporter qu’une large adhésion en 2014.

Aujourd’hui, les habitants de Mossoul sont pour la plupart désillusionnés et n’attendent pas énormément de cette énième « libération » qui leur est annoncée. Certains ont pu fuir, d’autres tentent de résister aux djihadistes au prix de leur vie, tandis que les plus désabusés demeurent passifs.

Les scénarios sont donc multiples et en même temps relativement limités : retour dans le giron de l’État central, malgré un fort ressentiment réciproque ; autonomisation de Mossoul et des gouvernorats sunnites, comme y appellent certaines tribus et personnalités politiques dans le camp sunnite ; partition de l’Irak, qu’un grand nombre d’observateurs extérieurs au conflit redoutent plus que tout.

L’avenir de Mossoul, qui fut l’un des lieux fondateurs de l’Irak contemporain, aura – à n’en pas douter – des répercussions géopolitiques majeures tant pour le pays que pour son voisinage proche et plus lointain.

The Conversation

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.


Irak : les soldats kurdes reprennent du terrain… par francetvinfo

Des poches pour la Toussaint

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prince des cravates petites vermillon
Le Prince des cravates, L. Daudet, couverture. Ed. Table Ronde
prince des cravates petites vermillon
Le Prince des cravates, L. Daudet, couverture. Ed. Table Ronde

Certains ont appris à lire dans Tintin, moi c’est aux Editions la petite vermillon, l’annexe poche de La Table Ronde. Bien qu’entre le reporter belge à la houppette et cette maison droite de la Rive Gauche, antre des anticonformistes, un homme fasse le lien : Pol Vandromme y a écrit Le monde de Tintin (préface de Roger Nimier), numéro 32 de la collection. Indispensable ouvrage avant de se rendre à l’exposition du moment au Grand Palais à Paris pour saisir le tumulte intérieur d’Hergé et l’art du mouvement. Le catalogue de cette discrète officine a de quoi piquer les yeux des bonimenteurs du système et apparatchiks des plateaux télé. La vraie littérature y prospère comme le chiendent, indomptable et sauvage. Tous les auteurs présents sont ou ont été des enragés, à leur façon. Ils ont souvent payé cher leur désenchantement vindicatif. Des empêcheurs de tourner en rond, des visionnaires lucides, des atrabilaires flamboyants, d’excessifs nostalgiques, en somme, de charmants compagnons de route, des écrivains majeurs que la critique officielle a souvent jeté aux orties, préférant les plumitifs de salons et autres animaux domestiques.

A l’intérieur de la petite vermillon, vous trouvez du concentré de réprouvé(s) et des stylistes pur jus. Des noms que l’Education Nationale ferait bien d’enfin adouber si l’odeur du souffre et l’immense talent n’étaient pas de puissants repoussoirs. Il faudra bien un jour ouvrir la cage dans laquelle on a enfermé ces oiseaux de mauvais augure. Notre jeunesse se meurt de lire tant d’âneries à un âge où les sens incitent à la révolte buissonnière. A vrai dire, notre bibliothèque idéale ressemble peu ou prou à cette charmante maison d’hôtes. Nos auteurs fétiches ont posé leurs bagages depuis l’origine dans cette auberge espagnole, foutraque et sincère. Boudard, Jardin (Pascal), Fraigneau, Matzneff, Freustié, Malaparte, Berthet, Haedens, Hecquet, Dhôtel, sans oublier le pack solide composé d’Antoine Blondin et Denis Lalanne. Dans la mêlée actuelle, la mélasse même, ces piliers nous soutiennent les soirs de déprime, notamment après le sinistre débat de la Primaire. Sans eux, nous aurions fait assurément des conneries.

Cet été, La petite vermillon avait déjà dégainé sa nouvelle direction artistique et ses couvertures à motifs géométriques. Blondin avait été remis en selle à l’usage des jeunes générations avides de descendre l’Izoard à bicyclette ou la rue du Bac pedibus. Cet automne, l’éditeur poursuit ce toilettage élégant en proposant de nouveaux titres aussi goûteux qu’une poêlée de giroles. Parmi les reçus de septembre, je vous conseille de dégoupiller les polars de Frédéric H. Fajardie (La nuit des chats bottés, Polichinelle mouillé et Tueurs de flics). En ces temps d’état d’urgence, la lecture de ces brûlots fait sens comme dirait un technocrate en campagne électorale. A la fin des années 70, le roman noir rejouait la lutte des classes en mode desperados. Avec trente ans d’avance, Fajardie (1947-2008) mitraillait une société en voie de globalisation et de déshumanisation. L’amertume des combats perdus se distillait dans les brumes de la Mitterrandie. Avec ce Hussard rouge, les enfants tristes avaient trouvé leur Lucien Leuwen.

La petite vermillon ressort également dans un tout autre genre, Le Prince des Cravates de Lucien Daudet (1878-1946). Comment ne pas tomber sous le charme d’Albert Salvage, le héros désincarné de cette longue nouvelle. Personnage hors sol dont le vernis mondain masque à peine une vacuité resplendissante. « Si quelque ancien ami de son père lui demandait, suivant l’habitude des gens d’un certain âge, « ce qu’il faisait », Albert répondait : « Rien ! » sur un air de défensive, furieux qu’on pût croire qu’un homme si bien chaussé ait eu jamais l’idée de faire quelque chose » écrit Lucien Daudet dans une sorte d’élan du cœur. Ce court texte faussement frivole s’infiltre comme un poison dans les interstices de l’âme. Ce Daudet, deuxième fils d’Alphonse doit sa postérité à son amitié et sa correspondance avec le petit Marcel. Raison de plus de relire Le manteau de Proust de l’italienne Lorenza Foschini, toujours à la petite vermillon, avec une très belle illustration de Anne-Margot Ramstein. Une enquête sur la plus célèbre relique de la littérature qui vous emmènera des studios de Luchino Visconti à la collection du parfumeur Jacques Guérin. Et, en janvier 2017, la maison ne s’arrête pas en si bon chemin. Notre camarade Jérôme Leroy verra deux de ses livres  La minute prescrite pour l’assaut  et Comme un fauteuil Voltaire dans une bibliothèque en ruine disponible en version poche !

La nuit des chats bottés de Frédéric H. Fajardie – la petite vermillon

Le Prince des Cravates de Léon Daudet – la petite vermillon

Le manteau de Proust de Lorenza Foschini – la petite vermillon

Le manteau de Proust: Histoire d'une obsession littéraire

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Le vrai commissaire, c’est Baudelaire!

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baudelaire exposition musee vie romantique
Le musée de la Vie romantique, dans le IXe arrondissement de Paris ©Artedia/Leemage
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Le musée de la Vie romantique, dans le IXe arrondissement de Paris ©Artedia/Leemage

Causeur. Votre idée, en consacrant une exposition à Baudelaire critique d’art était-elle de réhabiliter une partie de son œuvre que vous jugez sous-estimée et en quelque sorte écrasée par Les Fleurs du mal ? Baudelaire était-il vu par ses contemporains d’abord comme un critique, voire, horresco referens, comme un journaliste ?

