Certains ont appris à lire dans Tintin, moi c’est aux Editions la petite vermillon, l’annexe poche de La Table Ronde. Bien qu’entre le reporter belge à la houppette et cette maison droite de la Rive Gauche, antre des anticonformistes, un homme fasse le lien : Pol Vandromme y a écrit Le monde de Tintin (préface de Roger Nimier), numéro 32 de la collection. Indispensable ouvrage avant de se rendre à l’exposition du moment au Grand Palais à Paris pour saisir le tumulte intérieur d’Hergé et l’art du mouvement. Le catalogue de cette discrète officine a de quoi piquer les yeux des bonimenteurs du système et apparatchiks des plateaux télé. La vraie littérature y prospère comme le chiendent, indomptable et sauvage. Tous les auteurs présents sont ou ont été des enragés, à leur façon. Ils ont souvent payé cher leur désenchantement vindicatif. Des empêcheurs de tourner en rond, des visionnaires lucides, des atrabilaires flamboyants, d’excessifs nostalgiques, en somme, de charmants compagnons de route, des écrivains majeurs que la critique officielle a souvent jeté aux orties, préférant les plumitifs de salons et autres animaux domestiques.

A l’intérieur de la petite vermillon, vous trouvez du concentré de réprouvé(s) et des stylistes pur jus. Des noms que l’Education Nationale ferait bien d’enfin adouber si l’odeur du souffre et l’immense talent n’étaient pas de puissants repoussoirs. Il faudra bien un jour ouvrir la cage dans laquelle on a enfermé ces oiseaux de mauvais augure. Notre jeunesse se meurt de lire tant d’âneries à un âge où les sens incitent à la révolte buissonnière. A vrai dire, notre bibliothèque idéale ressemble peu ou prou à cette charmante maison d’hôtes. Nos auteurs fétiches ont posé leurs bagages depuis l’origine dans cette auberge espagnole, foutraque et sincère. Boudard, Jardin (Pascal), Fraigneau, Matzneff, Freustié, Malaparte, Berthet, Haedens, Hecquet, Dhôtel, sans oublier le pack solide composé d’Antoine Blondin et Denis Lalanne. Dans la mêlée actuelle, la mélasse même, ces piliers nous soutiennent les soirs de déprime, notamment après le sinistre débat de la Primaire. Sans eux, nous aurions fait assurément des conneries.

Cet été, La petite vermillon avait déjà dégainé sa nouvelle direction artistique et ses couvertures à motifs géométriques. Blondin avait été remis en selle à l’usage des jeunes générations avides de descendre l’Izoard à bicyclette ou la rue du Bac pedibus. Cet automne, l’éditeur poursuit ce toilettage élégant en proposant de nouveaux titres aussi goûteux qu’une poêlée de giroles. Parmi les reçus de septembre, je vous conseille de dégoupiller les polars de Frédéric H. Fajardie (La nuit des chats bottés, Polichinelle mouillé et Tueurs de flics). En ces temps d’état d’urgence, la lecture de ces brûlots fait sens comme dirait un technocrate en campagne électorale. A la fin des années 70, le roman noir rejouait la lutte des classes en mode desperados. Avec trente ans d’avance, Fajardie (1947-2008) mitraillait une société en voie de globalisation et de déshumanisation. L’amertume des combats perdus se distillait dans les brumes de la Mitterrandie. Avec ce Hussard rouge, les enfants tristes avaient trouvé leur Lucien Leuwen.

La petite vermillon ressort également dans un tout autre genre, Le Prince des Cravates de Lucien Daudet (1878-1946). Comment ne pas tomber sous le charme d’Albert Salvage, le héros désincarné de cette longue nouvelle. Personnage hors sol dont le vernis mondain masque à peine une vacuité resplendissante. « Si quelque ancien ami de son père lui demandait, suivant l’habitude des gens d’un certain âge, « ce qu’il faisait », Albert répondait : « Rien ! » sur un air de défensive, furieux qu’on pût croire qu’un homme si bien chaussé ait eu jamais l’idée de faire quelque chose » écrit Lucien Daudet dans une sorte d’élan du cœur. Ce court texte faussement frivole s’infiltre comme un poison dans les interstices de l’âme. Ce Daudet, deuxième fils d’Alphonse doit sa postérité à son amitié et sa correspondance avec le petit Marcel. Raison de plus de relire Le manteau de Proust de l’italienne Lorenza Foschini, toujours à la petite vermillon, avec une très belle illustration de Anne-Margot Ramstein. Une enquête sur la plus célèbre relique de la littérature qui vous emmènera des studios de Luchino Visconti à la collection du parfumeur Jacques Guérin. Et, en janvier 2017, la maison ne s’arrête pas en si bon chemin. Notre camarade Jérôme Leroy verra deux de ses livres  La minute prescrite pour l’assaut  et Comme un fauteuil Voltaire dans une bibliothèque en ruine disponible en version poche !

La nuit des chats bottés de Frédéric H. Fajardie – la petite vermillon

Le Prince des Cravates de Léon Daudet – la petite vermillon

Le manteau de Proust de Lorenza Foschini – la petite vermillon

 

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Thomas Morales
Journaliste et écrivain.Spécialiste reconnu du cinéma et de l’automobile, il collabore à des revues parmi lesquelles Valeurs Actuelles, Service Littéraire, Schnock, Technikart, etc... Il écrit dans la presse automobile depuis près de 20 ans et nourrit depuis son enfance une passion pour les voitures anciennes, les Hussards ...