Être un bon flic, en avril 1942, c’est être Léon Sadorski, chargé aux Renseignements Généraux d’identifier les Juifs, de les arrêter et de les interner en vue de leur déportation vers les camps d’Europe de l’Est. Prime à la quantité ! C’est pourquoi il s’autorise quelques fantaisies dans ses rapports et quelques abus en matière de délit de gueule de Juif.

Un printemps cocasse et précoce s’invite à Paris, où l’on circule plus volontiers sur la terre ferme que dans les rames de métro bondées. Cela tombe bien, grâce à l’argent soutiré à une famille juive en échange de sa tranquillité (qui sera menacée, de toute façon), Léon offrira à sa femme Yvette une bicyclette neuve et de la lingerie fine achetée au marché noir.

Il n’en a pas le temps. La Gestapo l’arrête, lui et un ancien commissaire français, et les emmène à Berlin, dans la sinistre et célèbre prison de l’Alexanderplatz.

Sadorski tourne et retourne l’affaire dans sa tête, il ne parvient pas à comprendre ce qu’on lui reproche. Il est un bon élément, un bon antisémite, un parfait anti-communiste et antigaulliste, il respecte le pouvoir de l’Occupant et ses ordres, il sait même l’allemand mais se garde de le montrer. Alors, pour passer le temps, il balance aux nazis ses indicateurs, d’éventuels agents doubles, il balance ses codétenus quand il en surprend en train de s’échanger des messages codés, il envoie quelques hommes et femmes à la mort, histoire de.

Cela ne suffit visiblement pas aux Allemands. Au terme de plusieurs semaines, Sadorski, qui jure sur ses grands dieux ne pas avoir le moindre aïeul juif, est reconduit à Paris où il devra jouer le rôle d’agent infiltré pour le compte de la Gestapo.

C’est la grande vie. La chaleur de Paris, la beauté de sa très jeune voisine dont la mère vient d’être envoyée à Drancy, les quelques trafics auquel il se livre, les lettres de dénonciation qu’il envoie pour s’amuser requinquent l’inspecteur Sadorski. Il fait même preuve d’une espèce de sens du devoir, lorsqu’il jure de venger de sa main le meurtrier d’une jeune femme retrouvée sauvagement assassinée près d’une voie de chemin de fer. Cette affaire le mêle aux milieux les plus orduriers de la collaboration, dans les hôtels particuliers du XVIème arrondissement tapissés de fleurs et de portraits du Führer, où l’on boit du champagne avec des actrices et des parrains de la mafia corse.

Sadorski finit par résoudre l’énigme, à demi orchestrée par le contingent allemand lui-même. Les devinettes sont visiblement son fort, mais une fois la vengeance accomplie, le rideau tombe. Il retrouve sa femme, sa jeune voisine qui étrenne son étoile jaune, son bureau aux RG et sa bonne conscience.

Léon Sadorski, librement inspiré de Louis Sadosky, personnage découvert par Romain Slocombe dans les archives de la préfecture de police, a la conscience la plus tranquille du monde. Agent double ou triple, menteur, traître, corrompu, c’est le meilleur des enquêteurs, l’un des plus respectés par sa hiérarchie.

Que tirer de ces cint cent pages d’horreurs magistralement restituées ? Il est facile de rester sans voix.

Que beaucoup de ceux qui disaient n’avoir qu’obéi aux ordres savaient. Que cela leur faisait plaisir, ou, à défaut, les arrangeait pour une raison ou une autre. Que la France devrait avoir mauvaise conscience.

Romain Slocombe, L’Affaire Léon Sadorski, Robert Laffont (La Bête Noire), 512 pages.

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Marie Céhère
étudie la sophistique de Protagoras à Heidegger.Elle a publié début 2015 un récit chez L'Editeur, Une Liaison dangereuse.