Jérôme Farigoule[1. Jérôme Farigoule est directeur du musée de la Vie romantique] La critique d’art est, en France et en France seulement, un genre littéraire à part entière. Il a été créé par Diderot, auquel nous avions consacré une exposition à Montpellier. J’avais envie de lui donner une suite. Stendhal, Gautier, Thiers, Henri Heine, Gustave Planche, les Goncourt ont écrit des Salons. C’est en effet un genre qui relève du journalisme, mais d’un journalisme noble si l’on peut dire…

Robert Kopp[2. Robert Kopp est professeur de littérature française moderne à l’université de Bâle.] …en effet, Baudelaire est entré dans la carrière comme journaliste ; c’était, dans les années 1840, une porte empruntée par presque tous les écrivains qui voulaient vivre de leur plume, Balzac le premier. Cet âge d’or de la presse, inauguré sous Louis-Philippe durera jusque dans l’entre-deux-guerres.

Charlotte Manzini[3. Charlotte Manzini est docteur en littérature.] La situation matérielle des auteurs a changé avec la Révolution. À partir de la monarchie de Juillet, il n’existe pour l’écrivain que trois solutions, que Flaubert énumère d’ailleurs à satiété dans sa correspondance : soit il est rentier (c’est son propre cas et celui des Goncourt), soit il se prostitue en tirant à la ligne dans des feuilletons ou en écrivant des vaudevilles (souvent en collaboration), soit c’est la misère (c’est le cas de Baudelaire, une fois qu’il a été placé sous tutelle judiciaire).

Vous exposez quelques croquis faits par lui, très émouvants du reste. A-t-il souffert de ne pas savoir peindre ?

Jérôme Farigoule. Comme beaucoup de ses contemporains, Baudelaire dessinait et même fort bien. Sa spécialité, c’est l’autoportrait et surtout l’autoportrait satirique. Les dessins que nous exposons sont là pour rappeler cette activité du poète, il s’agit d’œuvres intimes, pour lui-même ou ses amis. Nous aurions pu montrer une douzaine d’autoportraits, mais notre principe n’est pas l’exhaustivité, plutôt la représentativité, l’exemplarité.  [access capability= »lire_inedits »]

Vous dites que le commissaire de l’exposition, c’est Baudelaire. Jolie formule, mais si tous les « Phares » sont présents, d’une façon ou d’une autre, il manque beaucoup des œuvres qu’il a commentées. Est-ce parce qu’il est difficile, pour un « petit » musée, de se faire prêter des œuvres considérées comme majeures ?

Charlotte Manzini. Aucun musée ne pourrait montrer ne fût-ce qu’un dixième des tableaux que Baudelaire a commentés. Le Salon, organisé par l’Académie – il existe depuis l’extrême fin du xviie siècle mais il est devenu annuel sous Louis-Philippe –, est un événement colossal dont nous avons du mal à imaginer l’ampleur : 2 300 toiles en 1845, 2 400 en 1846, accrochées les unes à côté des autres sur quatre ou cinq rangées…

Robert Kopp. … c’est l’événement de l’année, l’entrée est gratuite, un million de visiteurs s’y précipitent, plus de 120 journalistes en rendent compte !

S’il fallait citer un peintre qu’a aimé Baudelaire, c’est Delacroix. Pourquoi lui est-il si fanatiquement fidèle ?

Robert Kopp. Pour Baudelaire, Delacroix est le peintre romantique par excellence. Dans les années 1840, le romantisme littéraire est mort. Les drames de Victor Hugo sont remplacés par des tragédies néoclassiques que n’applaudissent pas les vieilles barbes, mais la jeunesse des écoles. Les vieilles barbes se précipitent plutôt sur le vaudeville, et les femmes sur le roman-feuilleton. On entre dans l’ère de la littérature industrielle et de la culture de divertissement. Delacroix maintient le cap. Et Baudelaire crânement commence par faire l’éloge du romantisme en général et de Delacroix en particulier. Il lui restera fidèle jusqu’au bout, bien que le peintre n’appréciait pas outre mesure son thuriféraire qui insistait un peu trop à son goût sur la mélancolie de sa peinture et son côté maladif.

Baudelaire voudrait en quelque sorte que la peinture explore l’âme humaine en s’emparant du quotidien. Il cherche un Balzac peintre. Mais la peinture de son époque, qui affectionne encore beaucoup les grands sujets historiques ou religieux, n’est-elle pas, si on peut dire, très en retard sur la littérature ?

Charlotte Manzini. Dès ses premiers Salons, de 1845 et de 1846, Baudelaire cherche un peintre qui représenterait la vie contemporaine et particulièrement cet habit noir, signe à la fois de l’égalité politique et d’un deuil que porte toute l’époque. Delacroix est un peintre d’histoire et un peintre religieux, et à l’exception des toiles ayant trait à son voyage au Maroc, il n’a pas fait de tableaux modernes. Mais Baudelaire cherche en vain et il finit par se rabattre sur un peintre de seconde zone, Constantin Guys, auquel il consacre une superbe étude, commencée vers 1860 et publiée en 1863 seulement.

On décrit souvent Baudelaire, à la suite de Théophile Gautier, comme un poète de la décadence. Et de fait, on connaît les pages noires que lui inspire la transformation de Paris. Mais en même temps, dans la peinture, il recherche la nouveauté, l’artiste capable de fabriquer de la beauté à partir de la laideur du monde. « J’espère du neuf », écrit-il en conclusion du Salon de 1845. Et pourtant, en 1846, il écrit encore : « Pour moi, le romantisme est l’expression la plus récente, la plus actuelle, du beau. » Baudelaire est-il d’abord un homme et un peintre de la charnière – d’où ses tourments ?

Robert Kopp. Baudelaire est le dernier des romantiques et le premier des modernes, mais un moderne détestant la modernité tout en étant fasciné par elle. D’où son rapport ambigu à la photographie, méprisée comme une technique et non pas considérée comme un art. Et pourtant, en même temps Baudelaire est un des auteurs qui a le plus souvent posé pour des photographes, et pas n’importe lesquels : Nadar, Carjat.

Comment ce rapport de fascination/détestation à la modernité s’exprime-t-il dans son activité de critique ?

Charlotte Manzini. Par exemple, dans son intérêt pour la caricature. La caricature extrait la beauté de la laideur, comme Les Fleurs du mal, elle en est l’équivalent pictural. Il est ainsi l’un des premiers à saluer Goya et Daumier. Dès ses premiers Salons, il annonce une étude sur la caricature, dont il exécutera trois fragments, l’Essai sur le rire et les essais sur les caricaturistes français et étrangers. Quant à la première Histoire de la caricature, c’est son ami Champfleury, par ailleurs ardent défenseur de Courbet, qui l’écrira… en se référant plus d’une fois à Baudelaire.

Baudelaire rate Manet et admire beaucoup d’artistes dont on ignore le nom aujourd’hui. Avait-il si bon œil que cela ?

Jérôme Farigoule. En effet, Baudelaire – que Delacroix a tenu à distance – est passé à côté de Manet. Lorsque celui-ci, en 1865, se plaint au poète des sarcasmes suscités par son Olympia, il lui écrit, depuis son exil en Belgique : « On se moque de vous ; les plaisanteries vous agacent […]. Croyez-vous que vous soyez le premier homme placé dans ce cas ? Avez-vous plus de génie que Chateaubriand et que Wagner ? On s’est bien moqué d’eux cependant ? Ils n’en sont pas morts. Et pour ne pas vous inspirer trop d’orgueil, je vous dirai que ces hommes sont des modèles, chacun dans son genre, et dans un monde très riche et que vous, vous n’êtes que le premier dans la décrépitude de votre art. » On ne saurait dire plus clairement que, pour Baudelaire, Delacroix n’était pas seulement le plus grand des peintres mais aussi le dernier.[/access]

Exposition « L’œil de Baudelaire », musée de la Vie romantique à Paris, du 20 septembre 2016 au 29 janvier 2017.

La compagnie des ombres

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Louis XVI Marie-Antoinette Saint Denis
Monuments funéraires à la mémoire de Louis XVI et de Marie-Antoinette par Edme Gaulle et Pierre Petitot, basilique Saint-Denis. Photo: Eric Pouhier, Wikipedia
Louis XVI Marie-Antoinette Saint Denis
Monuments funéraires à la mémoire de Louis XVI et de Marie-Antoinette par Edme Gaulle et Pierre Petitot, basilique Saint-Denis. Photo: Eric Pouhier, Wikipedia

Le livre est une succession de chapitres ponctués de petites morales, comme un chemin de croix en 69 stations, mais avec des hauts et des bas ; un cheminement humain aux côtés du bien et du mal, jusqu’à la dernière ligne où Michel de Jaeghere, à propos du mystérieux XXe siècle, n’évoque rien moins que l’implication, en personne, du « Prince de ce monde ». C’est rare, dans un livre d’histoire. Il est vrai que l’auteur nous invite à cultiver la « compagnie des ombres », c’est-à-dire celle de nos morts, qui ont eu avant nous l’expérience du règne de ce prince et peuvent nous aider à lutter contre lui.

Michel de Jaeghere croit en la vertu de l’exemple, ce qu’il appelle une « histoire méditative ». Son premier sujet de méditation, c’est le déclin des civilisations. La fin de l’empire romain, que l’on a cessé d’enseigner au profit d’idées confuses comme la « crise » ou la « transition ». Ou le déclin de l’Europe : « le triomphe de la société marchande » dont l’Europe est une « enseigne franchisée ».

Le détail particulier, voilà le début de l’identité ; deuxième aspect exemplaire de l’histoire, selon Jaeghere. L’identité n’est pas une aliénation, au contraire, disait Jacqueline de Romilly, dont il nous offre un beau « tombeau ». Mais il faut l’entretenir. Ainsi l’ « illusion féconde » de l’âge d’or augustinien a-t-elle permis à Rome de durer cinq siècles, prolongée vers la fin par la nouvelle « unité spirituelle » de l’édit de Milan (1313). Encore faut-il que la « logique du nombre et le rapport de force » (les barbares !) ne vienne pas s’en mêler. Toujours est-il que c’est ainsi qu’a été « inventé l’Occident ». L’Occident… Aujourd’hui, déplore Jaeghere, seules les États-Unis se permettent de dire « nous » (ce qui ne les exempte pas de leur bêtise impérialiste, « au mépris de toutes les lois de l’histoire »), tandis que l’antiracisme est devenu en France la culture dominante, née du désintérêt ou de la défiance à l’égard de l’histoire.

Michel de Jaeghere évoque tour à tour le miracle et le paradoxe capétien, loue l’équilibre de Saint Louis. Il s’écrie « Vive Henri IV ! » De cette dynastie à l’oeuvre, on tient « l’émergence d’une souveraineté qui impose le roi comme chef de guerre, maître de toute justice et garant de la paix publique, [faisant] éclore, comme une fleur ultime, l’unité de la France. » Jaeghere, en revanche, n’a pas de mots assez durs contre les Orléans, instigateurs de coteries, de corruption et finalement de crime (Philippe-Égalité, régicide). Sous sa plume, le récit est poignant des tourments de Louis XVI aux années révolutionnaires, douloureusement nouées avec la mort de son fils aîné, le dauphin, le 4 juin 1789 à l’âge de sept ans, d’une tuberculose osseuse. Modeste roi, un peu savant, irrésolu, mais courageux dans l’épreuve. « Il n’a pas réussi à s’imposer comme souverain, il a fait de sa mort un acte liturgique. » Et après lui ? Napoléon, ce « mystère ». « De son aventure date le commencement de la fin de nos ambitions de grande puissance. » Quant au (stupide?) XIXe siècle, il semble n’avoir jamais existé. Seulement quelques pages de 1814 à 1914, et encore pour des chapitres sur la Russie et sur l’Afrique. Du reste, on observe aussi l’absence de Louis XIII, sinon par une allusion à son fameux relais de chasse en briques rouges, recouvert par le château de Versailles. Rien non plus sur Richelieu. Pour ma part, je sens comme une lacune l’absence de la plongée vertigineuse du Capitaine Fracasse : Théophile Gautier, en 1863, évoquant le règne de Louis XIII, lui-même renouvelant la chevalerie médiévale (sans parler de l’adaptation cinématographique de 1961).

Examinons ce qui, hors de France, vaut la peine d’être su. Michel de Jaeghere, tout occupé à rendre à l’histoire son caractère sacré, dédie deux chapitres à Benoît XVI. D’autre part, il fait preuve d’une indulgence singulière à l’égard des Borgia, que l’on peut attribuer à son admiration pour l’art de la Renaissance. Il pousse le sophisme un peu loin en affirmant qu’Alexandre VI, prince de son époque, n’a fait, pour survivre que « pousser l’amoralisme plus loin que ses concurrents ». C’est oublier que cette époque, le pape aux moeurs décriées l’a faite autant qu’il l’a subie.

Hors de France, il y a aussi l’empire. Jaeghere en parle peu, si n’est une allusion au retournement des alliances, et encore à propos de Marie-Antoinette, manoeuvrée par l’ambassadeur d’Autriche. Pauvre reine, à laquelle la tragédie a « donné d’être elle-même. » Quant à l’empire ? Pour qu’il soit de nouveau évoqué, il faut attendre la Grande guerre, dont auraient procédé « communisme, fascisme, nazisme, guerre mondiale, déclin de l’Europe, décolonisation, résurgence du nationalisme arabe et centre européen. » Pas sûr qu’un lecteur « centre européen » apprécierait. Et l’on ne saura pas si parmi les causes de la Grande guerre figure ce nationalisme ou, au contraire, l’impérialisme – voire l’industrie. Quoi qu’il en soit, la guerre a « liquidé les empires » et « détruit les aristocraties ». Certes l’artillerie s’est substituée à la chevalerie. Mais l’aristocratie s’était déjà partiellement vendue aux marchands de canon. Il faudrait lui opposer la vraie noblesse.

Privilège et sacrifice

À ce propos, d’ailleurs, Michel de Jaeghere s’amuse en citant la phrase de Louis XIV : « Je puis en un quart d’heure faire vingt ducs et pairs ; il faut des siècles pour faire un Mansart. » Ou en affirmant qu’au temps de César, déjà, les grands seigneurs avaient « identifié l’idée républicaine avec le maintien de leurs privilèges ». Il évoque aussi les « régicides empanachés » de la dictature napoléonienne dont le rôle était d’assurer « la tranquillité des acheteurs de biens nationaux. »

À tout cela, il oppose la galerie de ses héros personnels. Honoré d’Estienne d’Orves, qui sut transmuter la « douceur de vivre » en service de la patrie. Hélie de Saint Marc, qui sut défier, pour l’honneur, les « grandeurs d’établissement » et les « autorités constituées ». Et tous les poilus de 1914 qui ont donné son sens au mot courage. Ou encore Claus von Stauffenberg, auteur de l’attentat de 1944, pas tellement démocrate, mais prêt à sacrifier sa vie « à l’école d’Antigone » pour tuer Hitler, que Jaeghere appelle « l’antéchrist des classes moyennes ».

Voici le XXe siècle. Nazisme, communisme. « Le rouge et le noir ». « Falsification du bien » et « subversion de la morale ». On imagine Michel de Jaeghere qui s’en retourne vers des siècles où la volonté des hommes passait par le crible de la foi et non par celui de l’idéologie. Gesta Dei Per Francos (l’action de Dieu passe par les Francs). Il entre dans la cathédrale Notre-Dame et s’assoit. Et il raconte. Il a vu passer des conciles, des hauts-prélats. Puis le cardinal Ratzinger donner une conférence sur la misère du catéchisme en France. Et enfin le président Medvedev, venu vénérer les reliques de la couronne d’épine, tandis que Barak Obama jetait un « coup d’oeil distrait ».

Michel de Jaeghere, La compagnie des ombres, Les Belles Lettres, 2016, 399 pages, 14,90

«Ce n’est pas seulement le théâtre populaire qui a changé, c’est le peuple»

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daniel mesguich theatre populaire
Daniel Mesguich, septembre 2016. Photo: Hannah Assouline
daniel mesguich theatre populaire
Daniel Mesguich, septembre 2016. Photo: Hannah Assouline

Causeur. Pour parler du théâtre aujourd’hui, il vous arrive d’employer la formule des trois « V »… Pourriez-vous nous l’expliquer ?

Daniel Mesguich. Ah oui ! ça c’est quand je suis très énervé : « Vomi, Viol et Vidéo »… Les trois mamelles du théâtre d’ « avant-garde » aujourd’hui. Vous l’aurez remarqué, pas de spectacle dit « audacieux », pas de spectacle « débridé », « rebelle », « innovant » sans qu’à tel ou tel moment quelqu’un vomisse (ou fasse pipi) sur scène, et simule d’y violer (au mieux, de « seulement » violenter) une femme, sur fond obligatoire de vidéo. Et pendant ce temps, rien ne change : même conception du « personnage » (du sujet) qu’au xixe siècle, même conception univoque des phrases écrites (souvent saupoudrées du même ton de persiflage que celui des amuseurs de télé) et de la narration, etc. Tout y est trempé dans un bain de signaux « d’avant-garde », mais le vieux monde reste intact. Cette vulgarité et cette violence sont, au fond, exactement les mêmes que celles du théâtre commercial majoritaire, du théâtre « vu à la télé », mais l’obligation de sembler sans interdit terrifie quelques directeurs de théâtre paresseux, quelques bureaucrates déjà eux-mêmes terrifiés par la presse, presse elle-même terrifiée à l’idée de rater quelque coche, etc., et ravit quelques bobos, qui font mine de trouver ces « audaces » géniales. Cette véritable entreprise inconsciente de blanchiment du vieux théâtre est mon ennemie d’aujourd’hui, au même titre que le théâtre conventionnel « bourgeois » était mon ennemi d’hier. Hum…On va me trouver franchement réac, non ?

Réac, ce n’est pas pour nous déplaire…

Mais à moi, si ! Je ne défends nullement un théâtre sage et plan-plan ! Toute ma vie, j’ai, je crois, lutté contre les « idées » dominantes d’un théâtre encrassé de psychologie banale, qui ne remettait jamais rien à la question. Ce théâtre est à présent redevenu largement majoritaire, grâce notamment à la complaisance des médias. En même temps que l’entreprise (minoritaire) de blanchiment, une entreprise (majoritaire) de restauration ! En effet, une certaine « bourgeoisie » a, par une sorte de ruse inconsciente, repris à son compte le vocabulaire de ses ennemis (le vocabulaire seulement : les bobos sont bohèmes, certes, mais ils sont surtout bourgeois), et certaines images, lancées comme autant de signes de reconnaissance, des avant-gardes des années 1970 (qui, elles, travaillaient). Au fond, il n’y a aujourd’hui, malgré les apparences, qu’un seul théâtre en France : celui d’une bien-pensance qui se croit rebelle.

Cela signifie-t-il qu’on a le choix entre le très grand public et un théâtre sans spectateurs, comme l’art contemporain ? Entre très vulgaire et très snob ?

C’est dans un petit créneau, entre les 80 % de vulgarité conventionnelle où le vieux monde se réinvente jusqu’à plus soif et les 10 % de cette fameuse « avant-garde » idiote (qui a, souvent, les honneurs de Libé, des Inrocks ou de Télérama), que j’essaie, avec quelques autres metteurs en scène, de faire un théâtre qui s’efforce d’émouvoir sans oublier de penser, d’analyser, d’ouvrir, de déconstruire… Mais vous avez dit « snob », il faut être prudent avec cette accusation dont j’ai été moi-même victime. C’était le mot péjoratif commode pour dire trop raffiné, trop intello, trop coupé de ce qu’on attend, trop peu « populaire ». Mais le théâtre n’est jamais directement populaire (le plus populaire des spectacles de Jean Vilar se jouait devant mille fois moins de monde que la plus élitaire des émissions de télé !). Il procède par cercles excentriques. Et c’est précisément parce que certains « snobs » le transmettent à d’autres, qui le transmettent à d’autres encore, etc., que ça « prend ». C’est que le public aussi y est en représentation : non pas des millions, mais une poignée seulement de spectateurs (au mieux quelques milliers) qui représente le monde entier. C’est toujours indirectement que va le théâtre. [access capability= »lire_inedits »]

En attendant, Vilar voulait mettre la haute culture et les beautés du répertoire français à la portée de tous… Comment en est-on arrivé à cet élitisme de pacotille ?

Le malheur, c’est qu’il n’y a là nul « élitisme » ! Il ne s’agit que d’une parodie intégrée, d’une imitation inconsciente de ce qui était autrefois « élitaire ». Vilar avait une idée assez simple, qui était que le théâtre était un service public et qu’on en avait besoin au même titre que de l’eau, du gaz ou de l’électricité. Nous étions après-guerre, en pleine reconstruction, et il s’agissait d’apporter « la culture » (de manière, au demeurant, assez univoque) à ceux qui ne pouvaient y accéder à travers les circuits existants (provinciaux, paysans, ouvriers…). Il existe, l’avez-vous vue, une magnifique exposition de photos du public de Jean Dasté (Dasté était un des grands metteurs en scène de la décentralisation théâtrale, comme Gabriel Monnet, Hubert Gignoux, Cyril Robichez, etc.). Ce public, qui est en train de regarder Les Fourberies de Scapin ou Le Bourgeois Gentilhomme est magnifique : travailleurs à la casquette vissée sur la tête, maman le bébé au sein, vieillard parcheminé, et ils ont tous des étoiles dans les yeux. Mon fils William, qui présentait un spectacle au Théâtre 13 à Paris, avait voulu, il y a seulement quelques années, en donner une représentation gratuite à l’extérieur, devant les habitants des cités qui se dressent juste en face du théâtre. Immédiatement, des jeunes sont descendus les menacer : « Cassez-vous ! Ici, c’est chez nous ! » Et ils ont dû replier. Nous sommes loin des spectateurs aux étoiles dans les yeux d’il y a cinquante ou soixante ans ! Personne n’ose le dire (aurait-on peur ?) : ce n’est pas seulement le théâtre populaire qui a changé, c’est aussi « le peuple ».

Sans doute. En attendant, dans les années 1970 il y avait un théâtre d’avant-garde qui ne voulait pas pour autant faire du passé table rase.

C’était l’après-Vilar, notamment sous les coups de boutoir magnifiques de mon professeur (et ami) Antoine Vitez. Pour lui, il fallait, bien sûr, transmettre la grande culture, mais surtout pas en se contentant de reproduire ses formes traditionnelles. Autour de lui, de nous, le théâtre majoritaire était des plus boulevardiers, et son versant le plus « moderne » était essentiellement « sociologique » ; Vitez osait, lui, être un poète, un philosophe… Il ouvrait les textes, jouait avec eux avec le raffinement d’un Aragon, l’élégance philosophique d’un Borges… Jouvet, Vilar et même Planchon étaient des modernes qui avaient encore un pied dans le vieux monde ; Vitez, lui, le connaissait, mais ne le laissait pas en repos. Quant à moi, nourri sans doute aussi de ce qu’on appelle (trop vite) la French Theory (Barthes, Deleuze, Derrida, etc.), je suis un héritier de ce théâtre-là. « Faire du passé table rase » n’est qu’un programme fasciste.

Et puis, même dans nos campagnes les plus reculées, les gens allaient à l’école de la République. Dans les nouvelles éditions du Club des Cinq, on a supprimé le passé simple et les mots un peu compliqués.

Oui… Le monde de l’entreprise a besoin de valets (cynisme), le corps politique d’électeurs (démagogie), et les électeurs-valets sont flattés qu’on impose leur langue d’aujourd’hui (et non la langue qu’ils pourraient acquérir demain), alors pourquoi faudrait-il, contre presque tous, lutter pour une langue (c’est-à-dire, n’est-ce pas, une pensée) plus déliée, plus raffinée ? Il y a un projet qui traîne à l’Éducation nationale, et qui aboutira hélas tôt ou tard, de faire étudier les textes de Racine traduits en français actuel… « Oui, puisque je retrouve un ami si fidèle / Ma fortune va prendre une face nouvelle » : effectivement, une « fortune » (de l’argent, donc ?) qui peut prendre une « face », ça commence à ne plus être très clair pour les jeunes…

Ce nivellement par le bas est, très largement, l’œuvre de la gauche pédago. Vous définiriez-vous toujours comme un homme de gauche ? Ce n’est pas un piège !

Si c’était un piège, je le déjouerais ! J’ai connu un homme politique merveilleux (il y en a) qui restait au PC, à l’époque encore très stalinien, alors qu’il n’avait depuis longtemps plus rien à voir avec ce parti. Je lui ai un jour demandé pourquoi, et il m’a répondu tristement : « Daniel, quand on a attendu l’autobus dix minutes, on est prêt à l’attendre une heure pour ne pas avoir perdu dix minutes de sa vie, n’est-ce pas ? Moi, c’est ma vie que je ne veux pas avoir perdue, alors je reste ! » Mais ce n’est pas du tout mon cas. C’est précisément parce que je suis un homme de gauche que je combats cette fausse « gauche » (même si elle est 90 % de ce qu’on nomme ainsi) qui ne « pense » plus que par réflexes sociologisants, par slogans, par démagogie, dont l’antisémitisme ne s’est jamais totalement éteint, qui se range comme un seul homme aux côtés de qui a l’apparence de la victime, même quand celui-ci est le nazi d’aujourd’hui, etc. Oui, je suis de gauche plus que jamais. Être de gauche aujourd’hui c’est, pour moi, creuser de nouveaux chemins d’analyse, de nouveaux concepts, de nouvelles pensées et, au passage, déconstruire inlassablement cette fausse gauche, qui semble n’avoir jamais su que les fascismes aussi sont des mouvements populaires, cette gauche usurpée, désormais islamo-bobo. Mais je continue d’autre part, comme l’adolescent que j’étais, à ne pas vouloir pactiser non plus avec ceux qui pataugent dans l’injustice, le mépris, la suffisance, l’égoïsme, l’arrivisme, l’inconscience du malheur des autres, bref, le cynisme vulgaire et repu de presque toute la droite.

Mais parlons de la gauche réelle, de la gauche au pouvoir, et de sa politique culturelle. Vous êtes un enfant des années Mitterrand et Lang…

Quelques ténors de la gauche dite « caviar » m’ont un soir expliqué longuement que le rap valait bien « mon » Mozart ou « mon » Ligeti, que les traceurs de tags étaient les Michel-Ange et les Picasso d’aujourd’hui, et que mon désintérêt pour ces expressions artistiques ne faisait que manifester mon attachement à une culture « de classe » et/ou de génération. (Ce qui n’empêchait nullement ces gens d’avoir mis leurs enfants à l’École alsacienne !) Mais non ! Quand on enlève tout à Mozart, Michel-Ange, Kafka, Pasolini, Shakespeare, Proust, que sais-je, ce n’est pas une culture différente, c’est la même, en piètre. De ce gentil relativisme bobo à l’affirmation que l’excision ou le tchador sont seulement une culture « différente », il n’y a qu’un pas (qui par certains  se franchit de nos jours allègrement) ! Reste que Mitterrand ou Lang étaient des lettrés qui allaient au théâtre et lisaient de véritables livres. Ce n’est malheureusement plus le cas de nos dirigeants, pas plus d’ailleurs que de la plupart des politiques, tous bords confondus (ils ont, hélas, trop à faire, affirment-ils ; contrairement, faut-il donc croire, à ces dilettantes de de Gaulle ou Churchill ?…).

D’accord, la baisse de niveau est générale. Mais le théâtre est un art exigeant. Quel sens a-t-il dans ce monde-là ? Restera-t-il un public capable de le comprendre dans quelques générations ?

Je ne sais pas, il faudrait un Jacques Attali pour vous dire l’avenir ! Je sais seulement que, si les termites, les fourmis, les abeilles vivent elles aussi en de véritables sociétés, nous avons, nous, quelque chose de plus : ces insectes ne s’écartent jamais de l’ordre initial, toujours la guerrière sera la guerrière, toujours l’ouvrière, l’ouvrière, ou la reine, reine ; il ne leur viendrait pas à l’esprit, si j’ose dire, d’en changer. Les hommes, eux, peuvent – en principe – créer des écarts, des retournements, des bouleversements, se « décoller » de l’ « Idéologie », lire dans la forêt en apparence inextricable des « idées » qui nous font parler et agir, et prendre tel ou tel chemin de traverse non programmé. Le théâtre participe, à bas bruit, de ces écarts. À bas bruit : la scène n’est pas l’estrade du conférencier, encore moins la tribune de l’homme politique. Elle est plutôt le lieu improbable, sans dimensions stables, où l’on donne à jouer « la » réalité, où on l’ouvre en plusieurs réalités (on appelle cela « fiction »). Cette « politique » n’a rien à voir avec celle d’un théâtre dit politique (ou engagé), qui n’est jamais que le déploiement, pendant deux longues heures, d’un tract, voire d’un slogan : deux mois de répétitions, des décors, costumes, maquillages, lumières, pour enrober de fiction le contenu d’un simple tract, au mieux d’un article de journal ! Le théâtre, ce que j’appelle le théâtre, est certes plus fragile, plus délicat, plus lent, mais plus subtil aussi, et, oui, plus « politique » que « la » politique. C’est pourquoi il faut y tenir comme à la prunelle de nos yeux.

Autrement dit, le théâtre répondrait à un besoin fondamental ?

Oh ! Il existe des sociétés entières sans théâtre. Partout, en fait, où l’on croit en la réincarnation. Comme si, là où l’on pense que le mort n’est pas tout à fait mort, qu’il pourra un jour revenir, il n’était pas besoin de théâtre. Le théâtre serait-il donc une façon de faire vivre les morts, de faire parler les absents suprêmes en nous, ceux qui ne reviendront jamais ? Va-t-on au théâtre pour voir des spectres ? Nous éteignons sur nous la lumière, et l’allumons devant nous sur une part de nous, invisible sans le théâtre, inaudible dans la vie quotidienne, que nous nommons Andromaque, ou Hamlet… Le théâtre soulève le voile de la tranquille apparence des choses, met à jour l’étrangeté au sein même de la familiarité.

Si on va au théâtre pour voir une part de soi-même, ce que nous disent de nous le Cyrano de Bergerac monté récemment où le personnage se trouve dans un asile psychiatrique, en jogging, ou le Dom Juan tatoué et shooté de Vincent Macaigne, n’est pas très engageant.

Parfois, il faut ajouter un quatrième V : Vocifération (diction en « engueulando » permanent, en fortissimo obligatoire écrasant toute nuance possible par une seule et même intonation). Loin de chercher à pousser la petite porte dérobée qui est en chaque phrase du texte et qui ouvre sur d’interminables corridors où nichent les sens les plus ténus, les plus minoritaires (il faudrait, pour cela, tenter d’avoir l’œil d’un Proust, ou l’oreille d’un Derrida), certains metteurs en scène préfèrent enduire de façon univoque le texte tout entier de leur « lecture » (la plupart du temps fort simplette), et faire adopter à leurs acteurs une diction massive, pleine, sourde, souvent parodique et « méchante » (de cette méchanceté qu’ils ont apprise à la télé, chez de tout-puissants présentateurs), s’imaginant peut-être, par là, courageusement réveiller la société de sa torpeur, en oubliant seulement que ce n’est pas « la société » qu’ils ont devant eux, mais un malheureux public de théâtre qui est « masochistement » venu jusqu’à eux !

Qu’entendez-vous par « les sens les plus minoritaires » ?

Eh bien ! par exemple, après une longue tirade qui fait l’apologie de la liberté en amour, Dom Juan demande son avis à Sganarelle : « Qu’as-tu à dire là-dessus ? » Et Sganarelle répond : « Ma foi… j’ai à dire… ». Et « ma foi » signifie toujours, ici, quelque chose comme « euh… », « ben… ». Mais on peut aussi entendre un Sganarelle moins humble s’opposer : « Ma foi, j’ai à dire. À tout ce que vous venez de dire, je réponds, moi : ma foi. » Ou encore, lorsque Elvire, éconduite, revient pour, dit-elle, convaincre Dom Juan de renoncer pour son bien à la vie de libertin qu’il mène, celui-ci se retourne vers Sganarelle et lui dit : « Tu pleures, je pense… », phrase toujours jouée d’un ton cynique pour signifier à peu près : « Sentimental comme je te connais, j’imagine que tu es en train de pleurnicher d’émotion à ce discours. » Mais la même phrase peut aussi claquer dans la bouche de l’acteur comme un véritable partage du monde : « Toi, tu pleures, moi je pense. » Le travail d’un metteur en scène est, entre autres, de faire aussi entendre ces possibilités-là. Molière, sans doute, ne les a pas pensées ; mais il les a écrites. Elles sont dans la lettre de son texte. Et seule compte la lettre d’un texte. Ses interprétations (ses « esprits ») sont infinies, à condition qu’elle soit, elle, toujours sauve, immuable.

Cependant vous êtes attaché aux costumes d’époque…

Pas du tout. Je tiens au travail sur les costumes. L’uniforme obligatoire du théâtre d’aujourd’hui, le jean-tee-shirt (parfois agrémenté d’un manteau trop grand démodé), cette transposition fatiguée de quelque époque que ce soit à la nôtre, comme signe consensuel de modernité, n’est que le résultat d’une paresse et d’une absence totale de réflexion sur les temps qui constituent le théâtre : de quel droit le xxie siècle (un certain xxie siècle !) écraserait-il de sa superbe, annulerait-il même, purement et simplement, tous les autres siècles ? Celui de Sophocle, celui de Cervantès ou de Shakespeare seraient-ils si faibles comparés au nôtre ?

Le théâtre « n’a pas temps ». Ou plutôt, il est un tressage, ou un nœud, de temps. Si je vous dis « Andromaque de Racine, c’est quand ? », vous pourriez me répondre : haute Antiquité. Mais je vous ferais alors remarquer que pendant la haute Antiquité, personne, je le crains, ne parlait en alexandrins français. Vous corrigeriez alors : au xviie siècle en France. J’oserais alors vous rappeler que sous Louis XIV nul fils d’Achille ni d’Agamemnon ne se disputait celui de l’épouse d’un grand chef troyen. Tressage, donc, ou tuilage, du temps de l’intrigue, du temps de l’écriture et du temps de la représentation : Antiquité, xviie, xxie, cela fait déjà trois temps. Les costumes doivent en témoigner : sous le pourpoint du xviie, donc, une armure spartiate et, que sais-je, une montre au poignet. De même pour les décors, les accessoires, les lumières… Au fond, il y a deux sortes de théâtre. Un théâtre qui se veut réplique améliorée de « la réalité », pour lequel le décor préexiste à « l’intrigue » – tel « personnage » entre dans tel palais déjà construit ; Et puis un théâtre – c’est celui que j’essaie de faire – où nous prélevons un point (sans durée, donc) en nous, dans la nuit de nous, que nous « augmentons », ouvrons, déployons, passons sous la loupe de la scène pendant deux heures, et dont le héros est avant tout la langue. Ici, le décor, les costumes, etc. sont « intérieurs », ils n’ont aucune « réalité » hors l’âme, si j’ose dire. Et c’est l’entrée du « personnage » qui crée le palais, ou la salle de bains…

Revenons à la politique du théâtre en France. Vous avez beaucoup travaillé pour le théâtre subventionné. Le risque inhérent aux subventions, c’est qu’elles ne financent que des théâtres qui, sans elles, ne trouveraient jamais de public. En même temps, une très grande partie de nos émotions théâtrales a eu lieu dans les théâtres publics, notamment en banlieue. Malgré ses défauts, cette politique a-t-elle sauvé un certain théâtre ?

Un acteur de ma connaissance s’était un jour fait interpeller par une petite, élève d’un collège dit « défavorisé » lors d’une « animation » : « Si vous êtes subventionnés, c’est que vous êtes mauvais ; si vous étiez bons, vous auriez plein de public, et vous n’auriez pas besoin de demander de l’argent ! » L’acteur lui a répondu : « Leïla, ta grand-mère sait-elle faire le couscous ? » « Ben, évidemment ! Il est génial le couscous de ma grand-mère ! » « Tu aimes le couscous Garbit ? » « Quelle horreur ! Le couscous en boîte, c’est dégueulasse ! » « Si on pose sur la même étagère des supermarchés un pot de couscous de ta grand-mère avec l’étiquette “Couscous de la grand-mère de Leïla” et une boîte de couscous Garbit, les gens achèteront quoi ? » « Ouais… le couscous Garbit. » « Eh bien ! voilà, tu as compris pourquoi nous sommes subventionnés. » Je crains qu’actuellement il ne faille encore prolonger cette parabole : même si, par extraordinaire, des clients achetaient du couscous de la grand-mère de Leïla, il y a de fortes chances qu’ils continueraient de lui préférer le couscous Garbit, auquel ils sont habitués. Il en va de même pour le théâtre. Il faut donc se battre plus que jamais. Le problème des artistes d’aujourd’hui c’est, pour beaucoup, leur lâcheté, leur complaisance béate devant ce qui traîne. Mais il faut le dire et le redire : non, les communicants ne sont pas des artistes, ni les DJ ne sont des compositeurs, ni les top-modèles des actrices, ni les présentateurs de télé des philosophes. Et les amis de Facebook ne sont pas des amis !

Pourquoi avez-vous quitté le Conservatoire où vous avez enseigné durant trente ans et que vous avez dirigé pendant six ans ?

Trente ans, ça m’a paru un bon chiffre, et je commençais à ne plus reconnaître le Conservatoire que j’aimais, avec ses élèves, parfois devenus de très grands, que je n’aimais pas moins ! Quant à ma direction, je n’ai pas voulu faire un troisième mandat, une poignée d’élèves plutôt fils à papa ayant, lors du second, écrit une lettre qu’ils ont convaincu presque tous les autres de signer, et qu’ils ont envoyée à la presse et au ministère pour se plaindre de ce que ce n’était pas le Conservatoire qu’ils voulaient. Cela ne tombait, après tout, pas si mal : ceux-là n’étaient pas non plus les élèves que je souhaitais !

Vos projets ?

Un livre sur le théâtre (mais sur le cinéma aussi, sur la photographie, la peinture, la littérature, la politique…) qui paraîtra en mars chez Gallimard ; la mise en scène d’un texte contemporain, Lily, de Clarisse Nicoïdski ; une pièce qu’est en train d’écrire Hélène Cixous (que je tiens pour le plus grand écrivain français de théâtre vivant) pour Sterenn Guirriec et moi ; Lorenzaccio de Musset au festival de Grignan, avec une chorégraphie de Pietragalla ; la mise en scène d’un opéra de Petitgirard en Pologne ; et plusieurs CD de lectures, dont un Homère aux éditions des Femmes, avec l’excellent helléniste Emmanuel Lascoux, la suite et fin du coffret d’À la recherche du temps perdu de Proust chez Frémeaux, etc.

Vous devez être très tourmenté pour travailler autant.

Au contraire ! Je suis très joyeux, je passe mon temps à rire, demandez à tous mes amis ! J’essaie seulement de continuer à avoir du goût, du désir, de l’analyse, de la rêverie – et de faire.[/access]

Un roman noir de la collaboration

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affaire sadorski romain slocombe
Romain Slocombe, L’Affaire Léon Sadorski, Robert Laffont (couverture)
affaire sadorski romain slocombe
Romain Slocombe, L’Affaire Léon Sadorski, Robert Laffont (couverture)

Être un bon flic, en avril 1942, c’est être Léon Sadorski, chargé aux Renseignements Généraux d’identifier les Juifs, de les arrêter et de les interner en vue de leur déportation vers les camps d’Europe de l’Est. Prime à la quantité ! C’est pourquoi il s’autorise quelques fantaisies dans ses rapports et quelques abus en matière de délit de gueule de Juif.

Un printemps cocasse et précoce s’invite à Paris, où l’on circule plus volontiers sur la terre ferme que dans les rames de métro bondées. Cela tombe bien, grâce à l’argent soutiré à une famille juive en échange de sa tranquillité (qui sera menacée, de toute façon), Léon offrira à sa femme Yvette une bicyclette neuve et de la lingerie fine achetée au marché noir.

Il n’en a pas le temps. La Gestapo l’arrête, lui et un ancien commissaire français, et les emmène à Berlin, dans la sinistre et célèbre prison de l’Alexanderplatz.

Sadorski tourne et retourne l’affaire dans sa tête, il ne parvient pas à comprendre ce qu’on lui reproche. Il est un bon élément, un bon antisémite, un parfait anti-communiste et antigaulliste, il respecte le pouvoir de l’Occupant et ses ordres, il sait même l’allemand mais se garde de le montrer. Alors, pour passer le temps, il balance aux nazis ses indicateurs, d’éventuels agents doubles, il balance ses codétenus quand il en surprend en train de s’échanger des messages codés, il envoie quelques hommes et femmes à la mort, histoire de.

Cela ne suffit visiblement pas aux Allemands. Au terme de plusieurs semaines, Sadorski, qui jure sur ses grands dieux ne pas avoir le moindre aïeul juif, est reconduit à Paris où il devra jouer le rôle d’agent infiltré pour le compte de la Gestapo.

C’est la grande vie. La chaleur de Paris, la beauté de sa très jeune voisine dont la mère vient d’être envoyée à Drancy, les quelques trafics auquel il se livre, les lettres de dénonciation qu’il envoie pour s’amuser requinquent l’inspecteur Sadorski. Il fait même preuve d’une espèce de sens du devoir, lorsqu’il jure de venger de sa main le meurtrier d’une jeune femme retrouvée sauvagement assassinée près d’une voie de chemin de fer. Cette affaire le mêle aux milieux les plus orduriers de la collaboration, dans les hôtels particuliers du XVIème arrondissement tapissés de fleurs et de portraits du Führer, où l’on boit du champagne avec des actrices et des parrains de la mafia corse.

Sadorski finit par résoudre l’énigme, à demi orchestrée par le contingent allemand lui-même. Les devinettes sont visiblement son fort, mais une fois la vengeance accomplie, le rideau tombe. Il retrouve sa femme, sa jeune voisine qui étrenne son étoile jaune, son bureau aux RG et sa bonne conscience.

Léon Sadorski, librement inspiré de Louis Sadosky, personnage découvert par Romain Slocombe dans les archives de la préfecture de police, a la conscience la plus tranquille du monde. Agent double ou triple, menteur, traître, corrompu, c’est le meilleur des enquêteurs, l’un des plus respectés par sa hiérarchie.

Que tirer de ces cint cent pages d’horreurs magistralement restituées ? Il est facile de rester sans voix.

Que beaucoup de ceux qui disaient n’avoir qu’obéi aux ordres savaient. Que cela leur faisait plaisir, ou, à défaut, les arrangeait pour une raison ou une autre. Que la France devrait avoir mauvaise conscience.

Romain Slocombe, L’Affaire Léon Sadorski, Robert Laffont (La Bête Noire), 512 pages.

L'Affaire Léon Sadorski

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Sylvain Tesson, le recours aux interstices

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tesson chemins noirs france
Sur les chemins noirs, Sylvain Tesson, Gallimard. Couverture.
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Sur les chemins noirs, Sylvain Tesson, Gallimard. Couverture.

Qu’il s’enferme plusieurs mois dans une cabane au bord du lac Baïkal (Dans les forêts de Sibérie) ou qu’il commémore deux siècles après, en en refaisant le trajet en side-car, la retraite de Russie (Bérézina), Sylvain Tesson trouve sur les routes concrètes les voies de ses livres. Son expérience intérieure se livre au grand air. Paysages, passages, pages, se confondent chez cet écrivain qui engage tout son corps, à chaque fois, dans l’aventure d’un livre, entre la carte et l’écritoire, l’IGN et l’ISBN. Sauf que le corps en question, à la remise du manuscrit précédent, a chuté. Et l’on se souvient comment Tesson assura alors la promotion de Bérézina, des plateaux de Laurent Ruquier au fond de salle des Cosaques, des vis dans la colonne, bandeau-pirate sur l’œil droit et gueule cassée, donnant l’impression, à force de mimétisme littéraire, d’avoir véritablement vécu la débâcle de la Grande Armée, et de narrer, depuis, son aventure avec les blessures d’un authentique Grognard, comme s’il eut été aux soldats de Napoléon ce que saint François d’Assise avait été au Christ et qu’à l’instar de Celui-ci, ceux-là avaient ratifié leur disciple de leurs propres stigmates.

En réalité, c’est la « stégophilie », où la manie d’escalader les toits, essentiellement en état d’ivresse, qui faillit être fatale à notre aventurier. Et c’est sur son lit d’hôpital qu’il se fit la promesse, s’il pouvait remarcher, non de reprendre Jérusalem, mais d’arpenter ce pays qu’il n’avait de cesse de déserter, le sien, mais pas n’importe comment, non, en suivant une diagonale du Mercantour au Cotentin, de la Méditerranée à l’Océan en passant par le Massif Central, mais surtout, décida-t-il en préparant son périple, de traverser les zones classées comme relevant de l’ « hyper-ruralité. » Les dernières friches où se cacher au cœur-même du cher vieux pays, là où l’on peut encore planter sa tente au hasard, se dispenser des foules, contempler une nature dépolluée de l’homme, et observer, dans son revers négatif, les transformations successives du territoire autour. La tête-brûlée ose ainsi l’un de ses plus intrigants voyages, le plus humble et le plus intime, sous le signe de la conversion, non à un dieu quelconque, mais dans le sens littéral du mot, d’un « retour sur soi » qui ne pouvait s’expérimenter que par une traversée de la terre natale, le corps encore en vrac, et le fantôme de sa mère récemment décédée en ombre récurrente.

« Sur les chemins noirs, nous nous enfoncions dans le silence, nous quittions le dispositif. », écrit Tesson qui livre ici une espèce de carnet de bord économe, réduit aux observations les plus littéraires, ou bien philosophiques, souvent exprimées en formules brillantes et brèves, exploitant au fur et à mesure ce symbole cherché, senti, décanté des « chemins noirs », comme une opération alchimique de ressourcement, mais également comme une réactualisation du « recours aux forêts » prôné par Ernst Jünger, alors qu’éviter les balises est devenue une quête en soi, et que le recès sauvage ne subsiste que comme une archipel cernée de toute part. À l’encontre du pli que prend le monde, chercher des replis où se déconnecter des satellites et des nouvelles éphémères pour se reconnecter au temps long, à soi, au roc, à la gratuité, à la contemplation, voici qui, finalement, étant donnée la force croissante du courant, tient autant à l’exploit, désormais, que de commémorer en side-car la retraite de Russie. Tesson le rescapé nous indique, par ce beau petit livre, qu’il s’agit néanmoins d’une condition de survie.

Sur les chemins noirs de Sylvain Tesson – Gallimard.

Sur les chemins noirs

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Un kleenex pour Aude Lancelin

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aude lancelin obs
Aude Lancelin. Sipa. Numéro de reportage : 00775866_000003.
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Aude Lancelin. Sipa. Numéro de reportage : 00775866_000003.

« C’était une femme, maintenant ce n’est rien. Attachons un boulet à chacun de ses pieds, jetons-la dans la mer « , écrit Balzac à propos de la Duchesse de Langeais.

La vraie gauche contre les méchants

Avant d’être jetée dans la mer, Aude Lancelin, longtemps duchesse du Nouvel Obs et de Marianne, lance un cri  de détresse dans Le monde libre, s’estimant victime de la servitude des médias. Son crime ? Être demeurée fidèle à la gauche, la vraie, celle d’Alain Badiou et de Frédéric Lordon, alors que ses patrons glissaient insidieusement vers la droite et soutenaient  les pouvoirs d’argent, voire le gouvernement social-traître qui musèle la presse. Ses cibles ? Outre ses anciens employeurs, le diabolique Bernard-Henri Lévy, le nouveau Barrès Alain Finkielkraut et le méchant Pierre Nora. Elle n’a pas de mots assez durs pour ces traîtres. D’ailleurs Philippe Muray l’avait prévenue :  » Si vous vous en prenez à Bernard-Henri Lévy, on vous coupera l’électricité et, un jour, les éboueurs ne passeront plus dans votre rue. « .

Plaidoyer pro domo

Son plaidoyer pro domo, vite pesant, place le lecteur dans la position du voyeur incrédule devant tant d’ignominie, mais comme il a du cœur il sera prêt à voler au secours de cette chèvre de Monsieur Séguin qui paie sa liberté de pensée au prix fort et veut en découdre avec la fascisation rampante de la France. Elle aurait été plus convaincante si elle avait rédigé son libelle au temps où elle était crainte et courtisée. Il ne lui reste aujourd’hui plus qu’une arme, une arme que les femmes manient avec précision et cruauté : la vengeance. Ce pourrait être délicieux et convaincant. Mais passées les premières pages, tant de hargne finit par lasser. Une boîte de Kleenex aurait aussi bien fait l’affaire.

De l’Histoire contrefactuelle et autres uchronies

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histoire des possibles deluermoz singaravelou
(Wikipedia)
histoire des possibles deluermoz singaravelou
(Wikipedia)

Les vacances servent au moins à ça : combler notre abyssal retard de lectures.
Pour moi, sur ces deux premiers jours, ce fut donc Pour une histoire des possibles, de Quentin Deluermoz (Maître de conf’ à Paris-XIII) et Pierre Singaravélou (Professeur à Paris-I), paru au Seuil un peu plus tôt dans l’année.
Mauvais titre, qui d’un côté ne dit pas grand-chose, et de l’autre n’a pas le côté accrocheur qui lui attirerait un public autre que celui des spécialistes. Ni le titre, ni la couverture, énigmatique pour les non-initiés. Je parierais que ça n’a pas été un grand succès. Dommage.
Le sous-titre (mais il n’apparaît que sur la page de garde) est plus explicite : « Analyses contrefactuelles et futurs non advenus ». Quelqu’un au Seuil n’a pas fait son boulot.

Il y a pourtant de quoi butiner là-dedans — et en faire son miel.

Lisez la suite de l’article sur le blog de Jean-Paul Brighelli